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La Marine militaire de la Russie, la flotte et les arsenaux

La marine militaire de la Russie
Paul Merruau


LA
MARINE MILITAIRE
DE LA RUSSIE

Les peuples font chaque jour de nouveaux progrès dans l’art de la guerre. ils y appliquent les découvertes de la science ; la vapeur, l’électricité, les substances chimiques, qui semblaient devoir exclusivement enrichir le domaine de l’industrie et en développer les ressources, sont aujourd’hui des agens de destruction. Ces innovations sont sensibles particulièrement dans la marine : elle a subi des transformations spécialement favorables aux flottes secondaires. La Prusse en a profité ; la Russie n’a pas manqué de les utiliser également. En moins de quinze ans, elle a su réunir tous les élémens d’une marine très puissante, qui se montre dès à présent armée de toutes pièces, en état de figurer dans le monde et d’y faire entendre sa voix.

Qui l’eût dit en 1854, lorsque la flotte russe en était réduite à se réfugier à Cronstadt et à Sébastopol ? Alors elle n’avait pas même la consolation de frapper au moins un coup pour l’honneur du pavillon. Le suicide était son unique ressource, et c’est en coulant ses vaisseaux à l’entrée du port qu’elle rendait un suprême service à la patrie. Ses canons étaient transformés en artillerie de terre, bonne à tonner sur des remparts ou derrière les sabords de vaisseaux immobiles. Nous régnions en maîtres sur la mer. Nos vaisseaux, joints à ceux de l’Angleterre, faisaient vivre l’armée débarquée en Crimée, lui apportaient des renforts, des approvisionnemens, et préparaient pendant de longs mois sa victoire. Ils assuraient en même temps la liberté de notre commerce sur mer. A cette époque, notre marine fut un moment prépondérante ; le monde entier se disait qu’elle n’avait en Europe qu’une émule, une rivale, devenue une amie : la marine anglaise. La France avait inventé l’hélice, les obus Paixhans, qui venaient d’être essayés à Sinope, les batteries flottantes dont nous allions nous servir à Kinburn. Elle était au moment d’inaugurer les flottes cuirassées en lançant la Gloire, la première frégate blindée ; mais dans cette voie où nous étions entrés, les autres nations allaient bientôt nous suivre et s’efforcer de nous surpasser.

La vapeur et le blindage combinés changeaient en effet les conditions anciennes de la navigation au profit des pays, privés d’une population maritime, en permettant d’y suppléer par des soldats, de remplacer les matelots par des mécaniciens et des artilleurs. Les gouvernemens n’ont pas laissé échapper l’occasion. En peu d’années, ils ont fait dans cette carrière des pas de géans. La Russie, en tête, n’a rien négligé pour s’y assurer une position formidable. Pendant que la France, ébranlée par le choc de l’armée prussienne, cherchait à se remettre et à se reconstituer, la Russie saisissait ce moment pour se faire relever des obligations édictées dans le traité conclu à Paris en 1856. La neutralité de la Mer-Noire, arrachée à la Russie au prix de tant de sang, était abandonnée en 1871 par l’Angleterre. Cette puissance semblait alors, après avoir laissé périr son ancienne alliée de Crimée, se désintéresser complètement des affaires extérieures. La Russie redevenait donc libre de ses mouvemens dans la mer qui conduit à Constantinople. L’un de ses premiers soins fut d’y restaurer et d’y agrandir son port de construction : Nicolaïef.

Sébastopol n’a jamais été qu’un port de stationnement pour les bâtimens armés. Nicolaïef a toujours contenu les cales de construction et les magasins d’armement : c’est le véritable arsenal du midi de la Russie. Il en est sorti des vaisseaux de premier rang. Au moment de la paix de 1856, deux bâtimens de cette classe étaient sur les chantiers ; la neutralisation de la Mer-Noire en fit abandonner l’achèvement, mais Nicolaïef conserva le caractère et les ressources d’un grand arsenal. Aujourd’hui la Russie le retrouve. Il est situé au confluent de l’Ingul et du Boug ; l’accès en est défendu par des ouvrages de fortifications. La forteresse de Kinburn était un de ces ouvrages, elle fut bombardée par des troupes de terre et de mer en octobre 1855, et ceci conduit à se demander comment il se fait que la flotte qui a réduit Kinburn, il y a douze ans, au moyen de batteries flottantes, de bombardes et de canonnières, n’ait pas été pourvue d’un seul bâtiment de cette espèce lors de son envoi dans la Mer du Nord et la mer Baltique pendant la guerre avec la Prusse ! Nicolaïef n’est pas seulement un arsenal, c’est une ville populeuse. Elle a près de 60,000 habitans. On y trouve une école professionnelle de marine très bien organisée. L’arsenal pouvait être considéré comme un modèle d’installation et d’outillage pour la marine à voiles. Celle-ci étant tombée en désuétude, il s’est trouvé insuffisant pour les besoins de la marine cuirassée. Le gouvernement russe a réparé cette insuffisance : des ateliers ont été construits pour les grosses forges, les plaques de cuirasses, la courbure et le montage de ces plaques au moyen de la machine hydraulique ; mais l’impatiente activité de l’administration n’a pas permis d’attendre la fin de ces préparatifs. Des bâtimens blindés ont été achevés à Nicolaïef dans des ateliers provisoires. Nous aurons l’occasion de décrire ces constructions d’un genre tout nouveau, à peu près inconnu auparavant dans la marine et qu’aucun autre pays n’a encore adopté. L’arsenal de Nicolaïef contient trois casernes pouvant recevoir chacune 2,000 marins, d’immenses magasins de vivres et approvisionnemens.

La Russie s’est hâtée en outre de faire disparaître les dernières traces de sa lutte avec la flotte anglo-française dans le voisinage et sur les côtes de la Chersonèse Taurique. Le détroit de Yeni-Kalé, ouvert entre la Mer Noire et la mer d’Azof, était fortement défendu en 1855. A l’entrée, les Russes avaient établi des batteries qui croisaient leurs feux dans une passe étroite ; elles défendaient la ville de Kertch. A la partie du détroit dans la mer d’Azof où se trouve Yeni-Kalé, un réduit de solide construction formait point d’appui pour l’armée russe. De plus une ligne de batteries flottantes embossées au même endroit, et soutenues à terre par une batterie rasante, couvrait de ses feux les abords de cette mer. Ce système de défense avait été complété par l’obstacle d’une rangée de navires coulés à fond et par des bouées explosibles semées sur le chemin des escadres alliées. Celles-ci néanmoins forcèrent le passage, et les Russes, se voyant exposés à être tournés, firent sauter successivement leurs ouvrages défensifs. Depuis la paix, ces ouvrages étaient restés démantelés. Le gouvernement vient d’y faire des travaux nouveaux et plus fortement conçus.

Kertch est désigné comme port d’attache et de construction de la marine dans la mer d’Azof. On en a reconstruit et fortifié les batteries. Celles-ci croisent leurs feux ; elles sont placées sur les hauteurs et protégées par des cuirasses semblables à celles des forts de Cronstadt. La mer d’Azof était le grand chemin des approvisionnemens de toute nature envoyés à la garnison de Sébastopol pendant le siège. Il avait paru nécessaire d’en détruire les dépôts créés dans les villes du littoral, la flotte avait été chargée de cette mission. Elle s’en acquitta avec succès ; mais à l’avenir toute autre expédition du même genre obtiendrait difficilement les mêmes résultats et ne passerait pas sans danger le détroit de Yeni-Kalé. La force navale destinée à barrer ce passage vient d’être réorganisée et doit se composer de deux divisions, dont une cuirassée à faible tirant d’eau. Les nouveaux bâtimens de mer que nous venons d’indiquer et qu’on appelle des popofka, du nom de l’amiral qui les a imaginés, sont spécialement destinés à ce service. Deux ont été construits ; ils joignent à un très faible enfoncement sous l’eau une solidité extraordinaire. Nous en ferons la description en parlant du matériel de la marine russe. On peut juger de l’importance des fortifications de Kertch par ce fait, que les seuls terrassemens ont coûté 1,500,000 francs.

Quant à Sébastopol, le moment ne paraît pas encore venu d’en rétablir les fortifications. Le gouvernement paraît se borner à relier cette ancienne forteresse au système général des voies ferrées de l’empire. Une compagnie de chemins de fer a reçu l’autorisation de creuser, dans la baie du sud, un petit port, où viendront se grouper des marchandises à transporter dans l’intérieur. L’intérêt de cette création est purement commercial. Comme nous l’avons déjà dit, Sébastopol ne réunissait pas les élémens d’un port de guerre ; c’était un abri fortifié pour les vaisseaux. Nicolaïef y suppléera jusqu’au jour où sans susciter d’ombrage, la forteresse, ruinée par les armées alliées, pourra être relevée ou remplacée.

Les véritables arsenaux de la Russie sont non pas dans la Mer Noire, mais au nord de l’empire, sur la Neva et aux environs de Saint-Pétersbourg. A l’exemple de la Prusse, le gouvernement russe emploie l’industrie privée en concurrence avec les établissemens appartenant à l’état. Des constructeurs anglais ont fondé des ateliers sur la Neva, et leur habileté est mise à profit, non sans succès. De grands bâtimens cuirassés sont sortis de leurs mains, et comptent au nombre des meilleurs modèles. La Russie fait elle-même ses canons. Le service de l’artillerie en est chargé et considère le métal qu’elle emploie comme étant de qualité supérieure ; elle estime notamment l’acier fondu dans ses usines comme le plus dense, le plus durable et le moins sujet à explosion. On le fabrique spécialement dans les ateliers du gouvernement, à Perm et à Obouchof. Les chantiers de l’état autour de Saint-Pétersbourg donnent de l’occupation à des ouvriers dont le nombre varie, dans chacun de ces établissemens, de mille à cinq mille. Il en est un appelé Nouvelle-Hollande) sur la Neva, qui sert de dépôt d’approvisionnemens pour la flotte, tels que fers, goudron, voiles, projectiles et habillemens. Il contient une prison militaire dont le personnel est employé aux travaux de menuiserie, cordonnerie, forge, et à la confection des vêtemens. Les chantiers privés ne sont pas moins fréquentés ; un de ces établissemens occupe 3,500 ouvriers.

Tous ces travaux sont placés sous la protection de Cronstadt. Cette citadelle comprend sept ou huit forts qui croisent leurs feux et commandent un canal long, étroit et sinueux, où les bâtimens ne peuvent se présenter deux de front. En 1855, quand la flotte anglo-française est arrivée devant Cronstadt, cinq de ces forts, bâtis sur des rochers en face de la forteresse principale, portaient les noms de Constantin, Alexandre, Pierre Ier, fort Kronslot et fort Risbank. L’ouvrage central, construit sur l’île où sont situés la ville et le port, était le fort Menchikof. Une enceinte fortifiée entourait la ville. L’ensemble de ces ouvrages défensifs pouvait écraser un ennemi sous les feux convergens de 3,000 pièces. Il n’y a pas au monde de citadelle mieux organisée pour repousser une attaque, et cela se conçoit, car c’est la clé de la maison. Sébastopol pris, la Russie avait une forteresse de moins ; Cronstadt forcé, Saint-Pétersbourg tombe, et l’empire est ébranlé par sa chute. Aussi n’a-t-on rien épargné pour rendre ces défenses inattaquables. Les prédécesseurs d’Alexandre II avaient dépensé 200 millions pour fortifier Cronstadt : le fort Alexandre Ier notamment était, dit-on, un modèle sans égal dans le monde ; pourtant le gouvernement n’a pas cru pouvoir se fier entièrement à ces remparts de granit, il vient de les revêtir de fer. Deux des forts ont reçu des cuirasses doublées de matelas en bois de teck. On y a construit des tourelles blindées et tournantes où sont placés deux canons du plus gros calibre. Ces canons peuvent être braqués dans toutes les directions, abaissés ou élevés par un système mécanique qu’un seul homme suffit à mouvoir. Une de ces pièces d’artillerie est un cadeau de l’empereur d’Allemagne au tsar Alexandre : politesse ironique que la Russie ne sera pas appelée sans doute à lui rendre en détail !

Ce qu’il y a de certain, c’est que Pétersbourg a pris contre Berlin, dans ces derniers temps, des précautions formidables. La frontière occidentale de l’empire russe est hérissée de forteresses ; ces défenses s’enchaînent l’une à l’autre par des voies ferrées, et sont reliées au siège du gouvernement par les grandes lignes de chemin de fer. Après la guerre de Crimée, la première préoccupation des hommes d’état qui entourèrent le nouveau souverain fut d’assurer la promptitude des communications entre les différentes parties de l’empire. Ce gouvernement prévoyant, réfléchi, qui ne dépense pas sa force en paroles, s’était parfaitement rendu compte des causes de sa défaite ; il se mit immédiatement à l’œuvre pour y remédier. La principale était la difficulté d’opérer de grandes concentrations de troupes en peu de temps à l’une des extrémités de l’empire, et, cette concentration terminée, de faire vivre l’armée ainsi réunie, alors que les transports restaient lents et incertains. Un vaste système de chemins de fer fut immédiatement conçu. Ni l’argent de la France, ni le concours de ses ingénieurs ne manquèrent pour contribuer à la rapide exécution de cette grande pensée. Tout ce qui assure, disait-on, la promptitude et la facilité des communications, profite à l’humanité ; mais le gouvernement russe ne se paie pas de mots : plus national qu’humanitaire, il songeait avant tout à la patrie. Son plan était purement stratégique et calculé pour la défense de l’empire. De grandes lignes tracées du nord au sud, depuis Sweaborg et Viborg jusqu’à la Mer-Noire, c’est-à-dire de la Finlande à la Crimée, permettent le prompt envoi de troupes à ces deux frontières, atteintes toutes deux en 1855 par la ruine de Sébastopol et l’incendie de Sweaborg. Les autres lignes ferrées sont dirigées vers les frontières de l’Allemagne. La Russie, n’ayant rien à craindre du côté de l’Orient, n’a pas jugé urgente la construction de chemins de fer dans cette direction ; mais en traçant quatre voies ferrées vers l’Occident, elle a eu soin de les faire aboutir à cette suite de forteresses dont la ligne est, en quelque sorte, infranchissable. Un quadrilatère formidable a été créé entre la Prusse au nord et l’Autriche au midi. Ces quatre forteresses sont Varsovie, Modlin, Ivangorod et Brzesc-Litewski. Varsovie intercepte les routes de Posen, Breslau, Lemberg et Cracovie. Modlin est, dit-on, la forteresse par excellence. Une armée de 20,000 hommes peut trouver asile dans ses seules casemates. A Modlin, point de population civile ; des soldats seulement. Elle n’offre aucune prise à l’ennemi. Tout l’art du défenseur de Sébastopol, le général Totleben, a été déployé dans la création de cette citadelle, qu’un officier anglais représente comme « immense, sombre, silencieuse, aussi propre à l’attaque qu’à la défense. » Brzesc-Litewski n’est pas moins forte. Une armée en retraite trouverait dans l’une et l’autre un refuge inexpugnable. Une armée étrangère y serait immobilisée pour longtemps ; enfin la Russie s’en ferait un point d’appui très solide au sortir de ses frontières.

Ce quadrilatère est le plus fort anneau de la chaîne de forteresses érigées contre l’Occident ; elle se développe le long des deux fleuves qui couvrent, du côté de l’Europe, le territoire de l’empire. Ces fleuves sont le Dnieper, qui coule au sud et débouche dans la Mer-Noire, et la Duna ; courant au nord pour se perdre dans la Baltique à Riga. Entre les deux sources de ces fleuves, l’interruption est couverte par la Berezina, où le gouvernement russe a placé Bobruïsk, autre forteresse de grande importance. Donc, en remontant du sud au nord, on trouve Kertch, à cheval entre la Mer-Noire et la mer d’Azof ; Kief, qui défend le bassin du Bas-Dnieper ; Bobruïsk ; Dunabourg sur la Duna et Cronstadt, sans parler des ouvrages défensifs de la Finlande. Nous ne citons d’ailleurs que les principaux chaînons de cette ligne de forteresses, armure de la Russie, forgée surtout depuis la guerre de 1855 et fermée aux deux extrémités par des ports où se trouve en parfaite sûreté la nouvelle flotte. L’armée de terre et l’armée de mer se complètent l’une par l’autre, car la marine russe emprunte une grande partie de sa force aux chemins de fer, qui lui fourniraient promptement les munitions, les renforts et les approvisionnemens accumulés d’avance dans les citadelles. La sécurité du territoire lui donne la liberté de ses mouvemens en mer, et la défense de ses arsenaux est garantie par la réception en temps utile de secours de toute espèce. Organisée comme elle est, principalement pour la garde des frontières maritimes, la marine russe trouve dans l’armement général du territoire un précieux auxiliaire.


II

Après la guerre d’Orient, la Russie était sans marine. Ses vaisseaux avaient été coulés par ses propres mains ou incendiés à la fin du siège. L’Europe en était encore aux vaisseaux-mixtes à vapeur ; mais ils avaient fait leur temps. L’insuffisance de ces vaisseaux devant les murs de Sébastopol, la nullité de la parade à Cronstadt, dont ils n’avaient pu affronter les fortifications, avaient été prouvées : le système était évidemment condamné. D’un autre côté, on tenait grand compte du succès des batteries flottantes cuirassées contre la forteresse de Kinburn, si promptement réduite. Ces batteries avaient pu naviguer à la remorque, à travers la Méditerranée et jusqu’au fond de la Mer-Noire. La principale objection qu’elles avaient soulevée, et qui portait sur leur innavigabilité, comme disent les marins, se trouvait écartée. Le prochain avenir de la marine était là ; conserver aux grands bâtimens de mer leurs qualités nautiques tout en leur imposant le poids d’une cuirasse, tel était le problème à résoudre. L’attente était donc imposée surtout à la Russie ; elle avait à panser ses blessures, à régénérer sa force militaire, à construire ses chemins de fer, à reconstruire ses forteresses anciennes, à en ériger de nouvelles. C’était assez d’occupation pour le moment. « La Russie se recueille, » disait un des hommes d’état de ce pays. De ses méditations allait surgir un empire rajeuni, reconstitué et plus puissant.

En fait de marine, le gouvernement se borna d’abord à la construction d’un certain nombre de chaloupes canonnières bonnes à protéger dans les eaux basses les transports et les débarquemens de troupes. En 1862, l’escadre de la Baltique comprenait surtout, en fait de navires utiles, des embarcations de cette espèce ; mais dans l’intervalle l’idée de cuirasser les bâtimens de guerre avait fait son chemin. L’impulsion était donnée, toutes les marines y obéissaient ; la Russie ne pouvait y résister seule. Elle avait envoyé aux États-Unis une commission d’officiers ; le ministère se dirigea d’après l’avis de cette commission. Comme il importait avant tout de défendre les côtes de l’empire et les villes maritimes, il opta pour les navires les plus aptes à remplir cette mission. Sans se désintéresser de la navigation en haute mer, il mit à la fois en chantier onze monitors à tourelles, plus trois batteries flottantes. La guerre d’Amérique a popularisé l’espèce de bâtimens qu’on appelle monitor. Ce nom était celui du premier modèle de ce navire. C’est un bâtiment fortement cuirassé, plat sur l’eau comme un radeau, de marche médiocre, assez maniable cependant pour se risquer à la mer, surtout le long des côtes. Navire excellent pour le blocus, le bombardement, la lutte dans les rades, en face des villes et des ports. Les batteries flottantes sont plus pesantes encore, plus fortement cuirassées, plus lourdes aussi, bonnes surtout pour l’attaque des forteresses. Les monitors russes en construction devaient être pourvus chacun d’une tourelle tournante, armée de deux grosses pièces. Trois de ces bâtimens auraient par exception deux tourelles et porteraient double artillerie. On les vit figurer pour la première fois en 1867 dans l’escadre d’évolutions de la Baltique. Ils en formaient la partie principale, car on n’y trouvait en outre qu’une frégate blindée, le Pétropavlosk, trois batteries flottantes et des navires en bois. Les exercices de l’escadre avaient été calculés pour étudier les qualités de ces nouvelles constructions et pour apprendre à les manœuvrer. On savait bien que les monitors avaient puissamment contribué au bombardement de Charleston sans grande perte d’hommes, sans avaries sérieuses ; mais on se souvenait aussi que deux de ces bâtimens avaient été coulés, tandis que le Nahaut, de la même espèce, résistait au feu concentré de cent pièces d’artillerie. D’où venait cette différence ? Il fallait s’en instruire. Le vice-amiral Boutakof en reçut évidemment la recommandation quand il prit, en juillet 1867, le commandement de l’escadre d’évolutions de la Baltique, avec l’assistance des contre-amiraux Touab et Popof. Les ordres de service de ce commandant en chef ont été publiés. On y trouve un récit très mouvementé des opérations de l’escadre. L’ardeur de l’amiral s’y révèle avec une franchise, nous allions dire une naïveté de sentiment et d’expression, tout à fait attachante ; certes, si quelque chose doit manquer jamais à la marine russe, ce ne sera ni la bonne volonté ni le courage.

L’escadre étant rangée en deux lignes, les bâtimens d’échantillons différens sur la première, et sur la seconde les monitors, ordre était donné au contre-amiral, commandant la division des monitors, d’en détacher deux chaque matin, avec mission de naviguer séparément à travers l’escadre, de huit heures à onze heures du, matin, tout en faisant pendant ce-temps l’exercice du canon avec évolution de la tour. Ils devaient franchir les intervalles laissés entre les bâtimens à l’ancre, puis tourner, au plus près, autour de la frégate amirale, et revenir sur leur sillage et cela dans l’espace de temps le plus court possible. Le commandant en chef surveillait les mouvemens avec la sollicitude d’un bon professeur, et, selon les cas, faisait un signal de satisfaction, de satisfaction particulière ou de réprimande. Une batterie, le Pervenetz, ayant été trouée par un choc, le capitaine s’avisa, pour aveugler la voie d’eau, d’échouer son navire dans la vase. Cette manœuvre remplit de joie l’amiral. « Le commandant du Pervenetz s’est bravement tiré d’affaire, écrivait-il au ministre de la marine, nous pouvons être glorieux de cette affaire. » Il recommandait néanmoins, dans une autre occasion, où des monitors en contournant sa frégate avaient éprouvé des avaries, de prendre garde que des blindés de 1,500 tonneaux ne doivent pas être traités avec sans-façon comme de simples canonnières. Les réparations de celles-ci coûtent des centaines, les avaries des cuirassés des milliers de roubles. Le tir à la cible avait été jugé satisfaisant, l’évolution des tourelles était facile, les hommes de barre manœuvraient convenablement, les artilleurs comprenaient leur nouveau service à bord, mais l’amiral voyait surtout avec complaisance les joutes et les courses en canot. « Ce n’est pas un jeu, un délassement, disait-il, ce n’est pas comme un premier amour qui a survécu à son temps, un reste de prédilection pour la navigation à voiles, dans un milieu où règnent la vapeur et l’électricité. C’est un moyen de tremper ses nerfs, de rectifier son coup d’œil et de se préparer à toutes les éventualités du service. » En effet, les officiers se plaisaient à traverser sur ces embarcations la ligne de tir des monitors envoyant des boulets à la cible, et le respectable chef encourageait ces passe-temps dangereux en vue d’aguerrir les jeunes gens. Les généraux prussiens auraient sans doute méprisé ce jeu, où la vie des hommes était exposée sans résultat positif et pratique ; mais le marin russe, vrai loup de mer, leur rendait, sans les nommer, dédain pour dédain. « Université ? académie ? s’écriait-il. C’est peu. Au-dessus des universités et des académies, il n’y a plus d’écoles ! » Il entendait dire : Il y a le sang-froid, le coup d’œil et la résolution énergique. Les guerres sont soudaines, pensait-il, les batailles courtes. La victoire ou la défaite dépendent d’un moment. Il faut donc être toujours prêt à entrer en lutte, prêt à vaincre ou à sacrifier sa vie dans la demi-heure. Une manœuvre audacieuse réjouissait toujours le cœur de l’amiral, car c’était, à son avis, une sorte d’indice ou de promesse pour cette demi-heure.

Le prince Constantin, général-amiral, fit visite à l’escadre, et elle vint à sa rencontre. L’amiral Farragut vint aussi et ce fut un grand événement. Le citoyen amiral des États-Unis reçut des ovations de prince. On l’accabla de politesses, on l’en bombarda tellement que le commandant en chef en compara l’avalanche à celle des coups d’éperon que Farragut avait coutume de multiplier contre ses adversaires sans leur laisser le temps de respirer. Le marin américain ayant fait à ses confrères de Russie un compliment sur leur franche et parfaite cordialité, l’amiral Boutakof porta cette appréciation à la connaissance de ses compagnons d’armes, et il ajouta en des termes certainement exempts de toute dissimulation : « Ce sont là des paroles prononcées, non par un diplomate, un homme de phrases, mais par le célèbre marin,.. un homme de cœur. »

Ainsi se termina au bout de deux mois, en septembre 1867, cette campagne d’évolutions qui signala la renaissance de la marine russe. Celle-ci ne devait pas s’arrêter en si bon chemin. L’empire, pourvu désormais de puissans moyens de défense par mer, devait penser à les compléter par des moyens d’attaque. La bataille de Lissa [1], récemment livrée, en suggérait les élémens. Cette rencontre entre des escadres d’Autriche et d’Italie dans l’Adriatique datait du 20 juillet 1866. D’après le nombre des navires engagés, on pouvait l’appeler une bataille ; les résultats de la lutte n’étaient cependant pas tels qu’elle dépassât les proportions d’un combat. La perte d’hommes était petite : une frégate cuirassée avait été coulée, une canonnière incendiée du côté des Italiens, un vaisseau à deux ponts désemparé du côté des Autrichiens ; tel était le bilan de cette première lutte entre bâtimens cuirassés. L’escadre autrichienne avait évidemment l’avantage, son adversaire ayant opéré sa retraite ; mais cette escadre était bien fatiguée, et si l’amiral Persano avait prolongé ou recommencé le combat, la chance aurait pu tourner, car l’escadre italienne était là plus nombreuse et la plus forte. Le commandant autrichien, amiral Tégéthoff, eut à se féliciter de la fortune qu’il avait secondée par une grande audace. Là n’était pourtant pas l’intérêt du combat, car les deux marines étaient restées dans l’état où elles se trouvaient auparavant. Si l’amiral Persano s’était retiré, l’amiral Tégéthoff avait été incapable de le poursuivre. L’histoire maritime aurait donc pu les renvoyer dos à dos, l’un avec un certificat d’audace, l’autre avec une note d’indécision ; mais un fait important, considérable, avait été révélé dans ce combat, c’était la puissance de l’éperon des navires, c’était le rôle que cette arme est appelée à remplir dans les batailles futures.

Voici ce qui s’était passé. L’escadre italienne avait douze bâtimens cuirassés ; il y en avait sept seulement sous les ordres de l’amiral Tégéthoff. Les bâtimens italiens étaient rangés sur une seule ligne assez étendue, qui fut coupée par l’escadre autrichienne en masse compacte. Il s’ensuivit une canonnade générale dont l’effet fut nul, si l’on en excepte l’incendie de la canonnière italienne, déterminé par le hasard et non par la tactique. Généralement les bordées passaient par-dessus les bâtimens autrichiens, et ceux-ci, d’ailleurs moins fortement armés, ne causaient pas grand préjudice à l’escadre italienne. Ce que voyant, les deux adversaires cherchèrent à s’aborder avec l’éperon. Persano montait un bâtiment lourd et difficile à manœuvrer, l’Affondatore. Vainement fit-il de grands efforts pour atteindre les bâtimens ennemis. L’Affondatore n’évoluait pas et ne réussissait pas à se lancer sur les navires. Tégéthoff avait mis son pavillon sur une frégate cuirassée, moins puissante peut-être, mais plus maniable. Quatre fois il se précipita sur l’ennemi, mais les trois premiers chocs n’eurent pas de résultats bien sensibles. Le quatrième devait réussir par suite d’un événement inattendu. Le Re d’Italia, grosse frégate cuirassée de trente-six canons, portant 600 hommes d’équipage, eut son gouvernail démonté. Réduit à l’état de ponton, incapable de manœuvrer, il fut abordé par la frégate de l’amiral Tégéthoff et sombra, corps et biens, en quelques minutes. Ce fut le fait capital de la bataille, et ce fait eut un retentissement universel. Dans toutes les marines, on ne parla plus que de l’éperon. On y vit tout l’avenir des flottes de guerre. La Russie ne fut pas la dernière à s’engouer de cette arme qui semblait faite exprès pour l’usage d’un peuple peu marin. Le gouvernement se hâta de donner un bélier à chacun de ses navires, et des exercices à l’éperon firent l’objet d’une étude approfondie dans les rangs de la flotte à partir de l’année 1868. Ce fut en quelque sorte la deuxième phase de reconstruction de la marine russe.

La bataille navale de Lissa ayant fait ressortir l’importance de l’éperon, les Italiens ayant combattu surtout avec l’artillerie, les Autrichiens par le choc, et ceux-ci, inférieurs en force, ayant obtenu l’avantage, la supériorité de l’éperon semblait établie. Il fallait trouver les meilleurs moyens de s’en servir utilement. Or il paraissait assez difficile de manier avec succès cette arme brutale et terrible. Quatre fois, nous l’avons dit, l’amiral Tégéthoff avait donné des coups de bélier, une seule fois il avait réussi à frapper sérieusement son adversaire. Les autres commandans de l’escadre autrichienne n’avaient pas eu de succès, et leur éperon n’avait pas atteint, ou du moins n’avait pas sensiblement endommagé les frégates de l’ennemi. D’un autre côté, les Italiens avaient essayé du même moyen sans aucun résultat. Le bâtiment-amiral en particulier avait perdu son temps à prendre du champ pour s’élancer sur ses adversaires ; il en avait toujours manqué l’occasion. Donc le combat à l’éperon exigeait des bâtimens très maniables, obéissant au gouvernail avec une sensibilité extrême, et surtout un coup d’œil prompt, des nerfs d’acier, une résolution rapide et inflexible. Le choc d’un grand navire jeté contre un autre à toute vitesse peut causer la perte de l’assaillant. Les deux adversaires peuvent sombrer ensemble. Le capitaine doit donc avoir une fermeté à toute épreuve, les officiers et l’équipage un dévoûment absolu, une entière confiance dans leur chef. Les mêmes qualités sont indispensables pour éviter le choc quand on ne veut ni le recevoir ni l’infliger. L’exercice ne suffit pas pour les donner, et, le courage étant égal des deux parts, le succès sera pour le mieux doué des deux commandans. Toutefois l’exercice peut développer les dons de nature, et l’habitude de manœuvrer ensemble peut créer cette confiance mutuelle, si nécessaire au succès d’une manœuvre dangereuse. Les exercices de l’escadre en 1869 furent donc dirigés dans ce sens. Des canonnières furent mises à la disposition du commandant en chef. On les avait garnies d’un bourrelet de fascines qui entourait et protégeait la chaloupe ; on y avait ajouté un éperon en bois monté sur un châssis mobile. Tous les capitaines de l’escadre devaient commander ces embarcations à tour de rôle et par ordre de numéros tirés au sort. Ils en conservaient la direction jusqu’au moment où ils étaient abordés par un adversaire. Deux de ces chaloupes étaient réunies bord à bord au même point de départ. Au signal donné, elles s’éloignaient à droite et à gauche. Décrivant de grands cercles, elles revenaient l’une sur l’autre et cherchaient à se toucher. L’adresse consistait à éviter le choc de l’adversaire, tout en s’efforçant de l’éperonner soi-même. L’escadre tout entière, formée en carré, assistait à cette lutte courtoise et notait les coups. Le plus souvent, les embarcations ne parvenaient pas, dès les premières passes, à frapper l’adversaire. Lorsqu’enfin elles y réussissaient, le choc était plus ou moins heureux. Quelquefois elles n’atteignaient le but qu’après une longue poursuite ; quelquefois le choc arrivait par l’arrière ou bien était très faiblement imprimé par la hanche de l’embarcation. Dans un combat réel, c’eût été une sorte de frôlement sans effet. Rarement, dans tout le cours des évolutions, l’une des canonnières engagées put être accostée franchement, comme l’amiral Tégéthoff avait abordé le Re d’Italia. On attachait pourtant une très grande importance à ces tournois. Le prince Constantin y assista. L’empereur Alexandre lui-même y vint présider. L’escadre fut félicitée, et le commandant en chef récompensé par la dignité d’aide-de-camp général.

Ces manœuvres parurent néanmoins refroidir un peu l’enthousiasme de l’Europe. La bataille de Lissa avait déjà démontré combien elles étaient délicates. Évidemment il eût été dangereux de trop compter sur ce moyen d’attaque. L’artillerie, un moment dépopularisée, reprenait son rang, et, sans renoncer à l’éperon, on ne lui assignait plus une importance capitale. Ce sentiment devait grandir encore par suite de l’emploi et du perfectionnement des torpilles. Beaucoup de marins n’ajoutent pas foi à l’action des torpilles placées à bord de navires pour la poursuite et la destruction d’une escadre en marche. Les Prussiens ont construit un certain nombre de ces bateaux. Dans le sillage d’un gros cuirassé, on croit qu’ils couleraient au moindre mouvement du léviathan. Il n’en est pas de même de ces bâtimens quand ils sont au repos. Une embarcation peut toujours s’en approcher la nuit et attacher à leurs flancs la machine explosive. D’ailleurs les blindés devront être pourvus de torpilles et pourront s’en servir l’un contre l’autre dans le cours d’un combat naval. Quelle serait, en ce cas, la destination d’un éperon ? Les commandans, disait-on, ne chercheront pas à se lancer l’un sur l’autre. Bien loin de là, ils auront grand souci de se tenir à distance pour éviter les caisses à torpilles. L’artillerie remplira son rôle, et l’éperon ne sera qu’une arme le plus souvent inutile.

Ainsi raisonnait-on. L’argument a paru trop absolu aux officiers-généraux les plus expérimentés et les plus distingués. Les torpilles, disent-ils, et l’éperon sont des engins dont il faut savoir se servir selon les circonstances. Ces armes terribles peuvent décider le succès d’une bataille navale ; elles peuvent remplacer sur les flottes cuirassées l’abordage, qui terminait autrefois les luttes maritimes. En général, les canons seuls suffisent rarement pour dénouer une action de guerre. A terre, on en complète l’effet par la baïonnette, — en mer, par l’arme blanche également ; mais l’abordage des cuirassés devient de plus en plus difficile, car les canons abrités dans les tourelles sont à peu près inaccessibles. La torpille d’ailleurs dénouerait bien vite la situation de deux frégates amarrées l’une à l’autre en les détruisant toutes deux. L’éperon peut donc donner le coup de grâce à un navire déjà désemparé, ou du moins sérieusement avarié et réduit à une sorte d’immobilité. Tandis qu’il se défend encore avec son artillerie, un des assaillans saisira le moment de se jeter sur lui. Comme il n’évoluera pas assez rapidement pour éviter cette attaque, l’éperon pénétrera dans ses œuvres vives. Il coulera immédiatement, comme le Re d’Italia, non sans entraîner peut-être son ennemi dans sa perte. L’artillerie commencera donc un combat, mais ne l’achèvera pas, à moins d’un coup heureux. Ainsi le Palestro, à la bataille de Lissa, a été incendié par un obus et a sauté. Ainsi, du côté des Autrichiens, un obus ayant pénétré dans la batterie d’un vaisseau de ligne, le Kaiser, de plus de cent canons, ce projectile en éclatant a renversé un grand nombre d’hommes, jeté à terre le mât de misaine, avarié deux pièces d’artillerie, mis le feu au navire et obligé l’ennemi à se retirer du combat. A chacun son rôle ; l’artillerie engage l’action, et si elle n’en amène pas le dénoûment, l’éperon porte le coup de grâce : c’est le poignard de miséricorde. Dans un premier moment d’engouement, les Russes avaient fait construire en Angleterre un bâtiment à deux éperons, l’un à l’avant, l’autre à l’arrière. Ils n’ont pas persévéré dans cette voie d’exagération, qui, dans tous les cas, eût rendu le voisinage d’un tel navire excessivement dangereux dans une escadre. Il ne faut pas jouer avec une arme pareille. L’escadre russe en avait senti le péril dans ses exercices de 1869. Le signal d’un changement de flanc avait été hissé par ordre du commandant en chef, et tous les capitaines s’étaient mis en mouvement pour accomplir cette manœuvre, lorsque la batterie cuirassée Kreml heurta l’Oleg, une frégate en bois évoluant dans le voisinage, la frappa involontairement de son éperon. Ce choc, fort mitigé, suffit pour crever la frégate, qui s’enfonça d’abord par l’avant, puis par l’arrière, se coucha enfin sur le côté et disparut en moins d’un quart d’heure. Le commandant du Kreml fut blâmé par le conseil de guerre. Cet événement contribua sans doute à calmer l’effervescence nationale et ne fut pas sans contribuer à prouver que, s’il ne faut pas s’en remettre à l’éperon seulement pour décider du sort des combats, ce n’en est pas moins une arme formidable dont il importé de savoir se servir contre les ennemis, pour éviter d’en faire usage contre les siens par défaut d’habitude ou d’exercice.

La Russie en était arrivée au point où ses regards et ses aspirations pouvaient se tourner vers la haute mer. Elle avait procédé avec discernement et sans trop de hâte. Elle avait pourvu d’abord à l’organisation de sa défense sur la frontière de terre et sur les côtes. L’heure était propice pour compléter la transformation de sa marine par la construction de navires de guerre puissamment armés, cuirassés, faits pour tenir la mer et propres à la grande navigation. Elle ne possédait encore que deux de ces bâtimens, anciennes frégates dont la construction en bois avait été interrompue et qu’on avait transformées en frégates blindées. C’étaient le Sébastopol et le Pétropavlosk, bâtimens à hautes murailles d’après le modèle des premiers cuirassés de la France et de l’Angleterre. A peine mis à l’eau, ils étaient déjà fort arriérés, tant sont rapides les transformations successives de la marine cuirassée. Autrefois les types de navires de guerre étaient peu nombreux. Les flottes étaient classées en bâtimens de ligne, essentiellement destinés à combattre en ligne, et bâtimens non de ligne, c’est-à-dire impropres à figurer en bataille rangée. Il y avait des vaisseaux à deux et à trois ponts, des frégates de premier et de deuxième rang, des corvettes plus ou moins bien armées. Après venait la foule des bricks, des transports et autres navires de flottille ayant chacun leur destination particulière. Aujourd’hui ces classifications n’existent plus, A l’invention des cuirassés, les grandes puissances sont restées en possession de flottes considérables devenues du jour au lendemain parfaitement inutiles. L’Angleterre a, en ce moment, de quarante à cinquante vaisseaux en bois dont elle ne peut plus se servir ; une sorte de respect humain en a retardé jusqu’à présent la démolition. On avait proposé d’en conserver la coque à partir de la ligne de flottaison, de raser la partie supérieure et de la remplacer par des superstructures conçues dans le système des cuirassés ; mais l’amirauté n’a pas adopté cette proposition d’une économie trompeuse. La base eût manqué à l’édifice ; elle aurait mal supporté le sommet. L’expédient n’aurait pas amélioré les bâtimens et n’en aurait pas retardé beaucoup la réforme nécessaire. On les conserve donc dans les ports, comme de vieux chevaux qu’on laisse mourir à l’écurie par égard pour leurs services passés. C’est un capital de 80 à 100 millions à porter en « profits et pertes. » Par la même raison, le Sébastopol et le Pétropavlosk ne furent pas imités dans la marine renaissante de la Russie. Cette puissance possédait encore un certain nombre d’anciens vaisseaux mixtes en bois ; elle n’essaya pas de les transformer en navires blindés.

Restait à savoir si les nouvelles frégates cuirassées à construire seraient des bâtimens à batteries ou des navires à tourelles. Les navires à batteries ont une rangée de canons dans toute la longueur et de chaque côté. Les bâtimens à tourelles ont des réduits ou tourelles en fer, construites au centre du navire, au-dessus du pont, et portant des canons d’un très fort calibre. L’inconvénient des batteries est de ne pouvoir supporter des pièces d’artillerie d’un poids suffisant, d’avoir à présenter le flanc pour tirer des bordées, de ne point abriter les servans, trop exposés aux effets de boulets et d’obus pénétrant par les sabords. L’avantage des tourelles placées au centre est de pouvoir porter les pièces d’un poids énorme aujourd’hui nécessaires pour lancer des projectiles capables de percer les cuirasses. Les tourelles des navires tournent sur leur axe, et, sans nuire à la marche du navire, sans en modifier la direction ni les mouvemens, permettent de pointer les pièces partout où elles doivent porter ; elles offrent peu de prise à l’artillerie adverse, la surface arrondie laissant glisser les boulets, enfin elles abritent sous leur carapace les pièces et les artilleurs. Mais que d’essais, que de tâtonnemens pour en arriver là ! On construisit d’abord des tourelles fixes, une sorte de rempart cuirassé à ciel ouvert, où les canons étaient seuls mobiles. Vinrent ensuite les tourelles tournantes. Des bâtimens en ont une, d’autres deux, puis trois, quatre et même cinq, en comprenant un réduit central. Le premier navire à tourelle de l’Angleterre fut construit en 1866 ; on l’appela le Monarch. Le suivant fut le Captain, — tous deux d’après les plans du capitaine Coles, dont le nom est resté attaché à ce genre de navire. Le Captain avait 270 pieds de long, 48 pieds de large. La capacité en était de 4,300 tonneaux, la vitesse de 14 nœuds et plus. La coque était entièrement protégée par une cuirasse qui s’étendait à 2 mètres au-dessous de la flottaison. Il avait deux tourelles portant chacune deux canons du poids de 25 tonneaux, lançant des projectiles de 600 livres ; deux autres pièces d’artillerie étaient en outre placées sur les gaillards. Était-il trop pesamment chargé ou les poids étaient-ils mal répartis ? avait-il trop de hauteur pour sa base ? Ce qui est certain, c’est que peu de temps après la construction il sombra, entraînant son inventeur dans l’abîme à la hauteur du cap Finistère, dans la nuit du 6 au 7 septembre 1870.

La Russie venait précisément d’adopter ce genre de bâtimens ; elle en avait construit deux : l’Amiral Tchitchakof, à deux tourelles, l’Amiral Gregg, à trois tourelles. Deux autres avaient été mis sur chantier : Amiral Lazaref et Amiral Spiridof. Le gouvernement s’empressa d’en modifier les plans. On voit qu’il s’était décidé pour le système des tourelles et qu’il avait sagement attendu, pour prendre cette détermination, le moment où les derniers perfectionnemens de la marine cuirassée lui permettaient de construire une flotte à peu près homogène : but fort désirable à une époque où les innovations se succèdent avec tant de rapidité, où les modèles nouveaux, avant d’être achevés, sont surpassés par d’autres perfectionnemens ! L’Angleterre surtout est travaillée par ce besoin d’innovations. Sa flotte, toujours très puissante, est comme une carte d’échantillons. On y compte au moins un modèle de tous les types connus depuis l’origine des bâtimens cuirassés. Malgré le nombre, malgré la force de ses vaisseaux blindés, elle se présenterait au combat, dit un officier de la marine anglaise, comme une cavalerie composée de toutes les montures imaginables, « dromadaires, mulets, chevaux, éléphans, » et contre une force inférieure, mais homogène, bien armée et « bien montée, » elle pourrait avoir le désavantage. » Le gouvernement russe n’a pas pu se soustraire entièrement à cette tyrannie des perfectionnemens incessans, mais il avait une supériorité : celle d’un programme bien étudié, dont il s’est écarté le moins possible. Il ne recherchait pas les moyens de livrer des batailles navales. Tout au plus voulait-il être en mesure de les accepter. L’Angleterre seule, pensait-il, est intéressée à ce genre de lutte ; il lui appartient d’aller au-devant de l’ennemi et de profiter de sa force supérieure pour l’anéantir, loin de ses côtes. Tel n’est pas le rôle de la Russie ; la défense de son littoral est le premier objet de ses soins. Nous avons vu quels étaient ses préparatifs à cet effet : des batteries flottantes et des monitors appuyés sur des fortifications et sur l’armée de terre. Quelques grandes frégates à éperon étaient en outre nécessaires pour interrompre un blocus, pour engager au besoin un combat isolé en vue des rivages, et enfin des croiseurs très rapides pour s’élancer en haute mer et intercepter le commerce de l’ennemi. La rapidité devait être la principale qualité de ces bâtimens. Quoique blindés, leur force était surtout dans leur légèreté, leur mission devant être d’échapper par la vitesse à la poursuite d’un bâtiment de force supérieure ou de donner la chasse et de capturer les navires moins bien armés. Aussi leur donnait-on une artillerie moins pesante. Tels étaient l’Alexandre-Newsky et l’Amiral-Général, commandés en Angleterre. Ces bâtimens avaient été livrés par les constructeurs. Ils avaient les qualités requises ; mais l’un d’eux, l’Alexandre-Newsky, se perdit dans son voyage de Portsmouth à Saint-Pétersbourg. La Russie n’eut donc d’abord qu’un seul bâtiment de ce modèle. Elle se donna d’autres navires d’une plus grande force et d’une artillerie bien autrement formidable. Elle eut le Pierre-le-Grand, le plus puissant cuirassé qu’on connaisse, dit-on. Le déplacement de ce bâtiment est de 10,000 tonnes ; ses cuirasses ont une épaisseur de 35 centimètres et s’étendent à 1m,60 au-dessous de la flottaison. Sa coque est en fer ; sa longueur, plus de 100 mètres ; sa largeur, 19 mètres. Elle eut, sans compter le Sébastopol, le Pétropavlosk et l’Amiral-Général dont nous avons parlé, le Prince-Pojarski, dont la force n’est pas beaucoup inférieure au Pierre-le-Grand, puis le Duc-d’Edimbourg, à peu près du même rang. Au total, sa flotte présenta bientôt un effectif de 10 frégates cuirassées, 4 batteries flottantes, 11 monitors à tourelles, sans compter les bâtimens de nouvelle invention dus à l’initiative de l’amiral Popof. Le moment est venu de les décrire.

On sait qu’après avoir exagéré la longueur des bâtimens blindés pour augmenter impunément le poids de leur cuirasse et de leur artillerie, on en est arrivé à les raccourcir à tout hasard pour diminuer les frais de construction, rendre les évolutions plus faciles, et peut-être aussi par suite de ce sentiment qu’il faut absolument s’arrêter dans une voie aboutissant à l’absurde. L’amiral Popof, encouragé par le prince Constantin et l’amiral Krabbe, ministre de la marine, a poussé la théorie du raccourcissement au point de construire un navire rond, semblable, dit un ingénieur, à un couvercle. On appelle ce navire de nouvelle espèce un bâtiment circulaire. Un des premiers navires de ce genre a reçu la désignation de popofka, dérivée du nom de son inventeur. Il navigue depuis l’année 1875. D’autres navires circulaires ont été lancés ou sont sur le point de sortir des chantiers. Comment un bâtiment de cette forme peut-il marcher ? Cette question a été étudiée notamment par M. Reed, ingénieur anglais, dont les plans sont généralement adoptés par l’amirauté de la Grande-Bretagne. Les essais de la première popofka ont été modestes. C’était une simple embarcation. M. Reed la visita et la monta dans les eaux de Cronstadt, où il constata la facilité des mouvemens et de la navigation de ce bâtiment. Le prince Constantin et l’amiral Krabbe avaient pris à cœur cette invention. D’après leurs ordres on en continua l’expérience. Un nouveau bâtiment du même genre, conçu avec des proportions bien plus vastes, fut mis en chantier. On l’appela Novgorod. Construit à Pétersbourg, il fut expédié à Nicolaïef ; on l’y envoya démonté par chemins de fer ; les chaudières furent transportées par la voie de mer. L’ingénieur anglais les suivit quand le navire fut achevé et armé. Il fit une excursion d’essais, M. Reed y fut admis. Le bâtiment se comporta à la mer « d’une façon surprenante, » d’après le témoignage d’un officier de la marine anglaise, dont l’allégation ne fut point contredite. C’est un navire à tourelles, à fond plat et de forme circulaire, dont le diamètre est de 100 pieds, la profondeur de 12 pieds 1/2. Au milieu du pont s’élève une tour portant deux pièces de grosse artillerie, montées sur affûts mobiles. La Novgorod ne s’élève pas beaucoup au-dessus de l’eau. La tourelle prend sa base sur le pont, qui au centre se relève à une hauteur de 1m,50 au-dessus des francs-bords. Le navire est entièrement revêtu de fer dans ses fonds, à la flottaison et sur le pont. La tourelle est également cuirassée. On voit quel genre d’avantages offrent ces constructions. Le blindage au-dessus de l’eau les défend contre les projectiles ; la cuirasse du fond les met, autant que possible, à l’abri des torpilles. La forme de ces bâtimens leur permet d’ailleurs de porter une armure très épaisse. Ils sont divisés en cloisons étanches, de telle sorte que l’effet d’une déchirure causée par l’éperon ou la torpille pourrait être limité à l’inondation d’une très petite partie du navire. Or un compartiment étanche peut se remplir d’eau sans surcharger un bâtiment au point d’en entraîner la perte. Les popofka ont donc le privilège de supporter sans fatigue une cuirasse à l’épreuve, de naviguer dans des eaux très basses où d’autres bâtimens ne pourraient les suivre. Ces constructions sont-elles maniables ? font-elles aisément leur chemin dans la mer ? évoluent-elles facilement ? La réponse peut être affirmative par suite de certaines précautions. Il faut savoir d’abord que la Novgorod a six quilles auxquelles correspondent six hélices, mues chacune par une machine à vapeur de 80 chevaux. Les uns voient dans ce nombre inusité de moteurs un embarras, d’autres un avantage. L’avantage consiste en ce que l’existence du navire est indépendante des avaries survenant à l’une de ses machines ou de ses hélices. Le nombre en est d’ailleurs motivé par une autre considération : celle de donner au navire une vitesse suffisante.

La Novgorod file 7 nœuds 1/2 à l’heure. Pour obtenir cette marche, ses hélices ne suffiraient pas, s’il était circulaire sous l’eau comme au-dessus ; mais ce bâtiment est pourvu d’une étrave dont la forme tranchante laisse à l’eau son écoulement ordinaire à l’arrière des navires quand ils sont en mouvement. M. Reed a dit : « L’eau semble ne savoir où se diriger pour laisser passer le navire ; » toutefois elle finit par prendre son cours. La vitesse de 7 nœuds 1/2 en est une preuve. Cette vitesse serait certainement insuffisante s’il s’agissait d’une frégate. On s’efforce toujours de donner à ces navires une vitesse de 14 nœuds au moins ; mais les popofkas sont exclusivement destinées au service de gardes-côtes, et 7 nœuds 1/2 peuvent suffire aux navires de ce caractère. Le principal mérite des popofka est d’évoluer avec une très grande facilité et de ne pas décrire de grands cercles, comme la plupart des bâtimens cuirassés lorsque le gouvernail les appelle à tourner sur eux-mêmes. Cette qualité est précieuse surtout pour des gardes-côtes, car ceux-ci paraissent devoir être munis dans leur pourtour d’un chapelet de torpilles à lancer sur l’ennemi, on compte sur la rapidité de leurs évolutions pour favoriser cette manœuvre ; à une torpille manquant son but, on en substituerait promptement une autre. Ce bâtiment de nouvelle invention a de plus une autre supériorité, d’une nature moins belliqueuse : c’est de n’avoir ni roulis, ni tangage, qualité rare à laquelle même les hommes de mer ne sont pas toujours indifférens. La popofka Novgorod paraît avoir satisfait l’amirauté. Celle-ci a commandé un autre bâtiment de même forme, mais de dimensions encore bien plus grandes, qui a été lancé dernièrement. On l’appelle Vice-Amiral-Popof. Son diamètre est de 120 pieds, son déplacement de trois mille cinq cents tonneaux, sa cuirasse, plus épaisse qu’aucune de celles des navires actuels ; sa vitesse dépasse de 2 nœuds celle de la popofka Novgorod. Dans la défense des fleuves de l’empire, il remplacera avantageusement les navires que les Prussiens ont construits et qu’ils nomment monitors du Rhin. Ceci fait penser aux chaloupes canonnières françaises qui devaient aussi être lancées sur le Rhin pendant la guerre avec la Prusse ; elles y eussent fait une utile diversion. Un contre-amiral avait été envoyé à Strasbourg pour en prendre le commandement, mais les chaloupes canonnières n’étaient pas prêtes. On ne put donc rien envoyer au commandant resté à Strasbourg en expectative. Cet officier-général, dont le courage était proverbial et qui eût rendu bon compte de la flottille confiée à son commandement, si cette flottille avait existé, fut fait prisonnier, lors de la capitulation de la ville, tout comme un simple officier de terre.

En résumé, la flotte cuirassée de la Russie compte en ce moment vingt-neuf navires, tous forts et bien armés, tous construits d’après les meilleurs types, chacun dans sa spécialité, tous réalisant les perfectionnemens les plus récemment adoptés. Toutefois l’amirauté russe n’a pas l’intention d’en rester là ; c’est ce qui ressort d’une lecture faite, il y a deux ans, par un lieutenant de vaisseau, M. Mertwago, au club maritime de Cronstadt, devant un brillant auditoire et spécialement en présence de l’amiral Boutakof, commandant de l’escadre. Ces sortes de conférences sont fréquentes, le gouvernement les encourage avec raison, car il y voit un moyen d’exercer les facultés des jeunes officiers de la flotte, de les attacher à l’étude de leur profession, de mettre en lumière leur science et leur talent, de favoriser l’exposé des divers systèmes de construction, de manœuvre, de tactique navale. Donc M. Mertwago s’était placé dans l’hypothèse d’une guerre entre la Russie et la Prusse. Admettant que trois mois après l’ouverture des hostilités l’armée du tsar serait en état de passer la frontière, il se demandait quel serait le rôle de la marine, quelle devrait en être la force pour bloquer les ports prussiens et protéger l’aile droite de l’armée. Si la guerre était engagée en 1883, époque où la flotte prussienne, prévue par M. de Bismarck, sera tout entière achevée, M. Mertwago estimait à 12 cuirassés de 1re classe, 12 de 2e classe et 38 croiseurs, la force navale que la Russie devrait mettre en ligne [2]. Or l’empire d’Alexandre II possédera ce nombre de bâtimens précisément en 1883. Si la guerre éclatait dès à présent, la marine russe, ajoutait l’orateur, ne pourrait pas prendre l’offensive, et dans ce cas elle devrait se borner à la protection des côtes. Or elle pourrait aisément s’acquitter de ce devoir, car la Russie est armée pour le remplir, et les préparatifs qu’elle a faits sont excellens.

C’est ce que nous avons dit. La Russie, depuis l’époque où elle a commencé la reconstruction de sa flotte, — il serait peut-être plus correct de dire la création d’une flotte, — a dépensé chaque année environ 23 millions en constructions de bâtimens, c’est-à-dire 230 millions dans les dix dernières années. En supposant, comme le lieutenant Mertwago, que sept années s’écoulent encore avant la fin de ce grand travail, la dépense étant calculée jusqu’en 1883 sur le pied des frais antérieurs, il faut ajouter 160 millions au total des dix dernières années, soit de 390 à 400 millions en dix-sept ans. Ces chiffres sont très approximatifs, et il est très difficile de les rectifier avec les seuls documens que le gouvernement du pays laisse publier. On peut dire, à tout hasard, que la flotte russe aura coûté au moins la somme demandée par M. de Bismarck pour la création de la marine prussienne. Ces deux pays se suivent de près dans leurs armemens, et l’on ne saurait dire lequel des deux est le mieux préparé pour soutenir une guerre soudaine. C’est un exemple et une leçon.


III

La Prusse a 1,250 kilomètres de côtes à protéger. La Russie a les rivages des mers suivantes : la Mer-Blanche, la Baltique, la Mer-Noire et celle d’Azof, la mer Caspienne, la mer d’Aral et une certaine étendue de littoral sur l’Océan-Pacifique. Elle entretient en outre des stations lointaines, dont la présence à l’étranger est nécessaire pour la défense de ses intérêts légitimes ou de sa politique. Elle a dans la Méditerranée, à Villafranca, un poste où stationne une frégate, dans la Mer-Noire, aux bouches du Danube, une station composée de deux avisos, à Constantinople deux navires à vapeur. L’Océan-Pacifique a quatre corvettes. Deux canonnières sont en Chine à la disposition de l’ambassade russe à Pékin. Une frégate et une corvette sont expédiées dans le Grand-Océan. La station de Saint-Pétersbourg comprend huit navires ; celle de Sweaborg, un aviso et une canonnière ; à Revel, un stationnaire ; à Archangel, deux avisos et une chaloupe à vapeur. A Cronstadt stationnent huit navires. L’escadre d’évolutions est composée cette année de vingt bâtimens. De plus il existe dans la Baltique des navires pour exercices des torpilles, d’autres pour l’instruction des élèves, les exercices. d’artillerie, les missions hydrographiques, le service des phares. Enfin, pour ne pas dépasser les bornes d’une nomenclature déjà fastidieuse, notons sans autre détail vingt-trois navires dans la Mer-Noire, vingt-quatre dans la Caspienne, et seize formant ce que le gouvernement russe appelle la flottille de la Sibérie.

Le but de cette énumération est de faire comprendre la nécessité d’entretenir pour ces divers services un personnel considérable de marins. Le recrutement ordinaire y pourvoit. La flotte est montée par 25,000 hommes, sous-officiers et matelots ; en outre, 12,000 hommes font le service à terre comme ouvriers des ports et autres classés dans la même catégorie. Enfin de 10,000 à 11,000 hommes sont en congé temporaire, quelques-uns embarqués sur des navires marchands, plusieurs employés dans l’administration générale ou dans les ports. L’ensemble comprend environ 50,000 hommes en activité de service ; ils n’ont d’ailleurs aucune qualification particulière pour être admis dans la marine. Le recrutement les fournit comme les soldats de l’armée de terre. Aussi le nombre des hommes d’équipage en temps de guerre pourrait-il être en quelque sorte illimité, s’il était possible de les employer à bord sans aucune instruction préalable. Le maniement des flottes actuelles exige certainement des marins moins expérimentés, mais encore un certain apprentissage est-il toujours nécessaire. L’inexpérience d’hommes provenant en grande majorité du recrutement serait donc une cause inévitable d’infériorité, si ce défaut n’était en partie compensé par la durée du service, qui est de quinze ans, dont dix ou douze à passer dans le service actif et le reste dans la réserve. Pendant ces dix années, la nature la plus rebelle finit toujours par se plier au métier de la mer. Le paysan russe se familiarise avec le navire, où il est d’abord fort malheureux et fort emprunté, mais où il finit par contracter des habitudes. Cela suffit, avec les exercices de chaque jour et l’action d’une discipline très sévère, pour transformer en un matelot passable la recrue la plus attachée d’abord au sol immobile du pays. La race est d’ailleurs naturellement patiente, docile, résignée. Elle aime la patrie ; elle est profondément dévouée au tsar, imbue de l’idée que son sang et sa vie lui appartiennent. Si ces conditions ne suffisent pas pour faire de vrais matelots, elles sont certainement suffisantes pour faire de bons artilleurs, et c’est à peu près tout ce qu’il faut dans la marine de nos jours. Le gréement n’y est plus qu’un encombrement dont beaucoup d’officiers demandent à être débarrassés, particulièrement sur les navires à tourelles. Les voiles, qui furent l’âme des anciennes flottes, et dont l’habile et prompte orientation dans les batailles détermina souvent la victoire, ne sont plus avec les mâts et les agrès qu’une gêne pour le tir des canons à bord des bâtimens cuirassés ; mais, en dépit de ces transformations, les gens de mer feront toujours les meilleurs équipages ; la Prusse le comprend, car elle les recrute exclusivement pour ce service. Ceux-ci sont peu nombreux cependant, et la désertion à l’étranger diminue chaque jour cette population ; mais le gouvernement de Berlin ne se laisse pas émouvoir par cette résistance, tant il est convaincu de la nécessité d’avoir des marins pour la marine. Il pourrait compenser, en cas de guerre, le nombre par la qualité, et ses bâtimens, équipés par des matelots, pourraient espérer l’avantage sur des bâtimens d’égale force où seraient placés des soldats. Autre chose est la vocation, autre chose est le devoir, et ce qu’on fait avec entrain vaut toujours mieux que ce qu’on fait avec résignation. Le gouvernement russe doit y avoir réfléchi. Pourquoi ne s’adresse-t-il pas, comme les autres gouvernemens, à ses sujets du littoral ? Les pêcheurs ne manquent pas dans le golfe de Finlande, dans les îles et aux embouchures des rivières tributaires de la mer Baltique. On en évalue le nombre à 60,000. N’en existe-t-il pas d’autres sur les côtes de la Mer-Blanche, dans les grands lacs de l’intérieur et même le long des fleuves, comme le Dnieper et le Volga, où la pêche est l’unique industrie de nombreuses populations. Un moment, le gouvernement a conçu la pensée d’organiser en Russie l’inscription maritime. Cette pensée, il ne l’a pas mise à exécution. Nous en ignorons le motif ; mais cela est regrettable, car la Russie étant aujourd’hui l’unique contrepoids de la puissance allemande, tout ce qui l’affaiblit est un encouragement pour l’ambition de Berlin. Eh bien ! partout on tremblerait de voir la marine russe entrer en conflit avec la nouvelle flotte prussienne. Celle-ci est peut-être la moins forte ; mais sur mer les marins seront toujours redoutables pour des soldats embarqués. Cette vérité est d’ailleurs énoncée ici d’une façon peut-être trop absolue en ce qui concerne la marine russe, car, s’il n’existe pas dans ce pays une inscription maritime qui contraigne au service de l’état tous les hommes adonnés au métier de la mer, le gouvernement, pour pallier ce défaut d’organisation, choisit autant que possible, pour faire partie des équipages, les recrues provenant du littoral maritime et des rives fluviales.

C’est un grand malheur pour sa flotte, que les Finlandais soient exempts du service militaire. Ces pêcheurs du nord font d’excellens marins. Au demeurant, la plaie de la marine prussienne est l’émigration ; le faible de la marine russe est la composition de ses équipages. Elle essaie de compenser par l’étude le vice de leur origine territoriale, elle y met tous ses soins. Il existe à Nicolaïef une école pour les matelots. Il en est d’autres à Cronstadt et à Saint-Pétersbourg. On donne d’abord une première instruction dans les casernes, la lecture et l’écriture en font le principal objet ; suivent, pour les plus intelligens, des études moins élémentaires. Dans plusieurs écoles, à Cronstadt, les matelots reçoivent des notions sur l’artillerie, la comptabilité, les manœuvres, la gymnastique. On s’exerce au tir dans l’établissement scolaire d’Oranienbaum, et chaque année les élèves de cette institution sont embarqués sur une escadrille composée de plusieurs cuirassés où ils sont appelés à mettre en pratique les leçons des professeurs. Deux années sont consacrées à ces cours. A la suite, les élèves passent des examens et sont répartis dans les équipages. Enfin le gouvernement a créé une école des novices, destinée aux fils de marins. Il en résulte surtout un service d’artillerie très perfectionné, et comme l’administration de la marine met au-dessus de toute autre préoccupation la défense des côtes de l’empire, dont la flotte ne paraît pas devoir beaucoup s’écarter, ce but est atteint par la formation d’un corps nombreux d’artilleurs instruits. Il y attache une telle importance que les officiers doivent passer deux ans à l’école de tir et à l’école d’artillerie. Mais des études à peu près suffisantes pour la protection du littoral ne rendent pas apte à naviguer en haute mer, à y livrer bataille. De bons cadres, et par-dessus tout d’excellens officiers, peuvent suppléer au défaut d’aptitudes maritimes du plus grand nombre. Or on est certain que les officiers de la marine russe ont toute la bravoure désirable. Ont-ils dans l’ensemble autant d’instruction que de courage ? Égalent-ils, sous ce rapport, les officiers de la nouvelle marine prussienne ? Il est permis de l’espérer ; cependant le doute à ce sujet n’est pas interdit. L’intelligence est la même ; les études sont-elles aussi fortes ? Il y a d’abord à Saint-Pétersbourg l’institut des cadets de marine ; cet établissement contient de 200 à 300 élèves recrutés dans les rangs de la noblesse. L’admission des candidats est prononcée après un examen dont le programme, assez élémentaire, comprend : la géographie, l’histoire, l’arithmétique et quelques notions de géométrie. Les candidats sont sévèrement interrogés, particulièrement sur la langue russe. Cette disposition, dans un empire composé de tant de peuples divers, écarte beaucoup d’aspirans, et spécialement les Finlandais. Après trois années et demie d’études, les élèves sont versés dans les équipages sans avoir été exercés à la manœuvre ; deux années de navigation complètent leur noviciat, et ils sont nommés enseignes.

L’académie scientifique de Saint-Pétersbourg est ouverte aux officiers. On y enseigne l’hydrographie, la mécanique ; c’est aussi une école de construction navale. Les cours durent deux ans. Si les officiers ne satisfont pas aux examens, ils quittent l’académie. S’ils réussissent à les passer convenablement, ils portent sur la poitrine, comme signe honorifique, une, couronne de chêne ; c’est à peu près tout l’avantage qu’ils retirent de ces nouvelles études. Quand on compare cette organisation à celle des écoles prussiennes, on en reconnaît immédiatement l’infériorité. Toutefois le service de la marine n’est pas moins recherché à Saint-Pétersbourg qu’à Berlin. Les officiers, s’ils sont moins savans, sont animés de la même ardeur pour le service et ils sont bien plus nombreux. Le corps des officiers de la marine russe compte en effet 3,000 hommes ; mais cet effectif comprend les corps auxiliaires, celui des constructions navales, par exemple. Réduit aux seuls marins, le personnel des officiers ne s’élève pas à plus de 1818. C’est le plus considérable de toutes les marines du monde, la flotte anglaise n’ayant que 1565 officiers, dont plus de moitié en demi-solde. Comme point de comparaison, ajoutons que l’effectif réglementaire de la marine prussienne est de 301 officiers. On en compte 483 dans la flotte de l’Autriche.

N’importe ! plus les officiers sont nombreux à bord de la flotte russe et meilleurs sont les équipages. On ne saurait douter de leur zèle, et leur présence régularise le dévoûment incontestable des matelots. Seulement la Russie ferait bien de recourir à un système quelconque de recrutement équivalant à l’inscription maritime. Sa marine marchande et sa navigation fluviale seules lui en fourniraient les moyens. Son commerce intérieur par les routes d’eau prend une extension chaque jour plus grande. Chaque année, en moyenne, près de 11,000 navires sont lancés sur ses lacs et sur ses fleuves. La Caspienne notamment rayonne dans une grande partie de l’empire où le commerce est très actif. Aussi dans le système des eaux qui y viennent aboutir, les constructions navales sont-elles très multipliées. La navigation à vapeur acquiert en Russie une importance inattendue. Autrefois un service de bateaux à vapeur était établi sur le Volga ; les départs étaient rares et assez irréguliers, la navigation d’une lenteur désespérante. Nous avons sous les yeux le récit d’une de ces excursions. Presque chaque jour le bateau faisait escale pour renouveler sa provision de bois. La machine, mal chauffée par ce combustible, donnait au navire des allures de coche d’eau. L’arrêt quotidien nécessaire pour l’alimentation du foyer, était au moins motivé. Prévu par les voyageurs, il était accepté avec résignation ; mais la patience des passagers était mise à une plus rude épreuve par l’échouage du bateau, qui s’engravait à chaque instant dans les nombreux bancs de sable, surgissant à fleur d’eau. L’équipage consacrait chaque fois plusieurs heures à le dégager, et, si l’accident arrivait la nuit, il fallait attendre au lendemain pour se remettre en route. Quinze jours n’étaient pas un trop long espace de temps pour traverser une distance qu’un chemin de fer franchirait aujourd’hui en quelques heures. Il semblait que le temps ne fît rien à l’affaire, tant il y avait de calme et de tranquillité dans l’attitude des commerçans russes embarqués avec leurs marchandises. La construction des chemins de fer a bien changé la physionomie de cette navigation. Les communications par terre, loin de nuire, aux transports par eau, leur ont imprimé une activité inconnue. En pareil cas, il ne faut jamais redouter la concurrence. Les voies de transit ne se nuisent pas entre elles, à moins de circonstances tout à fait extraordinaires ; elles multiplient les voyages et les transports. Le jour où la France approfondira la Seine, la navigation entre Paris et Le Havre, loin de nuire au chemin de fer, en augmentera le mouvement et les bénéfices.

Les premiers bateaux à vapeur construits en Russie furent destinés à la navigation du Volga et de la Neva. Trente-sept ans s’écoulèrent avant l’exploitation des autres fleuves. Les premiers essais n’étaient certes pas encourageans. On en a pu juger par la description précédente. Mais en 1850, des navires à vapeur commencèrent à sillonner tous les grands cours d’eau. En 1852, les rivières et les lacs étaient fréquentés par 83 vapeurs. En 1869, on en comptait 623. Le Volga avait la circulation la plus active ; 428 vapeurs étaient répandus sur ce fleuve et sur ses affluens. A l’origine de ces exploitations, le gouvernement s’y était associé par des subventions. Dans un dessein politique facile à concevoir, il avait encouragé, après les événemens de 1856, la formation de compagnies russes de navigation à vapeur. La principale était la compagnie de la Navigation de la Mer-Noire, destinée à créer à la Russie des intérêts commerciaux dans tout le bassin de la Méditerranée. Le centre de ses opérations était à Odessa. Elle desservait la Mer-Noire et la mer d’Azof ; le Levant, en touchant à Constantinople, Beyrouth et Alexandrie, — Marseille, en passant par la Grèce, — Trieste et l’Adriatique, — Londres enfin par Gibraltar et Lisbonne. Cette compagnie ne tarda pas à tomber dans un état de désorganisation complète. Une autre société, celle du Mercure et du Caucase, faisant le service du Volga et de la Caspienne, ne fut pas plus heureuse ; elle recevait également une subvention annuelle. La somme inscrite au budget montait pour ces deux compagnies à 8,125,000 fr. Enûn le gouvernement russe avait créé une Société de la Mer-Blanche qui n’eut pas un meilleur succès. L’industrie privée est plus heureuse ; mais le commandement de ses navires à vapeur ne parait pas être exclusivement réservé, comme dans les trois compagnies précédemment désignées, aux officiers de la flotte impériale. Ces commandemens sont pourtant une très bonne école de navigation, et l’on ne saurait trop conseiller aux divers états d’en propager la distribution aux officiers de marine, surtout si leurs flottes commerciales à vapeur naviguent en haute mer. Une certaine défaveur, une certaine jalousie, s’attachent quelquefois, dit-on, aux officiers qui acceptent cette tâche. Ce serait une injustice de l’opinion et une erreur des gouvernemens. La vie de ces officiers est des plus pénibles ; on leur confie dans des voyages multipliés des intérêts précieux, et, ce qui est plus précieux que tout, l’existence de nombreux passagers. Ils méritent, et au-delà, les avantages que leur font les compagnies, et le service de l’état sera d’autant mieux confié à ces marins qu’ils sont plus accoutumés aux hasards de la mer et à l’exercice du commandement. Comme conclusion, ajoutons que le gouvernement russe ne peut manquer de trouver dans la navigation commerciale de l’empire les élémens d’une armée navale presque exclusivement composée de marins ou du moins de mariniers. En Russie, c’est le moyen de paralyser les mauvais effets du simple recrutement.

Ces notes que nous avons recueillies sur les deux grandes flottes de la Baltique font naître une question inévitable : la marine française est-elle diminuée ou menacée par ces armemens, au point de susciter nos inquiétudes patriotiques ? La réponse est difficile, car une publicité imprudente pourrait nuire à nos intérêts politiques. Cependant renonciation de quelques idées générales ne sera peut-être pas superflue. Il est inutile de dire que la guerre de 1870 a cruellement atteint notre marine. On lui a tout emprunté : approvisionnemens, artillerie, équipages, et, les épargnes de la France ayant été dépensées pour sa rançon, c’est à peine si notre flotte a dans ce moment le nécessaire. Or, à l’époque où nous vivons, une marine ne peut rester stationnaire ; chaque jour, une invention nouvelle, une application perfectionnée des forces de la nature, modifient la construction de nos navires. Nous avions un matériel construit sur le type amélioré de nos premiers cuirassés. Ce matériel est arriéré. Il est nécessaire de le compléter ; c’est une obligation très coûteuse, un travail de longue haleine. On y procède avec une sage prudence et une économie forcée ; aussi le nombre de nos bâtimens de haut bord, d’un modèle considéré dans ce moment comme définitif, est-il très insuffisant. Nous n’avons à lutter contre personne ; mais il serait puéril de se dissimuler que, si notre mauvais sort nous mettait en face d’une puissance comme l’Angleterre, nous ne serions probablement pas en état de lui disputer la haute mer. Nous avons eu déjà l’occasion de le dire, la marine est une affaire de temps et d’argent. Il nous faut donc de l’argent et du temps pour reprendre notre ancienne position. Notre artillerie navale principalement est devenue insuffisante, et il faut se hâter de la réformer. On a parlé de débarquemens de troupes qui pourraient être opérés sur nos côtes. Débarquer des troupes dans un pays comme la France n’est pas chose facile. Une vingtaine de mille hommes sont le plus grand nombre qu’une flotte puisse apporter, et 20,000 hommes aventurés chez nous seraient bien exposés. Les États-Unis, malgré leurs puissans efforts, la longue durée de leur guerre, n’ont pas trouvé praticable ce moyen d’invasion : ils ont jugé préférable d’envoyer des armées contre les états du sud à travers des distances immenses et des pays dépourvus d’approvisionnemens.

Donc la lutte en haute mer et en bataille rangée n’est désirable pour personne, l’Angleterre exceptée. Les débarquemens ne sont point à craindre et, au pis aller, ne pourraient être qu’une descente momentanée à terre, suivie d’un prompt rembarquement. Reconstituons donc notre artillerie, poursuivons, sans précipitation comme sans relâche, la régénération de notre matériel, et, ce dont Dieu nous préserve, si le bienfait de la paix nous était jamais ravi, ayons confiance dans la science reconnue de nos officiers de marine et dans la bravoure de nos équipages, dont l’honneur a grandi au milieu de nos désastres.


PAUL MERRUAU.


  1. Voyez la Revue du 15 novembre 1866 : le Combat naval de Lissa.
  2. Revue maritime, t. XLIII.