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Anonyme
Tribaldis, de l'impression de Priape (Chez Jules Gay) (p. 1-71).


LA

MESSALINE FRANÇAISE

OU

LES NUITS DE LA DUCHESSE DE POLIGNAC

Pamphlet graveleux contre la duchesse de
Polignac. Exemplaire incomplet des
figures. Cette édition a été faite par
Jules Gay, à 150 exemplaires
Paul Caron

LA

MESSALINE FRANÇAISE

OU LES

NUITS DE LA DUCHESSE DE POLIGNAC

ET

AVENTURES MYSTÉRIEUSES

DE LA PRINCESSE ***** ET DE LA *****

TRIBALDIS
DE L’IMPRIMERIE DE PRIAPE

MDCCLXXXIX


Notice bibliographico-historique.


Ce virulent pamphlet, dirigé spécialement contre la duchesse de Polignac, et accessoirement contre la princesse d’Hénin et la reine Marie-Antoinette, est devenu très-rare, ainsi qu’on pouvait s’y attendre. L’auteur en est inconnu, mais il nous paraît connaître assez bien les déportements luxurieux des hautes dames qu’il met en scène.

Nous ne parlerons guère ici que de la Polignac, la principale héroïne de l’ouvrage, nous réservant d’entrer dans les détails concernant la reine lors de la rédaction de la Notice historique d’un autre ouvrage qui s’y rapporte plus directement : Le Cadran de la volupté, ou les Aventures du prince (page) Chérubin.

Yolande-Martine-Gabrielle-Julie de Polastron, duchesse de Polignac, connue par l’amour effréné que lui montra la reine Marie-Antoinette, naquit vers l’année 1749. Douée d’une foule d’agréments, elle épousa le comte Jules de Polignac en 1767. Elle parut à la cour ; la reine la vit, la reine l’aima. La reine, avec tout le laisser-aller de ce temps de mollesse et de putridité, mit un jour si peu de réserve, au milieu d’une solennité publique, dans ses démonstrations amoureuses envers la comtesse, que cela divulgua aux yeux des courtisans envieux, les mystères de leur amitié !… De ce jour, Marie-Antoinette plaça sous sa puissante protection une amie si chère ; elle l’obligea à venir habiter près d’elle, le palais même de Versailles.

Son mari fut nommé premier écuyer, et en 1780, le roi le fit duc héréditaire. L’amour de la reine ne fit que croître pour son ardente amie ; elle la fit nommer gouvernante des enfants de France ! son mari obtint la place de surintendant des postes ; dès lors, Marie-Antoinette passa une partie des journées auprès de sa Sapho ; celle-ci sut, de son côté, se maintenir dans les bonnes grâces de la reine ; elle était de toutes ses parties et de tous ses conseils, elle épiait tout, savait tout, et rapportait tout ; elle lui procurait des amants, les prenait ensuite pour elle, était la préférée parfois ; elle sut essuyer les pleurs de l’amante, pendant que quelques grisettes amusaient les amants ingrats ou fatigués. Elle parvint même à éclipser la princesse de Lamballe, jeune et fière savoyarde, aimable, séduisante par sa taille et sa figure, qui fut un instant la favorite par excellence, à ce point que de haute lutte, avec l’austère Turgot qui fut renvoyé, la princesse de Lamballe fut nommée surintendante de la maison de la reine, avec 400 000 livres d’appointements. Mais son règne fut de courte durée ; la faveur de la Polastron revint plus brillante que jamais ; la duchesse fut indiscrètement comblée de tout ce qu’elle voulut désirer, ainsi que le duc son mari. Elle fut soupçonnée des machinations attribuées à la reine dans les premiers temps de la révolution. On imputa aux Polignac de ne pas avoir été étrangers à la dilapidation des revenus de l’État ; la duchesse devint ainsi un des principaux objets de l’animadversion publique. Elle fut même obligée, sur l’ordre du roi, de quitter Versailles, le 17 juillet 1789.

Marie-Antoinette fut très-affectée de cette séparation forcée avec sa belle amie ; la duchesse se rendit en Suisse avec son mari, et de là, alla à Vienne, où elle mourut, à l’âge de 44 ans, le 9 décembre 1793.

On a imprimé à Londres, en un volume in-12, les Mémoires de la duchesse de Polignac. Nous croyons que ce sont les mêmes que ceux publiés à Paris, en l’an V, écrits par la comtesse Diane de Polignac, et formant un volume in-18.

Disons en passant, quant à ce qui concerne la princesse d’Hénin, que le mari était à la hauteur de la femme. Capitaine des gardes du comte d’Artois, le prince d’Hénin était digne de tous les emplois dont on le décorait journellement chez ce débauché ; il y remplissait l’office de maquereau, de bardache, etc, etc., et une foule d’etc. ; de plus, il avait été auparavant, premier maître d’hôtel et premier intendant des finances et maisons de Sophie Arnauld première chanteuse de l’Académie royale de musique et première tribade de son siècle. On conçoit ainsi que le prince aurait eu grand tort de se montrer trop revêche sur les escapades et les aspérités frontales que la princesse, son épouse, pouvait se permettre ou lui faire porter.

Finissons rapidement cette notice par la bibliographie spéciale de la Messaline française.

La première édition date de 1789, Tribaldis, de l’imprimerie de Priape, in-18 de 101 pages, avec une figure libre.

La seconde de 1790, in-18 de 108 pages, avec une figure. Il y a eu une réimpression, qui a été condamnée comme outrageant les mœurs (Moniteur du 15 décembre 1843), sous la rubrique de Cologne, imprimerie de Priape, 1700 (1830) in-18 de 71 pages, trois figures libres très-médiocres, avec costumes modernes. Une autre réimpression, sous les mêmes lieu et date, s’est faite à Bruxelles, vers 1867-68 ; in-16, vilain format carré de 80 pages, papier vergé, renfermant quantité de fautes grossières, avec les fac-similé des trois figures de l’édition de 1830, horriblement gravées et d’un dessin très-disgracieux.

L’édition que nous publions aujourd’hui a donc ainsi grand sujet d’arriver au jour. Nous y avons ajouté quatre gravures nouvelles, inédites, œuvre de l’un de nos plus habiles dessinateurs, et gravées avec le plus grand soin. Peut-être les amateurs de la Bibliothèque de Paphos seront ils satisfaits de notre travail ? Nous le désirons ; nous l’espérons.


LA
Messaline Française

Je vais enfin, mon ami, te faire connaître la source de cette fortune rapide et étonnante que tu n’as jamais pu concevoir. Je vais te dévoiler mes intrigues avec une femme altière, aussi honteusement célèbre par ses prostitutions que par ses horribles complots contre le peuple français.

Ô Julie ! toi qui jadis fis mon bonheur, et qui m’as payé de la plus noire ingratitude, n’attends aucun ménagement de ma part ; les aveux que je vais faire ajouteront encore un nouveau fleuron à ta couronne adultère.

Mon ami, tu ne verras ici que les scènes les plus licencieuses, les tableaux du libertinage le plus effréné, et mon style sera tel qu’il convient pour peindre une Messaline qui laisse loin derrière elle les courtisanes les plus débordées.

Je t’esquisserai aussi quelques tableaux voluptueux et lascifs des secrets plaisirs de deux autres femmes de la cour, non moins connues que la duchesse dont il s’agit, et ces tableaux te satisferont d’autant plus que celles qui en fournissent les sujets sont faites pour exciter l’attention générale. Comme c’est à elles que je dois la connaissance de la Polignac, c’est aussi par elles que je vais commencer mon récit.

Lorsque j’arrivai à Versailles, j’avais plusieurs lettres de recommandation pour différentes personnes, entre autres pour M. le prince d’Hé…, capitaine des gardes du corps d’A…, ne connaissant personne dans un pays où tout se fait par l’intrigue et les protections, je sentis la nécessité d’y être appuyé du crédit de quelqu’un en faveur.

Je ne pouvais être mieux adressé qu’à M. le prince d’Hé… : Je fus le voir et j’en reçus l’accueil le plus flatteur. Il me présenta à la princesse, son épouse.

— Voici lui dit-il, M. D…, qui m’est particulièrement recommandé. Il paraît encore bien neuf, mais nous le dégrossirons. Il dînera avec nous.

J’allais le remercier, il était déjà loin.

Je ne m’arrêterai point à te dépeindre les différents sentiments qui m’agitèrent, lorsque je me trouvai seul avec la princesse d’Hé… Je n’avais pu voir impunément la figure la plus provoquante, la taille la plus voluptueuse, l’air, en un mot, le plus agaçant.

Plus l’impression qu’elle avait faite sur moi était profonde et plus ma timidité augmentait avec elle ; heureusement le prince rentra, et nous fûmes nous mettre à table.

J’étais en face de madame d’Hé… Je m’aperçus que souvent nos regards se rencontraient, et déjà je crus voir que je ne lui étais pas indifférent.

Pour ne pas t’ennuyer, je passe sous silence les quinze premiers jours que je lui rendis des soins, sans jamais avoir osé lui parler d’amour.

Madame la princesse d’Hé… s’aperçut de mon excessive imbécilité et vit bien qu’il lui faudrait faire avec moi toutes les avances. En vain m’avait-elle mis cent fois à même de me déclarer. En vain s’était-elle laissée voir plusieurs fois dans tout le désordre de sa toilette ; ton sot ami n’avait voulu rien comprendre.

Elle se décida donc à une dernière tentative. Autant que moi maitrisée par ses désirs, elle me dit un jour de venir la prendre l’après-dîner pour lui donner la main à la promenade.

Je promis, bien éloigné de penser au bonheur qui m’était réservé. J’arrive à l’heure dite, et l’on m’introduisit selon l’ordre donné.

Je pénètre jusqu’à son boudoir. Oh ! mon ami, juge de ma surprise ! Quel spectacle enchanteur s’offre à mes regards ! Mon adorable d’Hé… dormant étendue sur un lit de repos, dans l’attitude la plus voluptueuse : la gorge nue, une jambe élevée, l’autre pendante à terre, les cuisses les plus blanches, écartées et, par la posture où elle se trouvait, absolument découvertes… J’entrevois le centre des plaisirs, ombragé d’une mousse épaisse, dont la couleur contrastait admirablement avec l’albâtre de sa peau immobile. J’ose à peine respirer : des torrents de feu circulent dans mes veines : j’avance sur la pointe du pied ; je me mets à genoux ; j’admire tout ce que la nature forma jamais de plus beau… J’ose appliquer mes lèvres… mais je crains de la réveiller et de perdre une si belle occasion.

Ma timidité disparaît, je me relève, et monté sur le lit de repos, je m’établis entre ses cuisses avec la plus grande précaution. J’appliquai ma bouche contre la sienne ; je pénètre dans l’antre sacré de la volupté ; mais bientôt je me sens emporté par l’excès de mes transports. Semblable au fleuve dont le cours est arrêté par une digue, vient-elle à rompre, il reprend son cours avec plus d’impétuosité ; tel on voit encore un jeune taureau sauvage, que l’on a irrité, renverser, fouler aux pieds, frapper des cornes tout ce qu’il rencontre ; je brise et romps tout ce qui s’oppose à mon passage.

Mon adorable princesse se réveille, se débat, feint de vouloir se dérober de dessous moi ; je la serre plus fortement dans mes bras ; je vois ses yeux se mouiller des larmes du plaisir : déjà ses secousses répondent aux miennes : elle partage mes transports… Nous nageons enfin dans un torrent de délices…

Dieu ! quelle volupté ! quand sur elle étendu je pressurais le jus de ce fruit défendu.

Que te dirai-je, mon ami ? Six fois l’amour me couvrit de ses ailes, six fois nous mourûmes pour ressusciter.

Pendant deux mois, nous vécûmes ainsi, la princesse et moi, dans l’union la plus parfaite ; mais au bout de ce temps son mari eut quelque soupçon de notre intelligence. Nous nous aperçûmes que nous étions surveillés, nous primes nos précautions pour n’être pas découverts.

Un jour cependant, malgré nos mesures, peut s’en fallut que nous ne le fussions, et pris in flagrante delicto. Je venais de jouir de mon adorée princesse, qui couchée sur un canapé plat, s’était abandonnée tout éperdue à mes transports ; transports qu’elle avait partagés avec une ardeur sans pareille, en se soulevant les reins amoureusement et en me pressant fortement les talons sur le derrière afin de pousser plus profondément l’agent du plaisir, dans sa voie brûlante, lorsque son mari entre dans la chambre où nous étions, comme elle venait de réparer tant bien que mal le désordre qu’avait occasionné nos ébats amoureux. À sa grande honte, il se couvrit de ridicule en faisant éclater sa jalousie ; il poussa même l’impolitesse jusqu’à me prier de cesser de l’honorer de mes visites.

Cet original, comme tu vois, n’est pas fait pour habiter ce pays. Où en serions-nous si tous les maris s’avisaient de surveiller ainsi leurs chastes moitiés ?

Nous fûmes donc obligés de nous voir ailleurs qu’en son hôtel. La marquise loua une petite maison près de Versailles, et nous nous y rendions aussi souvent que son argus nous faisait le plaisir de s’absenter.

Nous nous donnions encore quelquefois rendez-vous sur la terrasse, dans le parc.

C’est ici que va commencer le tissu de mes aventures avec la Polignac et une autre personne que je ne puis te nommer.

Madame d’Hé… me fit dire par quelqu’un de confiance de me rendre un soir sur la terrasse.

À une journée d’une chaleur excessive avait succédé une de ces nuits si fraiches qui semblent destinées aux amants. La lune un peu couverte laissait faiblement distinguer les objets.

J’étais à attendre depuis environ une heure, lorsque j’entrevis deux dames en léger déshabillé, qui venaient vers moi. Je crus que c’était mon aimable princesse avec sa femme de chambre. Dans cette persuasion, je les abordai avec empressement et fus pour serrer dans mes bras celle que je prenais pour madame d’Hé…

Qu’on juge de mon étonnement quand je me sentis repoussé, et qu’une voix argentine que je ne connaissais pas me dit : « Que prétendez-vous faire, monsieur, voudriez-vous nous insulter ? »

Oh ! mon ami, cette voix me fut jusqu’au cœur. Honteux de ma méprise, je leur balbutiai des excuses.

J’allais me retirer. Déjà elles étaient à quelques pas de moi, lorsque je les entendis rire aux éclats, et celle qui avait parlé prononça distinctement : « Il est très-joli homme ; le connais-tu ? »

Je t’avoue, mon ami, que je pris ces deux femmes pour des aventurières, ce qui m’engagea à les aborder.

— C’est sans doute par goût, mesdames, que vous vous promenez sans cavalier ? lorsqu’on est aussi aimables, on ne doit jamais en manquer, et, si je ne craignais de devenir importun, je vous prierais de me permettre de vous accompagner. »

Un nouvel éclat de rire fut la réponse qu’on me fit ; cependant, celle qui n’avait encore rien dit prit la parole :

— Nous vous remercions, monsieur, de votre offre obligeante ; il est vrai que c’était par goût que nous nous promenions seules. Ne prenez pas nos ris pour une impolitesse ; la cause n’en existe que dans une aventure que venait de me raconter ma sœur, lorsque vous nous avez rencontrées. Nous sommes d’autant moins disposées à accepter l’offre que vous nous avez faite, que cela, sans doute, vous ferait manquer votre rendez-vous avec la personne pour laquelle vous nous avez prises. »

— Pour vous prouver, mesdames, qu’il n’en est rien, je continue la promenade avec vous, si vous me le permettez. »

Comme tu vois, mon ami, l’infidélité commence à se glisser dans mon cœur. J’oublie la princesse pour suivre deux inconnues, peut-être deux conrtisannes ; mais bientôt une conversation soutenue avec esprit de leur part, des manières du grand monde, un ton de la meilleure société, tout me fait juger que ce sont deux femmes comme il faut.

Une d’elles, celle dont la voix m’avait si vivement affecté, me plût plus que l’autre ; c’est à elle que j’adressais le plus souvent la parole ; c’était pour elle qu’étaient tous les propos flatteurs et galants. Deux heures que nous passâmes ensemble s’écoulèrent comme un songe.

Minuit sonne ; elles parlèrent de se retirer. J’offris de les reconduire, ce qu’elles refusèrent formellement, me défendant même de les suivre.

Je les voyais partir avec douleur, je tenais la main de celle qui venait de me subjuguer en si peu de temps, je la pressai dans la mienne, j’y appliquai mes lèvres brûlantes de désirs. Bientôt entraîné par un mouvement involontaire, je laisse aller la main, et la serre elle-même dans mes bras. Ma bouche rencontre la sienne. Ô Dieu ! mon baiser m'est rendu ; je sens sa langue s’introduire entre mes lèvres ; je lui glisse la mienne, elle voulait l’aspirer. Nos soupirs se confondent ; tout à coup elle s’échappe avec promptitude…

— Adieu, me dit-elle, nous nous reverrons. — Et elles disparaissent.

Je restai quelque temps immobile ; je ne pouvais sortir de l’endroit où j’étais. Un lien invisible semblait me retenir. Je croyais avoir fait un rêve agréable. Cependant, peu à peu, mes idées se calmèrent, à mesure que se dissipa la bourrasque violente qui s’était élevée dans mes sens.

Lorsque je me reconnus, je fus étonné de n’y plus retrouver l’image de la princesse : celui de mon inconnue en avait pris la place.

En comparant les sentiments qui m’agitaient, pouvais-je même dire avoir aimé la première…. Adieu, nous nous reverrons…. Ces mots retentissaient au fond de mon âme ; mais quelle affreuse réflexion… Je ne connaissais point leur demeure, et elles ignoraient la mienne. Oh ! comment pourrons-nous donc nous revoir ?

Je volai sur leurs traces pour tâcher de réparer mon oubli ; mais bientôt je me rappelai la défense qui m’avait été faite. La crainte d’encourir l’indignation de celle que j’aimais déjà plus que ma vie fut assez forte pour m’arrêter.

Horriblement tourmenté d’inquiétude et d’amour, je sortis du parc et rentrai chez moi.

Je ne pus fermer l’œil de la nuit. Je songeais à tout ce qui m’était arrivé. À peine pensais-je à la princesse d’Hé…, si ce n’était que pour trouver les moyens d’éluder les poursuites qu’elle ne manquerait pas de faire, et d’éviter sa rencontre.

J’étais résolu à ne plus la voir ; je me figurais ses reproches, et j’en étais peu touché. Mais comment retrouver mon inconnue ? Reviendra-t-elle sur la terrasse ? Peut-être l’avais-je vue pour la dernière fois. Cette cruelle idée me désespérait. Enfin, le jour me trouva plongé dans ces réflexions.

Dévoré d’impatience, je trouvais les heures d’une longueur insupportable. Je ne pus tenir au lit plus longtemps ; je me levai, et sortis sans aucun but déterminé. Je me rendis sur la terrasse, et j’y passai sans rien voir jusqu’à l’heure du dîner.

De retour chez moi, je trouvai une lettre de Mme d’Hé…, qui me donnait rendez-vous à la petite maison pour l’après midi. J’y manquai ; elle en fut piquée, et cessa de m’écrire. Je ne l’ai pas revue depuis.

Je fus sur la terrasse dès six heures du soir. J’y lorgnai toutes les femmes, courant tantôt à droite, tantôt à gauche après celle qui me semblait être mon aimable inconnue. La nuit arrive, je reste seul. Cent fois je consulte ma montre ; je crois toujours que le timbre fait retentir à mes oreilles au moins une heure de retard. Enfin, onze heures frappèrent et m’annoncèrent qu’en vain je l’attendrais davantage. Je revins chez moi et me couchai.

Oh ! pour le coup, je crus qu’elle était à jamais perdue pour moi.

Je maudissais ma maladresse de ne m’être pas informé de sa demeure avant de la quitter ou de ne lui avoir pas donné la mienne. Exténué de fatigue, bientôt enfin le sommeil s’empara de moi.

Si j’écrivais un roman, je te dirais, mon ami, que je fus tourmenté des songes les plus désagréables ; mais au contraire je ne me réveillai que lorsque mon valet de chambre vint m’apporter, à huit heures du matin, une lettre qu’on venait de lui remettre. L’écriture m’en était inconnue. Je l’ouvre. Juge de ma surprise, de mes transports, elle était de mon inconnue. Voici ce qu’elle contenait :

« Je suis flattée de votre impatience, Chevalier, je sais que vous m’avez cherchée sur la terrasse et que vous y êtes resté fort tard. Il m’a été impossible de m’y rendre, malgré tout le désir que j’en avais. Je ne suis pas libre, mon cher Chevalier, et j’ai les plus grandes précautions à prendre. Vous voyez cependant que je ne vous ai pas oublié, puisqu’il m’a fallu vous faire chercher pour vous remettre ce billet. Venez après-demain à la même heure et à l’endroit où vous m’avez trouvée. Adieu, Chevalier. »

Conçois tout l’excès de ma joie : on m’appelle mon cher Chevalier… On n’a pu se rendre sur la terrasse, malgré le désir qu’on en avait…

Je suis donc aimé ; mais comment avait-elle fait pour découvrir ma demeure ? J’étais confus de n’en avoir pu faire autant de la sienne. N’avait-elle pas le droit de me reprocher d’avoir mis moins d’activité qu’elle dans mes recherches ?

Cependant, trois grands jours devaient s’écouler avant que j’aie le bonheur de la voir. Mon impatience me les faisait regarder comme trois siècles.

Enfin je vis arriver ce fortuné moment. Dès huit heures du soir je fus au rendez-vous, comme si, en m’y trouvant plus tôt, c’eût été avancer l’instant qu’elle avait fixé. Je ne trouvai jamais le temps si long. Que j’accusai souvent les heures de lenteur !

Dix heures frappent enfin ; le cou tendu, l’oreille au guet, j’écoute attentivement si je n’entends marcher personne. Le moindre bruit, l’agitation des feuilles me met tout hors de moi ; mon cœur palpite avec la plus grande violence… Mais j’entends quelqu’un ; c’est le pas de deux femmes. Mon amour me dit que c’est elle ; je cours, je vole au devant ; elle était avec sa sœur ; je ne m’étais pas trompé. Bientôt je suis à ses pieds…

— Chevalier, que faites-vous ? Nous ne sommes pas ici en sûreté ; s’il survenait quelqu’un ?…. on peut nous voir…

Je tenais sa main que je couvrais de baisers enflammés. Elle me força de me relever ; je la pris dans mes bras ; son sein était à moitié découvert ; j’y applique mes lèvres brûlantes d’amour… Nous entendons quelque bruit, et nous nous éloignons à la hâte.

— Suivez-nous, Chevalier, me dit-elle, nous allons nous rendre en lieu sûr, où nous ne craindrons pas les importuns. Mais soyez plus sage et ne me faites pas repentir de la démarche que je fais en venant ainsi vous trouver.

Bientôt nous arrivâmes à un endroit rempli de charmilles. Après cent détours dans ces bosquets, nous parvînmes à une espèce de cabinet de verdure environné de toutes parts de haies fort épaisses formant à l’intérieur un véritable boudoir, et n’ayant d’autre ouverture que par le côté où nous étions entrés. Tout alentour se trouvaient des bancs de gazon, des canapés et des sophas, faits exprès pour y célébrer les tendres mystères.

— Reste à quelques pas d’ici, dit-elle à sa sœur, et tu nous avertiras si tu entendais quelqu’un.

Me voici donc seul avec mon adorable inconnue. Je l’attire sur un des plus moelleux sophas ; je me précipite à ses genoux. Déjà ma main allait s’égarer dans la route des plaisirs, lorsqu’elle parla en ces termes :

— Écoutez-moi, Chevalier, et ne m’interrompez pas. Asseyez-vous et faites attention à ce que je vais dire. Je vous connais et n’ignore pas vos liaisons avec la princesse d’Hé… Je sais que vous ne l’avez pas vue depuis l’instant où vous m’avez rencontrée. J’exige de vous la promesse que vous ne la reverrez jamais…

J’allais lui en faire le serment ; mais elle ne m’en donna pas le temps, en me mettant la main sur la bouche, et elle continua…

— Mais vous ignorez qui je suis, et je veux que vous l’ignoriez jusqu’à ce qu’il me plaise de vous l’apprendre ; je vous prie donc de ne faire aucune démarche pour me découvrir. Ne cherchez pas à connaître un mystère que je ne veux vous révéler que lorsque je serai parfaitement sûre de votre amour et de votre discrétion.

Je vous préviens que je veillerai sur vos démarches, et si jamais vous vous laissez entraîner par une indiscrète curiosité, si jamais vous cherchez à lever le voile dont je veux me couvrir, vous me perdrez pour toujours, et… je saurais m’en venger.

Laissez-moi le soin de votre bonheur. Je vous ferai avertir toutes les fois que vous pourrez me voir ; et croyez, Chevalier, que ce ne sera jamais aussi souvent que je le désirerai ; car, je vous le répète, je ne suis pas libre, et suis entourée de surveillants qu’il me faut tromper.

Je sais que vous n’êtes pas riche ; soyez tranquille, j’aurai soin de votre fortune. Amour, fidélité, discrétion, voilà tout ce que j’exige de vous ; mais la facilité avec laquelle vous venez de quitter la princesse d’Hé… me fait craindre que vous n’ayez le caractère volage…

— Ah ! madame, repris-je en l’interrompant ici, peut-on cesser de vous aimer lorsqu’on vous a vue ? Je jure à vos pieds d’observer exactement tout ce que vous venez de me prescrire. Vos ordres seront sacrés pour moi ; vous me serez toujours chère, je n’aime en vous que vous seule. Eh ! pourrais-je ne pas adorer cette figure, siége des grâces ? Cette bouche vermeille qui invite à y prendre un baiser ? (et je le pris) ; cette gorge ferme, dont la blancheur fait honte au plus beau marbre ? J’y portai la main, qui bientôt fit place à ma bouche. Elle ne s’opposait que faiblement à mes entreprises.

Je la couvris de baisers de feu ; sa respiration devint entrecoupée ; la titillation de ma langue sur le bout de son sein lui procure un mouvement plus précipité. Je sens son cœur palpiter avec force ; elle succombe enfin à l’excès de ses désirs, et m’attire dans ses bras.

Étendu sur elle, déjà s’est levé ce voile jaloux qui semblait s’opposer à mon bonheur ; je parcours toutes ses beautés les plus cachées ; mon doigt se fixe sur le trône de la volupté ; mais tout à coup il cède à ses transports, il faut une victime à l’amour ; le poignard de ce désir était prêt à frapper ; elle le saisit avec force, le plonge d’une main courageuse… Le sang le plus beau coule à grands flots… Victime et sacrificateur tombent anéantis sous le poids du plaisir ; et le glaive tout fumant encore est à peine sorti de sa plaie que l’amour l’y replonge à plusieurs reprises.

Oh ! mon ami, je n’entreprendrai pas de te peindre ici toutes les jouissances que je ressentis dans cette fortunée soirée.

Il fallut enfin nous séparer ; nous nous jurâmes une fidélité éternelle ; nous nous promîmes de nous revoir le lendemain à la même heure.

Elle partit, et je revins chez moi enchanté de ma nouvelle connaissance.

Je t’avoue cependant que j’étais furieusement intrigué du mystère qu’elle mettait avec moi. Pourquoi craignait-elle tant que je la connusse ? Pourquoi ces menaces de se venger de moi, si je faisais quelques tentatives pour savoir qui elle était ?

Combien j’étais surpris du rôle qu’elle faisait jouer à celle qu’elle appelait sa sœur ! Comment devait-elle avoir soin de ma fortune ? Je me perdais dans toutes ces idées : je ne savais que penser de cette étonnante aventure.

Je finis enfin par m’abandonner aveuglément à mon sort : je me couchai et dormis, bercé par les songes les plus flatteurs.

Le lendemain je me rendis à dix heures du soir au théâtre de nos ébats amoureux ; j’eus en vérité la plus grande peine à le retrouver, tant il me fallut faire de détours pour y parvenir.

À peine y étais-je entré que j’entendis marcher près de moi ; c’était mon aimable inconnue. Grand Dieu ! qu’elle était belle ! Il faisait excessivement chaud ; quelques fleurs entrelacées au hasard dans ses cheveux blonds qui tombaient en grosses boucles sur un cou d’ivoire, formaient toute sa coiffure, et lui donnaient l’air de la Déesse des Fleurs : les couleurs vermeilles de ses joues faisaient honte au bouquet de roses qui couvrait sa gorge nue.

Elle n’était vêtue que d’une longue gaule de mousseline blanche, attachée avec un ruban rose qui faisait ressortir le tour de sa ceinture, et qui laissait remarquer les contours moelleux de sa taille voluptueuse.

Sa vue seule en cet état enflammait tous mes sens : je m’approche d’elle et la tins longtemps embrassée. Je m’assieds sur un sopha : elle-même est assise sur moi, jambe de ci, jambe de là ; j’admire à mon aise tous ses appas les plus secrets mis au jour ; d’une main douce et légère elle s’est emparée de mon priape furieux, qu’elle agite et chatouille amoureusement. Nos langues mutuellement dardées entre nos lèvres font circuler dans nos veines des torrents de feu. Jamais baiser ne fut plus longtemps prolongé. L’excès de notre ravissement nous fit pâmer dans les bras l’un de l’autre, et bientôt nous tombâmes tous deux étendus sur le canapé.

Cependant sa sœur s’était retirée à l’écart, en nous voyant si bien commencer. J’avais même remarqué qu’elle nous avait considérés un instant d’un œil jaloux, qui désignait qu’elle eût voulu être à la place de mon inconnue.

La suite de mon histoire te prouvera si j’avais raison ; mais ne nous écartons pas de mon sujet.

À peine vis-je que nous étions seuls, je dénouai la ceinture qui empêchait sa gaule de s’ouvrir ; n’étant plus retenue, elle tomba à ses pieds. Je ne trouve plus d’autre obstacle, qu’une chemise si fine, qu’à peine paraissait-elle en avoir : bientôt elle est enlevée elle-même ; et je tiens nue dans mes bras mon adorable maîtresse.

Pourrai-je jamais t’exprimer la blancheur, le satiné de sa peau, cette gorge divine sur laquelle sont posés deux jolis boutons de rose, l’élégance, la souplesse de sa taille, le contour, la fermeté de deux fesses dont la partie supérieure forme la chute de reins la plus admirable, la rondeur de deux cuisses que l’art ne pourra imiter ? Pourrai-je te peindre ce ventre lisse et poli sur lequel j’imprimai un million de baisers !… Pourrai-je surtout te donner une idée de ce réduit admirable, le plus bel ouvrage de la nature, centre de tous nos plaisirs, lieu délicieux où l’amour a fixé son séjour ! Vit-on jamais une motte mieux relevée et garnie d’une plus jolie mousse !… Mes mains heureuses parcourent en détail toutes ces beautés : ma bouche se colle sur toutes les parties de ce beau corps.

Bientôt entraîné par mes transports, je me précipite sur elle, j’entr’ouvre d’un doigt léger le séjour du dieu puissant qui m’anime. J’y introduis le trait brûlant dont il m’a orné. Je l’enfonce avec une espèce de fureur ; mes secousses sont précipitées ; déjà mon amante ne pousse plus que des soupirs entrecoupés. Ses jambes croisées sur mes reins m’attirent avec force sur elle. Elle semble craindre que je ne lui échappe ; ses mouvements répondent aux miens. Déjà s’approche l’instant marqué par la volupté ; instant qui, s’il durait, nous rendrait supérieurs aux dieux. Déjà jaillissent les sources du plaisir. Ah !… dieu !… ah !… cher… cher amant !… vas… oh !… vas… fort… quel… plaisir !… ah !… ah !… j’ex… pire !… sont les seules monosyllabes que nous pouvons prononcer.

Nous tombons enfin dans une prostration de forces la plus complète.

Notre anéantissement est à son comble, et nous ne renaissons quelques instants après que pour nous replonger de nouveau dans la même ivresse voluptueuse. Notre excessif affaiblissement mit seul fin à nos transports.

Nous reprîmes nos vêtements ; je réparai le désordre de sa coiffure autant qu’il me fut possible, et nous nous fîmes nos adieux mutuellement.

Avant de partir elle me remit un portefeuille qu’elle me recommanda de n’ouvrir que lorsque je serais renfermé seul chez moi ; je t’avoue que je fis quelque difficulté à l’accepter : il répugnait à ma délicatesse de recevoir des présents de la part d’une personne que j’aimais.

Elle s’en aperçut :

— Chevalier, me dit-elle, votre refus me mortifierait beaucoup : l’amour rend tout égal et commun ; c’est donc en acceptant ce que je vous offre de bon cœur que vous me prouverez que vous m’aimez sincèrement.

Je ne pus donc lui refuser, et je pris le portefeuille en lui baisant respectueusement la main, à laquelle tout aussitôt elle substitua sa jolie bouche. Je vis l’instant où nous allions recommencer nos agréables folies, si sa sœur ne fut venue nous avertir qu’il était temps de nous séparer ; elles partirent.

Lorsque je fus dans ma chambre, je voulus voir ce que contenait le portefeuille qu’elle m’avait donné ; mais conçois-tu quel ne fut pas mon étonnement en remarquant qu’il était enrichi de diamants pour près de 20 000 francs ; le bouton qui servait à l’ouvrir valait à lui seul plus de 8 000 fr. ; il renfermait en outre trente billets de la caisse, de mille francs chacun. Quel magnifique présent pour moi ! Je ne pouvais en croire mes propres yeux ! Quelle devait donc être la fortune d’une femme assez riche pour faire de semblables sacrifices ? Déjà j’avais pris la résolution de lui rendre le tout, lorsque dans le fond je trouvai ce billet :

« Accepte, mon cher chevalier, lorsque c’est l’amour qui donne, l’amour-propre doit se taire. Tu m’offenserais vivement si tu refusais ce léger présent de ma main. Mon amant ne doit nullement être gêné dans ses moyens de subsistance. Le petit hôtel de… est à louer… Il faut t’en accommoder jusqu’à ce qu’on puisse en faire l’acquisition. Ne t’étonne point de ces sacrifices : grâce à Dieu, je suis assez riche pour les faire. Je veux te rapprocher de moi autant qu’il me sera possible. Achète-toi aussi des chevaux et un bel équipage. Monte ta maison convenablement ; ne crains pas les dépenses, l’amour suppléera à tout. Adieu, mon cher Chevalier, je te ferai savoir le jour que nous pourrons nous revoir. Je te quitte en t’envoyant un million de baisers. »

P. S. Sois-moi toujours fidèle…

Je tombais de surprise en surprise. Eh ! quoi, pensai-je, moi qui suis venu à Versailles pour solliciter une place qui puisse suppléer à mon défaut de fortune, moi qui depuis peu, par le moyen de la princesse d’Hé…, en avais obtenu une que je n’avais acceptée que parce qu’elle me donnait lieu de prétendre plus tard à une plus considérable, j’allais avoir mon hôtel, mes gens, ma voiture, etc., etc., etc. Oh ! d’honneur, mon cher ami, je croyais faire un beau rêve.

Dès le lendemain je pris mon parti, j’exécutai fidèlement les ordres que me donnait dans son billet ma divine inconnue ; et d’ignoré que j’étais, je me fis bientôt remarquer par ma belle dépense que je faisais, par mon faste orgueilleux et l’insolence de mes laquais. J’avais pris le nom de D. S., nom d’une terre qui autrefois avait appartenu à ma famille.

Ce commerce avec mon inconnue dura environ six mois : pendant ce temps j’avais reçu à plusieurs fois des sommes considérables pour me faire toujours vivre d’une manière très-aisée, si mon ostentation ne m’eut pas entraîné si loin ; un jour que nous étions ensemble et qu’à une de nos scènes amoureuses succédait un de ces moments de calme et d’épanchement, aussi intéressants pour ses cœurs tendres et sensibles que ceux où l’on est bouillonnant d’effervescence dans un de ces instants, dis-je, mon inconnue me demanda pourquoi j’avais pris le nom de D. S. Je lui dis la raison que je t’ai rapportée ci-dessus. Elle s’informa ensuite si je savais à qui appartenait actuellement cette terre.

— Elle est passée dans la famille du comte de P. S. — répondis-je.

Elle réfléchit quelques instants, puis nous parlâmes d’autres choses.

Environ un mois après, elle me remit un paquet cacheté dans lequel je trouvai un contrat d’acquittement de cette terre, qui vaut 30,000 écus.

Quelle générosité ! Oh ! pourquoi m’a-t-on forcé de la payer d’ingratitude, comme tu vas le voir par la suite de ces mémoires.

Chaque fois que je me trouvais avec ma bienfaisante amie, je la pressais enfin de se faire connaître à moi ; ne devait-elle pas être assez sûre de mon amour et de ma discrétion ?

Ce mystère, lui disais-je, était une offense pour un amant. Toujours elle avait éludé mes demandes. Elle finit par me prier de cesser de la tourmenter pour savoir d’elle une chose qu’elle ne voulait pas m’apprendre et m’ordonna (ce sont ses propres termes) de me garder surtout de prendre sur son compte aucune information, ou de la suivre, me menaçant, si cela arrivait, de toute son indignation et d’une haine égale à l’amour qu’elle m’avait témoigné.

Je fus vivement piqué de la manière dure dont elle s’exprimait, et je résolus dès cet instant de faire tout ce que je pourrais pour découvrir ce que je désirais si fortement.

Je n’en fis rien paraître, et nous nous quittâmes aussi bons amis, en apparence, qu’à l’ordinaire.

Le lendemain, je reçus ce billet :

« Tu veux donc absolument savoir qui je suis ; eh bien ! Chevalier, tu seras satisfait. Trouve-toi demain matin à l’entrée de la terrasse vers sept heures, tu porteras un bouquet de roses à la main pour te faire connaître de la personne que je t’enverrai et que tu suivras sans lui faire aucune question. Adieu, Chevalier. »

Ce billet me procura la satisfaction la plus vive. J’attendis l’instant promis avec la plus grande impatience ; je donnai ordre le soir qu’on m’éveillât le lendemain dès six heures, ce qu’on exécuta, et je me rendis sur la terrasse.

Bientôt je fus abordé par une femme qui me dit de la suivre ; elle me fit faire bien des entrées et bien des sorties dans le château, me fit aller par différents passages ; enfin, après un quart d’heure de marche, elle s’arrêta à une porte où elle me fit entrer.

Je traversai plusieurs pièces somptueusement meublées ; enfin ma conductrice m’introduisit dans une chambre où elle me laissa seul après m’avoir annoncé à une personne qui était couchée. Les jalousies baissées, et les rideaux fermés, ne laissaient pénétrer dans cette pièce qu’un jour extrêmement faible.

— Est-ce vous, Chevalier, me dit-on d’une voix si basse qu’à peine je pus l’entendre.

— Oui, répondis-je, et aussitôt je franchis l’espace qui me sépare du lit, je m’y élance avec force et bientôt je le partage avec elle.

C'était la première fois que j’allais jouir de ses appas aussi à mon aise.

Déjà la couverture et les draps sont aux pieds ; ma main parcourt ses charmes : elle veut parler, et je lui ferme la bouche par un baiser.

Cependant une chose m’étonnait beaucoup : elle a l’air de vouloir se dérober à à toutes mes caresses. Je la retiens voluptueusement dans mes bras ; ma langue caresse la sienne, mon doigt s’empare du siége du plaisir. Déjà je sens son clitoris se gonfler dessous. Ses titillations précipitées attirent vers cette partie tous les esprits libidineux ; je fais circuler dans ses veines le plaisir à gros flots ; ses cuisses, que jusque-là elle avait tenu serrées, s’écartent peu à peu : un léger mouvement de ses fesses m’annonce qu’il est temps d’agir plus sérieusement. Je m’étends sur elle, et je pénètre avec vigueur dans la place.

Mais, ô dieux ! quels ne sont pas les transports de mon amante ! elle se livre à mes caresses avec la plus grande fureur : elle suce, elle mord toute les parties de mon corps auxquelles sa bouche peut atteindre.

L’excès du plaisir l'emporte…, elle ne se connaît plus. Fortement serré dans ses bras, ses jambes entrelacées sur moi, nos deux corps n’en forment plus qu’un seul.

Quelle précipitation ! Quelle agilité dans les mouvements divers !… Mais ils redoublent encore, et bientôt ce ne sont plus que des soupirs entrecoupés, je sens moi-même que les sources de la suprême volupté sont prêtes à s’ouvrir. Tous deux ensemble nous atteignons le but….. Ah !…… cher…… Cheva……lier…… que…… je…… t’aime… mon… âme… tu… me…… tue… va… va… oh !…… c’en… est trop… je… meurs…

Je sens effectivement ses bras se desserrer et tomber languissamment, et moi-même je me trouvai dans cette délicieuse extase où la nature accablée de plaisir semble se confondre et s’anéantir au milieu des plus douces jouissances.

Lorsque j’eus repris mes sens, mon adorable maîtresse n’était point encore revenue à elle ; je voulus l’admirer dans l’état d’anéantissement où elle se trouvait.

Je fus ouvrir un rideau ; mais ô dieu ! juge de mon étonnement, je ne reconnais pas mon inconnue, c’est son amie, celle qui l’accompagnait à nos rendez-vous dans le parc.

Te l’avouerais-je, je sentis naître en moi de nouveaux désirs que je n’eusse peut-être pas éprouvés si promptement avec ma maîtresse.

Pouvais-je voir impunément devant moi un superbe corps de femme nu sans vouloir derechef lui rendre le tribut d’hommages qu’il méritait.

J’admirais la beauté de ses formes : une gorge divine… ses cuisses écartées me laissant entrevoir l’intérieur de cette partie que je venais de fêter avec tant d’ardeur. Sa couleur eut effacé celle du plus beau carmin. Ses deux lèvres garnies d’un poil noir, contrastait admirablement avec la blancheur de sa peau, s'entr’ouvraient fréquemment et semblaient me faire un défi.

Déjà elle commence à reprendre ses sens ; ses yeux se fixent sur moi avec une espèce de honte ; mais que je l’eus bientôt dissipée ! Je m’élance dans ses bras, et nous nous plongeons de nouveau dans un fleuve de délices.

Nous ne cessâmes nos ébats que lorsque nos forces épuisées mirent obstacle à nos désirs… Nos corps étaient plutôt las que rassasiés. Oh ! pourquoi la nature nous fit-elle si faibles ?

Je la priai de m’expliquer cette aventure, et comment, croyant aller chez mon inconnue, l’on m’avait conduit chez elle. Voici ce qu’elle me répondit :

« Après ce qui vient de se passer entre nous, je puis vous faire tous les aveux sans rougir. Je vous aimai dès l’instant que je vous vis pour la première fois ; je m’aperçus avec douleur que mon amie vous plaisait plus que moi ; tous vos soins se dirigèrent vers elle ; à peine fîtes-vous attention à moi ; votre liaison fut si promptement formée que je n’eus pas le temps de la traverser comme j’en avais formé le dessein ; mais connaissant le caractère inconstant de ma compagne, je pensai que bientôt vous cesseriez de vous aimer l’un et l’autre.

« J’ai été trompée dans mon attente ; vos caresses, vos transports amoureux, dont j’ai été si souvent témoin, n’ont fait que m’enflammer davantage, et à tel point que je résolus de me satisfaire à quelque prix que ce fut.

« Tous ces billets que vous avez reçus de amie ont été écrits par moi. Voulant toujours rester inconnue, elle ne voulait pas que vous eussiez son écriture.

« Je remarquai à votre dernière entrevue que vous n’étiez pas fort satisfaits l’un de l’autre et qu’il existait du refroidissement entre vous. J’imaginai d’en tirer parti pour vous faire venir chez moi. Je vous écrivis le billet que vous avez cru qu’il était de mon amie, vous êtes venu et… vous savez le reste, ajouta-t-elle en s’efforçant de rougir.

« Puissé-je ne pas me repentir de mon imprudence. Oh ! je ne croyais pas qu’elle dût avoir de pareilles suites ; j’étais bien éloignée de penser que vous étiez aussi entreprenant.

« Je vais encore vous confier une chose que vous ignorez, mon cher Chevalier ; envieuse du sort de ma rivale, j’ai voulu partager avec elle le plaisir de vous être utile ; c’est moi qui l’ai engagée à faire en votre nom l’acquisition de votre terre ; j’ai même pris aussi la liberté de vous faire passer quelques sommes sous le nom de ma comcompagne, et croyez, Chevalier, que je ne vous fais pas ces aveux pour diminuer les sentiments de reconnaissance et d’amour que vous avez pour elle, ni pour vous faire croire que vous m’en devez à moi-même quelque peu ; non, Chevalier, je connais l’amour et sais qu’il ne se commande pas ; suis-je donc maîtresse de ne pas vous aimer ?

« Je n’exige rien de vous ; aimez votre inconnue et puissiez-vous longtemps être payé de retour, si cela est nécessaire pour votre bonheur ; mais… »

Vois, mon ami, avec quelle adresse cette femme cherche à m’amener à son but. Elle affaiblit les sentiments que j’ai pour son amie ; elle fait ce qui est possible pour les tourner à son profit ; elle affecte la grandeur d’âme, la générosité : elle me donne à douter de ma maîtresse ; car que veut dire ce mais… ? Je le lui demandai, et elle me répondit de manière à augmenter mes doutes, qu’elle n’entendait parler que de son inconstance habituelle.

Que te dirais-je enfin, si elle ne réussit pas dès cet instant à me rendre tout-à-fait inconstant, au moins parvint-elle à me décider à me partager entre elle et mon inconnue, comme tu le verras, si tu achèves de lire cette histoire.

Je lui fis les sollicitations les plus vives pour qu’elle m’apprit son nom et celui de son amie ; elle se refusa à mes instances.

J’insistai et j’obtins enfin ce que je désirais.

Elle commença à me faire jurer sur l’honneur que jamais je ne révélerai ce qu’elle allait m’apprendre. Je fis tout ce qu’elle voulut.

— Eh bien ! votre inconnue est la… (reine)… et moi je suis la duchesse de Polignac, et ne suis pas sa sœur.

Je garde ma parole, mon ami, je ne prononcerai jamais le nom d’une femme dont le souvenir me sera toujours cher. Je ne t’en parlerai que sous le nom de l’inconnue.

J’observerai à la rigueur le serment qu’on m’a fait faire, j’y suis d’ailleurs obligé par la reconnaissance ; quant à la duchesse de Polignac, femme flétrie et exécrée partout où il y a des honnêtes gens, je ne puis, en la nommant, lui faire aucun tort. Depuis longtemps elle n’a plus de réputation à perdre.

Quoique jusqu’ici je t’aie fait passer en revue des scènes bien licencieuses, ce n’est cependant rien en comparaison de celles qui me restent à te raconter ; je te ferai parcourir tous les degrés du libertinage, et je ne m’arrêterai qu’au nec plus ultra de la dissolution la plus effrénée.

Avant de quitter la duchesse de Polignac elle me recommanda de bien m’observer devant son amie, qui serait une femme perdue si je ne gardais pas le plus grand secret, son mari étant jaloux et brutal à l’excès.

Elle me pressait de me faire introduire chez elle le surlendemain vers minuit, qu’elle m’enverrait prendre chez moi, que nous passerions toute la nuit ensemble.

Je rentrai à l’hôtel exténué de fatigue. Je me fis servir un bouillon, un poulet, une bouteille de vin de Bordeaux, je m’appliquai le tout sur l’estomac. Je fis défendre ma porte et me couchai jusqu’au soir.

À mon réveil, je me sentis parfaitement restauré ; mais cependant hors d’état de recommencer les assauts du matin.

Mon valet de chambre me remit un billet de mon inconnue, qui me marquait qu’elle viendrait le soir au rendez-vous, à l’heure ordinaire.

J’aurais bien voulu me dispenser d’y aller ; mais comment faire ? Je ne pouvais ni la prévenir, ni envoyer personne à ma place.

Je pris mon parti, je me fis encore servir de nouveaux restaurants et surtout force conserves échauffantes, propres à relever les forces abattues.

Enfin, je m’acheminai à l’heure dite, avec la plus mince opinion de ma vigueur. C’était avec bien de la raison ; car malgré toutes les caresses dont on m’accabla, quoique je disposasse de toutes ces beautés qui jadis m’inspiraient tant de courage, en vain prit-on les postures les plus variées, en vain fit-on toutes les agaceries imaginables, je ne pus jamais fournir qu’une course avec la plus grande difficulté.

On voulut ne pas en paraître piquée ; mais je vis que le mécontentement perçait au travers de l’enjouement le plus forcé ; et nous nous séparâmes bien plus tôt que de coutume.

Depuis cet instant je m’aperçus que mon inconnue se refroidissait pour moi de jour en jour. Nos rendez-vous devinrent plus rares, jusqu’à ce qu’enfin ils cessèrent tout à fait.

Elle m’avait pris parce que mon physique lui avait plu ; m’avait conservé parce qu’elle était satisfaite de ma vigueur ; et elle me quitta parce que ma faiblesse blessait son amour-propre et ne satisfaisait plus son tempérament de feu.

Cependant revenons à la duchesse de Polignac ; elle m’introduisit chez elle comme elle me l’avait promis. Je la trouvai dans le déshabillé de nuit le plus galant, à moitié découverte… Dès qu’elle me vit entrer, elle vint se précipiter dans mes bras.

— Eh bien ! Chevalier, me dit-elle, vous avais-je trompé, en vous parlant de l’inconstance de la… Un nouvel amant est prêt à vous succéder.

— Je le sais, c’est même peut-être une affaire déjà terminée.

— On a trouvé que vous vous étiez bien mal acquitté de votre devoir, à la dernière entrevue… Une fois est trop peu ; mais les travaux de la veille ont sans doute eu beaucoup de part à cet accident. Pauvre Chevalier ! que ne lui répondais-tu comme Bigdore à Argénie dans la Comtesse d’Olonne :

— Madame, pardonnez à ce triste accident, il vient de trop d’amour…

— Va, mon ami, je suis enchantée. Je ne partagerai plus, je te posséderai à moi seule et… Elle me couvrit de baisers.

Pendant ce monologue, je n’étais pas resté inactif. Je l’avais fait asseoir sur mes genoux ; je tenais une de mes mains sur un globe d’ivoire ; j’agitais légèrement, avec mon doigt, un des boutons qui les couronne ; j’aspirais l’autre entre mes lèvres. L’index de ma main droite s’était introduit dans la route des plaisirs, et le pouce s’était placé un peu plus haut sur le clitoris.

Elle ne put tenir longtemps à cette quadruple manière d’appeler la volupté… Déjà ses yeux languissants annoncent son approche… Elle s’agite avec fureur… elle brise elle-même les obstacles qui tiennent enfermé le sceptre d’amour ; elle le saisit avec force… il est si fougueux qu’à peine sa main peut le contenir, elle lui procure de légères secousses ; ses membres se raidissent ; elle finit enfin par faire avec effort, dans ma main, la libation la plus copieuse, et tomba dans un anéantissement total.

Oh ! je t’avoue mon ami, que je n’ai jamais vu de femme qui ait la passion aussi énergique que la duchesse de Polignac.

J’eus le temps de la déshabiller et de la mettre nue avant qu’elle eut repris ses sens. Je la portai dans son lit ; la vue de tous ses charmes excita en moi les plus violents désirs. Je me couchai auprès d’elle pour les satisfaire… mais à peine y fus-je, qu’elle s’élance elle-même sur moi, me serre avec force dans ses bras, me couvre de baisers enflammés, se perce elle-même de mon dard, et ses coups sont si précipités, que bientôt tous les deux nous eûmes fini cette course pour en recommencer une pareille, à la différence que je repris à mon tour le dessus ; et, remarque bien, mon ami, que chaque coup elle jouit avec moi double contre un simple.

Quel tempérament de feu ! Par cinq fois je doublai ses jouissances de cette manière, et six fois comme je l’avais fait sur mes genoux avant de me coucher.

Nous convînmes que nous ne nous reverrions que dans quelques jours. Elle me donna la clef d’une petite porte par laquelle je pourrais entrer dans son appartement par un escalier dérobé qui aboutissait à une garde-robe près de la chambre à coucher.

Le troisième jour me trouvant quelques velléités, je me décidai à lui rendre visite, et d’avancer ainsi de vingt-quatre heures l’instant que nous avions fixé.

Je partis de chez moi à minuit. J’arrive jusqu’à près de l’escalier sans être aperçu : je m’introduis dans la garde-robe. Quelques mots prononcés dans la chambre de la duchesse me font comprendre qu’elle n’est pas seule.

Je fixe un œil sur la serrure, et j’aperçois deux femmes nues sur le lit : l'une était la duchesse, et l’autre une très-jolie brune, âgée de dix-huit ans ; c’était sa femme de chambre.

Jamais plus beau corps ne sortit des mains de la nature ; elles étaient couchées l’une sur l’autre et se frottaient mutuellement la partie qui nous distingue.

Ne pouvant retenir mes désirs, je les rejoins au lit.

Oh ! mon ami, quelle nuit ! mais écoute : À peine fus-je couché, que la jeune fille voulut se retirer. Je l’en empêchai et les couvrit alternativement de baisers.

La duchesse prit son parti. Son inflammable imagination fut bientôt échauffée ; elle ordonna à sa femme de chambre de rester. Elle se plaça entre nous deux, le dos tourné de mon côté, et, me présentant les fesses, elle s’enfila elle-même en levrette, pendant qu’Agathe (c’est son nom) lui chatouillait le clitoris et lui faisait les florentines les plus lascives ; la duchesse, de son côté, passa une de ses mains dessous Agathe, et lui claquait les fesses pendant que de l’index de la main droite elle frottait avec agilité sa jolie cellule d’amour. Nous arrivons enfin tous les trois à la période si redoutable, et ce fortuné moment est annoncé par des ah ! des hélas ! mille fois répétés.

La Duchesse me fit reprendre sa place et voulut que je fisse mon offrande sur l’autel d’Agathe. La pauvre enfant avait peine à s’y résoudre. Cependant il fallut bien qu’elle en passât par là. Le fier aiguillon l’atteint bientôt au vif. Le feu du plaisir brille dans ses yeux ; nos secousses se multiplient… Agathe écume avec une violence extraordinaire… Elle annonce enfin le moment suprême par des mots entrecoupés. Ah ! monsieur… je vous… ne m’é… par… gnez… ne m’é… par… gnez… pas ! ah !… ah !… Ses yeux se ferment et je pousse moi-même, de concert avec elle, le dernier aveu de ma défaite.

Pendant cette scène, la lubrique duchesse s’était servie de la main de notre aimable Agathe. Nous répétâmes ces exercices amoureux jusqu’au jour. La duchesse surtout fut toujours étendue sur moi ou sur Agathe : elle est vraiment insatiable.

Vacillant sur mes jambes, affaibli par les excès auxquels je venais de me livrer, je regagnai lentement mon gîte, et je me mis au lit.

Je n’en sortis que le lendemain. Une nourriture succulente et le repos m’eurent bientôt rendu les forces que j’avais perdues.

Je fus six jours sans retourner chez ma Messaline ; déjà elle était occupée à former sa cabale aristocratique, ce qui faisait diversion à ses amours.

Le septième, je reçus d’elle un billet par lequel elle m’invitait à passer chez elle à l’heure et de la manière accoutumée.

Elle m’y faisait des reproches de ce que j’avais été si longtemps sans la voir. Je m’y rendis vers minuit ; elle était déjà couchée.

Je rejetai ma négligence sur une maladie (que je n’avais pas eue), et je me mis au lit ; mais à peine essayai-je de porter ma main, qu’elle m’en empêcha, et me dit :

— Non, mon cher Chevalier, il nous est impossible de jouir aujourd’hui l’un de l’autre ; un obstacle que je n’attendais pas… une incommodité que je partage avec toutes les femmes… Je ne savais pas que cela fût prêt à venir lorsque je t’ai écrit… et malgré mes désirs, qui dans cet instant sont encore plus violents que dans d’autres temps, je ne puis surmonter une répugnance invincible. »

Cependant j’avançais vers elle un argument irrésistible. Jamais je ne m’étais vu plus brillant ; aussi plus elle voulait s’opposer à mes caresses, et plus je les redoublais.

— Laisse-moi, laisse-moi, de grâce, mon ami, tu me mets tout en feu ; ne me tourmente pas inutilement, ou bien je vais bientôt te mettre à la raison.

Je lui dis que cela était impossible, si elle se refusait à ce que je lui demandais. — Ah ! dit-elle, puisque tu me défies… Aussitôt elle s’empare du priape, et d’un poignet complaisant et léger, elle essaye d’amortir les désirs dont j’étais animé. Mon doigt officieux lui rend la pareille ; mais tout à coup, emportée par la passion, elle se retourne et s’enfonce elle-même la flèche dans la route voisine de la canonique, et conduit en même temps ma main, pour lui faire continuer son office. Ce sentier plus étroit accéléra mes plaisirs.

La duchesse, se sentant inondée par les sources de la volupté qui jaillissaient avec force, tombe de son côté dans l’excès du ravissement. Nous le fîmes trois fois de cette manière, et je t’avoue que je n’eus jamais plus de plaisir.

Je ne retournai la voir que lorsque son incommodité fut passée. La lubricité ne peut être poussée plus loin que nous le fîmes cette nuit-la. Pendant longtemps, en chemise tous les deux, nous nous amusâmes dans sa chambre où brûlait un foyer ardent, à folâtrer dans tous les sens. Il vint un moment où la duchesse la main appuyée sur le rebord de la cheminée, me présenta tout-à-coup le derrière, et se courbant légèrement elle empoigna le sceptre de l’amour et se l’ajusta elle-même dans la voie du plaisir, me forçant ainsi à la foutre debout ; Dieu ! qu’elle savait manœuvrer du derrière comme du devant…

Après avoir essayé toutes les manières différentes que nous avions employées depuis que nous nous connaissions, mes désirs survivaient encore à mes forces épuisées : la duchesse, dans un moment passionné, se renverse sur moi les pieds en haut, de sorte que nos têtes se trouvaient placées entre les cuisses l’un de l’autre : elle mit entre ses lèvres ce trait brûlant qu’elle eut voulu engloutir ; sa bouche est semblable à une pompe aspirante ; moi-même j’applique mes lèvres sur celles que j’ai pour perspective : j’en tire la quintescence de la volupté ; ma langue vacille sur son clitoris que je ne quitte un instant que pour la plonger à plusieurs reprises dans la route du parfait bonheur, et y revenir ensuite. Bientôt nos forces nous abandonnèrent, et nous succombâmes sous le poids de cette délicieuse jouissance.

Le lendemain, Agathe vint se mêler à nos plaisirs : nous imaginâmes une autre posture que voici : après nous être mis nus tous les trois, j’étendis Agathe sur le lit, de manière que ses fesses posaient sur le pied et que ses jambes étaient soutenues sur deux chaises écartées l’une de l’autre, ce qui lui tenait les cuisses très-ouvertes ; de cette manière sa tête n’allait que vers la moitié du lit ; la duchesse occupait l’autre moitié, ses fesses étaient appuyées contre la tête d’Agathe, et sa toison lui formait une couronne : elle avait également les cuisses très-écartées. Je m’étendis à mon tour sur Agathe, et pendant que je l’exploitai, je baisais alternativement et la bouche d’Agathe et le bijou de la duchesse. Enfin, ma langue se fixant sur ce dernier, je la dardais avec rapidité : je dévorais, je suçais l’intérieur de ses lèvres, son clitoris. La Duchesse ne peut supporter longtemps l’excès de volupté que ma langue lui procure. Bientôt elle succombe à ses transports… Les réservoirs du plaisir sont ouverts, je reçois la liqueur qui découle, elle redouble ma vigueur qui bientôt est anéantie, en même temps qu’Agathe se pâme entre mes bras.

Telle a été la vie que j’ai menée pendant très-longtemps avec la duchesse de Polignac. Un jour je lui demandai comment, avec un tempérament aussi ardent que le sien, elle avait pu se prêter à être la complaisante spectatrice du plaisir de son amie avec moi.

— Crois-tu, me dit-elle, que j’étais assez sotte pour aller garder vos manteaux, et vous voyant, m’échauffer en vain l’imagination ? non, mon ami, non, j’avais aussi donné mes rendez-vous au même lieu, et je m’escrimais de mon côté avec un athlète des plus vigoureux, pendant que vous faisiez votre partie. (J’ai appris depuis que c’était un de ses laquais.) Mon amie le savait ; mais je l’avais priée de ne t’en rien dire, ne sois donc plus étonné de ma complaisance.

Enfin arriva cette époque de la révolution. Je savais qu’elle avait la plus grande part aux projets de la cabale aristocratique ; je savais qu’elle se trouvait plusieurs fois la semaine à des assemblées nocturnes ; mais j’ignorais ce qui s’y passait ; j’étais bien éloigné de penser que ces conciliabules secrets étaient tenus par des scélérats qui tramaient la ruine du peuple Français. Elle avait toujours agi avec moi avec le plus grand mystère ; si j’eusse été instruit, j’aurais regardé comme le premier et sacré de mes devoirs de révéler ces conspirations infernales… Tout à coup nous apprenons à Versailles l’insurrection du peuple de Paris. Je vis alors bien des traîtres jeter l’effroi.

La Duchesse m’envoya chercher, et me fit dire de ne pas perdre un seul instant.

J’y courus, je la trouvai dans des excès alternatifs de frayeur, de rage et de désespoir.

— Oh ! cher Chevalier, que vais-je devenir ? Tous les Parisiens ont pris les armes ; ils vont venir ici. Je sais qu’ils me détestent ; ils vont m’égorger… où fuir ?… où me cacher ?… Ah ! sauvez-moi.

Je la rassurais et lui dis que je ne croyais pas que ceux qu’elle redoutait tant pussent venir, puisque la route était fermée par des troupes.

— Eh ! ces troupes sont composées de lâches qui nous abandonneront et se tourneront de leur côté.

— Eh bien ! je vais, lui dis-je, envoyer quelqu’un sur la route, qui viendra m’avertir de tout ce qui se passera. Calmez-vous, et attendez mon retour.

Je laissai continuellement sur le chemin de Paris un homme que je faisais remplacer toutes les douze heures alternativement par un autre, et cela jusqu’au jour de la fameuse prise de la Bastille. Mon factionnaire vint m’avertir qu’on entendait un grand bruit de mousqueterie et de canon à Paris. Je le dis d’abord à la Duchesse, qui dès cet instant fit ses apprêts pour son départ.

Nous apprîmes enfin la reddition de la citadelle, le massacre de Delaunay et de Flesselles. L’effroi de la Duchesse fut à son comble.

— Oh ! fuyons Chevalier… ils vont m’en faire autant… Soyez mon sauveur… Je n’ai plus que vous sur terre qui puisse s’intéresser à mon sort. Ah ! malheureuse que vais-je devenir ?

À ces mots, elle se précipita à mes genoux, baignée de ses larmes, et s’évanouit.

Il fallut le touchant de ce tableau pour me décider à l’accompagner dans sa fuite. La sirène triompha. Je fis rassembler chez elle et chez moi ce que nous avions de plus précieux. Je me déguisai en abbé et nous partîmes.

Nous fûmes arrêtés à Sens ; on nous demanda ce qu’il y avait de nouveau à Paris. Ma présence d’esprit ne m’abandonna pas dans une circonstance si critique. La Duchesse pâlissait et était prête à se trouver mal. Je tremblais qu’elle ne nous fit reconnaitre : je détournai de dessus elle l’attention de ces curieux trop indiscrets, en leur disant des horreurs de celle même qu’ils tenaient entre leurs mains.

— La meilleure nouvelle que je puisse vous apprendre, c’est que cette coquine de Polignac, et toute sa séquelle, sont en fuite. On court après eux, etc., etc. Ils jetèrent tous un cri de joie. Heureusement ils ne savaient pas encore qu’on arrêtait toutes les voitures de ceux qui n’étaient pas munis de passeports. Ils nous laissèrent aller, nous comblant de bénédictions pour la bonne nouvelle que nous leur avions annoncée.

Nous primes des chemins détournés. Nous fîmes mille détours pour les dépayser, dans le cas où la fantaisie leur prendrait de courir après nous. Cette précaution nous a sauvés ; car nous avons su depuis, qu’après avoir réfléchi sur l’embarras qu’avait témoigné la duchesse, ils avaient pris le parti de nous suivre pour nous ramener.

Pourrais-je te peindre les transports que fit éclater la Polignac, lorsque nous fûmes hors de France ? elle me témoigna sa joie par toutes les caresses imaginables ; mais cela dura bien peu. Son humeur devint revêche et acariâtre, elle ne pouvait s’habituer à son exil. Après les jours fastueux qu’elle avait coulés si longtemps, la vie privée était pour elle d’une monotonie insupportable. Elle s’habitua à me regarder comme un mari, et me traita de même ; elle forma enfin une nouvelle liaison avec un baron suisse, qui n’a pour lui que sa grande taille et ses larges épaules ; je voulus me plaindre, on ne m’écouta pas ; bientôt même on ne se cacha plus de moi. Je me trouvais d’autant plus malheureux, que je l’aimais encore. La jalousie avait donné des forces à mon amour.

Je ne pus supporter plus longtemps la vue d’un rival qu’on me préférait et je me séparai de cette Messaline, en maudissant son ingratitude et la haute folie que j’avais commise en l’accompagnant, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre. J’ai su par le baron que j’ai rencontré depuis, qu’elle l’avait quitté au bout de huit jours, et que depuis elle lui avait donné sept à huit successeurs.

Voilà, mon ami, les détails que tu me demandais : je suis persuadé que tu les trouveras intéressants ; ils te font voir quelle est la conduite de ces femmes titrées dont l’opulence et l’orgueil écrasaient et traitaient avec insolence la modeste vertu bourgeoise, qu’elles regardaient comme fort au-dessous d’elles. Mon exemple t’apprend combien il est dangereux de trop se livrer à des amis perfides, et de ne pas mettre un frein à la fougue de sa passion.

Cette moralité te paraîtra sans doute bien singulière à la suite de descriptions aussi licencieuses.

Je vais incessamment tâcher de rentrer en France. Que risquerai-je ? Je ne fus jamais au nombre des proscrits, puisque je n’ai point participé à leurs détestables complots.

Adieu, mon ami ; j’espère bientôt aller t’embrasser, etc., etc.

NOTE DE L’ÉDITEUR.



L’auteur de ces Mémoires est actuellement de retour, et il donne ici des preuves du patriotisme le plus soutenu ; mais on ignore qu’il ait jamais eu aucune liaison avec la Polignac. C’est de son consentement que j’ai mis au jour son manuscrit, et j’espère que le public m’en saura gré. Peut-on trop faire connaître la prostituée dont il s’agit ?


FIN DE LA MESSALINE FRANÇAISE.