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LA MORT


DU DUC DE REISCHTADT.





LETTRE A UN AMÉRICAIN.



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Vous me faites une question bien insolite de nos jours et a laquelle il est peu facile de répondre. Vous voulez que je vous dise où en est la poésie en France, dans cette France veuve de poésie ! Si la question ne venait pas de si loin, ou même si elle me venait d’un autre homme que vous, je la prendrais, soit pour une épreuve difficile à laquelle on voudrait soumettre ma critique, soit pour un de ces exercices d’enfans dont le paradoxe fait le fonds, avec lesquels le dix-huitième siècle a tout détruit parmi nous, avec lesquels nous autres rhéteurs de quelques jours, nous avons exercé notre logique ; à savoir : l’influence funeste ou non des lettres et des beaux-arts ? Est-il bon d’avoir des armées permanentes ? Brutus a-t-il bien fait de tuer César ? et autres débats qu’on pourrait décider à pair ou non, et pour lesquels, moi qui vous parle, je ne me donnerais pas la peine d’agiter un dé dans un cornet.

Mais comme vous êtes revenu plusieurs fois à la charge, vous obstinant à votre question : — Où en est la poésie ? la poésie en France, encore ? j’ai pensé que c’était très sérieusement que vous m’interrogiez à ce sujet. J’ai souri quelque peu de votre bonhomie, en vous portant envie toutefois ; puis, comme vous teniez beaucoup à une réponse, et qu’en résumé cette réponse devait me coûter peu, je me suis décidé à vous faire ce plaisir-là ; seulement je n’attendais plus qu’une occasion.

Où la trouver cette occasion de parler poésie ? Qui devait me la donner à moi, si entouré de positif de toutes sortes ? Et si j’étais homme à la découvrir, moi, aveugle, cette poésie française, comment aller à elle au milieu de ces émeutes qui bourdonnent, de ces conspirations qu’on aperçoit de la rue au sommet du clocher, et que la cour d’assises ne retrouve même pas dans la boue ? Comment parler poésie à ces hommes qui vont et qui viennent en cherchant toute autre chose que la poésie ? — Où allez-vous, monsieur ? — Je vais à la Bourse, monsieur ! — Et vous, jeune homme ? — Je vais à la Chambre, monsieur ! — Et vous, Alfred, qui sortez du collège, enfant né pour la joie et le plaisir ? — Je suis chargé d’affaires en Bavière ! dit Alfred. — Et vous, madame, qui avez vingt ans ? — Je vais lire à mon mari le vingt-cinquième protocole de la conférence ! — Et vous, Sophie, à dix-huit ans, jolie et blonde, si bien faite pour les rêveries d’automne ? — Vous croyez que Sophie va vous tendre la main ou prendre votre bras pour aller quelque part dans les bois ? — Pas du tout ! La jeune fille va prendre une leçon d’allemand ou d’anglais, ou de quelque autre langue diplomatique qui pourra lui servir dans l’occasion. Pauvre monde !

Pauvre monde pour la poésie, monsieur ! La poésie est aussi vantée que la vertu, elle est gelée comme elle, elle frissonne comme elle, privée de robe nuptiale ! la poésie, cette grande distinction parmi les hommes, cette noblesse qui a remplacé toutes les noblesses ! cette exaltation de la pensée qui se manifeste une fois en deux siècles, si bruyante, si animée, si vive, et qui ensuite s’en va, s’affaiblissant et mourant, si bien qu’on dirait de ces orchestres portatifs que les Genevois enferment dans une boîte et qui se soutiennent tant que le ressort est monté. Or, nous autres, nous avons brisé le ressort, nous avons jeté la clef de la boîte ; il n’y a plus de son possible au fond de ce buis inerte. Donnez-le, s’il vous plaît, à quelque vieille douairière pour y prendre son tabac.

J’avais donc un beau champ devant moi, même en vous promettant de vous parler poésie à la première occasion. J’étais donc bien tranquille, même avec la bonne volonté de tenir ma parole. Une occasion de parler poésie ! qui me la donnera ? Je savais que la révolution de juillet elle-même, la révolution populaire, cet éclair qui a tout brisé, et puis qui est rentré dans le nuage qui n’en a été que plus sombre, n’avait produit que la Parisienne en fait de poésie ! Songeant à cela, et attendant toujours une occasion, je prenais mes ébats et je restais oisif au soleil, cette éternelle poésie, la seule poésie de ce monde qui garde éternellement sa puissance, sa jeunesse, sa chaleur, sa vertu !

Tout-à-coup une nouvelle (j’ai tort de dire tout-à-coup, c’est une vieille habitude de rhéteur, un commencement de narration qui date de loin, effacez donc tout-à-coup et mettez peu-à-peu), peu-à-peu donc et de huit jours en huit jours, quand les correspondans avaient le temps, un bruit venait de l’Allemagne, une rumeur qui ressemblait à toutes les autres rumeurs. — Le duc de Reischtadt est malade. — Le jeune homme va mieux. — Il languit. — Il va mourir !

Moi et quelques autres sceptiques comme moi, bonnes gens qui admirent très peu dans les temps ordinaires pour avoir le droit d’admirer beaucoup en temps et lieu ; — quelques autres et moi, donc, qui nous étions tenus en réserve vis-à-vis l’Empire et qui avions eu peur jusque-là de l’admirer comme ferait un lecteur du Constitutionnel, — nous étions sortis de notre apathie aux premières annonces de la mort du jeune duc de Reischtadt. L’amour posthume jeté à la tête du père nous paraissait assez bien cette fois placé sur la tête de l’enfant. Nous aimions donc cet enfant. Nous l’aimions, non pas en vieux grognards de vaudevilles, non pas en faiseurs d’opposition systématique, non pas en rêveurs d’un temps qui n’est plus et dont nous ne voudrions pas nous-mêmes, mais nous l’aimions en artistes ou plutôt en curieux. Nous l’aimions comme on aime le héros jeune et beau d’une intrigue embrouillée qui a encore trois volumes à courir avant qu’on ne puisse la deviner ; nous l’aimions comme on aime Quentin Durward, par exemple, quand il arrive aux premiers chapitres du roman de Walter Scott. Le jeune Ecossais vient chercher fortune en France. Il est jeune et beau et bien fait, plein d’avenir ; affamé comme un homme qui sera amoureux dans vingt-quatre heures, mais qui ne l’est pas encore. On aime le jeune archer dès qu’on le voit ; on assiste à son repas et on se plaît à le voir manger, autant que le roi Louis XI pour le moins. Que diriez-vous après les premiers chapitres, quand le jeune Quentin vient de couper la corde à laquelle un malheureux est suspendu, quand le bourreau lui-même, le compère expéditif du roi Louis, prépare déjà la corde pour Quentin ; que diriez-vous si l’auteur faisait pendre Quentin à un arbre ? Adieu Quentin, mon beau jeune homme ! L’ignoble corde enserre son cou si ferme et si blanc, il s’allonge horriblement, il meurt, et sa main défaillante laisse échapper le faucon qu’elle portait ! Vous rejetteriez le livre de dépit, et vous diriez que Walter Scott a méchamment assassiné le plus intéressant de ses jeunes héros.

Eh bien ! voilà comment nous aimions Napoléon II ; nous l’aimions comme un aventurier né dans notre siècle, comme notre frère de lait à nous, hommes de 1804 ! — comme l’enfant qui avait sucé le peu de lait qui restait à notre nourrice. — Nous l’aimions, parce qu’il était destiné à être un officier de fortune comme nous, chacun dans son genre, enfans d’une révolution, élevés dans une révolution, grandis et probablement destinés à mourir dans une révolution. Nous l’aimions comme fils de son père, non pas de son père empereur, mais de son père plus qu’empereur ; de son père dieu tombé et plus dieu que jamais. Nous l’aimions, cet enfant dont le portrait a fait couler les pleurs de Bonaparte, comme le seul débris du plus étonnant génie qui ait ébranlé et bouleversé le monde. — Puis toujours et surtout, tant la nature humaine est égoïste et curieuse ! nous l’aimions comme le héros d’un beau roman à venir.

Et quel héros ! quel bel aventurier ! — Commençons notre roman s’il vous plaît. Le jeune homme un beau soir s’échappe des mains de M. de Metternich. Le vieux gentilhomme, en se levant, demande à son valet de chambre : —Où est mon aiglon ? — Et le valet, en tremblant, lui raconte que l’aiglon est un aigle tout-à-fait et qu’il a pris sa volée, — et il a retrouvé la serre et les ongles de son père, monseigneur ! — Car voyez la fatalité ! jusqu’au valet de chambre de M. de Metternich, qui sait son Béranger par cœur !

Ce sera un triste moment à passer pour M. de Metternich. Il en écrira à M. de Talleyrand, qui n’écrira rien à personne, et qui savait la fuite du jeune homme vingt-quatre heures avant le duc de Reischtadt lui-même ! Voilà donc mon prince en campagne, où ira-t-il ? — Il met le nez au vent ! Et quand le vent est doux et chaud, il dira à coup sûr : — C’est la France l Et il ira tout droit son chemin comme l’Empereur. Oh ! le beau voyage ! Voilà mon Allemand qui redevient Français. En avant donc ! A chaque pas qu’il fait, il écoute pour voir si le monde ne tremble pas. Le monde ne tremble pas. Le monde n’est ni plus ni moins agité. — Cela est extraordinaire, se dit-il ! — Mais comme il est bon prince, il se console. Béranger se sera trompé cette fois, voilà tout !

Il va toujours. Il oublie tout ce qu’on lui a fait apprendre, il apprend tout ce qu’on lui a fait oublier. Il fait son histoire. Il fait l’histoire de France, quelle histoire se fait-il ? Une histoire de soldats et de héros, une histoire au son du tambour, au bruit des trompettes, à l’harmonie des clairons, au voltige des drapeaux ; un éternel bruit de fanfares ! Il ouvre l’oreille. Point de fanfare ; à la place du clairon, du tambour et des cris de guerre, il entend mugir des troupeaux ! — Il faut que la France soit bien loin, puisqu’il n’entend pas la France ! la France de son père, la France de Napoléon !

Il va toujours.

Cherche-la, la France de ton père, enfant ! Cherche-la, la France guerrière, la France éclatante, la France du midi et du nord, la France d’Italie et de Moscou ; cherche-la ! Elle a duré moins que ton père ; elle s’est affaissée plus vite que ton père, elle a poussé en mourant un moins grand cri que ton père quand il est mort. Cherche-la ! cherche la France de l’Empire ! À peine ton père a-t-il tourné le dos, que délivrée de ce regard de démon, ce regard qui la maintenait, elle a rejeté ses armes bien loin d’elle. Puis elle a pris un bréviaire, et elle s’est mise à prier en mauvais latin, le seul latin qu’elle pût comprendre. Depuis ce temps, la France n’a plus fait de bruit qu’une seule fois, au mois de juillet, un grand bruit de pavés, et c’est là tout. — Cependant le jeune Napoléon marche toujours.

En même temps dans la vieille Edimbourg, hors du château où Jenny Deans entra si résolue et si timide, par le fossé bourbeux qui sépare la Dette du reste de la ville, un jeune homme, l’autre héros de notre roman, s’échappe aussi des mains de son gouverneur. Le matin, il a dit adieu à sa sœur, il a posé ses lèvres sur la main de sa noble mère, il a salué l’imbécille vieillard qui les a réduits tous à habiter un lieu d’asile comme de jeunes dissipateurs ; il s’est agenouillé sur le seuil où dort sa tante, sa tante si bonne et d’un si tendre cœur pour lui enfant, et qui lui paraît terrible, à lui enfant, à force de malheurs. Il quitte toute sa triste famille. Il saute à pieds joints sur toute cette race de saint Louis, entassée là en monceaux sans gloire et sans renom, et sans pitié, hélas ! Le voilà dehors ! En avant, toi aussi, jeune homme ! En avant, jeune homme, échappé, toi aussi, à l’aristocratie de tes gardiens ; aristocratie plus enracinée encore que celle de M. de Metternich, qui pourtant est un noble plébéien. En avant ! Le voilà qui s’en va hors du siècle de Louis XIV, hors du règne de Louis XV, hors de tout cet espace de royauté absolue et impossible, qui finit à 89, et qu’on lui a fait sans doute parcourir avec tant de soin et d’éloges ! En avant donc, mes jeunes compagnons, et bon voyage à tous les deux !

Oui, à tous les deux bon voyage, jeunes gens ! oui, à tous les deux bon voyage ! Nous vous saluons nous autres tous les deux, vous nos frères ! vous dont nous avons célébré la naissance ; toi, roi de Rome, dont nous avons bégayé les hommages pour faire, comme nos pères, les plats flatteurs, et qui ne t’avons pas oublié comme nos pères ont oublié le tien ! toi, Bordeaux, joli et charmant enfant, à qui nous ne ferons pas payer les fautes de ta nourrice. Enfans ! enfans ! sovez émancipés, il est temps, de vos indignes tuteurs. Enfans ! fils de rois tout-puissans, ne pensez plus au trône de vos pères qui ne peut plus revenir. Astres gémaux ! l’un est allé attendre l’autre en exil, qui ne s’est pas fait attendre long-temps. Donc, puisque vous n’êtes pas les rois de ce monde, donc puisque vous venez nous demander à nous, non pas le manteau royal ; mais une toge virile, une simple toge de laine blanche, sans même le lambeau de pourpre patricienne ; enfans ! enfans ! soyez les bien-venus parmi nous, poètes ! Soyez les bien-venus parmi nous, jeunes gens, qui n’avons pour vous ni peur, ni haine, ni colère ; venez au milieu de nous, rois d’un, jour comme tous les rois de ce monde dont vous êtes les égaux ! Et nous voilà, nous autres, à leur tendre les bras à tous deux ! Nous voilà sur la grande route à les voir passer ces deux infortunes adultes ! ces deux têtes faites pour de si grandes couronnes, et qu’ils n’auront même pas la peine de découvrir à leur retour ; car ils ne sont plus assez grands ni l’un ni l’autre même pour avoir le droit de saluer le peuple aujourd’hui !

Vous voyez quel beau roman c’était là ! Quels héros ! quels grands noms ! quelles infortunes ! Et quel variété de noms, de héros, de fortune ! L’Empereur d’hier et le vieux roi de l’ancienne monarchie, représentés chacun par un enfant exilé ! L’enfant-peuple, roi par ce peuple, détrôné ! L’enfant de la grâce de dieu, détrôné ! Jeunes gens privés d’avenir, de droits politiques, de mariage, de patrie, de tout ce qui fait le citoyen ! échos vieillis qu’on n’interroge plus ! dieux tombés qu’on n’invoque pins ! si jeunes et si pleins de souvenirs ! débris de quinze à dix-huit ans. ruines toutes jeunes, toutes roses, sur lesquelles le rasoir du barbier n’a pas encore passé ! L’un, IIe du nom, aussi décrépit que l’autre qui était le cinquantième de sa race ! Les deux principes souverains, le Peuple et Dieu, à quinze ans, allaient à pied sur la grande route, hâlés par ! e soleil, priant le paysan qui passe de les laisser monter un instant dans sa charrette, car ils sont fatigués ; la route est longue, et ils craignent de n’avoir pas assez d’argent le soir pour avoir un gîte et du pain ! Oh ! les beaux jeunes gens ! les intéressans voyageurs ! le poétique voyage ! Ne me parlez pas dans vos romans de filles séduites et enlevées, de jeunes gens ruinés et perdus par la passion, de brigands ; d’assassins, ou bien encore de Cosaques et d’invasion ! Toutes les scènes que vous inventerez, joie ou tristesse, jeune âge ou vieillesse, mariage ou séduction, toutes les imaginations du monde, Sterne, j’ai dit Sterne ! Richardson, j’ai dit Richardson ! Cervantes, Rabelais, Jean-Jacques Rousseau ou Lesage ; j’ai dit Cervantes, Rabelais, Jean-Jacques Rousseau et Lesage ! n’ont rien trouvé, rien inventé, et ne pouvaient rien inventer, rien trouver en effet qui vaille le double voyage de mes deux contemporains.

Pendant que Napoléon rêve gloire et conquêtes, et bondit comme un jeune cheval, Henri plus triste, car il est plus enfant, Henri plus ennuyé, car il a été élevé plus saintement, Henri pense à la France aussi et prête l’oreille. — C’est la France ! — Il croit entendre de loin le bruit des cloches, le son des cantiques, le noble cor qui retentit dans le bois, appelant à la noble chasse : il se figure des palais et des serfs, des gentilshommes maîtres souverains dans leurs domaines, toute la vieille France, la France à lui depuis qu’elle est la France, son royaume à lui, son royaume dévot, soumis, serf et riche, florissant sous la bannière blanche ; le lys de sa famille dominant de toute sa hauteur le laurier et le chêne, et les vieux arbres. Henri élevé par les prêtres, Henri élevé dans le Télémaque, cette éducation libérale sous Louis XIV, et si en retard aujourd’hui ! Prête bien l’oreille, Henri ; prête bien l’oreille, Napoléon ! Ecoutez là-bas du côté de France. Vous n’entendrez rien venir de là, messeigneurs, ou bien, si vous entendez venir quelque bruit, ce n’est pas la trompeté guerrière, ce n’est pas le clairon frémissant, ce n’est pas le cheval qui hennit, comme aussi ce n’est pas la cloche sainte, ce n’est pas le cor féodal, ce n’est rien de ce que tu crois entendre, Henri, ce n’est rien de ce que tu crois, Bonaparte ; c’est l’émeute qui lève la tête, l’émeute hideuse, mal peignée et aux crins mal faits ; c’est la révolte à main, armée ; ce sont les luttes des partis qui se tiraillent. — Bonaparte ne savait pas ce que c’était qu’un parti, Bonaparte ! Ton grand-père à toi, Henri, aurait pu te le dire, s’il l’avait voulu ; mais il aurait rougi de te l’avouer, l’inflexible vieillard ! Il n’y a eu que Louis XIV mourant, dans toute la maison de Bourbon, qui ait donné une leçon de sagesse à son fils.

Ne trouvez-vous pas déjà que notre roman se poétise ? Ne trouvez-vous pas que c’est en effet un étonnement digne de remarque que l’étonnement de ces deux jeunes princes qui arrivent en France et qui y cherchent deux choses qui, au premier abord, doivent y être nécessairement, l’une ou l’autre ? celui-ci l’Empire, la gloire, les armes, que sais-je ? celui-là, le trône légitime, la religion catholique, le passé, que sais-je ? Or ni l’un ni l’autre, l’un dans cette France qu’a faite son père, l’autre dans cette France qu’a refaite son grand-père ; ni l’un, ni l’autre, dis-je, ne trouvent ce qu’ils viennent y chercher. Désespoir !

— Mais enfin qu’y a-t-il donc dans cette France, diront-ils ? Qu’avez-vous fait de la gloire de mon père, du despotisme de mon père ? dira Bonaparte. — Qu’avez-vous fait de la croyance et du despotisme de mes pères ? dira Bordeaux. Alors un vieux soldat viendra qui dira : — Tout cela est perdu, sire ! — Un jeune prêtre viendra qui dira : — On ne croit plus à rien, votre Majesté ! — Le vieux soldat se fera garde-chasse dans les forêts de Louis-Philippe ; le jeune prêtre ira se marier à l’autel qu’il a desservi, et tout sera dit pour les deux voyageurs.

Vous les plaignez peut-être ; moi, je ne les plains pas. Laissez- leur faire leur éducation tout seuls. Il faudra que cette éducation soit rude pour être à la hauteur de leurs besoins. Si je plains quelqu’un en ceci, c’est la France qui n’a rien gardé ni de cette gloire, ni de cette croyance, qui ne peut pas représenter le moindre échantillon de son double passé, qui a autant oublié Bonaparte qu’elle a oublié Charles X. Soyez donc protecteur de la confédération du Rhin, ou faites-vous sacrer à Reims après cela !

Bonaparte ! et vous me demandez où en est la poésie en France, monsieur ! et vous me demandez où en sont nos poètes ! Croyez-vous donc que les poètes poussent aussi vite que les peupliers de nos campagnes ? Encore faut-il vingt ans aux peupliers pour grandir et pour faire entendre dans l’air leur poétique frissonnement. Bonaparte ! mais songez donc à cela : quand l’Empire français était encore tout chaud, quand les rois de l’Europe étaient encore tout pâles, pâles de leur défaite et pâles de leur victoire ; quand Sainte-Hélène, le petit rocher, était encore si inconnu aux navigateurs, qu’il fallait souvent le chercher tout un jour pour l’apercevoir dans la vaste mer, ce point si lumineux dans l’histoire ; songez à cela, vous dis-je, à Bonaparte mort, à lui-même ! Peu s’en est fallu que la poésie ne lui manquât. J’entends la poésie telle que nous l’avons chez nous, la poésie nationale, comme on dit, pour ne pas dire la poésie médiocre ; la monnaie courante poétique en un mot, celle qui se dépense au jour le jour, et à laquelle il ne faut pas regarder de trop près, puisque, à tout prendre, la poésie de notre temps et depuis bien long-temps est descendue au rang de ces prostituées encore jolies et toujours complaisantes, qui donnent bien tout ce qu’elles ont, mais qui en fin de compte ne peuvent jamais donner que ce qu’elles ont.

Eh bien ! la poésie de la restauration a été long-temps à hésiter avant de donner même ce qu’elle avait au tombeau de Bonaparte. Bonaparte mort, le monde restait muet ; c’était une nouvelle hurlée dans les rues de Paris par le crieur public, et rien de plus. On se soumettait à attendre encore cent ans au moins avant que ce fût là une gloire consacrée. On appliquait à Bonaparte une règle d’Aristote, écrite sous le règne de Philippe de Macédoine. Les imbécilles ! il fallut chez nous, pour que Bonaparte fût reconnu un sujet d’ode assez beau, un sujet aussi beau qu’Auguste vainqueur des Parthes, dans Horace ; il fallut que, loin de la France, en Angleterre, dans la patrie de Wellington, un poète, un aristocrate, un dandy, se rencontrât qui jugeât Bonaparte digne de son génie. Lord Byron ! ce fat sublime, ce railleur si désespéré et si désespérant, cet orgueilleux si naïf et si admirable ; cette haute et dédaigneuse passion, qui s’exprime par de si terribles éclats, lord Byron jeta une ode à la croix de la légion-d’honneur. L’ode est belle : elle est touchante ; elle a tout le charme de ces hommages involontaires qui font tant de plaisir aux ruines. L’ode fît le tour du monde : elle rendit la poésie à Bonaparte. La mort de Bonaparte, favorisée par l’opposition politique, se mit à faire quelque bruit en France : elle eut un retentissement jusque dans l’Institut, on s’en aperçut même au Théâtre-Français. Cela fut bien heureux pour le héros, n’est-ce pas ? Puis le sujet donné et accepté, on eût dit d’un sujet grec ou romain, tant nos poètes s’en occupèrent. Ce fut un déluge de vers. Lord Byron avait levé l’écluse. Dans ce déluge de vers, il y en eut quelques-uns de fort beaux. Lamartine, Victor Hugo et Béranger n’invoquèrent pas en vain ce grand nom dans la tombe. L’enthousiasme public et surtout l’esprit d’opposition firent le reste ; et voilà comment, grâces au signal donné par lord Byron, la mort de Bonaparte n’a pas été aussi inaperçue parmi nous et par notre poésie, que l’a été celle de son fils.

Son fils mort (et ceci est la grande occasion qui se présente à moi pour vous parler poésie), Bonaparte II expiré sans qu’on sache pourquoi, j’ai presque dit sans qu’on sache de quel droit il est mort, je me suis mis à me demander d’abord pour moi, et ensuite pour vous : — Qu’allons-nous faire de cette grande mort ? Quels adieux adresser à cet écho qui s’éteint ? que ferait lord Byron qui a versé tant de larmes sur la mort de son propre enfant, s’il apprenait que le fils de Bonaparte est mort ? quel signal donnerait-il aux hymnes funèbres et au deuil poétique ? Toutes questions que je me suis faites en me promenant à l’ombre, au bord de ruisseaux limpides et à travers de vastes prairies qui sentent le lait. — Et voilà comment par mille détours j’arrive lentement, mais enfin j’arrive à votre question : Où en est la poésie en France, et les poètes où en sont-ils ?

Les poètes chez nous sont en petit nombre comme dans tous les pays où il y a des poètes. Aux trois poètes que j’ai nommés, ajoutez le plus grand de tous peut-être, M. de Chateaubriand, et vous aurez tout notre Parnasse. Le nombre neuf au Parnasse est une forfanterie de l’antiquité ; trois poètes, c’est beaucoup dire. Il y en a qui diront, — c’est trop de bonheur !

Poètes ! la révolution de juillet les surprend tout-à-coup comme l’orage qui tombe. — Ils restent ébahis, regardent en l’air et sans rien voir ! D’où vient la grêle ?

Aussi tous les trois ils ont succombé à la tâche. Victor Hugo, à peine descendu des tours de Notre-Dame, qu’il a indiquées sans le vouloir à de pauvres conspirateurs ; Victor, tout ébloui de la hauteur d’où il est descendu, a voulu chanter la révolution de juillet. M. d’Argout l’a fait entrer dans son programme de 1831, et lui a donné la meilleure place, le Panthéon, ma foi ! rien que cela. Le poète devait faire l’ode funèbre pour les morts de juillet. Au premier abord, il a trouvé cela grand et beau. Les morts de juillet ! le Panthéon ! le peuple de juillet qui écoute ! Alors le poète s’est mis à l’œuvre ; il n’avait guères que vingt-quatre heures pour son ode, position bien favorable à son génie. Il a manqué complètement son ode ; il a fait les plus mauvais vers qu’il ait faits de sa vie, lui qui, à force de belles choses, a tant le droit d’en faire de mauvaises ! Victor Hugo a manqué à la révolution de juillet, et cela devait être, et je l’en félicite, moi, de tout mon cœur, car la vraie poésie est toujours en avant des révolutions, comme Milton est près de Cromwell ; car la poésie est peu jalouse de chanter les révolutions qu’elle n’a pas faites ; car si jamais poésie fut étrangère à une révolution, c’est notre poésie à notre révolution. Honneur donc à Victor Hugo qui n’a pas su être poète où il ne pouvait pas être poète ! Ne voyez-vous pas qu’il devait être en effet écrasé par cette cérémonie funèbre sans tristesse, par cette fête sans enthousiasme, par ce Panthéon sans caractère, sans vertu et sans croyance, dont la mauvaise inscription de plâtre, vingt fois refaite et vingt fois effacée, ne pouvait avoir aucun crédit, ni sur la terre, ni dans le ciel ?

À présent Victor Hugo, qui a échoué à la révolution de juillet, se hasardera-t-il à célébrer la mort du dernier nom de Bonaparte ? Lui, qui a célébré la colonne de la place Vendôme en homme inspiré, s’arrêtera-t-il sur ce mince cercueil ? Je ne le crois pas à vrai dire ; ou bien si, comme on l’annonce, Victor Hugo ne résiste pas à la sainte envie de se mesurer avec l’enfant de Bonaparte, je parie que le poète succombera. Victor Hugo est comme tous les hommes de cœur de son temps, il est vaincu à force de déceptions ; il ne croit plus au monde réel, tant il l’a vu changer de fois, il n’a plus aucune des illusions de la force et de la puissance, tant il a compris que la force et la puissance sont choses misérables. L’homme qui naissait quand la république avait le râle, l’homme qui a vu passer le cercueil de Louis XVIII et le berceau du duc de Bordeaux, berceau fait avec les planches d’un cercueil, le poète qui est allé d’abîmes en abîmes, et qui s’est pu convaincre que de toutes les vanités, la plus grande des vanités, c’était encore, à tout prendre, la faveur populaire ; l’homme qui a vu le hasard mettre sur la même ligne Wellington et Bonaparte, et qui a reculé d’effroi devant cet atroce bonheur de Wellington ! l’homme qui a compris que la poésie n’était pas de son temps, et qui a sagement rejeté cette poésie dans les vieux temps, pour avoir le droit d’être poète ; celui-là, dis-je, ne sera pas tenté, quoi que lui dise la gloire, de se hasarder à ce grand nom de Bonaparte sous lequel succombe un enfant ! Non pas certes ! Le sujet est trop ingrat, la victime est trop bien morte ! L’âme des peuples est trop tremblante, le monde est haletant dans l’attente de trop grandes révolutions, pour que le poète veuille perdre sa parole, c’est-à-dire son âme, à célébrer le second trépas de Napoléon ; ou bien s’il se hasarde, comme on le dit, malheur à lui, car il ne trouvera pas d’écho. Dans tous les cas, que Victor Hugo garde le silence ou qu’il parle, tenez-vous pour assuré que c’est un grand poète perdu pour la poésie lyrique et pour long-temps, lui qui avait compris la poésie lyrique avec tant d’audace, tant d’amour, tant de passions, tant de néologisme, tant de bonheur !

Or vous avez remarqué sans doute un des caractères lyriques de Victor Hugo, c’est qu’il est le plus infatigable et le plus rapide de nos poètes. À lui, montrez un sujet, offrez un héros, faites-lui voir bien au loin une idée, l’idée et le héros, le sujet, tout cela est à lui. Il va, il va, il va, tant qu’il peut aller. Aussi toujours est-il le premier sur la brèche ; le premier, haletant quelquefois, mais toujours noble et beau. Voilà pourquoi ne voyant rien venir de Victor Hugo, après trois jours d’attente, j’ai pensé qu’il gardait le silence. J’ai pensé que s’il avait eu à parler du duc de Reischtadt, s’il avait voulu donner un digne pendant à son ode sur la naissance du duc de Bordeaux, Victor Hugo aurait déjà écrit son ode. Mais hélas ! il est bien loin de l’ode. Il est retombé à la tragédie, lui qui s’était élevé jusqu’au roman, et quel roman encore : Notre-Dame de Paris !

Rayez donc celui-là de la liste des lyriques pour dix ans au moins. Attendez pour qu’il se remette en route, qu’il puisse voir quelque chose dans l’avenir. Victor Hugo est le poète de l’avenir. Il faut, pour qu’il se mette en marche, qu’il puisse voir quelque clarté venir de là-bas ! Il n’est pas homme à se mettre en route dans les ténèbres, il veut savoir avant tout où il va ! Il ne peut donc se mettre en marche aujourd’hui. Aujourd’hui quel homme du monde, même M. de Talleyrand, pourrait dire où nous allons ?

Tout au rebours le grand poète chrétien, Lamartine. Celui-ci, plein de foi et d’amour, se plait de préférence dans les cieux bien noirs. Il a, pour se guider, la foi et l’amour, ces deux anges de la poésie lyrique. Il aime et il croit ! Aussi va-t-il en avant sans s’inquiéter des débris d’autel et de trône qu’il rencontre sur son passage. Quelque chose lui dit dans son âme et dans son cœur que ces débris qu’il aime en poète pourront se relever un jour. Lamartine à chanté Bonaparte, il est vrai, mais il l’a chanté en élève de lord Byron, il l’a chanté pour obéir à ce thème que lui donnait le poète anglais, et que commandait la France guerrière, la France vaincue, la France respectable. Aujourd’hui le poète a trop de chagrins pour s’occuper d’autres malheurs que de ses propres malheurs. Voyez ce que la révolution de juillet a fait en son âme ! Elle l’a désolée dans sa double croyance ! Elle l’a privé de toute espèce d’enchantement ! Elle lui a gâté sa maison des champs, sa jeune famille, sa femme, son chien fidèle, sa vigne qu’il a plantée ; elle a tout refusé à ce noble poète, la révolution de juillet, tout refusé jusqu’à cette chose que donne la société aide-toi, le ciel t’aidera, je veux dire une place à la chambre des députés. Lamartine qui n’a pas pu être député quand il nous a fait l’honneur de le vouloir, grand Dieu ! Alors le mécompte l’a pris, lui aussi, comme s’il était un homme de juillet ou de la Bastille. Alors son dégoût s’est manifesté comme celui de Chateaubriand et de Byron s’est manifesté, par l’amour des voyages. Singulière agitation du cœur qui les pousse tous au-delà des mers à leurs premiers chagrins, ces favoris de la Muse ! Ils vont au loin, choisissant les pays déserts et malheureux, laissant de côté la molle Italie pour les sables du désert, les marbres de Venise pour les ruines de la Grèce, l’Arioste ou le Tasse, ou Dante encore, le poète des guerres civiles, le poète à la mode, pour Homère ou mieux encore pour la Bible, cette vieille et sainte poésie tombée de si haut et aussi durable que le soleil. Malheur aux révolutions qui dégoûtent le poète et qui le chassent de sa maison ! Malheur aux discordes civiles qui font du Dante un déserteur de grand chemin, qui jettent M. de Chateaubriand dans les forêts de l’Amérique et M. de Lamartine sur les rives du Jourdain, à ces rives du Jourdain où ceux qui portent une lyre la déposent aux saules du rivage et pleurent en se souvenant des malheurs de Sion !

Ainsi M. de Lamartine est parti, nous faisant ses adieux, à nous tous, qui l’aimons comme le père de toute poésie moderne. Adieu, poète ! Il ne s’est pas trouvé d’Horace chez nous, pour dire adieu au vaisseau de Virgile ! La poésie a manqué, même à M. de Lamartine, lui qui ne lui a jamais manqué !

Hélas ! s’il était parti quelques jours plus tôt, il eût rencontré dans sa route un autre vaisseau de Virgile, venant de Rome et portant Walter Scott, étendu sur son lit de mort. Que la mer doit être triste à présent, en voyant se renouveler tous les tristes pèlerinages du temps des Stuart, pèlerinages de rois, pèlerinages de poètes ! Ceux-ci vont en exil ; celui-là retourne à Abbotsford, pour y mourir. Et puis les uns et les autres ont parlé de vers et de gloire ! Deux vains sons ! Il n’y a qu’une poésie qui aille à notre époque, cette époque qui a tant épuisé le Te Deum. Cette poésie, c’est le de Profundis ! Goëthe meurt en Allemagne, Walter Scott en Angleterre, Cuvier en France, Napoléon II en Autriche ; en même temps les peuples meurent en masse chez eux, ils meurent en silence et sans se plaindre, comme s’ils étaient de grands hommes ! Et vous me demandez où en est la poésie chez nous ! où en sont les poètes ! Et moi je m’amuse à vous répondre ; car cela plaît de parler, même à un tombeau vide, quand on aimait le mort que l’on croit enterré là !

Reste à l’enfant de Bonaparte pour le chanter le chantre lui-même de Bonaparte et de Lisette, celui qui a fait son bien de Lisette et de Bonaparte, et qui en a également abusé. Je veux parler de Bélanger. Pour parler de Bélanger comme je voudrais, je n’ose guère, moi qui ose beaucoup cependant, parce que je suis persuadé que la meilleure façon d’être vrai, c’est de dire tout ce qu’on pense ; cependant il est certaines gloires pour lesquelles l’admiration est chose convenue et dont l’admiration est le point de départ. Béranger, c’est comme M. de Lafayette, on n’y touche point sans que la main se dessèche. Or, je tiens à ma main droite comme le bûcheron tient à sa cognée ; cependant je hasarde un doigt, pour vous plaire. Vous voyez que je suis complaisant.

Comme je vous disais, enfant ou jeune homme, au collège même où nous admirions Parny et Florian, je n’ai jamais beaucoup admiré les chansons de Béranger. Cela m’a toujours paru d’une gaîté et d’une tristesse affectées. Cela n’était pour moi ni une chanson ni une ode ; cela ne ressemblait ni à Collé ni à mon maître Horace. J’aimais peu cette gloire qui revenait sans cesse comme un refrain à boire ; j’aimais peu ces vieux défis de chansonnier que le poète élevait contre le ciel le verre à la main, comme cela se faisait du temps de M. Panard ; j’aimais peu ces sarcasmes sanglans, préparés pour venir après un banquet ; j’aimais peu cette politique entre la poire et le fromage ; j’avais en horreur ces vieux fanfarons de vaudevilles, et je ne savais pas comment on pouvait s’amuser avec ces jésuites que le poète faisait horribles, ces hommes de cour qu’il faisait hideux, ces grandes dames dévotes et dissolues ; je ne concevais pas que ce fût là de l’orgie, une orgie française ; que ce fût là une chanson de table. Cela ressemblait trop à la chanson de prison et de place publique, deux chansons que j’ai dans une égale horreur ; et puis, s’il faut tout vous avouer, il y avait à côté de Béranger un chansonnier qui lui a fait un grand tort dans mon esprit et dans celui de beaucoup de gens de goût qui ne se nomment pas, parce qu’ils n’osent pas encore. Ce chansonnier, c’était Désaugiers. Celui-ci, monsieur, était un joyeux poète, vif, alerte, animé, toujours à demi ivre, qui comprenait bien deux choses que nous ne comprenons plus, nous autres malheureux, le vin et les femmes ! Celui-là était un écrivain coloré, animé, sans colère et sans fiel, insouciant de l’heure à venir, jouissant de l’heure présente, jetant sa chanson au vent comme elle lui venait, et ne la limant pas comme on lime un poème épique ; celui-là était un chanteur qui n’a jamais fait pleurer personne. Bon Désaugiers ! il est mort en riant au milieu des plus atroces douleurs ! il est mort sans amis, parce qu’il n’avait jamais eu d’ennemis. Buvez à sa santé, s’il vous plaît, à votre première nuit de Noël cet hiver !

Si cette page-là avait été écrite sous la restauration, elle aurait soulevé bien des clameurs ; la restauration, temps heureux pour la littérature, le temps des haines littéraires ! Aujourd’hui il n’est personne qui ne convienne avec moi que Béranger a trop parlé de l’Empereur, qu’il s’est trop servi de notre vanité nationale, qu’il abuse de Waterloo, cette noble défaite dont la blessure a saigné si long-temps, et sur laquelle on a appliqué tant de flatteries ; sauf à moi à convenir ensuite que, pour un homme qui écrivait au hasard, qui ne savait rien de l’antiquité, qui s’était trouvé poète glorieusement, poète à l’aspect des malheurs de sa nation ; pour un homme si admiré et populaire autant que Bonaparte, Béranger est en effet un homme étonnant, en effet un poète, en effet un bon citoyen. Voilà tout ce ce que je puis dire. Quant à ce qu’il a fait, ce qu’il a fait restera, je ne dis pas comme ode ou comme chanson, mais comme expression des vœux, des désirs, de l’ambition, des répugnances et des voluptés d’une époque inouïe dans l’histoire, et qu’il sera bien difficile d’exprimer clairement plus tard même par les cantiques des jésuites et par les chansons de Béranger.

Béranger, comme tous les poètes ses frères, a fait volte-face devant la révolution de juillet. Il lui a tourné le dos, poétiquement parlant ; il n’a pas osé lui adresser la parole une seule fois, à cette fille perdue qu’il avait couvée le premier. Soit qu’il ait été intimidé devant son ouvrage, soit qu’il ait été désolé d’avoir produit ce que lui et les siens regardent comme une monstruosité ; soit qu’il ait été mécontent du peu de reconnaissance de la fille pour le père, Béranger n’a rien dit à cet enfant de son génie. Il l’a laissé grandir sans un conseil, s’égarer sans une réprimande, il la laissera se perdre sans lui dire : Voilà ton chemin ! Béranger, qui, autrefois dans son beau temps d’opposition, était à l’affût des moindres mouvemens glorieux ou spasmodiques de la nation française, a laissé passer les plus belles occasions de poésie depuis juillet. Il a laissé passer les trois jours, le chien du Louvre, Varsovie même, la Pologne sanglante, Benjamin Constant mort, lui le chantre du général Foy et de Manuel, lui le chantre de la Grèce et le vengeur de Parga ! Il a laissé passer tout cela sans un couplet, sans un refrain, avec un dédain cruel ; il a manqué à son parti ; la république s’est fait égorger dans la rue des Prouvaires : c’était un beau couplet à faire, Béranger n’a rien dit sur tout cela. Où est-il ? Que fait-il ? Est-il mort ? Voici que le peuple oublie ses chansons déjà, car les passions de ces chansons sont déjà bien vieillies. A présent Béranger sera-t-il reconnaissant jusqu’au bout à l’Empereur, se souviendra-t-il que cet Empereur l’a fait populaire, lui Béranger ? Laissera-t-il la tombe de Napoléon II sans y jeter quelques fleurs ? Voilà toute la question ! Et si elle n’est pas très importante, cette question, du moins est-elle faite pour exercer la sagacité des critiques ; car, enfin, ceci est une question de vie ou de mort pour Béranger. Qu’il y prenne garde ! la révolution de juillet a porté un grand coup à ses chansons. La moitié de ses chansons étaient soutenues par une haine mortelle contre la maison de Bourbon ; haine féroce, haine de poète, haine superbe tant qu’elle n’a pas été triomphante, haine honorable tant qu’elle a été exposée au réquisitoire et à la prison ; mais aujourd’hui haine morte ou qui plus est, haine triomphante, haine sans but, haine dont personne ne veut plus, pas même ceux qui se battent en Vendée ; haine d’esprits bornés et d’hommes médiocres, qui conservent du fiel dans leur cœur, comme d’autres nourrissent des chevaux dans leur écurie, par vanité : seulement ce fiel contre la maison de Bourbon est moins cher à nourrir.

D’autre part, si une moitié des chansons de Béranger vivait de haine pour Louis XVIII ou pour Charles X, gens peu aimables, il faut le dire, toutes les fois qu’ils ne voulaient pas être aimables ; toujours faut-il, d’autre part, avouer aussi que la grande moitié de ces chansons vivait d’amour pour Bonaparte. Bonaparte est le héros de ces chansons. Il n’y a pas de vers qui aient été mieux gravés dans la mémoire du peuple que ceux-là ; de vers politiques j’entends, car, en fait de poésie pure, nous savons des gondoliers de Venise qui savent par cœur des chants entiers de la Jérusalem, et qui ne les oublieront de leur vie, tout au rebours des vers politiques. Le plus beau vers politique s’efface à la longue. À mesure que le héros meurt ou qu’il est chassé bien loin, à mesure que l’objet de haine ou d’amour s’en va loin du peuple, le vers politique s’en va aussi, et tout passe en même temps, l’Empire et la chanson de gloire, la Restauration et la chanson de haine, Napoléon et Béranger, Charles X et Béranger. Béranger est entraîné dans cette double chute ; entraîné par Charles X tout-à-fait, parce que les peuples, plus honorables et moins vindicatifs que les particuliers, ne détestent pas jusqu’à la troisième génération. Béranger était encore un peu soutenu par le fils de l’Empereur, car l’amour du peuple dure plus que sa haine, fort heureusement pour les grands hommes et pour les rois. À présent que Napoléon II est mort, la seconde moitié des chansons de Béranger n’a plus de point d’appui, plus d’écho dans l’avenir, c’est-à-dire, plus d’espérance, cet écho des passions politiques ; Béranger est mort tout-à-fait pour l’amour, comme il est mort tout-à-fait pour la haine. Voilà ce que je ne voulais pas dire d’abord, voilà ce que je dis tout-à-fait à présent, entraîné par la logique de mes pensées. La logique est plus rare que l’enthousiasme et plus entraînante mille fois, croyez-moi. [1]

Si donc Béranger ne parvient pas cette fois à faire émotion dans le peuple avec la mort du duc de Reischtadt ; s’il ne retrouve pas quelques paroles d’indignation pour sa mère, quelque admiration nouvelle pour son père, quelques raisons pour réchauffer le peuple de juillet comme on dit ; si Béranger laisse passer cette occasion superbe sans rien dire, il est mort comme poète. Enterrez le poète à côté du duc de Reischtadt ! Grand honneur !

Bien plus, vous verrez si dans la foule quelque adroit faiseur de pastiche ne fera pas une chanson à la Béranger, bien lamentable, en cinq couplets et en vers de dix syllabes, sur vin air de M. Wilhem ! La foule, qui s’y connaît très bien, criera encore : quelle merveille ! par habitude, et chantera peut-être les couplets, aussi par habitude, et parce qu’elle n’aura pas la peine d’apprendre un nouvel air ! Elle est si stupide, la foule, quand elle n’est pas la plus intelligente des créatures ! Le premier venu va lui faire du Béranger très bon, comme on lui faisait des empoisonneurs très formidables au mois de mars ! Elle applaudira le Béranger postiche à outrance, comme elle a éventré horriblement les empoisonneurs supposés. Stupide foule ! sublime foule ! Il n’y a pas quinze jours que le Constitutionnel, écho de la foule, s’indignait contre une chanson carliste de Béranger ; or, la chanson carliste n’était pas de Béranger, mais c’était tout-à-fait sa manière, son rhythme, son refrain, et le Constitutionnel s’y connaît aussi bien que la foule. Et. vous me demandez, monsieur, où en est la poésie en France, où en sont les poètes français aujourd’hui !

Elle en est là la poésie ! Le fils de Napoléon n’inspirera pas une ode, pas une chanson, pas un vers, je dis une bonne ode, une belle chanson, un beau vers ! La mort de cet enfant ne sera pas plus poétique que la révolution de juillet ne l’a été. D’où vous pourrez conclure que la poésie politique, c’est-à-dire l’ode, c’est-à-dire la plus belle expression de la poésie, son expression la plus solennelle et la plus antique, est morte chez nous ! Il y a des gens qui ne s’en affligeront pas. Cromwell détestait Butler !

Comme vous êtes très éloigné de nous et très étranger à ce mouvement en sens inverse, qui amène chez nous une révolution littéraire tous les huit jours, vous demanderez peut-être, vous questionneur : Pourquoi je n’ai pas placé l’auteur des Messéniennes, M. Casimir Delavigne, parmi les poètes du jour ?

Je vais vous le dire tout franchement, puisque je suis dans mon jour de franchise : c’est qu’en vérité il est difficile d’être moins poète que M. Casimir Delavigne ne l’a été depuis la révolution de juillet. L’histoire de M. Casimir Delavigne le poète est une des choses les plus curieuses qui se puissent voir, et sans la vie de Debureau, je l’aurais faite. Je ne parle pas de M. Casimir Delavigne sous la restauration. Sa vie a été laborieuse, mêlée de revers et de succès, semée de beaux vers, échos lointains et sans passion de la poésie de Racine, reflet affaibli, mais gracieux d’Athalie et d’Esther. Il a eu des chutes, il a eu de brillans succès. Il a fait de l’opposition, lui aussi, mais une opposition beaucoup plus molle et partant beaucoup moins populaire que celle de Béranger. Quand le drame moderne a donné, fougueux, barbare, je veux dire faisant du barbarisme, conduisant la passion jusque dans l’alcove, fût-ce dans une alcôve d’auberge, visant au spectacle et à l’effet, M. Casimir Delavigne, tout en regimbant, a suivi, autant qu’il a pu, le drame moderne. Il a poussé la complaisance jusqu’à mettre une procession de moines dans son Louis XI, jusque-là tout est bien. Ce n’était pas un poète novateur, mais c’était un écrivain correct et châtié ; il n’était pas très passionné. mais il écrivait rarement, ce qui se compense. D’ailleurs un n’avait pas encore entendu Louis XI, et il vivait sur Louis XI depuis neuf ans bien comptés.

Est venue la révolution de juillet, elle a perdu M. Casimir Delavigne complètement. Elle l’a traité en vaincu, lui vainqueur ! Mais aussi il faut dire qu’il est impossible à un homme d’esprit de plus abuser d’une révolution que ne l’a fait M. Casimir Delavigne. Au dernier des trois jours, M. Casimir Delavigne fait une cantate, vous croyez qu’il fait une cantate toute neuve pour cette révolution toute neuve, et surtout pour ce roi tout neuf ? Pas du tout, il copie sa cantate. Il fait mieux que de la copier, il la calque mot pour mot, vers pour vers, sur une autre cantate qu’il avait faite il y a huit ans, une cantate sur l’Italie, dont l’air était tout fait depuis huit ans, et dont le refrain était : Partons pour l’Italie ! Au lieu de partons pour l’Italie, il écrit : Courons à la Victoire ! Du reste, il laisse le rondo : En avant, marchons, etc. — Toute la cantate a dû être finie le même soir. On donna la cantate à Nourrit ; Nourrit, à force de la chanter sur tous les théâtres, a pensé y perdre la plus belle voix de l’opéra. Comme il faut à toute force une cantate nouvelle à un peuple en même temps qu’une cocarde nouvelle, le peuple de Paris a adopté, faute de mieux, la cantate de M. Casimir Delavigne, sans se douter que c’était une cantate calquée, copiée, toute faite, sur un air tout fait ! Si bien que la révolution de juillet, non-seulement n’a pas un monument qui lui soit propre, une pierre à elle, mais elle n’a pas la chose du monde la plus facile à avoir, elle n’a pas une chanson à elle ! Elle a une chanson de pièces et de morceaux, une contrefaçon bâtarde, une vieillerie à laquelle on se bouche les oreilles aujourd’hui après l’avoir chantée conjointement avec la Marseillaise ! Ce qui prouve, pour le dire en passant, qu’une révolution ne doit jamais être inquiète, ni pour les hommes qui la mènent, ni pour les chansons qui l’exaltent ; vieux ou nouveaux, copiés ou neufs, inspirés ou plagiaires, elle en trouvera toujours !

Je continue mon histoire. Encouragé par ce premier succès maladroit, et qui excite à présent une rumeur toutes les fois qu’on chante la Parisienne, M. Casimir Delavigne voulut ajouter une nouvelle feuille à son laurier. Il fit alors une ballade intitulée : Le Chien du Louvre. Cette fois, la ballade était toute neuve, faite tout exprès. Je ne saurais vous en dire un seul vers, moi qui retiens facilement tous les beaux vers. Ce dont je me souviens, c’est que c’était une méchante ballade sans intérêt et sans inspiration, après laquelle on ferma la grille du Louvre, on lâcha le chien du Louvre qui était attaché, et qu’on n’a plus revu depuis la ballade. C’était un caniche de goût et d’esprit, qui disait comme Virgile : Sylvœ sint consule dignœ !

Je crois aussi me rappeler que M. Casimir Delavigne, outre sa ballade, fit aussi une Messénienne sur les trois jours, c’était une mauvaise Messénienne si je m’en souviens, à moins que je ne confonde la Messénienne avec la Ballade ; quoi qu’il en soit, Ballade ou Messénienne, si la Ballade n’est pas la Messénienne, et si la Messénienne n’est pas la Ballade, ce que je puis affirmer, c’est que la Ballade valait la Messénienne et la Messénienne la Ballade ; rien de plus, rien de moins.

Mais ce dont je me souviens fort bien, c’est de la traduction en vers français du De profundis pour le bazar de la rue Saint-Honoré, dans lequel le chef de l’église française, monseigneur Jean-François Chatel, avait établi, moyennant 3 fr. d’entrée, un service funèbre pour l’âme de Kosciusko. M. Casimir Delavigne se servait de la Pologne comme il s’était servi de la révolution de juillet, aussi heureusement. Mais cette fois, à cette triste poésie, M. Casimir Delavigne ajoutait une haute inconvenance. Il protégeait de son nom et de son vers, quel qu’il fût, car enfin il pouvait être bon, monseigneur Chatel, ce Luther bâtard, ce Calvin de boutique, vicaire révolté qui profite d’une révolution pour désobéir à son archevêque, dont le palais est en ruines, et pour se faire appeler monseigneur par quelques idiots qui trouvent fort beau de dire Dominus vobiscum en français. — Et vous me demandez où en est la poésie en France ! Voilà un poète français qui fait des vers pour un schismatique de carrefour ! Et ce schismatique qui les chante dans une boutique ! Et les mystères qu’on profane en plein jour, et la sainte messe violée, et l’hymne des morts, cette belle prose de l’église souffrante, rabaissée à la hauteur d’une poésie de révolution ! Voilà où en est la poésie ! Voilà où en est la croyance ! Voilà où en sont les poètes aujourd’hui !

Peu importe donc que M. Casimir Delavigne fasse des vers ou n’en fasse pas pour le duc de Reischtadt ; à dire vrai, je ne crois pas qu’il en fasse. L’enfant mort doit être consolé, s’il a lu la Parisienne, le chien du Louvre, la Messénienne et le De profondis de Kosciusko.

Quant à M. de Chateaubriand, vous avez entendu dire qu’il avait été en prison, qu’on avait mis la main sur lui, le grand poète, puis qu’on l’avait relâché comme on l’avait arrêté, sans lui demander pardon à genoux ; puis qu’il allait partir, lui aussi, comme Lamartine est parti, quand il aura trouvé assez d’argent pour mettre bien dans les règles son passeport !

Soyez tranquilles, un de ces jours nous aurons quelque belle phrase de M. de Chateaubriand sur le fils de l’Empereur. M. de Chateaubriant a trop occupé le père, pour ne pas s’occuper du fils. D’ailleurs comment celui qui s’occupe du duc de Bordeaux ne s’occuperait-il pas du duc de Reischtadt ? Comment cela peut-il échapper aux vues les plus courtes: savoir que ces deux enfans étaient unis l’un l’autre par un lien secret insaisissable, plus fort encore que celui qui unissait Rita-Christina, ces deux enfans morts à vingt-quatre heures de distance ? Reischtadt ! Bordeaux ! deux infortunes pareilles, deux destinées identiques, deux malheurs qui se soutenaient l’un l’autre ! Napoléon rendait sinon possible, du moins vraisemblable Henri de Béarn. Ils étaient l’ombre l’un de l’autre, l’un prouvait l’autre ; à présent que le premier est mort, Henri a perdu son ombre, Henri est incomplet, Henri est perdu parce que l’autre est perdu. Quelle destinée ! Qui eût dit à Charles X que l’enfant de l’Élysée-Bourbon devait un jour porter le deuil de l’enfant de Schœnbrun ? O pitié !

La poésie n’est plus dans les poètes, la poésie est dans les faits ; elle a passé des chansons dans l’histoire, du vers dans la prose, du récit dans l’action. Ce sont les peuples qui meurent qui sont les poètes, ce sont les rois détrônés qui sont les poètes, ce sont les royautés vagabondes qui sont les poètes, ce sont les enfans orphelins par le poison ou par le fer qui sont les poètes. La poésie se déplace comme tout le reste ; le drame est fait par les peuples, les poètes n’ont plus qu’à écouter et à voir. Peuples et poètes sont également à plaindre, également malheureux !

S’il faut tout vous dire, j’imagine bien aussi une raison assez bonne à l’impuissance, ou si vous l’aimez mieux au silence de nos poètes. À présent Bonaparte, vu de loin, leur fait peur peut-être, mais je n’imagine pas que c’est là la raison qui les arrête. Ce qui empêche les poètes de chanter (vieux style), c’est l’étrange abus qu’on a fait du nom de Bonaparte et de sa personne, et de son habit, et de son chapeau, et de sa mort. Vous ne sauriez vous faire idée de ce qu’est devenu le héros, et en combien de pièces ils ont mis son cadavre, moins respectueux que les assassins de Romulus, qui cachèrent sous leurs manteaux les lambeaux palpitans de leur chef, et qui en firent un dieu.

Aussitôt après juillet, le nom de Bonaparte devint une spéculation. Les théâtres, qui étaient dans le marasme, employèrent leur dernier crédit à acheter un vieux chapeau et une redingote grise. Les premiers Bonaparte qu’on fît voir eurent un succès immense ; la spéculation fut énorme. Il n’existe pas de méchant petit théâtre qui n’ait eu son héros à faire torturer chaque soir ; comme ces pauvres comédiens ont fait le gros dos ! comme ils se sont bourré le nez de prises de tabac ! comme ils ont monté à cheval ! et que de paroles mémorables ils ont rapportées ! La parodie a été longue et complète ; on s’est rassasié de Bonaparte comme on s’était rassasié de Robespierre ! Que voulez-vous que devienne un grand homme chez un peuple qui en fait tout de suite après sa mort la pâture d’un mélodrame ? Que peuvent espérer les artistes quand ils assistent aux succès de rapsodies comme celles où Bonaparte a été compromis ; que peuvent penser de nous les étrangers quand ils songent qu’on a donné le rôle de Bonaparte à Mlle Déjazet ? Certes s’il s’agissait d’un autre homme, le silence des artistes serait peut-être excusable, mais ici il est incroyable ; mais ici il s’agit d’une gloire à part dans les gloires du monde ; mais ici si la poésie manque, elle est sans excuse, le héros est assez grand pour être au-dessus même des parodies de théâtre, je ne puis pas donner une plus juste idée de sa grandeur.

Vous autres, Américains, vous comprenez Bonaparte mieux que nous. Vous en êtes plus éloignés. Les Arabes le comprennent encore mieux que vous, ses pas sont empreints sur la terre d’Égypte plus que les pas de Josué, qui fit reculer le soleil. Bonaparte au contraire l’a avancé ! Je lisais l’autre jour l’histoire d’un voyageur qui m’a paru sublime, et que voici :

Ce voyageur s’en va dans le désert et tombe dans un camp d’Arabes, des Arabes accroupis, haletant sous le soleil, de vrais Arabes ! Notre homme, qui ne sait s’il a affaire à des amis ou à des ennemis, s’avance les bras levés au ciel, et pour saluer dignement ces croyans en guenille, il s’écria : — Mahomet ! Mahomet !

Grand et digne salut sans doute, et dont il n’y a pas de peuple qui ne dût être fier. — S’écriât-on Jésus-Christ en France ! ou Luther, en Allemagne, je trouve le salut de notre compatriote admirable de tout point.

Mais ce qui est bien plus admirable, c’est la réponse des Arabes, c’est le salut qu’ils ont rendu au Français ! Figurez-vous qu’à ce cri de Mahomet ! les Arabes se sont dressés tout debout, et qu’ils ont levé leurs deux mains vers le ciel en criant : — Bonaparte ! Bonaparte !

Si vous m’aviez demandé tout simplement : Où est la poésie ? sans me dire où est la poésie en France ? je vous aurais répondu : — La voilà !


Mais laissons l’histoire et les anecdotes ; revenons à mon conte, à mon roman des premières pages : je ne finis pas ma dissertation littéraire qui m’ennuie, j’aime mieux achever mon roman qui m’amuse. Nous avons laissé nos deux jeunes gens sur la grande route, cherchant la France. Arrivés à une certaine auberge, ils s’arrêtent pour prendre quelque repos. L’auberge est pauvre, le pain est dur, il n’y a qu’une table dans la salle basse, ils se mettent à la même table et ils boivent du même vin. — Ils se regardent, ils se trouvent beaux, ils se parlent. Naturellement ils se vantent, ils sont si ignorans et si jeunes !

— Tel que vous me voyez, dit l’un, en redingote grise et en vieilles bottes, je suis empereur des Français et roi d’Italie, par le sacre de mon père et le serment de mes sujets !

— Tel que vous me voyez, dit l’autre, en habit vert et en petit chapeau, je suis roi de France et de Navarre par le serment des sujets de mes pères et par le sacre de Clovis !

Alors le vin leur parut bon, et chacun d’eux but à la santé de l’autre sans jalousie et sans fierté, bien que chacun d’eux eût le droit d’avoir un peu d’orgueil !

En même temps un autre prince passait sur la route ; un beau jeune homme blond, bien fait et spirituel, joyeux compagnon quand il faut l’être, fait et élevé pour être au niveau de toutes les fortunes. On lui dit que, dans tel cabaret, un empereur des Français et un roi de France dînaient avec du fromage, du vin frelaté et du pain noir. Notre jeune homme fut curieux de voir dîner l’empereur des Français et le roi de France : il entra au cabaret.

— Sire, leur dit-il, saluant l’un et l’autre, sire, vous êtes empereur des Français, et vous, sire, roi de France ; mon père est roi des Français : il réunit l’empereur et le roi. Voulez-vous me permettre de dîner avec vous ?

Il se mit à table. Tous les trois furent joyeux, comme s’ils avaient su au juste ce que c’est qu’une couronne dans ce siècle. Chacun fut l’homme de son temps, l’un guerrier, l’autre croyant, le troisième flottant entre les deux principes et les trouvant fort séduisans tour-à-tour. Après le repas, chacun paya son écot : ils repartirent du côté de la France, l’un à pied, l’autre à pied, le troisième à cheval comme un vrai fils de roi.

— Voulez-vous que je vous prête un cheval ? disait-il aux deux autres.

— Non pas, disaient les autres : nous sommes trop pressés d’arriver.

À quoi le duc d’Orléans répondait en bon et joyeux camarade :

— Allume ton cigarre à mon cigarre, Reischtadt. — Il y a une Madone à saluer là-bas, Bordeaux ! bon voyage, mes cousins ! et bonne chance ! Voyez-vous, à pied ou à cheval, celui de nous qui entrera le premier en France, c’est celui à qui la France dira la première : Entrez !

Et ils se séparèrent, quand d’Orléans revint sur ses pas et leur dit gravement : — Toi, Napoléon, et toi, Henri, je vous pardonne de n’être plus, toi, roi de France, et toi, empereur des Français


Mais à quels rêves s’emporte mon esprit ! À quels accidens je m’arrête ! quelle histoire cela eût faite, si ces trois jeunes gens, qui agitent le monde, représentans de trois idées, tous trois représentans jeunes, tout neufs, pleins de loyauté, étaient venus parmi nous, leurs contemporains et leurs égaux, pour discuter loyalement ces immenses questions de passé et d’avenir, également incomplètes et insolubles sous l’Empire, sous la Restauration et sous la Révolution de juillet !

Mais le destin n’a pas voulu que cette solution importante fût remise à des cœurs jeunes et neufs, il a brusquement enlevé de l’arène un des trois champions qui devaient entrer dans la lice : Napoléon II n’est plus ! Retirez-vous, jeunes gens, vous n’êtes plus dans la question, et vous, peuples, jetez en l’air une médaille à l’effigie de César ou de Pompée : pile ou face ! César ou Pompée ! la République ou l’Empire ! Le hasard en décidera.


Au château d’Hermières, le 8 août 1832.


JULES JANIN.
  1. Nous respectons trop la vive et consciencieuse indépendance du jugement exprimé par le brillant écrivain, notre collaborateur, pour chercher à y obtenir quelque modification et quelque affaiblissement. Nous nous permettrons toutefois de rappeler que Béranger, dès avant la révolution de juillet, s’était ouvert par les Bohémiens, par la Métempsychose, un genre de chanson ou ode philosophique, qu’il paraît avoir poussé plus loin depuis dans les Braconniers, le Faiseur d’or, et autres pièces dont on nous promet la publication cet hiver. C’est là, dans l’œuvre de notre célèbre et national poète, une nouvelle manière digne de couronner largement ses productions d’une autre époque. Nous attendrons ce dernier recueil, pour essayer d’apprécier dans toute son étendue la poétique et patriotique carrière de Béranger.

    S.-B…