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CHAPITRE XVI.


Lorsque la femme de chambre l’eut déshabillée, elle s’assit pour penser à sa déplorable aventure. C’était, en effet, une triste affaire. Des projets si bien conçus, et si misérablement renversés. Quel coup pour Henriette. Rien ne la chagrinait davantage. Chaque partie de cette malheureuse transaction lui causait des peines et de l’humiliation ; mais ce n’était rien en comparaison des maux qu’Henriette allait souffrir ; et elle se serait condamnée elle-même volontiers à beaucoup plus de mortifications, pourvu qu’elle seule sentît les mauvais effets des erreurs dont elle s’était rendue coupable.

« Si je n’avais pas persuadé à Henriette d’aimer cet homme-là, je me serais soumise à tout de bonne grâce : j’aurais vu sa présomption sans me plaindre. Mais la pauvre Henriette, comment pouvait-elle s’être trompée aussi grossièrement ! Il a protesté qu’il n’avait jamais pensé à Henriette ; jamais. Elle essaya de regarder en arrière ; mais elle ne vit que confusion. Sa conduite, néanmoins, devait avoir eu quelque chose de chancelant, de douteux ; autrement elle n’aurait pu s’y méprendre. »

Le portrait ! Quel empressement il avait montré au sujet du portrait ! Et la charade ! et cent autres circonstances. N’était-il pas clair que tout cela s’adressait à Henriette ? À la vérité la charade, avec son esprit pénétrant ; mais ensuite ces doux yeux. De fait, ces expressions n’appartenaient ni à l’une ni à l’autre : c’était une macédoine sans goût, et mal assaisonnée. Qui aurait pu deviner quelque chose à une production aussi sotte ?

Elle avait, il est vrai, remarqué, et surtout depuis quelque temps, qu’il affectait envers elle une galanterie hors de saison ; mais elle attribuait cela à ses manières, à une erreur de jugement, à son défaut de connaissances, à son manque de goût, et comme une preuve qu’il n’avait pas toujours fréquenté la bonne société. Malgré ses manières doucereuses, il manquait souvent d’élégance ; mais jusqu’à ce jour, elle n’avait jamais soupçonné qu’il eût d’autre intention que celle de lui témoigner de la reconnaissance et du respect, comme ami d’Henriette. C’était à M. Jean Knightley qu’elle devait la première idée du contraire. La pénétration des deux frères était indubitable. Elle se souvenait de ce que M. Knightley lui avait dit au sujet de M. Elton, ses avis, la certitude que M. Elton ne contracterait pas un mariage imprudent : tout cela lui fournissait une preuve que son caractère lui était mieux connu qu’à elle. Cette idée la fit rougir. Quelle mortification ! Mais M. Elton a prouvé à plusieurs égards le contraire de ce que je le croyais : orgueilleux, s’en faisant accroire, impérieux, ayant de grandes prétentions, et comptant pour rien les sensations d’autrui. Contradictoirement au cours naturel des choses, en voulant faire la cour à Emma, M. Elton perdit beaucoup dans son esprit. Ses propositions et ses offres lui furent inutiles. Elle dédaignait son attachement, et se croyait insultée par l’espoir qu’il avait conçu. Il désirait se bien marier ; et ayant l’arrogance de jeter les yeux sur elle, il se prétendit amoureux ; mais elle était sûre qu’il prendrait son mal en patience. Elle n’avait remarqué aucune preuve d’affection dans son langage ni dans ses manières. Il avait soupiré, il s’était servi de belles paroles ; mais, selon elle, ce n’était pas ainsi que s’exprimait le véritable amour. Il était inutile de s’apitoyer sur lui. Sa seule ambition le portait à s’élever dans le monde, et à s’enrichir ; et si mademoiselle Woodhouse d’Hartfield, héritière de sept cent vingt mille francs, ne pouvait pas s’obtenir aussi aisément qu’il l’avait espéré, il essayerait bientôt de faire la cour à n’importe quelle demoiselle qui n’aurait que quatre ou même deux cent mille francs de dot.

Mais, de l’entendre parler d’encouragemens, prétendre qu’elle ait eu connaissance de ses vues, qu’elle les ait favorisées, songeant enfin à l’épouser ; de se supposer son égal en esprit et en naissance ; mépriser son amie, connaissant si bien la gradation des rangs au-dessus de lui ; assez aveugle pour ne pas voir ceux qui sont au-dessus ; pour penser qu’il pouvait, sans être taxe de présomption, lui faire la cour ! C’est ce qu’elle ne pouvait supporter.

Il n’était peut-être pas juste de le croire capable de reconnaître son infériorité en talens et en finesse d’esprit : l’absence de ces qualités ne lui permettait pas de la sentir ; mais il devait savoir que par la fortune et le rang, elle était fort au-dessus de lui. Il n’ignorait pas que les Woodhouse, branche cadette d’une très-ancienne famille, étaient dans le pays depuis plusieurs générations, et que les Elton n’étaient rien. La terre d’Hartfield n’était pas considérable, ce n’était qu’une espèce d’entaille dans celle de Donwell-Abbey, à laquelle tout le reste d’Highbury appartenait ; mais leur fortune provenant d’un autre côté, les mettait au pair avec le propriétaire de Donwell ; et les Woodhouse jouissaient depuis long-temps de la plus haute considération dans le pays où M. Elton ne s’était établi que depuis deux ans, pour y faire son chemin comme il pourrait ; sortant d’une famille mercantile, il n’avait d’autre recommandation que sa cure et sa conduite. Mais il s’était mis dans la tête qu’elle était amoureuse de lui : c’est certainement sur cela qu’il comptait ; et après s’être désolée pendant quelque temps sur sa propre conduite, qui avait été trop familière avec lui, et la présomption de M. Elton, Emma fut obligée, par sa propre conscience, de s’arrêter et de convenir qu’elle l’avait traité avec une obligeance, une complaisance et des attentions si marquées que, supposant qu’il ignorât véritablement le motif qui la faisait agir, cette conduite pouvait donner le droit à un homme aussi peu observateur et aussi peu délicat que M. Elton, de penser qu’il était fort avant dans ses bonnes grâces ; si elle avait mal interprété ses véritables sentimens, elle ne devait pas s’étonner, qu’aveuglé par l’intérêt, il eût aussi méconnu les siens.

La première erreur et la plus fatale venait d’elle. Elle avait eu tort. C’était une folie de s’être donné tant de peine pour joindre deux personnes qui, sans elle, n’y auraient jamais pensé. Elle avait été trop loin, elle s’était fait un jeu d’une chose très-sérieuse. Elle eut honte de sa conduite, et se promit bien d’éviter de pareilles fautes.

« C’est moi qui ai persuadé à Henriette de s’attacher à cet homme. Elle n’aurait peut-être jamais pensé à lui, sans moi ; et certainement elle n’aurait jamais osé se flatter d’en être aimée, si je ne l’avais assurée de l’affection qu’il avait pour elle ; car elle est aussi humble et aussi modeste que je croyais qu’il l’était. Oh ! si je m’étais contentée de lui persuader de ne pas accepter le jeune Martin. En cela j’avais certainement raison ; c’était très-bien fait. J’aurais dû m’arrêter là, et laisser le reste au temps et au hasard. Je l’introduisais dans la bonne compagnie, et lui donnais par là occasion de plaire à quelque galant homme : je ne devais rien entreprendre de plus. Mais à présent la pauvre fille elle aura du chagrin pendant long-temps. Je n’ai pas été véritablement son amie ; et si elle ne prend pas son malheur fortement à cœur, je ne vois personne qui lui convienne. Guillaume Coxe. Oh ! non, je ne puis souffrir ce Guillaume Coxe ; c’est un impertinent petit procureur. »

Elle s’arrêta, rougit, et se mit à rire d’être retombée si promptement. Ses idées se tournent sur un sujet plus sérieux, elle pensa à ce qui était arrivé, au point où en était la chose, et aux suites qu’elle aurait. Ses réflexions ne furent pas couleur de rose. Il fallait annoncer cette terrible nouvelle à Henriette, entendre les plaintes qu’elle faisait et la voir souffrir. Venait ensuite la considération des entrevues futures ; décider si on les continuerait oui ou non ; le moyen de surmonter ses sensations, de cacher son ressentiment et d’éviter l’éclat de tout cela pendant long-temps ; enfin elle se mit au lit, sans avoir rien arrêté, excepté qu’elle avait commis une énorme faute.

La jeunesse et la gaîté naturelle d’Emma ne manquèrent pas à son réveil de la rendre à elle-même, quoique la veille, avant de se coucher, elle fût très-affligée. La fraîcheur du matin a de l’analogie avec la jeunesse, et lorsqu’un accident n’est pas assez grave pour nous empêcher de dormir, il est certain qu’à notre réveil nos peines s’adoucissent, et notre espoir revient.

Emma se leva plus disposée à se consoler, qu’elle ne l’était la veille, et crut que l’affaire tournerait mieux qu’elle n’avait osé l’espérer.

C’était pour elle une grande consolation que M. Elton ne peut être assez amoureux d’elle, et qu’il ne fût pas assez aimable pour qu’elle eût aucun regret de voir ses espérances déçues. Elle en goûtait une autre, c’est que les sensations d’Henriette n’étaient pas d’une nature à jeter de profondes racines, et que d’ailleurs personne autre que les trois parties principales n’ayant aucune connaissance de ce qui était arrivé, son père n’en pourrait être affecté.

Ces pensées la réjouirent, et la vue d’une grande quantité de neige qui couvrait la terre, lui fut aussi très-agréable ; car tout ce qui pouvait empêcher les trois personnages en question de se trouver ensemble ne pouvait que lui plaire, pour le présent.

Elle fut enchantée que le temps, quoique ce fût le jour de Noël, l’empêchât d’aller à l’église. M. Woodhouse aurait jeté les hauts cris, si elle avait essayé de s’y rendre, par conséquent elle était hors de danger d’exciter des idées désagréables ou d’en recevoir. La terre couverte de neige, l’atmosphère variable entre la glace et le dégel, espèce de temps peu favorable à faire de l’exercice, la pluie ou la neige tous les matins, et le soir la gelée la retinrent prisonnière pendant plusieurs jours. Elle ne put correspondre avec Henriette, que par écrit. Point d’église le dimanche, et elle n’avait pas besoin de chercher à excuser l’absence de M. Elton. Il faisait un temps qui permettait à tout le monde de garder la maison, et quoiqu’elle crût, qu’elle espérât même qu’il s’amusait chez quelques-uns de ses voisins, il était très-plaisant pour elle de voir son père persuadé qu’il était seul, renfermé chez lui, et trop prudent pour sortir, et de lui entendre dire à M. Knightley, qu’aucun temps n’empêchait de venir à Hartfield.

« Ah ! M. Knightley, pourquoi ne restez-vous pas chez vous comme ce pauvre M. Elton ? »

Ces jours de réclusion auraient été fort agréables, sans l’inquiétude particulière qui ne la quittait pas.

Cette vie retirée convenait beaucoup à son frère dont les sensations étaient toujours fort importantes à la compagnie ; d’ailleurs il s’était tellement défait de sa mauvaise humeur à Randalls, qu’il fut on ne peut pas plus aimable pendant le reste de son séjour à Hartfield ; il fut agréable et obligeant, et parla bien de tout le monde. Néanmoins malgré la satisfaction présente qu’elle éprouvait, malgré ses espérances et le bienfait du délai qui lui était accordé, l’explication qu’elle devait avoir avec Henriette, ne lui permettait pas d’être parfaitement à son aise.

Monsieur et madame Knightley ne restèrent guère plus long-temps à Hartfield. Bientôt le temps s’améliora de manière à permettre de voyager. M. Woodhouse essaya, suivant sa coutume, de persuader à sa fille de rester avec ses enfans, mais ce fut en vain ; ils partirent, et il se lamenta de nouveau sur la destinée de la pauvre Isabelle. Et cette pauvre Isabelle qui passait sa vie avec les personnes qu’elle aimait à l’adoration, dont elle admirait le mérite ; n’apercevant jamais aucun de leurs défauts, et toujours occupée à faire du bien, était néanmoins le modèle des femmes heureuses.

Le soir du jour de leur départ, on apporta à M. Woodhouse un billet de M. Elton, ce billet était long, poli, cérémonieux même, et disait, en commençant par les salutations ordinaires : « Qu’il se proposait de quitter Highbury le lendemain matin, pour se rendre à Bath, où, d’après les prières de plusieurs de ses amis, il comptait passer quelques semaines. Il regrettait infiniment, tant à cause du temps que de ses affaires, de ne pouvoir venir prendre congé de lui ; qu’il conserverait toujours un agréable souvenir des civilités dont il avait bien voulu le combler, et que si M. Woodhouse avait des ordres à lui donner, il se trouverait très-heureux de les exécuter. »

Emma fut très-agréablement surprise. L’absence de M. Elton était tout ce qu’elle désirait. Elle lui sut bon gré d’y avoir songé ; cependant elle trouva mauvais qu’il en eût donné avis de la manière dont il l’avait fait. Il était impossible d’exprimer son ressentiment d’une façon plus claire, qu’en faisant des civilités à son père, sans faire la moindre mention d’elle, pas même en tête du billet. Il y avait un changement si marqué dans sa conduite, une solennité si peu judicieuse dans cette manière de prendre congé, et de ses remercîmens, qu’Emma crut que son père aurait quelques soupçons.

Il n’en eut point. Son père fut extrêmement surpris de la soudaine résolution qu’avait prise M. Elton d’entreprendre un voyage ; il craignit pour sa sûreté ; du reste il trouva le billet bien écrit. Il leur fut fort utile, car il fournit matière à discourir pendant le reste de leur soirée solitaire. M. Woodhouse parla encore de ses alarmes pour les voyageurs, et Emma, assez satisfaite, essaya de les dissiper avec sa promptitude ordinaire. Elle résolut alors de ne plus rien cacher à Henriette ; elle avait lieu de croire qu’elle était presque rétablie de son indisposition, et il était à désirer qu’elle eût autant de temps que possible pour se remettre de l’autre avant le retour de M. Elton. En conséquence elle se rendit le lendemain chez madame Goddard pour se soumettre à cette dure pénitence. Elle avait à détruire des espérances qu’elle avait pris un soin extrême d’encourager, à paraître sous l’odieux caractère d’une rivale préférée, et reconnaître qu’elle s’était grossièrement trompée dans toutes ses idées, ses observations et ses prophéties, pendant les six dernières semaines qui venaient de s’écouler.

Cette confession renouvela la honte qu’elle avait sentie, et à la vue des pleurs d’Henriette, elle pensa qu’elle ne pourrait jamais se les pardonner.

Henriette écouta avec patience le récit d’Emma ; elle ne blâma personne, elle montra une candeur et une humilité qui charmèrent son amie.

Emma était portée à rendre toute la justice possible à sa modestie et à son ingénuité, et Henriette lui parut dans ce moment, posséder à un degré éminent, tout ce qu’il y a dans le monde de plus aimable et de plus attachant. Henriette ne croyait pas avoir sujet de se plaindre.

L’affection d’un homme comme M. Elton, était au-dessus de son mérite ; jamais elle n’aurait pu s’en rendre digne, et personne, excepté une amie aussi tendre et aussi partiale que mademoiselle Woodhouse, n’eût cru à la possibilité de cette affection.

Elle pleura amèrement ; mais son affliction était si naturelle, que si elle y eût mis plus de dignité, elle n’eût pas paru plus respectable aux yeux d’Emma. Elle l’écoutait avec sensibilité et employait tous les moyens possibles pour la consoler. Elle était convaincue que dans ce moment présent, Henriette lui était supérieure ; et que de lui ressembler ferait plus pour son bien-être et son bonheur, que tout ce que l’intelligence ou le génie pourraient faire.

Il était un peu tard pour apprendre à devenir simple et ignorante ; mais elle la quitta dans la ferme résolution d’être humble et discrète, et de ne plus s’abandonner à la vivacité de son imagination. Son second devoir maintenant, et qui ne le cédait qu’à ce qu’elle devait à son père, était de procurer à Henriette tout le bonheur possible, et de lui prouver son amitié d’une manière plus solide qu’elle ne l’avait fait en essayant de la marier. Elle la prit avec elle à Hartfield, la combla de caresses et d’attentions, s’efforça avec le secours de livres choisis et de la conversation, de chasser M. Elton de son cœur.

Elle savait que le temps seul pouvait la guérir complètement. Elle ne se croyait pas juge compétent sur une pareille matière, en général, ni en état de sympathiser avec un attachement qui avait M. Elton pour objet ; mais il lui paraissait raisonnable qu’à l’âge d’Henriette, sans la moindre espérance d’être payée de retour, elle pourrait faire assez de progrès vers sa guérison, avant le retour de M. Elton, pour jouir d’une tranquillité d’esprit qui lui permettrait de le voir comme une ancienne connaissance, sans courir les risques de sentir revivre ses sentimens pour lui, ou les augmenter.

Henriette le croyait parfait, et soutenait que personne ne l’égalait en beauté ni en bonté ; ce qui prouvait à Emma qu’elle avait beaucoup plus d’affection pour lui qu’elle ne se l’était imaginé. Malgré cela il lui paraissait si naturel et si nécessaire qu’elle essayât de se délivrer d’une passion à laquelle l’objet aimé ne répondait pas, qu’elle espéra la voir s’amortir graduellement, au lieu de prendre de nouvelles forces.

Si M. Elton, à son retour, montrait son indifférence d’une manière évidente et marquée, ce dont elle ne doutait nullement, il était impossible qu’Henriette persistât à faire son bonheur de le voir, ou de se souvenir de lui.

Il était malheureux pour eux trois d’être fixés dans le même lieu, sans qu’il leur fût permis de le quitter, ou de cesser de se voir en changeant de société. Ils étaient donc forcés de se rencontrer. Ce qu’il y avait de mieux à faire, c’était de sauver les apparences.

Chez madame Goddard, un autre danger l’attendait. Ses compagnes parlaient sur un autre ton. M. Elton était l’objet de l’admiration de toutes les sous-gouvernantes et de toutes les grandes filles de la pension : et ce n’était qu’à Hartfield qu’elle en entendait parler avec froideur. Ce n’était donc que dans le lieu où elle avait reçu sa blessure, qu’elle pouvait trouver sa guérison : et Emma sentait qu’elle ne recouvrerait jamais la paix de l’âme, jusqu’à ce que son amie n’ait fait de grands progrès vers cette guérison.


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