La Mort de César (Barbier)

List2 gray&blue.svgPour les autres utilisations de ce mot ou de ce titre, voir La Mort de César.
◄  Tomyris



LA MORT
DE CESAR,
TRAGEDIE.

Barbier - Théâtre, 1745 (page 190 crop).jpg

À MONSEIGNEUR
D’ARGENSON,
CONSEILLER
D’ÉTAT



ACcepte de ma Muſe un légitime hommage :
C’eſt à toi, d’Argenson, que je dois cet Ouvrage ;
Sans toi j’abandonnois l’empire des neuf Sœurs,
Où même nos amis deviennent nos Cenſeurs.
Par toi contre leurs traits je me vis raſſurée,
Par toi dans la carriere enfin je ſuis rentrée ;
Quel que ſoit le péril, je ne m’en repens pas.
J’ai vu quelques lauriers y croître ſous mes pas :
Tu m’en avois promis la moiſſon éclatante,
Et l’aveu du public a ſuivi ton attente.
Quelle augure pour moi que ces pleurs glorieux,
Qu’une ſimple lecture arracha de tes yeux.
Que n’attendis-je pas du ſecours du ſpectacle ?
Et que pouvois-je craindre après un tel oracle ?

Je vis le grand Céſar indignement trahi ;
Auſſi cheri de Toi, que Brutus fut haï,
Ô qu’à mes yeux charmés, cette horreur pour un traître,
Peignit tes ſentimens pour notre auguſte maître !
Que tu me montras bien par quelle ardente foi
Tu répons aux bontés que Louis a pour toi.
Qu’il eſt digne du Trône, & digne de ton zele !
Quel Roi plus généreux ! Quel ſujet plus fidéle !
Quand nos champs fatigués d’une inutile main,
Refuſent les tréſors dépoſés dans leur ſein.
Lorſqu’à tous nos deſirs le Ciel même s’oppoſe,
Sur Toi de nos deſtins ce Heros ſe repoſe :
De nos maux par tes ſoins adouciſſant le poids ;
Que tu ſçais bien alors juſtifier ſon choix !
Puiſſe au gré de mes vœux un choix encor plus juſte ;
Te donner pour Mécene à ce nouvel Auguſte.
Au ſeul bruit de ton nom, on verroit les beaux Arts,
Pour habiter ces lieux, voler de toutes parts ;
Et le ſacré valon établi ſur la Seine,
Célébrer à l’envi l’Auguſte & le Mécene.


PREFACE.



C’Est plûtôt pour rendre compte au Public, que pour appeller de ſon jugement, que je mets une Préface à la tête de cette Tragedie. Les applaudiſſemens qu’on a donnés aux trois derniers Actes, ſont allés au-dela de mes eſpérances, & j’entendrois mal mes intérêts, ſi je recuſois des Juges ſi favorables : ce n’eſt donc que pour juſtifier mes intentions ſur le caractére que j’ai donné à mon Heros, que je m’adreſſe à mon Lecteur. On m’a blâmée de l’avoir dégradé de toute ſa gloire paſſée, en lui donnant une timidité qui ne pouvoit convenir au vainqueur de Pharſale. En effet, dira-t-on, qui ne ſçait que Jules Céſar fut le plus audacieux de tous les Conquerans, & que ce fut du ſeul paſſage du Rubicon, comme d’un coup de dez, qu’il fit dépendre le deſtin de l’empire du monde : lorſque fermant les yeux à tous les périls attachés à la grandeur de son entrepriſe, il prononça ces paroles ſi célébres, où ſon audace eſt ſi bien caractériſée, Le ſort en eſt jetté.

Ce ſeul endroit de la vie de ce grand homme ſuffiroit pour me fermer la bouche, ſi j’étois tombée dans la faute qu’on a voulu m’imputer : mais on n’a qu’à lire ma Piéce ſans prévention ; pour me rendre juſtice ſur ce point.

Dès le premier Acte, Jules Céſar proteſte à ſon confident qu’il ne craint point la mort, mais ſeulement de mourir de la mort des Tyrans, & j’oſe avancer que toute crainte fondée ſur un tel principe eſt vertu plûtôt que foibleſſe. Mais ſur quoi, dira quelqu’un, cette crainte eſt-elle fondée, ſur le ſimple ſonge d’une femme ? Je répons à cela que tous les ſignes céleſtes qui ont précédé ce ſonge, joints aux ſignes des ſacrifices, lui donnent beaucoup de poids, & qu’on ne doit pas regarder Calpurnie comme une femme ordinaire.

Cette derniere raiſon eſt ſoutenue de l’autorité de Plutarque, à qui je dois les principales beautés de ma Tragedie. Voici ſes propres termes de la traduction d’Amiot. Cela, dit-il, en parlant du ſonge en queſtion, mit Céſar en quelque ſoupçon & quelque défiance, pource que jamais auparavant il n’avoit apperçu en Calpurnia aucune ſuperſtition de femme, & lors il voyoit qu’elle ſe tourmentoit fort de ſon ſonge.

L’agitation continuelle de Ceſar a revolté quelques-uns des ſpectateurs ; mais on a dû conſiderer dans quelle circonſtance de ſa vie je le mets fur la ſcene, & quelle eſt la paſſion prédominante que je lui donne : la circonſtance eſt des plus triſtes, & la paſſion des plus violentes. C’eſt un ambitieux que je peins, & un ambitieux qui, comme il l’avoue lui-même, craint de perdre en un ſeul jour le fruit des travaux de pluſieurs années.

J’ajoute à cela que la Tragedie n’ayant point d’autre fin, ſelon Ariſtote, que de purger les paſſions, ce ſeroit les entretenir & les autoriſer, que de les montrer ſans les funeſtes ſuites qu’elles traînent après elles, & que chacun voudroit être ambitieux, ſi l’on pouvoit l’être impunément & avec tranquillité.

La derniere raiſon que j’apporte pour juſtifier l’agitation de Céſar, eſt que la terreur & la pitié étant l’ame de la Tragedie, je n’ai pas cru pouvoir inſpirer ces deux paſſions, en peignant Céſar inſenſible à ſes propres malheurs. On ne s’aviſe guéres de plaindre un homme qui ne ſe croit pas à plaindre, & l’on ne s’allarme pas pour lui quand on le voit tranquille.

On me reproche encore d’avoir fait Brutus plus grand que Jules Céſar ; mais pour peu qu’on y faſſe de reflexion, on verra que Brutus n’eſt grand qu’en ſecond, puiſque ce n’eſt qu’à la généroſité de Céſar qu’il doit tout ce qu’il y a de plus vertueux dans ſon repentir. Toute la grandeur d’ame, qui précède ſes remords, n’eſt fondée que ſur le ſyſtême de liberté qui a immortaliſé ſon ayeul : & à raiſonner ſur ce fondement, Brutus eſt véritablement plus grand que Céſar, puiſqu’il y a autant de gloire à rendre la liberté à ſa Patrie, que d’injuſtice à l’en dépouiller.

Je ne dirai rien des autres caractéres, puiſqu’on en a paru content. Je ſçais qu’on a trouvé Octavie un peu indifférente, ſur-tout quand elle apprend de la bouche d’Antoine que César la deſtine à Brutus ; mais comme l’hiſtoire ne lui a pas donné des paſſions bien vives, & qu’elle a toûjours préféré ſon devoir à ſes plus chers intérêts, je n’ai pas cru qu’il me fût permis d’en faire une Hermione ou une Roxane, & je me ſuis contentée de ne lui point faire démentir le caractére que je lui ai donné dès la premiere ſcene, où il ſemble qu’elle n’aime Antoine qu’en conſidération du zéle de ce Conſul pour Jules Céſar. Dans tout le reſte de la Piéce elle eſt ſi ſcrupuleuſement attachée à ſon devoir, qu’elle proteſte à Céſar que ſi une fois elle avoit épouſé Brutus, elle ſeroit ſi aveuglement ſoumiſe à ſes volontés, qu’elle lui garderoit un ſecret inviolable dans les entrepriſes même qu’il formeroit contre ſa vie. Au reſte, quelques perſonnes ont pris le change au ſujet de cette vertueuſe Romaine dans la ſixiéme Scene du ſecond Acte, on lui a imputé à ambition une réponſe qu’elle fait à Antoine, la voici :

Quoi ? Céſar m’aſſocie à d’illuſtres ayeux,
Il m’unit à ſon ſang par un choix glorieux !
Il m’adopte, & j’irois l’obliger à reprendre
Tout l’éclat que ſur moi ſa main daigne répandre !
Que n’auroit pas alors l’envie à publier ?

On a cru que ces illuſtres Ayeux, dont elle parle au premier Vers, ſont ceux de Brutus. Hé ! qui ne voit que c’eſt de ceux de Céſar qu’elle parle ? Le terme d’adoption, qu’elle employe au troiſiéme Vers, peut-il laiſſer le moindre doute là-deſſus ? & cette adoption qui la rend fille de Céſar lui permet-elle un autre langage ? Elle fait plus ; elle ajoute qu’Octavien a tranſmis à Céſar tous les droits qu’il avoit lui-même ſur ſon ſort. En faut-il davantage pour la tenir indiſpenſablement dans l’obéiſſance qu’elle doit à ce pere d’adoption ?

Voilà toutes les critiques qui ſont venues à ma connoiſſance. Je ne ſçais ſi le Public ſera content de mes réponſes : mais s’il continue à me condamner après m’avoir entendue, je me ſoumettrai aveuglément à ſes déciſions, & je renoncerai à mes foibles lumieres, pour me conformer à ſon goût.

ACTEURS.

 
JULES CESAR, Dictateur.
ANTOINE, Conſul Romain.
BRUTUS, Préteur.
OCTAVIE, Niéce de Jules Céſar.
PORCIE, Fille de Caton.
ALBIN, Confident de Jules Céſar.
FLAVIEN, Confident de Brutus.
JULIE, Confidente d’Octavie.
PAULINE, Confidente de Porcie.


La Scene eſt à Rome dans le Palais de Jules Céſar.


LA MORT
DE CÉSAR,
TRAGEDIE.


ACTE I


Scène 1

OCTAVIE, JULIE.

Julie.


NOn, je ne puis, Madame, aprouver la douleur,
Qui depuis ſi long-tems déchire votre cœur.
Dans un jour de triomphe, où l’orgueilleuſe Rome,

Fléchiſſant à nos yeux ſous les loix d’un ſeul homme,
Du nom de Roi des Rois doit honorer Céſar,
Et de ſa propre main s’attacher à ſon char,
Vous vous plaignez du ſort ; hé ! qui le pourroit croire ?
Des mortels peuvent-ils prétendre à plus de gloire ?
Et dans tout l’Univers est-il quelqu’autre rang
Qui puiſſe encor plus haut élever votre ſang ?


Octavie.

Ah ! ceſſe un entretien dont le cours m’importune ;
Tu ſçais trop ſi mon cœur adore la fortune,
Julie, & ſi jamais ſes préſens dangereux
De la triſte Octavie ont arraché des vœux.


Julie.

Antoine, je le ſçai, regne ſeul dans votre ame :
Mais, Madame, le ſort trahit-il votre flamme ?
Pouvez-vous vous en plaindre, ou plûtôt en ce jour
N’avez-vous pas pour vous la fortune & l’amour ?
Antoine vous adore, il n’eſt rien qu’il n’eſpere
Des bontés de Céſar qui vous tient lieu de pere ;
Et s’il a dérobé ſa tendreſſe à ſes yeux,
C’est pour mieux s’aſſurer un bien ſi précieux.


Octavie.

Je ſçai que pour Céſar Antoine s’intereſſe,
Qu’il ménage pour lui les cœurs avec adreſſe,
Que Céſar lui doit tout, & que ſi les Romains
Dépoſent à ſes pieds l’empire des humains,

Son rang de ce Conſul sera le ſeul ouvrage ;
Oui, chaque jour pour lui briguant quelque ſuffrage,
Ma main eſt le ſeul prix qu’il en veut demander,
Et Céſar lui doit trop pour lui moins accorder :
Mais lorſque j’en conçois un eſpoir qui me charme,
Céſar, Rome, les Dieux, tout m’agite & m’alarme ;
Céſar comblé d’ennuis glace mon cœur d’effroi,
Rome craignant les fers frémit au nom de Roi,
Et les Dieux s’expliquant par des ſignes terribles,
Semblent nous annoncer les maux les plus horribles.
Et tu peux condamner le trouble de mes ſens !
Puis-je voir ſans frayeur des périls ſi preſſans ?
Ai-je plus de vertu que n’en a Calpurnie,
Au ſort du grand Céſar ſi digne d’être unie ?
Songe aux torrens de pleurs qui coulent de ſes yeux :
De quels gémiſſemens remplit-elle ces lieux ?
Pour fléchir, s’il ſe peut, la colére céleſte,
Elle va conſulter les deſtins à Preneſte ;
Et moi, de leurs Arrêts pour ſçavoir la rigueur,
J’ai beſoin ſeulement de conſulter mon cœur.


Julie.

C’eſt trop vous allarmer : ne ſçauriez-vous attendre
Que les Dieux irrités ſe faſſent mieux entendre ?

Et pour avoir à Rome annoncé leur courroux ?
Ont-ils dit que Céſar en dût ſentir les coups ?


Octavie.

Ah ! s’il faut que le Ciel éclate contre Rome,
Peut-il mieux la fraper qu’en frapant ce grand homme ?


Julie.

Madame, Antoine aproche, & vient vous raſſurer.



Scène 2

ANTOINE, OCTAVIE, JULIE.

Octavie.


HÉ bien que dois-je craindre, ou que dois-je eſperer,
Antoine ? Quel ſuccès a ſuivi votre zele ?


Antoine.

Tout va prendre en ces lieux une face nouvelle,
Madame, les Romains d’une commune voix,
Déferent à Ceſar le nom de Roi des Rois :
Je l’ai peint à leurs yeux brillant, comblé de gloire,
Et partout ſur ſes pas enchaînant la victoire :
Je l'ai fait voir dans Rome au milieu de la paix,
Captivant tous les cœurs à force de bienfaits :
Ces mots ſur les eſprits font plus que je n’eſpere,
Tous appellent Ceſar du tendre nom de Pere ;

Et moi, pour profiter d’une heureuſe chaleur :
Le Parthe a juſqu’ici bravé notre valeur,
Leur dis-je, & pour domter le reſte de la terre,
Nous n’avons plus, Romains, qu’à finir cette guerre.
Mais ne nous flattons point, quels que ſoient nos guerriers,
Ils n’en reviendront pas le front ceint de lauriers :
Un oracle, autrefois dicté par la Sibylle,
Nous condamne à ſemer dans un champ infertile,
À moins que nos ſoldats pour y donner la loi,
N’y marchent quelque jour commandés par un Roi :
Sans doute c’eſt Céſar que l’oracle deſigne,
Si quelqu’un doit regner, en eſt-il de plus digne ?
Combien le nom ſacré de la Religion
Impoſé de reſpect & de ſoumiſſion !
Il n’eſt point de Romain, quelque fier qu’il puiſſe être,
Qui ne tienne à bonheur de l’accepter pour Maître ;
Et dès qu’il faut remplir les volontés des Dieux,
Le nom de Liberté diſparoît à leurs yeux.


Octavie.

Que ne doit point Céſar à votre zele extrême,
Et que ne vous doit pas Octavie elle-même ?


Antoine.

Quoique mon zele ait fait, le prix en eſt trop doux,
Et que n’attens-je pas de Céſar & de vous ?
Enfin il m’eſt permis de rompre un long ſilence,
Qui n’a fait à mon cœur que trop de violence :
Céſar ſur l’Univers va regner en ce jour,

Et demain je lui fais l’aveu de mon amour,
Ne permettez-vous pas qu’à ſes yeux il éclate ?


Octavie.

Oui, demandez le prix dont votre amour ſe flate ;
On vous le doit, Seigneur, & vous ſerez heureux,
Si pour vous l’accorder on conſulte mes vœux.
Mais Céſar vient à nous, ſouffrez que je vous quitte,
Puiſſiez-vous diſſiper le trouble qui l’agite !



Scène 3

CÉSAR, ANTOINE, ALBIN.

Antoine.


SEigneur, il en eſt tems, quittez ce ſombre ennui,
Tout le peuple Romain vous couronne aujourd’hui.


César.

Tout le peuple Romain ! Eſt-ce ainſi que l’on nomme
Un tas d’hommes confus qu’on voit naître dans Rome ?
Un vain peuple entraîné par tous les changemens,
Dont le caprice ſeul regle les jugemens ?
Je pourrois de mon ſort rendre ce peuple arbitre !
Il veut me faire Roi, connoît-il bien ce titre ?
Ah ! ſi je me fiois ſur un ſi foible appui,
Il détruiroit demain ce qu’il fait aujourd’hui.

Quelque inconſtant que ſoit l’empire de Neptune,
J’ai commis à ſes flots Céſar & ſa fortune :
Mais de quelque ſuccès qu’on oſe ſe flatter,
L’inconſtance du peuple eſt plus à redouter.


Antoine.

Sa faveur, je le ſçai, n’eſt pas long-temps durable !
Mais, Seigneur, un ſeul jour, un moment favorable,
Vous ne l’ignorez pas, eſt ſouvent d’un grand prix.
Ah ! ſi vous aviez vu l’ardeur…


César.

Ah ! ſi vous aviez vu l’ardeur… J’ai tout appris,
Antoine, & ſi j’obtiens la ſuprême puiſſance,
Vous devez être ſûr de ma reconnoiſſance :
Mais puiſque votre foi brille avec tant d’éclat,
Employez-en l’ardeur à gagner le Senat ;
C’eſt par là qu’il vous faut achever votre ouvrage ;
A la faveur du peuple ajoûtez ſon ſuffrage.
Pour voir tous les Romains à mes pieds abatus,
J’ai beſoin du Senat, & ſur-tout de Brutus.


Antoine.

Qu’entens-je ? A vos deſirs Brutus ſeroit contraire ?
Lui qui de vos bontés tient le jour qui l’éclaire.
Trop fidelle au parti que reprouva le ſort,
Au ſortir de Pharſale il eût trouvé la mort ;
Il l’attendoit du moins : votre cœur magnanime
Suſpendit à nos yeux un couroux legitime ;
Et le rang où depuis votre faveur l’a mis,
Eût pu remplir les vœux de vos plus chers amis.


César.

Si Brutus a dans Rome obtenu la Préture,
Au moins Antoine peut le ſouffrir ſans murmure ;
Sur vous mon amitié répand bien plus d’éclat,
Puiſque vous me devez l’honneur du Conſulat.
Je ne me plains pourtant ni de l’un ni de l’autre,
Et la foi de Brutus ne doit rien à la vôtre :
Mais quoi qu’il ait pour moi de zele & de reſpect ;
Son nom m’eſt odieux, & me le rend ſuſpect.
Oui je me ſens fremir auſſi-tôt qu’on le nomme,
Un Brutus autrefois chaſſa les Rois de Rome ;
Ce Brutus, cher Antoine, étoit de ſes Ayeux.
Je ſçai que ſur lui ſeul Rome entiere a les yeux.
J’ignore s’il prétend me ſervir ou me nuire :
Mais je ne vois que lui qui puiſſe me détruire.


Antoine.

Quels que ſoient ſes deſſeins il faut les prévenir :
Aſſurez-vous de lui… Qui peut vous retenir ?
Pour conſerver vos jours tout devient legitime.


Cesar.

Quoi ! pour ſauver mes jours j’oſerois faire un crime ?
Sur les pas des Tyrans je pourrois… Ah ! plûtôt
Quittons la Dictature, & mourons s’il le faut.
Aux Romains contre moi ne donnons pas des armes.
Mais je puis ſans éclat diſſiper mes allarmes :
Oui, quoi qu’enfin Brutus cauſe tout mon ennui,
Il faut que je menage un homme tel que lui.

J’ai pour m’en aſſurer une plus douce voye,
J’en prendrai ſoin. Allez, faites qu’on me l’envoye.


Scène 4

CESAR, ALBIN.

Cesar.


O Dieux ! à quels malheurs mes jours ſont condamnés.
Je ne vois que périls l’un à l’autre enchaînés,
Tout me nuit, tout m’allarme ; & le ciel & la terre
Semblent être d’accord pour me faire la guerre,
Oui, tout prêt à me voir maître de l’univers,
Albin, je dois m’attendre au plus affreux revers.
Plus on me croit heureux, & plus je ſuis à plaindre.


Albin.

Quoi le cœur de Ceſar eſt capable de craindre !
Ce cœur que juſqu’ici rien n’avoit pu troubler.
Pour la premiere fois apprendroit à trembler !
Ah ! Seigneur, pourſuivez votre illuſtre carriere.


Cesar.

Il faut te découvrir mon ame toute entiere :
C’eſt toi dont pour mes jours la foi ſe ſignala,
Quand j’allois éprouver la fureur de Sylla,
Et ta tendre amitié que rien ne m’a ravie,
Ne peut être ſuſpecte à qui te doit la vie.
J’ai de l’ambition, je ne m’en cache pas ;

C’eſt l’ardeur de régner qui conduit tous mes pas.
De cette noble ardeur l’ame toute occupée,
Je ſçus du premier rang precipiter Pompée ;
Et ſa chute irritant mes déſirs empreſſés,
Je pourſuivis par tout ſes amis diſperſés.
Tu ſçais par quels travaux, courant de guerre en guerre,
J’ai voulu meriter l’empire de la terre :
Mais malgré tant de ſoins je me trouve réduit
A m’en voir en un jour enlever tout le fruit.


Albin.

Voyez plutôt la gloire où ce jour vous éleve.
Tout ce qu’a fait Céſar, Rome en un jour l’acheve.
Le Senat par votre ordre eſt prêt à s’aſſembler ;
Ne ſongez qu’aux honneurs dont il va vous combler.


Cesar.

Helas ! que ces honneurs perdent bien de leurs charmes,
Quand on les enviſage à travers tant d’allarmes !
Je vois de toutes parts les cieux étincelans,
Dans les airs embraſés mille ſpectres volans.
Des hommes tout en feu qu’enfantent des abymes,
Incertain de mon ſort j’ai recours aux victimes,
Je porte dans leurs flancs mes regards curieux ;
Tout m’annonce à la fois la colere des Dieux.
Pour délivrer mes yeux de ces objets funebres,
Je cherche, mais en vain, le ſecours des ténebres,
Je vois briller le jour au milieu de la nuit.

J’implore le ſommeil, & le ſommeil me fuit ;
Et lorſque loin de moi toute paix eſt bannie,
J’entens pour m’accabler la triſte Calpurnie,
Qui s’éveille en tremblant, & fremiſſant d’horreur,
Croit voir des aſſaſſins qui me percent le cœur.


Albin.

O Ciel !


Cesar.

O Ciel ! L’eſprit frapé d’un ſi ſanglant ſpectacle,
Elle va de Preneſte interroger l’Oracle.
Ne crois pas toutefois que la peur du trépas
Puiſſe allarmer un cœur nourri dans les combats.
Je ne crains point la mort, je crains l’ignominie,
Suite affreuſe du crime & de la tyrannie.
Pour tout autre malheur je ſerois ſans effroi :
Mais je frémis du nom que je laiſſe après moi.
Faut-il, ingrats Romains, faut-il, cœurs infideles,
Que, pour vous rendre heureux, ayant pris pour modeles
Les plus fameux Heros, & les Rois les plus grands,
Vous me faſſiez mourir de la mort des tyrans.


Albin.

Ah ! de grace aux Romains rendez plus de juſtice.
Pour Brutus je le crois capable d’artifice :
Mais il eſt généreux, & quel que ſoit ſon nom,
Il a trop de vertu pour tant de trahiſon.


Cesar.

Et c’eſt cette vertu qui le rend redoutable :
S’il a juré ma mort, elle eſt inévitable.

Rome par ſon auteur jugeant de l’attentat,
Croira qu’en me perdant il veut ſauver l’Etat ;
Et lorſqu’aux grands projets un grand exemple anime,
On doit plus redouter la vertu que le crime :
Ainſi pour m’en punir j’aurois pu l’élever…
Je m’abuſe peut-être, & je vais l’éprouver.
La Fille de Caton tient ſon ame aſſervie :
Pour rompre cet hymen, qu’il épouſe Octavie.
A l’honneur d’un tel choix s’il s’oppoſe aujourd’hui,
Je pourrai juſtement me défier de lui :
Et juſqu’à l’épouſer s’il veut bien ſe contraindre,
C’en eſt fait, de ſa part je n’ai plus rien à craindre ;
Car enfin ſur mes jours s’il oſoit attenter,
A la ſeule Porcie il faudroit l’imputer.
Je ſçai que dans ſon cœur cette fiere Romaine
De Caton contre moi fait revivre la haine ;
Et ſi de ſes beautés Brutus eſt trop épris,
Sans doute de ma mort ſa main ſera le prix.
Eteignons, s’il ſe peut, cette funeſte flâme…
Mais on vient, c’eſt Brutus ; Dieux ! éclairez mon ame.



Scène 5

CESAR, BRUTUS, ALBIN, FLAVIEN.

Cesar.


VOus me voyez, Brutus, dans de mortels ennuis,
Je n’eſpere qu’en vous dans le trouble où je ſuis.
Le Parthe va m’ouvrir une noble carriere ;
Je cours venger Craſſus, le Senat, Rome entiere :
Mais ſi nous en croyons ce qui frape nos yeux,
Ce projet ne peut-être avoué par les Dieux ;
Et ſi nous reſpectons la foi des ſacrifices,
Nous ne pouvons partir ſous de plus noirs auſpices.
Rome, à qui je ſuis cher, dans ce commun effroi
Croit que ce grand peril ne regarde que moi.
Je ne me flate point juſqu’au point de prétendre
Qu’au ſoin de mon ſalut les Dieux daignent deſcendre :
Mais je ſçai ſi le ſort, chez le Parthe ou je cours,
De mes exploits paſſés interrompoit le cours,
Que je ne pourrois pas ſurvivre à ma défaite.
Aprenez donc, Brutus, tout ce qui m’inquiete.
Octave eſt jeune encor, ſeul reſte de mon ſang,
Rome eût pu quelque jour l’élever à mon rang :
Mais à combien de traits ma mort le laiſſe en bute,
Je lui cherche un appui ſur le point de ſa chute.

Je ſçai que les Romains, charmés de vos vertus,
N’ont rien de plus ſacré que le nom de Brutus.
Enfin entre vos mains je veux remettre Octave ;
Il n’eſt point d’ennemis qu’avec vous il ne brave.
Si le Sénat en vous me donne un ſucceſſeur,
Tenez-lui lieu de frere en épouſant ſa Sœur.


Brutus.

En épouſant ſa ſœur ! Moi l’époux d’Octavie !


César.

Je vous entens, Brutus, vous adorez Porcie :
Mais ſongez de quel pere elle a reçu le jour,
Et que Céſar ne peut approuver votre amour.
Vous ne répondez rien ? Parlez ſans vous contraindre.
Ha ! je lis dans ton cœur, il n’eſt plus temps de feindre.
Oui, ce cœur à mes yeux ne parlant qu’à demi,
A trompé trop long-tems un trop credule ami.
Aveugle que j’étois ! quand j’ai cru que ſon ame
Combattoit, pour me plaire, une fatale flâme.
La fille de Caton plus fiere que jamais,
D’un ſeul de ſes regards détruiſoit mes bienfaits.
Va, cours de tes refus inſtruire l’inhumaine :
Mais, prêt de triompher, crains d’en porter la peine ;
Car enfin je ſçai tout, & malgré tes détours…


Brutus à part.

Dieux ! qu’entens-je ?


Cesar.

Dieux ! qu’entens-je ? Brutus, je vous aime toûjours,

Et je ne pretens pas vous faire violence,
Parlez…


Brutus.

Parlez… Vous l’ordonnez, & je romps le ſilence.
Je ne le nierai pas, Porcie a des vertus
Dignes de captiver l’amitié de Brutus.
Son pere me l’avoit autrefois deſtinée.
Vous le voulez, il faut rompre cet hymenée.
Je renonce au bonheur de me voir ſon époux,
Et ne puis balancer entre Porcie & vous :
Mais lorſque mon amour vous cede la victoire,
Souffrez que je balance entre vous & ma gloire.
Plus je vois qu’Octavie eſt au-deſſus de moi,
Plus je trouve de honte à recevoir ſa foi.
Que j’aprête à l’envie une vaſte matiere,
Que dira le Senat, que dira Rome entiere ?
Que j’immole Porcie à mon ambition :
Car dès long-tems pour elle on ſçait ma paſſion.
Brutus, triſte débris d’un naufrage funeſte,
De tant de biens perdus eſt le ſeul qui lui reſte ;
Et par un autre hymen il pourroit aujourd’hui
La laiſſer ſans eſpoir, ſans parens, ſans apui.
Ah ! Seigneur, concevez cette rigueur extrême.


Cesar.

Et bien de ſon deſtin je me charge moi-même,
Oui je lui vais offrir un époux dont le rang
Ne fera pas rougir les Héros de ſon ſang.
Un époux qui des Dieux tire ſon origine ;
C’eſt Antoine en un mot que ma main lui deſtine.


Brutus.

Antoine !… Je l’avoue, en recevant ſa foi ;
Elle recouvre plus qu’elle ne perd on moi ;
Et ce ſeroit avoir l’ame peu genereuſe,
Que de me plaindre encor quand on la rend heureuſe.
C’en eſt fait, je me rends, vous pouvez deſormais
Diſpoſer de ma main au gré de vos ſouhaits.


Cesar.

Ah ! que vous me charmez par cette deference ;
Oui, Brutus, mon bonheur paſſe mon eſperance :
Je vous comptois déja parmi mes ennemis,
Et dans le même inſtant vous devenez mon fils !
Qu’heureuſement enfin mon ame eſt éclaircie !
Mais hâtons mon bonheur, qu’on appelle Porcie :
Vous pouvez demeurer, je vais l’attendre. Adieu.



Scène 6

BRUTUS, FLAVIEN.

Flavien.


QUoi Seigneur ?


Brutus.

QUoi Seigneur ?Flavien, nous ſommes dans un lieu,
Qui ne me permet pas de t’ouvrir ma penſée ;
Mon ame juſqu’à feindre ici s’eſt abaiſſée.
Céſar me ſoupçonnoit, je l’ai trop entendu ;

Il falloit le tromper, ou tout étoit perdu.
Ah ! que par ſes ſoupçons mon ame eſt ſoulagée
Du poids d’une amitié par lui-même outragée,
Oui Céſar le premier s’eſt défié de moi,
Et par-là m’autoriſe à lui manquer de foi.


Flavien.

Courez-donc chez Porcie, & prevenez ſon ame.


Brutus.

Non, malgré ſes vertus, elle eſt amante & femme :
Laiſſons-la dans l’erreur ; je l’aime, Flavien ;
Mais l’interêt de Rome eſt préférable au ſien.
L’amour de mon pays eſt tout ce qui m’inſpire ;
C’eſt pour la liberté qu’aujourd’hui je conſpire.
Mais on peut nous entendre ; allons, quittons ces lieux :
C’eſt trop perdre en diſcours un tems ſi précieux.


ACTE 2


Scène 1

PORCIE, PAULINE.

Porcie.


DEs deſſeins de Céſar ne puis je être éclaircie ?
D’où vient auprès de lui qu’il appelle Porcie ?
A-t-il donc oublié tous les maux qu’il m’a faits ?
Ignore-t-il enfin à quel point je le hais ?


Pauline.

Des maux qu’il vous a faits rappellant la memoire,
Sans doute à les finir il veut mettre ſa gloire,
Madame, &, de Brutus favoriſant les vœux,
De votre hymen peut-être il veut former les nœuds.


Porcie.

Ah ! Pauline, eſt-ce à lui de former cette chaîne ?
Brutus en m’épouſant doit épouſer ma haine.
Comment le pourroit-il ? il eſt trop genereux
Pour deteſter la main qui le rendroit heureux :
Mais tu ſçais à quel prix je lui fus deſtinée,
Quand l’auteur de mes jours conclut notre hymenée,
Le Senat fugitif, & Rome miſe aux fers,

N’avoient point d’autre eſpoir dans un ſi grand revers.
Il falloit que Caton pour revivre en ſa fille,
Unît un vrai Romain à ſa triſte famille.
Brutus portoit un nom formidable aux tyrans,
Un nom dont ſes vertus étoient de ſurs garans :
C’eſt par-là ſeulement qu’il m’obtint de mon pere ;
C’eſt par-là qu’il m’eſt cher : mais en vain il eſpere
De pouvoir meriter la fille de Caton,
S’il vient à démentir ſes vertus & ſon nom.


Pauline.

Mais pour vous meriter que voulez-vous qu’il faſſe ?


Porcie.

Qu’il marche ſur les pas des Heros de ſa race.
Mais, Dieux, qu’il en eſt loin ! Le tyran aujourd’hui
A-t-il d’ami plus cher, plus fidele que lui ?
Cette union, Pauline, a droit de me confondre.
Aux bontés de Céſar toujours prêt à répondre,
Il m’a preſque oubliée, & je vois chaque jour
L’amitié s’enrichir des pertes de l’amour.


Pauline.

Quoi, vous pouvez penſer que Brutus vous oublie !
Non, Madame, avec vous un trop beau nœud le lie ;
Et de quelque froideur dont nos yeux ſoient témoins,
Il ne faut l’imputer qu’à ſes penibles ſoins ;
Songez à quels devoirs la Préture l’engage.


Porcie.

S’il les veut bien remplir, qu’il oſe davantage ;

De notre liberté qu’il ſoit le protecteur ;
C’eſt ſur-tout ce que Rome exige d’un Préteur ;
Mais à de tels devoirs il a fermé l’oreille,
Et le bruit de nos fers n’a rien qui le reveille.
Que dis-je ? ſi j’en crois quelques avis ſecrets,
A ſecouer le joug nos Citoyens ſont prêts.
Pour ôter à Céſar & la vie & l’Empire,
Un bruit confus m’apprend que le Senat conſpire
Sur le point d’éclater, on en parle tout bas,
Et Brutus eſt le ſeul qui ne m’en parle pas.
Il me fuit, il me craint, & ma vertu le géne.


Pauline.

Madame, Céſar vient, cachez-lui votre haine.



Scène 2

CESAR, PORCIE, ALBIN, PAULINE.

Cesar.


MAdame, à votre ſang je ſçai ce que je doi ;
Et ſi j’oſe aujourd’hui vous appeller chez moi,
Il en faut accuſer les ſoins où je m’applique
Pour le bonheur de Rome & de la République.
Enfin voici le jour où je veux faire voir
Si je ſçai bien uſer du ſouverain pouvoir.
Je rappelle à regret la Diſcorde fatale
Qui, ne nous raſſemblant dans les champs de Pharſale,

Que pour voir les Romains triompher des Romains
Dans notre propre ſang nous fit tremper nos mains.
De nos diviſions ſi malgré ma clémence,
Il reſte dans les cœurs encor quelque ſemence,
Apprenez quels chemins je prens pour l’y chercher.
Sans employer le fer je l’en veux arracher ;
Et pourquoi recourir à cet affreux remede,
Qui fait qu’au premier mal un plus grand mal ſuccede ?
Non de moi les Romains doivent mieux eſperer :
Je veux les reunir ; mais ſans les déchirer.
Que l’hymen entre nous forme ces douces chaînes ;
Dans nos embraſſemens qu’il étouffe nos haines ;
Qu’aux vaincus à jamais uniſſant les vainqueurs,
Dans une paix profonde il tienne tous les cœurs.
Madame, c’eſt à vous à donner la premiere
Un aveu dont l’exemple entraîne Rome entiere.
En vain je la parcours pour trouver un Romain.
Qui merite l’honneur de vous donner la main :
Je n’y vois rien du prix d’une telle conquête ;
Et ſur le ſeul Antoine enfin mon choix s’arrête.


Porcie.

Quand les ſoins de Céſar deſcendent juſqu’à moi,
J’ai ſi peu mérité l’honneur que j’en reçoi,
Que mon eſprit confus cherche encor à comprendre
Si l’on adreſſe à moi ce que je viens d’entendre.
Je vous dirai pourtant qu’un ſort ſi glorieux,
En flatant mon orgueil, n’éblouit point mes yeux.
Oui, je vous dois beaucoup : mais quand je conſidere

Ce que doit une fille aux ordres de ſon pere,
Je ne regarde plus Antoine, ni ſon rang ;
L’acceptant pour époux, je trahirois mon ſang :
A l’auteur de mes jours je dois être ſoumiſe.


Cesar.

Je ſçai que votre main à Brutus fut promiſe,
Oui, Madame, & Caton, le nommant votre époux,
Ne pouvoit en choiſir de plus digne de vous ;
Mais croyez, ſi les Dieux nous rendoient ce grand homme,
Que, ſacrifiant tout aux intérêts de Rome,
Vous le verriez lui-même approuver un deſſein
Que le Ciel a pris ſoin de mettre dans mon ſein


Porcie.

Je ne sçai de quel œil Caton verroit lui-même
Ce que projette ici votre prudence extrême ;
Mais s’il avoit encor ſes premieres vertus,
Je ſçai qu’il garderoit ſa parole à Brutus.


Cesar.

Si ce n’eſt que Brutus qu’à mes vœux on oppoſe
De vos refus, Madame, on peut ôter la cauſe ;
Oui, pour vous affranchir d’une ſevere loi,
Il épouſe Octavie & vous rend votre foi.


Porcie.

Qu’entens-je ? quoi Brutus pourroit trahir ſa gloire ?
Il m’abandonneroit ? Non, je ne le puis croire :
Mais que dis-je ? pourquoi ne le croirois-je pas ?
Dès longtems de ſa gloire il ne fait plus de cas ;
Et la triſte vertu n’a plus rien qui l’enflâme,

Depuis que la fortune a captivé ſon ame.
Voilà de vos faveurs le fruit pernicieux,
Ce n’eſt plus que pour vous que Brutus a des yeux,
Vous ſeul étiez en droit de le rendre infidéle,
C’eſt donc là ce que Rome attend de votre zele ?
Ah ! cruel, eſt-ce ainſi que vous vous préparez
A réunir les cœurs, quand vous les ſéparez ?


Cesar.

Votre hymen à l’Etat pourroit être funeſte,
Je ſépare deux cœurs, pour réunir le reſte ;
Ce n’eſt pas que Brutus en s’attachant à moi,
Ait pu me donner lieu de ſoupçonner ſa foi,
De ſes vœux empreſſés je connois l’innocence,
Mais je ſçai de l’amour juſqu’où va la puiſſance ;
Et rien ne pourroit plus m’aſſurer de ſon cœur,
Si je l’abandonnois à ſon premier vainqueur.
Ah ! j’ai trop d’intérêt de rompre cette chaîne :
A travers vos diſcours j’entrevois votre haine,
Je vois mon ennemi, le plus cruel de tous,
L’implacable Caton revivre encor en vous,
Et ſi je n’arrêtois cette haine fatale,
Rome ne ſeroit plus bientôt qu’une Pharſale :
C’eſt par moi qu’elle vit ſous de paiſibles loix ;
Qu’elle goûte à jamais le fruit de mes exploits.


Porcie.

Quels exploits ! Et quel fruit Rome en peut-elle attendre,
Lorſqu’elle perd un bien que rien ne peut lui rendre ?
Non, la noire diſcorde, & toute ſa fureur,

Ces champs ſemés de morts, ce théatre d’horreur,
Et tout ce qu’a d’affreux une guerre inteſtine,
N’aproche pas des maux que la paix nous deſtine.
Malgré tant de malheurs, Reine de l’Univers,
Rome donnoit des loix, on lui donne des fers.


Cesar.

Que parlez-vous de fers ? Quel eſt donc ce langage ?
Eſt-il rien ſous mes loix qui ſente l’eſclavage ?
Ah ! ſi votre Pompée eût été mon vainqueur…
Je ne ſçai quels projets il rouloit dans ſon cœur :
Mais les Dieux l’ont jugé, leur ſageſſe équitable
Montre aſſez qui de nous étoit le plus coupable.


Porcie.

Et d’un éclat ſi vain on croit fraper mes yeux :
Caton ſeul dans mon cœur balance tous les Dieux.
Par le deſtin Pompée en vain s’eſt vu proſcrire,
Caton vous condamna, c’eſt à moi d’y ſouſcrire ;
Comment de cet Arrêt puis-je me défier !
Vous prenez trop de ſoin de le juſtifier,
Et déja ſur les cœurs portant la tyrannie…
Mais ne vous flattez pas de la voir impunie :
Ce Brutus à vos loix en eſclave aſſervi,
Quelqu’autre peut l’ôter à qui me l’a ravi,
Vous vous répentirez d’en avoir fait un traître ;
Il trahit ſa Maîtreſſe, il trahira ſon Maître :
Et ſi le Ciel m’entend, s’il daigne m’exaucer,
Vous l’aprochez du cœur que ſa main doit percer.


Cesar.

O Dieux ! quelle fureur ! chaque moment l’augmente :

Mais je dois excuſer les tranſports d’une Amante,
Et montrer qu’aux Romains je puis donner la loi,
Puiſque par ma vertu je puis regner ſur moi.



Scène 3

PORCIE, PAULINE.

Porcie.


BOrne-la donc, Tyran, à regner ſur ton ame ;
Mais ſur Rome & ſur moi…


Pauline.

Mais ſur Rome & ſur moi… Que faites-vous, Madame ?
A quelle épreuve, ô Ciel ! mettez-vous ſa bonté ?


Porcie.

Que n’eſt-il contre moi cent fois plus irrité ?
Que ne peut le cruel me prendre pour victime !
Pour allumer la foudre, il a beſoin d’un crime :
Les projets des Tyrans n’irritent point les Dieux
Et c’eſt leur reſſembler que d’être ambitieux.


Pauline.

O Ciel ! quelle fureur de votre ame s’empare !
Vous outragez les Dieux !


Porcie.

Vous outragez les Dieux ! Que veux-tu ? je m’égare :
Mais mon reſſentiment peut-il trop éclater,
Après ce dernier coup qu’on vient de me porter !
Je perds tout, & tu veux que la raiſon me guide

Brutus m’a pu trahir !


Pauline.

Brutus m’a pu trahir ! Oubliez un perfide.


Porcie.

Il faut donc oublier mon père & mon païs ;
Nos malheurs ſont communs, nous ſommes tous trahis.
Souviens-toi de ce jour fatal à notre gloire,
Je n’en puis ſans frémir rappeller la mémoire ;
Jour affreux où Caton s’immolant de ſa main,
Dans Utique avec lui périt le nom Romain.
C’eſt là que ce Héros déchirant ſes entrailles,
De notre liberté marqua les funerailles.
Mes yeux, mes triſtes yeux en furent les témoins :
Mais ſa main fut trop prompte, & prévint tous mes ſoins.
La mienne dans mon ſang alloit être plongée :
Arrête, me dit-il, Rome n’eſt pas vengée ;
Dans le camp de Céſar je te laiſſe un époux :
Je le connois, ma fille, il nous vengera tous ;
C’eſt à lui d’immoler un Tyran que j’abhore ;
Et je meurs trop heureux, puiſqu’il reſpire encore.
A ces mots il expire à mes yeux éperdus,
En prononçant les noms de Rome & de Brutus.


Pauline.

N’y penſez plus, Madame, & rendue à vous-même
Haïſſez un ingrat…


Porcie.

Haïssez un ingrat… J’en rougis : mais je l’aime

Et quoique de mon pere il demente le choix,
Je me vois pour jamais aſſervie à ſes loix :
Que dis-je ? Moi l’aimer ? Pardonne, ombre plaintive,
Brutus n’eſt qu’un eſclave, & je ſuis ſa captive.
Tu me l’as commandé, j’ai trop ſçu t’obéïr ;
Oui je l’ai trop aimé pour pouvoir le haïr ;
Il le faut toutefois, ma gloire me l’ordonne.
L’effort eſt grand, Pauline, & mon cœur s’en étonne :
Mais quelque grand qu’il ſoit, le beau ſang dont je ſors,
Ne doit pas ſe borner à de communs effors.
Silence, mon amour, laiſſe régner ma haine ;
Je ne puis à la fois être Amante & Romaine :
Allons, cherchons Brutus, je veux lui reprocher…
Demeurons… C’eſt ici que je dois le chercher ;
Sur les pas du Tyran l’ambition l’attache.
Je vois Antoine, ô Ciel ! ſeroit-il aſſez lâche ?…



Scène 4

ANTOINE, PORCIE, PAULINE.

Porcie.


ANtoine, quel deſſein vous amene en ces lieux


Antoine.

Madame, pardonnez ſi je m’offre à vos yeux ;

J’ai cru trouver Céſar ;


Porcie.

J’ai cru trouver César ; Il va vous faire entendre
Que Porcie à vos vœux refuſe de ſe rendre.


Antoine à part.

Je ne ſçai que penſer, & mon eſprit confus…


Porcie.

Il pourroit à mépris imputer mes refus,
Et je veux ſur ce point vous inſtruire moi-même.
Fille d’un vrai Romain, Rome eſt tout ce que j’aime ;
Et pour ſon intérêt au bout de l’univers,
J’irois chercher la main qui briſeroit ſes fers ;
Du crime de Céſar trop fidèle complice,
Je n’attens pas de vous un ſi grand ſacrifice ;
Brutus même, Brutus ſur qui j’oſois compter,
Auroit craint à ce prix de me trop acheter ;
Et l’éclat des grandeurs flatant ſeul ſon envie,
Malgré ſa foi donnée il épouſe Octavie.


Antoine.

Il épouſe Octavie ? ô Ciel ! que dites-vous ?


Porcie.

Ce que m’a dit Céſar, qu’il ſera ſon époux.


Antoine.

Quoi ? Céſar… juſte Ciel ; je perds ce que j’adore.


Porcie.

Vous aimez Octavie ? Ô vous que Rome implore,
Achevez, Dieux puiſſans, l’eſpoir nous eſt permis,
Puiſque vous diviſez nos communs ennemis.


Scène 5


Antoine ſeul.


QU’entens-je ? quel revers contre toute apparence,
Quand je me crois heureux, détruit mon eſperance.
Céſar m’ôte Octavie ! ô Dieux ! mais dans quel tems !
Au moment qu’il doit tout à mes ſoins éclatans.
Moi ſeul ſous ſon pouvoir rangeant la terre & l’onde,
Je viens mettre à ſes pieds tous les Sceptres du monde.
Pour lui je réunis le peuple & le Senat,
Je change en ſa faveur la face de l’Etat ;
Et, lorſque pour tout fruit je ne veux qu’Octavie,
On m’apprend que l’ingrat me l’a déjà ravie.
Je lui donne un Empire, & j’en reçois la mort.
Non, non qu’il craigne tout de mon jaloux tranſport.
Je puis contre ſa tête exciter quelque orage,
Je puis du moins, je puis détruire mon ouvrage ;
Allons. Mais Octavie ici porte ſes pas ;
Dieux ! peut-on ſe reſoudre à ceder tant d’appas ?


Scène 6

ANTOINE, OCTAVIE.

Octavie.


ET bien, Seigneur, enfin que faut-il que j’eſpère !
Le Sénat nous eſt-il favorable, ou contraire ?
Que vous a dit Céſar dans ce long entretien ;


Antoine.

Ah ! Madame…


Octavie.

Ah ! Madame… Achevez : vous ne me dites rien !
Auriez-vous découvert…


Antoine.

Auriez-vous découvert… Helas !


Octavie.

Auriez-vous découvert… Helas ! Parlez, je tremble :
Vous me faites prévoir tous les malheurs enſemble ;
C’eſt tenir trop long-tems mes eſprits ſuſpendus.


Antoine.

Madame, je vous perds, vous êtes à Brutus.


Octavie.

Helas !


Antoine.

Helas ! Vous ſoupirez : O ſoupir qui me charme !
Non, le choix de Céſar n’a plus rien qui m’alarme ;
C’eſt en vain qu’à Brutus il promet votre foi,

Au fond de votre cœur l’amour parle pour moi.


Octavie.

D’un malheureux amour que ſert la voix plaintive ?
Il parle dans un cœur que le devoir captive.
Par de ſuprêmes loix Brutus eſt mon époux,
Et vous n’avez, Seigneur, que mes ſoupirs pour vous.


Antoine.

Quoi vous accepteriez l’époux qu’on me prefere !
Mais quel devoir ! Je ſçai qu’Octave votre frere
D’une ſœur de Céſar tient la clarté du jour :
Mais vous, lorſqu’au devoir vous immolez l’amour,
Devez-vous à Céſar la même obéiſſance ?
Une autre que ſa ſœur vous donne la naiſſance.


Octavie.

Quoi Céſar m’aſſocie à d’illuſtres ayeux ;
Il m’unit à ſon ſang par un choix glorieux :
Il m’adopte, & j’irois l’obliger à reprendre
Tout l’éclat que ſur moi ſa main daigne répandre !
Que n’auroit pas alors l’envie à publier ?
Mais quand juſqu’à ce point j’oſerois m’oublier,
Ignorez-vous, Seigneur, qu’Octavien mon pere,
A ſoumis à Ceſar Octavie & ſon frere ?
Qu’enfin c’eſt à lui ſeul qu’au moment de ſa mort,
Il tranſmit tous les droits qu’il avoit ſur mon ſort.


Antoine.

He bien ! obéiſſez, trahiſſez-moi, cruelle :
Mais ne prétendez pas qu’à moi-même infidelle,
J’acheve des projets pour vous ſeule entrepris,

Et dont une autre enfin doit recevoir le prix.
Non, je ne ſerai point l’inſtrument de ma perte ;
Et puiſque votre main à Brutus eſt offerte,
C’eſt à lui déſormais d’engager le Senat
A remettre à Céſar le deſtin de l’Etat.
Je m’attens qu’en ſecret, blâmant ſes injuſtices ;
Céſar connoîtra mieux le prix de mes ſervices.
Rome, plus qu’il ne penſe, aime la liberté :
Mais quand même Brutus domteroit ſa fierté ;
A vos communs efforts quand tout ſeroit poſſible,
Songez que j’y puis mettre un obſtacle invincible ;
Et que ne ſuivant plus que mon juſte tranſport…


Octavie.

Ah cruel ! achevez de me donner la mort,
Avec nos ennemis ſoyez d’intelligence,
Allez contre Céſar animer leur vengeance ;
Et ſuivant en aveugle un tranſport furieux,
Chargez-vous de remplir les menaces des Dieux ;
Ainſi donc un Heros qui me tient lieu de pere
Verra trancher ſes jours par une main ſi chere :
Helas ! quand je craignois de ſi funeſtes coups,
Aurois-je pu penſer qu’ils partiroient de vous ?


Antoine.

Ceſar m’eſt toûjours cher, & plus cher que moi-même :
Mais enfin c’eſt par lui que je perds ce que j’aime ;
Et de quelque fureur que je me puiſſe armer,
Vous excuſeriez tout, ſi vous ſçaviez aimer.
Je vous en dis aſſez pour vous faire comprendre

A quels emportemens vous devez vous attendre :
C’eſt à vous de prévoir…


Octavie.

C’eſt à vous de prévoir… Et que puis-je, Seigneur ?
Voyez plutôt Céſar ; ouvrez-lui votre cœur.
S’il trahit votre amour, c’eſt parce qu’il l’ignore :
Mais enfin à Brutus je ne ſuis pas encore,
Pour changer notre ſort il ne faut qu’un moment.
Allez, parlez, preſſez, mais ſans emportement ;
Céſar, vous le ſçavez, ne peut ſouffrir d’outrage.


Antoine.

Et bien pour l’attendrir, mettons tout en uſage :
Je vais lui déclarer l’amour que j’ai pour vous.
Puiſſe-t-il à ſon tour m’écouter ſans courroux.
C’eſt à lui de ſçavoir dans cette concurrence
Entre Antoine & Brutus mettre une difference.
Il peut me refuſer : mais qu’il y penſe bien ;
Après un tel affront, je ne répons de rien.


ACTE 3


Scène 1

Brutus, Flavien

Brutus.
.


QUoi Porcie en ces lieux, obſtinée à m’attendre,

Veut, malgré ſon dépit, me parler & m’entendre ?
Quel eſt donc ce deſſein ?


Flavien.

Quel eſt donc ce deſſein ? Elle doute, Seigneur,
Qu’un jour, qu’un ſeul moment ait changé votre cœur,
Et ne peut ſe réſoudre à vous croire parjure,
A moins que votre bouche ici ne l’en aſſure.


Brutus.

Je pourrois… ah ! fuyons, je me connois trop bien,
Je ne ſoutiendrois pas un ſi triſte entretien.
Tu ſçais quel eſt l’amour qui pour elle m’enflâme,
Et mes yeux trahiroient le ſecret de mon ame.


Flavien.

Et pourquoi plus long-tems lui cacher ce ſecret ?
On ſe peut dans ſon ſein dépoſer ſans regret.
Comme vous des tyrans ennemie implacable,
De quelle fermeté n’eſt-elle point capable ?
En doutez-vous, Seigneur, vous qui la connoiſſez ?


Brutus.

Je te l’ai déja dit, elle aime ; c’eſt aſſez.


Flavien.

Aprenez-lui du moins que votre cœur fidelle,
En abuſant Céſar, ſe conſerve pour elle.


Brutus.

M’en croiroit-elle ? non ; & pour la raſſurer,
Il faudroit me reſoudre à lui tout déclarer.
Avec elle toûjours j’ignorai l’art de feindre :
Elle aprofondiroit ce qui peut m’y contraindre ;

Et le tendre intérêt qu’elle prend à mes jours
Groſſiroit à ſes yeux les périls où je cours.
Mais quand, pour ſurmonter de ſi juſtes alarmes ;
Le ſang dont elle ſort lui prêteroit des armes,
Son cœur ne doutant plus de ma fidélité,
Montreroit à Céſar trop de tranquilité :
Et que penſeroit-il de cette grandeur d’ame ?
Perdre un cœur, & ſe taire, eſt trop pour une femme ;
Ceſar ſçait notre amour, & pour le mieux tromper,
En reproches ſanglans elle doit s’échaper.
Ah ! je verrois bientôt l’entrepriſe avortée,
Si la feinte entre nous paroiſſoit concertée.
Il faut que mes deſſeins ne ſoient pas pénétrés.


Flavien.

Mais vous ſerez ſuſpect à tous les conjurés ;
Et d’un prompt changement leur foi ſera ſuivie,
S’ils ſçavent que Céſar vous deſtine Octavie.


Brutus.

Je viens de prévenir Caſſie & Metellus,
Popilius, Cinna, Decime & Lentulus…
Mais cherchons d’autres lieux pour cette confidence
Viens… Dieux ! je vois Porcie, évitons ſa preſence.


Scène 2

BRUTUS, PORCIE, FLAVIEN, PAULINE.

Porcie.


NE fuyez pas, Brutus, je ne veux pas long-tems
Suſpendre les projets de vos vœux inconſtans.
On m’en avoit inſtruite, & je n’oſois le croire ;
Tout me parloit pour vous, votre nom, votre gloire :
Mais j’ouvre enfin les yeux. Ce ſoin de m’éviter
Ne me fait que trop voir qu’il n’en faut plus douter.
O Ciel ! il eſt donc vrai, vous êtes infidelle !
Ne croyez pas pourtant que ma douleur mortelle,
Quand vous me trahiſſez, n’ait pour objet que moi.
C’eſt à tous les Romains que vous manquez de foi.


Brutus.

Pour vous, pour les Romains, que ne puis-je, Madame
Montrer ce que je ſens dans le fond de mon ame ?
Mais je ne puis former, malgré ce que je ſens,
Ni pour vous, ni pour eux que des vœux impuiſſans.
Je ſçai qu’après l’honneur de vous avoir ſervie,
J’ai dû compter pour rien d’épouſer Octavie :
Céſar m’en eſt témoin, j’ai long-tems combatu.


Porcie.

Va, ne te pare pas d’une fausse vertu.
Cet éclat imposteur ne m’a que trop déçue :
Helas ! je ne m’en suis que trop tard aperçue.
Mon père en expirant me remit en tes mains :
Je crus aimer en toi le vengeur des Romains.
Quel apas pour un cœur qui n’aimoit que la gloire
Ce cœur sans balancer te ceda la victoire.
Mais n’en triomphe pas, je l’ai déja repris ;
Tu n’es plus à mes yeux qu’un objet de mépris.
Adieu, je me retire, & crains d’être importune,
Tu dois tous tes momens au soins de ta fortune :
Cependant ne crois pas jouir en seureté
De ces tristes grandeurs dont César t’a flaté ;
Crains pour ton cher Tyran quelque revers funeste :
Si Rome perd Brutus, Porcie au moins lui reste.
Je vais prendre ta place, &, bravant le danger,
Tirer Rome des fers, me perdre, ou la venger.
Penses-tu qu’en toi seul tout notre espoir se fonde ?
Je puis à ton défaut trouver qui me seconde :
Il est des Cassius, des Cinnas, des Metels,
Qui peuvent au Tyran porter cent coups mortels.


Brutus.

Ciel !


Porcie.

Je vais les chercher. Tous, amis de món pere,
Ils prêteront leurs bras à ma juste coleoe :
Oui, j’y cours…


Brutus, à part.

Justes Dieux ! les Chefs des conjurez !
Empêchons un éclat… Madame, demeurez.


Porcie.

Tu m’arrêtes ! barbare, acheve ton ouvrage,
Et me livre au Tyran pour assouvir ta rage.


Brutus.

Quels transports ! c’en est trop, ma prudence est à bout :
Je le vois bien, Madame, il faut vous dire tout.
Flavien, en ces lieux on pouroit nous entendre.
Va, sors, & garde bien de nous laisser surprendre.



Scène 3

BRUTUS, PORCIE.

Brutus.
.


QU’alliez-vous faire ? O Ciel ! un éclat indiscret
D’une noble entreprise eût trahi le secret ;
Mais il faut à vos yeux dévoiler ce mistere,
Oui, je venge en ce jour & Rome & votre père,
Et ces mêmes amis que vous m’avez nommés,
Déja contre César je les avois armés.


Porcie.

Qu’entens-je ? n’est-ce point un songe qui m’abuse ?
C’est Brutus qui nous venge, & c’est lui que j’accuse !

Quels injustes soupçons… ah ! Seigneur, pardonnez
Tous les noms odieux que je vous ai donnez.


Brutus.

Au milieu du Senat une vengeance prompte
Dans le sang de César en va laver la honte ;
C’est-là qu’aux yeux de tous je pretens faire voir
le cœur de Brutus a trahi son devoir.
Je reçois tous les jours quelque nouvelle injure,
Jusqu’à mon tribunal on porte le murmure ;
Et si l’aspect du rang où César m’a placé
Impose aux plus hardis un silence glacé,
Empruntant d’autres voix pour me crier vengeance,
Ils sement des écrits dont ma gloire s’offence ;
Ces mots y sont tracez, à mes regards confus,
Tu dors Brutus, tu dors, & n’es pas vrai Brutus.
Ah ! d’un couroux trop lent puisque l’on se défie,
Il est tems que j’éclate, & que je justifie
Et le fameux Romain dont je porte le nom,
Et l’amour de Porcie, & le choix de Caton ;
Non, Rome, moi vivant, tu n’auras point de maître,
Je sçaurai soutenir le sang qui m’a fait naître,
Ou t’en sacrifiant le reste infortuné,
Te le rendre aussi pur que tu me l’as donné.


Porcie.

Ah ! Brutus, dans mon coeur que vous jettez d’allarmes.


Brutus.

Vous vous troublez, Madame, & vous versez des larmes.


Porcie.

Helas ! si vos desseins sont trahis par le sort…


Brutus.

Mourant pour mon pais, vous pleureriez ma mort ?
Ah ! montrez-vous, de grâce, une ame plus Romaine,
Et ne me forcez pas à rougir de ma chaîne ;
Laissez les vains regrets aux vulgaires Amans,
Vous devez à Brutus de plus hauts sentimens.


Porcie.

Et comment sans regret songer que c’est moi-même
Qui viens de vous jetter dans ce péril extrême ?
J’ai pris soin, que ne peut une Amante en couroux ?
D’inspirer au Tyran des soupçons contre vous ;
Ma bouche ne prenant que ma fureur pour guide,
Vous a peint à ses yeux sous les traits d’un perfide.
Peut-être en ce moment les Dieux m’ont fait parler,
Pour lui montrer la main qui devoit l’immoler ;
Puis-je voir sans frémir à quoi je vous expose,
Et si vous périssez, que j’en serai la cause ?
César de tous vos soins prêt à se défier…


Brutus.

Gardez dans son esprit de me justifier ;
Ou plutôt affectant une haine implacable,
A ses yeux, s’il se peut, peignez-moi plus coupable ;
Deguisez votre cœur pour mieux fraper le sien,

C’est l’interêt de Rome, & le vôtre & le mien.
Pour notre liberté nous avons tout à craindre,
Et pour perdre un Tyran c’est vertu que de feindre.


Porcie.

Oui feignons, j’y consens, & si c’est trahison,
A qui nous y contraint demandons-en raison.
C’en est fait & j’étoufe un regret qui vous blesse,
Votre vertu m’anime à vaincre ma foiblesse ;
Allez affranchir Rome, n’attendez de moi
Qu’un cœur comme le vôtre incapable d’effroi :
Mais songez bien, Seigneur, que de sa délivrance
C’est sur vos jours que Rome a fondé l’esperance :
Que pour la garantir d’un joug injurieux,
Vous devez ménager des jours si précieux :
Que César doit perir…


Brutus.

Sa perte est assurée,
Tout le Senat ensemble avec moi l’a jurée :
Oui Madame, & le sort, favorable aux Romains ;
Permet que de lui-même il se livre en nos mains ;
Antoine à tous nos coups va l’exposer en bute,
Et croyant l’élever précipite sa chute.


Scène 4

BRUTUS, PORCIE, FLAVIEN.

Flavien.


SEigneur, César aproche.


Brutus. à Portie.

Allez, quittez ces lieux,
Madame, & de mon sort laissez le soin aux Dieux.



Scène 5

CESAR, BRUTUS, ALBIN, FLAVIEN.

César.


POrcie est irritée, elle fuit ma présence ;
Tantôt de ses transports j’ai vu la violence :
Par vos sages conseils ne sont-ils point calmés ?


Brutus.

Seigneur, tous ses regards de colere enflâmés,
Ne m’ont d’abord montré qu’une haine implacable,
Elle m’a des mortels nommé le plus coupable :
Mais joignant à l’honneur que m’a fait votre choix
Ce qu’on doit de respect à vos suprêmes loix,
J’ai cru voir dans ses yeux sa colere adoucie ;
Elle a moins éclaté, c’est beaucoup pour Porcie,

Le tems fera le reste, & j’espère, Seigneur,
Que la haine & l’amour sortiront de son cœur.


César.

Que je serois heureux, si ce coeur indomtable,
A force de bienfaits rendu plus équitable,
Pouvoit enfin pour moi désarmer ses rigueurs !
Je n’aspire, Brutus, qu’à régner sur les cœurs,
Et Rome vainement m’offre un superbe empire,
S’il faut qu’un seul Romain en secret en soupire.
A de si beaux desseins prêtez-votre secours,
Faites bénir par tout & mes loix & mes jours ;
Prevenez le Senat, & faites-lui connoître
Que César en ces lieux est plus pere que maître ;
Je l’attens de vos soins, & j’ose me flater
Que, pour me rendre heureux, vous allez tout tenter.


Brutus.

Seigneur, votre bonheur dépend tout de vous même,
Le Senat vous revere, & le peuple vous aime,
Votre pouvoir ici n’a pas besoin d’apui :
Mais Antoine paroît, je vous laisse avec lui.


Scène 6

CESAR, ANTOINE, ALBIN.

Cesar.


AProche, cher Antoine, & prens part à ma joye :
Que mon cœur tout entier à tes yeux se deploye.
De la part du Senat rien ne m’alarme plus,
Je viens à mon destin d’associer Brutus.
Ce Brutus soupçonné d’attenter sur ma vie,
Va devenir mon fils, il épouse Octavie.


Antoine.

Il épouse Octavie ! ah Seigneur, songez-vous
Combien un choix si beau lui fera de jaloux ?


Cesar.

Je ne l’ignore pas : mais je ne puis mieux faire ;
Tu sçais qu’à mes desseins ce choix est necessaire.


Antoine.

Ciel !


Cesar.

N’en murmure point, je te veux desormais
Combler de tant de gloire & de tant de bienfaits…


Antoine.

Hé que me serviront ces bienfaits, cette gloire ?
Mon malheur est plus grand que vous ne sçauriez croire :

Le bonheur de Brutus est pour moi trop fatal :
Il épouse Octavie, & je suis son rival.


Cesar.

Son rival ; Dieux, qu’entens-je ? ô fortune cruelle !
O plus cruel ami ! car enfin votre zele
Avoit trop mérité ce présent de ma main ;
Pourquoi renfermiez-vous vos feux dans votre sein ?


Antoine.

Octavie est un bien si grand, si plein de charmes,
Que ma témerité me causoit des alarmes ;
Je n’osois avouer la gloire de mes fers,
Qu’en mettant à vos pieds Rome & tout l’univers.


Cesar.

Je plains de votre amour la triste destinée :
Mais enfin à Brutus ma parole est donnée.


Antoine.

Quoi Seigneur, vous pouriez insensible à mes vœux,
Aux : dépens de mon cœur rendre un rival heureux ?
Mais que dis-je ? un rival ? il n’aime que Porcie :
Il me verroit heureux sans me porter envie,
Et quand vous m’accablez du plus mortel ennui,
Le bien que vous m’ôtez n’en est pas un pour lui.


Cesar.

Je ne sçai si Brutus s’abaisse jusqu’à feindre ;
Mais de mon changement il auroit à se plaindre,
Et ce n’est pas à moi, quoi qu’il ait projetté,
De lui servir d’exemple à l’infidelité.


Antoine.

Non, non, ce n’est point là ce qui vous inquiette,
Vous n’aspirez, Seigneur, qu’à voir Rome sujette,
Et voilà d’où me vient le sort dont je me plains ;
Brutus peut au Sénat traverser vos desseins,
Vous craignez seulement qu’il ne vous soit contraire,
Vous l’avouez vous-même, il vous est nécessaire ;
Ainsi donc je verrai mes services passés
De votre souvenir en un jour effacés :
Oui j’éprouve en ce jour ce que je n’osois, craindre,
Ah ! des premiers amis que le sort est à plaindre,
Puisqu’on les sacrifie après mille travaux,
A la necessité d’en faire de nouveaux.
Quoi ? faut-il qu’aujourd’hui Brutus sur moi l’emporte,
Parce qu’à vos desseins ce nouveau choix importe ?
Mais quand vous lui donnez le plus grand de vos biens,
Mettez dans la balance & ses soins & les miens,
Pour voir s’il me surpasse, ou plûtôt s’il m’égale ;
Remettez-nous tous deux dans les champs de Pharsale,
Pour divers interêts voyez tomber nos coups,
Tous les siens pour Pompée & tous les miens pour vous ;
Mais sans aller si loin, Seigneur, dans Rome même
Voyez qui de nous deux vous offre un diadême.


César.

Ah ! ne m’offrez plus rien, je renonce à vos soins ;
Ou cessez de m’en rendre, ou me les vantez moins.


Antoine.

Vous avez arraché ce reproche à ma bouche ;
Mais je le vois, mes soins n’ont plus rien qui vous touche,
De mes foibles secours vous allez vous passer,
Et sans moi sur le trône on s’offre à vous placer.
Cependant des Romains ce que j’ai pu connoître,
M’apprend qu’avec regret ils souffriront un maître :
Le premier en ces lieux : mais, parmi vos égaux,
Vos sujets prétendus sont autant de rivaux.
Et ce rang, qu’en secret peut-être on vous dispute,
Est assez chancelant pour en craindre la chute.


César.

Arrêtez, témeraire, ou craignez mon courroux.


Antoine.

Et peut-il me porter de plus terribles coups ?
C’est un bonheur pour moi que de perdre la vie,
Lorsque je perds l’espoir d’obtenir Octavie…
Elle vient. Que sa vue augmente mes transports !



Scène 7

CESAR, ANTOINE, OCTAVIE, ALBIN.

Antoine.


MAdame, sur César j’ai fait de vains efforts.
Il consent à ma perte en m’ôtant ce que j’aime,
Et vous allez sans doute y consentir vous-même.
Obéissez, suivez un barbare devoir,
Et moi je ne suivrai que mon seul desespoir.



Scène 8

CESAR, OCTAVIE, ALBIN.

Octavie.


AH ! Seigneur, excusez un Amant qui s’emporte,
Ou plûtôt, s’il se peut, empêchez qu’il ne sorte,
Il a quelque pouvoir sur le cœur des soldats,
Et dans un premier feu…


Cesar.

Non je ne le crains pas.
Quand d’un courroux si prompt une ame est enflammée,
Tout ce qu’elle a d’ardeur se dissipe en fumée,
Je crains bien plus un feu sous la cendre amorti :

Mais puisqu’à votre hymen Brutus a consenti,
Je suis heureux, ma fille, à la fin je respire ;
Je ne craignois que lui, puisqu’il faut vous le dire,
Et quoiqu’il me fût cher & qu’il fût mon ami,
A le voir seulement j’ai mille fois frémi.


Octavie.

Ah ! Seigneur, je frémis moi-même à vous entendre,
D’un noir présentiment j’ai peine à me deffendre.
Ces troubles qu’un objet en nous vient exciter,
Sont des avis des Dieux dont on doit profiter.
Brutus m’épouse, ô Ciel ! que n’ai-je point à craindre
D’une ame si longtems instruite en l’art de feindre ?
Vous formez entre nous d’indissolubles nœuds,
Qu’allons-nous devenir s’il nous trompe tous deux ?
Que seroit-ce, grands Dieux ! si la triste Octavie
Découvroit des complots, & contre votre vie ?
Par ma bouche, Seigneur, seroient-ils déclarés ?
Ses intérêts alors me seroient trop sacrés.


Cesar.

Qu’entens-je ! si Brutus un jour tramoit ma perte,
Malgré sa perfidie à vos yeux découverte,
Vous pourriez sans remords le laisser achever.


Octavie.

Je répons de mourir, mais non de vous sauver.


Cesar.

C’est, donc là tout le fruit d’un si triste Hymenée :
N’importe, poursuivons, ma parole est donnée ;

Oui, Madame, à Brutus j’ai promis votre main ;
Je veux être obéi, soyez prête à demain.


Octavie.

Helas !


Cesar.

Vous soupirez.


Octavie.

Seigneur, si je soupire,
Ce n’est pas qu’à vos loix je balance à souscrire :
Mais si je hais Brutus, c’est que je vois, Seigneur,
Que l’ingrat vous trahit dans le fond de son cœur,
Que je vous fais, sans fruit, un triste sacrifice,
J’obéirai pourtant, s’il faut que j’obéisse.
J’y vais forcer mon cœur autant que je pourai,
Et ce n’est qu’en mourant que je vous trahirai.



Scène 9


Cesar seul.


CIel ! quel est ce langage, & par quel sort étrange
Chacun à son devoir avec peine se range ?
Octavie a mes loix obéit à regret :
Si je l’en crois, Brutus me trahit en secret :
Antoine furieux en reproches êclate.
C’est donc là le pouvoir dont mon orgueil se flate ?
O combien est à plaindre un cœur ambitieux !

Les Rois font vainement les images des Dieux,
Ils ne sçauroient jouir de cette paix profonde
Que goûtent dans les cieux ces arbitres du monde.
Car enfin, sont-ils bons, regnent-ils en vrais Rois ?
Il faut qu’à leurs sujets ils conforment leurs loix.
Regnent-ils en Tyrans, sont-ils inexorables ?
Sans pouvoir être heureux, ils sont des miserables.
Prend ton parti ; le trône a pour toi des appas,
Vois donc si des vrais Rois tu veux suivre les pas ;
Ou si tu veux choisir les Tyrans pour modelles.
Mais quoi ? tu cours déja sur les traces cruelles,
Ton pouvoir foible encor attente sur les cœurs,
Octavie à tes yeux gêmit de tes rigueurs,
Tu lui donnes la mort en l’appellant ta fille,
Et tu deviens Tyran jusques dans ta famille ;
Mais quelqu’un vient.



Scène 10

CESAR, ALBIN.

Albin.


SEigneur, Calpurnie en ces lieux
Vient de vous raporter la réponse des Dieux.


Cesar.

Et bien allons sçavoir ce qu’ils daignent m’aprendre ;
Puissent-ils m’inspirer quel parti je dois prendre.

ACTE 4


Scène 1

OCTAVIE, JULIE.

Octavie.


NOn, ne condamne plus de si justes douleurs,
Tout m’annonce en ces lieux le comble des malheurs :
Et comment puis-je voir d’une ame indifférente
Dans les bras de César Calpurnie expirante ?
N’en doutons plus, les Dieux à Preneste ont parlé ;
Des destins ennemis l’arrêt est révélé :
C’est en vain qu’on le cache à la triste Octavie ;
Du plus grand des mortels on va trancher la vie :
Mais ce n’est rien encor ; pour me desesperer,
Antoine contre lui vient de se déclarer.


Julie.

Que dites-vous, Madame, & osez-vous le croire ?
Antoine jusques-là pourroit trahir sa gloire ?


Octavie.

Malheureuse j’espere & tremble tour à tour ;
Sa vertu me rassure, & je crains son amour.
L’amour au desespoir n’est que trop redoutable :

Ah ! Julie, il n’est rien dont il ne soit capable.
Antoine perd en moi ce qu’il aime le mieux.
Il parloit de vengeance en sortant de ces lieux ;
Et si de ses desseins je suis bien informée,
Il va contre César solliciter l’armée.
Helas ! ce bruit cruel est venu jusqu’à moi ;
Il m’assassine enfin pour me prouver sa foi :
Ainsi donc des malheurs annoncés à Preneste
Mes yeux infortunés font la source funeste,
Et leur éclat fatal allume le flambeau
Qui conduira César dans la nuit du tombeau.


Julie.

Madame, César vient, tâchez de vous contraindre.



Scène 2

CESAR, ALBIN, OCTAVIE, JULIE.

Cesar, en entrant.


O Destins ! ce que j’aime est ce qu’il me faut craindre.


Octavie.

Ah ! Seigneur, parlez-vous ou d’Antoine, ou de moi ?


Cesar.

Je parle des ingrats qui me manquent de foi.


Octavie.

Sous ces traits odieux puis-je me reconnoître ?


Cesar.

Vous m’aimez, je le sçai : mais Antoine est un traître
Il ose à la révolte exciter mes soldats.


Octavie.

Ah ! souffrez jusqu’à lui que je porte mes pas :
C’est pour me trop aimer qu’il vous est infidéle :
Mais de son repentir fiez-vous à mon zele,
J’attendrirai son cœur à force de pleurer ;
Mes yeux ont fait le crime, ils vont le reparer.


Cesar.

Non, je n’ai pas besoin du secours de vos larmes ;
Sa révolte après tout me cause peu d’alarmes,
Et je puis à mon gré disposer de son sort.


Octavie.

Ciel ! que méditez-vous ?


Cesar.

Ne craignez point sa mort.
Bientôt auprès de moi votre amant doit se rendre ;
Mes ordres sont donnés, je suis prêt à l’entendre.


Octavie.

Examineriez-vous en Juge rigoureux
Un amant qui déja n’est que trop malheureux ?


Cesar.

Je vous l’ai déja dit, pour lui rien n’est à craindre ;
En vain à le punir l’ingrat veut me contraindre ;

Malgré son attentat, malgré tout mon courroux,
Mon cœur, mon propre cœur le défend mieux que vous :
Par moi notre amitié ne sera pas trahie.


Octavie.

Ah ! Seigneur.


Cesar.

C’est assez, rentrez chez Calpurnie ;
Ne l’abandonnez pas dans son mortel effroi,
Elle est de mon malheur plus à plaindre que moi.




Scène 3

CESAR, ALBIN.

Albin.


VOus verrai-je, seigneur, sous un profond silence
Cacher de vos ennuis toute la violence ?


Cesar.

O Ciel !


Albin.

Quelles horreurs vous annoncent les Dieux ?


Cesar.

Antoine avec Brutus viendra-t-il en ces lieux ?
Les as-tu vus tous deux ? Dois-je long-tems attendre ?


Albin.

Seigneur, auprès de vous ils sont prêts à se rendre.


Cesar.

N’ont-ils point balancé ?


Albin.

Les Chefs & les soldats
D’Antoine vainement ont retenu les pas.


Cesar.

Mais Albin, dans le camp que prétendoit-il faire ?


Albin.

Il s’est plaint de vous voir, à son amour contraire,
Et tout le camp, Seigneur, ne souffre qu’à regret
Que Brutus, dès long-tems votre ennemi secret,
Soit plus cher à vos yeux qu’un ami si fidèle.


Cesar.

L’un obéit pourtant, & l’autre est un rebele.


Albin.

Brutus en apparence à vos loix obéit :
Mais je crois qu’en secret, Seigneur, il vous trahit.
Moi-même à ses vertus je me laissai séduire.


Cesar.

Ah ! dans lé fond des cœurs est-il permis de lire ?
Sur de simples soupçons dòit-on se défier
De ceux que leur vertu semble justifier ?
J’aime Antoine & Brutus, tous deux je les estime,
Je les crois l’un & l’autre incapables de crime ;
Et cependant les Dieux entre tous les Romains,
Pour me percer le cœur n’ont choisi que leurs mains.


Albin.

Ah, jugez mieux d’Antoine !


Cesar.

Et qui peut m’en répondre ?


Albin.

Votre cœur…


Cesar.

Non, ce cœur ne fait que me confondre :
Plus Antoine m’est cher, plus je le crains, Albin.
Et les Dieux… Mais il faut t’apprendré mon destin,
Ecoute, & par ces mots juge si de Preneste
Je pouvois recevoir d’oracle plus funeste.


Oracle.

En vain par tes exploits mille peuples soumis
De l’Univers entier te promettent l’Empire ;
Contre tes jours Rome conspire :
Crains les Ides de Mars & tes plus chers amis


Albin.

Justes Dieux !


Cesar.

La voici cette affreuse journée
Où l’Oracle fatal marque ma destinée :
Aujourd’hui l’on conspire, aujourd’hui je péris,
Et par les mains de ceux que j’ai le plus cheris ;
Moi-même contre moi je leur prête des armes.


Albin.

Mais cependant ce jour qui cause vos alarmes,
Sans accomplir l’Oracle est enfin arrivé.


Cesar.

Je le sçai : mais, Albin, il n’est pas achevé.


Albin.

Vous pouvez prévenir le coup qui vous menace.


Cesar.

Et pour le prévenir que veux-tu que je fasse ?
Dois-je à tous mes amis faire donner la mort ?
Et quand je l’oserois, puis-je éviter mon sort ?


Albin.

Mais Antoine & Brutus devant vous vont paroitre ;
Pénétrez, s’il se peut, qui des deux est le traître,
Et vengez-vous alors de son lâche attentat :
On n’est pas criminel de punir un ingrat.


Cesar.

Tout ingrat qu’il seroit, s’il étoit ma victime,
Je sçai trop de quel œil Rome verroit son crime ;
On lui décerneroit des honneurs immortels,
Je verrois à son nom élever des Autels,
Tandis que par sa mort couvert d’ignominie,
Je n’entendrois parler que de ma tyrannie ;
Moi Tyran ! ce nom seul me fait frémir d’horreur.
Albin, tu lus cent fois dans le fond de mon cœur,
Rien ne me fut plus cher que de regner sur Rome.
Quelle gloire, quel sort ! c’étoit trop pour un homme,
Et ce suprême rang si long-tems désiré,
Entre les Dieux & moi n’eût laissé qu’un degré :
Mais je crus que le peuple & le Sénat lui-même

Viendroit me présenter le sacré diadême,
Et loin de m’égarer en d’injustes projets,
Je comptois tous les cœurs pour mes premiers sujets :
N’y pensons plus, le Ciel autrement en ordonne ;
Peuple, Sénat, amis, enfin tout m’abandonne :
Et sur qui me fier ? où trouver de la foi,
Lorsqu’Antoine & Brutus conspirent contre moi ?
Je les attens, mais non pour les charger d’outrages ;
Non pour briguer encor leurs indignes suffrages,
Ni pour les effrayer, ni pour les attendrir,
Je ne veux que les voir, les confondre & mourir.
Ils viennent, mon transport à leur aspect redouble :
Qu’on me laisse avec eux, & qu’aucun ne nous trouble.



Scène 4

CESAR, ANTOINE, BRUTUS.
Ils s'assoient.

Cesar.


COnsul & vous Préteur, qui tous deux dans vos mains
Tenez le sort de Rome, & celui des humains,
Si mon ordre aujourd’hui près de moi vous appelle,

C’est pour vous faire part de ma douleur mortelle.
Jusqu’ici pour vous deux n’ayant point de secrets,
Je vous ai confié mes plus chers intérêts ;
Je veux le faire encor. Par plus d’une victoire
De Rome en cent climats j’ai fait voler la gloire,
Vous sçavez mes travaux, le fruit m’en est bien doux,
Puisque je n’ai vaincu que pour Rome & pour vous :
Mais qu’à cette douceur succede d’amertume !
De la discorde ici le flambeau se ralume ;
J’apprens que l’on conspire, & malgré leurs vertus,
Je n’en puis accuser qu’Antoine & que Brutus.


Antoine.

O Ciel ! de vous trahir vous me croyez capable.


Brutus.

Ah ! Seigneur, à vos yeux qui m’a rendu coupable ?


Antoine.

Moi ! j’aurois pu former ce projet odieux,
Qui me fait soupçonner…


Brutus.
.

Qui m’accuse ?


Cesar.

Les Dieux.
De mes plus chers amis, sur l’avis de Preneste,
La main doit en ce jour me devenir funeste :
C’est vous seuls par ces mots que l’Oracle a nommés.
Pour en douter, helas ! je vous ai trop aimés ;

Et c’est-là de mon sort le coup le plus horrible,
A tout autre malheur je serois insensible ;
Oui, si mes assassins n’étoient pas des ingrats ;
D’un oeil indifférent je verrois mon trépas :
Mais qu’Antoine & Brutus, en qui je me confie,
Comblés de mes bienfaits, attentent fur ma vie ;
Malgré tout mon amour que l’une & l’autre main
S’ouvre jusqu’à mon cœur un barbare chemin.
Le Ciel peut-il sur moi déployer plus de rage,
Et puis-je sans horreur m’en tracer une image ?
Parlez, & d’un tel sort pour m’épargner l’horreur,
Démentez, s’il se peut, & les Dieux & mon cœur.


Antoine.

Si c’est au nom d’ami, Seigneur, qu’on doit connoître,
Quiconque, auprès de vous doit passer pour un traître ;
S’il faut qu’un nom si cher donne un titre odieux,
Je ne puis démentir votre cœur ni les Dieux ;
Des témoins si sacrés ont droit de me confondre,
Et dès qu’ils ont parlé je n’ai rien à répondre :
Mais si des faux amis les vrais sont discernez,
Tout parle en ma faveur quand vous me soupçonnez :
A mon zele, à ma foi rendez toute leur gloire,
De tout ce que j’ai fait rappellez la mémoire,
Et remontez d’abord jusqu’à ces premiers tems,
Où vous aviez besoin d’amis vrais & constans,
A votre fier Rival le Sénat favorable,

Lui prêtoit contre vous un secours redoutable ;
Je m’opposai moi seul au Consul Marcellus,
Et par moi ce secours marcha vers Bibulus.
Ce grand coup, & cent fois vous l’avez dit vous-même,
Fit passer en vos mains l’autorité suprême,
Et votre Concurrent dénué de soldats,
Par là se vit contraint à fuir devant vos pas.
Mais allons plus avant, aux champs de Macédoine,
Quel ami fut pour vous plus fidéle qu’Antoine ?
Le sort vous y gardoit un funeste revers,
Si je n’eusse été prompt à traverser les Mers,
Du Chef Gabinius quel que fût le courage,
Il n’en eut pas assez pour défier l’orage ;
Je le bravai pourtant, & mes heureux secours
Mirent en sûreté votre gloire & vos jours :
Vous vainquîtes enfin : mais cette seule guerre
N’avoit pas décidé du destin de la terre ;
Juba vous attendoit sur les bords Afriquains ;
Il falloit voir encor Romains contre Romains,
Avant que tout fléchît sous les loix d’un seul homme,
Et votre éloignement vous auroit nui dans Rome,
J’y courus par votre ordre, & trop sûr de ma foi,
Votre cœur de ce soin se reposa sur moi :
J’arrivai, je trouvai Borne à demi rebelle,
Par les complots secrets d’un Tribun infidelle :
Mais contre les mutins ma foi se signala,
Et soumit avec eux leur Chef Dolabella.

Voilà ce que j’ai fait ; si c’est être perfide !
Je consens contre moi que votre cœur décide.
Mais quand vous n’en croyez que ce cœur & les Dieux,
Seigneur, un faux éclat peut éblouir vos yeux ;
Et je tremble pour vous, si votre ame trompée
Confond vos vrais amis avec ceux de Pompée.


Brutus.

Sans vous importuner, Seigneur, d’un long discours,
Je conviendrai d’abord qu’au repos de vos jours
La perte de Brutus plus que tout autre importe ;
Tout est suspect en moi, jusqu’au nom que je porte,
Et les Dieux, dont l’avis n’est pas à dédaigner,
S’ils ne me nomment pas, semblent me désigner.
Cependant jusqu’ici de quoi m’accuse Antoine ?
D’avoir suivi Pompée aux champs de Macedoine ?
Vous sçavez trop, Seigneur, avec tous les Romains,
Que du sang de mon pere on vit rougir ses mains.
Non, je ne suivis pas l’assassin de mon pere ;
Je suivis le Sénat, & crus le devoir faire.
Si je fus dans l’erreur, j’attendois que les Dieux,
Pour m’en faire sortir, m’eussent ouvert les yeux.
Pour vous contre Pompée à peine ils prononcerent,
Que je fus du parti que les Dieux embrasserent ;
Je me rendis à vous. Depuis chez les Gaulois
Par votre ordre, Seigneur, je dispensai vos loix,
J’y remplis mon devoir, & par la renommée
Du succès de mes soins Rome fut informée.

Pour prix d’un zele enfin, loin de Rome éprouvé ;
A la Preture ici vous m’avez élevé.
D’un choix si glorieux ai-je trahi l’attente ?
Et qui montra jamais une foi plus constante ?
Pour détourner de moi jusqu’au moindre soupçon,
Il m’a fallu trahir la fille de Caton :
Loin d’oser murmurer de cette violence,
J’ai forcé ma douleur & ma bouche au silence,
Et l’on ne m’a pas vu par d’imprudens éclats
Animer contre vous le peuple ou les soldats.


Antoine.

Croyez-vous que César, par ce discours s’abuse ?
Pour vous justifier votre bouche m’accuse,
Et d’un crime apparent armé contre ma foi,
Vous cherchez à fixer tous les soupçons sur moi.
A César.
Seigneur, j’avourai tout, car je hais trop la feinte.
J’ai cru que mon malheur me permettoit la plainte ;
Oui, j’ai de vos soldats animé le courroux ;
Mais c’est contre Brutus, & non pas contre vous.
Voilà quel est mon crime. Ah ! quel supplice extrême,
De se voir pour jamais arracher ce qu’on aime !
Brutus a mieux caché son dépit à vos yeux :
Mais les feux renfermés n’en éclatent que mieux.


Brutus.

Vous le voyez, Seigneur, j’aurois beau me défendre,
A de nouveaux soupçons je dois toûjours m’attendre,

Tout sert à me confondre, & mon crime passé,
Ou plûtôt mon malheur ne peut être effacé.
Et comment à vos yeux montrer mon innocence ;
Si l’on soupçonne en moi jusqu’à l’obéissance ?


Cesar.

Que je suis malheureux ! Dieux, quel sort est le mien ?
Ils s’accusent l’un l’autre, & ne m’apprennent rien ;
Et moi toujours flotant dans mon incertitude…
Il se leve.
Ah ! c’est trop soutenir un supplice si rude ;
J’aime mieux m’avancer vers le coup que j’attens,
Que d’éprouver l’horreur de l’attendre long-tems,
Remplissez de mon sort les loix irrévocables,
Obéissez aux Dieux qui vous nomment coupables,
Frapez ; qu’aucun effroi ne retienne vos coups :
Nous sommes seuls ici, je m’abandonne à vous ;
Des plus fiers ennemis je sçai punir l’offense :
Mais contre mes amis mon bras est sans défense.
Brutus, Antoine : ô Ciel ! aucun ne me répond,
L’un & l’autre à ces mots se trouble & se confond,


Brutus. à part.

Helas !


Cesar.

Que me veut dire un si triste langage ?
D’un heureux repentir seroit-il le présage ?


Brutus à part.

Qui peut voir ce spectacle, & ne pas s’attendrir ?


Antoine.

Non, ce n’est pas à vous, c’est à moi de mourir ;
Seigneur, à vos soupçons je ne sçaurois survivre,
Il faut par tout mon sang que je vous en délivre.
Après ce que je perds le trépas m’est trop doux,
Et mon heureux rival…


Brutus.

Je le suis moins que vous,
Antoine, & ce n’est pas dans l’hymen d’Octavie
Que Brutus avoit mis le bonheur de sa vie.


Cesar.

Qu’entens-je, de leur sort ils se plaignent tous deux ;
Je les aime, & c’est moi qui les rens malheureux.
Je ne m’étonne plus, quand je les sacrifie,
Si l’Oracle fatal veut que je m’en défie.
Pardonnez, chers amis, j’ai mérité la mort :
Mais enfin c’est à moi de changer votre sort.
Oui, sois heureux, Antoine, & possede Octavie ;
Reçois-la de la main qui te l’avoit ravie :
Et toi, mon cher Brutus, sois heureux à ton tour ;
C’en est fait, je te rens l’objet de ton amour.
Oui je te rens Porcie ; & si par l’hymenée
Je ne puis à mon sang unir ta destinée :
Obtiens le premier rang entre tous mes amis,
Et consens que du moins je t’appelle mon fils.


Brutus.

Ah Seigneur, c’en est trop… Pour prix d’un nom si tendre
Quel respect, quel amour ne dois-je pas vous rendre ?

Que ne puis-je…


Cesar.

Ton cœur sçaura le mériter,
Et je t’estime trop pour en pouvoir douter.
Adieu, sans perdre tems je vais à Calpurnie
Annoncer le bonheur qui nous reconcilie.
Qu’on appelle Porcie, & que ce jour heureux
L’éleve comme nous au comble de ses voeux.



Scène 5

ANTOINE, BRUTUS.

Antoine.


QUel excès de bonté son cœur nous fait paroître ?
S’il n’est Maître du Monde ; il est digne de l’être ;
Et nous devons, Brutus, verser tout notre sang
Pour le faire monter à ce suprême rang.


Brutus.

Je sçai par sa vertu qu’il a droit d’y prétendre ;
Et pour lui tout mon sang brule de se répandre,
Oui, qu’il donne des loix au reste des humains :
Mais il en faut, Antoine, excepter les Romains.


Antoine.

Pourquoi les excepter ? pourquoi leur interdire
Le bonheur sans égal que promet son empire ?


Brutus.

Ce bonheur, quel qu’il soit, n’en est pas un pour eux,
La seule liberté rend les Romains heureux.
Et je crains…


Antoine.

Et qui peut vous causer des alarmes ?
Voyons-nous les Romains prêts à prendre les armes ?
Montrons-nous seulement, tout va se joindre à nous ;
Les soldats sont pour moi, le Senat est pour vous.
Je vous dirai bien plus, ce Senat inflexible
A mes présens offerts n’est pas inaccessible.
Combien de Senateurs à mes desirs soumis…


Brutus.

Ils ne vous tiendront pas ce qu’ils vous ont promis :
Défiez-vous des cœurs dont la haine se cache
Et ne comptez pour rien des sermens qu’on arrache.
Tel flate vos desirs, qui prêt à vous tromper,
N’embrassera César que pour mieux le fraper.
Je frémis du péril qui menace sa tête ;
Il en est tems encor, détournez la tempête,
Et songez…


Antoine.

Non, Brutus, en vain vous m’alarmez ;
César n’a rien à craindre ; il suffit, vous l’aimez,

À suivre tous vos pas le Senat est fidéle.
Je vous quitte, je cours où l’amitié m’appelle ;
Je vais sans différer assembler mes amis,
Et tenir à César tout ce que j’ai promis.



Scène 6


Brutus seul.


AH ! de grace arrêtez. Mais il fuit, il me laisse.
O fatale amitié ! plus fatale promesse !
Il va perdre César, quand je veux le sauver ;
Sa main le précipite, en croyant l’élever.
Rome, amitié, devoir, quel parti dois-je suivre ?
Faut-il que César regne, ou qu’il cesse de vivre ?
Non, pour Rome & pour lui redoublons nos efforts.
Dieux ! m’auriez-vous en vain inspiré des remors ?


ACTE 5


Scène 1

BRUTUS, FLAVIEN.

Flavien.


SOrtons de ce Palais, prévenez votre perte ;
La conjuration, Seigneur, est découverte ;
César par un billet vient d’en être informé.


Brutus.

Je le sçai, Flavien, mais aucun n’est nommé.


Flavien.

Venez donc au Sénat pour hâter l’entreprise.


Brutus.

Rien ne presse.


Flavien.

Ah ! Seigneur, craignez quelque surprise :
L’orage vient de naître, il gronde, il peut grossir,
Si l’on donne au Tyran le tems de s’éclaircir ;
On a déja parlé, tremblez qu’on ne vous nomme ;
Et, si ce n’est pour vous, du moins tremblez pour Rome :
Vous êtes desormais son plus ferme soûtien.


Brutus.

Pour Rome ni pour moi je ne redoute rien.


Flavien.

Gardez pour d’autres tems ce courage intrépide,
Et qui vous répondra que cette main perfide,
Par qui de vos amis le complot est tracé,
N’acheve pas enfin ce qu’elle a commencé ?
Tel qui contre César devoit prendre les armes,
A donné cet avis qui cause mes alarmes ;
N’en doutez point, Seigneur, c’est un des conjurez,
Il est instruit de tout ; & si vous différez,
Quel que soit pour César le motif qui l’engage,
Il peut en vous nommant achever son ouvrage.


Brutus.

Non, je repons de lui ; de sa gloire jaloux,
Il veut sauver César sans perdre aucun de nous.


Flavien.

Vous le connoissez donc ?…


Brutus.

Reconnois-le toi-même ;
C’est moi.


Flavien.

Vous ?


Brutus.

Flavien, ta surprise est extrême !
Mais apprens à quel point mon cœur est combattu,
Les bontés de César, mes remors, ma vertu,
Tout s’unit à la fois contre ma barbarie :
En vain j’entens les cris de ma triste patrie.
Dans le fond de mon cœur rien ne peut balancer ;

Ni la voix, ni le prix du sang qu’il faut verser.
Non, Rome, de Brutus n’attens pas un tel crime,
Ou change de vengeur, ou change de victime :
Remets en d’autres mains un parricide fer,
Je ne puis immoler un ennemi si cher.


Flavien.

Mais depuis quand, Seigneur, ce changement étrange ?


Brutus.

Vois de quel ennemi Rome veut qu’on la venge,
Tantôt loin de s’armer d’un funeste couroux,
Il s’avançoit lui-même au-devant de mes coups ;
Hélas ! quelle fureur n’en seroit adoucie ?
Touché de mes regrets, il m’a rendu Porcie.
J’ai vu dans ce moment ses pleurs prêtes à couler !
Du nom de fils sa bouche a daigné m’appeller ;
Et je pourrois encore, inhumain & perfide,
Sous ce beau nom de fils cacher un parricide.
Ah ! que plûtôt cent fois ma main, ma propre main ;
Si Rome veut du sang, en cherche dans mon sein.


Flavien.

Mais, Seigneur, après tout que prétendez-vous faire ?


Brutus.

Tout, plutôt qu’immoler une tête si chere.


Flavien.

Vous pourriez trahir Rome, & lui donner des fers ?


Brutus.

Rome n’est pas encor reduite à ce revers ;
Le billet qu’à César en secret j’ai fait rendre,
Le portera sans doute à ne rien entreprendre.


Flavien.

Et s’il poursuit, Seigneur, quel parti prendrez-vous
S’il veut regner.


Brutus.

Ces mots rallument mon couroux.
Je veux bien lui laisser l’autorité suprême :
Mais s’il porte ses vœux jusques au Diadême,
La rage dans le cœur, & le fer à la main,
Je cesse d’être fils, pour n’être que Romain.
Je n’avourai jamais un tyran pour mon pere :
Il doit se rendre ici, je l’attens & j’espere
Que mes avis secrets auront changé son cœur ;
Toi, va de nos amis entretenir l’ardeur,
Assemblés au Senat, même soin les anime.
Leur main prête à fraper n’attend que la victime ;
Cache-leur mes remors ; & sur-tout, Flavien,
Dis-leur qu’en mon absence ils n’entreprennent rien.
César vient, son chagrin paroît sur son visage ;
Fais ce que je te dis sans tarder davantage.



Scène 2

CESAR, ANTOINE, BRUTUS.

Cesar.


LA fortune, Brutus, vers vous guide mes pas ;
J’ai besoin d’un ami qui ne me flate pas :
Ouvrez-moi votre coeur, je sçai qu’il est sincère,
Et que j’en dois attendre un conseil salutaire.
Si j’en crois un avis qu’on vient de me donner,
Au milieu du Sénat on doit m’assassiner.
Dans un péril si grand quel parti dois-je prendre ?
Parlez ; c’est de vous seul, que mon sort va dépendre.


Brutus.

Ah ! Seigneur, pouvez-vous balancer un moment ?
N’allez pas au Senat, c’est là mon sentiment.


Antoine.

Que dites-vous, Brutus ?


Brutus.

Ce que ma foi m’inspire.


Antoine à César.

Ah ! Seigneur, songez bien qu’il y va de l’Empire.


Brutus.

Songez plûtôt, Seigneur, qu’il y va de vos jours,
Et qu’un fer inhumain en doit trancher le cours.


Antoine.

Quoi ? Seigneur, au Senat vous feriez cet outrage,

Au moment qu’à vos vœux il promet son suffrage ?
C’est par votre ordre exprès qu’il vient de s’assembler.
Que dis-je ? On sçait déja ce qui peut vous troubler,
Et ceux de qui la foi pour vous est la plus pure,
Sur eux de vos soupçons prendront toute l’injure.
Du moins pour un moment montrez-vous à leurs yeux ;
Vous n’avez rien à craindre, ils sont près de ces lieux.


Brutus.

Auprès de ce Palais je sçai que l’on s’assemble,
César en peut sortir sans que pour lui je tremble :
Mais qu’il se garde bien d’entrer dans le Sénat,
Puisqu’il doit y périr par un assassinat.
Et que deviendroit Rome après ce coup funeste ?
Elle perdroit en vous le seul bien qui lui reste.
Oui, Seigneur, en vous seul tout notre espoir est mis :
Vivez, & nous bravons nos plus fiers ennemis.
Songez en quel état Rome seroit reduite,
Que de maux votre mort traîneroit à sa suite,
Si vous alliez périr par un assassinat.
Encore un coup, Seigneur, n’allez pas au Senat.


Cesar.

Ah ! c’en est trop. Après ce que je viens d’entendre,

Je ne puis… Au Senat, Antoine, allez m’attendre ;
Courez de nos amis dissiper la frayeur :
Je vous suis.



Scène 3

CESAR, BRUTUS.

Brutus.


JUste Ciel ! vous irez donc, Seigneur ?
Quoi mes conseils…


Cesar.

C’est là ce qui me détermine.
Je ne crains plus les coups qu’un traître me destine.
Oui, puisqu’enfin Brutus… O Ciel ! qu’avois-je fait ?
Je t’avois soupçonné d’un si lâche forfait.
De tout autre conseil prêt à te faire un crime,
J’aurois cru qu’à l’autel entraînant ta victime,
Ta main, ta propre main m’alloit sacrifier :
Mais tu viens, cher Brutus, de te justifier.
Oui, tu me fais sortir de mon erreur extrême ;
Et je vais au Senat…


Brutus.
.

Qu’ai-je donc fait moi-même ?
D’un conseil salutaire, ô fruit pernicieux !

Ah ! de grace, Seigneur, demeurez en ces lieux,
Reprenez un soupçon qui vous est favorable,
Des mortels, s’il le faut, je suis le plus coupable :
Croyez tout. J’aime mieux passer pour criminel,
Qu’innocent à vos yeux, vous conduire à l’autel.
Accordez quelque chose à ma frayeur mortelle


Cesar.

Et qu’ai-je à redouter, quand Brutus m’est fidelle ?
On nous attend : allons.


Brutus.

O Ciel ! où courez vous ?
Permettez-moi, Seigneur, d’embrasser vos genoux ;
Ne me refusez pas la grâce que j’implore ;
Et si du nom de fils vous m’honorez encore,
En ce fatal moment souffrez qu’à mon secours
J’appelle un nom si cher pour conserver vos jours.


Cesar.

Et c’est ce nom si cher qui sur-tout, me rassure ;
Brutus, je ne t’ai fait déja que trop d’injure.
Quoi, j’ai pu te confondre avec mes ennemis,
Après t’avoir donné le tendre nom de fils !


Brutus.

Ainsi donc au tombeau ce nom sacré vous guide !
Ah ! songez que ce fils peut être un parricide,
Que vos plus chers amis vous donneront la mort :
C’est ainsi que les Dieux ont reglé votre sort.
A remplir leurs Arrêts ils peuvent me contraindre :
Enfin plus vous m’aimez, plus vous devez me craindre.


Cesar.

Après ce que je sens, après ce que je vois ;
Je te soupçonnerois une seconde fois !
Ne le présume pas : allons, plus je différe ;
Plus je semble douter que ta foi soit sincére.



Scène 4


Brutus.
.


AH ! ne vous livrez pas au sort le plus affreux ;
Il fuit. Courons… Arrête… Où vas-tu, malheureux ?
Quel est près de César le dessein qui t’apelle ?
D’une main favorable, ou d’une main cruelle.
Au milieu du Senat vas-tu le couronner ?
Au milieu du Senat vas-tu l’assassiner ?
L’assassiner ! grands Dieux ! quel dessein exécrable !
Non, plûtôt à ses vœux, Brutus, sois favorable.
Il veut regner. Qu’il regne, & nous donne des Loix,
N’a-t-il pas les vertus qui font les plus grands Rois ?…
Que dis-je ? N’est-ce pas Rome qui m’a fait naître ?
Fils ingrat ! est-ce à moi de lui donner un maître ?
A lui forger des fers, je prêterois ma main ?
Et depuis quand, Brutus, n’es-tu donc plus Romain ?

Ah ! que Rome soit libre, & que César périsse,
Je dois à mon pays ce sanglant sacrifice.
Marchons sans balancer… Mais que vois-je ? grands Dieux !
Quel effroyable objet se présente à mes yeux !
Quel fantôme s’avance, & d’une voix fatale
M’annonce qu’il m’attend dans les champs de Pharsale.
Est-ce une illusion ? Quoi deja mes remors
Font sur mes sens troublés de si puissans efforts !
Que ne feront-ils pas si j’acheve le crime ?
Non, César, à te perdre en vain Rome m’anime,
Et m’appelle avec toi du tendre nom de fils.
Je ne suis plus Romain, s’il faut l’être à ce prix :
Ma gloire m’est trop chere, elle en seroit noircie.
J’entens du bruit : on vient. Je tremble, c’est Porcie.



Scène 5

BRUTUS, PORCIE

Porcie.


BRutus, pourquoi Cesar me fait-il apeller ?
Avant que de le voir, j’ai voulu vous parler.
Eclaircissez le trouble où cet ordre me jette…
Mais votre ame à son tour me paroit inquiette.
Ah ! je tremble d’effroi. Dieux l’auriez-vous permis ?

Auroit-on dénoncé quelqu’un de nos amis ?


Brutus.

La conjuration est encor ignorée.
Mais, Madame.


Porcie.

Achevez. Est-elle differée ?


Brutus.

César est au Senat, & nos amis aussi.


Porcie.

César est au Senat, & vous êtes ici !
Qu’entens-je ? A d’autres mains cederiez-vous la gloire
D’immoler ?… Non, Brutus, non, je ne le puis croire.
Du soin de me servir vous êtes trop jaloux :
Caton n’aura jamais d’autre vengeur que vous.


Brutus.

Helas ! vous n’auriez point de reproche à me faire ;
Si mon sang suffisoit pour venger votre père.
Mais, Madame, songez quel cœur il faut percer.


Porcie.

Quoi César dans le tien pourroit me balancer ?


Brutus.

Quel crime a-t-il commis, pour attaquer sa vie ?


Porcie.

Tu ne comptes pour rien de voir Rome asservie ?
Il forme le plus noir de tous les attentats :
Et c’est un crime encor qui ne te touche pas ?
O mon triste pays, quelle est ta destinée ?

Rome, par quelle main es-tu donc enchaînée ?
Un Brutus des tyrans s’affranchit autrefois,
Un Brutus te remet sous leurs superbes Loix.


Brutus.

Rome à porter des fers n’est pas réduite encore.
Ne le permettez pas, Dieux puissans que j’implore ;
Et faites que Cesar glacé d’un juste effroi,
Rejette en plein Senat le nom fatal de Roi.
Mais quel trouble à mes yeux Flavien fait paroître !



Scène 6

BRUTUS, PORCIE, FLAVIEN.

Flavien.


AH ! Seigneur, accourez, ou nous avons un maître.
Cesar d’un Diadême a déja ceint son front.


Brutus.

Qu’entens-je ? ah ! dans son sang lavons un tel affront.
C’en est fait, le devoir sur l’amitié l’emporte,
Je ne balance plus, & Rome est la plus forte.
Dieux, n’accusez que vous de ce crime forcé :
Je vais remplir l’arrêt, vous l’avez prononcé.


Scène 7

PORCIE, PAULINE.

Porcie.


AH je tremble…


Pauline.

Avec vous, Brutus d’intelligence,
De Rome & de Caton va remplir la vengeance.
Madame, triomphez, vos vœux seront contens.


Porcie.

Helas ! de triompher il n’est pas encor tems.
Je crains, chere Pauline, & plus que je n’espere ;
Ce jour doit à la fois venger Rome & mon pere :
Mais si le sort cruel en ordonne autrement,
Ce jour verra perir & Rome & mon amant.
Te dirai-je encor plus ? Je sens d’autres alarmes ;
Brutus contre Cesar vient de prendre les armes :
Mais ce même Cesar a sçu s’en faire aimer.
D’un seul regard, Pauline, il peut le désarmer ;
Et de quelque façon que le sort en décide,
Je puis perdre Brutus ou fidele ou perfide ;
Car enfin vainement il a reçu ma foi,
Je ne puis être à lui, s’il n’est digne de moi.



Scène 8


Octavie.


SÇavez-vous à Cesar l’honneur qu’on vient de faire ?
Madame, le Senat ne nous est plus contraire,
Et Brutus dans sa crainte heureusement trompé.


Porcie.

Quoi ? Madame, Brutus…


Octavie.

D’autres soins occupé…
Mais au nom de Brutus vous vous troublez, Madame ?
Ne craignez plus, Cesar veut couronner sa flamme ;
Il nous rend tous heureux… Que vois-je ? vos regards
On entend du bruit.
Interdits & confus errent de toutes parts.
Mais quel bruit à mon tour m’inquiete & me trouble ?
Auroit-on… Justes Dieux ! ce bruit fatal redouble ;
Fortune, rends le calme à mes sens éperdus ?
Sauve Antoine & Cesar.


Porcie, se retirant.

Sauve Rome & Brutus.


Scène 9

OCTAVIE, JULIE.


ELle fuit ! je fremis ! C’est trop me faire entendre
De Rome & de Brutus ce que je dois attendre.
Ah ! Cesar, je te perds, tout s’arme contre toi ;
Je ne puis soûtenir un si mortel effroi.
Viens, allons au Senat. Mais Antoine s’avance :
O Ciel ! de sa douleur que faut-il que je pense ?



Scène 10

ANTOINE, OCTAVIE, PAULINE.

Antoine.


AH ! Madame, Cesar…


Octavie.

Et bien, quel est son sort ?


Antoine.

Helas !


Octavie.

Ah ! ce soûpir m’annonce qu’il est mort.


Antoine.

Oui, Madame, à mes yeux il a perdu la vie,
Et ses cruels bourreaux ne me l’ont pas ravie.

J’ai dû suivre ses pas, & l’ai trop mérité ;
C’est moi dans ce peril qui l’ai precipité ;
C’est moi qui malgré lui, plein d’une ardeur extrême,
Ai ceint son front sacré du fatal diadême.
Dieux ! qu’ai-je vu ? des Rois implacable ennemi,
Tout le Sénat de rage aussi-tôt a frémi.
Je cours des plus mutins appaiser le murmure ;
En vain je les menace, en vain, je les conjure.
Brutus arrive enfin ; je tremble à son aspect :
Sa démarche, ses yeux, tout me le rend suspect.
Soudain près de César ma frayeur me rappelle.
Ciel ! il n’en est plus tems : une troupe cruelle,
Tandis que l’on se jette au-devant de mes pas,
Précipite ses jours dans la nuit du trépas.
Quel objet ! je le vois à mille traits en butte ;
Sa mort semble un honneur que chacun se dispute.
Il défend toutefois ses déplorables jours,
Peut-être appelle-t-il Brutus à son secours :
Mais combien de ses voeux l’espérance est deçue !
Un poignard à la main Brutus s’offre à sa vue.
Que vois-je, dit César ? Et toi, mon fils, aussi !
C’en est trop, poursuit-il ; tiens, frape, me voici.
A ces mots, des mutins favorisant la rage,
De sa robe sanglante il voile son visage ;
Honteux de voir encor dans ce moment affreux
La lumiére du jour qu’il partage avec eux.
A ma douleur mortelle épargnez ce qui reste ;
D’un trépas si cruel l’image est trop funeste.

Mes yeux infortunés par de perfides mains,
Ont vu trancher les jours du plus grand des humains.


Octavie.

Cruels ! tant de fureur sera-t-elle impunie.


Antoine.

Non, je les perdrai tous. Mais voyons Calpurnie ;
Et faisant au tombeau succeder les autels,
Plaçons le grand César entre les Immortels.


F I N.