La Légende de la mort en Basse-Bretagne/Les bons revenants

Honoré Champion (p. 311-356).


CHAPITRE VII

Les bons revenants


LX

Le « Vieux » de Tourc’h


Ceci se passait au village de Keranniou, en Tourc’h. Le chef de ménage, le penn-ti s’était marié sur le tard, avait épousé une toute jeune femme, en avait eu sept enfants, et, brusquement, était mort.

D’après son inscription tumulaire, il avait alors soixante-dix ans. Aussi, lorsqu’on évoquait parfois son souvenir dans la maison, ne l’appelait-on jamais que le Vieux, ar pôtr coz.

Vivant, il avait l’humeur gaie, comme c’est l’ordinaire en Cornouailles. Et la mort ne semblait pas l’avoir attristé. Il avait dû enjôler le bon Dieu pour obtenir de lui la faveur de faire son purgatoire dans son ancienne demeure, à Keranniou.

On ne l’y voyait pas, mais on l’entendait toujours rire dans quelque coin.

Il n’était pas de malice qu’il ne fît. Malices innocentes, d’ailleurs, et qui ne tiraient pas à conséquence.

Il se plaisait surtout à taquiner Thérèse, une jeune servante, entrée dans la maison depuis sa mort, et pour laquelle il s’était pris d’affection, sans doute parce qu’elle avait un caractère tout pareil au sien et qu’elle riait à gorge déployée du matin au soir ; peut-être aussi parce qu’elle était très bonne, très patiente, avec les enfants, les sept enfants qu’il avait laissés et dont les deux derniers étaient encore en bas âge.

De son vivant, le Vieux aimait beaucoup le cidre. Maintenant il faisait sa pénitence de mort, en montant la garde autour des pommes qu’on entassait à Keranniou, au bas-bout de la maison, derrière des claies de paille tressée.

Vous connaissez le proverbe. Mab e tad eo Cadiô, « Cadiou est fils de son père ». Le Vieux ayant aimé le cidre, ses enfants raffolaient des pommes.

Sans cesse, ils criaient, pendus aux jupons de Thérèse :

— Thérèse, attrape-nous des pommes !

Thérèse faisait semblant de les repousser, mais se dirigeait tout de même du côté des pommes.

— Vieux, disait-elle en riant, laisse m’en prendre une pour chacun des petits.

Le Vieux riait aussi, et la laissait prendre. Par exemple, il avait soin de compter à mesure :

— Une ! Deux ! Trois ! Quatre ! Cinq ! Six ! Sept ! Après la septième, il mettait le holà… Vous pensez bien que les pommes étaient déjà mangées et qu’on en réclamait d’autres.

Thérèse usait alors d’un stratagème. Elle allait quérir une gaule munie à son extrémité d’une épingle sans tête. Et avec la gaule elle fourrageait dans le tas de pommes, et elle en amenait une, puis deux, puis vingt autres ; le Vieux faisait mille parades vaines, et rageait, sans pouvoir s’empêcher de rire.

— Je te revaudrait cela, Thérèse ! criait-il.

Quelquefois il parvenait à s’emparer du bout du bâton.

— Allons ! Vieux, lâche donc, disait Thérèse. C’est pour les petits !

Et elle tirait, elle tirait sur l’autre bout.

— Oui ! Oui ! ricanait le Vieux.

Et il se raidissait si fort que ses vieilles joues flasques et jaunes en devenaient toutes rouges, toutes gonflées.

Puis, brusquement, il lâchait tout. Thérèse qui ne s’y attendait point, tombait à la renverse. Et le Vieux de rire, de sa petite voix flûtée, de sa petite voix grêle :

— Hi ! Hi ! Hi ! Hu ! Hu ! Hu !

C’était un drôle de vieux.

Il arrivait souvent que Thérèse ne retrouvait plus ses vaches dans le champ où elle les avait menées, le matin, ni ses porcs dans les garennes[1] où elle les avait lâchés.

— Allons ! c’est encore un tour du Vieux, pensait la petite servante.

Elle faisait mine de chercher, pendant quelque temps, grimpait sur les talus pour voir plus au loin, puis sautait à bas, dans le champ ou dans le chemin, en criant à haute voix, avec une moue de dépit :

— Que sont encore devenues ces vilaines bêtes ?

Ce manège lui réussissait toujours. Un éclat de rire chevrotant sortait soudain d’une touffe de genêts ou d’un buisson de lande. Et la tête du Vieux apparaissait, épanouie dans une folle grimace.

— Vieux, viens m’aider à chercher les bêtes, disait alors Thérèse.

Le Vieux la plaisantait, la traitait d’écervelée, de petite propre-à-rien, et finalement la conduisait où étaient les vaches ou les porcs. Il n’avait pas de peine à retrouver les animaux perdus, puisque c’était lui-même qui les égarait.

Le jeudi soir, on faisait des crêpes à Keranniou comme dans la plupart des fermes bretonnes, en vue des deux jours maigres, du vendredi et du samedi.

On installait une crépière dans chaque foyer ; l’une, dans la cuisine, était réservée à la servante principale ; Thérèse vaquait à l’autre, dans la pièce qu’on appelle le bas-bout (Ar penn-traon), et qui sert d’ordinaire de lieu de débarras.

La servante principale, plus âgée que Thérèse, était aussi plus experte. Elle avait une dextérité merveilleuse pour étendre la pâte avec la raclette et retourner la crêpe, déjà couleur d’or, avec l’éclisse. On s’étonnait que le Vieux, grand amateur de crêpes au temps où il en pouvait manger, ne vint pas de préférence s’asseoir auprès d’elle. Mais même sur ce chapitre il demeurait obstinément fidèle à Thérèse. Il trouvait, il est vrai, à se régaler à sa façon, en plaisantant la fillette sur sa gaucherie.

— Encore une de manquée, belle fille !… Voyez donc, elle a plus de trous que le fond de culotte d’un mendiant… C’est ça, cousons-y des morceaux… Mais tu ne sais pas plus ravauder, je crois, que tu ne sais faire le neuf… C’est cela : change de méthode… Voici maintenant que la crêpe va être aussi épaisse qu’une vilaine bouse de vache…

Et le Vieux de rire, de rire à se tordre :

— Hu ! Hu ! Hu ! Hi ! Hi ! Hi !

Thérèse aussi riait, avec sa belle humeur inaltérable. On s’en donnait à cœur joie dans le bas-bout, et ce n’était tant pis que pour les crêpes qui, pendant ce temps-là, se faisaient à la grâce de Dieu.

— Ça, disait Thérèse au Vieux, en lui rendant taquinerie pour taquinerie, pour combien de temps vous a-t-on donné congé dans l’autre monde ?

— Tu commences à en avoir assez de moi, peut-être.

— Oh ! assurément. Vous n’êtes pas sérieux, pour un mort. En vérité, pour ce que vous êtes venu faire ici, vous auriez aussi bien pu rester là-bas.

— Tu parles comme une sotte de ce que tu ne sais pas.

— Ou, comme une curieuse, de ce que je voudrais savoir. Si vous étiez bien gentil, Vieux, vous me diriez pourquoi vous êtes revenu de si loin et jusques à quand cela doit durer.

Elle parlait ainsi d’un ton moitié câlin, moitié comique.

Le Vieux répondait alors, sentencieusement :

— Il faut que ce qui doit être soit. Vivant ou mort, on doit remplir sa destinée.

Et, pour changer de conversation, il ajoutait avec sa jovialité ordinaire :

— Puisque c’est ton lot de faire des crêpes, si tu ne les fais pas bien de ton vivant, crois que tu l’en repentiras, après ta mort.

Le Vieux avait d’autres amusements.

Par exemple, il lui arrivait de passer les après-midi à jouer à la boule. Un soir, un pillawer de La Feuillée[2], qui était en tournée dans la région, vint demander à loger à Keranniou.

Ce pillawer avait entendu parler du pôtr coz.

Les pillawers sont gens habiles, mais ils ont tort de se croire plus d’esprit encore qu’ils n’en ont. Celui-ci, après avoir bourré de tabac à chiquer et allumé au foyer sa petite pipe en terre noire, dit à Thérèse qu’il ne serait pas fâché de faire un brin connaissance avec ce Vieux dont on parlait tant.

— Ma foi, il est en train de jouer à la boule, là-haut, dans le grenier. Allez l’y voir. Seulement je vous avertis qu’il n’aime pas beaucoup qu’on le dérange.

— Laissez faire, répartit le pillawer, d’un air d’importance goguenarde ; j’en ai roulé de plus fins que ce bonhomme. Je vais me proposer à lui comme partenaire.

— Prenez garde ! À votre place, je me tiendrais tranquille.

Mais le pillawer était déjà dans l’escalier…

Quand il redescendit, il n’était plus qu’un paquet de chair meurtrie. On le soigna à la ferme. Il fut un mois à guérir.

Dès qu’il fut hors de danger, Thérèse n’eut rien de plus pressé que de se gausser de lui joliment.

— Qu’est-ce que je vous disais, mon pauvre cher homme !… Voilà votre tournée perdue maintenant. Vous rentrerez chez vous, le sac vide et le corps en piteux état. Ne racontez pas votre histoire aux gars de La Feuillée : ils vous trouveraient la mine d’un sot. Mais, dites-moi du moins comment les choses se sont passées.

Le pillawer lui fit ce récit d’un ton geignard. Ah ! il s’en souviendrait, de cette leçon ! Il avait donc proposé au Vieux de jouer à deux. « Fort bien, avait répondu le Vieux, je serai le joueur, toi, la boule. » Et de vous empoigner mon pillawer, et de vous le pétrir, en quelques tours de mains, comme une simple boulette, et de le lancer d’un bout de la pièce à l’autre. « Roule, pillawer ! » Heureusement que la porte du grenier était restée ouverte, et que le pillawer avait eu la chance de l’enfiler. On le ramassa en bas, dans l’état que l’on sait.

L’année suivante, il reparut à Keranniou, qui était une maison hospitalière. Naturellement, il ne souffla mot du pôtr-coz. Il ne demandait pas mieux, cette fois, que de rester bien coi, sur le banc de l’âtre, à fumer sa petite pipe en terre noire. Mais il ne fut pas plus tôt assis qu’il fut bousculé dans le feu. Il s’en fallut de peu qu’il n’y rôtît. Il se releva, alla s’asseoir près de la table. Mais alors des mains invisibles lui pincèrent les cuisses jusqu’au sang et des paires de gifles se mirent à pleuvoir sur ses joues, au point qu’elles en étaient toutes marbrées. Il dut s’enfuir au plus vite. Depuis il n’osa même plus passer sur les terres de la ferme.

Le Vieux fit longtemps des gorges chaudes de cette aventure.

C’était vraiment un farceur que ce Vieux.

La nuit venue et les prières dites en commun, je vous assure que c’était à qui se fourrerait le plus prestement au lit, dans le manoir de Keranniou. Car le dernier couché recevait sur le derrière une si formidable claque qu’il ne pouvait guère ensuite reposer qu’à plat ventre[3]. Ce terrible Vieux vous imprimait sa paume et ses cinq doigts dans la peau. L’endroit, qui était aussi l’envers, en restait endolori pendant toute une semaine.

Sur ces entrefaites, Thérèse, qui était devenue une belle et forte fille, quitta la ferme pour se marier. Les enfants ayant grandi et pouvant désormais se passer de soins, la veuve de Keranniou ne jugea pas à propos de la remplacer. La servante principale, moyennant une faible augmentation de gages, se chargea de toute la besogne. Pôtr-coz ne l’aimait pas. Elle était grignouse, c’est-à-dire revêche. Toujours grognant, geignant, rechignant. Ce fut une tout autre chanson. Ou plutôt, Thérèse partie, il n’y avait plus de chanson du tout. Adieu le bon temps ! Le Vieux en devint fort maussade. On voyait bien qu’il ne cherchait qu’une occasion de jouer un mauvais tour à la servante principale désormais l’unique. Elle la lui fournit elle-même.

Le Vieux, ai-je dit, prenait grand plaisir à regarder faire des crêpes.

Comme on n’en faisait plus que dans l’âtre de la cuisine, c’est là qu’il vint s’installer désormais, près de la servante que nous appellerons, si vous voulez, Môn. Celle-ci, dès la première fois, l’accueillit assez mal. À la seconde, elle lui signifia durement qu’elle ne tolérerait plus sa présence. Le Vieux n’était pas homme à se déconcerter. Le troisième jeudi, il était encore à son poste. Pour le coup, Môn enragea.

Elle grommelait :

— Il m’ennuie, ce Vieux. Il est là qui me regarde tout le temps avec son œil en dessous… Mais je m’en vais lui faire passer le goût des crêpes.

Comme elle en retournait une, sur son éclisse, elle la retira vivement, et l’appliqua toute brûlante sur ta figure du Vieux.

Le pauvre bonhomme hurla de douleur.

Il se mit à sauter et à courir à travers la maison comme un chat qu’on vient d’échauder. Puis il enfila la porte et disparut dans les champs.

La servante se félicitait déjà d’avoir pour jamais débarrassé la ferme de cet hôte inquiétant.

À vrai dire, ce soir-là, on put se coucher en paix. Personne ne reçut de tape sur la fesse. Môn jubilait, en s’étendant entre ses draps. Elle s’endormit toute joyeuse. Tout à coup, il lui sembla, dans son sommeil, que ses draps devenaient durs comme des planches, et qu’entre celui de dessus et celui de dessous elle était pressée comme un grain de froment entre deux meules. Elle ouvrit les yeux. Quelle ne fut pas sa stupéfaction, quand elle se retrouva debout et à demi écrasée entre le pied de son lit et le flanc de l’armoire voisine !

Elle cria au secours.

Les gens de la ferme, réveillés en sursaut, accoururent et la délivrèrent. Elle avait tout le corps meurtri ; sa vie durant, elle clocha des hanches.

La maîtresse de Keranniou, la veuve du Vieux, lui dit, quand son effroi fut un peu passé :

— Souvenez-vous de ceci, Môn. Il ne faut pas manquer aux morts.

Cette veuve, qui se nommait Catherine, était une petite femme très douce, assez timide, et qui était restée faible de santé à cause des nombreux enfants qu’elle avait eu coup sur coup. On s’étonnait dans le pays qu’elle ne se remariât point. Elle n’était pas de taille à mener seule une exploitation aussi importante que celle de Keranniou.

D’aucuns prétendaient que le bon Dieu avait pris pitié d’elle, et expliquait ainsi le retour du Vieux à la ferme, après sa mort.

Il y avait peut-être de cela, mais ce n’était pas la grande raison.

On le sut plus tard.

Un matin, Catherine se rendit au presbytère de Tourc’h. La gouvernante du recteur, la « carabassenn », lui trouva l’air pâle, la mine plus souffreteuse qu’à l’ordinaire.

— Je voudrais parler à M. Dénès, murmura la pauvre femme, en s’affaissant sur une chaise.

M. Dénès, c’était le recteur, un brave homme de prêtre. Il fit entrer la veuve de Keranniou dans la salle à manger et ferma soigneusement la porte. Il pressentait qu’elle avait à lui faire quelque grave confidence.

La veuve ne fut pas plus tôt seule avec lui qu’elle fondit en larmes. Le recteur la laissa pleurer, puis l’encouragea doucement.

— Dites-moi votre peine, Katic ; cela vous soulagera, j’en suis sûr.

— Jamais je n’oserai, monsieur Dénès. C’est si invraisemblable, si surnaturel !

Elle finit par oser. Elle se confessa, non sans rougir de honte. Voilà : elle se sentait enceinte. Elle pouvait jurer ses grands dieux pourtant que pas homme vivant n’était entré dans son lit, depuis la mort du Vieux. Mais, à diverses reprises, elle avait vu le Vieux lui-même s’étendre à côté d’elle. Elle aurait bien voulu se refuser. Elle lui avait obéi par peur. Il disait que Dieu l’ordonnait, qu’il n’était revenu que pour cela, parce qu’il n’avait pas fait son compte d’enfants

— Il faut que ce qui doit être soit, prononça le recteur, quand elle eut tout raconté. Allez en paix, ma fille. Vous n’avez fait que votre devoir.

— Hélas ! monsieur le recteur, comment serais-je en paix ? Les mauvaises langues vont tourner comme des roues de moulin. Je suis une femme perdue. On ne croira pas ce qui est…

En effet, dès que sa grossesse fut visible, tout le monde la hua. On l’accusa de s’être livrée au charretier. On la flétrit, on la vilipenda.

De guerre lasse, elle retourna au presbytère.

— Monsieur le recteur, donnez-moi, je vous prie, l’absolution finale. Je n’en peux plus. Je suis résolue de mourir.

— Attendez jusqu’à dimanche, Katic, et venez à la grand’messe.

Elle eut le courage d’y venir et de gagner son banc, malgré les yeux hostiles qui la dévisageaient, malgré les vilaines choses qui se chuchotaient à mi-voix sur son passage.

Après l’évangile, le recteur monte en chaire, pour le prône.

« — Paroissiens, dit-il, quiconque juge mal en ce monde sera mal jugé dans l’autre. Il y a ici une femme à qui vos calomnies font faire son purgatoire en cette vie. Mais je vous dis, moi, que, si vous n’y prenez garde, vous vous damnerez à cause de ce que vous racontez d’elle. En vérité, vous vous acharnez comme des chiens pleins de rage après la jupe d’une honnête femme… Katic de Keranniou, relevez votre front. C’est à ceux qui médisent de vous de baisser la tête… »

À partir de ce jour, on laissa la veuve tranquille. Elle accoucha d’un enfant chétif, mais qui ressemblait à tous les autres enfants, sauf ce détail qu’il n’avait pas d’yeux dans ses orbites.

Il avait en revanche une intelligence extraordinaire. On le mena baptiser. Quand on le rapporta à la ferme, il se mit à parler comme un homme et dit à sa mère combien de verres et quelles espèces de liqueurs les gens du baptême avaient bus à l’auberge du bourg.

Les personnes présentes en demeurèrent tout ébaubies. Elles comprirent alors que le recteur avait eu ses raisons pour parler comme il l’avait fait. Il ne fut plus bruit dans la contrée que du nouveau-né de Keranniou.

Le soir du jour où il naquit, on vit arriver le Vieux qui n’avait plus reparu à la ferme depuis l’incident de la crêpe. Non qu’il s’en fût éloigné. On l’avait maintes fois aperçu rôdant aux environs, dans les « garennes » abandonnées. Souvent aussi sa tête s’était montrée derrière le vitrage de la fenêtre. Mais il n’avait plus franchi le seuil.

Ce soir-là, il reprit sa place au foyer, du côté où se trouvait le berceau, contre le lit de la mère. Il y passa les journées et les nuits. Dès que l’enfant pleurait, il se précipitait pour le bercer. C’était une chose qu’il n’avait guère faite de son vivant. Aussi avait-il le mouvement un peu brusque. Il appuyait parfois sur le rebord du berceau comme s’il se fût agi de peser sur un mancheron de charrue. L’enfant alors le calmait :

Doustadic, pôtr-coz, doustadic ! (Doucettement, Vieux, doucettement !)

L’enfant vécut sept mois ; il causait à merveille et avait l’air de tout voir, malgré ses orbites creux.

Un matin, on le trouva mort dans sa couchette. Le Vieux l’accompagna jusqu’au cimetière et, à partir de ce moment, ne donna plus de ses nouvelles. Il attendait, dit-on, que l’enfant le conduisît au paradis par la main[4].


(Conté par Marie Hostiou. — Quimper.)
_______


LXI

Jean Carré


Jean Carré était un pauvre orphelin, resté sans père ni mère, à l’âge de trois ou quatre ans. Mais il avait une marraine qui était riche et n’était pas mariée. Elle prit son filleul avec elle, et le fit élever dans sa maison comme s’il eût été son enfant. Quand il fut en âge de faire ses études, elle le mit au collège. Jean Carré aurait pu, tout aussi bien qu’un autre, devenir prêtre ou notaire. Mais il était né aventurier. Vers sa dix-neuvième année, quand il revint en vacances, il dit à sa marraine :

— Si vous m’aimez, vous ne me renverrez plus au collège.

— Tu as donc pris les livres en dégoût ?

— Je n’ai pas pris les livres en dégoût, marraine. Ce qui me déplaît, c’est d’être toujours assis, dans une salle où je m’ennuie.

— Quel état comptes-tu donc prendre, mon enfant ?

— Je voudrais être marin.

— Très bien, Jean Carré, dit la marraine. J’eusse préféré te voir établi près de moi. Mais je me suis promis de ne pas contrarier ta vocation. Tu veux être marin : sois marin. Je vais de ce pas te faire construire un solide bâtiment ; car je n’entends pas que mon filleul s’engage en qualité de simple matelot. Je tiens à ce que tu passes d’emblée capitaine. Tu choisiras toi-même ton équipage.

Quoique Jean Carré n’eût pas beaucoup travaillé au collège, il en savait cependant assez pour être reçu capitaine. Il prit son brevet, en attendant que le navire fût lancé.

Le jour du lançage, Jean Carré dit à celle qui avait toujours été si bonne pour lui :

— Vous êtes ma marraine. Soyez aussi la marraine de mon bateau.

On inscrivit donc sur l’arrière du bâtiment le nom de Barbaïka. Car ainsi s’appelait l’excellente femme.

Je ne vous dirai point si le navire était une goélette ou un trois mâts. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il faisait honneur au chantier d’où il était sorti. De même, il pouvait se vanter d’avoir en Jean Carré un capitaine comme il s’en rencontre peu.

Voilà les voiles au vent et la Barbaïka en pleine mer. Dieu lui donne heureuse traversée !

Jean Carré avait résolu de faire dans la Méditerranée une campagne de deux ans.

Pendant les seize premiers mois, tout se passa à merveille. Beau temps, belle mer, bonne brise.

— Ce n’est pas le tout, dit un jour le jeune capitaine à son équipage. Vous devez avoir hâte de revoir le pays. Nous allons maintenant mettre le cap sur la Basse-Bretagne.

Ainsi fut fait.

Déjà la terre bretonne s’élevait à leurs yeux du fond de l’horizon.

— À genoux ! commanda Jean Carré, et remercions Dieu d’avoir béni notre voyage.

Mais une voix de matelot lui répondit de la vergue du grand mât :

— Le plus dur est encore à passer, capitaine. Je vois venir sur nous un navire qui ne promet rien de bon.

Jean Carré braqua sa longue-vue dans la direction indiquée.

— En effet, dit-il, nous allons avoir affaire à un « pilleur de mer ». Ohé ! les gars, tenons-nous prêts !

La Barbaïka hissa pavillon, mais le pilleur de mer continua de lui courir dessus, sans répondre à sa politesse.

— C’est bon ! gronda Jean Carré. Celui-ci a besoin qu’on lui donne une leçon. Il l’aura, et il la paiera cher.

Il avait à son bord une douzaine de pièces de canon de gros calibre, car la marraine avait bien fait les choses. Les douze pièces partirent à la fois. Le pilleur de mer, qui se croyait en présence d’un simple navire marchand, ne s’attendait pas à être bonjouré de la sorte. Il tourna trois fois sur lui-même, et coula.

Jean Carré n’était pas un mauvais homme. Il ordonna de mettre les chaloupes à l’eau, et sauva tout ce qu’il y avait de vivant sur le navire ennemi.

Or, les pirates avaient avec eux soixante jeunes filles remarquablement belles.

— D’où avez-vous eu ces filles ? demanda Jean Carré au chef des pirates.

— Nous les avons enlevées.

— Et où les emmeniez-vous ?

— J’allais les vendre.

Parmi ces beautés, se trouvait une princesse qui paraissait avoir au plus dix-sept ou dix-huit ans. Elle était fraîche, rosée, blonde, les yeux aussi limpides que le ciel. Elle avait avec elle sa femme de chambre qui ne la quittait jamais.

— Combien me vendriez-vous cette jeune princesse ? demanda Jean Carré.

— Puisque vous nous avez sauvés, je vous la céderai pour mille écus.

— Et la femme de chambre ?

— Je vous la donnerai par-dessus le marché. Seulement vous nous débarquerez sains et saufs au premier port.

— Marché conclu ! dit Jean Carré, et il paya incontinent les mille écus.

Au premier port, il débarqua les pirates sains et saufs.

Puis il fit voile vers le port où il devait désarmer. Là, il logea la princesse et sa femme de chambre dans le meilleur hôtel, les recommandant aux bons soins de l’hôtesse. Quant à lui, il se fit seller un cheval et piqua droit vers le manoir où demeurait sa marraine. Vous pensez si celle-ci le reçut à bras ouverts.

— Eh bien ! quoi de nouveau ? lui demanda-t-elle, après l’avoir étreint sur son cœur.

— Pas grand’chose, si ce n’est que j’ai fait un achat.

— Lequel ?

— J’ai peur qu’il ne soit pas de votre goût.

— Mais encore ?

— Accompagnez-moi, et vous verrez.

La marraine ne se fît pas prier. Arrivée à l’hôtel, elle vit la princesse et se prit pour elle d’une vive amitié.

— À quand la noce ? dit-elle, en se tournant vers Jean Carré.

— Quand il vous plaira, marraine.

— En ce cas, le plus tôt possible.

Quinze jours après, le mariage eut lieu. Croyez que ce fut une belle noce. Au bout de treize mois, la princesse accouchait d’un fils à qui l’on donna les noms de Jean-Barbaïk.

Le père, Jean Carré, vécut deux ans près de sa marraine, de sa femme et de son enfant, uniquement occupé de les aimer tous les trois. Mais, dans le cours de la troisième année, il commença à prendre un air d’ennui.

— Il te manque quelque chose, lui dit un jour sa marraine.

— Oui, il me manque la mer.

— Y songes-tu ? abandonner la femme, ton fils ! Je ne te parle pas de moi qui ne suis que ta marraine.

— Que voulez-vous ? Je ne suis pas fait pour vivre les pieds au feu, comme tant d’autres. Laissez-moi accomplir encore un voyage. Je vous reviendrai ensuite, et je ne vous quitterai plus.

— Tu jures au moins que ce voyage sera le dernier ?

— Je le jure.

— Pars donc.

Le soir même, la marraine annonça à la princesse que Jean Carré, pour la dernière fois, allait reprendre la mer.

— Eh bien ! dit la princesse, puisque cependant vous partez, faites peindre mon portrait, celui de notre enfant et celui de ma femme de chambre sur la poupe de votre navire. Il ne vous sera pas difficile, soit à l’aller, soit au retour, de relâcher dans le port de Londres. Relâchez-y, pour l’amour de moi. Là, vous amarrerez votre bâtiment au quai, non point par le nez, comme c’est l’usage, mais par derrière, de façon que les trois portraits puissent être vus des gens qui seront à terre. C’est tout ce que j’exige de vous. Je pense que vous m’accorderez cette satisfaction en échange du chagrin que vous me causez en partant.

— Je vous l’accorderai, répondit Jean Carré.

Et, à l’aller, il ordonna en effet à ses matelots de relâcher dans le port de Londres. Le navire y fut amarré au quai, comme l’avait souhaité la princesse.

Or, le roi et la reine d’Angleterre avaient un grand jardin dont la terrasse dominait le quai, et d’où ils assistaient à toutes les entrées comme à toutes les sorties de navires.

— Hum ! dit, ce matin-là, le roi à la reine, vois-tu ce bâtiment qui vient d’arriver.

— Oui !… pourquoi ?

— Ne remarques-tu pas qu’il a le derrière là où il devrait avoir le nez ?

— Si bien.

— Il faut que ce soit un fameux imbécile qui le commande. Descendons de la terrasse. Je veux l’aller trouver de ce pas. Il ne sera pas dit qu’un navire aura été impunément amarré d’aussi sotte façon à mon quai de Londres.

Le roi était très en colère.

— Quel est l’idiot de capitaine qui commande ici ? demanda-t-il, quand il fut près de la Barbaïka.

— Il s’appelle Jean Carré, répondit le mousse. Mais si vous avez à lui parler, vous ferez bien de vous montrer plus poli, car il a l’oreille chatouilleuse.

Pendant ce colloque, la reine dévisageait, avec curiosité d’abord, puis avec étonnement, les figures peintes à l’arrière du navire.

— Au lieu de te fâcher, dit-elle à son mari en le tirant par le bras, regarde donc ces trois portraits. Ne jurerait-on pas que celle-ci est notre fille, et celle-là sa femme de chambre ? Par exemple, je ne m’explique pas comment cet enfant se trouve entre elles deux. Tout ceci est bien étrange. Informe-toi poliment auprès du capitaine. Si tu t’emportes, nous n’apprendrons rien. Tu devrais savoir que quand tu es en colère, tu ne fais que des bêtises.

Justement, Jean Carré venait de paraître sur le pont.

— Pardon, monsieur le capitaine, dit le roi, en soulevant son chapeau, seriez-vous assez aimable pour me dire comment ces portraits sont tombés en votre possession ?

— Parbleu ! c’est moi qui les ai fait faire.

— Mais, les originaux, alors ?

— Celle-ci est ma légitime épouse, celle-là sa femme de chambre. Quant à l’enfant, je me vante d’être son père.

— Comment ! celle-ci est votre légitime épouse ! s’écria la reine ; embrassons-nous donc, car vous êtes mon gendre.

— Embrassez-moi aussi ! s’écria le roi.

— Du diable, fit Jean Carré, si je m’attendais à avoir de la famille dans la ville de Londres !

Il n’en embrassa pas moins le roi et la reine.

Puis il leur raconta comment il avait acheté leur fille à un pirate, et comme quoi il en avait fait sa femme.

— Tout est bien, dit le roi, du moment que notre fille est vivante. Voici plus de deux ans que nous la pleurions comme morte. Ça, mon gendre, vous allez passer quelque temps auprès de nous, afin que nous fassions plus ample connaissance. Je veux que vous logiez dans mon palais. Votre second vous remplacera dans le commandement du navire. Je me charge de l’entretien de l’équipage.

— Soit ! répondit Jean Carré. Et il suivit au palais ses beaux-parents. Deux mois durant, il mena large vie. Le roi tint à honneur de lui faire visiter tout le royaume, et pas à pied, je vous le promets.

Un jour qu’ils arrivaient dans une grosse bourgade, ils trouvèrent les rues pleines de monde.

— Que signifie tout ce rassemblement de peuple ? demanda Jean Carré.

Ils s’avancèrent jusqu’au cœur de la foule. Un spectacle horrible s’offrit à eux. Deux robustes gaillards traînaient un cadavre, en le tirant chacun par une jambe. La tête du supplicié sonnait sur le pavé, sourdement. La populace lui jetait de la boue, à poignées.

— En quel pays sommes-nous donc ! s’écria Jean Carré d’une voix de tonnerre. Est-ce là le respect que l’on doit à un mort ?

Un des deux hommes qui traînaient le cadavre répondit :

— Celui que voici n’avait pas payé ses dettes avant de mourir. C’est pourquoi nous le traitons de la sorte. Cela s’est toujours fait, parmi nous, et cela se fera toujours. Les mauvais débiteurs sont comme la mauvaise herbe. Il ne suffit pas qu’ils meurent. Il faut que leur exemple ne puisse pas porter graine. Ce que vous voyez n’est rien encore. Lorsque nous aurons halé cet homme jusqu’à une carrière qui est là-bas, nous le couperons en morceaux aussi menu que chair à pâté, et, ces morceaux, nous les éparpillerons, pour qu’ils deviennent promptement la pâture des animaux sauvages et des oiseaux de proie.

— En Basse-Bretagne, grommela Jean Carré, c’est vous que l’on mettrait en pièces. À combien se montaient donc les dettes que ce malheureux a laissées après lui ?

— À cent francs.

— Eh bien ! les voilà, vos cent francs ! Au moins sa dépouille m’appartient-elle ?

— Oui, et libre à vous d’en faire ce qu’il vous plaira.

— Je la ferai enterrer pompeusement, afin de vous montrer, à vous autres Anglais, comment les Bretons traitent les morts.

Le roi était là qui écoutait, mais qui n’osait rien dire, ne voulant pas être désagréable à ses sujets, encore moins à son gendre.

Jean Carré fit faire l’enterrement, suivant les usages du pays, et en régla tous les frais. Puis il commanda aux tailleurs de pierre les plus renommés une tombe magnifique sur laquelle furent inscrits le nom du mort et le sien.

Le roi, un peu inquiet, lui dit :

— Nous pourrions peut-être nous en retourner maintenant du côté de Londres ?

— Ma foi, oui ! répondit Jean Carré. Ce que nous venons de voir ici ne m’engage nullement à poursuivre.

Ils rebroussèrent chemin.

De retour à Londres, Jean Carré annonça à ses beaux-parents qu’il commençait à trouver le temps long, depuis si longtemps qu’il n’avait vu sa femme. Il avait grande hâte aussi de rentrer à bord de la Barbaïka.

— Vous partirez, lui dit le roi, mais non sur le navire qui vous a amené. Rappelez-vous que vous êtes mon gendre. Le gendre du roi d’Angleterre ne saurait voyager sur un navire de trois cents tonneaux, comme un simple maître au cabotage. Je vais donner l’ordre à mon escadre de se tenir prête. Elle sera toute à votre disposition. L’amiral en chef lui-même ne sera vis-à-vis de vous que comme un matelot par rapport à son capitaine.

Aux yeux de Jean Carré, toute l’escadre du roi d’Angleterre, avec ou sans amiral, ne valait point la Barbaïka. Mais, au moment de quitter beau-père et belle-mère, il ne voulut pas leur causer de chagrin.

Il s’embarqua donc sur le vaisseau-amiral.

De quoi il eut à se repentir amèrement.

À bord de ce vaisseau-amiral, il y avait comme pilote un grand juif, assez bel homme, mais que je n’eusse pas acheté deux liards.

Le soir du premier jour de traversée, Jean Carré ne fut pas peu surpris de voir que les autres bâtiments de l’escadre gagnaient de vitesse celui qu’il montait. C’était cependant un fier navire, merveilleusement gréé.

— Ça, dit-il au juif, d’un ton courroucé, d’où vient que nous marchons à la traîne ? Le bateau a tout ce qu’il faut pour « aller de l’avant ». Vous êtes un mauvais pilote !

— Je ne suis pas un mauvais pilote. Comment gouverner, quand le gouvernail n’est pas à sa place ?

— Vous me ferez quinze jours de fers. Le gouvernail était bien à sa place, quand nous avons appareillé.

— Jugez-en vous même !

— C’est ce que nous allons voir.

Comme Jean Carré se penchait pour voir, le juif le saisit par les pieds et lui fit faire la culbute par-dessus bord.

— Au secours ! Au secours ! cria le pauvre capitaine. Hélas ! il ne lui restait qu’à périr lamentablement. La mer était grosse. Il roulait, à moitié enseveli, dans l’entre-deux des lames. Le juif avait si lestement fait son coup que personne, ne s’était aperçu de la disparition du gendre du roi. D’ailleurs, l’amiral se fût assez peu soucié de le repêcher. Il n’était déjà que trop vexé d’avoir à obéir à un simple capitaine de la marine bretonne.

Le vaisseau continua donc sa route, comme si de rien n’était.

— Il faut mourir ! se dit Jean ; et, en attendant d’être englouti, il se mit à réciter une courte prière.

En ce moment, une haute vague le souleva.

Il jeta autour de lui, sur la grande mer, le regard désolé de ceux qui sombrent.

Et voici qu’il vit venir vers lui, marchant sur les flots, la silhouette d’un homme. Et l’homme lui dit, d’une voix douce :

— Ne sois plus navré, mon pauvre Jean ! S’il y a des gens qui trahissent, il y en d’autres qui se souviennent.

— Comment ne serais-je pas navré ? Je n’embrasserai plus ni ma marraine, ni ma femme, ni mon fils ! Je leur avais promis, en les quittant, que ce voyage serait le dernier. Je ne croyais pas si bien dire !

— Prends courage ! Je viens pour te sauver.

L’homme surnaturel tendit la main à Jean Carré.

— Monte sur mon dos, dit-il.

Jean Carré obéit.

L’homme se mit de nouveau à marcher sur la mer. Il cheminait dans le creux des vagues, comme un laboureur dans un sillon.

Il emporta ainsi Jean Carré jusqu’à une île rocheuse, mais verte, dont nul capitaine n’avait jamais eu connaissance. Il l’y déposa à l’ombre d’un arbre de palmes.

— Là, camarade, lui dit-il. Ce que tu as de mieux à faire pour le moment, c’est de sécher tes habits. Vois, le soleil est chaud. Dans une heure ou deux tu n’auras plus un fil de mouillé, et tu auras pris quelque repos, Nous continuerons alors notre route.

— À votre gré.

Le chemineur-de-mer disparut. Jean Carré, resté seul sous les hautes palmes qu’agitait une brise douce, ne tarda pas à s’endormir.

Ne troublons pas son sommeil !…

Pendant ce temps, l’escadre du roi d’Angleterre voguait à pleines voiles vers les côtes de Basse-Bretagne.

À mesure qu’on en approchait, l’amiral se sentait ennuyé grandement. Que dire à la princesse ? Comment lui révéler la chose fatale ? Il y a, même pour les amiraux, des passes difficiles. Celui-ci n’était pas fâché de la disparition de Jean, mais il déplorait d’avoir à l’annoncer. Quant au juif, il affectait un air navré. Au fond de son cœur, il jubilait.

Lorsqu’on eut abordé, la flotte hissa le drapeau noir. La princesse qui se promenait dans ses domaines, avec son enfant sur les bras, aperçut au loin cette forêt de mâts et de vergues, ainsi que les flammes de deuil qui flottaient à leurs drisses.

Elle tomba à genoux, l’âme frappée d’un pressentiment. À ce moment, l’amiral s’avançait vers elle, chapeau bas.

— Princesse, commença-t-il…

— Inutile de poursuivre, Jean Carré est mort, n’est-ce pas ?

— Comme vous dites, princesse !

— Retournez donc au pays d’où vous venez.

— Sans vous ?

— Devant la grande mer, je fais ce serment. Rapportez-le à mon père. Je jure de ne retourner en Angleterre que lorsque la mort m’aura réunie à Jean Carré !

Ce soir même, l’amiral reprenait le large.

Mais le juif, lui, avait déserté.

À la trouble-nuit, comme les vaisseaux avaient déjà dépassé la ligne bleue de l’horizon, il faisait son entrée au manoir de Kerdéval où demeuraient ensemble la marraine de Jean Carré et sa veuve.

Il les trouva qui pleuraient enlacées.

— Faites excuse, dit-il dès le seuil, moi seul, je sais comment celui que vous pleurez a péri. J’ai vu l’amiral le jeter par-dessus bord.

Et il se prit à larmoyer, avec une désolation en apparence si vraie que sa douleur fit diversion à celle des deux femmes.

— Approchez-vous du feu ! dirent-elles.

Il raconta qu’il avait déserté, pour ne plus vivre sous les ordres d’un homme aussi criminel que l’amiral. Bref, il sut si bien se concilier les bonnes grâces de la marraine et de la veuve, qu’on le pria d’accepter l’hospitalité dans la maison. Croyez qu’il mit à profit son séjour. À force de parler de Jean Carré, sur un ton de douloureuse sympathie, il finit par s’insinuer dans le cœur de la pauvre princesse. Elle toléra la cour qu’il lui faisait, accepta de devenir sa femme. Non qu’elle eût oublie Jean Carré. Bien au contraire, elle pensait être fidèle à sa mémoire en lui donnant pour successeur un homme qui avait sans cesse son éloge à la bouche. La marraine elle-même avait été séduite par ce misérable juif. Elle fut la première à encourager la princesse à l’épouser. Le mariage fut décidé. Il ne restait plus à faire que les derniers préparatifs.

… — Eh bien ! Jean, tes effets sont-il secs ? demandait à Jean Carré, ce matin-là, l’homme surnaturel.

Jean Carré ouvrit péniblement un œil, puis l’autre.

— Sapristi ! s’écria-t-il, je viens de faire un bon somme !

Il essaya de se mettre sur son séant. Il ne le put. Sa tête toujours retombait en arrière.

— Qu’est-ce que j’ai donc ?

— Tu as que tes cheveux et ta barbe ont tellement poussé, depuis que tu es étendu là, qu’ils ont pris racine dans le sol.

— C’est, ma foi, vrai ! Comment cela se fait-il ?

— Parce qu’il y a deux ans que tu dors, répondit tranquillement l’étranger[5].

— Deux ans !

— Pas un jour de plus, pas un jour de moins. J’aime à croire que te voilà suffisamment reposé.

— Je dois l’être.

— Il faut que tu le sois, car tu n’es pas au bout de tes peines. Remonte sur mes épaules, que nous nous mettions de nouveau en chemin.

L’un portant l’autre, ils traversèrent la mer brumeuse. L’homme surnaturel marcha sur les eaux trois jours et trois nuits. Le jour, une colonne d’écume blanche cheminait devant lui, pour lui montrer la route. La nuit, c’était une claire étoile.

La troisième nuit, il dit à Jean Carré :

— Reconnais-tu cette terre ?

— Oui, c’est celle où je suis né.

— Tu n’as plus besoin de moi. La grève commence ici. Ne t’attarde point. Rends-toi directement à Kerdéval. Tu y trouveras ta femme en train de se remarier avec le juif qui te jeta naguère à la mer. Ne coupe ni tes cheveux, ni ta barbe. Fais-toi embaucher parmi les serviteurs de la maison, pour n’importe quelle besogne. Je sais que l’on est en quête d’un fendeur de bois. Tu pourras te proposer comme tel. Et maintenant, avant que je t’abandonne à ton sort, dis-moi, Jean Carré, aurai-je le droit, si on me le demande, d’affirmer que je t’ai rendu service ?

— Tu as le droit de le proclamer en tout lieu. Moi-même je n’y faillirai point.

— Béni sois-tu pour cette parole ! Elle m’ouvre le paradis. Je suis le mort dont tu payas jadis les dettes et à qui tu fis donner la sépulture. À mon tour, j’avais contracté une dette envers toi. Tu m’as délivré quittance. Je suis désormais sauvé. Bon voyage, Jean Carré, et merci !

— C’est à moi de te remercier ! s’écria Jean Carré, mais il n’y avait déjà plus sur la grève que lui et son ombre que la lumière de la lune découpait sur le sable.

Pour arriver plus vite à Kerdéval, il prit un sentier de traverse. La porte du manoir était encore close. Il dut attendre, assis sur les marches du seuil, que l’aube se fût levée, et, avec l’aube, les servantes.

— Excusez-moi, dit-il alors, je suis un homme de bonne volonté. Je suis prêt à accepter beaucoup de travail en échange d’un peu de pain.

Il s’adressait en ces termes à sa marraine. Il la reconnaissait bien, mais elle ne pouvait le reconnaître, à cause de ses cheveux qui lui pendaient dans le dos et de sa barbe qui s’étalait sur sa poitrine. D’ailleurs, la vue de la vieille avait baissé, par l’effet naturel de l’âge et aussi parce qu’elle n’avait cessé depuis la prétendue mort de Jean Carré de verser sur lui d’amères larmes.

— Entrez, brave homme, dit-elle. Savez-vous fendre le bois ?

— Vous en jugerez, si vous m’employez.

— Vous allez d’abord manger une écuellée de soupe, puis vous vous rendrez à la forêt que vous voyez là-haut, sur le penchant de la montagne. Vous y trouverez des troncs abattus. Vous en ferez des bûches. On signe ce soir le contrat de ma filleule. Je voudrais que vous eussiez fendu assez de bois pour le feu de joie qui doit précéder la cérémonie.

— Reposez-vous-en sur votre serviteur. Vous serez satisfaite de lui.

Voilà Jean Carré d’avaler sa soupe et de partir pour la forêt.

Quand il se fut éloigné, la vieille marraine dit :

— À en juger d’après sa longue barbe, ce doit être quelque ermite qui s’est condamné, par esprit de mortification, à aller de porte en porte mendier du travail.

Ce fut l’avis de chacun.

La femme de chambre de la princesse avait charge de promener le petit Iannik, tous les jours, entre midi et quatre heures. Elle le conduisait d’ordinaire aux champs où l’enfant s’amusait fort à regarder travailler les hommes. Ce midi-là, elle lui dit :

Je vais te faire voir un bel ermite qui fend du bois, pour mériter le ciel.

Ils se rendirent donc à la forêt, où Jean ne perdait pas son temps, car on entendait de loin le bruit de sa hache s’enfonçant dans les troncs d’arbres.

Dès qu’il fut en présence du prétendu ermite, l’enfant se mit à le dévisager fixement. Puis, cet examen terminé, il dit d’une voix tranquille, avec un air sérieux :

— C’est vous, mon père, qui peinez dur ! Vous abattez à vous seul au tant de besogne que trois journaliers ensemble.

— Que dis-tu là, mon enfant ? Je ne suis pas ton père.

— Ne parlez pas ainsi : les autres ne le savent pas, mais moi je le sais.

Jean Carré se mit à rire.

— Tenez ! reprit l’enfant, vous avez à la joue une fossette toute semblable à la mienne. Je la vois bien, malgré votre barbe.

La femme de chambre n’était pas intervenue dans ce colloque. Mais la dernière remarque de l’enfant l’avait frappée.

— Maman ! s’écria le petit Iannik en rentrant au château, maman ! j’ai vu mon père.

— Hélas ! mon enfant, il y a plus de deux ans que ton père est mort.

— Mon père n’est pas mort. Vous pouvez me croire, quand je vous affirme qu’il est bien vivant.

— Je l’affirmerais volontiers moi-même, prononça la femme de chambre. Elle raconta à sa maîtresse ce qui s’était passé dans la forêt. La princesse en fut toute troublée. Elle n’avait pas cessé d’aimer Jean, mais elle avait une peur mortelle que tout ceci ne fût qu’un leurre. Elle alla trouver la marraine et en causa avec elle.

— Faisons toujours venir l’ermite, dit la marraine.

Jean fut mandé au château. Il y arriva, les yeux baignés de larmes.

— Pourquoi pleurez-vous ? lui demanda-t-on.

— Je pleure de joie. On a bien raison de dire que c’est sur les lèvres des enfants que Dieu a mis la meilleure des sagesses.

Il fit alors le récit de son aventure, sans rien omettre, ni la perfidie du juif, ni l’efficace reconnaissance du mort.

La femme de chambre courut au village voisin et en ramena barbier et perruquier. Jean Carré ne tarda pas à sortir de leurs mains identiquement pareil à ce qu’il était deux années auparavant. On lui fit alors prendre un bain et on le revêtit de son habit de mariage que sa femme avait pieusement conservé dans son armoire en souvenir de lui.

Comme bien vous pensez, le juif n’était au courant de quoi que ce fût. Il surveillait dans la cour les apprêts du feu de joie, donnant des ordres à chacun, du ton insolent d’un parvenu, et se carrant déjà dans son orgueil de futur maître de la maison.

Sans cesse arrivaient des voitures, bondées de parents, éloignés ou proches. Le juif les recevait à mesure, s’empressait, faisait l’aimable. Les gendarmes du chef-lieu de canton étaient là aussi ; on les avait convoqués, un peu pour assurer l’ordre, mais surtout pour rehausser l’éclat de la cérémonie nuptiale qui devait se célébrer le lendemain.

Soudain, on vit descendre la princesse. Elle prit à part le brigadier et lui chuchota quelques mots à l’oreille.

C’est entendu ! répondit le chef des gendarmes.

Et il commanda de mettre le feu au bûcher.

La flamme s’éleva, pétillante et claire. À ce moment, Jean Carré apparut, tenant son fils par la main, et suivi de sa marraine. Ce fut un vrai coup de théâtre. Le juif était devenu couleur vert-chou. Deux gendarmes l’empoignèrent par sa veste et le précipitèrent dans le brasier. Il y flamba comme une simple allumette.

Les invités ne perdirent rien à cela. Au lieu d’une noce, ce fut un retour de noce. Au lieu d’un repas, il y en eut vingt. Huit jours durant, les broches tournèrent, les tonneaux coulèrent, les gens mangèrent, burent, se vidèrent et recommencèrent. Il n’y eut personne de mécontent de voir le vrai maître remis en possession de sa femme et de ses biens, si ce n’est peut-être le juif, mais celui-là n’est jamais venu se plaindre. Du feu de Kerdéval il a dû passer au feu de l’enfer où il continue de cuire, espérons-le, pour l’éternité.

La princesse, on s’en souvient, avait juré de ne retourner en Angleterre que lorsque la mort l’aurait réunie à Jean Carré. Jean Carré pensa que la condition exigée avait peut-être été remplie, puisqu’en somme c’était grâce à un mort qu’il avait pu rejoindre sa femme. La marraine fut de son avis. Ils s’embarquèrent donc tous pour Londres. Mais le roi et la reine de ce pays ayant trépassé peu après, Jean Carré, sa femme et sa marraine, regagnèrent leur château de Basse-Bretagne où désormais ils vécurent heureux. Puissiez-vous avoir bonheur égal, à moins de frais[6].


(Conté par Lise Bellec, couturière. — Port-Blanc.)
_______


LXII

La pierre de salut


Ce jour-là, il y avait un grand repas à Kerbérennès, maison riche de la paroisse de Langoat. Le plus jeune des enfants étant encore en bas âge, on craignit que, par ses pleurs ou par ses cris, il ne gênât les convives ; on pria donc une des servantes de sortir avec lui et de l’amuser pendant toute la durée du repas. La fille qui fut chargée de ce soin ne trouva rien de mieux, pour distraire le poupon, que de se mettre à lancer des pierres dans une citerne vaste et profonde, située à l’un des angles de la cour.

Les pierres, en tombant, faisaient : plouff ! plouff ! Ce jeu égayait l’enfant ; la servante ne l’interrompit que lorsque les invités de Kerbérennès se furent levés de table.

On l’appela alors pour venir laver la vaisselle.

Elle était occupée à cette nouvelle besogne, quand tout à coup une grêle de cailloux s’abattit sur la façade de la maison. Il en pleuvait jusque dans l’intérieur de la cuisine, par la fenêtre et par l’ouverture de la porte.

La servante sursauta, tout interloquée.

Les cailloux rebondissaient sur les meubles, avec violence. Bon nombre d’assiettes volèrent en éclats autour de la jeune fille. Elle abrita sa figure derrière son bras et tâcha de voir d’où arrivaient toutes ces pierres. Elle constata qu’elles jaillissaient de la citerne, et ne douta point que ce ne fussent celles-là mêmes qu’elle y avait lancées tout à l’heure.

Elle se garda bien d’en rien dire à ses maîtres, se bornant à leur montrer sur le sol les pierres qui avaient occasionné le dégât. Le propriétaire de Kerbérennès crut à la vengeance d’un voisin qu’il n’avait pas jugé à propos d’inviter au repas. Quant à sa femme, vous pouvez penser qu’elle était navrée de voir son mobilier si luisant criblé d’éraflures, et sa meilleure vaisselle en morceaux.

On se coucha de fort mauvais humeur, cette nuit-là, à Kerbérennès.

La jeune servante était restée sur pied la dernière, comme c’était son devoir. Elle finissait de couvrir le feu de l’âtre avec la cendre et s’apprêtait à s’aller coucher à son tour, lorsqu’entra, le corps ployé en deux, une misérable vieille pauvresse dont les haillons dégouttaient d’eau.

Elle grelottait si fort, la pauvre vieille, que la servante en eut grand pitié, quoique ce ne fût pas une heure à se présenter chez des chrétiens.

— Vous avez l’air d’avoir bien froid, ma brave femme ? dit la servante.

— Oui, répondit la « groac’h[7] », bien froid, en effet !

— Il pleut donc à verse que vos hardes sont trempées à ce point ?

Notez qu’il faisait nuit d’étoiles, sans un nuage, mais la jeune fille avait la tête si troublée depuis son aventure du jour qu’elle ne savait même plus la couleur du temps.

— Approchez-vous du foyer, marraine, reprit-elle, je vais rallumer le feu.

La pauvresse s’assit sur un escabeau qui était dans le coin de l’âtre. Mais elle continuait de grelotter, malgré la flambée d’ajonc sec que venait d’allumer la servante. Et, tout en grelottant, elle gémissait, gémissait :

Iaou, ma Doue !.. Iaou… Iaou… ma Doue, couscoude ! (Hélas ! mon Dieu !… Hélas !… Hélas ! Mon Dieu, cependant !)

— Par le Sauveur, supplia la jeune servante, ne vous lamentez pas ainsi ! Le maître couche dans le lit que voilà, et il s’est endormi, ce soir, sur son mécontentement. Si vous le réveillez, il ne fera pas bon ici pour vous.

Elle achevait à peine de parler ainsi, à voix basse, que le maître se réveillait.

— Que signifie ce feu ? cria-t-il.

Il ne pouvait apercevoir la vieille mendiante qui occupait précisément le coin de l’âtre situé à la tête du lit. Il eût fallu, pour qu’il la vît, qu’il se penchât au dehors. De quoi il n’avait nulle envie, attendu qu’il était un peu gourd, ayant festoyé dans la journée.

Il répéta toutefois sa question, mais déjà rendormi à moitié :

— Que signifie ce feu ?

La servante allait répondre, lorsque trois coups violents retentirent sur le « bank tossel ». Le maître ne bougea plus.

Qui avait frappé ces trois coups ? C’est ce que la servante n’aurait su dire. La « groac’h » n’avait pas fait un mouvement ; les mains croisées sur ses genoux, elle aurait eu l’air d’une morte, n’était la plainte ininterrompue qui s’exhalait de ses lèvres et le grelottement qui secouait sa vieille peau.

La servante sentait sa peur de l’après-midi s’accroître d’une épouvante nouvelle.

— Chauffez-vous, marraine, dit-elle. Vous n’avez désormais qu’à entretenir la flamme.

Et, en grande hâte, elle gagna son lit qui était à l’autre bout de la cuisine.

Une fois couchée, elle fit semblant de dormir, mais ne cessa de veiller d’un œil, quoiqu’elle fût bien lasse. Au premier chant du coq, elle vit la pauvresse se lever, et disparaître.

— C’est bien une morte, pensa-t-elle ; elle s’en va, parce que son heure est venue.

Dès que l’aube colora le ciel, la jeune fille se rhabilla, sans avoir pris son repos, et, d’un pas rapide, s’achemina vers le bourg. À l’église, elle trouva le recteur qui revêtait son surplis pour la célébration de la première messe basse.

— Au nom de Dieu, monsieur le recteur, confessez-moi sur-le-champ !

Et elle lui conta tout, l’histoire de la citerne et celle de la mendiante.

Le recteur lui dit :

— Soyez en paix ! Tout ceci s’éclaircira, car tout ceci s’est fait avec le consentement de Dieu. La bonne femme reviendra vous visiter. Attendez-la, et, comme hier, recevez-la du mieux qu’il vous sera possible.

La pauvrette s’en retourna chez elle, réconfortée.

Le soir même, la prédiction du recteur s’accomplit. La « groac’h » reparut. La servante avait eu soin de lui préparer un grand feu dont tout l’âtre rayonnait. Comme la veille, la mendiante, à peine assise, se mit à gémir, seulement elle ne grelottait plus, ses haillons étaient presque secs, et ses gémissements mêmes étaient moins lugubres à entendre.

La jeune fille se sentait avec elle plus à l’aise ; toutefois elle ne dormit pas plus que la nuit précédente, et, à l’aube, elle se rendit de nouveau près du recteur.

— Ce soir, dit celui-ci, vous verrez encore arriver la morte. Ce sera la troisième fois. Vous aurez acquis le droit de l’interroger. Demandez-lui pourquoi ses vêtements étaient si trempés avant-hier. Je suis sûr qu’elle vous donnera l’explication de tout.

C’était un homme de bon conseil que ce recteur, et qui savait, comme pas un, son métier de prêtre.

Cette fois, la servante alluma sur le foyer un vrai feu de Saint-Jean. À l’heure accoutumée, elle vit entrer la vieille, et la vieille prit place sur l’escabeau, à l’angle de la cheminée, non seulement sans grelotter, mais encore sans gémir.

La servante entama la conversation :

— Seigneur Dieu béni ! Vous voilà en meilleur état, marraine. Pourquoi donc vos vêtements étaient-ils trempés à ce point, quand vous êtes venue ici tout d’abord ?

— Je puis te le dire à présent, ma filleule, répondit la pauvresse. Depuis cinquante ans je fais pénitence au fond de la citerne qui est dans la cour.

— En ce cas, je vous ai peut-être blessée avant-hier, quand j’y ai jeté des pierres pour amuser l’enfant ?

— Tu m’as sauvée au contraire. Je ne pouvais sortir de ce trou qu’à la condition d’avoir une pierre dans la main, une pierre de secours jetée par un vivant.

Ce disant, la vieille fouilla dans la poche de sa jupe.

— Cette pierre, la voici, dit-elle. Je te la rends afin qu’elle te porte bonheur.

— Mais alors, reprit la jeune fille, ce n’est donc pas vous qui avez rejeté contre la maison tous les cailloux que j’avais lancés dans la citerne ?

— Certes, non ! Celui qui faisait cela, c’était mon mauvais ange. Heureusement, il n’a pas pu les rejeter tous. Je tenais déjà bien serrée dans ma main la pierre qui devait me sauver. C’est celle que je t’ai remise. Garde-la précieusement. Je ne saurais te faire un meilleur cadeau, en reconnaissance du service que tu m’as rendu. Mais si tu t’en sépares, le bonheur sortira de ta maison avec elle.

— Je vous remercie, dit la jeune servante. Je veillerai sur cette pierre de salut comme sur la prunelle de mes yeux. Si vous allez maintenant en paradis, faites savoir à ma mère que vous m’aurez vue.

— Oui, répondit la pauvresse, mais j’attends encore de toi une dernière bonté.

— Parlez ! je suis à vos ordres.

— Il me faut deux messes que tu feras dire à mon intention, dans la chapelle de Saint-Carré, par le recteur qui t’a si bien disposée à mon égard.

— Soit.

La servante n’eût pas plus tôt prononcé ce mot que la vieille s’évanouit en une petite fumée blanche.

Le recteur de Langoat, le dimanche suivant, partit pour Saint-Carré. Il y célébra les deux messes sollicitées par la mendiante. La jeune servante assista à l’une et à l’autre. Comme elle s’en revenait, nu-pieds, elle vit un léger nuage de poussière s’élever devant elle sur la route ; ce nuage prit peu à peu la forme de la pauvresse. Seulement le visage semblait tout jeune et resplendissait d’une clarté surnaturelle.

Le vœu de la morte était accompli.


(conté par Marie Corre. — Penvénan, 1886.)




  1. Garennes, chemins ruraux généralement assez mal entretenus et coupés de mares.
  2. Le bourg de La Feuillée est situé dans le Ménez-Aré, sur la route de Carhaix à Landerneau, non loin du Ménez-Mikel et du funèbre marais de Ieun-Elez, véritable Stygia palus de la Basse-Bretagne. La colline qui porte le bourg s’élève à 280 mètres au-dessus du niveau de la mer. C’est un pays triste, d’une nudité maigre et désolée. Quelques moutons y trouvent à paître, mais la terre n’y nourrit point son homme. Aussi le montagnard de cette contrée a-t-il fait de nécessité vertu. Périodiquement, à la belle saison, il se transforme en nomade. Il laisse aux femmes et aux enfants la garde de la maison et celle du troupeau, puis descend, au trot d’un bidet, vers les campagnes plus riches de la Cornouaille méridionale. Il chemine de seuil en seuil, occupé de mille trafics, achetant les vieilles choses sordides, vieilles ferrailles, vieux chiffons. Les sonnailles de son bidet tintent le long des routes, tandis que retentit son cri mélancolique Tamm Pillou ! Tamm ! (morceaux de chiffons ! morceaux !) C’est un type très à part que celui du pillawer, et qui prêterait à une curieuse monographie.
  3. Il est bon de se rappeler la structure des lits bretons, avec leur bank tossel servant de marchepied et leur volet qui glisse dans une rainure. On y entre nécessairement la tête la première.
  4. Cf. Luzel, Veillées bretonnes, p. 79 et R.-Fr. Le Men : Traditions et superstitions de la Basse-Bretagne, in Revue celtique, t. I, p. 423. Le rôle donné ici au Vieux est attribué dans les récits parallèles à un lutin ou un follet. — [L. M.]
  5. V. sur cet écoulement inconscient des heures ; Sidney Hartland : The Science of fairy tales, chap. VII, VIII et IX. — [L. M.]
  6. Quiconque est au courant de la vieille littérature romanesque française aura reconnu dans cette légende, dès les premières pages, une variante bretonne du célèbre « Jean de Calais ». Mais que de différences entre l’original français et l’adaptation bretonne ! Et je ne parle pas des différences de forme ; j’entends celles qui atteignent le fond même du récit. Le peuple armoricain ne s’est pas contenté de transporter dans sa langue, avec la tournure d’esprit qui lui est particulière, le texte qui lui était fourni. Il a remanié ce récit de fond en comble ; à vrai dire, il l’a recréé. On nous saura peut-être gré de donner ici un rapide résumé du roman de France. On pourra ainsi se rendre compte de la façon dont l’imagination bretonne bretonnise, en quelque sorte, les matières où elle s’applique ; on pourra discerner quelles combinaisons nouvelles elle y apporte, et aussi quels éléments nouveaux elle fait entrer dans ces combinaisons. C’est par de semblables rapprochements qu’il sera possible, à la longue, de déterminer ce qui est essentiellement le propre d’une race, d’un milieu, d’un pays.

    Le petit volume que j’ai sous les yeux, en écrivant ce résumé, contient, outre l’Histoire de Jean de Calais, nombre d’autres romans d’amour et d’aventures, tels que l’Histoire de Pierre de Provence et de la Belle Maguelonne, celle de Richard sans Peur fils de Robert le Diable, le roman de Jean de Paris, le Jardin d’Amour, etc.. Il sort de l’imprimerie de J.-M. Corne, à Toulouse, et ne porte pas indication de date.

    Un des principaux négociants de Calais avait un fils unique qu’il fit élever en vue d’en faire un maître dans l’art de naviguer et pour qui il équipa un vaisseau destiné à « nettoyer la côte d’un nombre infini de corsaires ». Jean de Calais battit ces « voleurs de mer » en plusieurs rencontres et se concilia ainsi l’estime et la reconnaissance de tous ses concitoyens. On n’attendait que son retour pour lui décerner les plus grands honneurs, lorsqu’un orage le jeta dans des parages inconnus. Son flair le conduisit à une île qu’il fut surpris de trouver habitée. C’était le pays d’Orimanie, dont la capitale avait nom Palmanie (de là peut-être l’arbre de palmes, eur wéenn balmès, dont parle la légende bretonne). Dans cette île, Jean de Calais voit livrer un mort en pâture à des chiens, pour n’avoir pas de son vivant acquitté ses dettes. Il les paie lui-même et le fait ensevelir. Un soir qu’il se retire à son bord, il aperçoit sur le pont d’un vaisseau mouillé près du sien deux femmes qui fondaient en pleurs. Il apprend que ce sont deux esclaves, appartenant à un capitaine corsaire, et qu’on doit les vendre le lendemain. Il les achète. La beauté de l’une d’elles « frappe Jean de Calais d’un trait qu’il ne peut parer ». Ici, deux pages de sentimentalités, dans le goût des romans de chevalerie. La jeune esclave, qui n’est autre qu’une princesse déguisée, se laisse toucher, et répond à l’amour du galant aventurier, malgré les remontrances de sa suivante, Isabelle. On arrive à Calais où le héros reçoit grand accueil. Jean confesse à son père sa vive affection pour Constance (ainsi se nomme la princesse). Désapprobation du père qui ne veut pas d’une esclave pour bru. Jean de Calais n’en épouse pas moins sa belle, qui, au bout d’une année, accouche d’un fils. Cependant, des amis se sont interposés et ont fléchi la colère paternelle. Jean reçoit le commandement d’un second navire. Le jour du départ venu, Constance se jette aux genoux de son mari, en lui demandant deux faveurs : 1° de la faire peindre sur la poupe du vaisseau, avec son fils et sa chère Isabelle ; 2° de tourner la proue du côté de Lisbonne et de mouiller le plus près possible du château de cette ville. À quoi Jean de Calais défère volontiers. L’élégance du navire attire l’attention des Portugais. Chacun le vient admirer. Le roi de Portugal lui-même se laisse prendre à la curiosité commune. Dès qu’il aperçoit le tableau qui orne la poupe, il est troublé. Dans le portrait de Constance, il a cru reconnaître sa fille. Il mande le jeune capitaine. Tout s’éclaircit. Constance est bien la fille du roi, de même qu’Isabelle est la fille du duc de Cascaës. Toutes deux avaient été enlevées par des pirates. Après en avoir délibéré avec son conseil, le roi fait décréter que Jean de Calais devra désormais être regardé comme son gendre légitime. Une seule voix a protesté : celle de don Juan, premier prince du sang, neveu du roi et amoureux dédaigné de la princesse Constance. Il est entendu qu’on armera une escadre pour aller quérir celle-ci. Le commandement en est confié à don Juan (on remarquera peut-être l’espèce de confusion qui a pu se produire dans l’esprit des conteurs bretons entre Juan et Juif ou Jouiz). L’escadre mouille dans les eaux de Calais. La ville fait à Jean une ovation. Son père même lui marque son repentir. Pendant les fêtes qui se donnent à cette occasion, don Juan demande à la princesse de lui accorder un quart d’heure d’entretien. Constance s’y refuse. Fureur dissimulée de l’amant congédié. On remet à la voile pour Lisbonne. Jean de Calais, sa femme, son fils et la suivante Isabelle sont à bord. Un orage terrible éclate. Jean de Calais se multiplie pour sauver ce qu’il a de plus précieux. Comme il s’est isolé à l’avant du navire, « pour observer le temps », don Juan se glisse derrière lui et le précipite à la mer. Désespoir, cris de Constance, quand on s’aperçoit que son mari a disparu. Don Juan s’efforce de la consoler, mais elle repousse longtemps toute consolation. À Lisbonne même, elle se renferme dans son deuil de veuve. Don Juan, cependant, toujours perfide, pousse secrètement les Algarves à la révolte, afin d’avoir l’occasion de les réduire à l’obéissance et de marquer son zèle pour l’État. Il revient vainqueur, se fait désigner par le conseil des Grands comme le seul digne d’épouser la princesse et finit par obtenir sa main du roi, son père. Constance toutefois résiste. Deux ans se passent. Jean de Calais n’est pas mort. Il s’est cramponné à quelque épave, a été conduit par les flots dans une île déserte où il a trouvé de quoi subsister. Un beau jour, un homme vient à lui. Jean de Calais manifeste sa surprise. « Les chemins que j’ai pris, dit l’étranger, sont inconnus aux hommes ». Il découvre au malheureux les événements qui se sont succédé depuis son naufrage. Tandis qu’ils causent, assis au pied d’un arbre, Jean de Calais se sent envahir par un invincible sommeil. À son réveil, il se retrouve dans une des cours du palais de Lisbonne. Mais son embarras est extrême. Ses habits sont en lambeaux, ses pieds nus, sa barbe d’une longueur excessive. Il se rend aux cuisines. Un « officier », touché de compassion, le charge de porter du bois aux appartements. Par hasard, il rencontre Isabelle. Celle-ci reconnaît le diamant qu’il porte au doigt. Elle communique ses soupçons à la princesse, et, sous un prétexte quelconque, introduit Jean de Calais dans les appartements de celle qui croit être sa veuve. Reconnaissance émue. Puis, châtiment du traître don Juan qui, sur l’ordre du roi, est enfermé et brûlé dans « un édifice de feu, disposé par plusieurs compartiments », lequel avait été préparé en vue de son mariage avec la princesse, « et devait offrir aux yeux un spectacle magnifique et nouveau ».

    Tel est l’abrégé, aussi succinct mais aussi fidèle que possible, du roman de Jean de Calais. Je n’en ferais ressortir qu’un détail, à savoir la part très restreinte qui y est faite au surnaturel. Il semble que l’auteur ait craint d’établir une identification entre le mort dont Jean de Calais paie les dettes et l’homme qui lui vient en aide dans l’île déserte où il risque de mourir abandonné. Dans la variante bretonne, ce mort joue un rôle bien autrement précis. L’épisode où il paraît est, en quelque sorte, le nœud même de l’histoire.

    Reste une autre question : celle d’antériorité. Il est impossible, dans les cas présents, de ne la point trancher en faveur du roman français. Le titre même de la variante bretonne en est une preuve irréfutable. Jean Carré est évidemment une corruption de Jean de Calais. Mais il semble aussi que Mme de Gomez, l’auteur de la leçon française, en ait puisé le sujet dans un fonds plus ancien. Ou trouve dans le premier volume des Contes populaires de Basse-Bretagne, de M. Luzel, à la page 403, une légende intitulée Iouenn Kerménou, dont la trame générale est identique à celle de notre récit, mais qui est cependant empreinte d’un caractère fortement mythologique. Ainsi, la princesse, dont le héros fait la rencontre, doit être donnée en pâture à un serpent et le navire qui la transporte est tendu de noir (légende de Thésée). Iouenn Kerménou, pour obtenir l’assistance du mort, est obligé de lui promettre la moitié de tout ce qui appartiendra en commun à sa femme et à lui. Ce que vient réclamer le mort, c’est la moitié de l’enfant qui leur est né. Qu’on s’en réfère du reste à l’ouvrage ci-dessus, et que l’on compare les trois récits. Il y a là matière à une étude dont nous ne pouvons ici que signaler l’intérêt. (A. le B.)

    Cf. aussi Luzel, Contes populaires de la Basse-Bretagne : t. II, p 176. La princesse Marcassa et l’oiseau Drédaine. Id., ibid., p. 207. La princesse de Hongrie ; Lég. chr. de la Basse-Bretagne, 1, p. 75-77 : Le fils de Saint-Pierre et les références données à la suite du conte, p. 90-91. — [L. M.]

  7. Groac’h est pris tour à tour en bonne ou en mauvaise part. Il signifie vieille sorcière ou simplement vieille femme.