La Lanterne sourde/Histoire d’Eugénie

Paul Ollendorff (p. 83-99).


HISTOIRE D’EUGÉNIE


LE RÊVE


À Alfred Swann.


Mlle Eugénie Lérin se demande, en s’éveillant :

— Où suis-je ?

Il lui faut reconstituer, détail à détail, la chambre, faire la reconnaissance des objets familiers, se déclarer :

— Voici la pendule et voilà le paravent. En face : les fenêtres !

Elle s’est donc grisée ?

Elle se croit, au cerveau, une pelote de glu, où toutes ses idées sont collées comme des pattes de mouche :

— Qu’est-ce que j’ai fait, sans le vouloir ?

Elle bâille, boursoufle l’édredon, tente de se rendormir, sur le ventre, sur le dos. Elle compte au plafond les taches de plâtre, et presse ses tempes entre ses pouces, comme pour faire jaillir le souvenir hors du front :

— Tiens, tiens, tiens !

Parfois ses lèvres s’avancent, en suçoir, aux succulents passages du rêve.

— Fameux ! que serait-ce, si c’était pour de vrai ?

Un instant, elle prend la pose dite en chien de fusil, croise ses doigts et ramène ses genoux au menton. Puis elle se détend, s’assied sur le lit, et met le premier bas, sans hâte, paresseuse.

Et tandis que la soie, toutes ses mailles titillées, fait ses délices de la peau, la jeune fille penche encore la tête, s’attarde à écouter, entend distinctement des choses, à gauche.

Elle a une tourterelle dans le cœur !


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LE MOINEAU


À A. Collache.


On frappe aux carreaux. Ils ont « pris » cette nuit, et le givre les a géométriquement fleuris.

Toc ! Toc ! Il semble qu’on enfonce de petites pointes dans du verre.

— Je sais ce que c’est, dit Mlle Eugénie. Aussitôt, elle se lève. Elle doit être bonne et tendre, car ses jambes semblent bien vilaines, inaccordables, et ses pieds, larges et plats, traînent sur le tapis, comme des savates. Elle a les chevilles trop en relief, des doigt chevaucheurs, des mollets dégorgés, et, aux épaules, des salières telles qu’il faudrait mettre du poivre dedans pour exciter quelque homme.

Heureusement, par ces temps durs, son cœur se fend comme les pierres. Elle entr’ouvre la fenêtre. Le moineau saute sur son doigt. Elle lui sert un déjeuner intime de miettes et de graines.

— Quand on pense qu’il a passé la nuit dans la rue !

Elle le flatte, l’embrasse et lui écrase du pain dans de la salive.

En chemise, elle grelotte à fleur de peau et brûle d’un feu caché. Par une fente de la croisée, la bise siffle sa nudité de laide ; mais la conscience du devoir accompli croît en Mlle Eugénie, s’élargit, s’enfle, et, comme un ballon intérieur, la soulève et la porte, un instant suspendue, planante.

— Ah ! moineaux crottés, moineaux va-nu-pieds, que Dieu misérablement abandonne, venez à moi, en foule ; j’ai de la charité pour tous vos appétits.

Pit ! Pit ! Le moineau mange, comme s’il avait été apprivoisé par M. Theuriet lui-même.

Et ces petites bêtes ne sont pas ingrates. Il est évident que nos prières montent au ciel, roulées en cigarettes sous leurs ailes chaudes. La recommandation d’un oiseau vaut, pour le moins, son pesant de plumes.

Elle divague, la chère jeune fille ! Elle en est à ce point de l’attendrissement où l’on s’imagine qu’on va parler en vers.

Déjà elle touche le prix de sa bonne action en vœux entendus, en souhaits réalisés.

Voilà qu’elle pleure un peu !

Fût ! Fût ! La queue, les ailes remuantes, le moineau rassasié se perche au bout de l’index, fait bec fin et ventre plein, et, avant de s’envoler au-dessus des toits éclatants de blancheur pure, vers les froides couches d’air irrespirable, il laisse, comme solde, à Mlle Eugénie, au creux de la main, entre la ligne de vie et la ligne de prospérité, une crotte.


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LE BEAU-PÈRE


À Alcide Guérin.


L’unique fenêtre de la chambre à coucher donne sur le jardin. Mlle Eugénie écarte, en éventail, des plumes de paon dans un vase.

Depuis longtemps, il est question d’un mariage pour elle. M. André Meltour, de Saint-Étienne, la trouve à son goût, et rondement, bon commerçant, presse les choses.

En visite, ce matin même, il se déclare à M. Lérin, au soleil, près de la petite barrière blanche.

Adroitement, il a commencé par le complimenter sur l’entretien des allées, et par lui poser, avec intérêt, quelques questions d’horticulture.

— Qu’est-ce que c’est que ça, monsieur Lérin ?

— Comment ! à votre âge, vous ne connaissez pas encore les oignons ?

La fenêtre est entr’ouverte et Mlle Eugénie entend nettement. Tantôt elle se blâme d’écouter, et tantôt elle chasse, comme des mouches, les scrupules entêtés à revenir.

— Oui, mon cher monsieur Lérin, dit-on, Saint-Étienne est une ville d’aspect sale, fumeux. Le soleil paraît jaune. Les fleurs, qu’on fait venir à grands frais, se fanent incontinent. Il semble que les ruisseaux roulent du charbon délayé. Mais, prenez quelques gouttes de cette eau noire dans le creux de votre main, les voilà claires, limpides et pures : Est-ce comique ? Il sort de Saint-Étienne les rubans les plus doux à l’œil et au toucher et jamais une épidémie n’y est entrée. Concevez-vous ? En vingt-cinq jours, comme aux sources vantées, une femme délicate pourrait y restaurer sa vigueur.

C’est un coup droit. M. Lérin ne semble pas touché. Il songe à l’eau noire claire et ne la voit pas bien.

— Non, je ne la vois pas bien.

— S’il vous plaît ?

— Vous êtes donc sourd ? je vous dis que je ne vois pas votre eau.

— Les savants, répond M. Meltour, donnent leurs raisons diverses. En tout cas le phénomène n’est pas niable. Mlle Eugénie le notera.

— Singulier !

— J’irai plus loin, continue M. Meltour, dont la langue prend le trot, l’air chargé de Saint-Étienne, que de grands chimistes parisiens ont analysé, par sa composition même, est préférable à tout autre air.

— Mais, si je vous entends, vos fleurs se fanent incontinent.

— Tandis que les femmes… Monsieur Lérin, vous êtes galant ! mais nous sommes gens assez fins pour répondre à tout. Les femmes sont les rivales des fleurs : ainsi la contradiction s’explique.

M. Meltour, satisfait, rit. Mais M. Lérin se garde de sourire.

— Votre soleil est jaune ?

— Tout jaune, sans éclat. Mlle Eugénie ouvrira peu son ombrelle, je vous en avertis.

— Elle va donc à Saint-Étienne ?

— J’ose espérer que si j’ai le bonheur d’en faire ma femme, elle me suivra partout, comme le code le lui ordonne.

— Vous voulez donc vous marier ? demande M. Lérin.

M. Meltour se découvre et, doucement, passe la main sur ses cheveux rares :

— Je crois qu’il est temps ; n’est ce pas votre avis ?

— Oh ! des fois, ça repousse, dit M. Lérin.

— Je suis un homme, répond M. Meltour, je me dis la vérité à moi-même, et je ne compte que sur l’indulgence de mademoiselle votre fille.

— C’est donc avec ma fille que vous voulez vous marier ?

— Monsieur Lérin, vous vous moquez !

— Ah !

Ces messieurs se taisent. Les plumes de paon tremblent entre les doigts de Mlle Eugénie. Elle attend, ses yeux dans leurs yeux, quand soudain M. Meltour parle ferme et bref.

— Eh bien, que dites-vous ?

— Moi, rien. C’est votre affaire.

— Comment cela, cher beau-père ?

— Tenez, finissons, fait M. Lérin. Vous voulez épouser ma fille, et, la connaissant mal, vous me demandez à moi quelques renseignements. Je n’en ai point à vous donner.

Est-ce que je sais quelle femme sera ma fille ? Vous m’êtes sympathique comme un homme qu’on a rencontré trois fois, c’est-à-dire indifférent ; je vois votre embarras ; si vous faites une sottise, vous direz : « On m’a trompé ! » et, si vous tombez bien, vous applaudirez seul, en vantant votre bon goût. Tout est possible. Monsieur. On a vu des gens heureux. Le serez-vous ? Qui le prédirait ? Pas moi. Vous hésitez. Il vous faudrait quelques conseils, un coup d’épaule. Ah ! si je vous souriais, vous appelais du geste comme un petit qui apprend à marcher !… Mais je reste là, incohérent, de bois, et, pour me corrompre, vous me nommez : « Cher beau-père ! » Je me retiens solidement de vous répondre : « Mon gendre ! »

Monsieur, j’ai passé l’âge où l’on s’attendrit. Mariez-vous. Dans une vingtaine d’années, quand vous aurez fait vos preuves, je me réjouirai et vous féliciterai. D’ici là, je me montrerai froid, et, n’était l’ennui d’aller à la messe, j’assisterais sans souci à votre aventure. Donnez quelques sous au curé pour qu’il fasse vite, car, à la campagne, les églises manquent de confortable.

Oh ! Monsieur, vous êtes dans une situation pénible, Je ne vous plains pas, mais il vous en arrive une bien bonne. Franchement, je n’y peux rien. Parlons d’autre chose, voulez-vous ?

Il conclut :

— Je veux arracher, pour notre déjeuner, deux ou trois radis noirs. Les aimez-vous, les radis noirs ?

— Oui, dit M. Meltour, surtout quand ils sont blancs.

Les plumes de paon, élégamment ordonnées, rayonnantes, baignent dans du soleil leurs aigrettes nuancées et leurs yeux cerclés de couleurs vives. Mlle Eugénie, tout oie, sanglote, et comme elle n’a pas beaucoup de poitrine, ses grosses larmes tombent par terre, verticales.


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IL FAUT QU’UNE PORTE SOIT FERMÉE


À Fernand Vanderem.


Eugénie. — Vous ne voulez pas que j’entre ?

Émile. — Chère madame, je suis désolé ; j’ai un monsieur, un directeur. Nous causons sérieusement. Il s’agit de gros intérêts.

Eugénie. — Comment ? j’arrive de province ; je monte vos six étages et vous ne voulez pas que j’entre ! Vous êtes dur.

Émile. — Ma chère dame, puisque je vous dis que j’ai quelqu’un.

Eugénie. — Vous dites que c’est un monsieur, je n’ai pas peur d’un monsieur !

Émile. — Sans doute, mais il est vieux et nous sommes en affaires. Je vous assure qu’il m’est impossible de vous recevoir. Tout raterait.

Eugénie. — Je parie que ton monsieur, c’est une femme.

Émile. — Un monsieur n’est jamais une femme. D’ailleurs, entendez-vous ? il tousse.

Eugénie. — Je n’entends rien.

Émile. — Il a toussé tout à l’heure. Il ne peut pas tousser constamment pour vous faire plaisir.

Eugénie. — Ainsi, tandis que ce monsieur se carre, s’allonge dans ton fauteuil, il faut que je me tienne debout sur mes pauvres jambes !

Émile. — Chut ! pas si haut ! le frotteur est dans l’escalier, qui racle. Le laitier peut venir d’un instant à l’autre, et la concierge ne fait que grimper.

Eugénie. — Bon : chuchotons ! Ah ! que j’ai chaud ! Je boirais un verre d’eau d’un trait.

Émile. — Si vous m’aviez écrit, je vous aurais attendue dans un café et nous aurions causé en prenant un bock.

Eugénie. — Je te vois, c’est l’essentiel.

Émile. — As-tu quelque chose d’important à me communiquer ?

Eugénie. — J’ai à te communiquer que je t’aime toujours. Ouvre donc la porte toute grande. Je n’aperçois que le bout de ton nez dans de l’ombre. Là, bien. Tu es rasé ! Est-ce que tu t’es rasé pour moi ? Donne-moi l’étrenne de ta barbe.

Émile. — Non, j’avoue que c’est pour moi. Boutt ! je me rase tous les deux jours. Boutt !

Eugénie. — Oh ! ce petit baiser d’un sou. Embrasse-moi mieux que ça, proprement. — Qu’est-ce que tu écoutes ?

Émile. — Il me semble qu’on a ouvert une porte à l’étage au-dessous. On nous guette. Vraiment, nous serions mieux dans la rue. Tu te compromets, et je ne veux pas que tu prennes l’habitude de t’exposer ainsi. Du reste, je ne suis presque jamais chez moi.

Eugénie. — On ne me connaît pas, puisque j’arrive de province. Dieu ! que je suis lasse ! J’ai envie de m’asseoir sur l’escalier, par terre.

Émile. — Malheureuse petite femme ! Je me fais un mauvais sang à te voir dans cet état.

Eugénie. — Ne te tourmente pas. J’ai encore des forces. Est-ce que ton monsieur s’en ira bientôt ?

Émile. — Pas avant que tout soit réglé. Tu sais : quand on a mis la main sur un vieux, il ne faut plus le lâcher.

Eugénie. — Oui, je sais. Qu’est-ce qu’il dirige ?

Émile. — Un journal, des théâtres, une foule de choses. Là n’est pas la question.

Eugénie. — Enfin, comment s’appelle-t-il ?

Émile. — Qu’est-ce que cela te fait, puisque tu ne l’as jamais vu ?

Eugénie. — C’est juste. Holà ! holà ! mon cœur, mets ta main.

Émile. — C’est vrai qu’il bat fort. Tu es montée trop vite. Il se calmera quand tu seras redescendue.

Eugénie. — Je crois qu’il a remué, ton monsieur.

Émile. — Il remue parce qu’il s’ennuie, cet homme.

Eugénie. — Encore cinq minutes. J’ai droit à cinq minutes : tu me les accordes ?

Émile. — Soit. Ton mari, M. André Meltour, va bien ?

Eugénie. — J’espère que nous n’allons point parler de mon mari.

Émile. — Parlons de ce que tu voudras. Mais par quoi commencer ? Nous n’avons que cinq minutes.

Eugénie. — Moi qui voulais te dire tant de choses ! je ne me rappelle plus rien. Te rappelles-tu, toi ?

Émile. — Moi, je me rappelle tout, notre rencontre, ses suites, ta chute, mon accident, nos peurs (avons-nous eu peur, un jour ! et cet autre, avons-nous ri ?), mon départ et tes larmes ; quoi encore ? Je relis notre beau roman, comme si je l’avais devant moi, grand ouvert, à la page cornée du meilleur chapitre. Est-ce cela que tu veux dire ?

Eugénie. — Je songe à ta première caresse.

Émile. — Je m’en souviens comme si c’était hier. Je n’ai pas besoin de t’affirmer que tout demeure ineffaçable, là, dans ma tête, et ici, dans mon cœur.

Eugénie. — Comme cela a passé vite !

Émile. — Ça n’a pas duré longtemps, mais cela a duré quelque temps et nous en avons profité. Il serait ingrat de trop se plaindre.

Eugénie. — Écoute, mon ami : mes jambes se dérobent sous moi. Prête-moi une chaise, un pliant, un gros livre.

Émile. — Sois raisonnable. Veux-tu un conseil ?

Eugénie. — Tout de toi.

Émile. — Abrège ta visite. Fais cela pour moi. Ce monsieur s’impatiente.

Eugénie. — Tant pis pour lui.

Émile. — C’est méchant de ta part. Je ne te retrouve plus. Tu ne m’avais pas habitué à cet égoïsme. Mon avenir dépend de ce monsieur. Mais que t’importe ?

Eugénie. — Ne te fâche pas.

Émile. — Je suis peiné, froissé.

Eugénie. — Je m’en vais. C’est tout de même drôle que tu me défendes d’entrer à cause d’un monsieur. Je ne l’aurais pas mangé.

Émile. — La plaisanterie est facile.

Eugénie. — Je te promets de te quitter tout de suite, de te laisser à tes nombreux travaux, si tu me montres au moins le chapeau ou la canne de ce monsieur. Ça me tranquilliserait.

Émile. — C’est de l’enfantillage. Qui m’empêchera de te montrer mon chapeau à moi ou ma canne à moi ? D’abord les vieux ont des parapluies.

Eugénie. — Ah ! tu ruses. Tu te dérobes. Alors j’entrerai.

Émile. — Chère madame, vous n’entrerez pas.

Eugénie. — Brutal ! vous me faites mal aux poignets.

Émile. — Naturellement. Criez, ameutez les gens ! Bousculez toutes mes quilles. Je vais être dans la nécessité de vous fermer la porte au nez.

Eugénie. — Quel accueil ! Mon ami, mon cher ami !

Émile. — Eh ben, quoi ?

Eugénie. — Adieu.

Émile. — Non, pas adieu. Ce serait trop bête. Nous nous aimons, après tout, et il est inutile de nous chagriner. Pardonnez-moi. J’ai été un peu brusque. Mais aussi, comprenez donc que mon monsieur s’exaspère. Je suis sûr qu’il marche de long en large. Donnez votre poignet que je souffle dessus. Ne craignez rien, je vous reverrai. Quand retournez-vous en province ?

Eugénie. — Dame ! ce soir. Je n’étais venue que pour toi.

Émile. — Retardez votre départ. Vous avez le temps. Il y a des monuments à Paris. Je vous guiderai. Fixons un rendez-vous pour demain. À quelle heure ? à quel endroit ?

Eugénie. — Choisis toi-même.

Émile. — C’est ça, convenu. J’y serai, sinon je t’enverrai un petit mot.

Eugénie. — Tu m’aimes ?

Émile. — Mauvaise ! tu es très jolie, tu sais, ce matin.

Eugénie. — Et encore, tu me vois dans un faux jour.

Émile. — Boutt ! à demain ; compte sur moi. Boutt ! Boutt ! tiens-toi à la rampe. Ne te presse pas… L’escalier est dur.

Eugénie. — À la bonne heure ! Tu as une concierge qui cire. Fais-lui mes compliments. Au revoir.

Émile. — Oui, c’est une excellente femme. Au revoir, chère madame… ma chérie, veux-je dire !

Eugénie. — Tu vois ! Tu vois ! Ah ! j’en pleurerai !

Émile. — Comment, vous remontez ! Voilà qu’elle remonte, à présent. Oh ! mais non. Gare aux doigts ! Je ferme.


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