La Nouvelle Emma (critique de Villeneuve)

Mercure de France,
Tome 68ème, Aout 1816, pages 53-60, 105-117.

de Villeneuve

La Nouvelle Emma



LA NOUVELLE EMMA.

Ou les Caractères anglais du siècle ; par l’auteur d’Orgueil et Préjugé, traduit de l’anglais. Quatre vol. in-12. Prix : 10 fr., et 12 fr. 50 cent. franc de port. Chez Arthus Bertrand, rue Hautefeuille, n° 23 ; et Roger, libraire, rue du Cimetière-Saint-André-des-Arts, n° 11.

Les mères peuvent le faire lire à leurs filles.

Cette épigraphe pouvant n’être qu’un piége tendu à la bonne-foi des acheteurs, je commencerai par assurer qu’elle a une très-juste application. Le respect pour les mœurs est exactement conservé ; les incidens en petit nombre, présentés dans le cours de l’ouvrage, servent uniquement à mettre en jeu les caractères des personnages ; les uns ont des ridicules, d’autres des défauts mêlés de bonnes qualités. On ne doit point s’attendre à trouver ces grands événemens qui agitent l’ame avec violence ; il n’y a pas dans ce roman la plus petite tour, ni le moindre revenant, quoiqu’il soit d’origine anglaise. C’est le tableau de l’intérieur d’une société de campagne, et il n’est pas dépourvu d’intérêt. Malgré cet éloge, la critique aura son tour, mais avant je dirai en proposition générale, que le meilleur roman est non-seulement très-peu utile, mais même, considéré relativement au bon emploi du temps, qu’il est nuisible. En effet, si une jeune personne commence son cours de lecture romanesque par ce qu’il y a de meilleur, il n’est rien de moins certain qu’elle aura toujours cette sage précaution ; mille pièges lui sont tendus, et n’y eût-il que sa propre curiosité, elle finira par ne plus choisir. Je ne crois pas être moraliste trop sévère en affirmant que le temps consacré à la lecture d’un roman est perdu pour la véritable instruction, et qu’il est au moins pris sur celui qui appartient à des soins importans, ou bien à un travail utile. Je vais cependant rendre compte d’un roman, voilà entre ma pensée et un acte bien positif, une dissidence remarquable ; j’en conviens, mais un torrent débordé n’est point arrêté dans ses ravages en voulant élever une digue au milieu de son cours ; placez-là sur ses bords, et peut-être parviendrez-vous à empêcher de plus grands malheurs. Une bonne réflexion que les miennes auront fait naître, soit à une mère de famille trop indulgente, soit à sa jeune fille, sera pour moi un grand succès.

Emma est charmante, elle a vingt et un ans, des talens que ses dispositions naturelles lui eussent permis de porter très-loin ; mais il eût fallu faire des études suivies, avoir une tenue de caractère dont Emma ne se croit point dispensée, mais qu’elle remet toujours au lendemain. M. Woodhouse, son père, n’est point infirme, il a seulement une disposition nerveuse si irritable, que toujours près d’être incommodé, sans jamais le devenir, il se livre perpétuellement aux petits soins qui conservent sa santé dans un juste équilibre. Le caractère n’a rien cependant de petit, car cette inquiète surveillance s’étend à tout ce qui l’entoure. Le froid, le chaud, le serein, l’inquiètent pour les autres autant que pour lui-même. Si dans les repas, dans les thés qu’il donne, il n’offre pas avec une grande largesse, ce n’est pas parcimonie, mais un accident pourrait arriver, et il en tremble. Heureusement qu’Emma, sa fille chérie, fait avec art disparaître tout ce que la manie de son père aurait de désagréable pour ses hôtes.

C’est en bas âge qu’Emma perdit sa mère, elle n’en peut avoir de souvenir. La fortune de M. Woodhouse lui a permis de donner à sa fille Mlle Taylor pour institutrice. La suite de l’ouvrage prouvera qu’elle était une digne maîtresse ; seulement elle a trop vu les bonnes qualités de son élève, et point assez les défauts qui pouvaient leur nuire. Emma a beaucoup d’esprit, mais point de jugement, car celui-ci nait de la comparaison des idées, des choses et des personnes ; à son âge on n’a rien acquis de tout cela. Quand on est doué de grandes facultés morales et qu’on les emploie sans réflexion et sans guide, on fait des fautes, de grandes fautes ; je ne dis pas de criminelles, car d’une part le cadre de l’auteur n’en comporte pas de pareilles, mais on trouble la société, on fait du mal à tout ce qui nous entoure ; quand on réfléchit ensuite, que le cœur est sensible et l’esprit délicat, on est mécontent de soi, et combien alors on se trouve malheureux ; telle est Emma.

M. Woodhouse est trop occupé d’éviter un rhume, pour se livrer à de grands intérêts. Son caractère dramatique est parfaitement conservé, et si bien que c’est lui qui donne d’une manière inattendue l’heureux dénouement des petites aventures d’Emma.

Le grand malheur de celle-ci était donc de trop présumer d’elle-même... Son premier chagrin fut de se séparer de Mlle Taylor, qui se marie à M. Weston, homme d’un excellent caractère, qui a des manières agréables, un âge convenable, et une fortune compétente. Les regrets de la séparation sont d’autant plus vifs, que Mme Weston les méritait.

Emma demeure à Highbury, grand village, et même presque ville ; M. Woodhouse qui n’a pas la moindre force de corps ni d’esprit, ne cesse de regretter Mme Weston. Emma ne voit les ridicules de son père que pour les réparer, elle les rejette sur son état vaporeux, et il est tel que les pas de ses promenades d’été et d’hiver sont calculés ; il les parcourt suivant l’état du ciel, qu’il observe soigneusement.

Mme Weston demeure à Runsdall, terre que son mari a achetée de ses profils dans le commerce, il a pu en se mariant ne pas chercher la fortune. Sa première épouse lui a laissé un fils nommé Franck Churchill. Le jeune homme a été adopté par son oncle maternel, un Churchill. À l’époque du second mariage de son père, Franck est majeur, vit chez son oncle qui, n’ayant point d’enfans, lui a fait prendre son nom. Milady Churchill aime passionnément le neveu de son mari, et c’est par là seulement qu’elle a un rôle soutenable ; car cette femme, toujours se plaignant d’être malade, est insupportable à tout le monde. Ses capricieuses volontés se succèdent si vîte, qu’elle en a toujours quelqu’une en réserve à opposer aux désirs des autres, et comme elle est riche, ses volontés sont despotiques. M. Weston sacrifiant l’amour paternel à l’avantage de son fils, l’a confié à son oncle Churchill, et c’est seulement quand il va à Enscombe qu’il peut voir Franck.

La société de M. Woodhouse éprouve un grand vide par la perte de Mlle Taylor ; elle est composée de M. Knigthley, dont le frère a épousé la sœur aînée d’Emma, de M. Elton, vicaire d’Hygbury, de Mme Bates, et de sa fille puînée ; et d’une Mme Godard, maîtresse de pension. Toutes ces dames sont très-promptes à accepter les invitations qui leur viennent d’Hartfield ; on va les chercher en carrosse, et elles s’en retournent de même toutes les fois que Jacques, ses chevaux, et M. Woodhouse ne trouvent pas que ce soit une corvée trop forte.

Mme Bates, veuve de l’ancien vicaire d’Hygbury, âgée, un peu sourde, jouit d’autant de considération que l’on peut en avoir quand on n’est point riche. Sa fille est si bonne qu’elle est aimée généralement, quoiqu’elle ne soit plus jeune, que jamais elle n’ait été jolie, et qu’elle ne cesse jamais de parler. Mais comme elle n’ouvre la bouche que pour dire des choses affectueuses, marquer sa reconnaissance des attentions que l’on a pour sa mère et pour elle, ou pour dire du bien de quelqu’un, on lui pardonne son bavardage. Un jour que la société, doit par les soins d’Emma, s’assembler pour prendre du thé et faire la partie de M. Woodhouse, Mme Godard écrit pour demander la permission d’amener avec elle mis Henriette Smith, l’une de ses pensionnaires, jolie blonde aux yeux bleus, blanche, potelée, âgée de dix-sept ans, mise en bas âge chez Mme Godard, où elle est très-bien élevée ; car cette maison d’éducation ne ressemble point aux autres, on y étudie, on y joue, on y a une nourriture saine et sur-tout abondante. Les grâces d’Henriette, la douceur de son caractère, voilà tout ce que l’on sait d’elle, ses parens sont inconnus. Elle a été passer un temps assez long dans une famille de fermiers nommés Martin ; ils louent la ferme de Donwell qui appartient à M. Knigthley. Emma, dont l’imagination est vive, et qui est souveraine dans la maison paternelle, prend la résolution de protéger Henriette, de l’instruire, de la détacher de ses anciennes connaissances. Cette entreprise lui paraît très-louable, digne d’elle, de ses loisirs, et de l’influence dont elle jouit. Ces projets l’occupent tellement que la soirée lui paraît courte, et que l’instant du souper arrive. Moment critique pour la sensibilité de M. Woodhouse, parce qu’il est convaincu que les soupers sont nuisibles à la santé, il offre de tout en tremblant.

Emma, vive et décidée, a bientôt introduit l’humble et docile Henriette à Hartfield ; bientôt elles ne se quittent plus. Celle-ci qui ne sait pas grand-chose, ne peut parler que de ce qu’elle sait. Le sujet le plus fréquent de ses conversations est la famille Martin, où se trouve un fils aimant sa mère, ses sœurs, et qui donne toutes les preuves d’un excellent naturel. Emma s’est mis dans l’esprit, et l’on ne sait pourquoi, qu’Henriette doit appartenir à des gens puissans ; d’ailleurs elle veut élever Henriette au niveau de sa société, elle cherche donc à l’éloigner de ces fermiers, qui n’ont pu prendre les belles manières ; au cas que sa jeune protégée ait conçu quelque idée favorable pour le jeune Martin, l’élégant vicaire M. Elton, jeune, vif, paraît à Emma l’homme qui doit les faire oublier. Déjà elle projette leur union, arrange sa société et ses promenades. Cette idée lui paraît si simple, qu’elle craint de ne pas avoir été la première à qui elle soit venue.

M. Knigthley n’est rien moins qu’enchanté de la grande intimité d’Emma avec Henriette ; c’est un grand et bel homme, d’un caractère froid et réfléchi ; il a 37 ans, a vu naître Emma, il est son allié, et comme il est franc, il se permet de parler librement et de blâmer quand il le juge convenable. Aussi dit-il un jour à Mme Weston : Henriette est la plus mauvaise compagnie qu’Emma puisse avoir ; elle ne sait rien, et croit qu’Emma sait tout. Mme Weston, en qualité d’ancienne institutrice, défend son élève.

Emma se croit bientôt sûre de réussir dans ses projets ; car M. Elton vient plus fréquemment que jamais à Hartfield. Si elle loue Henriette, ce qui lui arrive souvent, il enchérit sur les éloges. Emma, pour lui donner des occasions plus fréquentes de la voir, veut faire le portrait d’Henriette, et pendant qu’elle posera elle prie Elton de faire la lecture. Le portrait terminé, il se charge de le porter à Londres pour y faire mettre une bordure. L’imagination d’Henriette commence à s’exalter ; mais une lettre du jeune Martin trouble toutes ses idées ; il l’aime et la demande en mariage : que faire ? Emma la décide à refuser ce parti, qui est véritablement avantageux.

Ce refus excite la colère de M. Knigthley, et elle redouble quand il entend Emma lui dire que Martin n’est pas l’égal d’Henriette. Non, s’écrie-t-il, il n’est pas son égal ; car il est autant son supérieur en jugement qu’il l’est en fortune. Au reste, si vous songez à Elton vous perdez vos peines.

Diverses circonstances nécessaires à lire dans l’ouvrage font naître chez Henriette un vif attachement pour Elton. Celui-ci, cependant, quoique la louant sans cesse devant Emma, ne s’explique point : elle en est très-impatientée. L’usage est en Angleterre de se rassembler pendant les fêtes de Noël. M. Jean Knigthley est venu de Londres avec sa femme, fille aînée de M. Woodhouse, et toute la famille est invitée à dîner chez M. Weston. Henriette, qui devait être du dîner, tombe malade, et n’est pas de la partie. M. Elton s’y trouve, se montre très-gai, au grand mécontentement d’Emma. Le retour se fait par un temps horrible ; la neige tombe ; les plus grandes frayeurs assiègent M. Woodhouse, et l’arrangement des places dans les voitures est tel que M. Elton, qui s’est beaucoup plus occupé du dîner que de la maladie d’Henriette, qu’on lui a destinée in petto, fait en route une déclaration d’amour si directe à Emma, qu’elle s’en offense, sur-tout d’après le ton méprisant qu’il prend en parlant de la protégée dont Emma prétend qu’il s’est montré très-amoureux. Il descend de voiture brouillé avec Emma lorsque l’on passe devant son presbytère, et la laisse livrée aux plus cruelles réflexions. Elle a fait le malheur de sa jeune amie, non pas, se dit-elle, en l’empêchant d’épouser Martin ; mais en lui inspirant de l’attachement pour Elton. Elle a de la peine à croire qu’elle ait mal jugé des choses et des personnes, et cependant elle n’est pas contente d’elle-même. Que dira Knigthley ; la première, la plus fatale erreur venait d’elle : elle avait tort.

Le lendemain de Noël, Elton part pour Bath. C’est à ce moment que le rôle d’Emma devient pénible. Henriette a recouvré la santé. Comment porter un coup terrible à cet être aimable et trop confiant? Emma seule l’a trompée : la position est intéressante. Le caractère d’Henriette est fait pour intéresser.

Depuis long-temps M. Weston annonçait l’arrivée de M. Frank Churchill à Highbury. Attendu après les fêtes de Noël, il ne vient point : sa tante ne lui permet pas de s’éloigner. La lettre d’excuse qui arrive au lieu de lui, rend tout le monde mécontent. Le sévère M. Knigthley, qui ne paraît pas très-prévenu en faveur du jeune homme, soutient que s’il eût eu un véritable sentiment de ses devoirs, il serait venu chez son père. Un homme bien convaincu de son devoir, dit-il, trouve toujours moyen de le remplir. Autant Knigthley met de vivacité à blâmer Frank, autant Emma en met à le défendre. Le désir qu’elle a de donner quelque dissipation à Henriette, dont le cœur et l’esprit sont très-malades, font vaincre à Emma la répugnance qu’elle éprouve à rendre visite à Mme Bates. Ce n’est pas tant la surdité de la mère et le bavardage de la fille qui causent cette répugnance, qu’une secrète jalousie contre Jeanne Fairfax, petite-fille et nièce de ces dames, et dont elles font le principal sujet de leur conversation ; il est pénible d’entendre vanter sans cesse ses bonnes qualités, ses talens et ses lettres : bien plus, de les entendre lire ; car Jeanne est à Londres chez le colonel Campbell, dont la femme a pris Jeanne en amitié ; son père a sauvé la vie au colonel sur le champ de bataille. Elle en a fait la compagne de ses filles, lui a donné les mêmes maîtres. Jeanne a reçu l’éducation la plus distinguée, et ses talens y font honneur. Sa grande beauté leur donne un nouveau prix. Emma, qui a passé une partie de sa jeunesse avec elle, l’a revue plusieurs fois dans les voyages qu’elle a faits chez sa grand’mère ; elle apprécie Jeanne, et l’en aime d’autant moins. C’est en Angleterre bien autrement qu’en France ; nos dames ne sont pas capables d’une semblable jalousie. Emma, fort peu heureuse dans ses combinaisons, a calculé, avant de se résoudre à faire sa visite, l’époque de la dernière lettre ; il ne peut en être venu depuis, et cependant le matin même il en est arrivé une de Londres. Ce qu’il y a de pis, c’est qu’elle annonce un très-prochain voyage de Jeanne Fairfax chez sa grand’mère. Miss Campbell, mariée depuis quelques semaines à M. Dixon, va en Irlande visiter avec toute sa famille les terres de son mari. Jeanne passera chez Mme Bates tout le temps qu’il pourra durer. Je renvoie à l’ouvrage même pour connaître ce qui se passe dans l’esprit de la belle Emma ; car elle est belle aussi, et il n’a tenu qu’à elle de n’avoir rien à envier à Jeanne ; mais comme elle a toujours remis au lendemain à vaincre les difficultés et à porter au point de perfection ce qu’elle a appris, elle ne se dissimule pas que si ses talens passent la médiocrité, ils sont loin d’atteindre à ceux de la belle Fairfax.

(La suite à un N° prochain.)



LA NOUVELLE EMMA.


(IIe et dernier article.)

Toute charmante qu’est Emma, elle est femme et jalouse ; cette passion lui met tout à coup dans l’esprit que si Jeanne n’a pas été en Irlande, c’est, assurément parce que M. Dixon étant sur-tout amoureux de la fortune de miss Campbell, aurait bien pu conserver son cœur pour les charmes de Jeanne. Dans le cours du roman cette idée se développe, acquiert pour Emma un nouveau degré de certitude ; car bientôt ce n’est plus une idée vague, elle le parierait, et d’autant plus que le très-franc M. Knightley lui dit un jour quelle n’aime pas Jeanne Fairfax, parce quelle voit en elle la jeune personne accomplie, quelle croit être elle-même. Nulle femme ne se résoud à pardonner une telle accusation. Emma n’est cependant pas injuste, car dans la première visite qu’elle lui fait, elle la trouve charmante, et se détermine à ne la plus haïr. Mais malheureusement cette jeune personne a une réserve qui touche à l’extrême froideur, et bientôt Emma, que cela mécontente, revient à ses premiers sentimens. Cette réserve est portée si loin, qu’il n’a pas été possible de savoir si M. Franck est bel homme, s’il est aimable en société, s’il y paraît instruit ; on sait cependant que Jeanne et Franck se sont vus aux eaux de Weymouth. Elle n’obtient à toutes ces questions que des réponses courtes et vagues, son humeur en redouble. Elle a pourtant su la dissimuler, car Knightley était présent à la visite, il est le protecteur déclaré de la belle Fairfax.

Depuis le lendemain de Noël, Elton s’était absenté de Highbury ; on apprend tout à coup qu’il va se marier à Bath, et comme c’est Mlle Bates qui apporte cette nouvelle, le récit n’en est pas court. Cette conversation fatigue Emma dont les pensées se portent sur Henriette, victime des belles combinaisons d’Emma.

En effet les peines d’Henriette sont vives et longues, mais Mlle Woodhouse s’en console, parce que du moins le fermier Martin ne règne plus sur le cœur de son amie. Cette consolation est une fausse combinaison de plus, Emma y est sujette.

Les nouvelles se succèdent rapidement, M. Weston annonce peu de jours après, que Franck arrive le lendemain à quatre heures du soir. Mais Franck est vif, et empressé d’arriver chez son père, il a hâté sa route et vient le jour même. Emma qui n’a pas oublié les quatre heures, est donc très-étonnée qu’à midi M. Weston lui présente, à Hartfield, l’aimable Franck. Les beautés du site, le caractère des habitans, tout est passé en revue dans cette visite. Franck se montre galant, spirituel et bon fils, porté d’inclination pour Mme Weston, sa belle-mère. La belle Jeanne a aussi son article, Franck en parle avec réserve en la plaignant de sa situation, et de l’état d’institutrice auquel elle se destine ; état pour lequel sa santé très-délicate ne paraît pas la rendre très-propre : il remarque sur-tout son extrême pâleur. La curieuse Emma entasse question sur question ; tantôt sur la famille Campbell, puis sur Dixon, leur gendre. Franck répond à tout en véritable jeune homme, dit beaucoup de mots et fort peu de choses, montre seulement une grande gaîté et une extrême envie de se marier. Emma conçoit de lui une fort bonne opinion, qui est ébranlée dès le lendemain. L’étourdi prend la poste, et fait trente-deux milles pour aller à Londres se faire couper les cheveux. Ce caprice de jeune homme déplaît fort à la raisonnable Emma, car elle l’est, quoique souvent elle raisonne tout de travers. Elle n’a pas été sans s’apercevoir que M. et Mme Weston désireraient beaucoup que Franck lui parût aimable, et si leurs cœurs étaient d’accord, le rang et la fortune sont parfaitement convenables ; il n’y aurait à vaincre que l’opposition de M. Woodhouse pour le mariage. M. Knightley n’est rien moins que l’admirateur de Franck, le voyage pour la coupe des cheveux ne trouve pas grâce devant lui ; il blâme, Emma le contredit ; ils se querellent, c’est assez leur usage.

M. Cole, riche bourgeois, qui demeure à Highbury, réunit à un grand dîner toute la bonne société du pays ; Emma, Jeanne s’y trouvent, et le sujet de la conversation est l’arrivée d’un très-joli forté-piano, que Jeanne a reçu de Londres la veille ; l’auteur de ce joli présent garde l’incognito. Tous les soupçons se portent sur la famille Campbell, et ceux d’Emma en particulier sur Dixon. Emma seule occupe Franck. M. Knightley a aussi ses soins, et ils sont pour Jeanne ; il lui a envoyé sa voiture pour l’amener, et elle la reconduira. Mme Weston conclut de ces attentions multipliées, qu’un mariage entre Jeanne et lui pourrait bien avoir lieu. Cette idée déplaît beaucoup à Emma, par la raison que son neveu Henri, fils de M. Jean Knightley, se verrait privé de Donwell-Abbey par ce mariage. Mme Weston n’en persiste pas moins à croire la chose très-probable, et conclut que c’est lui, sans doute, qui a fait l’envoi du forté-piano. Au reste, Emma se sent le lendemain tourmentée par la supériorité de talens que Jeanne a montrée la veille dans le concert que M. Cole a donné, et de la vivacité que Franck a mis à les faire briller et à l’accompagner. Sa jalouse perspicacité lui a fait croire qu’il aime peut-être Jeanne, mais la conduite de Franck est propre à détruire ce léger soupçon ; toutes ses attentions sont pour Emma, qui le trouve aimable. Le jeune étourdi n’a pas le même bonheur avec M. Knightley qui le blâme sans cesse, et l’appelle assez fréquemment entre ses dents, jeune fat . Quand on a dansé, on désire danser encore. Il se prépare donc un nouveau bal, dont nous passerons tous les apprêts et les conversations qu’il amène (car Emma est un roman en conversation, et quand il y a des femmes le roman ne marche pas très-vite.) M. Knightley n’aime pas le bal, cependant, quand Emma l’en presse, il consent à s’y trouver. M. Elton reparaît sur la scène avec sa riche épouse, nous comprendrons tout ce qu’elle est, en nous rappelant certaines femmes puissantes il y a quelques années, qui savaient et possédaient tout ce que l’argent peut faire acquérir, et ce n’est ni le sens commun, ni les sciences, ni le bon ton. Voilà donc ce qu’est Mme Elton, jadis miss Hawkins, remplie de ridicules, sans qualités qui les compensent. Mme Elton se mêle, sans qu’on l’en prie, d’être la protectrice de Jeanne, et sa protection est une persécution. Une explication a lieu entre Emma et Knightley, à qui elle dit très-clairement qu’il pense à épouser Jeanne ; la grandeur de votre admiration pour elle, vous prendra peut-être par surprise un jour ou l’autre. — D’autres ont déjà pris l’avance pour me le direCela n’arrivera cependant jamais . L’arrivée de l’élégante Mme Elton est marquée par des fêtes et de grands repas, où elle se montre aussi orgueilleuse que bavarde. Franck a été obligé de repartir précipitamment ; Mme Churchill est malade, et ce départ a rompu le grand bal que M. et Mme Weston devaient donner à la brillante société du pays ; le choix à faire pour les invitations est l’objet d’une foule de commérages dont nos petites villes fournissent passablement d’exemples, et dont on pourrait aussi accuser toutes les cotteries des grandes.

Quand Emma n’aurait pas de secrets mécontentemens contre Elton, qui ne perd aucune occasion, ainsi que sa femme, d’humilier Henriette, cette chère protégée dont le cœur souffre toujours malgré les efforts continuels qu’elle faits pour oublier le méprisant Elton, les ridicules de sa digne épouse, ses hautes prétentions mettraient un grand froid entre Emma et elle ; aussi cet instinct malicieux dont les femmes ne me paraissent pas dépourvues en Angleterre, fait-il que Mme Elton redouble sa très-tourmentante protection pour Jeanne Fairfax, qu’elle voit à peu près délaissée. Mme Elton veut donc absolument que Jeanne se place dans une maison pour y élever de jeunes personnes. C’est la route que Jeanne s’est proposée de suivre ; mais non dans le moment même ; elle désire attendre le retour de la famille Campbell et la consulter sur le choix qu’elle doit faire. Cet arrangement déplaît extrêmement à Mme Elton, qui malgré le refus de Jeanne n’en poursuit pas moins son projet. Tout-à-coup une lettre de Franck annonce que Mme Churchill arrivera à Londres sous peu de jours ; elle espère que l’air y sera meilleur pour elle qu’à Enscombe. Ce caprice est heureux pour lui ; car du moins il ne sera qu’à 17 milles de la maison paternelle.

Emma à cette nouvelle examine l’état de son cœur, et est bientôt certaine que ce n’était pas pour elle-même qu’elle était inquiète, mais pour Franck. La résolution qu’elle a prise de ne se point marier est la même, elle ne veut pas que le pauvre jeune homme s’attache à elle trop fortement. Il vient de Londres passer quelques jours à Highbury ; le bal projeté se donne ; Henriette y reçoit une forte humiliation de la part d’Elton, qui refuse de danser avec elle. M. Knightley qui voit le chagrin de cette pauvre enfant, la prie à danser, et danse très-bien. Emma lui sait autant de gré de cette conduite, qu’elle conçoit un plus grand mépris pour celle d’Elton.

Le lendemain, elle reportait toutes ses pensées sur les divers personnages du bal, lorsqu’elle voit Franck donnant le bras à Henriette, qui est dans un état de saisissement effrayant, et qui à peine entrée s’évanouit. Lorsque par les soins d’Emma elle est revenue à elle-même, elle lui raconte que venant pour lui parler d’une grande affaire, elle a été attaquée par des Bohémiens qui lui ont demandé de l’argent, et voulaient lui prendre tout ce qu’elle en avait sur elle. M. Franck, qui repartait, a vu de loin cette scène, l’a délivrée des mains de ces brigands : sans lui elle ignore ce qu’elle serait devenue. Des Bohémiens en Angleterre ? dira-t-on. Il n’y a là rien qui étonne un Anglais ; ces gens y sont en grand nombre, et fort dangereux ; John Bull met cela au nombre de ses libertés, ainsi que les vols de grand chemin, les rixes populaires et le boxage : il ne veut pas de police. Emma ne doute pas que cet événement ne doive amener un résultat intéressant pour Henriette : elle arrange donc un mariage ; Franck est beau, Henriette charmante, aussi Emma compte bien ne pas négliger la pensée qui vient de se présenter. Henriette a aussi ses pensées à communiquer, et c’était dans ce dessein qu’elle se rendait à Hartfield lorsque les Bohémiens la rencontrèrent. L’insulte qu’Elton lui a faite l’a complétement guérie ; elle montre une collection de niaiseries soigneusement enveloppées, et qui toutes avaient appartenu à son vainqueur. L’amoureux paquet est jeté au feu malgré la suscription qu’elle y avait mis e: Trésor très-précieux.

Dans une autre conversation qui a lieu quinze jours après, car il y a beaucoup de conversations dans cet ouvrage, ce qui ne fait pas marcher les aventures, mais augmente à merveille les volumes, Henriette dit qu’elle ne se mariera jamais. — Voilà une nouvelle résolution. — J’espère que vous ne ferez pas ce compliment à M. Elton ? — À M. Elton ? non en vérité ; puis entre ses dents : Si supérieur à M. Elton. Ici j’en demande bien pardon à l’auteur ; tel génie malencontreux qu’il ait donné à Emma, elle devait parler autrement, dans un dialogue d’ailleurs très-adroitement conduit, et qui prouve à Emma que son amie est attachée par la reconnaissance à un troisième vainqueur ; car Martin, Elton et celui-ci… on ne le nomme jamais autrement : en voilà bien trois. Le caractère d’Henriette n’est cependant pas avili ; une jolie personne sans fortune, sans protecteur, placée dans la société comme une île au milieu de l’Océan, éprouve le besoin de rencontrer un appui. Emma, en lui faisant repousser Martin, a fait naître des idées de fortune et de rang qu’elle n’eût jamais connues. Sa conductrice l’a égarée, Henriette mérite une indulgente pitié. Le comble de la maladresse de la part de l’auteur, est de faire dire à Emma qu’aucun nom, ne nous échappe. Cela ressemble aussi de trop près aux intrigues de nos comédies nouvelles, où l’on ne s’entend pas, parce que l’on veut ne pas s’entendre.

Knightley de son côté fait des conjectures, et comme Franck n’a pas cessé de lui déplaire, il l’examine sans cesse, et croit qu’il cherche à tromper Emma, tandis qu’il a des vues peu honorables sur Jeanne, Knightley en vient même à soupçonner une intelligence mutuelle. Une bévue de Franck ajoute à ses soupçons, il se promet de veiller sur Emma et de la dérober au danger. Une partie générale où la société se rend chez lui pour cueillir des fraises, donne naissance à divers incidens, d’où il résulte qu’Emma croit Knightley amoureux d’Henriette ; que Franck, s’étant fait long-temps attendre, n’arrive qu’après le départ de Jeanne, qui s’est retirée à l’insu de tout le monde, à l’exception d’Emma qui a vu en elle une extrême agitation. Franck tâche de paraître gai, et ne l’est véritablement point. On se résout cependant à faire le lendemain une visite au paysage de Box-Hill. Tout se réunissait pour rendre cette partie très-agréable… En arrivant on s’extasia sur la beauté du lieu, mais la journée ne tint point ce qu’elle avait annoncée ; on remarquait une langueur, un défaut d’union qu’il fut impossible de vaincre. Franck, d’abord taciturne et maussade, se fit ensuite une étude d’amuser Emma exclusivement ; elle s’y prêtait, et tout le monde l’accusa d’être coquette. Knightley marque son mécontentement ; une espèce de discussion et de mésintelligence paraît s’élever entre Fairfax et Franck ; Emma devient satirique ; l’humeur gagne, chacun remonte dans sa voiture, mécontent, ennuyé, ce qui arrive assez souvent dans ces parties préméditées, dont on a dit, plusieurs jours d’avance : Comme nous nous y amuserons bien. En effet la gaîté fuit tout empire, et craint les apprêts. Le retour fut triste pour Emma, car au moment où elle remontait dans sa voiture, le véridique Knightley lui retraça fortement tous les torts qu’elle avait eus pendant la journée.

C’est sur-tout contre la bonne Mlle Bates qu’elle avait montré son esprit mordant ; elle se résout donc à réparer sa faute dès le lendemain, en lui faisant une visite. Les travers d’Emma n’attaquent pas son cœur ; mais dans le cours ordinaire de la société, il est plus souvent nécessaire d’avoir un bon esprit qu’un bon cœur. Elle effectue son projet ; Emma trouve Fairfax malade et Mlle Bates triste, car sa nièce cédant tout à coup aux importunités de la protection de Mme Elton, s’est résolue à accepter une place d’institutrice qu’elle lui avait procurée, et doit partir sans délai.

Mlle Woodhouse, en rentrant à Hartfield, voit M. Knigthley, dont elle reçoit un accueil très-affectueux, car il sent qu’elle a profité de ses avis, et que sa visite à Mme Bates est une espèce d’excuse de la conduite de la veille ; il lui apprend qu’il part à l’instant pour Londres, et prenant Emma par la main, il se sépare d’elle avec une rapidité plus grande que celle qu’il met ordinairement dans toutes ses actions. Une pensée subite paraît l’avoir entraîné. Franck, qui dès le matin était retourné auprès de milady Churchill, écrit deux jours après, qu’à peine il était arrivé, qu’une véritable maladie a attaqué sa santé et qu’elle vient d’y succomber.

Toute la société d’Highbury se trouve désorganisée par l’absence des uns, la mauvaise humeur des autres, par le deuil que M. Weston prend à cause de la mort de sa belle-sœur et par la maladie de la belle Fairfax. La jolie Henriette a aussi un air très-grave, et paraît à Emma devenir pensive, d’où elle conclu lumineusement que sa protégée craint de perdre Franck, devenu indépendant par la mort de miladi Churchill, héritier d’un titre , et dont la fortune sera évidemment considérable. Emma se flatte cependant de conduire tout avec tant de dextérité, que les événemens auront une issue favorable.

L’incommodité de Fairfax semble devenir plus grave ; Emma en est touchée et redouble d’empressement ; elle lui fait des visites qui ne sont pas reçues ; elle lui écrit pour lui offrir d’aller la prendre en voiture pour se promener dans la campagne, car elle a appris que son médecin lui avait recommandé de faire quelqu’exercice. La réponse à ce billet affectueux, est un refus laconique et d’une sécheresse désobligeante. D’autres faits prouvent à Emma que Fairfax ne veut lui avoir aucune espèce d’obligations ; elle en gémit, et voudrait que M. Knightley, dont l’estime lui est précieuse, n’eût pas été absent ; il aurait pu juger combien elle avait fait d’efforts pour réparer ses inconséquences.

Elle est donc satisfaite de sa conduite et croyait n’avoir plus qu’à penser aux amours d’Henriette, lorsqu’elle voit entrer M. Weston qui la supplie d’un air mystérieux de se rendre près de sa femme à Runsdall. Elle le suit, vainement l’accable-t-elle de questions ; elle est certaine qu’il a un secret, mais elle ne peut en obtenir la moindre révélation. Arrivés à Runsdall, le premier soin de M. Weston est de la laisser seule avec sa femme. Celle-ci est abattue ; sa figure décomposée montre qu’elle éprouve un grand tourment d’esprit.

Emma s’attend à quelqu’événement d’une grande importance. Après plusieurs hésitations, Mme Weston lui dit que Franck est venu ; il est resté un quart-d’heue ; l’objet de cette visite inattendue était de révéler à son père qu’il était depuis le mois d’octobre, c’est-à-dire, depuis plus de six mois marié… à Jeanne Fairfax… Quoi !… Jeanne Fairfax ! grand Dieu ! Vous ne parlez pas sérieusement ? s’écrie Emma. Ce cri n’était que celui de la surprise, et bientôt Mme Weston est rassurée sur la crainte qu’elle éprouvait que son élève n’eût conçu un attachement trop vif pour Franck, et les larmes aux yeux elle l’assure que rien ne peut lui faire autant de bien que ce qu’elle venait de lui entendre dire. La conduite de Franck paraît cependant très-blâmable à Emma. Pourquoi, lorsqu’il était déjà engagé, lui faire la cour aussi publiquement ? C’est ce qui a amené cette crise de Box-Hill ; leur brouillerie venait de la conduite peu mesurée qu’il a tenue. L’épithète est douce. Emma s’appesantit sur les torts de Franck. Quoi ! laisser Jeanne devenir institutrice! Mais comment M. Churchill a-t-il pris ce mariage ? Mieux que l’on ne pouvait s’y attendre ; il donne son consentement. Ce dernier mot fâche Emma intérieurement : il l’eut donc donné pour Henriette ! s’écrie-t-elle. Pauvre Henriette ! te voilà encore dupe de mes combinaisons. Ici l’auteur a eu tort de négliger de faire sentir toute la noblesse du caractère de son héroïne, et nous ne l’imiterons pas. Y a-t-il beaucoup de femmes, qui dans la position d’Emma, s’occupent principalement de leurs fautes personnelles, et non de celles que l’on a commises envers elles. Il a voulu prémunir les jeunes personnes contre cette manie de tout faire, de disposer de tout dans l’intérieur de la société, et d’y être souveraines. Il a montré que de bonnes intentions ne suffisaient pas ; que la maturité de la réflexion, amenée par l’âge ou éclairée par de sages conseils, était encore indispensable.

Emma était alors, mais trop lard, persuadée qu’elle aurait dû se servir de tous ses moyens pour empêcher Henriette de se livrer à un espoir chimérique ; mais, ajoutait-elle, le sens commun et moi n’avons pas souvent habités ensemble. M. Weston, en quittant Emma, lui avait recommandé le secret ; il n’use pas pour lui-même de cette précaution si souvent employée, et presque toujours inutile. Aussi bientôt Highbury en sait autant qu’Emma elle-même ; celle-ci voit paraître Henriette qui accourt pour lui apprendre l’étrange nouvelle qu’il a lui-même contée à cette jeune personne, et toujours sous le secret. Quel est l’étonnement d’Emma en n’apercevant aucun trouble, pas la moindre apparence de chagrin dans son amie ? Auriez-vous jamais imaginé, lui dit celle-ci, qu’il pût être amoureux de Fairfax, c’est cependant possible, car vous lisez dans le cœur de tout le monde. Ce compliment ne paraît pas très-bien placé dans le moment, car Emma se disait qu’elle ne conçoit rien à tout ce qu’elle entend. Il en résulte une très-longue explication à laquelle je renvoie, et d’où il résulte que Knightley, et non pas Franck, est le héros d’Henriette, que le grand service rendu par le premier, et qu’elle trouve bien supérieur à celui d’avoir été protégée contre les Bohémiens par Franck, c’est qu’on l’eut fait danser ; ce trait est caractéristique. Nos Françaises n’en doivent pas murmurer ; la scène est en Angleterre.

Nous ne suivrons pas Emma dans ses longues et douloureuses réflexions. Le mariage d’Henriette avec Knightley enlévera Donwell à Henri, son neveu. Il est bien naturel qu’elle lui porte un vif intérêt. Oh ! si elle n’eut jamais entrepris de former Henriette… N’avait-elle pas fait l’énorme folie de s’opposer à son mariage avec Martin… et si la vanité avait remplacé l’humilité, c’était à elle seule qu’elle en était redevable. Ses réflexions deviennent d’autant plus amères, que par cet événement Emma connaît enfin la véritable situation de son cœur ; elle croyait n’avoir que de l’estime, une très-grande estime pour Knightley, hélas ! elle l’aime, lui seul avait pris soin de lui former le cœur et l’esprit.

Nous ne voulons point ôter aux lecteurs la peine d’aller chercher, dans l’ouvrage même, plusieurs situations attachantes, et qui sont amenées naturellement par la position d’Emma, de Fairfax, et même de Franck ; le forté-piano revient aussi en scène, et l’on découvre l’auteur de son envoi. Je me refuse au plaisir de rapporter la conversation de Knightley avec Emma lorsqu’il revient de Londres, c’est un des meilleurs endroits de l’ouvrage. Elle est toute entière résumée dans le passage suivant : Il trouve Emma agitée, abattue ; Franck est un monstre. Elle lui déclare quelle ne l’a jamais aimé ; Franck n’est pas si noir : Emma aime Knightley, s’il eut alors songé à Franck, il l’eut sans doute trouvé un assez brave garçon. Emma, toute entière à son bonheur, ne se souvient plus que Donwell n’appartiendra pas à son neveu Henri.

Si le cœur d’Emma n’est plus troublé, son esprit éprouve encore de grandes agitations ; il faut guérir Henriette de sa passion romanesque, et ce qui ne sera pas moins difficile, obtenir le consentement de M. Woodhouse. Bornons-nous à dire que Henriette, fille naturelle d’un simple marchand, perd à la vérité toutes ses idées de grandeur ; mais à la place de ces illusions, elle recouvre la paix du cœur, et trouve un excellent mari dans le fermier Martin. Quant à M. Woodhouse, qui est très-opposé en général au mariage, et sur-tout à celui de sa fille, un accident assez léger, qui, dans son caractère lui paraît plus redoutable que le mariage même, le porte, non seulement à consentir à celui de sa fille, mais même à le presser.

Dans la peinture comme dans les lettres il est plus d’un genre, et lorsque l’on réussit dans celui auquel on s’est livré, on a encore droit aux éloges. L’un n’achète que des tableaux d’histoire, tandis que l’autre ne forme sa galerie que de paysages. Il faut satisfaire tous les goûts. L’auteur d’Emma a bien tracé ses caractères ; ils ont une vérité frappante. Il les a conservés dans toutes les positions où il les place, et le dénouement, ainsi que je l’ai dit en commençant, est naturel, parce qu’il naît du caractère de M. Woodhouse. L’action marche avec lenteur dans la première moitié de l’ouvrage ; elle a de la rapidité dans la seconde, sans nuire aux développemens. Les Anglais aiment ces longues conversations dans lesquelles une idée reparaît sous diverses formes. Les dissertations sont de leur goût. Ils se plaisent à sonder tous les replis du cœur humain ; et il est naturel qu’un auteur anglais ait cherché à plaire à ceux pour qui il écrivait. Mais au moment où un traducteur s’empare d’un ouvrage, et veut nous le rendre propre dans sa traduction, il doit aussi chercher à plaire aux lecteurs français. Nous désirons satisfaire promptement notre curiosité ; elle est vive, elle est impatiente. Il faut donc savoir élaguer avec goût ; nous ne supportons pas une pièce de théâtre, même bien écrite, si l’action en est trop lente. Le traducteur a réussi à donner quatre volumes ; avec trois il eut fait un bon ouvrage si… dois-je le dire, s’il savait écrire en français. Il a gardé l’anonyme, et cela me met à l’aise ; je serais assez enclin à penser que c’est une jeune personne qui apprend l’anglais, et n’a point encore fini son cours de grammaire française. Elle oublie à tout moment la règle qui prescrit de mettre le second verbe à l’imparfait du subjonctif, quand le premier est à l’imparfait ou au plusque parfait de l’indicatif. Il était possible que, rentrés chez eux, ils se rappelaient… Voulez-vous des locutions incorrectes ? Nous n’aimons pas d’être tenues en suspens ; des mots employés dans un sens que notre langue ne leur donne point : elle allait dans peu être heureuse et dans l’affluence pour opulence. — Ayant considéré l’éligibilité de la place, c’est-à-dire, la préférence qu’on doit lui donner ; eligibility of a place, signifie en anglais fit to be chosen, place propre à être choisie, et non pas comme le mot français éligibilité, pour laquelle il faut être choisi. La propriété des mots est une de ces mille choses qu’il est à peu près indispensable de savoir quand on se mêle de traduire, et qu’on livre sa traduction au public. Voulez-vous de l’élégant, du sonore ? Vous trouverez, se croire capable de régler la destinée d’un chacun : il était plus clair que le jour, que c’était de lui que je parlais. J’ai si peu de confiance en moi, que j’espère que quand… Les amateurs du néologisme pâliront de dépit pour n’avoir pas trouvé que la vue et l’odorat étaient également gratifiés : il faut pacifier un cœur, on peut magnifier un défaut. En voilà assez et même trop pour donner une juste idée des talens de l’anonyme, et comme il n’y a qu’une jeune pensionnaire que je puisse croire capable d’écrire ainsi, je lui adresserai le vers suivant, parodié du législateur du Parnasse :

Sachez plutôt broder si c’est votre talent.

de Villeneuve