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CHAPITRE XIX.


Jeanne Fairfax était orpheline, fille unique de la fille cadette de madame Bates.

Le mariage du lieutenant Fairfax, du … régiment d’infanterie, fut célébré avec pompe, plaisir, espoir et intérêt. Rien ne restait de tout cela que le souvenir de sa mort sur le champ de bataille, sur une terre étrangère, de son épouse, qui, peu après, fut emportée par la consomption et le chagrin ; et cette fille, par sa naissance, elle appartenait à Highbury ; et quand à l’âge de trois ans elle perdit sa mère, elle devint la propriété, la consolation et la bien-aimée de sa grand’mère et de sa tante. Il était très-probable qu’elle était fixée pour toujours, qu’elle n’aurait d’autre éducation que celle que des moyens très-bornés pouvaient lui procurer, et qu’elle grandirait sans recevoir aucun avantage de sa naissance, ni de ce que la nature avait fait pour elle en lui donnant une charmante figure, un bon jugement, un excellent cœur, et des parens affectionnés.

Mais la sensibilité compatissante d’un ami de son père, changea sa destinée. C’était le colonel Campbell qui avait, depuis long-temps, considéré le lieutenant Fairfax comme un excellent officier, et un homme de beaucoup de mérite, et aux soins duquel il se croyait redevable de la vie, par les soins qu’il avait eu de lui lorsqu’il avait eu une fièvre épidémique. Il n’oublia pas les attentions qu’avait eu le lieutenant Fairfax pour lui, quoique plusieurs années se fussent écoulées depuis sa mort, jusqu’à ce qu’il pût revenir en Angleterre, pour prouver sa reconnaissance. À son arrivée, il prit des informations sur l’enfant ; il était marié, et n’avait qu’une fille à peu près de l’âge de Jeanne. Il invita celle-ci à passer quelque temps chez lui, où elle se fit aimer de tout le monde ; et à peine avait-elle neuf ans, que, tant par l’affection que la fille avait pour elle, que pour se montrer sincère ami, il offrit de se charger entièrement de son éducation. Son offre fut acceptée ; et depuis ce temps-là Jeanne fit partie de la famille du colonel, et y demeura tout à fait, excepté quelques visites qu’elle rendait de temps en temps à sa grand’mère.

On avait l’intention de lui donner tous les talens nécessaires pour faire l’éducation de jeunes demoiselles ; le peu que son père lui avait laissé, ne lui suffisant pas pour exister.

Le colonel Campbell ne pouvait rien faire de plus pour elle ; car quoique son revenu et sa paie fussent assez considérables, sa fortune particulière ne l’était pas, et devait passer entièrement à sa fille : mais en lui donnant une bonne éducation, il espérait qu’à l’avenir elle pourrait se suffire à elle-même d’une manière décente.

Telle était l’histoire de Jeanne Fairfax. Elle était tombée en bonnes mains, et n’éprouva que des attentions de la part des Campbell, et reçut une excellente éducation. Le colonel ayant fixé sa résidence à Londres, les maîtres d’agrément les plus distingués lui donnèrent des leçons : et vivant avec des gens instruits et de mœurs irréprochables, son cœur et son jugement se formèrent d’après le modèle qu’elle avait sans cesse devant les yeux. Ses bonnes dispositions et ses connaissances répondirent à l’amitié qu’on avait pour elle ; et à l’âge de dix-huit à dix-neuf ans, elle était capable d’instruire de jeunes personnes : mais on l’aimait trop pour s’en séparer. Ni le père ni la mère ne pouvaient la laisser aller, et la fille encore moins. On ajourna donc cette séparation. Il fut décidé qu’elle était trop jeune : et Jeanne resta avec eux, partageant comme une seconde fille, tous les plaisirs convenables à une société élégante, soit à la maison ou dehors. L’avenir seul pouvait la tourmenter ; car son jugement la faisait souvenir que son bonheur pourrait bientôt s’évanouir. L’affection de toute la famille, l’extrême attachement de mademoiselle Campbell, étaient d’autant plus honnorables pour les deux parties, que Jeanne avait sur la fille du colonel, une supériorité décidée, soit pour la beauté, soit pour les talens. Ce que la nature avait fait pour elle, était très-apparent aux yeux de mademoiselle Campbell ; et ses parens ne pouvaient pas non plus s’empêcher de remarquer combien elle surpassait leur fille en connaissances. Elles continuèrent à vivre ensemble dans la plus grande intimité, jusqu’au mariage de mademoiselle Campbell, qui, par cette chance, ce bonheur qui préside souvent au lien conjugal, et font qu’on préfère ce qui est très-ordinaire à ce qui est beau. M. Dixon, jeune homme riche et agréable, devint amoureux de mademoiselle Campbell, tandis que Jeanne Fairfax avait à travailler pour fournir à ses besoins.

Il n’y ’avait pas long-temps que cet événement avait eu lieu, trop peu pour que son amie moins fortunée, ait fait des démarches pour se placer, quoiqu’elle eût atteint l’âge qu’elle avait elle-même fixé pour cela. Depuis plusieurs années elle se proposait d’entrer en fonctions à l’âge de vingt et un ans. Avec le courage d’une novice consacrée, elle résolut de consommer le sacrifice, et d’abandonner à vingt et un ans tous les plaisirs de la vie, d’une société aimable et instruite, l’espérance et la paix, et de se dévouer pour toujours au travail et aux mortifications. Malgré la bonté de leur cœur, le colonel et madame Campbell ne purent s’opposer à cette résolution. Tant qu’ils vivraient, Jeanne n’avait pas besoin de chercher une place ; elle pouvait rester avec eux : et pour leur propre satisfaction, ils l’auraient retenue ; mais alors ils craignaient que leur conduite ne parût intéressée : il valait mieux que ce qui devait avoir lieu un jour, arrivât de suite. Peut-être sentirent-ils qu’il aurait été plus sage et plus amical d’avoir résisté à la tentation d’un délai, et ne lui avoir pas donné le goût des plaisirs d’une vie aisée et tranquille qu’elle devait perdre un jour. Cependant l’affection qu’ils lui portaient, combattait en sa faveur, et les empêchait de hâter l’instant malheureux qui devait les séparer. Sa santé, depuis le mariage de leur fille, avait toujours été chancelante ; et jusqu’à ce qu’elle eût recouvré ses forces, ils ne voulurent pas qu’elle commençât à s’acquitter des devoirs d’un emploi qui demandait une force extraordinaire d’esprit et de corps pour les remplir dignement. Quant à ne pas les accompagner en Irlande, le compte qu’elle rendait à sa tante était exact ; elle cachait peut-être quelques vérités. C’était son propre choix de passer pendant leur absence à Highbury, peut-être ses derniers mois de liberté avec ses chers parens, qui avaient pour elle la plus tendre affection : et les Campbell, quels que fussent leurs motifs, soit en totalité, soit en partie, consentirent volontiers à cet arrangement, et dirent qu’ils comptaient plus, pour le recouvrement de sa santé, sur l’air natal qu’elle respirerait pendant quelques mois, que sur toute autre chose. Il était certain qu’elle devait venir, et qu’Highbury, au lieu de recevoir cette nouveauté si long-temps promise, M. Frank Churchill serait obligé de se contenter de Jeanne Fairfax, qui n’en était absente que depuis deux ans.

Emma en fut fâchée ; elle trouvait dur de faire des civilités pendant trois mois, à une personne qu’elle n’aimait pas ! d’être forcée de faire plus qu’elle ne voulait, et moins qu’elle ne devait ! Il serait difficile de dire pourquoi elle n’aimait pas Jeanne Fairfax. M. Knightley lui avait dit une fois que c’était parce qu’elle voyait en elle la jeune personne accomplie, qu’elle croyait être elle-même ; et quoiqu’elle le niât fortement alors, il y avait des instans où, s’examinant elle-même, sa conscience ne l’acquittait pas de cette accusation ; mais elle ne voulait pas lier connaissance avec elle : elle ne pouvait se rendre compte à elle-même des motifs qui l’en empêchaient : elle était si froide, si réservée, si indifférente, soit qu’elle plût ou non ; et puis, sa tante était si babillarde ! et elle faisait tant de fracas ! Ensuite on s’était imaginé qu’elles devaient être intimement liées : parce qu’elles étaient du même âge, tout le monde supposait qu’elles devaient s’aimer beaucoup. Telles étaient ses raisons ; elle n’en avait pas de meilleures. Cette aversion était très-injuste : chaque petit défaut était magnifié de telle manière, qu’elle ne revoyait jamais Jeanne Fairfax, pour la première fois, après une absence un peu considérable, sans croire qu’elle avait sujet de se plaindre d’elle ; et maintenant, après la première visite, après un intervalle de deux ans, elle fut singulièrement frappée de son air et de ses manières, quoique pendant ces deux années elle eût pris plaisir à les dépriser. Jeanne Fairfax était l’élégance personnifiée ; et Emma n’admirait rien tant qu’une femme élégante. Elle était d’une belle taille, justement de celle qu’on regardait comme grande, sans l’être trop ; ses formes étaient pleines de grâces ; elle avait cet embonpoint qui tient le milieu entre être trop grasse ou trop maigre, quoique le mauvais état de sa santé semblât faire appréhender une de ces deux imperfections. Emma sentait tout cela ; et puis, sa figure, ses traits !… Elle y trouvait plus de beautés qu’elle ne se souvenait d’en avoir jamais vu ailleurs. Ce n’était pas une beauté régulière, mais une beauté enchanteresse. Ses jeux, d’un gris foncé, avec des sourcils et des cils noirs, avaient toujours été admirés ; sa peau, à laquelle elle avait trouvé à redire, parce qu’elle manquait de coloris, avait réellement une pureté et une délicatesse qui pouvaient se passer d’éclat. C’était une beauté dont l’élégance était la partie dominante ; et par rapport à ses principes, elle devait l’admirer : élégance qui, soit pour l’esprit, soit pour le corps, n’avait rien qui en approchât à Highbury ; car, dans cette petite ville, c’était une distinction et un mérite de n’être pas tout à fait grossier.

Enfin, pendant la première visite, elle examina Jeanne Fairfax avec une double satisfaction intérieure, celle du plaisir, et celle de rendre justice : elle se détermina à ne plus la haïr. En songeant à son histoire, à sa situation aussi bien qu’à sa beauté ; lorsqu’elle considéra à quoi tant d’élégance était destinée ; à la perte qu’elle faisait d’une situation agréable, et à la vie qu’elle allait mener, il était impossible de sentir pour elle autre chose que de la compassion et du respect, surtout si l’on ajoutait à l’intérêt qu’elle inspirait, la circonstance très-probable de son attachement pour M. Dixon, qu’Emma s’était si naturellement figuré devoir exister. S’il en était ainsi, elle méritait qu’on la plaignît de l’effort qu’elle faisait, encore plus que du sacrifice auquel elle s’était résolue. Emma l’acquitta de bon cœur d’avoir cherché à séduire M. Dixon, et privé son épouse de ses affections, ce dont son imagination l’avait d’abord crue capable. S’il y avait de l’amour, il était simple et sans espoir de son côté. Elle avait pu sucer le poison, ainsi que son amie, partageant sa compagnie et sa conversation avec elle ; et d’après les motifs les plus louables, elle se refusait le plaisir de visiter l’Irlande, pour se séparer entièrement de lui et de sa famille, et commencer sa pénible carrière. Enfin Emma emporta, en la quittant, des sentimens si radoucis et si charitables, qu’elle regretta infiniment qu’Highbury ne contînt aucun jeune homme digne de lui assurer un état indépendant, personne qui pût la mettre à même de former un plan en sa faveur. Ces idées l’occupèrent tout le temps de sa promenade d’Highbury à Hartfield.

Ces sentimens étaient charmans, mais ne durèrent pas long-temps. Avant qu’elle se fût exposée à chanter la palinodie, avant d’avoir fait profession de son attachement pour Jeanne, autrement qu’en confessant à monsieur Knightley qu’elle était certainement jolie, et meilleure que belle ! « Jeanne passa une soirée à Hartfield avec avec sa grand’mère et sa tante, et l’aversion d’Emma reprit le dessus, ses anciens préjugés revinrent. La tante fut plus ennuyeuse que jamais ; et cela parce qu’elle joignait à une extrême inquiétude pour sa santé, une plus grande admiration encore de ses grandes qualités : il fallut entendre la description de son déjeûner, combien peu elle mangeait de pain et de beurre, et quelle petite tranche de mouton lui suffisait à son dîner ; venait ensuite une énumération pompeuse de nouveaux bonnets, de sacs à ouvrage qu’elle avait faits pour sa grand’mère et sa tante, et Emma rendit la pauvre Jeanne responsable des sottises de sa tante. On fit de la musique et Emma fut forcée de jouer ; et les remercîmens, les louanges qui s’ensuivirent comme de raison, passèrent pour une candeur affectée, un air de grandeur d’âme, pour relever encore la supériorité de ses propres talens. En outre, ce qui était le pire de tout, elle affectait une froideur, une réserve telles qu’il était impossible de deviner sa véritable façon de penser. Couverte du manteau de la politesse, elle semblait déterminée à ne rien hasarder. Elle poussait la circonscription à l’excès, et jusqu’à exciter des soupçons. Elle en donnait surtout des preuves, lorsqu’on lui parlait de Weymouth et des Dixon. Elle se faisait un point capital de ne donner aucun éclaircissement sur le caractère de M. Dixon, l’agrément qu’on trouvait en sa compagnie, ni sur l’éligibilité de son mariage. C’était de sa part une approbation générale, sans distinction ni détail. Cela ne lui servit à rien. On ne lui tint aucun compte de sa discrétion. Emma s’aperçut de l’artifice et retourna à ses anciens soupçons. Il y avait sans doute à cacher quelque chose de plus que la préférence qu’elle donnait à embrasser un état ; M. Dixon avait probablement été sur le point de changer une amie pour l’autre, ou n’avait fixé son choix que par rapport aux cent mille écus qu’il devait toucher.

Jeanne ne montra pas plus de confiance sur d’autres sujets. Elle et monsieur Frank Churchill s’étaient trouvés ensemble à Weymouth. On savait qu’ils avaient fait connaissance ; mais Emma ne put tirer d’elle aucune information sur ce qu’il était véritablement. « Était-ce un bel homme ? – En général, il passait pour tel. – Était-il agréable ? – Il en avait la réputation. – Paraissait-il sensé, instruit ? – Il était difficile aux bains, ou dans les sociétés de Londres, et le connaissant à peine, qu’on pût former son opinion sur tous ces points. L’on ne pouvait guère juger que de ses manières après même une connaissance plus suivie que celle qu’elle avait eue avec monsieur Frank Churchill. Elle croyait que tout le monde lui trouvait des manières très-agréables. »


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