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CHAPITRE XXII.


Le cœur d’Henriette n’était rien moins que disposé à faire des visites. Une demi-heure avant l’arrivée d’Emma chez madame Goddard, sa mauvaise étoile l’avait conduite sur le lieu même où l’on mettait dans la carriole du boucher, pour être portée à la diligence, une malle adressée au révérend Philip. Elton, au Cerf blanc, à Bath. La pauvre Henriette ne pensait à autre chose qu’à la malle et à l’adresse qui était dessus.

Elle partit, cependant : on devait la descendre à l’entrée d’une allée sablée, qui conduisait à la ferme, et qui était bordée de pommiers taillés en espaliers. La vue de tous les objets qui lui avaient causé tant de plaisir l’automne dernier, commença à lui donner des palpitations ; et lorsqu’elles se séparèrent, Emma observa qu’elle regardait tout autour d’elle avec une curiosité craintive : elle se détermina à ne lui accorder qu’un quart-d’heure pour sa visite. Elle alla donner ce temps à une ancienne domestique, mariée et établie à Donwell. Le quart-d’heure passé, elle revint à l’allée sablée, fit appeler Henriette, qui parut sur-le-champ, seule : une des demoiselles Martin était à la porte de la maison, et semblait avoir pris congé d’elle, mais froidement.

Henriette ne put pas sur-le-champ donner un détail intelligible de sa visite. Elle était trop affectée ; mais enfin Emma en recueillit assez pour connaître l’espèce de réception qu’on lui avait faite, et la peine qu’elle en ressentait. Elle n’avait vu que madame Martin et ses deux filles. Elles l’avaient reçue d’une manière embarrassée et froide ; et presque tout le temps s’était passé à parler de choses indifférentes, lorsque, vers la fin, madame Martin s’écria tout à coup, qu’elle croyait que mademoiselle Smith avait grandi ; ce qui amena sur le tapis un sujet plus intéressant, et des manières plus amicales. Elle avait été mesurée dans cette même chambre, en septembre dernier, avec ses deux amies. On voyait sur la boiserie, les marques faites au crayon, et leurs noms. C’était son ouvrage. Toutes parurent se souvenir du jour, de l’heure, de la compagnie qui était alors présente, et de ce qui avait donné lieu à prendre ces mesures : toutes avaient les mêmes pensées et les mêmes regrets ; prêtes à reprendre leurs anciennes manières d’être ensemble (Henriette, comme Emma le soupçonnait, était aussi portée qu’aucune d’elles à renouer) lorsque la voiture parut, et tout fut fini. L’espèce de cette visite, sa courte durée, devaient avoir porté un coup décisif. N’avoir donné que quatorze minutes à des gens chez qui elle s’était crue heureuse de passer six semaines, il n’y avait pas six mois ! Emma se représentait tout cela, sentait qu’ils avaient raison d’être mécontens, et combien Henriette souffrait. Tout cela était très-mal. Elle aurait donné tout au monde ; elle aurait tout souffert pour que les Martin eussent un autre rang dans le monde : c’était de si honnêtes gens, que peu d’élévation aurait suffi ; mais la chose étant ainsi, comment pouvait-elle agir différemment qu’elle n’avait fait ? C’était impossible ! Elle ne s’en repentait pas. Il fallait les séparer ; mais elle aurait beaucoup de peine pour y parvenir : elle en sentait déjà tant elle-même, qu’elle avait besoin d’un peu de consolalion ; et pour se la procurer, elle résolut de passer par Randalls, en s’en retournant à la maison. L’idée des Elton et des Martin la tourmentait. Le soulagement qu’elle trouverait à Randalls, lui était absolument nécessaire. Ce projet était très-bon ; mais en arrivant devant la porte de la maison, on leur dit que M. et madame étaient sortis. Le domestique croyait qu’ils étaient allés à Hartfield.

« C’est affreux, s’écria Emma, en s’en allant, et maintenant nous les manquerons, c’est choquant ! »

« Il y bien long-temps que je n’ai éprouvé un pareil contre-temps. » Elle s’enfonça dans le coin de la voiture, pour murmurer en liberté, ou pour appeler la raison à son aide, et probablement pour faire ces deux choses à la fois ; méthode ordinaire à des esprits bien disposés. Tout à coup la voiture s’arrêta, elle mit la tête à la portière, et vit monsieur et madame Weston qui avaient fait signe au cocher, pour lui parler. Cette vue lui donna un sensible plaisir ; elle en eut encore davantage lorsque M. Weston, s’approchant d’elle, lui demanda comment elle se portait, et lui dit :

« Nous venons de chez votre papa, il se porte à merveille ; ce qui nous a fait un sensible plaisir, Franck arrivera demain. J’ai reçu une lettre de lui ce matin. Nous l’aurons à dîner demain, pour certain. Il couchera à Oxford, aujourd’hui, et il passera quinze jours avec nous : je savais que cela serait ainsi. S’il fût venu aux fêtes de Noël, il n’aurait pu rester plus de trois jours. J’ai été enchanté qu’il ne soit pas venu à Noël : nous allons avoir le temps qui lui convient, un temps sec, beau fixe. Nous jouirons complètement du plaisir de le voir. La chose arrive comme je le desirais. »

On ne pouvait pas résister à l’influence de semblables nouvelles, et surtout à celle d’un visage de prospérité comme celui de M. Weston ; le tout confirmé par la contenance et les paroles de sa femme. Lui entendre dire qu’elle croyait certaine l’arrivée de Frank Churchill, suffit à Emma pour en être persuadée aussi : elle leur en fit de bien sincères complimens. Elle se sentit tout à coup ranimée. Le passé fut oublié par l’espoir d’un plus heureux avenir, et dans un clin d’œil elle conçut l’espérance qu’on ne parlerait plus de M. Elton.

M. Weston lui fit le récit du succès des invitations d’Enscombe, qui permettaient à son fils une absence de quinze jours. On lui avait tracé la route qu’il devait tenir, et la manière dont il devait voyager. Elle écoutait, souriait et les félicitait.

Il finit par dire qu’il ne tarderait pas à le présenter à Hartfield.

Emma s’imagina voir que sa femme, à ces dernières paroles, lui avait touché le bras.

« Nous ferions mieux de nous en aller, dit madame Weston à son mari, nous détenons trop long-temps ces enfans. »

« Fort bien ! Fort bien ! Je suis prêt, et se tournant vers Emma : Ne vous attendez pas à voir un très-beau jeune homme. Vous ne savez de lui que ce que je tous en ai dit. Je vous assure qu’il n’a rien d’extraordinaire. » Ses yeux en même temps exprimaient un sentiment contraire à celui qu’il venait de manifester.

Emma n’eut pas l’air de faire beaucoup d’attention à ce qu’il venait de dire, et répondit, en conséquence :

« Pensez à moi demain, vers les quatre heures, » fut l’injonction que donna madame Weston à Emma, en partant.

« Quatre heures ! soyez sûre qu’il arrivera à trois, » fut l’amendement de M. Weston. Ainsi finit cette agréable rencontre. Emma, tout à fait contente, se retrouva dans son assiette ordinaire. Tout pour elle avait changé d’aspect. Jacques et ses chevaux n’étaient pas de moitié si paresseux qu’auparavant. Regardant les haies, elle pensa que le sureau aurait bientôt des feuilles, et se tournant vers Henriette, elle vit aussi une apparence de printemps, un tendre sourire.

« M. Frank Churchill passera-t-il par Bath, aussi bien que par Oxford ? » fut cependant une question qui n’était pas de trop bon augure.

Mais la connaissance de la géographie, ni la tranquillité de l’âme, ne pouvaient venir, tout d’un coup, et Emma était alors d’humeur à penser qu’elles arriveraient ensemble, un jour ou l’autre.

Le matin de l’intéressante journée, qu’on attendait avec tant d’impatience, arriva enfin, et la fidèle pupille de madame Weston n’oublia ni à dix heures, ni à onze, ni à midi, qu’elle devait penser à elle à quatre.

« Ma très-chère et très-inquiète amie, se disait-elle à elle-même, en descendant les escaliers, toujours soigneuse des commodités des autres plus que des siennes, je la vois s’empresser, aller, venir, entrer dix fois dans sa chambre pour voir s’il n’y manque rien. » La pendule sonna midi comme elle traversait la salle. « Il est midi et je n’oublierai pas que dans quatre heures, je dois penser à vous, et demain à cette heure-ci, je penserai à la possibilité de vous voir tous à Hartfield. Je suis persuadée qu’ils l’amèneront bientôt. » Elle ouvrit la porte de la salle et vit deux messieurs assis avec son père : M. Weston et son fils ; il n’y avait que quelques minutes qu’ils étaient arrivés, et M. Weston avait à peine fini d’expliquer à M. Woodhouse que son fils était arrivé un jour plus tôt qu’on ne l’attendait, et son père était au milieu de ses complimens et de ses félicitations pour son heureuse arrivée, lorsqu’elle parut pour avoir sa part de la surprise et du plaisir de l’introduction.

Ce Frank Churchill, dont on avait tant parlé avec un si vif intérêt, était maintenant devant elle : il lui fut présenté, et elle crut qu’il méritait tout ce qu’on avait dit de lui. C’était un très-beau cavalier ; sa taille, son air et ses manières étaient fort bien, et sa contenance annonçait qu’il avait l’humeur et la vivacité de son père. Il paraissait gai et sensé. Elle sentit qu’elle le trouverait à son gré : elle voyait en lui un jeune homme bien élevé, de belles manières, et parlant avec facilité : ce qui la convainquit qu’ils feraient bientôt connaissance. Suivant elle cela arriverait promptement.

Il était arrivé à Randalls la veille au soir. L’empressement qu’il avait montré lui plut. Pour gagner une demi-journée, il était parti plus tôt le matin et arrivé au gîte plus tard le soir.

« Je vous dis hier, s’écria M. Weston, d’un air triomphant, je vous dis qu’il arriverait avant le temps fixé. Je me souviens de ce que je faisais moi-même. Il est impossible d’aller au pas dans un voyage : l’on ne peut s’empêcher d’aller plus vîte qu’on ne s’était proposé de le faire ; et le plaisir d’arriver avant qu’on aille sur le chemin pour voir si l’on vient, l’emporte de beaucoup sur la peine qu’on prend. »

« C’est un bien grand plaisir quand on peut se permettre de le prendre, dit le jeune homme, je ne le ferais pas vis-à-vis de beaucoup de personnes ; mais pour arriver à la maison, j’ai cru qu’on me le pardonnerait. »

Le mot maison fit tant de plaisir à son père, qu’il le regarda avec une complaisance infinie. Emma s’aperçut qu’il avait l’art de plaire ; elle en fut encore plus convaincue par ce qui suivit. Il trouvait Randalls charmant, et la maison admirablement bien arrangée : ne la croyait pas trop petite. Sa situation était on ne peut pas plus belle ; il fit l’éloge des promenades d’Highbury, ainsi que du bourg ; mais surtout d’Hartfield, et protesta qu’il avait toujours senti pour ce pays l’affection et l’intérêt qu’on doit avoir pour son pays natal, et le plus grand désir de le visiter.

Cette dernière assertion parut un peu hasardée à Emma ; mais supposant que ce fût un mensonge, il était au moins agréable aux auditeurs, et proféré avec grâce. Ses manières ne sentaient ni l’art, ni l’exagération. À ses regards et à ses discours, il semblait véritablement qu’il était au comble de ses vœux.

Les sujets de la conversation étaient naturellement ceux qu’on met sur le tapis avec les gens dont on commence à faire la connaissance. Lui, il fit à Emma les questions suivantes : Aimait-elle à monter à cheval ? Y avait-il de beaux endroits pour se promener soit à cheval, soit à pied ? Avaient-ils un nombreux voisinage ? Y avait-il une agréable société à Highbury ? Il avait vu de jolies maisons tant dans le bourg que dans ses environs. Donnait-on des bals ? Faisait-on de la musique ?

Lorsqu’on eut répondu à toutes ces questions, et qu’ils commençaient déjà à se connaître, il trouva occasion, pendant que les deux pères s’entretenaient ensemble, de parler de sa belle-mère, et en parla avec tant d’éloge, tant d’admiration, tant de reconnaissance, pour avoir fait le bonheur de son père, ainsi que de la manière amicale avec laquelle elle l’avait reçu, qu’Emma se confirma dans l’opinion qu’elle avait qu’il savait se rendre agréable, et que certainement il ferait tous ses efforts pour lui plaire. Il n’avait pas donné à madame Elton une seule louange qu’elle ne méritât ; mais cependant il connaissait peu tout ce qu’elle valait. Il savait ce qu’on entendrait avec plaisir, et voilà tout. Le mariage de son père, dit-il, était la meilleure chose qu’il pût faire, et tous ses amis devaient s’en féliciter ; et la famille de laquelle il avait reçu un si grand présent, devait toujours être considérée par lui comme celle qui avait fait son bonheur, et à laquelle il avait les plus grandes obligations.

Il s’en fallut peu qu’il ne la remerciât du mérite de mademoiselle Taylor, sans paraître tout à fait oublier que par le cours ordinaire des choses, il était plutôt à supposer que c’était mademoiselle Taylor qui avait formé mademoiselle Woodhouse, et non celle-ci mademoiselle Taylor. Enfin, pour compléter le panégyrique de sa belle-mère, il se récria sur l’étonnement que lui avaient causé sa jeunesse et sa beauté.

« J’étais préparé, ajouta-t-il, à trouver de l’élégance et des manières agréables, mais je confesse que tout considéré, je m’attendais à voir une femme d’assez bonne mine, d’un certain âge, et non pas une jeune et jolie femme, dans madame Weston. »

« Vous ne pouvez trop parler des perfections de madame Weston, dit Emma, si vous pouviez soupçonner qu’elle n’ait que dix-huit ans, je vous écouterais avec plaisir ; mais elle se fâcherait sérieusement si elle savait tout ce que vous avez dit d’elle. Gardez-vous de lui laisser imaginer que vous avez dit qu’elle était jeune et jolie. »

« Je me flatte que je saurais mieux me conduire, répliqua-t-il, soyez certaine (lui faisant un salut galant) que si je parlais à madame Weston, je saurais qui je devrais louer, sans craindre de passer pour extravagant. »

Emma aurait bien voulu savoir si la même idée qui lui était passée par la tête, au sujet de la connaissance qu’ils faisaient ensemble, était aussi entrée dans celle du beau jeune homme ; et si les complimens qu’il lui faisait provenaienl de l’espoir de voir se réaliser ce qu’on se promettait de cette connaissance, ou si elle les devait à la méfiance. Elle se proposa de l’étudier, pour connaître sa façon de penser, et se contenta pour le présent de le trouver très-aimable. Elle ne doutait nullement de ce que pensait M. Weston à ce sujet. Elle avait plus d’une fois remarqué que de temps à autre, il jetait sur eux un coup d’œil pénétrant et qui exprimait sa satisfaction : et lorsqu’il ne regardait pas, elle avait observé qu’il écoutait.

Son père, à qui de pareilles pensées étaient tout à fait étrangères, sans pénétration et incapable du moindre soupçon, la mettait fort à son aise dans cette circonstance. Il n’était heureusement pas, plus porté à approuver un mariage, qu’il n’avait de sagacité à le prévoir. Quoiqu’il eût toujours quelque objection à faire à un mariage arrangé, il ne se tourmentait jamais d’avance de ceux qui pouvaient avoir lieu : il parait qu’il ne supposait pas que deux personnes fussent assez dépourvues de bon sens pour se marier, jusqu’à ce que, par le fait, elles le lui eussent prouvé. Elle bénit cette heureuse cécité.

Il pouvait tout à son aise se livrer à sa civilité ordinaire, sans soupçon et sans craindre de trahison de la part de ses hôtes, et faire toutes les questions que son bon cœur lui suggérait sur le voyage de M. Frank Churchill : s’il avait été bien servi sur la route ; s’il n’avait pas horriblement souffert de coucher deux nuits de suite dans une auberge ; et enfin il félicita M. Weston très-cordialement sur ce qu’il n’avait pas attrapé de rhume, lui observant cependant qu’il ne devait pas être parfaitement tranquille sur sa santé, jusqu’au lendemain. Cette visite ayant duré un temps raisonnable, M. Weston se leva pour prendre congé. « Il avait des affaires à l’hôtel de la Couronne, pour son foin et beaucoup de commissions de la part de madame Weston, chez Ford : mais il ne voulait déranger personne. » Son fils trop bien élevé pour ne pas profiter de l’avis, se leva sur-le-champ, disant :

« Puisque vous avez des affaires plus loin, Monsieur, je vais profiter de cette circonstance pour faire une visite : puisqu’il faut que je la rende au premier jour, autant vaut-il la faire à présent. J’ai l’honneur de connaître une de vos voisines, (se tournant vers Emma) une dame qui réside à Highbury ou dans les environs, son nom de famille est Fairfax. Je trouverai, sans doute, sa maison avec facilité ; quoique Fairfax ne soit pas le nom après lequel je doive demander, mais Barnes ou Bates. Connaissez-vous une famille de ce nom ? »

« Certainement nous la connaissons, s’écria son père, nous avons passé devant la maison de madame Bates, et j’ai vu mademoiselle Bates à la fenêtre. C’est juste, oui, mademoiselle Fairfax ; je me souviens que vous avez fait sa connaissance à Weymouth, c’est une très-belle fille. Allez la voir, n’y manquez pas. »

« Il n’est pas nécessaire que j’y aille aujourd’hui, dit le jeune homme, un autre jour, je pourrai y aller, ce serait la même chose. Mais la connaissance que nous avons faite à Weymouth était de nature à … »

« Allez-y aujourd’hui, allez-y aujourd’hui ; ne remettez pas cette visite. Quand on a à faire une chose juste, on ne peut pas s’y prendre trop tôt. Outre cela je dois vous donner un avis, Frank ; il faut éviter ici avec beaucoup d’attention, de lui manquer d’égards. Vous l’avez vue avec les Campbell, lorsqu’elle était l’égale de tout le monde dans la société qu’ils voyaient : mais ici, elle vit chez une pauvre vieille grand’mère qui a à peine de quoi exister ; si vous lardez à y aller, elle croira que vous la dédaignez. »

« Je lui ai entendu parler de vous comme d’une personne de connaissance, dit Emma, c’est une jeune et élégante demoiselle. » Il en convint, mais d’une manière si peu marquée, qu’elle douta de son assentiment. « Il faut, se dit-elle en elle-même, qu’il y ait une espèce distincte d’élégance pour le beau monde, si l’on ne convient pas que Jeanne Fairfax soit une très-élégante personne. «

« Si vous n’avez jamais été frappé de ses manières, lui dit-elle, je suis persuadée que vous le serez aujourd’hui. Vous la verrez à son avantage, voyez et entendez-la. Non, je crains que vous ne puissiez pas l’entendre, car elle a une tante qui parle toujours. »

« Vous connaissez mademoiselle Jeanne Fairfax, monsieur, dit M. Woodhouse qui ne prenait jamais l’initiative dans la conversation. Eh bien ! permettez-moi de vous dire que vous trouverez que c’est une très-agréable jeune demoiselle. Elle est ici en visite chez sa grand’mère et sa tante, très-honnêtes personnes, que je connais depuis fort long-temps. Elles seront charmées de vous voir j’en suis persuadé, et j’enverrai avec vous un de mes domestiques pour vous conduire chez elles. »

« Mon cher Monsieur, je vous suis infiniment obligé, je ne le souffrirai pas ; mon père aura la bonté de me montrer le chemin. »

« Mais votre père ne va pas si loin, il n’ira que jusqu’à l’hôtel de la Couronne, tout à fait de l’autre côté de la rue, il y a beaucoup de maisons, et vous seriez embarrassé ; si vous ne prennez pas le trottoir, vous trouverez une route très-sale ; mais mon cocher vous enseignera où il faut passer de l’autre côté de la rue. Monsieur Frank Churchill le remercia une seconde fois, gardant son sérieux le mieux qu’il pouvait, et son père le seconda, en s’écriant : Mon cher ami, cela n’est pas nécessaire, Frank connaît une mare d’eau quand il la voit, et quant à la maison de madame Bates, il peut y arriver de l’hôtel de la Couronne, en un saut et deux enjambées. »

On les laissa partir seuls ; et en s’en allant, ils emportèrent avec eux un signe cordial de tête, et une gracieuse révérence de l’autre. Emma fut très-satisfaite de ce commencement, et fut persuadée que tous les habitans de Randalls devaient passer leur temps très-agréablement ensemble et y être très-heureux.


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