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OPÉRA-COMIQUE EN UN ACTE


Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la Renaissance, le 4 septembre 1873.




PERSONNAGES
MADAME JOBIN, veuve et marchande passementière Mmes Dartaux.
NICOLE, sa nièce Grivot.
LAROSE POMPON, soldat aux gardes françaises MM. Falchieri.
LANTERNICK, alsacien, sergent au même régiment Bonnet.
LE PÈRE BROUSSAILLE, garde champêtre Caliste.
UN CAPORAL A. Mertz.
Quatre Soldats aux gardes françaises
Personnages muets.
Un Garçon de cabaret
Une Servante


La scène se passe dans la plaine des Vertus.




Le théâtre représente une campagne. — A droite du spectateur, sur le premier plan, une petite tonnelle de verdure, avec tables et chaises, indiquant l’entrée d’un cabaret dont l’enseigne est suspendue au-dessus, et sur laquelle on lit : Au cœur volant, bon vin et poudre à tirer. — A gauche, sur le premier plan, pavillon dont la fenêtre, garnie d’une persienne, fait face au public. — Au troisième plan, autre pavillon avec fenêtre au 1er étage — Un mur oblique avec une grille au milieu réunit ces deux pavillons. — Au fond, bandes de blé avec plusieurs petits sentiers entre lesquels on peut passer ; bouquets d’arbustes à droite et à gauche. Au lointain, moulin à vent et fond d’horizon.




Scène PREMIÈRE

LAROSE en uniforme, le père BROUSSAILLE, NICOLE.


BROUSSAILLE, un fusil à la main.

Madame Jobin,la propriétaire de là (Montrant le pavillon), m’a promis un écu à la vache, si je pince un de ces gredins qui piétinent ses blés. (Il remontre et regarde les blés.)


LAROSE, paraissant à droite.

Nicole ne peut tarder ! (Voyant Broussaille.) Oh ! le père Broussaille, prenons garde ! (Il se cache.)


NICOLE, entrant par la grille à gauche.

M. Larose doit m’attendre. (Voyant Broussaille.) Oh ! le garde champêtre, ne nous montrons pas. (Elle se cache derrière une touffe d’arbustes.)


BROUSSAILLE, revenant.

Hein ! Je croyais avoir entendu parler ? Non, personne. Oh ! je les pincerai ! Il n’y a pas à dire, il me faut un procès-verbal. (Il sort.)


Scène II

LAROSE, NICOLE.


LA ROSE.

Il est parti ! (Apercevant Nicole.) Vous voilà enfin, ma déesse, ma Calypso !


NICOLE, timidement.

Je tremblais d’être surprise par ma tante !


LAROSE.

Ah çà ! c’est donc une demi-lune imprenable que cette madame Jobin !… Vous ne lui aviez don pas dit que vous aimiez Larose Pompon, la fleur des soldats du roi ?


NICOLE.

Je n’ai pas osé ! Je lui ai dit que je voudrais bien me marier et elle m’a rabrouée !


LA ROSE.

Tiens ! tiens ! Elle hait l’hyménée, cette petite mère ?


NICOLE.

Du tout ! Mais elle veut se remarier elle-même !


LAROSE.
Cette démangeaison est assez commune chez les veuves. (Se pavanant.) L’homme est, un besoin de l’époque ! Elle est riche, m’ame votre tante !

NICOLE.

Je crois bien ! Outre cette campagne, elle a sa belle boutique de passementerie de la rue des Bourdonnais !


LAROSE.

Et quel âge a-t-elle, m’ame votre tante ?


NICOLE.

Dame ! quand elle m’a prise chez elle, elle avais vingt-trois ans… ; mais, c’est drôle, depuis deux ans que j’y suis, elle n’en a plus que vingt et un !


LAROSE.

C’est qu’elle va dans un autre sens ! Nous en avons beaucoup de femmes qui ont cette manière de marcher.


NICOLE.

C’est égal ! elle ne consentira à me donner un mari que quand elle aura le sien. (Pleurant.) Ah ! c’est fini ! Je resterai fille toute ma vie.


LAROSE, vivement.

Je m’y oppose, mille mousquets ! Non ! non ! tu m’obtiendras, ô mon infante !… Je vais marier m’ame Jobin en vingt-quatre heures !


NICOLE.

Marier ma tante ? Comment ?


LAROSE.

Je n’en sais rien.


NICOLE.

Et à qui ?


LAROSE.

Je l’ignore ! Elle l’épousera ou le diable m’étrangle ! Venez seulement ce soir… par ici… pour prendre le mot d’ordre.


NICOLE.

Je ne peux pas… le petit notaire bossu, M. Daufort, vient souper.


LAROSE.
Raison de plus : entre la poire et le fromage, on feint d’aller se jeter dans les bras d’Orphée, et on accourt dans ceux d’un amant

NICOLE, avec pudeur.

Monsieur !


LAROSE.

En tout bien… tout honneur, ô lis de la plaine des Vertus ! vous savez que je les ai toutes… les vertus ? Je ne vous ai pas encore dérobé ce cœur avec un ruban noir que vous m’avez promis… comme emblème de votre fidélité… il est là… (Montrant le ruban noir qu’elle a au cou.) J ai respecté son domicile… mais vous me le donnerez ce soir, n’est-ce pas, hein ? (La poussant du coude.) Vous viendrez ?


NICOLE, baisant les yeux.

Dame ! si je puis m’échapper… je mettrai une chandelle à ma fenêtre !


LAROSE, d’un air pastoral.

Ce sera l’étoile du berger… (Par réflexion.) Oh ! mille noms d’une pipe, je n’ai pas de permission de dix heures ! Une fois la retraite battue, les enfants de Bellone qui courent le guilledou sans permis sont inclus au cachot !


NICOLE.

Eh bien ! demandez-en une permission.


LAROSE, se grattant l’oreille.

C’est que… mon colonel ne veut plus m’en donner… il dit que j’en ai mésusé.


NICOLE, jalouse.

Et pourquoi faire, monsieur ?


LAROSE, d’un air naïf.

Oh ! pour rien… pour aller voir une vieille parente aveugle, à qui je portais des gimbelettes.


NICOLE, menaçant.

Hum !


MADAME JOBIN, dans la maison.

Nicole !


NICOLE, haut, répondant.
C’est ma tante ! (Bas à Larose qui dévore sa main de baisers.) Je serai grondée… lâchez-moi donc !

LAROSE, lui baisant la main.

Encore ! hom ! hom !


NICOLE, se dégageant.

Vous êtes un monstre ! Je ne veux plus vous voir. (Bas.) A ce soir ! (Elle rentre.)


Scène III

LAROSE, seul, en lui envoyant des baisers.

Est-elle accorte et verdoyante ! Et elle serait privée du bonheur de posséder Larose ! Elle ne pourrait pas dire : « A moi le pompon ! » Saprebleu ! marions la tante ! (Cherchant.) Voyons un peu… qu’est-ce que je vais lui donner ? Gare au premier qui me tombe sous la main !

COUPLETS.
––––––Faut lui trouver un garçon
–––––––––––Sans façon (bis),
––––––Un franc luron fier comme un roi,
––––––Enfin, qu’il soit beau comme moi,
bis.
––––––––––Allons, troupiers,
–––––––––––Cavaliers.
–––––––––––Grenadiers !
––––––Accourez tous ! voici l’instant
––––––––On vous attend ici. (bis)
bis.
REFRAIN.
––––––Faut lui trouver un garçon,
–––––––Etc., etc.
––Présentez-vous d’un p’tit air conquérant,
––––––Un œil de poudre au catogan ;
––Présentez-vous jarret tendu, le nez au vent :
––––––––––Fait’s-lui des yeux
–––––––––Tendres et langoureux,
––––––Et votre projet réussira.
––––––Faut lui trouver un garçon,
–––––––Etc., etc.

Oui vient là ? Mon sergent Lanternick… ce brave Alsacien. (Il se retire du côté gauche.) Eh ! voilà mon affaire… il me dit chaque jour : Mon pon ami… je voudrais pien faire une gonnaissance…


Scène IV

LAROSE, LANTERNICK. une canne à la main, même uniforme que Larose, avec les galons de sergent.


LANTERNICK, se promenant tranquillement et s’arrêtant devant le public. Après un silence.

C’est pien drôle comme ine chose… est tifférente au gontraire d’ine autre !… Quand che fois l’air riant de la nature ch’ai enfie de blérer… oui, ch’ai enfie de blérer… comme ine animal pête de bitor !


LAROSE, feignant d’arriver de l’autre côté.

Tiens ! sergent, qu’est-ce que vous faites donc là… à soupirer… comme un berger du Linon… en regardant pousser les foins, on dirait que l’eau vous en vient à la bouche ?


LANTERNICK.

Rien ! che sais pas ! che supire ! (Poussant un soupir comique.) Heu !


LAROSE.

C’est le sentiment qui vous cannonne ?


LANTERNICK.

Oh ! oui, che fudrais faire une betite gonnaissance.

COUPLETS.
–––––Je veux faire un petit gonnaissance,
––––––––––Plein d’attach’ment
––––––––––Et d’agrément,
––––––Avec un joli harnach’ment !
––––Pourquoi bas ? (bis.) Le femme avre c’est positif,
–––––––––––Pour l’état
–––––––––––De soldat
––––––Avre un faible superlatif !
–––––––––Le son des trompettes,
–––––––––Le bruit des tambours,
––––––Oh ! oui ! oui ! ça les ravit toujours !
––––––Ta, ta, ta, ta, le son des trompettes,
–––Rataplan, rataplan, le bruit des tambours,
–––Ia ! ia ! ia ! ia ! ia ! ça les ravit tujurs !
––––––Je possèd’, sans forfanterie.
––––––Tout c’ qui peut rend’ les hommes contents ;
––––––Je suis l’ phénix d’ l’infanterie,
––––––J’ai l’art de la charge en douz’ temps.
––––––Pourtant (bis) je te l’avou’, camarade,
––––––Je sens (bis) un vide au fond du cœur.
––––––Malgré ma mine, malgré mon grade,
––––––Il mangu’ quelqu’ chose à mon bonheur.
––––––––––Faut que je fasse,
–––––––––––Etc., etc.
––––––Qu’est-ce qu’ein battement de caisse
––––––Auprès d’ein battement de cœur,
––––––D’ein sentiment qui vous oppresse
––––––Et de supirs et de langueur !
––––––Mon mien (bis) est si tell’ment énorme
––––––Qu’il fait (bis) gasser à chaque coup
––––––Tous les butons d’ ma uniforme
––––––Le t’nue il en suffre beaucoup !
––––––––––Faut que je fasse,
–––––––––––Etc., etc.

LAROSE.

Vous cherchez une femme ? Eh bien, c’est une denrée qui n’a rien de colonial… Le pays en produit beaucoup… Vous n’avez personne en vue ?


LANTERNICK, riant d’un air pudibond.

Zi fait ! zi fait !


LAROSE, à part.

Ah ! diable !… il aimerait quelqu’une. (Haut, intrigué.) Et qui donc ?


LANTERNICK.
Ah ! che veux pas la nommer. (Élevant la voix.) Connais-tu m’ame Chopin ?

LAROSE, à part.

C’est elle qu’il aime !… je suis né coiffé ! (haut.) La marchande de passementerie de la rue des Bourdonnais ?


LANTERNICK, montrant sa manche.

Oui ! qui fend… des calons !


LAROSE.

Peste, sergent, un joli morceau ! (A part.) Je te tiens. (Haut.) Et où en êtes-vous ?


LANTERNICK, devant la grille.

Che suis devant son porte ! ch’ose pas entrer.


LAROSE, haussant les épaules.

Peuh ! vous êtes emprunté comme une recrue du quai de la Ferraille !


LANTERNICK, finement.

Larosse !… n’oupliez bas que j’ai les sartines. ii montre sa manche.)


LAROSE.

Laissez donc !… Auprès du sexe… je serai voire capitaine instructeur. Y en a qui vous diront : Pour séduire une femme, payez-lui du veau et une salade ! … C’est mauvais !…


LANTERNICK.

Non, pas maufais ! avec des betits oignons et tes carottes.


LAROSE.

Du tout ! N’habituez point la femme à cultiver la carotte !… Partez de ce principe, que c’est un être impayable… Ne la payez jamais… qu’en égards… pour conserver sa dignité et vot’ monnaie.


LANTERNICK.

Alors ?


LA ROSE.

Alors… vous l’abordez vivement, par une pluie battante de paroles passionnées…


LANTERNICK.

Oh ! non, j’ai un tiable d’accent circonflexe ! Figure-toi qu’à Nancy je tevais épouser ine petite goutirière. Che lui dis un chour : Ma pelle, ch’ai un brochet pour fous ! Elle a gru que c’était un boisson d’afril ! et che lui disais pas un brochet… che disais un brochet… plus je disais un brochet, plus elle gombrenait un brochet ! ça a fait manquer la mariache !


LAROSE.

Alors, puisque vous n’avez pas la parole en main, des actions, mille tonnerres !


LANTERNICK.

Ah ! foui !


LAROSE.

Les femmes aiment le dévouement ; en dansant, vous écrasez le pied de votre bergère. Elle crie… vous l’enlevez pour lui donner des soins.


LANTERNICK.

Fui, mais je sais pas tanser.


LAROSE.

Alors, en passant sur le pont de la Grenouillère, vous la jetez à l’eau… vous la repêchez…


LANTERNICK.

Fui, mais che sais pas nacher.


LAROSE.

Eh bien ! alors, mieux que ça… Elle est à la promenade : un mauvais garnement un bélître, un soldat en ribotte, comme qui dirait moi… l’insulte… veut lui ravir un baiser…


LANTERNICK, en colère.

Sacremann tairteifle !


LAROSE.

C’est ça… vous paraissez en jurant, vous tirez votre sabre…


LANTERNICK.

Et elle le basse au trafers ton corps.


LAROSE.

Non !


LANTERNICK, du même ton.

Non ! (Froidement.) Je te plesse danchereusement.


LAROSE.

Eh non, je fuis… vous le remettez dans le fourreau et vous poussez votre pointe. Un libérateur… un sauveur… vous concevez ?…. ça vous montre dans le plus beau jour ! vous triomphez !… Elle est attendrie, elle vous saute au cou…


LANTERNICK, enchanté, l’embranssant.

C’est ça… Ah ! il-mn ami Larosse tu es un coquin pien aimaple !…


LAROSE.

Les voilà qui sortent ! il ne faut pas qu’elles nous voient ensemble… (Ils disparaissent à droite.)


Scène V

MADAME JOBIN, NICOLE.


NICOLE, la suivant.

Vous ne voulez pas que je vous accompagne, ma tante ?


MADAME JOBIN, portant un carton d’épaulettes.

Non, ma chère… je ne vais qu’à deux pas, au château, porter au colonel d’Albigeac ces épaulettes et cette dragonne !… Toi, soigne le souper. Ce petit bosco de notaire est gourmand ; et comme il vient me proposer… des mariages…


NICOLE, avec un soupir.

Vous tenez donc toujours à passer la première ?


MADAME JOBIN, haussant les épaules.

Cette question ! petite sotte ! (Elle pose le carton sur la table de la tonnelle.) Ne vivons-nous pas comme les deux sœurs ?… Je suis l’ainée… il est donc tout simple…


NICOLE.

Mais, ma tante, vous êtes veuve !


MADAME JOBIN.

Eh mon Dieu ! qu’est-ce qu’un mari qui est défunt ? C’est comme si l’on n’en avait jamais eu.


NICOLE.
Ah ! ben ! ça n’est pas juste !

MADAME JOBIN.

D’ailleurs, dans ma position, un mari est une chose de première nécessité ! Mon magasin de passementerie… des mémoires à régler…


NICOLE.

Eh bien ! prenez-en un ! et que ça finisse !


MADAME JOBIN.

Ah ! c’est si vétilleux, ma chère ! on est si souvent trompé par l’apparence ! (Avec un soupir.) Pauvre Jobin !! Les hommes, vois-tu, mon enfant, c’est comme ces belles franges d’or et argent que nous vendons ! ça brille à l’œil, mais ça ne dure pas ! (Changeant de ton.) Il y a cependant un beau blond qui rôde toujours dans la rue des Bourdonnais.


NICOLE.

Eh bien prenez le beau blond !


MADAME JOBIN.

C’est qu’il y a aussi un petit commis du grenier à sel…


NICOLE.

Eh bien ! prenez le grenier à sel !


LAROSE, paraissant, à Lanternick qui le suit.

La voilà !


MADAME JOBIN, à Nicole.

Ah çà !… tu es bien pressée…


LAROSE, faisant signe à Lanternick de se cacher.

Attention, l’arrière-garde !


MADAME JOBIN, à Nicole.

Est-ce qu’il y aurait quelque amourette ?


NICOLE, baissant les yeux.

Ma tante… (Madame Jobin se rapproche et lui parle bas.)


Scène VI

Les Mêmes, LAROSE.


LAROSE. Il contrefait l’homme ivre et chante à tue-tête :
––––Chacun son écot, le vin n’est pas cher ;
–––––––––Chacun son écot. (Changeant d’air.)
––––––Echos ! dites-lui que je l’aime.

NICOLE, à part.
––––––Eh ! mais ! que vois-je, c’est lui-même.

JOBIN.
––––––Un soldat ivre.

LAROSE.
––––––Un soldat ivre. Ah ! sarpejeu !
––––––J’aurais besoin d’une lanterne ;
––––––Je tourne et ne puis, ventrebleu,
––––––Mettre la main sur ma caserne.

NICOLE, part.
––––––Monsieur Larose ! ah ! quel ennui !
––––––Dans quel état ! Oui, c’est bien lui !
ENSEMBLE.

NICOLE et MADAME JOBIN.
––––––Comme il est gris, comme il est gris !
––––––Voyez cet air, voyez sa mine,
––––––A nous approcher s’obstine,
––––––Dans quel état, si c’est permis !

LAROSE.
––––––En fait de route, c’est certain,
––––––La plus courte est la meilleure.
––––––Quelle heure est-il ?

MADAME JOBIN.
––––––Quelle heure est-il ? Il est l’heure
––––––De passer votre chemin,
––––––Ivrogne !

LAROSE, s’escrimant contre un arbre.
––––––Ivrogne ! Au premier qui bouge
––––––Il doit arriver malheur !

NICOLE.
––––––Mais voyez comme il est rouge.

LAROSE, bas à Nicole.
––––––N’ dites rien ! c’est un’ couleur.

NICOLE, surprise.
––––––Hein ?

LAROSE, à madame Jobin.
––––––Hein ? Tonnerr’ la jolie femme ! (bis.)
––––––Sur ses lèvres de corail
––––––Un baiser peindra ma flamme !

MADAME JOBIN, le repoussant.
––––––Vous sentez le vin et l’Ail !

LAROSE.
––––––Ah ! cédez à ma flamme ardente !
––––––Près de Vénus, Mars est vainqueur.

NICOLE.
––––––Mettez-vous derrière moi, ma tante !

MADAME JOBIN, passant devant.
––––––Un homme ne me fait pas peur !

LAROSE.
––––––A ce mot je n’ me sens pas d’aise
––––––Et reconnais une Française !
––––––A moi ! ma colomb’, mes amours !

LES DEUX FEMMES.
––––––Au secours ! au secours !

Scène VII

Les Mêmes, LANTERNICK.


LANTERNICK.
––––––Que vois-je ! Ah ! quelle petitesse
––––––Un soldat de mon régiment
––––––Qu’il ose attaquer une jeunesse !

NICOLE et JOBIN.
––––––Défendez-nous, monsieur l’ sergent.

LANTERNICK.
––––––Je viens pour ça, précisément.
(Il dégaine.)

MADAME JOBIN.
––––––O ciel !

LANTERNICK.
––––––O ciel ! Ne craignez rien, madame,
––––––Au fourreau je rengain’ mon lame.

MADAME JOBIN, à Nicole,
––––––Ah ! c’est bien lui ! c’est mon beau blond.

NICOLE.
––––––Je devine !

LAROSE.
––––––Je devine ! Écoutez-moi donc,
––––––Mon sergent…

LANTERNICK.
––––––Mon sergent… Faut qu’on obéisse !

LAROSE, bas à Lanternick.
––––––Une bourrade !

LANTERNICK.
––––––Une bourrade ! Hein ?

LAROSE.
––––––Une bourrade ! Hein ? Poussez-moi !

LANTERNICK.
––––––Oui, oui, d’mi-tour ! arrche ! ou ma foi
––––––J’ te flanque à la sall’ de police…

MADAME JOBIN.
––––––C’est bien fait.

LAROSE, à Nicole.
––––––C’est bien fait. Je vous dirai tout.

MADAME JOBIN.
––––––Combien le blond est de mon goût.
REPRISE ENSEMBLE.

LANTERNICK, NICOLE.
––––––Il n’est pas gris ! Il n’est pas gris,
––––––Je vois le projet qu’il rumine,
––––––Grâce à cette frime maline,
––––––Le plus fin même y serait pris.

MADAME JOBIN.
––––––Comme il est gris ! comme il est gris !
––––––Voyez cet air, voyez si mine,
––––––A nous approcher il s’obstine,
––––––Dans quel état, si c’est permis !

(Larose sort.)


Scène VII

Les Mêmes, moins LAROSE.


MADAME JOBIN, se rajustant.

Ah Dieu ! que ces soldats sont audacieux !


NICOLE, à part.

L’énigme ? Le beau blond ! c’est une ruse !


LANTERNICK, tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre.

A brésent, qu’il n’est plis là… che sais plis goi faire !…


MADAME JOBIN, haut.

Monsieur le sergent… combien nous sommes reconnaissantes…


NICOLE, à part.

Comme elle le regarde !…. Ça prend, ça prend.


LANTERNICK, à part.

Pour une bremière fois… je crois qu’en foilà assez. (Haut.) Mestames… chai pien l’honnair… (Il veut se retirer.)


MADAME JOBIN.

Vous voulez nous quitter ?


NICOLE.

Déjà ?


LANTERNICK, s’arrêtant, à part.
Oh ! elle a dit : Téchà !… Le betit pijou !…

MADAME JOBIN.

Après un pareil service, nous serions si heureuses de cultiver votre connaissance… De pauvres femmes ont besoin d’appui… de protection !


LANTERNICK, passant à la droite de Nicole et part.

La tante est pien empêtante !


MADAME JOBIN.

Si vous vouliez accepter… ce soir… un petit souper de famille… (A Nicole.) C’est une politesse qu’on ne peut se dispenser…


NICOLE.

Sans doute.


LANTERNICK, regardant Nicole.

C’être avec pien peaucoup du blaisir !… mais ch’ai bas de bermission tix hères… et c’hai bas enfie qu’on me mette tetans !…. (Regardant tendrement Nicole.) C’hy suis déchà assez… tetans !


MADAME JOBIN, à part.

Quels yeux… il me fait… (Allant à lui.) Comment donc… une permission ?… Mais, on connaît votre colonel… et l’on pourrait peut-être s’employer…


LANTERNICK, à part.

Oh ! la tante !… Il est trop empêtante !… (Haut, se retournant tout d’une pièce.) Mestames… Ch’ai pien l’honneur… (Il sort à droite, avec un salut militaire.)


MADAME JOBIN et NICOLE, interdites.

Comment !… quoi !…


Scène IX

MADAME JOBIN, NICOLE.


MADAME JOBIN, l’admirant.
Superbe cavalier !

NICOLE.

Il aurait pu vous remercier, au moins.


MADAME JOBIN.

C’est qu’il est timide ! Tu le gênais. Ce pauvre garçon, je suis sûre qu’il se mourait d’envie de me dire les plus jolies choses.


NICOLE.

Il ne parle pas beaucoup, pourtant.


MADAME JOBIN.

C’est vrai ; mais quel sourire spirituel ! Quelle tournure martiale ! Quel courage bouillant !


NICOLE.

Eh ! eh ! ma tante ! Est-ce que par hasard votre cœur…


MADAME JOBIN.

Ah ! bien, oui ! je ne m’en cache pas, ce sergent m’est sympathique. Il faut trouver quelque moyen pour qu’il vienne souper avec nous ! Il y viendra.


NICOLE.

Mais s’il n’a pas de permission ?


MADAME JOBIN.

Il en aura !


NICOLE.

Mais s’il ne la demande pas ?


MADAME JOBIN.

On la demandera pour lui !

I.
––––––La permission de dix heures
––––––Est une bonne invention ;
––––––Je n’en connais pas de meilleures
––––––Quand on veut causer sans façon.
––––––Un rendez-vous toujours se donne
––––––––––Quand il fait noir,
––––––Car si vous rougissez, personne
––––––––––Ne peut le voir.
II.
––––––C’est surtout au clair de la lune
––––––Qu’on fait un aveu sans détour ;
––––––L’amour que le le bruit importune
––––––Ne recherche pas le grand jour.
––––––La solitude nous inspire
––––––––––Quand il fait nuit,
––––––Et l’on se hâte de tout dire,
––––––––––Car le temps fuit.
––––––La permission de dix heures, etc.

NICOLE.
––––––Croyez-vous l’obtenir si vite ?

MADAME JOBIN.
––––––Sans peine on peut le supposer ;
––––––Quand une femme sollicite,
––––––Un colonel n’a rien à refuser.

NICOLE.
––––––Hélas ! si je pouvais oser.

MADAME JOBIN.
––––––Je veux que comme une surprise
––––––La permission lui soit remise.
––––––Mais… j’en fais la réflexion,
––––––Je ne sais pas même son nom.

NICOLE.
––––––Son nom !

(A part.)

––––––Son nom ! Allons, un peu d’audace !

(Haut.)

––––––Son camarade à cette place
––––––L’appelait : Larose Pompon !

MADAME JOBIN, avec sentiment,
––––––Est-il un plus joli nom ?
––––––Eh bien, pour Larose Pompon
––––––J’obtiendrai la permission.
––––––Oui regarde cette toilette,
––––––Ce tablier, cette cornette,
––––––Et ce ruban rose à mon cou.

NICOLE.
––––––Tout est charmant et de bon goût.

MADAME JOBIN.
––––––Je crois bien, sans être coquette,
––––––Qu’avec moi dans le tête-à-tête,
––––––Le plus sage de deviendrait fou.

NICOLE.
––––––Il faut qu’à céder on s’apprête ;
––––––Présentez donc votre requête :
––––––Vous en viendrez sans peine à bout.

ENSEMBLE.
––––––Larose Pompon, Larose Pompon.

MADAME JOBIN, se passionnant.

Oui ! il viendra !… et peut-être que nos deux cœurs… (A Nicole.) Fais mettre deux plats de plus ! des friandises ! Larose doit aimer les douceurs ! Je reviens tout de suite ! (Elle sort par la gauche.)


Scène X

NICOLE, seule.

C’est joliment hardi, ce que j’ai fait là !, Monsieur Larose va-t-il être surpris, en recevant c’te permission ! Et moi, serai-je contente de jaser un brin avec lui !…


Scène XI

NICOLE, LANTERNICK, revenant en tapinois.


LANTERNICK, à part, à droite.

Ché me suis gaché terrière un arpre… le betit pichou li être seul !… (Haut.) Bonchur. (Avec un gros soupir.) Bonchur !…


NICOLE, à part.
Le sergent !… a-t-il l’air bête (Haut.) Vous avez oublié de dire quelque chose à ma tante ?

LANTERNICK, tendrement.

Foui… j’affre oublié… ché sais bas quoi !…


NICOLE, riant à part.

Est il emprunté ce cher oncle !… Il faut l’encourager !…


LANTERNICK, hésitant.

C’est que… ché voudrais pien faire une betite gonnaissance. (S’excitant.) Barce qué… ché suis pien amouré…


NICOLE, souriant.

Je m’en doute…


LANTERNICK, charmé.

Elle s’en tute !…


NICOLE.

Et comment ça vous a-t-il pris ?


LANTERNICK, montrant son œil.

Ca m’a bris… par l’œil gauche !… (Il met sa main sur son cœur.) En passant… rue Pourtonnais, ch’ai cassé un garreau… avec mon nez.


NICOLE.

On l’a raccommodé ?


LANTERNICK.

Je suppose… mais mon cœur être tujurs fêlé.


NICOLE.

Eh bien… je crois que ça se raccommodera aussi.


LANTERNICK.

Fu croyez ?


NICOLE.

J’en suis sûre.

COUPLETS.
I.
––––––Allons ne vous désolez pas,
––––––Puisqu’aussi bien la chose est faite ;
––––––Sergent, je vous le dis bien bas
––––––Vous avez fait une conquête.
––––––J’aurais dû garder le secret
––––––Mais je vous le dis tout de même ;
––––––Au moins, sergent, soyez discret !…
––––––On vous aime aussi ! l’on vous aime !
II.
––––––Soyez fier de vous, beau vainqueur,
––––––Et sachez qu’il est une femme
––––––Dont votre air a séduit le cœur
––––––Dont vos galons ont touché l’âme.
––––––Loin de vous souffrant mille maux
––––––Près de vous son trouble est extrême ;
––––––Enfin, pour tout dire en trois mots
––––––On vous aime aussi ! l’on vous aime !

LANTERNICK, avec transport.

Ah ! cher petit pichou. (Il veut lui prendre la main.) Vous m’aimez ?


NICOLE, retirant sa main.

Moi.


LANTERNICK.

Oui, vous.


NICOLE, retirant sa main.

Est-ce que vous êtes fou ?…


LANTERNICK, tombant à ses pieds.

Oui… che le suis… de ces cholis yeux… et c’est à vos pieds que che chure…


Scène XII

Les Mêmes, MADAME JOBIN, revenant par la gauche.


MADAME JOBIN.

La permission est partie… et… (Les apercevant) Que vois-je ?


NICOLE.
Ma tante !…

LANTERNICK.

Oh !… (A Nicole.) Gachez-moi avec votre mouchoir.


MADAME JOBIN, émue et prenant le milieu.

Monsieur… que faites-vous donc là ?


LANTERNICK, toujours à genoux.

Che fais l’exercice !… (Imitant le commandement.) Chenou terre ! bas les armes !…. (Il pose sa canne comme un fusil.)


MADAME JOBIN, à Nicole.

Et vous, mademoiselle ?


NICOLE, bas, à gauche.

Ne dites rien, ma tante… Il me suppliait de vous parler de de vous attendrir !


MADAME JOBIN, avec joie.

Ah !… Et pourquoi ne pas s’adresser directement ?…


NICOLE, bas.

Il n’ose pas… vous lui faites un effet…


MADAME JOBIN, flattée et le rergardant en dessous.

Quel enfant !


LANTERNICK, à lui-même, pour s’occuper et se relevant.

Retressez armes !


NICOLE, bas.

L’autre jour… en vous regardant dans la boutique… il a cassé un carreau… avec son nez


MADAME JOBIN, attendrie.

Pauvre garçon !… C’est bien, Nicole, rentrez !…


LANTERNICK, à part.

Che suis pas à mon aise !…


NICOLE, à part.
Ce Larose ignore donc ?… Oh ! décidément je mettrai la lumière à ma fenêtre. (Elle rentre par la grille.)

Scène XIII

MADAME JOBIN, LANTERNICK.


LANTERNICK, à part.

Eh pien !… la betite sen va !… (Haut, et voulant sortir.) Parton !… ch’ai pien l’honnair.


MADAME JOBIN, l’arrêtant.

Un moment ! (A part.) Il passe sa vie à s’en aller, celui-là !… (Haut.) Je pourrais m’offenser… que vous ayez confié… à une autre !… mais on est bonne, indulgente.


LANTERNICK, sans comprendre.

Intilgente ?


MADAME JOBIN, d’un air de pudeur et baissant les yeux.

Moi-même… tout à l’heure… je me suis laissé entraîner à une démarche bien inconsidérée !…. Le colonel et ses jeunes officiers en riaient aux éclats… (Les imitant.) Ah ! vraiment… notre jolie passementière… trouve que nos soldats rentrent trop tôt ?… (Minaudant.) J’étais toute honteuse… je rougissais…


LANTERNICK.

Vous rugissiez ?


MADAME JOBIN.

Enfin, j’ai obtenu…


LANTERNICK.

Quoi tonc ?


MADAME JOBIN.

Vous le saurez… une surprise que je vous ménage. Et maintenant que ma nièce… est partie, vous êtes libre.


LANTERNICK, voulant sortir.

Oui… je m’en vas.


MADAME JOBIN, le retenant.
Eh ! non… je veux dire… continuez, je vous écoute.

LANTERNICK, étonné.

Que je gontinue…


MADAME JOBIN, l’imitant avec coquetterie.

Oui ! (L’encourageant.) Le respect est une belle chose… mais on ne hait pas qu’un homme sorte parfois des bornes…


LANTERNICK, immobile.

Chétais tuchurs dans les bornes !


MADAME JOBIN.

Et quand on vous répète qu’on vous pardonne…


LANTERNICK, avec joie.

Vous partonnez, moi, d’aimer votre cholie petite nièce ?


MADAME JOBIN, frappée.

Ma nièce !… Nicole !… C’est elle ! (A part.) Ah !j’étouffe !… (Sèchement.) Ma nièce n’est point à marier… monsieur… et si elle l’était… je ne choisirais certes pas un homme aussi entreprenant.


LANTERNICK, s’avançant vers elle.

Entrebrenant moi !… Souffrez !…


MADAME JOBIN, comme se défendant.

Monsieur… je n’aime pas ces libertés-là !… Je vous avais invité à souper… mais j’avais oublié que je soupais en ville !… Votre servante… et tournez-moi les talons !…


LANTERNICK, stupéfait.

Hein ?


LAROSE, paraissant à droite, au fond.

Ah ! l’animal !… j’arrive au moment où il se fait congédier.


Scène XIV

LANTERNICK, LAROSE.


LAROSE, à part, désolé.
Allons !… moi qui étais si joyeux de cette permission…. qui m’est tombée comme une tuile…

LANTERNICK, la bouche béante.

Che suis pattu… pattu à plates coutures. (Se dirigeant à droite.) Ch’ai plis qu’à me replier sur mes terrières ! (Il s’assied.)


LAROSE, à part et passant à gauche.

Non pas, mille carabines !… j’ai juré qu’il serait mon oncle… et il le sera ! (L’abordant.) Eh bien ! sergent… vous avez l’air tout chose !


LANTERNICK, tristement.

Mame Chopin m’a dit : Chamais !


LAROSE.

Bah !… quand les femmes disent : Jamais ! ça veut dire : au revoir !… Voyons, êtes-vous décidé à quelque chose de souverain ?… un enlèvement… Les femme adorent ça !


LANTERNICK.

Ah ! foui !… L’enlèfement des Romaines par les Sapins… On dit qu’elles étaient fâchées. (Riant.) Mais c’était pas vrai… pas vrai ?…


LAROSE, entre ses dents.

Eh ! non… c’est un bruit que les Romains ont fait courir !… vous concevez… un enlèvement… n’y aura plus moyen de s’en dédire…


LANTERNICK, électrisé.

C’est tit !… Je renlèfe…


LAROSE, l’excitant…

Ce soir… à neuf heures !


LANTERNICK, saisi.

Ah ! pristi !… Ch’ai, pas de bermission !… Et la retraite qui va pattre à huit heures !…


LAROSE.

Et les amis, donc ?… Lisez Télémaque… Quand Pylade n’avait pas de permission de dix heures, son ami Castor lui prêtait la sienne. (Il tire un papier.) La voilà…


LANTERNICK, l’embrassant.
Ah ! tu es mon Castor ! (Regardant le papier.) C’est pien ça… bermission… (Il le met dans sa poche.)

LAROSE.

Maintenant… Il faut attirer ici la donzelle… par un petit poulet bien tendre.


LANTERNICK.

Un poulet ! (Voulant appeler le garçon du cabaret.) Garçon une folaille.


LAROSE.

Eh ! non !… une lettre… brûlante, que vous allez écrire.


LANTERNICK.

Ecrire !… C’est que ch’ai… mon tiaple d’accent circonflexe.


LAROSE, s’approchant de la table à droite.

Eh bien ! mille z-veux !… Je suis là, moi !… (Appelant et frappant sur la table.)

(Un garçon leur apporte une mesure de vin, deux verres et ce qu’il faut pour écrire.)


LANTERNICK, buvant.

Voui !… che fas dicter d’une main… et in égriras de l’autre…


LAROSE, buvant et prenant la plume.

Je commence… « Madame… »


LANTERNICK.

Non ! pas matame !… matemoiselle… ch’ai mon idée !


LA ROSE, en souriant.

Flatteur ! Il croit que ça y fait quelque !… (Ecrivant.) « Mademoiselle. »


LANTERNICK.

Abaissez…


LAROSE.

Nous sommes encore à l’A, B, C !…


LANTERNICK.

Non !… galmez.


LAROSE.

Oh ! apaisez.


LANTERNICK.
Foui.

LAROSE, écrivant.

« Apaisez la tempête de mon cœur…


LANTERNICK.

Ah ! pon ! t’embête !… che dicte pien !


LAROSE, écrivant.

« Si vous daignez répondre au rappel du sentiment…


LANTERNICK, dictant.

«  A neuf heures…


LAROSE, écrivant.

« Qu’un signal quelconque…


LANTERNICK, dictant.

« Ine chantelle à vot’ fenêtre…


LAROSE, s’arrêtant, à part.

Tiens… cette idée… comme mon rendez-vous !… va pour la chandelle !…. (Écrivant.) «  Je vous attends… au pied du mur… avec lequel j’ai l’honneur d’être… »


LANTERNICK.

Très-pon !… C’est ce que ch’ai écrit de plus choli.


LAROSE, lui présentant la plume.

Signez !


LANTERNICK, assis, prenant la plume, parlant en signant, avec joie.

Oh !… gère betit Nigole !…que nous serons hérex !


LAROSE, frappé.

Hein… comment… c’est Nicole !…


LANTERNICK, confus.

Oh !… che foulais pas tire… mon cœur m’a trahi !


LAROSE, s’emportant et voulant reprendre la lettre.

Mille tonnerres !… (Haut, gaiement.) Moi qui croyais que c’était la tante !


LANTERNICK, souriant et se levant en tenant la lettre.

Pêta !… Pêta !


LAROSE, à part, se tapant le front.
Oui… Oui… bêta ! animal ! dromadaire, va ! (Levant la main.) Mais je n’en aurai pas le démenti !…

LANTERNICK, tenant la lettre.

Ah çà !… gomment lui décocher le boulet ?


MADAME JOBIN, à la fenêtre du premier pavillon.

Quelle horreur !… me tromper à ce point !


Scène XV

MADAME JOBIN, à la fenêtre du rez-de-chaussée du premier pavillon, LAROSE, LANTERNICK.


MADAME JOBIN, à part, apercevant Lanternick.

Ah ! Dieu ! ce monstre est encore là !


LAROSE, l’apercevant, à part.

C’est la tante ! (Il recule de quelques pas pour ne pas être vu.)


LANTERNICK, à Larose.

Guoi ?


LAROSE, l’entraînant, à mi-voix et lui montrant la persienne que madame Jobin attire à elle.

Ne dites rien ! Elle est derrière la fenêtre.


LANTERNICK, bas.

La bedite ?


LAROSE, bas.

Oui.


LANTERNICK, bas.

La petite nièze ?


LAROSE, bas en lui donnent un coup dans l’estomac.

Oui !


LANTERNICK, avec joie.

Oh !


LAROSE, lui donnant un autre coup.

Ne dites donc rien ! Vous allez tout gâter !…


LANTERNICK, à Larose.
Elle me recarte !

LAROSE, bas.

Pardi ! Elle n’en perd pas une bouchée.


MADAME JOBIN, à part.

Il rôde ! pour tâcher de lui parler !


LAROSE, à part.

Ah !… si je pouvais faire remettre à la tante… (Bas à Lanternick.) Allez tout doucement, tout doucement, et glissez-lui l’épître à travers sa jalousie.


LANTERNICK, tenant la lettre à la main.

Oh ! c’est hardi !


LAROSE, le poussant.

Allons donc ! On l’attend !


MADAME JOBIN, à part.

Que vois-je ? une lettre ! pour Nicole… sans doute !… Oh ! le traître !… (Elle referme la persienne qui la masque et ne laisse qu’une ouverture par laquelle Lanternick passe la main.)


LAROSE, de loin.

Ça prend-il ? (La persienne se referme.)


LANTERNICK, la main prise.

Ça prend trop !


LAROSE, bas.

Elle a saisi le billet ?


LANTERNICK, retirant sa main et s’éloignant.

Oui ! avec les cinq doigts et le puce.


MADAME JOBIN, derrière sa persienne et lisant la lettre.

Un rendez-vous ! la nuit ! Le scélérat ! je veux voir jusqu’où ira son effronterie ! (Elle referme la fenêtre près de laquelle Larose s’est glissé.)


LAROSE, qui a entendu, à part.

Bravo ! oui !… Mais minute !… si Nicole venait avant elle… Ce rendez-vous que je lui ai donne !…


LANTERNICK, regardant ses doigts qu’il secoue.

C’est égal ! C’est un souvenir de son amour !


LAROSE, à part.

Cet imbécile de sergent est capable de l’enlever, et elle… dans son innocence, est capable de se laisser faire ! Pristi ! Je reste là, à ses côtés !… Je n’en bouge pas !… (On entend dans le lointain battre la retraite.)

TERZETTO.

(On entend la retraite au loin.)


LANTERNICK.
––––––Larose ! Entends-tu la retraite ?…

LAROSE.
––––––Et moi je n’ai plus de permis.

LANTERNICK.
––––––Che grois que ma bonheur s’apprête.

LAROSE, à part.
––––––Dans quel pétrin je me suis mis !

(Une lumière parait au deuxième pavillon.)

––––––Une chandelle à sa fenêtre !
––––––Nicole va descendre.

LANTERNICK.
–––––––––––––Pon !
––––––Fois ! la signal vient de paraître !

LAROSE, voyant la lumière au premier pavillon.
––––––La tante aussi ! C’est du guignon…
ENSEMBLE.

MADAME JOBIN, derrière la fenêtre.
J’entends la retraite,
La nuit vient déjà,
Le moment s’apprête,
Qui le punira.

LANTERNICK.
J’entends la retraite,
La nuit vient déjà,
Le moment s’apprête,
Où l’on m’aimera !

LAROSE.
–––––––––J’entends la retraite,
–––––––––La nuit vient déjà,
–––––––––Ah ! j’en perds la tête,
–––––––––Mais je reste là.

LANTERNICK.
–––––––Deux étoiles du berger !

LAROSE.
–––––––Ah ! tout me fait enrager.

MADAME JOBIN.
–––––––––J’entends la retraite,
–––––––––Ma vengeance s’apprête.

LANTERNICK.
––––––O doux bonheur ! mon œil se mouille
––––––Des larmes de l’émotion.

LAROSE.
––––––Qui vient là ? c’est une patrouille.

LANTERNICK.
––––––Tu n’as pas de permission
––––––Va-t’en, Larose ! Va t’en donc !…
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
–––––––––J’entends la retraite
––––––––––Etc., etc.

LANTERNICK.

La patrouille approche ! Je te dis de t’en aller ! tu n’as pas de permission.


LAROSE, à part.

Si je pouvais raccrocher la mienne !


LANTERNICK, le poussant

Tu fas être goffré.


LAROSE, le prenant dans se brase, et tâtant ses poches.

Ah ! mon sergent !… Cachez-moi !


LANTERNICK, se défendant.
Finis donc !… Ch’ peux pas te mettre dans mon poche ! (Les lumières disparaissent.)

Scène XVI

LAROSE, LANTERNICK, un Caporal et quatre Hommes, dont un porte un fallot. – Ils viennent de la droite.


LE CAPORAL, se détachant, à ses gens.

Halte !… (Aux autres.) Qui va là ?…


LAROSE, bas.

Ne dites rien… ne répondez pas.


LANTERNICK.

Pour qu’il nous enfoie une palle !


LE CAPORAL, plus fort et le fusil en avant.

Qui va là ?


LANTERNIK.

Cartes françaises !…


LE CAPORAL.

Ah ! c’est vous, sergent ?… Bonsoir…


LAROSE, voulant les renvoyer.

Au plaisir…, portez-vous bien…


LE CAPORAL.

Vous avez vos permissions, camarades ?


LAROSE, avec aplomb.

Parbleu !…


LANTERNICK.

Ch’en ai une…


LAROSE.

Oui, nous en avons une…


LE CAPORAL.

Voyons-les…


LAROSE, à part.

O Dieu des racoleurs, tire-moi de là !… Si j’avais un bout de papier… (Ayant l’air de chercher, et passant au milieu.) Comment, caporal… vous vous défiez de nous ?


LE CAPORAL.

Ah ! c’est que les chefs sont si sévères.


LANTERNICK.

Les chefs… Ils ont raison. (Le caporal se retourne et semble dire à ses hommes d’attendre.)


LAROSE, à part.

La carte de mon dîner d’hier au moulin de Javelle… Attention au mouvement !


LANTERNICK.

Voici la mienne !


LAROSE, la prenant et montrant les deux papiers au caporal en les faisant jouer entre ses doigts comme des gobelets d’escamoteur.

Et voici la mienne… Vous voyez que nous sommes parfaitement en règle… (Il rend à Lanternick la carte du traiteur et garde la permission.) Voilà !… (Au public.) Le tour est fait !…


LANTERNICK, à part, riant.

Il est malin comme un sinche !


LAROSE, reconduisant le caporal et passant à droite.

Vous pouvez aller à vos affaires, que je ne vous retienne pas… Mes respects à madame…


LE CAPORAL, poussé par Larose.

C’est diffèrent… du moment que vous êtes en règle… (Larose est passé à sa gauche.)


LANTERNICK, à part.

Mais il me gène, moi, ce Larose ; ch’aime autant qu’il s’en aille… (Bas au caporal qu’il va prendre par le bras.) Dites donc, caporal, il vous met tetans… il a pas de bermission.


LE CAPORAL.

Comment il n’a pas de…


LAROSE, s’aperçoit de ce mouvement et va à pas de loup prendre le caporal par le bras gauche. Bas en l’attirant un peu.
Dites donc, caporal, il vous met dedans, il n’a pas de permission !

LE CAPORAL, se fâchant.

Ah ! c’est trop fort ! Un moment, messieurs, que je vérifie ! (À un de ses hommes.) Fleur-d’Amour, approche ta lanterne… (Le soldat se met entre lui et Larose. — A Larose.) Vous d’abord… Je me méfie… (Lisant.) « Permision de dix heures… » C’est juste. (Il la lui rend.)


LANTERNICK, à part riant.

Comment a-t-il fait ? Le gaboral est un fier chocrisse…


LE CAPORAL, à Lanternick.

Et vous ?


LANTERNICK, lui donnant la sienne.

Oh ! moi… Che suis tranquille… comme Baptiste !…


LE CAPORAL, regardant.

Ce n’est pas une permission, ça !


LANTERNICK, gognenardant.

Ca n’osse pas !


LE CAPORAL.

C’est un passe-port… avec signalement.


LANTERNICK.

Comment ?


LE CAPORAL.

Tête de veau !…


LAROSE.

C’est bien ça !


LANTERNICK.

Tête de veau, moi !


LE CAPORAL.

Poitrine de mouton…


LANTERNICK.

Boitrine !…


LE CAPORAL.

Pieds de cochon…


LAROSE.
Il y a identité.

LANTERNICK.

Ch’ai des pieds de…


LE CAPORAL.

Farceur !… Vous vouliez nous en jouer un !… Allons, allons, suivez-moi au violon !


LANTERNICK, passant au milieu et fouillant dans sa poche.

Sapremann !… mais ch’avais… elle suis sûr…


LAROSE, d’un air piteux.

Comme c’est malheureux !… Ce pauvre sergent !


LE CAPORAL.

Marchons !


LANTERNICK.

Che peux pas…. (A Larose) Et la betite qui fa fenir !…


LAROSE.

Je lui dirai bien des choses de votre part… que vous l’enlèverez quand vous aurez la permission…


LANTERNICK.

Oui, qu’elle m’attende !…. (Au caporal qui veut l’emmener.) Mais attention tonc… tairteiffle !… (A Larose.) Che refientrai. (Au caporal avec colère.) Voilà ! voilà ! On y va !…


LE CAPORAL.

Pas de résistance !… (Ils entraînent Lanternick, qui se place fièrement au milieu des quatre soldats, et ils sortent par la gauche.)


Scène XVII

LAROSE, puis MADAME JOBIN.


LAROSE, seul, écoutant près de la grille.

Il était temps ! La tante vient d’un pas de biche… (Il gagne l’avant-scène à droite.) Oh ! quelle idée flamboyante !… (Caressant sa moustache.) Si, à la faveur de la nuit, je le r’habilitais dans l’esprit de la veuve méconnue ? Il se trouve pincé dans le nœud du mariage… et j’avance ma propre hyménée.


MADAME JOBIN, ouvrant la grille.

Je veux confondre le misérable ! (Refermant la grille.) Mais pour que ma nièce ne s’expose pas… fermons la grille. (Elle prend la clef de la grille.)


LAROSE, à part.

Bonne précaution… (Soupirant d’une manière comique.) Ah !…


MADAME JOBIN, bas et écoutant.

Il est là !…


LAROSE, baragouinant et imitant Lanternirk, en soupirant.

Heu ! heu ! malheureux serchent !… Gomment fléchir cette machestueuse mame Chopin !… Heu !…


MADAME JOBIN, à part.

Il parle de moi !


LAROSE, baragouinant en se rapprochant.

Ch’entends un pas lécher !… C’est fous, adorable fève ? et ma stradachême a roussi… (Il lui prend la main.)


MADAME JOBIN, se dégageant brusquement.

Votre stratagème ?… Comment, monsieur, ce billet séducteur à ma nièce ?…


LAROSE, tendrement.

Ch’étais sir que fous fiendriez à son blace.


MADAME JOBIN, surprise.

C’est moi que vous aimez, à présent ?


LAROSE, vivement.

Oui ! tuchurs ! Chamais une autre !…


MADAME JOBIN.

Quand vous m’avez déclaré vous-même que c’était pour Nicole !…


LAROSE, à part.

Oh ! l’imbécille ! (Haut.) Oui… che sais pien… c’était eine rise !


MADAME JOBIN.

Une ruse ?


LAROSE.
Che foulais voir… si un beu de chaloussie triompherait de fotre fierté… et ch’ai nommé à vous ta bremière chosse fenue !…

MADAME JOBIN, à part et s’adoucissant.

La jalousie ! au fait, c’est assez naturel !


LAROSE, avec feu.

Mais la férité… c’est que che prûle pour fous seule !… Je prûle comme un tisson adent !


MADAME JOBIN.

Où voulez-vous me conduire, monsieur ?


LAROSE.

Eine bedite bromenade au clair de lune dans les champs, dans les blés. Je veux me justifier.


MADAME JOBIN.

Mais je ne pourrais écouter que des paroles de mariage.


LAROSE.

Justement, c’est pour convenir dU mariache… Venez… Che vous en brie !


MADAME JOBIN.

Non ! non ! je n’irai pas !

COUPLETS.
I.

MADAME JOBIN.
––––––A cette démarche légère,
––––––Non je ne consentirai pas…
––––––Car la vertu la plus sévère
––––––Dans la nuit peut faire un faux pas !
––––––––––Je n’irai pas…
––––––Non, non, monsieur, je n’irai pas

LAROSE.

Pour confenir du mariache ?

II.

MADAME JOBIN.
––––––Oui, vous parlez de mariage
––––––Mais le serpent jadis, hélas !
––––––Avec un aussi doux langage
––––––Fit ! faire le premier faux pas !
––––––––––Je n’irai pas…
––––––Non, non, monsieur, je n’irai pas !

(Ils sortent.)


Scène XVIII

NICOLE, dans le premier pavillon en ouvrant la persienne, puis LANTERNICK, qui revient par le fond à gauche.


NICOLE, dans le pavillon pendant la fin de la ritournelle ;

La grille est fermée et je ne sais comment faire ! J’ai cru entrevoir l’uniforme de M. Larose.


LANTERNICK, paraissant au fond à gauche.

Ch’ai crisé la batrouille… au caparet !… Ils dorment tous comme des marmottes du petit Safoyard… (Il tâtonne à droite.)


NICOLE.

Ce pauvre garçon se morfond sans doute… Ah ! ma foi, tant pis ! La grille est fermée, je sors par la fenêtre. (Elle enjambe par-dessus le rebord de la fenêtre au bas duquel se trouve une pierre.)


LANTERNICK, à lui-même.

Je reviens enlever mon betit amour de Nicole ! mais il fait tiablement noir ! (Ici on aperçoit derrière la deuxième bande de blés, Larose et madame Jobin qui semblent se promener en causant. Ils viennent de la droite et disparaissent par la gauche.)


NICOLE, qui a passé par la fenêtre du rez-de-chaussée.

Le notaire attend ma tante… pour causer avec elle. Je ne risque ras d’êre surprise. (Elle avance avec précaution vers la droite, pendant que Lanternick qui s’est orienté passe à gauche.)


LANTERNICK, marchant à tâtons.

Che suis gomme le poisson… dans une bouteille d’encre…


NICOLE, de même.

De guel côté est-il ? (Ils se croisent.)


LANTERNICK.
C’est elle !… (Appelant.) Hem ! hem !

NICOLE, à mi-voix.

Est-ce vous ?


LANTERNICK, de même.

Fou !…


NICOLE.

Parlez bas ! ma tante pourrait nous entendre !


LANTERNICK, à part.

Che barlerai pas di tout… (Il la rejoint au milieu.)


NICOLE.

Vous voilà enfin !… C’est y gentil de se trouver là tous deux !…


LANTERNICK, à lui-même.

Pauvre chat !… comme elle m’aime !


NICOLE.

Si je vous aime ! autant que je déteste votre vilain sergent !… il est si laid… si empâté !…


LANTERNICK, à part.

Che suis un pâté !…


NICOLE.

Quelle différence avec mon petit Larose !


LANTERNICK, à part.

Larose est mon rival !… Ah ! crétin !…


NICOLE.

Hein ?…


LANTERNICK, du même ton.

Rien. (A part.) Ah ! je fas lui en tonner à carter !


NICOLE, retirant sa main, impatientée.
Mais laissez donc ma main !… Est-il insupportable !… (Elle gagne l’extrême droite avec humeur ; elle lui tourne le dos d’un air fâché. Lanternick lui donne de petits coups de coude pour la fléchir et reprend sa main.)
FINALE.

NICOLE et LANTERNICK, à mi-voix.
––––––––Ah ! quelle douce
ivresse !
ifresse !
––––––––Dans l’ombre et le secret
––––––––De peindre sa tendresse
–––––––––––A
l’objet
l’opjet
–––––––––––Qui nous plaît !

Scène XIX

Les Mêmes, BROUSSAILLE, paraissant au fond dans les blés à gauche.


BROUSSAILLE, à mi-voix.
––J’ai vu sur les épis voltiger un chapeau…
––––––––Guettons le godelureau !
––––––––Garde municipal,
––––––––J’ tiens mon procès-verbal.

(Il disparaît par la droite.)


Scène XX

Les Mêmes, LAROSE et MADAME JOBIN.

Ils reviennent par le sentier à gauche. Madame Jobin cherche à le retenir comme dans la seconde gravure.


MADAME JOBIN et LAROSE, à mi-voix.
––––––––Ah ! quelle douce
ivresse !
ifresse !
––––––––Dans l’ombre et le secret,
––––––––De peindre sa tendresse
–––––––––––A
l’objet
l’opjet
–––––––––––Qui nous plaît.

MADAME JOBIN, langoureusement.
––––––––Vous me quittez déjà ?…

LAROSE, bas.
––––––––On bourrait nous surbrendre
––––––––Et j’ dois sans plis attendre…

MADAME JOBIN, tendrement.
––––––––Mais… on vous reverra ?

LAROSE.
––––––––Foui… pour le mariache…

(Montrant le nœud de ruban rose qui était au col de madame Jobin et qu’il tient la main.)

––––––Ce ruban rose en est le gâche !

(S’éloignant.)

–––––––Bonsoir !

MADAME JOBIN.
–––––––Bonsoir ! Bonsoir !

TOUS DEUX.
–––––––Bonsoir ! Bonsoir ! Au revoir !…

LANTERNICK et LAROSE.
––––––––Mais avant de partir, (bis)
––––––––Donnez-moi…

NICOLE et MADAME JOBIN.
––––––––Donnez-moi… Quoi donc ?

LANTERNICK et LAROSE.
–––––––––––Un baiser.

(Larose remonte, madame Jobin s’approche de la grille qu’elle trouve fermée.)


MADAME JOBIN.

Qu’ai-je fait de ma clé ? je l’aurai perdue !… Voyons… (Elle remonte en cherchant et disparaît un moment dans les blés.)


LAROSE, qui a gagné la droite, apercevant Nicole et Lanternick.

Je n’ai point la berlue ! c’est Nicole et le sergent !… Ah ! sacripant !


NICOLE, à Lanternick.
Vous boudez ? je m’en vais…

LANTERNICK.

Arrêtez !…

(Larose s’est glissé entre eux. Lanternick le retient par la main, croyant retenir Nicole, tandis que celle-ci est retenue par Larose.)


NICOLE.

Que voulez-vous ?


LANTERNICK.

Ce que je veux ? (Larose parle bas à Nicole.)


NICOLE, se récriant.

Encore un baiser !…


LANTERNICK, étourdi.

Ah ! j’osais pas le demander. (Larose a encore parlé bas à Nicole.)


NICOLE.

Et ce cœur que je porte avec un ruban noir ?…


LANTERNICK, à part avec joie.

Un cach’ que je fais recevoir !…


NICOLE, avec pudeur.

Je vous l’avais promis… Eh bien !… (Elle détache le ruban noir de son cou.)


LAROSE, à part.

A lui le ruban de la tante… A moi celui de Nicole !… (Il tire de sa poche le ruban rose de madame Jobin.)


NICOLE, le donnant.

Le voici… (Larose prend le ruban noir de la main gauche, et de la droite tend à Lanternick la non pareille rose de la tante.)


LANTERNICK, avec joie.

Je le tiens ! (Il baise la main de Larose.)


LAROSE, bas.

Je le tiens !… (Il baise la main de Nicole. Ces mouvements successifs doivent se faire rapidement et à peu d’intervalle, mais avec précision.)


LANTERNICK, voulant l’embrasser.

Et dans mon transport…


LAROSE, lui donnant un soufflet et faisant la petite voix.
Téméraire !

LANTERNICK, se tenant la joue.

Oh !


NICOLE.

Qu’est-ce donc ?


LAROSE.

Chut !


NICOLE, bas.

Le sergent !


LANTERNICK, à part.

Je croyais sa main plis léchère !…


NICOLE, riant aux éclats.

Ah ! c’est charmant !… (Larose l’entraîne de côté.)


LANTERNICK, la cherchant à tâtons.

Oh ! tu me fuis en vain !… petit lutin !… (Il remonte vers le côté gauche.)


Scène XXI

Les Mêmes, MADAME JOBIN, puis BROUSSAILLE.


MADAME JOBIN, revenant, une clé à la main.

Étourdie !… Je l’avais sur moi… (Elle ouvre la grille.)


LANTERNICK, saisissant sa main.

Che te tiens !


MADAME JOBIN, riant.

Encore vous ?


LANTERNICK.

Tuchurs !


MADAME JOBIN, souriant.

Oh ! l’aimable vaurien ! (Broussaille qui est arrivé par la droite à pas de loup, saisit Larose au collet.)


BROUSSAILLE.
Halte-là !

LAROSE, lui mettant vivement le main sur la bouche, bas.

Ne dis donc rien, animal !… Je suis là avec la propriétaire !…


BROUSSAILLE, bas.

Madame Jobin ?


LAROSE, bas.

Elle est bien libre de piétiner son grain !…


BROUSSAILLE, bas et confus.

Oh ! pardon, excuse !


LAROSE, le poussant vers la gauche.

Mais là-bas… il y en a qui sont en contravention.


BROUSSAILLE, y allant avec précaution.

Oh ! fichtre ! v’là mon procès-verbal !


MADAME JOBIN, à Lanternick.

Soyez donc raisonnable !…


BROUSSAILLE, criant.

Comment, drôles que vous êtes !…


MADAME JOBIN, passe vivement devant Lanternirck, qui se blottit à genoux.

Mon garde champêtre !… (Bas.) Tais-toi donc, imbécile… C’est moi, madame Jobin…


BROUSSAILLE, criant.

Laissez donc… m’ame Jobin ne peut être là-bas et ici tout à la fois… (La saisissant.) Je ne lâche pas mon procès-verbal !


TOUS.

Silence donc !… butor !…


BROUSSAILLE, criant plus fort
A la garde !… à moi !… force à la loi !….

Scène XXII

Les Mêmes, une Servante qui tient un flambeau à la main, le Garçon du cabaret, sortant de la tonnelle avec une lumière. Jour.


MADAME JOBIN, descendant.

Eh bien, quoi ?… (Montrant Lanternick.) Monsieur me demandait ma main… et je la lui accorde !


LAROSE, bas à Lanternick.

On vous a surpris à ses pieds… vous ne pouvez pas refuser…


LANTERNICK, à Larose.

Je peux pas !… et je refuse !… (Haut, regardant Nicole.) Celle que che chure d’épouser… m’a donné un cache… et le voilà !… (Il montre fièrement le ruban rose que Larose lui a passé.)


NICOLE.

Le ruban rose de ma tante !…


LANTERNICK, confondu et le regardant.

Hein ?…


MADAME JOBIN, bas.

Cachez-le donc, monsieur… On ne divulgue pas ainsi les faveurs


LANTERNICK.

Rosse !… c’est rosse, ça ?… Celui qu’on m’a donné était noir !….


LAROSE, montrant le sien d’un peu loin.

Faites excuse, mon sergent… le voilà, le noir, par ici !…


LANTERNICK, stupéfait.
Che comprends pas !… (Regardant madame Johin.) Au fait, c’est une bien belle femme !… Che foulais faire ein petit gonnaissance… che suis gontent… (Lui baisant la main.) Mais che gomprends pas !

NICOLE, timidement.

Ma tante… puisque vous épousez le ruban rosse…


MADAME JOBIN, souriant.

Tu veux épouser le ruban noir ? C’est un bon sujet ?


LAROSE.

Oh ! demandez à mon sergent !…


MADAME JOBIN, à demi-voix à Lanternick.

Vous avez été bien hardi… vous !…


LANTERNICK, étonné.

Moi… pien hardi ?… (A part.) Je gombrends pas… mais quand che serai marié… j’y ferrai plus clair et je gombrendrai.


LAROSE, à part.

Je ne crois pas !

COUPLET FINAL.
––––––La permission de dix heures
––––––Nous donne à chacune un époux.
––––––Rentrons chacun dans nos demeures,
––––––Ce soir encore séparons-nous.
––––––Lorsque deux cœurs par l’amour tendre
––––––––––Sont enrôlés,
––––––Le meilleur endroit pour s’entendre
––––––––––C’est dans les blés.


FIN


  1. Jacques Offenbach, Jean-Claude Yon, Gallimard 2000, p. 351.