La Loi des récidivistes et nos Colonies

La Loi des récidivistes et nos Colonies
Revue des Deux Mondes3e période, tome 66 (p. 166-186).
LA
LOI DES RÉCIDIVISTES
ET
NOS COLONIES

Nous n’apprendrons rien à nos lecteurs en leur disant qu’en présence du flot montant de la criminalité, un cri d’alarme s’est échappé des consciences révoltées. Les législateurs ont répondu à cet appel par une loi dite des récidivistes. Adoptée au début de la dernière session par la chambre des députés, elle passe en ce moment en discussion au sénat et vient d’être votée en première lecture. Elle sera sans doute encore amendée, mais l’article principal, — celui qui ordonne l’expulsion hors du territoire français des criminels incorrigibles, — sera maintenu. On est bien résolu à traiter avec plus de rigueur que par le passé ces hommes pour qui la prison n’est qu’un lieu de préparation à de nouveaux méfaits, une étape de vice, où, chauffés l’hiver, au frais l’été, ils complotent leurs coups les plus audacieux.

La loi votée, il y aura toutefois plus d’une difficulté à vaincre. La plus ardue est celle de choisir la colonie qui doit recevoir les récidivistes, et ce choix est des plus sérieux, car de la solution peut dépendre l’avenir de la Nouvelle-Calédonie ou de la Guyane. Il y laura encore ces problèmes difficiles à résoudre : Les récidivistes même hors de France resteront-ils soumis à la surveillance de l’administration coloniale ou jouiront-ils d’une liberté illimitée? Devra-t-on les contraindre au travail, et par quel moyen? C’est sur ces sujets que nous nous proposons de fournir quelques indications. Tout en approuvant sans réserve la loi des récidivistes, nous devons ajouter qu’il y a également urgence à s’occuper de mesures préventives du mal, mesures qui, secondées aujourd’hui par une instruction largement répandue, arrêteront sans doute l’effroyable progression des délits et des crimes constatée en France depuis dix ans.


I.

De toutes les critiques dirigées contre la loi de transportation ou de relégation des récidivistes, — selon qu’il conviendra à chacun de l’appeler, — il en est deux surtout qui méritent d’être prises en considération. La première se fonde, pour repousser la relégation, sur ce que l’Angleterre et d’autres nations européennes ont cessé d’employer ce système de répression après l’avoir très longtemps appliqué. La seconde cherche à prouver que nos possessions d’outre-mer, la Guyane et la Nouvelle-Calédonie, seront exposées aux plus grands désastres si les relégués y doivent jouir, — comme la loi votée par la chambre des députés les y autorise, — d’une liberté illimitée.

La réfutation de la première des deux objections nous paraît aisée. En Angleterre, le bannissement des vagabonds et des malfaiteurs a commencé dès le règne de la grande Elisabeth, en 1597, et l’usage s’en est maintenu jusqu’en 1867, jusque sous le règne de la reine d’Angleterre actuelle. Il est difficile de croire qu’un régime pénal en vigueur pendant près de trois siècles puisse avoir été mauvais, car il ne fut suspendu chez nos voisins que de 1774 à 1783, pendant la guerre de l’indépendance des colonies anglaises dans le Nouveau-Monde. La lutte terminée, la déportation des criminels fut remise aussitôt en vigueur et sur une échelle tellement large que le chiffre des malfaiteurs envoyés en Australie dépassait 100,000 en 1838. Aussi n’est-ce pas la Grande-Bretagne qui s’est montrée hostile à la transportation, dont elle s’est toujours très bien trouvée, mais ce sont les colonies australiennes qui n’ont plus voulu d’un système dont la métropole persistait à leur imposer injustement toutes les charges. C’est ce qu’il est bien important de constater.

Comment supposer, en effet, qu’un gouvernement ait eu jamais le désir de se priver d’un moyen qui donnait ce triple résultat, celui de débarrasser une grande capitale de ses malfaiteurs, de créer au loin de puissans comptoirs, et d’offrir enfin toute sorte d’avantages aux transportés eux-mêmes? Au sujet de ces derniers, le comte Grey nous a fourni des indications qui sont pour nous en ce moment d’un grand intérêt :

« Je fis établir, a-t-il écrit, à l’aide d’informations prises au ministère des colonies, un calcul précisant le nombre total des individus qui avaient été originairement prisonniers dans les colonies australiennes, mais qui y jouissaient, en 1850, d’une entière liberté ou de ce degré de liberté que confèrent les billets de congé ou les grâces conditionnelles. Le résultat de cette investigation fut de démontrer que le nombre de ces individus dans les colonies pouvait bien s’élever à 48,600 ; et, sur ce grand nombre, ceux qui n’étaient pas en voie, d’une manière ou d’une autre, de vivre honnêtement soit par leur travail, soit au moyen de propriétés par eux acquises, étaient en telle minorité qu’ils ne formaient qu’une fraction insignifiante. S’ils fussent restés en Angleterre, les choses eussent tourné tout différemment, et ce n’est pas, je le crois bien, la majorité d’entre eux qui eût mené une bonne conduite et la minorité qui eût continué à vivre en guerre avec les lois; les derniers, au contraire, auraient été la règle et les premiers l’exception.

« Il a été maintes fois prouvé que, lorsqu’un homme s’est jeté dans tous les désordres d’une vie de libertinage et de vol, rien ne lui est plus difficile, après avoir subi la peine de ses fautes, que de trouver les moyens de vivre honnêtement en Angleterre. Quelque désireux qu’il soit de parvenir à ce but et de s’abstenir désormais de rien faire contre les lois, son premier genre de vie lui ferme toute carrière honnête, et, d’un autre côté, il ne lui est pas moins difficile de rompre avec ses anciens compagnons, qui le ramènent à ses mauvaises habitudes. On cite beaucoup d’authentiques et remarquables exemples de sincères, mais infructueux efforts faits par des hommes qui ont été criminels pour adopter un genre de vie plus honnête. Et de là je tire cette conséquence, au point de vue de l’intérêt général de l’empire britannique, que, sous le rapport moral, il est résulté beaucoup plus de bien que de mal d’un système par lequel quarante-huit mille personnes, menant aujourd’hui, pour la plupart, une existence honnête en Australie, y ont été envoyées au lieu d’avoir été laissées en Angleterre, inutile fardeau pour la société et pour eux-mêmes, comme le sont les forçats libérés en France. »

En 1853, le parlement anglais ayant songé à remanier le régime pénitentiaire, deux commissions furent nommées. La commission de la chambre des communes résuma ses conclusions de la manière suivante : « 1° Parmi toutes les peines secondaires, la déportation est celle qui inspire la plus grande crainte, qui concourt le plus efficacement à la réforme du condamné et qui, par cela même, est le plus utile au pays ; 2° par conséquent, c’est la seule dont l’application doive être demandée par les états de Sa Majesté. » La commission de la chambre des lords ne s’exprima guère autrement : « 1° Il est utile de continuer le système de la déportation en le conciliant toujours avec les intérêts des colonies et la pleine satisfaction des colons; 2° le véritable avantage de la déportation ne doit pas consister dans l’éloignement des coupables, mais dans la pensée que les libérés des prisons peuvent trouver des occupations honnêtes et devenir des colons utiles; 3° les déportés ne seront pas envoyés dans les lieux où leur travail n’est pas réclamé et là où n’abonde pas la population libre, pour éviter les maux déjà éprouvés de la disproportion des sexes; 4° il est nécessaire de revenir au système qui consiste à choisir les condamnés de la transportation. »

Contrairement aux conclusions que nous venons de citer, les membres de la chambre des communes et de la chambre des lords votèrent cependant le rétablissement de l’ancienne servitude pénale et la réouverture des prisons en Angleterre. Ils craignaient de mécontenter jusqu’à la rébellion les colonies australiennes. Mais alors, qu’arriva-t-il? De 1853 à 1863, il y eut un tel accroissement de crimes, qu’un instant il fut question de rétablir cette transportation qu’on venait d’abolir. En apprenant ce revirement, les riches éleveurs de bétail du sud de l’Australie firent entendre d’énergiques protestations. Le pouvoir législatif de Victoria exposa que les habitans, sans exception, refuseraient de prendre à leur charge les convicts, de payer pour les seules prisons et la police des sommes énormes évaluées à plus de 50 millions. Il terminait sa protestation par ces paroles graves, qui donnèrent à réfléchir aux successeurs de ceux qui avaient fait perdre à l’Angleterre ses plus riches possessions d’Amérique : « Malgré tout leur dévoûment pour le gouvernement de la reine, les sujets britanniques de la Nouvelle-Galles et de Victoria ne doivent pas cacher qu’ils emploieraient tous leurs moyens, par les voies législatives, pour s’opposer à une charge qu’ils regarderaient comme injuste. »

Ainsi finit l’envoi des malfaiteurs anglais en Australie. Il cessa donc, non, comme on l’a prétendu, parce que l’arrivée de convicts nouveaux faisait courir des dangers aux anciens colons, mais parce que ceux-ci trouvaient avec raison inique d’avoir à payer la nourriture et le logement de ceux qu’il convenait à la métropole de leur envoyer. Comme au fond de toutes les questions anglaises, ce n’était plus qu’une question d’intérêt.

Avant de passer à la seconde difficulté qu’offre la loi des récidivistes, il est bon de rappeler qu’après la découverte du Nouveau-Monde par Christophe Colomb, l’Espagne déporta à l’île Hispanola un grand nombre d’individus frappés de peines légères. Plus tard, son système de déportation s’étendit à Acapulco et à ses possessions de la côte d’Afrique. Elle déporta encore à Fernando-Po, aux îles Mariannes et aux Philippines. Le Portugal usa du même procédé ; il eut des relégués aux îles du Cap-Vert, au Mozambique, à Macao et à Goa, où celui qui écrit ces lignes a pu les voir. Les Hollandais choisirent les Moluques pour leurs grands criminels. Enfin, les Écossais vaincus par Cromwell furent déportés aux Indes occidentales. La Barbade, une des petites Antilles, en reçut environ dix mille pour sa part.

La terre éloignée qui sera désignée pour recevoir nos récidivistes sera-t-elle exposée aux plus grands dangers si, comme la loi adoptée par la chambre des députés le permet, ces criminels y jouissent d’une entière liberté? Pour nous, le doute n’est même pas possible. Lorsque, en 1871, les transportés de la commune débarquèrent en Nouvelle-Calédonie, combien y en eut-il, dans le nombre, qui se mirent au travail? Sur trois mille environ, on en compta une centaine ; ce fut pour ces égarés un point d’honneur de ne rien faire. En vain la presse française protesta contre le spectacle de tant d’hommes vivant dans l’oisiveté ; en vain un ministre de la marine employa tous les moyens qui étaient en son pouvoir : appel à de nobles sentimens, diminution de vivres, application d’une discipline plus sévère, rien n’y fît. Ils avaient légalement le droit d’être nourris en se croisant les bras, et ils en usèrent. Le récidiviste en fera autant, convaincu qu’il sera qu’on ne le jettera pas brutalement hors d’Europe, sur une île ou sur un continent, sans lui avoir préparé un abri et ménagé un morceau de pain. Nous nous targuons d’une grande sévérité, mais, quand nous sommes en face d’un misérable qui demande à manger, nous lui en donnons, et nous faisons bien. Puis, qui pourrait affirmer que les relégués, exaspérés par les privations, ne se jetteront pas comme des loups affamés sur les colons? Les loups seront reçus à coups de fusil ; mais est-ce à mourir de faim ou de mort violente que nous les aurons condamnés? Non.

Que font à Nouméa les forçats libérés auxquels la liberté de ne rien faire est laissée, tout en ayant le droit d’exiger de l’administration pénitentiaire la nourriture et le logement? Après avoir erré, traîné à leur guise dans l’intérieur de l’île en quête d’un travail qu’ils refusent dès qu’on le leur offre, ils reviennent au pénitencier de la presqu’île Ducos. Là, ils se disent en instance d’engagement, c’est-à-dire qu’ils se font héberger par l’administration jusqu’au jour où ils entreprennent un nouveau voyage d’exploration dans l’intérieur. Offrez-leur une tâche bien salariée, ils n’en veulent pas. Et ces individus, auxquels personne ne donne publiquement de l’argent, trouvent cependant toujours le moyen de boire ce qu’ils peuvent absorber, et ils peuvent beaucoup. La nuit, ce sont des orgies qui retentissent au loin dans la presqu’île ; les surveillans ne pénètrent jamais dans leur camp sans précautions sérieuses. Si un nouveau camarade arrive avec quelques pièces d’or, on l’enivre, on le dépouille. De temps à autre, on découvre un cadavre sur le bord d’un chemin : personne ne s’en étonne, car c’est par le meurtre que se règlent entre eux les différends;,

L’idée bien naturelle d’employer à des travaux de culture ou de mines les libérés des bagnes a dû forcément être abandonnée par suite de leur refus de se mettre à l’œuvre, et il n’était que temps, dans l’intérêt des planteurs, de rapporter le décret qui prohibait l’immigration, en qualité d’hommes de peine et de mineurs, des Néo-Hébridais. Quand le libéré sort du pénitencier où il a été longtemps détenu, il est habitué à recevoir son pain, sa chaussure, ses vêtemens de l’administration; il ne peut donc prendre qu’avec une vive répugnance la résolution de s’astreindre à une tâche pour vivre et pour se procurer les mêmes objets. En général, il aime mieux vagabonder ou se contenter dans un doux loisir de la maigre ration que lui doit le gouvernement. Du reste, il sait bien qu’en volant il n’aggravera guère sa situation.

N’en est-il pas de même des récidivistes, hôtes habituels des prisons, et n’est-ce pas une semblable existence que nous allons offrir à ceux qui vont être jetés hors de France? Cela ne fait aucun doute, et il vaudrait encore mieux enterrer la loi que de la voir aboutir à un pareil résultat. Si encore les récidivistes étaient fournis en majorité par nos populations agricoles, tout espoir de régénération ne serait pas perdu. Aux familles de ces malheureux, s’il s’en présentait, nous voudrions que l’on offrît un passage gratuit, de grandes facilités d’installation à la Guyane ou en Nouvelle-Calédonie. La famille d’un paysan condamné à la relégation ou au bagne pour un temps plus ou moins long aimera presque toujours mieux abandonner son village que d’y vivre en butte aux insultes, à la générale répulsion qu’inspirent à des cœurs sans pitié la mère, la sœur ou la femme d’un prisonnier. Un paysan, forçat libéré, ayant une terre à cultiver et sa famille auprès de lui, offrira quelques chances d’un retour vers le bien. Mais les souteneurs de filles, mais les receleurs, en un mot les récidivistes dont on veut nettoyer le pavé de Paris ne produiront jamais rien de bon. Ils ont rarement une famille, dans la sainte acception du mot, et, s’ils en ont une honorable, elle ne suivra pas au loin le membre qui la déshonore.

Il y a, dans ce moment, en Nouvelle-Calédonie, 2,277 libérés dits de la première catégorie et presque autant de la seconde. Nous ne parlerons que de la première, celle-ci étant la plus connue. Elle se répartit ainsi : à Nouméa, 448 ; à l’île Nou, 11 ; à l’île des Pins, 73 ; à la presqu’île Ducos, 223, et dans l’intérieur, 1,522. Sur ce nombre, on peut établir qu’il y en a la moitié au moins qui exercent, soit à Nouméa, soit dans d’autres localités, des métiers problématiques ; on se demande comment ils vivent, ou plutôt on ne le sait que trop… L’administration elle-même est tellement impuissante devant cet état de choses qu’elle est réduite à ne plus y faire attention. En supposant, ce que nous ne pouvons pas nous résoudre à croire, que les récidivistes ne soient pas placés sous la surveillance de l’état, le résultat sera identique.

Si donc on ne veut pas plus nourrir les relégués que les laisser mourir de faim, à quoi s’arrêtera-t-on ? L’honorable M. de Verminac, rapporteur, au sénat, de la loi, ne parle déjà plus comme M. Cerville-Réache, le rapporteur du Palais-Bourbon, et il n’entend pas leur laisser une liberté entière une fois à Nouméa ou à Cayenne. Il dit que l’administration « pourra n leur interdire certains séjours ; que les récidivistes qui n’auront pas de ressources personnelles et qui voudront être employés par l’administration pénitentiaire devront se soumettre aux règlemens de chantiers ou ateliers spéciaux ; enfin que des tribunaux militaires seront institués pour juger les délinquans plus que jamais récidivistes.

Mais trouve-t-on cela bien clair ? Non vraiment, car on ne dit pas à quoi seront astreints ceux qui, faute d’argent, n’auront pas la facilité de vivre en bons bourgeois. C’est pourtant des gens sans ressource qu’il fallait le plus s’occuper. N’en déplaise à nos législateurs de la chambre des députés comme à l’honorable rapporteur du sénat, ils n’ont vu qu’une chose : se débarrasser de la population sans moralité qui encombre nos grandes villes, et l’on a ajouté qu’à Nouméa ou à Cayenne, cette population criminelle aurait la liberté de se mouvoir à peu près comme bon lui semblerait. Mais c’était justement là que commençait la difficulté, à moins de vouloir nous faire partager cette étrange illusion que les relégués pourront, sans y être contraints par des moyens très coercitifs, devenir des colons sérieux.

Sait-on ce qu’il y a eu, jusqu’à l’année dernière, de libérés concessionnaires, c’est-à-dire ayant, sur leur demande, des terrains en Nouvelle-Calédonie, et cela après vingt ans de colonisation pénale ? Trois cents sur dix mille transportés. Bien loin de défricher des terrains vierges, les libérés de nos pénitenciers préfèrent être garçons chez des cabaretiers, vivre dans l’oisiveté à la presqu’île Ducos, ou bien encore exercer des métiers inqualifiables, et pour lesquels la plus grande partie de nos futurs relégués auront une aptitude déjà trop évidente.

Dans la législation qui concerne les anciens esclaves affranchis, il est dit : « Les tribunaux doivent considérer comme vagabond l’individu qui, n’ayant pas de moyen de subsistance et n’exerçant habituellement ni métier ni profession, ne justifierait pas d’un travail habituel par un engagement d’un an au moins ou par un livret. » La loi nouvelle des récidivistes eût pu contenir à la rigueur cette pénalité, mais alors que serait devenu le droit de liberté absolue proclamé à la tribune des députés en faveur des récidivistes, une première fois par M. Gerville-Réache, une seconde fois par M. le ministre de l’intérieur? « Je répète, s’est écrié le ministre, qu’il ne peut y avoir d’autres pénalités que celles qui sont inscrites dans la loi et que, quand la loi est muette au sujet de la situation d’un individu, c’est la liberté qui est son droit. »

Il faut bien le redire, le répéter à satiété : les récidivistes ne feront de cette liberté qu’un usage mauvais. Hôtes habituels de nos prisons, la paresse est leur vice capital. Nous désirons nous tromper, mais si ce que nous prévoyons dès aujourd’hui devait arriver, il n’y aurait qu’un parti radical à prendre : renoncer à la relégation comme moyen décolonisation et de moralisation ; envoyer les récidivistes aux antipodes, puisque l’on est unanime en France à vouloir s’en débarrasser, mais qu’ils y soient envoyés pour être soumis dès la première incartade à un système pénitentiaire qui leur fasse regretter celui de nos prisons centrales. Puisqu’ils n’ont d’autre crainte que celle de retourner dans ces prisons, il faut rendre cette crainte utile. Qu’on se garde bien de leur laisser croire qu’être relégué à la Guyane ou aller à la « Nouvelle » sont des expressions synonymes, ne signifiant après tout qu’une retraite dans les pays chauds et du pain assuré pour les invalides du crime. Qu’en pensent nos vieux artisans et les paysans auxquels les bonnes récoltes manquent pendant deux ou trois ans? Mais pourquoi, nous dira-t-on, n’a-t-on pas songé dès le début à forcer au travail les récidivistes? Par cette raison bien simple, que c’était assimiler les relégués à des transportés, et les récidivistes de 1884 aux forçats qui, depuis 1854, subissent leur peine en Nouvelle-Calédonie. On a trouvé l’assimilation blessante pour les premiers, et c’est, on en conviendra, d’une délicatesse extrême ! Pourtant il faudra bien en arriver là et, au lieu de laisser en liberté nos incorrigibles criminels, les tenir in manu.


II.

M. Jules Léveillé, professeur de droit criminel à la Faculté de Paris, dans divers articles fort remarqués, a beaucoup insisté pour que, loin de jouir d’une liberté illimitée, les récidivistes soient soumis à un cantonnement, à l’obligation du travail et aux juridictions militaires.

Le cantonnement n’est, à vrai dire, que l’internement auquel les Anglais astreignaient autrefois leurs convicts, et ce qu’on appelle en France la surveillance de la haute police. Cette mesure nous paraît tout à fait nécessaire, quoiqu’il soit facile de prévoir que nos relégués s’y déroberont souvent. Nous souhaitons aussi avec M. Léveillé que ces expulsés trouvent en débarquant des ports à creuser, des quais à construire, des ateliers dans lesquels, leurs aptitudes, et leurs métiers, — s’ils en ont jamais eu, — puissent être utilisés, et encore, qu’on leur facilite des emplois chez les colons, si ces derniers se risquent à les prendre chez eux. Reste la question des juridictions militaires, plus redoutées par les criminels que nos cours d’assises. Mais quelles peines appliqueront les conseils de guerre, soit pour une rupture de ban, soit pour un refus de travail? Si c’est un simple emprisonnement, c’est faire retomber dans une douce oisiveté l’incorrigible récidiviste, lequel, après tout, en France, se trouve satisfait d’être pendant un temps privé de liberté pourvu qu’il n’ait rien à faire, ne souffre ni de la faim, ni de la soif, ni du froid, de ces choses qui constituent la misère. La crainte de confondre dans une pénalité égale transportés et récidivistes a trop dominé l’esprit de nos législateurs ; mais lorsqu’on finira par bien se persuader qu’un relégué ne deviendra pas plus un homme de bien que ne le deviennent les transportés de Nouméa, l’assimilation s’imposera. Il faudra, pour les uns comme pour les autres, créer une législation pénale des plus rigides qui les moralise et donne la sécurité à nos colons, menacés dans leurs existences, dans leurs familles et dans leurs biens.

Il n’y a, nous en sommes convaincus, qu’un moyen de dompter avec succès les natures les plus perverses, c’est d’édifier à leur intention, à Nouméa ou à Cayenne, une maison centrale sur le modèle de celles que nous avons en France. Les réclusions avec labeur forcé, voilà la seule panacée, aussi bien pour combattre l’esprit de révolte des forçats, que pour vaincre la paresse incurable des récidivistes, La régénération par la douceur des criminels endurcis n’est qu’un leurre. C’est l’opinion des criminalistes compétens. M. Faustin Hélie, dans sa Théorie du code pénal, a dit ceci au sujet des maisons de force, ainsi qu’on les appelait autrefois : « La réclusion est à mes yeux la base d’un bon système pénal ; c’est la peine des sociétés civilisées... Sa première qualité est d’être essentiellement correctionnelle, parce qu’elle peut être combinée avec le travail, parce qu’on peut lui imprimer une tendance morale. » — « Une chose certaine, a dit à son tour M. le comte d’Haussonville, c’est que le régime des maisons centrales imprime aux détenus une terreur salutaire. Tous ceux que l’exercice de leur emploi met fréquemment en relations avec les prévenus savent combien l’envoi à la centrale est redouté par eux. »

Interrogez les fonctionnaires qui ont eu la direction délicate des pénitenciers, tous vous diront que les pénalités actuelles infligées dans l’intérieur des bagnes sont ridiculement insuffisantes. Un transporté s’évade ; libre, il va dans l’intérieur, où, pour vivre, il faut qu’il vole. Arrêté par la gendarmerie ou la police locale, on le ramène pieds et poings liés pour passer aussitôt devant un conseil de guerre. Le tribunal le condamne soit à la double chaîne, soit à dix ou vingt ans de travaux forcés. La sentence frappe parfois un transporté à perpétuité ou un malfaiteur qui a encore dix ou quinze ans de bagne à purger pour une condamnation antérieure. Que peut lui infliger le tribunal? Une aggravation de peine. Quel effet produit une telle sentence ? Aucun, et nous pourrions citer des forçats qui, si Dieu leur prêtait vie, ne verraient finir leur temps qu’après le premier quart du XXe siècle ! Un transporté commet un assassinat; le conseil de guerre condamne à la peine de mort le coupable ; la sentence est bien rendue, mais elle n’est jamais exécutée. Le gouverneur de la Nouvelle-Calédonie ne peut faire tomber une tête sans l’autorisation du président de la république. Il faut donc attendre six mois avant que la réponse faite à son recours en grâce revienne à Nouméa, et l’on n’exécute plus un homme qui a vécu cent quatre-vingts jours dans une alternative de vie ou de mort. Quelles sont les conséquences de ces grâces forcées ? Plus sûrs de sauver leurs têtes que les meurtriers de France, les assassins de la Nouvelle-Calédonie satisfont leurs instincts ou leurs rancunes farouches toutes les fois que la soif du sang les tourmente ou qu’ils ont une vengeance à satisfaire. Aucune crainte ne peut les retenir. L’échafaud ne se dressera pas pour eux, et vivre sans rien faire dans une île de l’océan, n’est-ce pas l’idéal? Cet idéal se réalisera également pour les relégués si, coupables d’un vol à Nouméa ou à Cayenne, on leur inflige la même pénalité qu’on leur infligeait en France, c’est-à-dire la prison ordinaire avec une fabrication des chaussons de lisière. Ils se riront de leurs juges comme les vieux forçats se moquent des conseils de guerre qui les condamnent à cent ans de bagne ou deux et trois fois à être décapités. Il n’y a donc que la terreur d’une détention, mais d’une détention sévère, qui puisse arrêter dans la voie du crime les récidivistes des pénitenciers de Nouméa et les récidivistes des prisons de France devenus des relégués.

La maison de correction que nous voudrions voir édifier en Nouvelle-Calédonie et à la Guyane devrait être tenue plus sévèrement encore que les maisons centrales de Melun, de Poissy, de Beaulieu et de Gaillon ; le travail en commun; à la moindre infraction, le travail en cellule; devant un refus de travail, la nourriture réduite à une livre de pain et à une gamelle de soupe légère, le matin et le soir. Jamais de vin, plus de tabac, de l’eau claire toujours. En cas de rébellion, le cachot, le cachot sombre; pour exercice, une promenade d’une heure chaque jour dans un préau aux murailles grises ; le silence comme à la Trappe. Trois mois de ce régime infligés aux forçats-assassins de la cinquième catégorie de l’île Nou, ou aux relégués quatre ou cinq fois relaps, corrigeraient mieux que les années de paresse légale qui se cachent sous ces deux mots : prison et pénitencier.

On sait combien les réclusionnaires ont en exécration les maisons centrales. Pour en franchir le seuil abhorré, pour ne pas sentir peser sur leurs épaules le poids d’épaisses murailles, les réclusionnaires assassinaient autrefois leur gardien dans l’espoir d’être envoyés en Nouvelle-Calédonie. Eh bien ! cette maison de force si redoutée, ils l’auraient continuellement devant les yeux, à Nouméa comme à Cayenne, toujours prête à recevoir dans son enceinte sombre le meurtrier, le sinistre paresseux, l’évadé, le pillard en rupture de ban et le détrousseur de grands chemins. Voilà ce qu’il faut édifier dans nos colonies pénitentiaires avant toute chose, et l’on verra si la crainte d’une « centrale exotique » ne pliera pas les incorrigibles. Plus de surveillant ni de codétenu assassiné, plus d’évasions et, à leur suite, plus de vol à main armée; le devoir, le travail même, tout plutôt que de retourner au régime de la maison centrale.

Peut-être trouve-t-on que c’est frapper trop rudement. Nous ne le pensons pas, si l’on veut rendre possible le séjour de nos possessions d’outre-mer, si l’on veut éviter à d’honorables officiers le ridicule d’infliger dix années de travaux forcés à des individus qui, déjà, sont frappés de cette peine à perpétuité. Cessons de prononcer des jugemens qui font rire de la loi et de ceux qui l’appliquent. Et les Anglais, que font-ils en présence d’un prisonnier lâche au point de préférer le fouet et ses lanières plombées au plus léger labeur? Citons quelques-uns de leurs procédés. On place le détenu paresseux sur une roue à échelons qu’il faut toujours gravir, sous peine de tomber d’une grande hauteur dans le vide. Il en est que l’on force à entasser des boulets en pyramides, à défaire ces pyramides pour recommencer indéfiniment la même tâche. Rien n’est plus stupéfiant, nous a-t-on raconté, que cette fatigue sans résultat utile. Un autre directeur de prison a imaginé une torture dantesque. Il fait placer le prisonnier paresseux dans une étroite cellule ; au plafond se trouve un orifice d’où se précipite une trombe d’eau. Cette eau monte rapidement. A portée se trouve un bras de pompe en fer, et, pour ne pas être noyé, le misérable est contraint de pomper sans trêve jusqu’à l’heure où cesse la punition. Nous préférons de beaucoup notre système fondé, non sur l’imitation d’une torture du moyen âge, mais sur la crainte, qui est, comme dit l’Écriture, le commencement de la sagesse.

Les maisons centrales auront encore un autre avantage qui touche aux intérêts du trésor, c’est-à-dire aux nôtres. Les réclusionnaires coûtent à l’état, au maximum, 0 fr. 70 par jour. Un transporté revient à 2 francs. Il y a environ huit mille détenus de cette dernière catégorie : c’est donc journellement une dépense de 16,000 francs, soit près de 6 millions par an. On évalue pour la première année à six mille le nombre des récidivistes qui seront atteints par la nouvelle loi. Admettons pour un instant que la moitié d’entre eux veuille ou daigne travailler, ce que nous ne croyons pas ; c’est donc encore une dépense de 12,000 francs de plus par jour à ajouter au budget. Dans cette somme énorme ne sont pas compris les frais judiciaires, qui généralement restent au compte du trésor, ni les frais de transport de l’île de Ré à Nouméa, ni ceux des femmes légitimes qui demandent à rejoindre leurs maris en Nouvelle-Calédonie et auxquelles on ne refuse jamais un passage gratuit. Au bagne, tout est coûteux pour l’état, et cependant on peut y contempler cet étrange spectacle d’hommes condamnés aux travaux forcés ne faisant rien, ne recevant pas moins une nourriture abondante, des vêtemens et le reste. Ceux des transportés que M. Pallu de La Barrière voulut employer à ouvrir des routes, — et ils y étaient à peu près tous, — reçurent de la viande, du café, du tafia, du sucre et du vin. Le détenu des maisons centrales, lui, ne coûte rien. Ses dépenses sont couvertes par les travaux des prisonniers. On peut citer une de ces maisons de correction où l’entrepreneur des travaux paie à l’état une prime de 0 fr. 05 à 0 fr. 10 par réclusionnaire; il prend en outre à sa charge les frais de nourriture, d’entretien, d’éclairage et les médicamens.

Mais, dira-t-on, la construction de nouvelles maisons centrales dans les pays d’outre-mer donnera lieu à des dépenses, et, avec un budget trop surchargé, il sera difficile d’y consacrer des fonds. Dépenses bien légères, répondrons-nous, puisque la main-d’œuvre est déjà toute trouvée gratuitement à Nouméa, et qu’elle sera fournie à vil prix à Cayenne par les relégués dès leur débarquement. L’économie produite à la longue par la différence de l’entretien d’un transporté et de l’entretien d’un réclusionnaire finira par couvrir tous les déboursés,


III.

L’impossibilité de laisser en liberté six mille récidivistes pendant la première année de l’application de la loi qui les concerne, et dix et vingt mille par la suite, étant établie, il reste à s’occuper de la question importante du lieu où ils peuvent être internés. On a parlé des Nouvelles-Hébrides, de la Nouvelle-Calédonie, des îles Marquises et de la Guyane. Il nous faut tout d’abord laisser de côté les Nouvelles-Hébrides, mises fort mal à propos en avant, et cela par la simple raison que les Nouvelles-Hébrides ne sont ni possessions françaises ni placées sous notre protectorat. Il n’est pas permis d’ignorer qu’il existe entre la France et l’Angleterre une convention interdisant à l’une et à l’autre de ces puissances d’y faire acte de souveraineté. Les marines des deux nations peuvent aller y recruter des travailleurs indigènes, des sociétés anglaises ou françaises ont la faculté de s’organiser pour aller exploiter les richesses qui s’y trouvent, et c’est tout. Lorsque le vice-amiral Bergasse du Petit-Thouars partit de France, il y a quelques années, pour aller prendre possession de cet archipel, il reçut à Sydney des instructions qui modifièrent l’objet de son voyage. L’Angleterre, forte de la convention dont nous avons parlé plus haut, s’opposa catégoriquement à une annexion. C’était son droit.

Nos lecteurs savent que le projet de transporter les récidivistes en Nouvelle-Calédonie nous suscite des difficultés avec les possessions australiennes. Les raisons que font valoir les Anglais reposent sur des motifs si légers qu’il y aurait peu d’inconvénient à passer outre. Pourtant il est toujours préférable d’éviter des complications inutiles sans toutefois faire abandon des droits que l’on peut avoir. En Nouvelle-Calédonie même, les avis sont partagés sur la question de décider si la relégation sera avantageuse ou désastreuse. Les éleveurs de bétail la désirent, et c’est naturel, car les récidivistes seront des consommateurs de viande. Il n’en est pas de même pour ceux des habitans qui vivent des industries locales, pour les libérés ou autres individus ayant des fonctions salariées par l’état. Ces employés, — et ils sont nombreux, — repoussent la relégation parce qu’elle leur fera une rude concurrence ; qu’elle rendra leur besogne plus lourde sans que leur salaire en soit pour cela augmenté. Et puis le renchérissement des denrées sera la conséquence d’une agglomération soudaine, et le prix de la vie matérielle, déjà si coûteuse, ne pourra qu’augmenter dans des proportions formidables pour les bourses de nos officiers et de nos fonctionnaires. C’est à notre avis tout ce que les colons gagneront à la relégation. Ce gain compenserait-il les dangers sans nombre que la présence des récidivistes en liberté, unis aux malfaiteurs qui déjà se trouvent à Nouméa, leur fera courir ? C’est folie de le supposer.

Ce n’est donc pas sans une vive surprise que nous avons entendu au Palais-Bourbon l’honorable M. Richard Waddington proposer la Nouvelle-Calédonie comme remplissant l’objet que la loi des récidivistes se propose. Se figurant que ceux-ci n’allieront jamais leurs mauvais instincts à ceux des libérés, il leur distribue déjà les terres laissées libres par la population indigène en décroissance. Il indique l’île des Pins comme devant être un dépôt provisoire ; les relégués y seraient « entretenus » jusqu’au jour où ils auraient trouvé à s’établir. « Ils pourront constituer une famille, puisque les femmes condamnées à la détention en France seront également transportées, » M. Waddington reconnaît pourtant que ce ne peut pas être un bon élément de civilisation, mais le gouvernement pourra envoyer des « femmes libres. » Dans tous les cas, a-t-il ajouté, on ne transportera que des hommes valides qui pourront travailler utilement à la prospérité de la colonie.

Eh bien ! les relégués ne travailleront pas plus en Nouvelle-Calédonie qu’ils ne travaillent en France du moment qu’ils seront « entretenus » dans le dépôt provisoire de l’île des Pins, et en compagnie de femmes plus ou moins libres. Quelles sont ces dernières, et où les prendra-t-on ? Mais où nous touchons vraiment à l’utopie, c’est lorsqu’on suppose que cinq à six mille récidivistes peuvent être mis en contact avec les trois ou quatre mille libérés de la Nouvelle-Calédonie sans l’exposer à être mise à feu et à sang. Quand le problème des hôtes des pénitenciers n’est pas encore résolu, quand on ne sait comment obliger les forçats libérés à travailler pour vivre, on y ajouterait le problème encore plus redoutable des récidivistes en liberté ! Nous en demandons pardon à l’honorable M. Waddington, la Nouvelle-Calédonie est de toutes nos possessions la moins apte à recevoir des récidivistes. Le commandant Pallu de La Barrière écrivait, lorsqu’il y était encore en fonctions, une lettre au ministre de la marine de laquelle nous ne voulons citer qu’un passage : « La question des libérés est capitale. Nous succombons sous son étreinte, car nous ne pouvons donner du travail à ces malheureux qui nous en demandent. La loi, disent-ils, nous oblige à résider ici, mais puisque vous nous gardez, procurez-nous du travail qui puisse nous faire vivre. Autrement, nous serons forcés de voler pour manger et de retourner au bagne. Nous n’avons pas trouvé la solution de ce dilemme terrible. » Dilemme qui serait terrible en effet, si une maison de correction, celle que nous voudrions voir s’élever à Nouméa, n’était là pour recevoir ceux des libérés qui volent, assassinent, sous le prétexte qu’ils manquent de travail. Il faut bien le dire ici, M. Pallu de La Barrière a nourri comme bien d’autres l’illusion généreuse de régénérer les forçats par la douceur, de bons traitemens et des paroles tendres. A son arrivée à Nouméa, en qualité de gouverneur, il a ouvert les cellules où étaient renfermés les transportés les plus dangereux, il les a mis en plein champ en les invitant à se réhabiliter par le travail ; il leur a promis d’écouter leurs plaintes, de les détendre contre les brutalités des surveillans, de recevoir même directement leurs doléances par écrit. Puis il les a envoyés aux routes, au soleil, avec une nourriture substantielle que nos cultivateurs sont bien loin d’avoir. Qu’en est-il résulté? Des évasions sans nombre, des pillages de fermes, des insultes journalières aux gardiens et, comme ceux-ci se défendaient, ces gardiens, de vieux soldats médaillés, ont été traduits devant des conseils de guerre pour avoir à se justifier! Tous ont été acquittés, cela va sans dire, mais la discipline des pénitenciers a été gravement compromise, et M. Pallu de La Barrière a expié ses généreuses illusions par la perte de son gouvernement. Il y a quelques années, l’amiral Courbet, auquel ce gouvernement avait été confié, a voulu, pendant le temps qu’il a séjourné à Nouméa, qu’une discipline sévère y fût en vigueur, et les transportés n’ont pas songé à s’en plaindre. Il en sera de même, croyons-nous, avec le nouveau gouverneur qui vient de remplacer l’honorable commandant Pallu de La Barrière, mais qu’on ne s’y trompe pas, l’arrivée d’un certain nombre de relégués à Nouméa remettrait tout en question. Jamais la colonie ne fut plus difficile à gouverner qu’à l’époque néfaste où les déportés de la commune se trouvèrent en Nouvelle-Calédonie. La rébellion bruyante de quelques-uns, leur volonté absolue de ne rien faire, fit passer sur les bagnes un souffle de révolte qui faillit aboutir à une catastrophe. Les récidivistes devenant les alliés naturels des libérés conduiraient aux mêmes conséquences.

Il est difficile de ne pas dire un mot de la polémique que les journaux d’Australie ont dirigée contre la loi qui nous occupe. Leur thème est celui-ci : les colonies australiennes, depuis qu’elles sont fortement constituées, ont veillé avec beaucoup d’énergie pour que l’envoi de criminels anglais sur leur territoire ne se reproduisît plus. A tout prix, elles tiennent à tenir éloigné d’elles cet élément dissolvant, et l’idée de voir même dans leur voisinage un plus grand nombre de malfaiteurs leur déplaît. Le congrès a voté une loi qui défend aux Chinois de débarquer en Australie ; il en fera une semblable à l’intention des Français. Il ira jusqu’à faire défense aux bateaux des Messageries maritimes de toucher à Sydney, enfin il expulsera ceux de nos compatriotes qui, en assez grand nombre, sont établis déjà dans ses possessions.

Tout cela n’est pas sérieux, et s’il nous plaît d’envoyer des relégués à Nouméa comme nous y envoyons des transportés, ce n’est pas l’Australie anglaise qui nous en empêchera. Le droit de la France de diriger comme elle l’entend une terre lointaine, isolée de tous côtés par des centaines de lieues d’eau salée, ne saurait être l’objet d’un doute au point de vue le plus strict de la jurisprudence internationale. Chaque paquebot qui arrive de Sydney en Nouvelle-Calédonie y dépose des sujets de la Grande-Bretagne qui ne valent pas mieux que les hôtes de nos pénitenciers; beaucoup d’entre eux même sont des descendans d’anciens convicts; jamais leur présence ne nous a inquiétés. S’ils se conduisaient mal, un arrêté d’expulsion nous en débarrasserait. Il y a deux millions d’habitans dans les possessions anglaises voisines de la nôtre, et nous ne croirons jamais que ces deux millions d’insulaires puissent craindre la poignée d’évadés qui, tous les ans, débarque à Sydney, Brisbane et Melbourne.

L’année dernière, on a voulu savoir ce qu’il y avait de déserteurs français dans ces localités. A cet effet, un vieux surveillant a quitté Nouméa et s’est mis à visiter toutes les prisons d’Australie. Il en est résulté que, de l’aveu même des autorités anglaises, le nombre d’individus d’origine française et arrêtés par elle, du 3 avril 1883 au 3 avril 1884, a été de trente-deux seulement, et, dans ce chiffre, il n’y en a que sept provenant de nos pénitenciers. Dans le Queensland, d’après la liste officielle fournie au consul de France par les autorités locales, le nombre des évadés arrêtés depuis la fin de 1875 jusqu’en 1883, c’est-à-dire dans une période de huit ans, s’élève à quarante-deux en tout. Le plus grand nombre a été réintégré. Il en est d’autres pour lesquels les colonies australiennes ont refusé l’extradition, parce qu’ils étaient de bons ouvriers et qu’elles aimaient autant les garder. A Brisbane, le surveillant Léger, en visitant cette ville, y découvrit trois transportés évadés. La police anglaise en refusa l’extradition, sous prétexte que ces individus étaient mariés, pères de famille, et que leur conduite n’avait donné lieu à aucune plainte. Pourquoi deux poids, deux mesures? Quelle inconséquence de la part de ces colons d’Australie ! Quant à nous, nous y reconnaissons les fils de ceux qui, en 1854, créèrent une garde nationale à Sydney pour repousser une attaque des colons français de la Nouvelle-Calédonie. C’était à l’époque où le bruit se répandait sur les bords de la Tamise que Napoléon III, à la tête d’une armée française, projetait une descente en Angleterre ! A Hong-Kong il en fut de même. Quoi de plus comique, en vérité? Nous avons un désir très sincère de vivre en bonne harmonie avec l’Angleterre, et ce ne sera pas certainement à cette occasion que nous nous brouillerons avec elle, ou plutôt avec ses possessions d’Australie. Celles-ci savent très bien qu’avec une bonne loi d’extradition et une escouade de policemen, elles n’auront jamais rien à craindre de ce qui cause leur inquiétude. D’ailleurs, nous en avons l’assurance, elles n’auront jamais les récidivistes pour voisins. Le deviendraient-ils que la lutte pour l’existence ne leur laisserait pas les loisirs qui sont nécessaires à des projets d’évasion. S’enfuir, sortir hors d’une île, n’est pas chose tellement aisée : il faut des fonds, une embarcation et des vivres. Les capitaines anglais le savent mieux que personne, eux qui, pour une forte somme, ont fourni à M. Henri Rochefort et à ses amis les moyens de quitter Nouméa et de débarquer à Sydney.

Toutefois, s’il est vrai que les colonies australiennes croient que l’arrivée des récidivistes à Nouméa est réellement un danger pour elles, un aussi grand danger que l’eût été l’immigration chinoise, devons-nous persister à les mécontenter? Ce n’est pas notre avis. Un jour n’est peut-être pas éloigné où elles deviendront des états indépendans, et la Nouvelle-Calédonie n’aurait rien à gagner à les avoir pour ennemis. C’est un cas à prévoir, et si tant d’autres raisons ne s’opposaient pas à l’envoi des récidivistes à Nouméa, celle de nous aliéner des états comprenant deux millions d’individus devrait nous faire réfléchir quand il en est temps encore. Les transactions commerciales entre Sydney et Nouméa sont importantes; il serait fâcheux de les rompre pour une tentative qui ne peut avoir de durée.

Tout d’abord, on avait pensé un instant que les îles Marquises ou Tuamotus, situées dans l’Océan-Pacifique et faisant partie des dépendances du gouvernement de Tahiti, offriraient les conditions désirées. En effet, on aurait eu là sous la main des groupes d’îles d’une importance incontestable et des centres de production, d’activité commerciale faciles à développer dans un avenir prochain. Aux îles Marquises, des vallées profondes et d’une fertilité admirable peuvent se prêter à la culture du café, de la vanille et des autres riches produits exotiques. Aux Tuamotus, la culture si simple du cocotier permettrait aux relégués de bonne volonté de s’assurer, après sept années d’une attente peu pénible à supporter, un revenu considérable. On estime à 5 francs par an le rendement d’un seul cocotier : l’arbre, une fois planté, ne demande que très peu d’entretien, et la fabrication du coprah, qui consiste à faire sécher et à mettre en sacs la pulpe de la noix de coco, est à la portée de l’intelligence la plus bornée, et ce n’est pas l’intelligence qui manque à un récidiviste parisien.

Une question de moralité s’alliant à un sentiment philanthropique a fait rejeter le projet d’utiliser nos dépendances de Tahiti. La population indigène de ces archipels est douce; elle a des mœurs faciles et son caractère est tellement malléable qu’il y avait tout à craindre du contact qui devait forcément s’établir entre elle et les récidivistes. Dans un espace restreint, île par île, on eût vu la population océanienne, submergée en quelque sorte dans un élément malsain, perdre cette ingénuité heureuse qu’a si bien dépeinte l’auteur du Mariage de Loti. Une métamorphose aussi complète n’eût-elle pas été à déplorer? Malgré les vices communiqués déjà par les baleiniers de toutes les nationalités à la population de Tahiti et de ses dépendances, il reste encore à celle-ci des qualités très appréciables et qui font l’admiration de ceux qui l’ont fréquentée et jugée de près. Il a donc fallu repousser l’idée d’envoyer les futurs relégués dans ces charmantes îles de l’océan et avec d’autant plus de raison que, dans quelques-unes, l’eau douce est introuvable. En un temps de sécheresse, le manque d’eau eût pu devenir une calamité, une cause très sérieuse d’embarras.

Dès qu’il a été question de la Guyane pour y déposer les récidivistes, quelques protestations se sont fait entendre. Mais si on demandait aux habitans de cette colonie, — à ceux bien entendu qui rejettent la relégation, — le mobile qui les fait agir, bien peu seraient en état de le dire. Ils sentent bien que la terre de leur choix se meurt de consomption, mais, au lieu de réagir virilement, ils épuisent les dernières forces qui leur restent à demander à grands cris deux choses qui ne peuvent leur être accordées et à refuser celle qui peut leur apporter, sinon l’activité et la vie, du moins une amélioration sensible dans leur situation absolument désespérée. Ayant besoin de bras, ils demandent que l’immigration indienne leur soit rendue ou que l’on recrute dans nos possessions de la côte d’Afrique des travailleurs noirs que l’on affecterait à la culture des plantations abandonnées.

Mais la Grande-Bretagne s’est opposée à l’immigration indienne dans la Guyane française, par crainte de la concurrence que des travailleurs indiens feraient à la Guyane anglaise, et cette puissance ne semble pas du tout disposée à l’autoriser de nouveau chez nous. Cette immigration des Indous a même été sur le point d’être supprimée à la Guyane hollandaise, et elle n’est tolérée à Surinam qu’à la condition de ne pas employer d’Indiens aux placers. Quant à transporter à la Guyane française des noirs provenant de nos possessions de la côte d’Or et du Gabon, il n’y faut pas songer. Nous aurions trop l’air de vouloir faire revivre la traite à notre profit pour qu’une pareille immigration puisse être reprise par notre marine marchande sans nous attirer des attaques passionnées. Voilà qu’une immigration sous forme de relégation surgit en quelque sorte d’elle-même. D’un seul coup elle peuple la Guyane de dix à douze mille Européens, qui, quoi qu’on en puisse dire, ne seront ni pires ni meilleurs que beaucoup de ses habitans actuels. Certes les récidivistes sont paresseux et ils le seront longtemps; mais croit-on que le travail soit le propre de la majorité des Guyanais? Les récidivistes sont des ivrognes? — Et les nègres donc? Enfin, sous le rapport des mœurs, les récidivistes trouveront un certain nombre de gens qui les valent. Nous ne voyons donc pas les désastres que la relégation causera à la Guyane, tandis que nous y voyons des avantages immédiats. Faut-il les résumer? C’est d’abord un accroissement de population qui, pour un pays dépeuplé, est un véritable bienfait; c’est une main-d’œuvre à bas prix si on la compare à ce que l’on donne à un noir employé aux mines. Un relégué, s’il est contraint de travailler pour vivre, — et il faudra qu’il travaille, sous peine de voir ouvrir pour lui les portes de la prison centrale, — pourra se contenter de 2 fr. 50 par jour, avec le logement et les vivres. Aujourd’hui il faut à un artisan de la Guyane les mêmes avantages, plus 7 francs par jour. Le travail des mines n’étant ni difficile ni pénible, les relégués seront, en raison de leur bon marché, pris de préférence aux gens du pays. Ceux-ci, repoussés des exploitations minières, retourneront à leurs plantations abandonnées et, dans quelques mois, les propriétés reprendront la valeur qu’elles avaient avant la découverte des gisemens aurifères.

Les frais de transport d’un relégué à la Guyane sont de deux tiers moins coûteux que son envoi en Nouvelle-Calédonie; n’est-ce donc pas à considérer[1] ? il y a encore ceci, c’est que la relégation ne versera pas moins de 7 à 8 millions par an à la Guyane : la richesse du pays s’en accroîtra d’autant. Le mouvement commercial devenant plus considérable, un seul courrier par mois se trouvera insuffisant, et l’on peut prévoir le moment où les bateaux transatlantiques entreprendront un voyage tous les quinze jours.

Un câble télégraphique reliant notre colonie américaine à la France s’imposera aussi par le seul fait de l’arrivée à Cayenne de plusieurs milliers de condamnés, comme il s’impose de Nouméa à Paris par Sydney. Le commerce local de la Guyane, qui ne peut trouver ni un commis, ni un teneur de livres, ni un homme de peine, qui les fait venir des Antilles à grands frais, pourra se procurer sur place, parmi les relégués, des sujets pour tous les emplois. Ce qui sera facile pour le commerce ne le sera pas moins pour l’industrie. Il n’y a qu’à voir comment un indigène manie un rabot ou une scie pour affirmer qu’un ouvrier européen, même récidiviste, abattra plus de besogne en une heure qu’un Guyanais en vingt-quatre.

Notre conviction est donc qu’il ne faut tenir aucun compte des plaintes qu’ont fait entendre un certain nombre d’habitans de Cayenne lorsque leur pays a été désigné comme étant celui qui convenait le mieux à la future relégation. Ces plaintes ne sont proférées que pour la forme, pour flatter l’esprit des noirs du pays, bons nègres qui désirent qu’on leur conserve à tout jamais cette douce quiétude dont ils jouissent aujourd’hui, quiétude qu’ils acquièrent en faisant payer une seule journée de travail jusqu’à 12 ou 15 francs s’il y a urgence de les employer. Puisque nous paraissons décidés à vouloir des colonies, il nous les faut prospères, et, pour cela, il nous faut montrer de l’énergie à leur égard, ne pas tolérer plus longtemps qu’elles soient le monopole de quelques créoles indolens et auxquels tout paraît dû. N’a-t-on pas réussi à faire circuler dans l’intérieur de la Guyane une pétition demandant qu’il soit interdit aux étrangers de s’y établir? Et cette pétition, imitation de l’intolérance chinoise et anglaise, a été paraphée par deux ou trois cents colons appartenant aux classes que l’on reconnaît comme intelligentes!


IV.

Après avoir essayé de prouver que les récidivistes doivent trouver hors de France non la liberté absolue, mais une sorte de groupement qui les tienne constamment sous l’œil de la police et in manu; que ce ne sera plus aux tribunaux civils à les juger, mais aux conseils de guerre ; qu’il faudra leur préparer des ateliers, et, sur le refus d’y travailler, leur infliger l’incarcération dans une maison de correction, il ne nous reste plus qu’à répondre à certains esprits, observateurs trop scrupuleux de l’application des peines.

Il est des légistes qui trouvent excessive la loi infligeant à des délits habituellement punis par quelques mois de prison un châtiment réservé jusqu’ici aux pires malfaiteurs et aux assassins. Enlever à tout jamais à son pays le vagabond, le souteneur de filles, l’escroc incorrigible sachant se maintenir toute sa vie sur les limites de la cour d’assises sans jamais les franchir, c’est, à leurs yeux, frapper d’un châtimens hors de proportion de simples attentats à la morale et à la propriété. Ces légistes n’ignorent pourtant pas quelle est la progression annuelle des méfaits; que, de 1872 à 1882, en dix ans, le nombre des crimes et des délits s’est élevé de vingt-six mille à plus de quatre-vingt-un mille, et qu’en présence de ces chiffres, il est évident que les lois pénales actuelles sont, ou trop douces, ou défectueuses, qu’elles ne font plus aucun effet sur les êtres incorrigibles qu’elles frappent, non pas une seule fois, hélas! mais deux fois, trois et quatre fois encore. Pour nous, l’inaltérable sérénité des juges lorsqu’ils voient reparaître devant eux les mêmes criminels, et la sérénité non moins inaltérable avec laquelle ils appliquent aux « chevaux de retour » les mêmes peines, nous a souvent surpris. Comment peuvent-ils rester impassibles devant cette armée du vice qui se recrute sans cesse et va toujours en grossissant, et qui reparaît incessamment devant eux ? Les récidivistes sont légion et plus que légion! Loin de trouver la loi que l’on prépare trop sévère, les philanthropes dont nous parlons devraient être les premiers à reconnaître qu’il n’y a pas une minute à perdre pour changer l’application en quelque sorte mécanique de lois punissant sans jamais régénérer.

La transportation appliquée aux condamnés des cours d’assises a purgé le territoire français de ses grands criminels ; la même peine appliquée aux habitués des tribunaux de police correctionnelle délivrera Paris du spectacle de plus en plus public de leurs mœurs honteuses. Nos boulevards, nos prisons de détention et nos maisons centrales seront moins peuplés : ce sera la seule conséquence qui pourra en résulter. Le vagabond, le souteneur de filles, l’escroc laissent rarement derrière eux une famille. Ils en ont peu, ils en élèvent moins à coup sûr que l’homme des champs, qui, à la suite d’un meurtre commis dans un accès de fièvre jalouse ou de colère passagère, est envoyé à perpétuité aux pénitenciers de la Nouvelle-Calédonie. Alors pourquoi de la pitié pour les malfaiteurs incorrigibles? Gardons-la ou plutôt pratiquons-la, cette pitié, à l’égard de pauvres êtres plus dignes de notre sollicitude. N’avons-nous pas à protéger les orphelins, les enfans abandonnés, à faciliter la réhabilitation des natures repentantes, à développer les sociétés de patronage? Donnons tous nos soins à ces attachans et terribles problèmes, car, le jour où ils seront résolus, avec eux disparaîtront aussi les lois d’exception.


EDMOND PLAUCHT.

  1. Transport d’un forçat sur une frégate à voiles pour la Nouvelle-Calédonie : 619 francs ; par un transport à hélice pour la Guyane : 217 francs.