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La Nouvelle Littérature française : les romans de M. About

LA
NOUVELLE LITTERATURE
FRANCAISE

LES ROMANS DE M. ABOUT.

I. La Grèce contemporaine, par M. Edmond About, 1 vol. in-12. — II. Tolla, 1 vol. — III. Le Roi des Montagnes, 1 vol.— IV. Germaine, 1 vol. — V. Les Echasses de Maître Pierre, 1 vol. — VI. Les Mariages de Paris, 1 vol. — VII. Trente et Quarante, 1 vol. — VIII. La Question romaine, 1 vol.



Je ne crois pas qu’il y ait dans la nouvelle littérature beaucoup d’exemples d’une fortune aussi rapide et aussi heureuse que celle de M. Edmond About. On se rappelle ses débuts dans la carrière littéraire et la façon hardie et piquante dont il fit son entrée dans ce monde sournois et malveillant où il devait vivre désormais. Il entra avec aisance et assurance, d’un air délibéré, sans cette fausse modestie par laquelle les jeunes gens de mérite donnent prise trop souvent à leurs envieux. Il entra comme un homme qui n’avait derrière lui aucun passif littéraire, et qui vient d’ouvrir avec la renommée un compte courant qu’il sait pouvoir toujours balancer par ses ressources. Il apportait avec lui un petit livre qui dès la première heure éveilla sur lui la curiosité de tous les gens d’esprit, la Grèce contemporaine. Son second début fut aussi heureux que le premier, et il ne lui fut pas plus difficile de conquérir l’attention du large public que celle des gens d’esprit : un récit charmant, Tolla, mit son nom dans toutes les bouches. Depuis, il a marché rapidement, comme ces chemins de fer qui ont prêté à sa renommée leur circulation et leur vitesse. Plusieurs fois des obstacles se sont élevés devant lui : il ne s’est pas amusé niaisement à les attaquer, il les a tournés habilement, ou il a sauté par-dessus. Il n’a pas perdu son temps à faire le siège des forteresses qu’il rencontrait sur sa route ; il s’est contenté de tenir la campagne, sûr qu’il était de pouvoir toujours se défendre contre ses adversaires, si par hasard il leur prenait fantaisie de faire une sortie offensive contre sa personne.

Je ne crois pas que M. Edmond About ait été plus fortement doué par la nature que tel ou tel de ses jeunes contemporains que nous pourrions citer. Son observation nette et vive manque de vigueur et s’arrête généralement à la surface des choses. Son imagination railleuse et prudente manque trop souvent de puissance et de hardiesse. Les grâces réelles de son esprit, sans être artificielles et cherchées, sont dénuées cependant de naïveté et de franchise. En un mot, il n’a pas, selon nous, les qualités qui font les inventeurs, et c’est un point sur lequel nous reviendrons tout à l’heure, en cherchant à quel rôle il nous semblait destiné par la tournure de son talent. Il a reçu en partage de la nature beaucoup d’esprit, de la dextérité, de la finesse, et une assez bonne dose de malice : ce sont là les dons qui constituent plutôt les écrivains satiriques et les polémistes de profession que les romanciers et les dramaturges ; mais M. Edmond About a su corriger la nature par l’art, et à ce fonds solide de dons naturels il a su ajouter certaines qualités dont il peut être fier, car elles sont de celles qui ne s’acquièrent que par la persévérance et le travail. Il sait, ce que la nature n’apprend jamais, les avantages d’une bonne méthode, l’art de distribuer avec symétrie et proportion les différentes parties d’un récit, d’exposer logiquement une série d’idées et de sentimens, de développer une pensée. On devinerait, si on ne le savait pas, que M. About a passé son adolescence dans une école excellente, où ses facultés ont appris l’exercice salutaire de la discipline et contracté l’habitude d’un contrôle habile sur elles-mêmes. Il sait utiliser une idée qu’un autre que lui étoufferait en germe, il sait conduire un récit qu’un autre ferait verser au milieu de la route, il sait sauver une anecdote scabreuse qu’un autre rendrait choquante ou niaise. La clarté continue, l’heureuse ordonnance de ses récits et l’exact équilibre de leurs parties, trahissent une éducation première sérieuse, sévère, nuisible peut-être quand la nature n’est pas assez forte ou assez bien douée pour lui résister, mais excellente lorsqu’elle est assez robuste pour échapper à sa tyrannie, tout en profilant de ses avantages, — une éducation universitaire en un mot. Quelques-uns de ses détracteurs et de ses critiques lui ont reproché injustement l’influence visible et très marquée que cette éducation a laissée sur son esprit. Nous ne lui ferons certainement pas le même reproche, car il doit à cette éducation quelques-unes des qualités non-seulement les plus sérieuses, mais les plus vives et les plus piquantes qui le distinguent particulièrement.

Cette discipline de l’éducation a donné à M. Edmond About une habileté à conduire sa plume, une sûreté de bon sens, une adresse littéraire, qui tranchent singulièrement avec la maladresse, l’incertitude et les irrégularités de talent de quelques-uns de ses jeunes contemporains. Sa plume lui obéit avec une docilité exemplaire ; il dit ce qu’il veut dire, nettement, sobrement, sans tâtonner ni trébucher. Comme il connaît les règles qui gouvernent la distribution du discours, il sait qu’un récit doit avoir un commencement, un milieu et une fin. Ce n’est pas lui qui s’embrouillera jamais dans sa narration, qui consacrera, ainsi que nous l’avons vu récemment, trois cents pages à l’exposition et cinquante pages au développement d’un récit, et qui laissera, par incurie ou maladresse, un épisode usurper tout à coup, comme une monstrueuse plante parasite, la place de l’histoire qu’il s’était proposé de raconter. Comme il connaît l’art des transitions, l’esprit du lecteur passe sans effort d’une partie à l’autre de son récit, sans rencontrer ces fossés et ces lacunes qui abondent dans les écrits de nos jeunes romanciers. Avec lui, l’esprit du lecteur ne quitte jamais la terre ferme, et n’est pas obligé de prendre son vol pour franchir les fossés que la négligence ou la paresse de l’écrivain a oublié de combler. Quand on lit certains romanciers contemporains, il semble en effet qu’on se promène dans une campagne semée de désagréables irrégularités et de maussades accidens de terrains qui nous obligent à chaque instant à prendre notre élan pour rejoindre le narrateur. Avec M. About, rien de pareil : la lecture de ses romans est une promenade sans fatigue, et l’on passe avec lui d’un chapitre à un autre, comme on sort d’un parc pour entrer dans une serre ou regagner un pavillon de repos. Enfin, comme on lui a enseigné l’art des développemens, il n’y a pas dans ses écrits de parties faibles ou de pages inutiles : il sait faire rendre à une idée, aussi mince qu’elle soit, ce qu’elle peut donner ; il sait s’arrêter à point, se refuser une fantaisie d’éloquence hors de propos, et couper court à un commentaire psychologique trop prolongé.

Qualités secondaires, disent à l’envi ses détracteurs, qualités d’universitaire et de rhéteur, qui peuvent bien présider à la confection du discours français et des vers latins, mais qui n’ont jamais fait ni un poète, ni un romancier, ni un dramaturge ! — Qualités secondaires, oui, si elles étouffent la nature ; non, si elles la corrigent, la soutiennent et la fortifient. Or précisément chez M. About ces qualités soutiennent et fortifient la nature, et, grâce à elles, il a évité, il évite heureusement les défauts dans lesquels tombent si aisément ceux de ses jeunes contemporains qui n’ont pas reçu la même éducation que lui. Je le sais, il n’a ni la finesse d’analyse ni la délicatesse qui distinguent M. Octave Feuillet, ni la vigueur d’observation et la fermeté d’esprit de M. Dumas fils, ni la grâce naïve et populaire de M. Henri Murger. Oui sans doute ; mais en revanche il n’a pas la subtilité de l’auteur de Dalila, on ne trouve jamais dans ses écrits ce singulier et choquant mélange de pathos emphatique et de style de code civil qu’on rencontre dans les drames de M. Dumas fils, et jamais sa phrase alerte et vive, ses images sobres et bien choisies ne font songer au langage souvent pénible, alambiqué, aux bizarres métaphores de l’auteur des Scènes de la Vie de Bohême. M. About peut donc à bon droit s’enorgueillir de ces qualités que l’on voudrait regarder comme secondaires, car, en débarrassant son esprit de toutes les herbes parasites qui l’auraient étouffé, en le purifiant de tous les mélanges qui l’auraient altéré, elles lui ont donné tout le piquant et toute la saveur qu’il n’aurait pas eus. La sève, bien dirigée, ne s’est pas détournée du tronc et des rameaux essentiels ; elle ne s’est pas dépensée en branches gourmandes, en végétations inutiles, en floraisons superflues.

L’éducation universitaire a encore donné à M. About une force très importante, et qui, par une fatalité particulière, manque à la plupart de nos jeunes écrivains d’imagination, je veux dire une bonne et solide instruction. Certes j’estime avant toutes les autres les qualités naïves et spontanées qui ne doivent rien qu’à la nature ; cependant j’ai toujours remarqué que ces qualités restaient singulièrement étroites, lorsque l’instruction ne leur présentait pas un large champ où elles pussent s’exercer. Ces facultés heureuses ne deviennent riches que par un continuel exercice d’elles-mêmes, par une assimilation constante des belles choses qui les entourent ou qui se présentent à elles. Ces qualités naturelles, que nous estimons si précieuses, ne sont, si je puis m’exprimer ainsi, que des susceptibilités ; tant qu’elles n’auront pas été touchées et réveillées, elles resteront passives, obscures, latentes. Dans l’âge charmant de la vie où tout est joie, plaisir et poésie, elles laisseront sans doute échapper quelques rayons et entendre quelques accens ; pour cela, il suffira d’un beau jour de printemps, de la rencontre d’un visage aimable, d’une fleur, d’un refrain perdu. La jeunesse a cet adorable privilège, qu’elle peut se passer de grandeur, de noblesse et de vérité, et que pour elle tout tient lieu de beauté. Le jeune artiste, le jeune poète pourront donc, sans instruction et sans travail, trouver quelques heureuses inspirations et sentir s’ouvrir en eux quelques fraîches sources d’émotions ; mais plus tard, dans l’âge sérieux et sévère, quels moyens auront-ils de nous toucher, lorsque les rayons de cette aurore trompeuse qui embellissait toute chose se seront fondus dans cette lumière du midi, implacable comme la vérité, lorsque le cœur, endurci par la vie, aura perdu cette mollesse qui le rendait accessible à tout, lorsque l’esprit, devenu dédaigneux, grâce à l’expérience, des objets qui l’enchantaient naguère, sentira leur puérilité et sa propre impuissance ? On peut se passer d’instruction jusqu’à l’âge où l’on ne peut sans honte continuer à se regarder comme un jeune homme ; mais passé cet âge, on en sent cruellement l’absence. Plus d’un parmi nos jeunes écrivains est peut-être, à l’heure qu’il est, en train de faire cette triste expérience. Sans instruction, pas de moyens de rajeunissement pour le talent ; l’imagination, au lieu de s’élargir, se rapetisse au niveau des choses les plus vulgaires ; la mémoire, au lieu de s’enrichir, s’affaiblit ; l’écrivain, au lieu de dire ou de raconter des choses nouvelles, répète à satiété et répète ennuyeusement ce qu’il eut le bonheur de dire avec attrait une première fois. Mais le plus grave inconvénient d’une ignorance trop prononcée, c’est de vous rendre indifférent à tout ce qui ne touche pas directement à votre vie ou à vos habitudes, et de vous faire croire que ce qui vous intéresse peut également intéresser le genre humain. De là cette tendance, aujourd’hui très prononcée, qui pousse une foule d’écrivains, souvent ingénieux et spirituels, à entretenir le public de leurs petites affaires privées, de leurs amusemens et de leurs déboires. On prend peu à peu l’habitude de dédaigner tout ce qu’on ne comprend pas et de mépriser tout ce qui ne se rapporte pas directement au petit domaine qu’on s’est choisi. C’est ainsi qu’on a vu certains jeunes romanciers réalistes repousser la poésie, et se croire obligés de verser le mépris sur ceux qui en faisaient l’objet d’un culte, et qui cherchaient à en prolonger l’existence. D’autres estiment que la politique et l’histoire sont indifférentes à l’artiste et au poète, et que la destinée des nations a moins d’importance que la description exacte d’un visage chargé de verrues ou d’un ustensile de ménage ébréché. Tel n’est pas M. About. Je ne crois pas que l’instruction ait développé en lui des convictions bien robustes, mais elle a éveillé sa curiosité, et lui fait tenir les yeux ouverts sur le large monde et les spectacles variés qu’il nous offre. Peut-être son esprit sceptique, agile, un peu léger, ne lui permet-il pas les profondes sympathies ; mais il le protège contre l’ennui et contre ces dédains, aussi absurdes que stériles, qu’engendre l’ignorance unie à la vanité. M. About est né curieux, et l’instruction a développé encore en lui cette disposition naturelle. Il touche à tout, aime à parler de tout, s’intéresse à tout, au drainage et aux destinées des empires, à la peinture et au vaudeville, à la musique et au progrès de l’agriculture. Quand donc vous demanderez, ô jeunes romanciers, ce que vous avez demandé si souvent, quel est le mérite de M. About et ce qui lui a valu sa renommée, non auprès du gros public, qui n’a cherché dans ses livres qu’une heure ou deux d’amusement, mais auprès des lecteurs sensés, faites-vous à vous-même cette facile réponse : une bonne instruction et les qualités qu’elle engendre.

M. About n’a pas débuté isolément dans la littérature. Il y a fait invasion en même temps que cinq ou six jeunes amis, sortis comme lui de l’École normale ou du professorat, et dont les noms commencent à être célèbres. Cette invasion marque une date dans l’histoire de notre littérature au XIXe siècle, et a opéré une espèce de révolution dans une des provinces les plus essentielles, les plus traditionnelles de la littérature française, c’est-à-dire la littérature universitaire. J’aimerais, puisque j’en trouve l’occasion, à dire un mot de cette littérature.

Les gens de lettres, les esprits qui vivent de fantaisie et ceux qui se sont habitués à ne tenir compte que des facultés inventives ont beaucoup écrit, beaucoup crié, beaucoup réclamé contre la littérature universitaire, et, selon moi, fort à tort. Sous une forme ou sous une autre, il y a toujours eu chez nous une littérature universitaire, et il est impossible qu’il n’y en ait pas une. Il y a toujours eu en tout pays, mais spécialement en France, certaines castes, certaines classes ou certaines professions qui vivent exclusivement des choses de l’esprit, et qui relèvent directement de l’esprit : ce sont les castes et les professions à qui sont confiés les intérêts spirituels des peuples, et qui sont chargées d’initier à la vie morale les nouvelles générations. Sous l’ancien régime, c’était le clergé ; dans notre société démocratique, c’est l’Université. Nous devons au clergé de l’ancien régime toute une littérature qui, par ses caractères essentiels, ses défauts et ses qualités, a de grands airs de ressemblance avec notre littérature universitaire. Rappelez-vous tout ce que ce clergé a produit d’essais sur la morale, de dialogues sur la littérature, de traités de politique, de discours sur l’histoire, œuvres aujourd’hui surannées, quoique souvent ingénieuses, d’hommes d’esprit vivant des choses de l’intelligence, se récréant par les choses de l’intelligence, forcés de mettre leurs plaisirs en harmonie avec leur profession. En général, quelles que soient nos dispositions récalcitrantes, nous finissons par faire notre plaisir de ce qui est notre devoir ; je ne crois pas qu’il y ait si mauvais moine qui n’eût fini par trouver certain charme dans le jeûne et les corrections pénitentiaires que la règle du couvent lui ordonne de s’appliquer, et certainement il existe plus d’un jeune notaire jadis doué d’imagination, et qui se croyait l’étoffe d’un poète, qui a fini par trouver des jouissances particulières dans la rédaction d’un contrat de vente ou d’un testament. Un homme qui a passé sa vie dans des occupations intellectuelles mettra avec bien plus de facilité encore ses plaisirs en harmonie avec son devoir. Il n’est pas étonnant qu’un tel homme ait l’ambition d’écrire ; ce qui serait plus étonnant, c’est qu’il n’eût pas cette ambition. Il n’a pas besoin de génie, ni de sentir qu’il a quelque chose de nouveau à apprendre au monde, pour être poussé à écrire ; ses habitudes et ses occupations, une sorte d’instinct d’initiation qui nous porte à désirer ce que nous admirons, à nous guinder pour atteindre ce qui paraît vraiment grand, lui suffisent. Les conditions de sa vie étant données, un tel homme écrira donc forcément. Il n’est pas difficile de deviner quels seront les caractères de la littérature qu’il produira. Et d’abord il choisira pour sujet quelqu’un de ces grands et immortels lieux-communs qu’il est chargé d’enseigner, d’expliquer et de commenter ; il écrira sur l’homme, sur la morale, sur la Providence, sur la liberté, en répétant, sous une forme qu’il cherchera à rendre élégante autant que possible, les pensées de toutes les intelligences illustres sur ces redoutables énigmes. Parfois il aura le bonheur d’ajouter au mérite du style élégant dans lequel seront écrits ces résumés quelque fin détail ou quelque ingénieux commentaire dont le monde lettré s’entretiendra deux jours, et qui lui vaudront peut-être pendant un quart de siècle l’ombre d’une célébrité. Combien de doctes jésuites et de diserts oratoriens sont aujourd’hui ensevelis dans l’oubli, qui eurent dans leur temps la réputation de savans hommes et de grands esprits ! En second lieu, cette littérature sera marquée d’un caractère d’abstraction. Cette littérature ne portera pas les couleurs de la vie et de l’expérience personnelle de l’auteur ; elle intéressera quelquefois l’esprit ou l’intelligence, mais rarement elle atteindra l’âme. Séquestré dans la solitude du cloître ou de l’école, l’auteur ne sait de la vie que ce qui se rapporte directement à sa profession, ou ce que lui ont appris ses lectures. Généralement il n’a pas fait ses opinions, il les a choisies parmi celles que lui offrent ses livres bien-aimés. Il ne voit pas sans doute le monde sous un jour faux, mais il le voit à travers les lunettes léguées par la tradition. Enfin cette littérature, fruit de l’étude et des opérations solitaires de l’esprit, est toujours essentiellement conservatrice, amie des traditions en toute chose, depuis les questions les plus hautes de méthode philosophique jusqu’aux plus futiles questions de bon goût et de dilettantisme. L’innovation lui semble un sacrilège, et e’est elle qui a mis en défaveur dans notre langue le mot de nouveauté. Certains hommes croient avoir tout dit lorsqu’ils ont flétri du nom de nouveautés impies ou audacieuses les conceptions les plus élevées de l’esprit et de l’imagination.

L’Université a continué de nos jours la tradition d’une littérature qui nous a été léguée par le clergé de l’ancien régime. Tout membre de l’Université est naturellement écrivain en vertu même des fonctions qu’il exerce et des : devoirs qui lui sont imposés. Depuis la restauration jusqu’à nos jours, il est sorti sans relâche de cette institution célèbre une foule de bons esprits moins brillans que sensés et plus instruits qu’inventifs, mais souvent ingénieux et toujours laborieux et honnêtes. On leur doit un nombre incalculable de livres excellens, histoires, traités de philosophie, monographies, traductions, dont nous tous, ingrats et paresseux que nous sommes, avons profité et profitons chaque jour, sans songer à remercier ceux qui nous ont fait ces utiles présens. Je ne sais pas si, comme on le lui a reproche, le niveau des études a baissé sous l’influence de l’Université ; ce que je sais avec certitude, et ce que tous les hommes éclairés reconnaîtront, avec moi, c’est que l’élite du professorat français a beaucoup fait pour entretenir le mouvement de la vie morale en France, pour exciter les plus généreuses aspirations intellectuelles, pour maintenir les notions essentielles de morale et de justice générales, sans lesquelles il n’est pas d’état qui vaille la peine d’être habité. Plus d’une fois les membres de l’Université ont donné aux nouvelles générations l’exemple d’un dévouement sans emphase, et consenti, abnégation qu’on ne saurait se lasser d’admirer, à être dupes de leurs convictions. Qu’on dise tout ce qu’on voudra contre la littérature universitaire, il n’en est pas moins vrai qu’elle a puissamment contribué à maintenir le goût des choses de l’intelligence, et que si l’esprit a encore parmi nous quelques adorateurs et conserve quelques vestiges du culte splendide qu’il obtint jadis en France, c’est à l’Université que nous le devons. L’Université n’a point créé sans doute parmi nous une vie morale nouvelle, elle n’a pas accompli de révolutions dans le domaine de l’esprit, elle ne s’est pas signalée par de grandes initiatives, non, mais elle a conservé ce qui existait parmi nous de vie morale, elle a défendu les révolutions irrévocablement accomplies, elle a expliqué de son mieux les inventions qu’elle n’a point faites. Les esprits inventifs, ceux qui ouvrent de nouvelles sources d’émotion et de pensée, sont rares en tout temps et en tout pays, et si les nattions ne devaient compter que sur eux, il y aurait de fréquentes lacunes dans la vie intellectuelle des peuples. Tel est en général le mérite de ces littératures qui nous apparaissent comme trop sèches, trop dogmatiques, trop peu fertiles : elles sont chargées, non de créer, mais d’entretenir et de maintenir. Elles sont pour la science et le culte de l’intelligence ce que la prédication est pour la morale religieuse. Le sermon hebdomadaire du ministre de la paroisse opère rarement une conversion miraculeuse ; mais par l’appel répété qu’il fait à la morale, il empêche les âmes des paroissiens de s’abâtardir et de s’éteindre : il entretient en elles, sinon la pratique, au moins l’estime des vertus qu’il recommande. Cette littérature est donc excellente en soi, quoi qu’en puissent dire des esprits prévenus et hostiles ; tout ce qu’on doit désirer, c’est qu’elle ne domine jamais exclusivement au point d’être tyrannique, et qu’elle ne soit jamais assez puissante pour opposer une barrière à ce qui s’accomplit en dehors d’elle. Si elle dominait exclusivement, peut-être serait-elle trop portée à nier ou à dénigrer les innovations les plus salutaires, et aurait-elle un entraînement fâcheux à étouffer les facultés les plus précieuses de l’esprit, la spontanéité, l’imagination, l’instinct, toutes facultés dont elle se défie et qui lui sont trop étrangères. Je me hâte de dire que ces réflexions s’appliquent beaucoup plutôt à un état de choses possible qu’à un état de choses existant. L’Université moderne ne s’est jamais montrée tyrannique, elle s’est toujours distinguée au contraire par une tolérance réelle, quoique un peu sournoise et souvent accordée à contre-cœur. Les écrits de ses membres même les plus timides portent tous plus ou moins l’empreinte des innovations dont notre siècle a été le témoin. L’influence toute-puissante de l’éclectisme a donné aux plus récalcitrans une faculté de compréhension qui manqua souvent à leurs devanciers. La littérature universitaire s’est mêlée au courant général des choses et à la vie de notre temps. Romantisme, critique moderne, philosophie hégélienne, elle a tout accepté à demi, sinon comme doctrine, au moins comme objet de curiosité.

Cependant, malgré cette tolérance, l’Université avait gardé vis-à-vis du siècle une attitude un peu froide et pleine de réserve. Elle s’était tenue à l’écart, à l’ombre de ses écoles, sans se mêler au courant général de la littérature contemporaine. Pendant tout le règne de Louis-Philippe, on a pu voir en présence deux littératures, défiantes, jalouses, malveillantes, animées d’une hostilité sourde qui, dans les grands jours, faisait explosion dans des leçons de Sorbonne et des discours d’Académie. L’Université n’admettait pas aisément ce qui s’agitait en dehors d’elle, et faisait volontiers profession de dédaigner ce que le monde se piquait d’admirer. La littérature extra-universitaire rendait mépris pour mépris et se vengeait en quolibets et en injures dans les petits et les grands journaux qui n’étaient pas dévoués au corps enseignant. D’une part, les gens de lettres anathématisaient la littérature universitaire comme ennuyeuse et pédantesque ; de l’autre, les universitaires exorcisaient à grands renforts d’articles et de traités la littérature de leur temps comme insensée, immorale et de mauvais goût. Cet état de choses, fort entamé par la révolution de février, fut mis à néant par la génération qui sortit de l’École normale pendant les orageuses années de 1848 et de 1849. M. Edmond About et ses jeunes amis ont opéré une véritable révolution dans la littérature universitaire. Le sanctuaire dont ils devaient être les lévites menaçant ruines, ils le quittèrent, jetèrent plus ou moins la toge aux orties et allèrent courir les aventures. Il ne leur resta bientôt plus rien de cette réserve dédaigneuse dont leurs devanciers s’étaient montrés prodigues envers leurs contemporains, rien de cette froideur timide et de ces allures dogmatiques qui distinguent quelques-uns de leurs aînés, sortis comme eux de l’Université. Ils se lancèrent au plus épais de la mêlée du monde, ne conservant de leur stage dans l’Université que l’instruction qu’ils y avaient reçue. Ils oublièrent en un jour qu’ils avaient été élevés pour déposer l’encens et le sel sur les autels de toutes les traditions, pour être des personnages aux allures graves et compassées, aux opinions honnêtes et prudentes. Dans la critique, dans la philosophie, dans la littérature, ils se firent aussitôt remarquer par la vivacité de leurs allures et de leur parole. La politique universitaire avait toujours été timide et prudente à l’excès ; mais voici un jeune publiciste sorti de son sein qui républicanise les théories vénérées de Montesquieu, et qui, par l’emportement de sa verve, l’ardeur mordante et quelquefois âpre de sa parole, semble plutôt trahir un homme de parti passionné et fait pour le combat qu’un homme élevé pour les paisibles devoirs du professorat. Les éclectiques se croyaient très hardis en proclamant qu’Hegel pourrait bien être un grand homme ; mais voici un jeune philosophe qui le proclame dieu, s’empare de ses méthodes, et, les unissant à celles de Condillac, anathématisé dans l’Université depuis le sensualisme mitigé du bon Laromiguière, déclare la guerre aux doctrines prépondérantes dans l’école où il a été élevé. Ce n’est pas lui qui conservera les traditions du langage modéré, qui se refusera les métaphores violentes et les expressions à outrance, les images pittoresquement brutales. Avec le cynisme éloquent de la science, qui dédaigne les illusions sentimentales, il vous fait assister à la génération de la pensée par la matière cérébrale, vous fait palper le viscère du cœur, siège de l’enthousiasme et de l’amour, et vous renvoie, à votre grande horreur et à votre profonde épouvante, après vous avoir appris que l’homme est un animal mené par son tempérament et son système nerveux.

De telles opinions étaient pour faire bondir tous ceux qui marchaient dans les voies étroites et prudentes prescrites par les règlemens de l’école ; mais le plus audacieux de tous a été M. Edmond About. « Je vous prouverai, semble-t-il s’être dit, à vous tous, littérateurs de profession, romanciers, poètes et vaudevillistes, qu’un élève de l’Université est mieux qu’un pédant en us, et sait faire autre chose que des discours latins pour les distributions de prix et des traités de morale pour l’ennui des gens du monde. Je serai lu autant que vous, applaudi plus que vous. Je ferai des romans qui vaudront mieux que les vôtres, et si mes succès excitent trop votre jalousie, je vous prouverai à votre grand dommage que je sais faire aussi bien qu’aucun de vous un article de petit journal. » Et il fit comme il avait dit, et il exécuta de point en point ce qu’il avait projeté. Il écrivit des relations de voyage acérées et irrespectueuses que goûtèrent tous les gens d’esprit, des nouvelles touchantes et légères qui furent lues par tout le monde, et des articles de petit journal qui firent le scandale et l’amusement de tout Paris. Les ombres vénérables de la vieille Université durent frémir en voyant cet abandon complet des traditions de l’école, cette recherche hardie des succès de la mode, cette alliance étroite avec le monde, cette camaraderie avec la littérature qu’elle n’avait jamais voulu prendre au sérieux. Certainement ce jeune écrivain, élevé pour le professorat et consacrant ses loisirs à écrire des romans et des pamphlets de petit journal, dut faire sur plus d’un de ses respectables maîtres l’effet que produisirent au dernier siècle sur les débris du vieux clergé les abbés qui s’égaraient dans les plaisirs mondains, ou qui pactisaient avec les idées nouvelles des philosophes. Inutiles lamentations ! l’invasion de M. About et de ses amis dans la littérature active indiquait qu’une révolution s’était accomplie ou était en train de s’accomplir dans le monde universitaire, et que sans doute l’Université que nous avions connue ne répondait plus ni au besoin d’activité, ni aux besoins de pensée des nouvelles générations, car rien n’égale la froideur sans tendresse et la hardiesse sans scrupule avec lesquelles ils ont abandonné cette institution dans laquelle ils avaient été élevés. On peut dire qu’ils sont sortis de l’Université sans prendre même congé d’elle.

Dès ses débuts, M. About montra qu’il avait effacé en lui autant que possible l’éducation universitaire, et que le souci tout mondain de plaire égalait pour le moins chez lui le désir d’enseigner et d’instruire. Plutôt que de voir la Grèce avec des yeux de pédant, il prendra volontiers en toute chose le contre-pied des opinions reçues. Quel thème excellent que la Grèce pour les exagérations de l’enthousiasme classique et les admirations quand même de l’esprit pédantesque ! Rien n’empêche de voir dans chaque marin grec un compagnon d’Ulysse, et dans tout bandit pallicare un compagnon du fier Ajax. Ils sont jaloux des étrangers ; tant mieux, c’est une qualité traditionnelle de leur race : leurs ancêtres appelaient tous les peuples du nom de barbares. Ils sont curieux, indiscrets et bavards ; mais jadis dans Athènes le peuple n’avait pas de plus grand plaisir que de causer sur la place publique, et tous les citoyens s’abordaient les uns les autres en demandant ce qu’il y avait de nouveau. Les souvenirs classiques aidant, on peut aller loin dans cette voie des interprétations indulgentes. Et on conçoit sans peine que ces souvenirs classiques soient vraiment tyranniques sur un esprit tant soit peu pédanresque, qui n’a pas un sentiment bien vif de la réalité. Comment les splendeurs du passé ne jetteraient-elles pas leur lumière toujours éclatante et pure sur les misères du présent ? Comment le présent ne serait-il pas écrasé, absorbé par ce passé, surtout lorsque l’enthousiasme qu’inspire ce passé a été réveillé par une lutte encore récente, par ces mots retentissans d’indépendance et de liberté que la Grèce jeta autrefois dans le monde, et qui depuis l’antiquité ont passé de bouche en bouche avec chaque génération ? Mais il en est tout autrement avec M. About. Les souvenirs classiques n’oppriment en rien son esprit, et il juge la Grèce comme s’il n’avait jamais lu Homère et Sophocle. En débarquant, il a jeté à la mer tout son bagage de collège. Dans ces campagnes où se promena Platon, où Diogène roula son tonneau, il vous fait rencontrer avec un moine grossier qui estime, comme M. Jourdain, que l’orthographe est la plus belle des sciences. Si vous rêvez trop aux Vénus antiques, il vous présentera des femmes dénuées de beauté, et là où vous pensiez retrouver ce peuple fin et nerveux, dont l’étonnante intelligence et le bon goût surprenant ont fait l’admiration du monde, il vous montre un peuple ignare, chantant du nez, impropre à tous les arts, qui casse les débris du Parthénon et décharge ses fusils sur les statues. Ajoutez que l’esprit de M. About est aussi peu respectueux qu’enthousiaste. Les anciens universitaires avaient pour les personnes établies un respect superstitieux, qui les a fait justement parfois accuser de servilité ; mais vraiment cette tradition s’est fort affaiblie avant d’arriver jusqu’à M. About. Sa plaisanterie ne ménage rien, ni personne, et atteint même la majesté royale sur son trône. C’est un spectacle à égayer Voltaire lui-même que le spectacle de ce peuple, composé de moines, de fonctionnaires et de bandits, gouverné par un prince bavarois, exploitant l’Europe civilisée dupe de ses admirations classiques, et soumis à l’influence barbare de la Russie. Je ne sais pas jusqu’à quel point le tableau est exact, mais certainement il est des plus divertissans. Jamais on n’a mieux soufflé sur les illusions des philhellènes, et je conçois qu’ils aient éprouvé un amer déplaisir contre ce livre et réclamé contre l’auteur.

S’il est impossible d’être moins philhellène, il est difficile de médire de la Grèce avec plus d’atticisme. La Grèce contemporaine est.un livre charmant, plein de trait et de malice quelquefois perfide, où la grâce se marier à l’esprit de la façon la plus aimable. Au milieu de ses médisances les plus acérées, un sentiment vif et rapide de la beauté et de la grâce brille par intervalle, comme pour nous rappeler qu’il s’agit après tout de la terre où prirent naissance les dieux et les artistes. Le style est net, sans ombres, d’une sécheresse lumineuse, comme ces paysages de l’Antique que la plume de l’auteur a si bien décrits. La plaisanterie est souvent un peu prévue, mais elle est toujours mordante, et si nous sommes un peu trop prévenus que l’auteur va tirer un feu d’artifice, il est juste de dire qu’aucune de ses fusées ne manque d’éclat. Ce livre eut un vrai succès auprès du public lettré ; il le méritait. On fut ravi de trouver enfin une relation de voyage qui ne fût pas écrite avec des couleurs, qui fût plus humaine que pittoresque, où l’auteur s’occupât plus des hommes que des pierres, des arbres et du ciel. Les voyageurs indifférens à tout, excepté à la nature morte ou à la nature travaillée, abondaient parmi nous ; ce fut une joie de rencontrer un voyageur qui s’intéressait à la nature vivante, qui n’était ni un artiste, ni un économiste, mais un observateur et un curieux. Ce livre, que M. About n’a pas surpassé, donne, selon moi, la vraie mesure de son talent, indique la vraie nature de ses facultés. Je doute que M. About fût destiné par la nature à écrire des romans, mais je crois pouvoir avancer sans beaucoup d’audace qu’elle l’avait destiné à la polémique, et qu’il a peut-être fait fausse route en s’éloignant de la lutte active et quotidienne. Lui-même semble le sentir, et certaines tentatives récentes pourraient être regardées comme une preuve qu’il cherche à rentrer dans cette voie qui est la sienne. Le livre sur la Grèce contemporaine révèle chez M. About toutes les qualités de l’écrivain satirique. Le livre est très amusant, mais M. About conviendra sans peine qu’il n’est pas impartial. S’il eût tenu la balance exacte, le tableau qu’il nous présente de la Grèce moderne eût été fort différend. Certaines qualités du peuple grec qu’il s’est contenté d’indiquer auraient été mises en pleine lumière, certains défauts qu’il a grossis à outrance auraient paru moins choquans. Il est malveillant avec résolution d’un bout à l’autre de son livre, et cependant malgré toute sa malveillance il ressort clairement du récit que, quels que soient leurs défauts, les Grecs sont un peuple spirituel, intelligent au possible, actif, hardi, qui s’entend à merveille au commerce et à la navigation, — que les mœurs de la famille sont pures, que quelque chose de la chasteté et de la moralité pratique des matrones antiques revit encore dans les ménages des plus humbles pallicares, et que ce peuple enfin pratique assidûment, exemplairement sa religion, s’il n’en a pas un sentiment très épuré. M. About a donc été partial, non peut-être de parti-pris, mais par la force même de son tempérament. Son esprit s’est laissé glisser sur une pente qui lui est naturelle. Il voit de prime-abord le côté défectueux, ridicule, ou coupable des hommes et des choses, avant de voir leurs mérites et leurs bonnes qualités ; il saisit rapidement le point faible d’une institution ou d’un caractère. Or ce sont là, avant toutes les autres, les facultés qui constituent l’écrivain polémiste, dont le talent est essentiellement critique et négateur, et qui, se préoccupant avant tout de l’attaque et de la défense, est nécessairement ou volontairement partial. La Question romaine, très inférieure comme mérite de pensée à la Grèce contemporaine, révèle cependant, par le parti-pris, l’agression systématique, la promptitude à saisir les vices du gouvernement qu’il attaque, par l’injustice volontaire, les mêmes redoutables facultés d’écrivain polémiste. Déjà, sous la plume de M. About, les articles de petit journal, sans être des chefs-d’œuvre de satire, tournaient rapidement aux personnalités blessantes et hasardeuses.

Je ne sais si les Grecs lui ont adressé beaucoup d’injures à propos de son livre ; en tout cas, il aurait tort de leur garder rancune, car ses médisances lui ont porté bonheur. Il doit à la Grèce ses deux succès les plus légitimes, c’est-à-dire l’œuvre de début par laquelle il commença si brillamment sa carrière d’écrivain et la plus charmante peut-être de ses nouvelles, le Roi des Montagnes. Ce dernier livre est un des récits les plus agréables qui aient été écrits depuis longtemps dans notre langue. N’étaient certains défauts dont l’auteur aura, je le crains, beaucoup de peine à se débarrasser, un je ne sais quoi d’artificiel et de convenu dans le dialogue, une plaisanterie un peu trop pointue, vous pourriez présenter le Roi des Montagnes comme un modèle de narration élégante et sobre. Le récit court rapide, incisif, en satisfaisant la curiosité du lecteur à mesure qu’il l’excite. Les romanciers ont trop souvent besoin de longs préparatifs pour exciter votre curiosité, ils vous font volontiers attendre, et ce n’est quelquefois qu’à la cent cinquantième page du récit que l’intérêt du lecteur commence à être éveillé. M. About au contraire ne s’est pas fait prier si longtemps : dès la première page, l’intérêt commence, et va grandissant, toujours imprévu, toujours nouveau, jusqu’au spirituel dénoûment qui termine l’histoire. Ce n’est pas seulement la curiosité qui est éveillée, car il y circule une certaine passion sourde, contenue, violente, qui finit par se communiquer au lecteur, et qui le remplit d’indignation et de colère. M. About aime à se servir des procédés de Voltaire, et ils ne lui ont pas toujours réussi ; mais jamais peut-être il n’a été mieux inspiré par l’esprit du grand écrivain dont il se fait gloire, dit-on, d’être le disciple que dans le Roi des Montagnes. Il s’est heureusement servi de cette ironie froide et vengeresse qui finit par exaspérer l’âme de fureur après l’avoir saturée de dégoût. Les mots de populace et d’humaine canaille, qui sont les péroraisons ordinaires des discours de Voltaire sur l’humanité, viennent naturellement au bord des lèvres à mesure qu’on lit les cruautés d’Hadji-Stavros et de ses bandits. La vive animosité de l’auteur s’exprime avec un si parfait sang-froid, une si calme assurance, un enjouement si tranquille, qu’on ne doute point un seul instant de sa sincérité et de sa bonne foi. L’écrivain excite notre colère en dominant habilement la sienne. On se dit que tout ce qu’il raconte doit être vrai, et on devient pour un instant aussi peu philhellène que lui-même. Les souvenirs historiques arrivent en foule pour confirmer les assertions du romancier, qu’on a plutôt envie d’accepter comme un véridique historien ; on se dit que ce peuple, même à l’époque la plus brillante de l’antiquité, n’a jamais eu que des dons intellectuels, et qu’il a toujours manqué de sens moral, qu’à l’époque de sa décadence l’esprit de ses sophistes passa de la théorie à la pratique, de la pensée à l’action. On se rappelle qu’à l’époque des persécutions contre les chrétiens, les supplices en Grèce, en Syrie, en Égypte, partout où dominait l’influence hellénique, se firent remarquer par une cruauté ingénieuse et sophistique : cheveux arrachés un à un, mamelles coupées, épines plantées sous les ongles, patiens enduits de miel et exposés aux mouches sous un soleil dévorant, tandis qu’à Rome ils étaient sommaires et brutaux, et se contentaient du bûcher, du glaive et de la dent des bêtes féroces. On pense à la sinistre et longue histoire du bas-empire, aux yeux crevés et aux langues coupées.

C’est dans le Roi des Montagnes que se révèle sous sa forme la plus achevée et avec toute sa vivacité la qualité qui fait l’originalité de M. About et qui le distingue particulièrement de ses jeunes contemporains. Quand on s’occupe d’un poète ou d’un romancier, une des premières questions à se poser est celle-ci : « Qu’a-t-il inventé ? quelle région de l’âme a-t-il explorée ? quel coin de la vie humaine inconnu jusqu’à lui a-t-il découvert ? » M. About n’a exploré de préférence aucune région de l’âme, et n’a découvert aucun coin ignoré de la vie humaine. Il n’a pas fait de fouilles bien profondes dans la société, il ne s’est pas inquiété de suivre dans cette mine opulente une veine particulière d’observation. Un instant on a pu croire, qu’il avait songé à percer cette veine originale lorsqu’il commença son livre des Mariages de Paris, mais l’originalité du livre est beaucoup plutôt dans le titre que dans les histoires qu’il contient. Non, il n’a pas inventé un monde particulier, mais en revanche il a réinventé une forme littéraire toute française, un genre tout national et trop négligé, le récit. Il y a longtemps que nos auteurs à la mode avaient abandonné ce genre, dans lequel notre nation a excellé, et qui est la forme la mieux adaptée à notre caractère et à notre esprit. Nous réussissons mal dans le roman analytique à la manière anglaise ; nous n’avons ni la patiente attention du lecteur anglais pour les lenteurs et les minuties de ses romanciers, ni le dédain de l’écrivain anglais pour la méthode et l’unité. Nous voulons courir à un but, en négligeant tous les accidens de la route ; nous voulons que les personnages vivent devant nous, s’expliquent eux-mêmes par leurs actions plutôt que par les commentaires de l’auteur. Un écrivain français s’embarrasse facilement dans le personnel innombrable d’acteurs et dans l’interminable forêt d’épisodes où se complaît l’écrivain anglais. Les deux chefs-d’œuvre du roman français, Gil Blas et Manon Lescaut, quoiqu’en apparence étrangers l’un à l’autre, révèlent également bien l’inaptitude de l’esprit français à l’analyse psychologique, cette impatience qui le rend impropre à l’observation lente et répétée, cette ardeur à courir au but sans rien donner à la flânerie, si je puis m’exprimer de la sorte. Manon Lescaut est un récit où les personnages s’expliquent eux-mêmes par leurs actions, sa,na que l’auteur prenne une fois la parole pour rendre compte de leur conduite et en exposer les mobiles. Quant à Gil Blas, qui est bien cependant un roman de mœurs véritable, l’observation morale y revêt une forme que n’a jamais connue l’analyse anglaise. Les différens chapitres de Gil Blas ne sont pas, à proprement parler, les différentes parties d’un même tout ; chacun de ces chapitres est complet en lui-même et forme un tout distinct. Ce sont comme les paragraphes dramatisés d’un La Bruyère populaire. Lesage prend une observation isolée, lui donne un nom propre, l’exprime rapidement par un mot caractéristique, et passe outre. Si le roman est un genre anglais, le récit en revanche est un genre essentiellement d’origine française, et il faut reconnaître que l’esprit peu rêveur et l’éducation classique de M. About le préparaient admirablement à ce genre. Il lui manque certaines qualités pour y réussir complètement, la familiarité, la bonhomie par exemple. Il est toujours net, il n’est pas toujours simple.

J’ai dit que M. About n’avait pas découvert une veine d’observation particulière ; mais il a un mérite qui rachète en partie ce défaut. S’il ne voit guère que les surfaces des choses, il est capable d’en voir et d’en embrasser beaucoup. Il saisit sans effort et comprend avec intelligence les mœurs les plus diverses, non dans leurs nuances subtiles et leurs détails profonds, mais dans leurs caractères généraux. Nul jeune romancier de ce temps-ci n’a vu en courant plus de choses, et n’en a compris de plus différentes. Il a saisi avec une promptitude remarquable les principaux traits de la vie grecque dans la Grèce contemporaine et le Roi des Montagnes, de la vie italienne dans Tolla, de la vie parisienne dans Germaine. Tolla, que tous nos lecteurs se rappellent certainement, est un beau récit qui continue heureusement le brillant début de la Grèce contemporaine, et c’est peut-être la plus universellement estimée de toutes les œuvres d’imagination de l’auteur. Cependant, malgré l’opinion générale, je lui préfère le Roi des Montagnes. Le récit dans Tolla alterne entre le ton passionné qui convient au roman et la sécheresse qui caractérise la chronique. Assurément je suis bien loin de vouloir réveiller le débat que l’envie et la malveillance soulevèrent contre l’auteur lors de l’apparition de Tolla, mais je sens trop, en lisant ce livre, que M. About n’a pas tiré directement de son imagination la belle histoire qu’il raconte. Je sens trop quelquefois que ce ne sont pas des observations personnelles qu’il met en ordre, mais des documens qu’il a sous les yeux. Tantôt il semble développer quelque point qui lui a paru intéressant et dramatique, tantôt résumer et abréger des détails qui lui ont paru longs et oiseux. L’histoire est en elle-même très émouvante, et cependant, sous la plume de M. About, elle n’excite pas toute l’émotion qu’elle contient. On ne pleure pas lorsque Tolla entre au couvent ; on ne pleure pas lorsque la plus jolie fille de Rome, belle encore pour un jour dans la mort, traverse les rues de la ville éternelle sur sa couche funèbre de velours blanc ; on ne s’indigne pas assez fortement lorsque la noble victime est en butte aux calomnies de Mme Fratief et de ses dignes complices. Le livre n’en est pas moins plein de détails heureux et charmans ; les caractères du fidèle Menico et de l’hypocrite Rouquette ont été esquissés à grands traits avec une finesse vigoureuse, la jalousie d’Amarella a été habilement saisie, et le duo d’amour entre Lello et Tolla dans le jardin du palais Feraldi, le soir des fiançailles, compose deux des plus jolies pages qu’on ait écrites dans ces dernières années.

Germaine est peut-être le plus éloquent des récits de M. About. Tolla et le Roi des Montagnes, quoique très supérieurs à Germaine, ont un défaut dont ce dernier livre est en partie exempt : c’est une certaine sobriété qui finit par lasser l’esprit, comme une campagne sans arbres et sans verdure finit par lasser l’œil. C’est un mérite que de ne pas abuser de la couleur et des métaphores, cependant il faudrait prendre garde de tomber dans l’excès opposé. Ce défaut est encore plus apparent dans le volume de nouvelles recueillies sous ce titre : les Mariages de Paris, car, dans ces nouvelles, l’intérêt du récit, étant d’un ordre inférieur et quelque peu vulgaire, n’est pas assez fort pour occuper l’attention du lecteur et le distraire des mille détails de la composition et du style. Germaine est donc en un sens un véritable progrès dans la manière de l’auteur, et j’en dirai autant d’une œuvre récente qui n’a pas eu et qui ne méritait pas le succès de ses aînées, mais qui comptait des pages charmantes, d’une tournure poétique et même rêveuse, à laquelle l’auteur ne nous avait pas habitués. Il y a, si j’ose ainsi parler, plus d’âme dans Germaine que dans les autres livres de M. About ; l’air y circule davantage, la nature y est moins voilée, sans que pour cela le récit perde rien de sa rapidité agréable. Germaine possède encore une autre qualité pour celui qui étudie le talent de M. About. Ce livre révèle d’une manière saisissante un des caractères les plus heureux de ce talent. Au fond, l’histoire contenue dans ce récit est une histoire sinistre et malpropre au possible : c’est une histoire de cour d’assises. Tous les détails en sont équivoques, quand ils ne sont pas infects, et pourtant cette histoire ne choque pas. Supposez qu’elle eût été contée par un autre de nos romanciers, et il faudrait peut-être serrer le livre avec soin après l’avoir lu, de peur qu’il ne tombât sous des yeux indiscrets qui ne doivent pas le lire. M. About au contraire s’est tiré avec une dextérité merveilleuse de cette scabreuse anecdote. Les motifs équivoques par lesquels est expliqué le mariage de Germaine et de don Diego paraissent tout naturels et ne scandalisent pas un instant le lecteur. On pardonne au vieux duc son épouvantable égoïsme, comme le lui pardonnait sa sainte femme elle-même ; ce qu’il y a d’horrible dans ce caractère, l’auteur l’a laissé expliquer par Gavarni en deux mots cyniques et expressifs : « Mon mari ! un chien fini, mais le roi des hommes ! » sans prolonger un commentaire qui aurait pu devenir choquant. De Mme Chermidy, qui a été si souvent mise en scène dans la littérature contemporaine, il dit simplement : « C’était une coquine, capable de tout ! » et il le prouve sans insister et sans avoir besoin de nous faire pénétrer dans cette âme fangeuse. Lorsque Mme Chermidy doit mourir, on ne voit pas même le couteau du forçat, et lorsque le vieux duc perd la raison, un seul détail sinistre, un cri d’oiseau sauvage répété avec monotonie, suffît pour nous éclairer sur l’abîme de dégradation physique et morale dans lequel est tombé le malheureux. Je n’ai jamais lu une histoire révoltante racontée avec autant d’adresse.

J’ai peu de choses à dire des autres œuvres de M. About. Le jeune auteur a des ambitions de plus d’un genre, entre autres peut-être l’ambition politique. Il a voulu prouver qu’il serait au besoin, tout comme un autre, un homme pratique, après avoir montré qu’il était un homme d’esprit. C’est à cette prétention que nous devons le livre intitulé les Echasses de maître Pierre, dans lequel l’auteur expose, sous forme de récit et de dialogue, ses idées sur le drainage et l’amélioration des landes. Quelques chapitres assez vifs, comme le chapitre du début et l’histoire du petit cheval gris, ne suffisent pas pour racheter l’ennui profond qu’inspire cette composition artificielle, imitation malheureuse des dialogues économiques de Voltaire, et principalement de sa fameuse dissertation si connue sous le nom de l’Homme aux quarante écus. Maître Pierre parle comme Voltaire, ou du moins comme M. About, et l’on dirait que l’ingénieux bienfaiteur des Landes, pour faire la conquête de l’écrivain, a préalablement lu ses livres et emprunté son esprit. Nous invitons le jeune auteur, dans l’intérêt de sa gloire et des plaisirs de ses lecteurs, à renoncer à l’avenir à ces traités d’agriculture amusante. — Les Mariages de Paris composent un recueil agréable de nouvelles, assez récréatives sans doute, mais qui ont le grand tort de n’être que cela. Un optimisme imperturbable règne d’un bout à l’autre de ce livre, dans lequel on voit invariablement le vice puni et la vertu récompensée. L’optimisme a du bon, et ce n’est pas moi qui songerai à le blâmer ; mais vraiment l’optimisme de M. About ressemble trop à un parti-pris, et en outre il manque de naïveté et de candeur. Il est impossible que M. About, qui a l’esprit délié et retors, pense sur la société avec autant d’innocence qu’il veut nous le faire croire. Tout n’est point mal sans doute dans le monde, mais tout n’y est pas bien non plus ; les honnêtes gens n’y sont pas absolument désarmés, mais les coquins n’y sont pas aussi aisément terrassés que nous le donne à penser M. About. Il y a de bonnes et charmantes âmes, mais il y a aussi quantité de sycophantes qui sont prêts à tout exécuter : omnia serviliter pro nummis. Cependant les Mariages de Paris contiennent, comme tous les récits de M. About, des détails vrais et heureux. Sans dot par exemple est une anecdote tout à fait drolatique. Dans la Mère de la Marquise, le caractère de cette bonne bourgeoise qui passe sa vie à convoiter l’honneur d’être reçue dans le noble faubourg est dessiné avec une gaieté bienveillante qui appelle sur les lèvres, jusqu’à la fin du récit, un sourire à la fois moqueur et inoffensif. Quant à la Question romaine, je n’en veux pas dire un seul mot. Je ne serais pas à mon aise pour en parler, et je me contenterai de prévenir M. About qu’il y a des questions qu’il est téméraire d’aborder brusquement, et même dangereux de soulever avec prudence. On ne gagne jamais rien à remuer les questions religieuses ; M. About en sait sans doute quelque chose, puisqu’il y a gagné la suppressio, de son livre et quelque autre récompense encore. D’autres que lui ont fait cette expérience et ne s’en sont pas mieux trouvés.

M. About s’est fait une réputation d’habileté aussi grande pour le moins que sa réputation littéraire. Cette réputation est-elle méritée ? Question controversable : ce qui est certain, c’est qu’il a su tirer de son talent tout le parti qu’il en pouvait tirer et qu’il lui a fait rendre tout ce qu’il pouvait donner. Ce qui est certain aussi, c’est qu’il n’a rien négligé pour enchaîner le succès. Il connaît, je n’en doute pas, les ressources que peut fournir l’association, les secours qu’on peut demander aux francs-maçonneries de tout genre. Bon camarade, il n’a certainement jamais refusé l’appui de ses amis, pas plus qu’il ne leur a refusé le sien. Esprit sociable et pratique, il n’a probablement jamais dédaigné les avances de ses inférieurs, car s’il a de la malice agressive, je le crois dépourvu de morgue et de hauteur. Il s’est soigneusement mis en garde contre les attaques éventuelles des ennemis qu’il pourrait avoir un jour, et pour montrer qu’au besoin il serait redoutable, il s’est escrimé parfois imprudemment contre des gens qui peut-être ne s’attendaient guère à ses agressions, et qui ont ainsi joué le rôle d’épouvantail pour ses futurs ennemis. Il a voulu que son talent lui procurât une vie large et facile ; il y a réussi. Il a aspiré, sinon aux honneurs, du moins aux signes honorifiques ; il les a obtenus. Voilà ce que beaucoup de gens disent et répètent à l’envi ; mais est-ce bien réellement de l’habileté, et ne vaudrait-il pas mieux appeler tout cela activité fébrile et impatience ? L’homme véritablement habile se ménage et cache son habileté : M. About ne s’est ni ménagé ni caché. Il a montré au contraire en mainte occasion tant d’imprudence qu’on peut dire qu’il est né sous une heureuse étoile, et qu’un autre aurait sombré là où il a pris pied et surnagé. Il a chauffé à blanc la locomotive sur laquelle il était monté, sans songer qu’elle pourrait éclater et le blesser mortellement. Il a dépensé son talent en prodigue, sans compter, au risque de l’épuiser, et de provoquer des comparaisons fâcheuses entre les espérances que promettait son esprit et les œuvres qu’il a données. M. About ne s’est pas mieux caché qu’il ne s’est ménagé. On doit lui rendre cette justice, que ce qu’il a fait, il l’a fait en plein jour, et que tout Paris a pu assister à cette course au clocher vers la célébrité qu’il a menée à bonne fin. Ses médisances, il les a imprimées, signées en toutes lettres de son nom, si bien qu’il a recueilli tous les inconvéniens de ses malices sans profiter beaucoup de leurs bénéfices. Les réclamations sont tombées sur sa tête dru comme grêle, et Dieu sait si elles ont été parfois d’une nature désagréable. En vérité, je ne puis voir dans tout cela les preuves d’une habileté réelle. J’aime mieux y reconnaître les marques d’un esprit trop mobile peut-être, trop prompt à l’action et à la parole, porté plutôt par sa nature aux intempérances de la sociabilité qu’à la discrétion solitaire, mais toujours prêt en définitive, comme les gens d’honneur imprudens, à réparer leurs torts et à regretter d’avoir accepté sur parole des témoignages équivoques, ainsi que nous avons pu le voir récemment par les gazettes italiennes.

M. About est arrivé maintenant à une période critique. En quelques années, il a fait parcourir une vaste carrière à son talent, et il lui a donné tout le développement dont il semblait susceptible. Une question reste douteuse : il peut produire beaucoup encore sans doute, mais peut-il produire de meilleures choses que celles qu’il a déjà données ? Il semble que les qualités qu’il a montrées aient atteint leur niveau le plus élevé. Voudra-t-il s’efforcer de monter encore, ou bien se condamnera-t-il au statu quo, qui, pour le romancier et l’artiste, est toujours une décadence ? Le talent que nous connaissons contient-il encore des ressources ignorées, ou bien est-il capable d’un renouvellement inattendu et d’une métamorphose complète ? Il a prouvé qu’il avait de l’esprit, du goût, de la vivacité, de la grâce, qu’il connaissait l’art de raconter. Montrera-t-il qu’il possède aussi les dons de la passion, de la rêverie, de l’émotion ? Nous l’espérons pour lui, et sans doute un prochain avenir nous le dira. Nous l’engageons cependant à réfléchir sur cette vérité élémentaire, c’est que les chances favorables et défavorables se partagent à peu près également la vie, et qu’il n’a jamais tiré jusqu’à ce jour que de bons numéros à la loterie de l’existence. Nous voudrions de grand cœur que la suite de sa carrière lut aussi heureuse que ses débuts, et c’est pourquoi nous nous sommes permis de lui donner cet avertissement. L’activité remuante, l’agitation, le travail rapide, lui ont bien réussi jusqu’à ce jour ; mais il en a tiré, je crois, tout ce qu’il pouvait en attendre. Peut-être l’heure est-elle venue pour lui de voir quelles ressources on pourrait tirer de la lenteur et de la prudence, et de consentir à être oublié quelquefois. Il est agréable sans doute qu’on parle de vous chaque soir ; qu’importe cependant, si les soirs durant lesquels on vous nomme étaient comptés d’avance, et s’ils étaient en nombre restreint ? Il me semble qu’à partir de ce jour, M. About devrait employer tous ses efforts à faire parler de lui non le plus souvent, mais le plus longtemps possible. Mais qu’il suive ou non nos conseils, nous prenons congé de lui, en lui souhaitant tous les cailloux blancs du sort.


EMILE MONTÉGUT.