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LA JEUNESSE
DE MAZARIN

DERNIERE PARTIE


Nouvelle expédition française en Piémont, part de Mazarin a l’heureux début de la campagne, Mazarin reçu par le roi a Grenoble, bataille de Veillane, mort de Charles-Emmanuel, prise de Mantoue, Casal réduite à la dernière extrémité, maladie de Louis XIII, situation difficile de Richelieu. — Démarches inutiles de Mazarin, soupçons de Louis XIII et de Richelieu, scène violente à Saint-Jean-de-Maurienne entre le cardinal et Mazarin, fermeté du jeune diplomate ; il est chargé de nouvelles négociations, réussit auprès du nouveau duc de Savoie et auprès de Collalto ; disgrâce soudaine de Spinola, sa maladie, ses derniers momens. — Le maréchal de Schomberg en Piémont ; les négociations pour la paix transportées à Ratisbonne ; Mazarin obtient un armistice ; le traité de Ratisbonne, conclu par le père Joseph, est rejeté par la France ; rupture de l’armistice et reprise des hostilités. — Les deux armées en présence le 26 octobre dans la plaine de Casai ; Mazarin invente un arrangement qui satisfait les deux parties et amène la paix. — Heureuses suites de l’affaire de Casal ; évacuation du Montferrat par les Espagnols, traité général de Cherasco, convention particulière qui cède Pignerol a la France ; pacification de la Haute-Italie.




V

Parti de Lyon le 29 janvier 1630, Mazarin ne perdit pas un moment pour aller suivre et presser les négociations commencées, et tâcher de les conduire à leur terme avant l’ouverture de la campagne. Tous les mouvemens qu’il se donna n’aboutirent à aucun résultat fort satisfaisant, et quand, revenu auprès du nonce Pancirole à Alexandrie, il écrivit à Richelieu pour lui rendre compte de ce qu’il avait vu et de ce qu’il avait fait, il eut beau s’efforcer, selon l’esprit et le rôle de la légation pontificale, de le séduire à la paix en la lui présentant comme bien avancée : d’aussi vagues paroles n’arrêtèrent point le cardinal. En autorisant les démarches de Mazarin, il en avait prévu l’inutilité, et avait eu soin de réserver sa liberté d’action : il en fit bientôt usage. La lettre du jeune diplomate était du 20 février ; dans les premiers jours de mars, Richelieu entra en Savoie, et par les défilés connus, qu’il avait prudemment gardés, il s’avança rapidement vers Suze, qu’occupait toujours le maréchal de Créquy. Le duc de Savoie, trop engagé pour reculer, avait pris son parti de suivre jusqu’au bout sa destinée : il était décidé à combattre, et se tenait sur le chemin de Suze à Turin, où il avait préparé une résistance formidable, particulièrement à Veillane et à Rivoli. Il avait en outre demandé sous main à Spinola un renfort de troupes espagnoles, qui devaient ajouter la supériorité du nombre à l’avantage de la position. L’armée française courait le plus grand péril, si elle s’aventurait sur ce chemin et donnait dans le piège habilement tendu. C’est ici que Mazarin, heureux de pouvoir accorder ses secrètes inclinations avec ses devoirs publics, rendit à la France un premier et très important service : il avait pénétré le secret du duc de Savoie, et quand il sut que les renforts demandés étaient près d’arriver, il se hâta d’avertir Richelieu [1]. Celui-ci donc, au lieu de marcher devant lui et de suivre la vallée de la Doire, tourna sur sa droite, et quand on l’attendait du côté de Veillane, se porta sur Pignerol, ville et citadelle alors importante et qui était une des clés du Piémont. Il l’attaqua vigoureusement et la força de capituler le 31 mars, au moment même où Charles-Emmanuel accourait de Turin pour la défendre.

Ce succès, qui ouvrait brillamment la campagne, était dû en partie à Mazarin. La légation pontificale s’efforça d’en tirer la paix : elle s’empressa de venir à Pignerol complimenter le vainqueur et proposer sa médiation. Richelieu reçut le neveu d’Urbain VIII, le cardinal-légat, Antoine Barberini, avec tous les respects qu’il lui devait ; il se garda bien de repousser la médiation du saint-père, mais il déclara qu’il n’avait pas les pouvoirs suffisans pour l’accepter, et renvoya la décision au roi de France ; en l’attendant, il s’établit solidement à Pignerol et aux environs, s’emparant de toutes les forteresses voisines, et assurant sa ligne de communication avec Suze.

Charles-Emmanuel avait appelé à son aide l’armée impériale et l’armée espagnole. Collalto joignit ses troupes à celles du Piémont ; Spinola fit de même, mais sans se hâter beaucoup, et peu de temps après, songeant aux intérêts de l’Espagne plutôt qu’à ceux du duc de Savoie, il quitta ses deux alliés pour aller remplir son principal objet et serrer Casal de plus près qu’il ne l’avait fait jusqu’alors. Charles-Emmanuel s’emporta violemment contre Spinola. Ces deux hommes se détestaient [2]. Le Savoyard dévorait déjà en pensée, après le Montferrat, la république de Gênes, et Spinola frémissait à la seule idée de voir Gênes, sa patrie, tomber entre les mains d’un étranger qu’il traitait de barbare. Il ne concevait pas par quel aveuglement l’Espagne et la France, au lieu de se laisser engager en des guerres perpétuelles par le duc de Savoie, ne s’entendaient point pour se partager ses états, et pour en finir avec une petite puissance égoïste qui ne connaissait d’autre droit que la force, ne se croyait liée par aucun traité, et était toujours prête à mettre le feu en Italie, sur la moindre espérance d’agrandissement. Il était d’avis que l’Espagne prît le Piémont et la France la Savoie, et il n’avait pas caché ses sentimens à Mazarin. De même qu’il haïssait Charles-Emmanuel, il faisait très grand cas de Richelieu ; il l’avait vu en passant au siège de La Rochelle, et avait admiré son inébranlable constance et l’inépuisable fécondité de ses inventions. L’habile cardinal s’appliquait aussi en toute occasion à donner au grand capitaine des marques de son estime [3]. Le duc de Savoie écrivit à Madrid qu’il ne pouvait compter sur Spinola, l’accusa de trahison, et demanda son rappel avec les plus vives instances.

Cependant Louis XIII, ayant arrangé cette fois encore ses démêlés domestiques avec son frère Gaston en lui donnant le duché d’Orléans, décida qu’il fallait passer outre aux propositions du saint-siège et ne s’arrêter qu’après avoir délivré Casal et Mantoue. Puis, excité en secret par Richelieu, qui était bien aise de le soustraire aux influences qui l’entouraient à Paris, poussé surtout par ses instincts héréditaires de chevalier et de roi, Louis ne voulut pas laisser son ministre acquérir seul de la gloire, et il se rendit à Lyon au commencement du printemps de 1630. La légation pontificale dépêcha encore une fois son secrétaire au-delà des monts pour renouveler au roi de France la proposition qu’elle avait faite au cardinal. Louis XIII traita fort bien le jeune diplomate qu’il connaissait déjà par le rapport de Richelieu. Mazarin eut l’occasion de revoir son illustre interlocuteur de l’année précédente, et de s’entretenir dans ses bonnes grâces [4]. Le représentant du nonce Pancirole fut reçu comme l’aurait été le nonce lui-même [5]. Bagni, nonce apostolique en France et récemment nommé cardinal, avait accompagné le roi, et il avait l’ordre du pape de s’entendre avec son jeune collègue. Mazarin eut à Grenoble une audience solennelle, il y porta la parole au nom de sa cour ; il félicita Louis XIII d’être l’arbitre de la paix et de la guerre, il lui dit que l’Europe entière attendait avec anxiété sa décision, il le supplia de ne pas laisser passer cette glorieuse occasion de procurer à ses peuples et aux états voisins le plus riche présent que le ciel puisse faire à la terre, la paix ; il concluait en proposant un traité qui renouvelait celui de Suze, et en demandant la restitution de Pignerol au Piémont. Le roi répondit qu’il désirait la paix avec passion, et que, pour un si grand bien, il était prêt à abandonner ses nouvelles conquêtes, mais qu’il ne pouvait suspendre la marche de ses troupes et le cours de ses avantages tant que le traité n’aurait pas été conclu, qu’ainsi ses ministres conféreraient volontiers de cette grande affaire avec ceux du saint-père, que selon toute apparence ils l’amèneraient promptement à une bonne fin, et que lui-même allait les y aider. Là-dessus, il se mit à la tête d’une seconde armée qu’on avait rassemblée dans le Dauphiné, pénétra avec elle en Savoie, prit Chambéry, se répandit dans la Tarentaise et jusque dans la vallée d’Aoste, assiégea Montmélian, soumit la Maurienne, et au mois de juin il était maître de toute la Savoie depuis Pont-Beauvoisin jusqu’au Mont-Cenis. Il établit sa résidence à Saint-Jean-de-Maurienne, et y attendit des nouvelles d’au-delà les Alpes.

Notre armée d’Italie était partagée en plusieurs corps. L’un, sous le maréchal de Créquy, occupait Pignerol et le pays alentour ; un autre, commandé par le maréchal de La Force, était à Chiavène, reliant Pignerol et Suze ; un troisième enfin marchait de Suze vers Turin par cette route étroite et difficile sur laquelle depuis longtemps le duc de Savoie attirait les Français. Le duc, avec son fils Victor-Amédée, était à Veillane, place forte à quelque distance de la route et qui la dominait. Il fallait donc passer devant un ennemi bien retranché, et qui n’avait pas moins de dix-huit mille hommes. Il n’était pas très prudent d’affronter un passage ainsi défendu ; mais une fois l’affaire engagée, la valeur française triompha de tout. Les deux généraux qui commandaient ce jour-là rivalisèrent de talent et d’audace : l’un était le brillant duc Henri de Montmorency, le fils et le petit-fils des deux grands connétables ; l’autre, le marquis d’Effiat, à la fois capitaine et politique, excellent surintendant des finances et général aussi judicieux que hardi, le sage père du présomptueux Cinq-Mars [6]. Tous deux se couvrirent de gloire et méritèrent l’éloge de Richelieu [7] et le bâton de maréchal. Charles-Emmanuel déploya en vain sa bravoure accoutumée : Veillane lui fut, le 10 juillet 1630, ce que, deux siècles plus tard, devait être à l’un de ses descendans la bataille de Novare le 23 mars 1849. Il était depuis longtemps malade, encore plus épuisé par l’inquiétude et le chagrin que par la fatigue et les années. Il songeait, dit-on [8], à abdiquer et à se retirer à Nice pour y passer ses derniers jours en simple particulier. Il n’eut pas le temps d’accomplir ce dessein. Échappé à grand’peine de la défaite de Veillane, il se réfugia à Saviglian et y mourut le 26 juillet 1630, à l’âge de soixante-un ans, dans les angoisses du désespoir [9]) : politique et militaire doué de qualités éminentes, mais prince funeste qui pensa dévorer l’avenir de son pays et de sa famille en voulant trop devancer les temps, qui forma trop d’entreprises à la fois, et eut surtout le malheur de rencontrer en France deux hommes fort au-dessus de lui, Henri IV et Richelieu, qui n’étaient pas d’humeur à sacrifier l’intérêt français aux rêves ambitieux d’un étranger. Il laissait le Piémont envahi de toutes parts, presque réduit à la ville et à la citadelle de Turin, épuisé d’hommes et d’argent et dans un abîme de misères ; mais son successeur Victor-Amédée avait épousé une fille d’Henri IV, et la France, qui avait justement châtié le père, n’hésita pas à relever la couronne du fils, et, comme peut-être nous le montrerons un jour, ce fut ce même Mazarin, devenu ambassadeur de Louis XIII, qui, après avoir autrefois tenté en vain d’éclairer et de sauver Charles-Emmanuel Ier, protégea l’enfance de Charles-Emmanuel II et arracha le Piémont à la guerre civile et à l’invasion espagnole.

On se peut figurer avec quelle joie Louis XIII apprit à Saint-Jean-de-Maurienne la victoire de Veillane ; mais cette joie fut bientôt dissipée par la nouvelle d’un désastre inattendu. Nous avons déjà dit avec quelle mollesse Charles de Gonzague se défendait à Mantoue : il n’avait d’autres troupes que celles de ses alliés les Vénitiens, et ces troupes, mal payées, mal commandées, lui rendaient fort peu de services ; elles n’osaient pas regarder en face les vieux régimens allemands de l’empire, et tenaient à peine derrière des murailles. Il n’y avait de courage et d’énergie que dans cette poignée de gentilshommes français qui étaient venus se mettre au service d’une cause protégée par la France : c’étaient le duc de Candale, le fils aîné du duc d’Épernon, son frère naturel le chevalier de La Vallette, le comte de Guiche, depuis le maréchal de Grammont, Arnauld, le fameux colonel des carabins, et quelques autres [10]. Ils se conduisaient à merveille ; on les admirait beaucoup, on ne les imitait pas. Le maréchal d’Estrées parvenait bien à arracher d’assez vigoureuses résolutions au conseil de Venise ; mais ces résolutions ne s’exécutaient point faute d’officiers et de soldats qui voulussent se battre. Dès que les impériaux paraissaient, on assemblait un conseil dont la conclusion était toujours : il faut nous retirer, comme cela se passa à Goïto. On y avait pris de mauvais postes, que Gallas força en quelques heures. Les Français du duc de Candale et du chevalier de La Vallette firent seuls quelque résistance ; les troupes vénitiennes s’enfuirent à la première charge des Autrichiens. Le soir, Sagredo, le général de Venise, tint conseil pour savoir ce qu’on ferait le lendemain. Le général de la cavalerie, qui était de la maison des Pallavicini de Parme, opina ainsi : « Je dirai mon avis, qui sera véritablement digne de quelque blâme, mais qui est utile au service de la république : c’est de se retirer à Peschière. » Tout le reste était à l’avenant. Aussi, quoique Mantoue fût presque imprenable, au milieu du lac qu’y forme le Mincio et entourée de vastes marais, Collalto l’aurait de bonne heure emportée sans trop de peine, s’il l’eût vigoureusement attaquée. Pendant que Mazarin était au camp impérial, il avait entendu des officiers qui causaient entre eux du projet de surprendre Mantoue par un côté que les assiégés ne surveillaient pas, l’estimant assez défendue par le Mincio. Il trouva le secret de faire comprendre au marquis de Pomare, un des généraux de Charles de Gonzague, le péril qui menaçait la ville, et quelques jours après des fortifications élevées à la hâte empêchaient les impériaux de donner suite au dessein qu’ils avaient conçu [11]. Sur ces entrefaites, Collalto était tombé malade ; puis, appelé par le duc de Savoie, il s’était porté dans le Montferrat et avait laissé autour de la place ses deux lieutenans, Aldringer et Gallas, avec fort peu de troupes que les maladies, nées de l’air pestilentiel des marécages, avaient peu à peu réduites à rien. On avait même levé le siège ; mais Aldringer et Gallas, ayant reçu les renforts qu’ils attendaient, reprirent l’offensive, et, grâce à la négligence et à la lâcheté de la garnison, dans la nuit du 17 au 18 juillet 1630, ils pénétrèrent par le Mincio même sur quelques barques, s’emparèrent de la ville, forcèrent la citadelle, permirent au duc de se retirer avec sa famille Sur le territoire pontifical, et pendant trois grands jours livrèrent au pillage la belle et riche Mantoue.

Casal était menacée d’éprouver bientôt le même sort. Spinola depuis quelques mois en faisait le siège régulièrement, et il avait promis au roi d’Espagne de s’en rendre maître en moins de quarante jours ; mais il avait compté sans l’habileté, et la vigueur de Toiras. Le nouveau gouverneur de Casal se montra digne de succéder à Guron et à Beuvron. Il avait de bonnes troupes et d’excellens officiers. Parmi eux était Hector de Sainte-Maure, baron de Montausier, le frère aîné du célèbre marquis de ce nom, qui, tout jeune encore, possédé par la passion de la gloire, cherchant partout des occasions de se distinguer, s’était introduit dans Casal déguisé en jésuite, quoiqu’il fût protestant [12]. Il se plaça vite au premier rang des braves gentilshommes accourus pour prendre part à ce siège : Baradas, naguère le favori de Louis XIII, le commandeur de Souvré, le frère de Mme de Sablé, bien d’autres encore, tous rivaux de jeunesse et de témérité, et qui ne le cédaient qu’à leur héroïque général. Toiras ne s’était pas borné à faire des sorties fréquentes, il s’était emparé d’un bon nombre de petites villes voisines, et il y avait mis garnison. Quelquefois il allait chercher au loin l’armée espagnole et lui livrait de sanglans combats. Un jour, s’étant avancé un peu trop loin, il manqua d’être coupé par un gros corps ennemi, et quand il voulut faire sa retraite, il se trouva arrêté par une inondation soudaine du Pô. Pour se tirer d’affaire, il se jeta sur la petite ville de Morano, s’y établit, laissa décroître le fleuve, et quelques jours après, revint à Casal sans que les Espagnols eussent osé l’inquiéter. Il avait confié le commandement de Rossignano à Montausier, qui s’y défendit quatorze jours et ne capitula que sous la condition qu’il rentrerait dans Casal avec tout son monde. Pont-d’Esture se défendit moins bien : le commandant de la garnison consentit à se rendre ; mais avant de le faire, il envoya quelques officiers prendre l’avis de son chef. Celui-ci les reçut fort mal et leur dit qu’il fallait tenir jusqu’à la dernière extrémité. Il s’aventura jusqu’à Villadeati et Settimo, éloignées de huit ou neuf lieues de Casal. Tout changea quand le 23 mai Spinola, qui avait chargé de la conduite du siège son fils don Philippe, vint prendre lui-même le commandement à la tête de dix-huit mille hommes d’infanterie et de six mille chevaux. Toiras disputa pied à pied chaque pouce de terrain, et le siège devint très meurtrier. D’abord on fit des prisonniers qu’on échangeait ; bientôt Spinola se refusa à cet échange ; on finit par ne plus faire de quartier. Ce fut bien pis après l’heureux coup de main d’Aldringer et de Gallas. Spinola s’irrita de paraître moins actif et moins habile que les lieutenans de Collalto, et voulut répondre à la prise de Mantoue par celle de Casal. Il multiplia les attaques, s’empara d’une partie de l’enceinte de la ville, bloqua étroitement la forteresse, et se prépara à l’emporter de vive force, si la famine n’en venait pas à bout. Enfin l’armée française, victorieuse à Veillane, poursuivait ses succès et achevait la conquête du Piémont ; mais la peste la décimait, et la mit bientôt hors d’état de marcher au secours de Casal et d’aller attaquer dans ses lignes la puissante armée de Spinola.

Telle était la situation des affaires au 1er août 1630. Toutes ces nouvelles, en arrivant à Saint-Jean-de-Maurienne, trouvèrent le roi déjà un peu malade. Il avait eu quelques accès de fièvre ; on craignait qu’il ne fût lui-même atteint de la peste, qui régnait en Savoie comme en Piémont. La reine-mère et la reine Anne, qui étaient à Lyon, redemandaient le roi à grands cris, accusant Richelieu de l’exposer à la mort. Le cardinal, voyant que Louis XIII était réellement malade et avait perdu toute son ardeur, n’osa prendre la responsabilité de le retenir plus longtemps, et il l’engagea lui-même à se rendre à Lyon auprès de sa femme et de sa mère. Le roi sans doute, ainsi environné, pouvait l’abandonner dans un instant de faiblesse ; mais Richelieu comptait sur sa parole, sur des amis qu’il laissait auprès de lui, qui chaque jour lui envoyaient d’exactes nouvelles et surveillaient les manœuvres de la reine-mère. Il ne pouvait d’ailleurs songer à le suivre ; il sentait trop qu’en un pareil moment son éloignement du théâtre de la guerre eût été la ruine définitive de l’armée, la perte infaillible de ses desseins, et Richelieu avait une de ces âmes qui préfèrent leurs desseins à la fortune et à la vie. Il resta donc à Saint-Jean-de-Maurienne, bravant l’épidémie qui sévissait partout, et avec sa misérable santé se livrant à un travail sous lequel eût succombé l’homme le plus robuste que la passion du succès n’eût pas soutenu.


VI

Pendant tout ce temps, Mazarin avait vécu dans une agitation continuelle. Le nonce Pancirole l’avait tour à tour envoyé au duc de Savoie, tantôt à Veillane, tantôt à Saviglian, au camp espagnol sous Casal, à Como, où s’était retiré le lieutenant de l’empereur. Plusieurs fois aussi, n’épargnant aucune fatigue, il était revenu en Savoie, à Chambéry [13] et à Saint-Jean-de-Maurienne [14], apportant des informations utiles, mais non l’assurance de cette paix qu’il poursuivait toujours et qu’il n’atteignait jamais. Le nonce apostolique en France, le cardinal de Bagni, qui était en Savoie auprès du roi et de Richelieu, n’avait pas dissimulé à Mazarin la fâcheuse impression qu’avaient produite tant de négociations inutiles ; il l’avait même invité à ne revenir à Saint-Jean-de-Maurienne qu’avec des conditions de paix raisonnables et bien arrêtées. « Le roi m’a déclaré, écrivait Bagni le 19 juillet [15], qu’il auroit fort à se plaindre de vous si veniez avec des propositions inacceptables, qu’il ne verroit là que des stratagèmes inventés pour tirer les choses en longueur, et à l’aide de belles paroles, amener la chute de Casal. » Mais Mazarin avait la conscience de mériter des éloges et non des reproches ; ayant eu avec Spinola une conversation de la plus haute importance, où il avait arraché au chef espagnol son dernier mot, il crut de son devoir d’en instruire sur-le-champ Richelieu, et se rendit à Saint-Jean-de-Maurienne. Il y arriva le 2 août. Le roi, malade, venait de partir pour Lyon. Tout semblait tourner contre Richelieu. La maladie de Louis XIII lui donnait de vives inquiétudes ; s’il périssait, c’en était fait du cardinal ; le péril n’était guère moindre s’il cédait aux conseils de sa mère. Au-delà des Alpes, l’armée, ravagée par la peste, était hors d’état de secourir Casal. Cette perte imminente, ajoutée à celle de Mantoue, était le coup mortel porté à ses desseins, sa propre ruine et le triomphe de ses ennemis. Il était donc naturel que dans son mécontentement il s’en prît aux perpétuelles et impuissantes négociations de la légation pontificale, qui, en intervenant sans cesse pour arrêter l’élan de la France, semblait avoir augmenté toutes les difficultés et amené une situation presque désespérée. On dit qu’il reçut très mal l’envoyé du saint-siège, et qu’il y eut à Saint-Jean-de-Maurienne une scène à la Shakespeare, dans laquelle Richelieu s’abandonna à toute l’impétuosité de son caractère, et où Mazarin sut lui tenir tête avec un mélange de respect et de fermeté qui imposa au premier ministre du roi de France, et le ramena aux conseils d’une sage politique. Bornons-nous à servir d’interprète à un historien ordinairement très bien informé [16].

« Introduit par le cardinal de Bagni auprès du cardinal de Richelieu, Mazarin avait donné d’abord toutes les mauvaises nouvelles du jour sans dire un mot de la paix. Le ministre français conçut le soupçon que le secrétaire de la légation pontificale, trahissant les intentions et les ordres du saint-père, s’était entendu avec les Espagnols pour faire tomber Casal entre leurs mains, car déjà il croyait Casal perdue, et, outré de colère, il se laissa emporter à dire que les funestes négociations de Mazarin avaient ruiné la réputation du roi de France et l’indépendance de l’Italie, livré les alliés de la couronne à leurs ennemis, déshonoré ses conseils et sa conduite comme auteur et chef de toute l’entreprise, et mis sa fortune à bas. Il éclata en menaces terribles contre un homme qui lui semblait coupable d’intelligence avec l’Espagne, et, se tournant vers le cardinal de Bagni, il lui demanda si le pape persévérait dans ses premiers engagemens envers la France. Le cardinal de Bagni l’assura que les intentions du saint-père étaient les mêmes ; puis il ajouta quelques mots en faveur de Mazarin, défendant sa sincérité à la fois et sa pénétration, le disant aussi incapable d’être la dupe que le complice de Spinola, que le Génois pouvait bien être un plus grand capitaine, mais non pas un plus grand politique. Mazarin, après avoir gardé un silence respectueux, tenta, mais en vain, de se justifier ; sans l’écouter, Richelieu s’écria que sa trahison ou son erreur méritait un sévère châtiment, et qu’à défaut du pape, le roi de France saurait bien tirer une juste vengeance de l’injure qu’il avait reçue. À ces mots, interrompant le cardinal, Mazarin lui dit d’un ton ferme et résolu que, s’il s’était laissé traiter de cette sorte, ce n’était pas par peur, mais à cause du respect qu’il portait au ministre d’un grand roi, qu’il ne devait pas souffrir plus longtemps qu’on manquât à ce point d’égards à un ministre du pape, qu’il déclarait donc qu’il n’avait de compte à rendre de ses actions qu’à sa sainteté, que c’était d’elle qu’il attendait ou le châtiment ou la récompense qu’il méritait, et qu’il n’avait pas la moindre crainte des menaces qu’on lui faisait. Et il prononça ces dernières paroles avec une si fière attitude que Richelieu, prétendant qu’il insultait la majesté royale, entra dans un accès de fureur, se leva de son siège, qu’il renversa, jeta à terre son bonnet rouge, et se mit à marcher à grands pas dans la chambre, exhalant la passion qui l’agitait. Peu à peu il se calma, et prit conseil de sa prudence ; il reconnut qu’il avait besoin du nouveau duc de Savoie pour se porter médiateur entre les Espagnols et la France et par là sauver Casal, et qu’il n’y avait personne qui eût autant de crédit sur le jeune duc que Mazarin ; il s’adoucit, et, tout à coup changeant de ton, il dit au cardinal de Bagni : « Vous pourriez avec raison m’accuser d’être enclin à la colère, et M. Mazarin pourrait avoir contre moi un très juste ressentiment. » Là-dessus il le pria de l’excuser, lui dit qu’il arrivait souvent de pareils débats entre les meilleurs amis, et que de telles épreuves affermissaient l’amitié. Il caressa de son mieux celui qu’il venait d’offenser ; il le conjura de reprendre ses négociations et de retarder la prise de Casal de quinze ou vingt jours par tous les moyens qu’il pourrait imaginer, que lui, pendant ce temps, ferait un dernier effort pour ranimer l’armée française et la mettre en état de s’avancer dans le Montferrat. Il l’assura qu’il ne pouvait rendre un service plus signalé au pape, au roi de France, à l’Italie et à lui-même. Comme Mazarin avait du pape la même commission, il promit volontiers son concours à Richelieu pour le bon succès d’une affaire dans laquelle, en remplissant son devoir envers son maître le saint-père, il trouvait l’avantage de servir aussi la France et d’acquérir une grande renommée. »

Qu’y a-t-il de vrai dans ce récit ? Il est peut-être exagéré, mais il n’est point invraisemblable : il est dans la situation des personnages comme aussi dans leur caractère. On se doute bien que Richelieu, dans ses mémoires, ne dit pas un mot de cette scène, car les auteurs de mémoires n’ont guère l’habitude de porter témoignage contre eux-mêmes ; mais nous savons à quel point le cardinal était soupçonneux, et il ne connaissait pas encore à fond Mazarin : il ne croyait qu’à son esprit et à sa capacité. Lui-même nous apprend qu’il exigea du secrétaire de la légation pontificale [17] une relation détaillée de tout ce qu’il avait fait depuis un mois, comme une preuve des efforts sincères de la France en faveur de la paix, et aussi des artifices de l’Autriche et de l’Espagne pour l’éluder en la promettant toujours. Cette relation fut écrite par Mazarin et signée de sa main le 3 août à Saint-Jean-de-Maurienne ; mais, en acceptant la suprême négociation dont le cardinal le chargeait, Mazarin s’expliqua nettement sur la condition impérieuse du succès [18]. Il fit connaître l’inflexible résolution de Spinola. Le vieux guerrier rougissait d’avoir moins fait que les généraux de l’empire, et il voulait quelque éclatant avantage qui le relevât aux yeux de l’Europe et de l’Espagne. Il était donc décidé à livrer l’assaut à Casal et à faire voir au monde qu’il était toujours le vainqueur de Breda et d’Ostende, ou bien il demandait qu’on lui remît Casal entre les mains, ne fût-ce que pour quinze jours, l’engageant à faire ensuite la paix ou à restituer la place, et offrant en otage, comme garantie de sa parole, son fils don Philippe. Mazarin établit aisément qu’il était impossible de refuser cette satisfaction à l’honneur de Spinola, et qu’elle était sans aucun danger pour la France [19]. En acceptant la proposition de l’illustre général, on gagnait du temps, les quinze ou vingt jours que demandait le cardinal pour être prêt à rentrer en campagne, et on finissait par obtenir ou la paix ou la restitution de Casal. On ne hasardait donc rien, tandis qu’en repoussant la proposition on perdait tout, Toiras déclarant qu’il ne pouvait tenir plus longtemps, et l’armée française du Piémont étant incapable de le secourir. Richelieu était trop éclairé pour ne pas se rendre à de pareilles raisons. Il fut donc entendu que Toiras remettrait Casal en dépôt, entre les mains de Spinola, qui à son tour s’engageait à rendre la place au bout d’un certain temps, si alors la paix n’était pas signée. Un peu plus tard, sur la demande expresse de Louis XIII, on ajouta cette clause importante : la ville seule de Casal serait livrée aux Espagnols, et les Français demeureraient dans la citadelle [20], à la condition de la livrer aussi dans le cas où, quinze jours après, ils ne seraient point secourus. C’est armé de ces pouvoirs considérables que Mazarin partit le 3 août de Saint-Jean-de-Maurienne pour retourner dans le Montferrat.

Il avait l’ordre de se rendre d’abord auprès du nouveau duc Victor-Amédée Ier, et de le gagner au plan qu’on venait d’arrêter. Comme c’était la Savoie qui avait allumé la guerre dans la Haute-Italie en y appelant l’empire et l’Espagne, c’était à elle qu’il appartenait de la faire cesser en dégageant ses deux alliés de leurs engagemens et en prenant elle-même l’initiative de la demande de la paix. Victor-Amédée était occupé en ce moment à défendre le petit nombre des places du Piémont qui n’étaient pas encore au pouvoir des Français. Après un combat assez vif, il s’était retranché dans Carignan. Pour aller l’y joindre, Mazarin traversa un pays désolé par la peste, et qui offrait le plus triste spectacle [21]. Des villages entiers étaient déserts. On se retirait dans les forêts. Chaque jour, sans coup férir, les soldats périssaient en foule. Les chefs eux-mêmes étaient abattus. D’Effiat et Montmorency, consumés par la fièvre, ressemblaient à des fantômes. Victor-Amédée ne savait comment échapper à la contagion. Les troupes, lasses de souffrir, n’obéissaient plus à la discipline. Mazarin rencontra sur sa route des difficultés de toute sorte. On dit même qu’arrivé devant Carignan, qu’entourait l’armée française, il courut les plus grands dangers, fut arrêté, maltraité, blessé par un soldat que le mal avait rendu furieux, et ne dut son salut qu’à l’intervention du général français, le duc de Montmorency [22]. Victor-Amédée connaissait depuis longtemps Mazarin, et avait une grande confiance en ses conseils, que l’expérience n’avait que trop justifiés. Mazarin lui rappela que Charles-Emmanuel, à son lit de mort, l’avait exhorté à faire la paix ; il lui montra que tous ses états d’en-deçà et d’au-delà les Alpes étant occupés par les Français, son dernier asile était l’affection de son beau-frère Louis XIII, que le temps était venu de renoncer au double jeu qui avait si mal réussi à son père, et de s’attacher sincèrement à la France, qui, n’ayant aucune prétention en Italie, favoriserait très volontiers une maison alliée et amie, et il lui dit qu’il était particulièrement chargé de la part du cardinal de lui promettre les plus grands avantages. À cette flatteuse ouverture, le fils de Charles-Emmanuel avait prêté l’oreille, et, fidèle au génie de sa race jusque dans la dernière infortune, sur-le-champ il était revenu à tous les rêves de sa famille, et il avait fait demander par un de ses plus intimes confidens qu’on l’aidât à s’emparer de diverses parties du territoire de Gênes, et même, on aurait peine à le croire si Richelieu ne l’affirmait, qu’on le fît nommer roi des Romains. Il avait fallu lui faire entendre que, dans les circonstances présentes, on ne se pouvait mettre un ennemi de plus sur les bras, et qu’avant de travailler à placer sur sa tête la couronne de roi des Romains, on se voulait assurer un peu de ses dispositions envers la France [23]. Mazarin avait auprès du jeune duc un avocat bien puissant, la nécessité, il s’en servit, et en peu de temps [24] il amena Victor-Amédée où il désirait. Il ne lui fut pas bien difficile de faire sentir à Collalto qu’il ne lui importait guère de ménager à Spinola un succès égal au sien, et de donner à l’Espagne une place forte qui couvrait le Milanais et tôt ou tard lui ouvrirait le Montferrat [25]. Il ne restait plus à persuader que Spinola, et ici Mazarin se croyait bien sûr du succès, puisqu’il apportait, revêtues du consentement de la France, de la Savoie et de l’empire, les conditions mêmes que le chef espagnol lui avait faites.

Il accourut donc avec confiance au camp de Spinola [26], et, introduit auprès de lui, il se hâta de lui donner la bonne nouvelle que le roi de France et le cardinal de Richelieu, se fiant à son honneur et à sa parole, acceptaient ses propositions et remettaient Casal entre ses mains, qu’ainsi le jour tant désiré était venu où il allait mettre le sceau à sa gloire en rendant la paix à l’Italie et à l’Europe. Mais au lieu des transports de joie qu’il attendait, il fut bien étonné de voir le vieux général plongé dans une morne tristesse, et il n’en put tirer que ces mots qui lui furent d’abord tout à fait inintelligibles : « Vous êtes un homme de bien, et moi je le suis aussi [27]. » En disant ces mots, il marchait à grands pas, trahissant l’agitation de son cœur par les efforts mêmes qu’il faisait pour la contenir. Ensuite il éleva des doutes sur les intentions du duc de Savoie, et il fallut que Mazarin retournât auprès du duc pour obtenir des éclaircissemens bien inutiles ; quand, revenu auprès de Spinola, il le pressa d’exécuter sa parole, il en reçut encore cette réponse extraordinaire : « Vous êtes un homme de bien, et moi je le suis aussi. » Nouvelles difficultés sur l’adhésion de Collalto, nouvelles courses de Mazarin pour aller chercher l’explication désirée. Il l’obtient et la rapporte bien vite ; mais il trouve Spinola encore plus abattu, malade et dans son lit. Il lui représenta quelle tache il allait imprimer à son nom en manquant à des engagemens proposés par lui-même et contractés avec un roi tel que le roi de France et avec un ministre tel que Richelieu ; que d’ailleurs, s’il n’entrait pas dans Casal aux conditions consenties, il n’y entrerait jamais ; qu’à Saint-Jean-de-Maurienne on avait mis à profit le temps qui se perdait ici en inconcevables scrupules, et qu’une nouvelle armée française franchissait en ce moment les Alpes ; que Toiras avait promis de se défendre jusqu’à l’arrivée des renforts qui s’avançaient, qu’alors il serait bien forcé de lever le siège de Casal, et de le lever avec ignominie. Il n’y avait point de réponse à de pareils argumens, développés avec toute l’énergie qu’autorisaient les circonstances. Spinola, ne pouvant plus contenir le chagrin qui le dévorait, éclata enfin, et s’écria : « Ils m’ont ôté l’honneur [28] ! » Et, appelant un de ses aides-de-camp, il se fit apporter une lettre du roi d’Espagne qu’il montra à Mazarin pour lui donner le secret de toutes ses irrésolutions. Cette lettre accusait Spinola d’empêcher la paix par le désir même qu’il en faisait paraître, et lui enlevait le pouvoir de rien conclure [29]. C’était la dégradation de son autorité de généralissime, la flétrissure de son caractère, un opprobre public dont l’idée seule le pénétrait d’horreur. Il reprit la lettre des mains de Mazarin, répétant avec l’accent du désespoir : « Ils m’ont ôté l’honneur ! » Puis, se tournant de l’autre côté du lit et se parlant à lui-même, comme s’il eût été seul, il se demandait ce qu’allaient penser de lui le roi de France et le cardinal de Richelieu, qu’il semblait avoir voulu tromper, et qui le traiteraient sans doute de parjure, de fourbe, d’infâme. Il se répandait en plaintes amères contre Olivarès et le roi d’Espagne. « Voilà donc la récompense de quarante années de service dans les conseils et dans les camps ; je n’en recueille que honte et déshonneur à la fin de ma carrière ! Les Espagnols m’ont ravi ma réputation, et en un seul jour ils m’ont fait perdre toute la gloire que j’avais acquise à force de sueur et de sang aux yeux de toute l’Europe. » Et tout à coup, s’interrompant et s’adressant à Mazarin comme à un ami, il lui demanda s’il ne connaissait pas un ermitage où il pût aller finir ses jours loin du commerce des hommes. Jugez de l’effet d’une pareille scène sur l’esprit et l’imagination du jeune Italien. Il s’efforça de consoler l’illustre vieillard et de relever son courage en lui donnant des espérances qu’il n’avait pas.

On comprend d’où partait le coup qui frappait Spinola. Les dépêches de Charles-Emmanuel qui demandaient son rappel avaient pleinement réussi à Madrid, et la mort du duc de Savoie avait été bientôt suivie de la disgrâce de son ennemi. Pour un homme dont l’honneur était la vie, cette disgrâce était un arrêt de mort. La maladie de Spinola s’aggrava rapidement ; il lui fallut quitter l’armée, et on le transporta à Castel-Nuovo-di-Scrivia. Mazarin s’étant présenté pour lui faire visite, on ne crut pas le pouvoir admettre ; mais le malade, ayant su que c’était Mazarin, voulut le voir, le fit approcher de son lit, et, se soulevant avec effort, le serra étroitement entre ses bras et l’y retint quelque temps, comme s’il l’eût pris à témoin de son innocence et de la pureté de ses intentions.

Deux jours après, un autre visiteur se dirigeait vers la Scrivia. Le vaillant défenseur de Casal, Toiras [30], meilleur juge que personne de la science et de la vigueur que Spinola avait déployées dans les dernières opérations du siège, eut la généreuse inspiration d’aller rendre hommage à son illustre adversaire. Par l’intermédiaire de Mazarin, il demanda et obtint la faveur de serrer sa main mourante. Ainsi finit, le 25 septembre 1630, à l’âge de cinquante-neuf ans, le dernier grand homme de guerre qu’ait eu l’Espagne depuis le duc d’Albe et Farnèse, toujours vainqueur dans les Pays-Bas et en Allemagne, moins heureux en Italie, et qu’Olivarès sacrifia à ses propres ombrages et aux ressentimens de Charles-Emmanuel, quand bientôt il allait en avoir un si grand besoin en Piémont, en Roussillon et en Flandre.


VII

Resté à Saint-Jean-de-Maurienne, Richelieu ne perdait pas de vue son grand objet, la délivrance de Casal, et il s’empressa de soutenir les négociations dont il avait chargé Mazarin et le courage de l’intrépide garnison et de son chef par un nouveau déploiement de forces. L’armée française qui occupait le Piémont, disséminée sur un assez vaste territoire, y périssait en détail, ainsi que nous l’avons dit, capable tout au plus de garder le pays, sans être en état de se porter en avant. Les généraux ne s’entendaient pas entre eux. D’Effiat sans doute avait toute la confiance du cardinal, et il aurait bien su se faire obéir ; mais il n’avait pas le commandement en chef, et son corps, épuisé par la fièvre, ne servait plus l’activité et l’énergie de son âme. Richelieu prit le parti de le rappeler, ainsi que le duc de Montmorency, et il forma une nouvelle armée, à la tête de laquelle il mit le maréchal Henri de Schomberg [31], son intime ami, dévoué à ses desseins et à sa fortune, qui l’avait admirablement secondé au siège de La Rochelle, et qui devait un jour mettre le comble à ses services à Castelnaudary. Mazarin avait demandé qu’on « donnât pouvoir à quelqu’un qui fût confident et secret pour certaines occasions tellement pressées qu’elles ne pourroient souffrir de délai [32]. » Le cardinal conféra donc à Schomberg les pouvoirs militaires et diplomatiques les plus étendus. Le maréchal partit de Saint-Jean-de-Maurienne le 15 du mois d’août, arriva le 17 à Suze, et, réunissant les débris de l’armée qu’il trouvait en Piémont aux troupes fraîches et nombreuses qu’il amenait, il s’avança sur la route de Suze à Turin, et au lieu de passer outre devant Veillane et de laisser sur ses derrières une place aussi considérable, il l’investit et poussa le siège avec une telle vigueur que le 29 août il était maître de la ville et de la citadelle : éclatant succès, qui rétablit l’ascendant de nos armes et seconda puissamment les négociations de Mazarin.

Richelieu était heureux d’avoir en Schomberg au-delà des Alpes comme un autre lui-même, car il ne pouvait plus suivre d’aussi près les affaires d’Italie. La peste, qui s’était déclarée à Saint-Jean-de-Maurienne, et devant laquelle Louis XIII avait dû se retirer, avait aussi pénétré dans la maison du cardinal ; il eût été téméraire de la braver plus longtemps, et Richelieu assure [33] que le roi, ayant appris le danger qu’il courait, lui avait commandé de le venir trouver à Lyon. Le cardinal avait obéi : il avait quitté Saint-Jean-de-Maurienne le 17 août, et le 22 il était arrivé à Lyon auprès du roi. Il trouva Louis XIII déjà bien près de la terrible maladie qui manqua de l’emporter le mois suivant, et autour de lui Marie de Médicis avec ses principaux amis travaillant à s’emparer de son esprit et tramant dans l’ombre les complots qu’arrêta pour le moment le l’établissement du roi, et qui, un peu plus tard, éclatèrent à Paris dans la fameuse journée des dupes. Richelieu avait assez à faire de disputer le cœur du roi à la reine-mère, et il se bornait à guider le maréchal de Schomberg par des instructions très générales. Il s’occupait surtout de lui envoyer des renforts ; il fit venir de Champagne la petite armée du maréchal de Marillac, et força celui-ci, malgré sa mauvaise volonté et ses lenteurs calculées, d’aller rejoindre Schomberg dans la Haute-Italie.

En même temps que l’Espagne avait ôté à Spinola le pouvoir de traiter de la paix, l’Autriche l’avait aussi enlevé à Collalto pour le transporter à la diète de Ratisbonne, où depuis quelque temps s’agitaient toutes les grandes questions européennes et se préparait là paix générale. Collalto n’avait plus que le droit, inhérent au commandement militaire, de conclure des suspensions d’armes plus ou moins étendues. Ce pouvoir suffisait aux vues de Mazarin et à l’accomplissement de l’ordre qu’il tenait de Richelieu : retarder la chute de Casal de quelques jours, de quelques heures, par quelque moyen que ce fût, et donner à Schomberg le temps d’arriver. Il pressa donc le général autrichien, par suite de l’arrangement dont ils étaient convenus, d’accorder une suspension d’armes aux mêmes conditions que nous avons indiquées et que Richelieu avait acceptées. Collalto, parfaitement informé par son gouvernement et qui savait la paix prête à sortir des conférences de Ratisbonne, souscrivit sans difficulté à un armistice qui lui en semblait la préface. Le marquis de Sainte-Croix était venu au commencement du mois de septembre remplacer Spinola dans le commandement de l’armée espagnole, et comme cette armée était demeurée quelque temps un peu livrée à elle-même, il la trouva dans une telle confusion que Mazarin n’eut pas de peine à lui faire agréer [34] l’armistice déjà consenti par Collalto. Il le lui fit même considérer comme une bonne fortune [35] en lui montrant que s’il tardait seulement quelques jours, il serait placé entre la garnison de Casal, capable encore de quelques sorties vigoureuses, et l’armée de Schomberg, enhardie par ses succès. De son côté, le général français, qui n’avait pas encore reçu les renforts que lui devait amener Marillac, et auquel Toiras écrivait sans cesse qu’il était réduit à la dernière extrémité, crut très bien faire de signer une suspension d’armes qui sauvait une garnison héroïque sans compromettre l’avenir. La trêve, conclue le 4 septembre, devait durer jusqu’au 15 octobre. Si la paix n’était pas faite ce jour-là, chacun pouvait recommencer la guerre. Les Espagnols entraient immédiatement dans la ville de Casal, mais les Français gardaient la citadelle : ils devaient, il est vrai, la livrer, si le dernier jour d’octobre ils n’étaient pas secourus ; mais jusque-là l’Espagne devait leur fournir des vivres, et Schomberg ne craignait pas que l’illustre citadelle tombât au pouvoir de l’ennemi faute de secours, car il était bien décidé, avec les nouvelles troupes qu’il attendait, à se faire jour jusqu’à Casal et à venir dégager Toiras en risquant une bataille. Le marquis de Sainte-Croix entretenait à peu près les mêmes espérances ; on lui promettait aussi de nouveaux régimens, et il se croyait bien sûr d’être en mesure à la fin d’octobre de combattre Schomberg avec avantage dans un camp savamment retranché. Ainsi des deux parts on était satisfait d’une trêve où les divers intérêts avaient été équitablement et habilement balancés.

Cette heureuse suspension de longues et sanglantes hostilités était, de l’aveu commun, l’ouvrage de Mazarin. Il n’y avait qu’une voix sur sa patience, son courage, son habileté. Il avait servi tout le monde et n’avait trompé personne ; tardive mais bien douce récompense de tant de courses, de fatigues et de soucis ! Le jeune diplomate se félicitait d’avoir pris cette brillante revanche d’espérances si souvent déçues et des injustes soupçons de Louis XIII et de Richelieu. Ce premier et beau succès lui fit sentir tout le prix de l’activité et de la constance, lui apprit que le temps est l’allié des bonnes causes, et que, lorsqu’on a la conscience de poursuivre un juste but, il ne faut pas se laisser intimider par les obstacles qu’on rencontre inévitablement sur sa route. Nous verrons Mazarin pendant toute sa vie mettre à profit cette leçon : il en eut bientôt une occasion mémorable.

Louis XIII avait fini par tomber sérieusement malade à Lyon le 22 septembre, et pendant quelques jours il sembla près de sa dernière heure. Sa mort eût infailliblement précipité la France en de nouveaux troubles intérieurs qui lui eussent ôté ses forces dans la lutte difficile qu’elle soutenait avec l’Espagne et l’Autriche. Il importait donc, dans des conjonctures si menaçantes, de mettre fin à cette lutte, même à des conditions médiocrement avantageuses. Tel est le motif honorable qui porta le père Joseph, le véritable chef de notre légation de Vienne, le digne lieutenant diplomatique de Richelieu, à conclure à la hâte à Ratisbonne, le 13 octobre [36], avec son collègue Léon de Brulart, un traité qu’en toute autre circonstance il eût sans doute repoussé. L’Autriche et la France s’y engageaient à ne secourir en aucune manière les ennemis qu’elles avaient ou pourraient avoir ; en ce qui regardait les affaires d’Italie, l’Autriche reconnaissait bien les droits de Charles de Gonzague sur Mantoue et le Montferrat, mais elle ne voulait accorder l’investiture nécessaire que six semaines après la signature du traité, et elle remettait à cette époque l’évacuation de Casal par les Espagnols, d’où il suivait que la France était condamnée à entretenir longtemps encore en Italie une armée considérable : état de choses à peu près aussi fâcheux que la guerre. Ce traité parvint à Richelieu quelques jours après avoir été conclu, quand le péril du roi était à peu près dissipé. Le cardinal connaissait trop bien le père Joseph pour ne pas comprendre ce qui l’avait fait agir ; mais il n’hésita pas à le désavouer comme ayant outre-passé ses pouvoirs. L’article qui obligeait la France à ne secourir aucun des ennemis que pourrait avoir l’Autriche était radicalement incompatible avec les desseins bien connus de Richelieu. Il venait de traiter en secret avec Gustave-Adolphe, qui allait entrer en campagne et disputer l’Allemagne à l’empire. Il n’entendait pas abandonner un pareil allié. Il sentait d’ailleurs qu’il avait besoin d’étouffer l’envie et la haine sous l’admiration, et de faire de si grandes choses que la gloire de la France et la puissance du roi parussent attachées à sa propre fortune. Il désavoua donc son ambassadeur, envoya pour quelques jours dans son couvent le moine patriote, pour l’en faire sortir bientôt et lui rendre sa confiance et son amitié. En même temps il écrivit au maréchal de Schomberg de ne pas s’arrêter aux discours des diplomates et de marcher rapidement sur Casal, car la trêve venait d’expirer le 15 octobre, et la France reprenait toute sa liberté d’action. Grâce à Dieu, Schomberg n’avait pas attendu l’ordre de Richelieu. Au premier bruit du traité de Ratisbonne, le maréchal l’avait hautement désapprouvé ; il avait déclaré à Mazarin et aux ambassadeurs de Venise et de Mantoue qu’il ne l’exécuterait pas, et qu’en vertu de son droit, il allait recommencer les hostilités. Lui aussi en effet, comme tous les amis de Richelieu, comme le maréchal d’Effiat, comme le père Joseph, Je cardinal La Vallette, La Meilleraie, Chavigny et plus tard Mazarin, il avait par-dessus tout le cœur français, et ce patriotisme passionné sans lequel il n’y a ni grande nation, ni grand roi, ni grand ministre : admirable école où généraux et diplomates, prêtres et hommes d’état, travaillaient en commun à la grandeur de la France, sous le regard de celui qui était leur maître à tous, et leur donnait l’exemple de la vigilance, de la constance et d’un travail infatigable. Mais hâtons-nous de suivre les événemens qui se précipitent.


VIII

Dès qu’il eut pris son parti, Schomberg s’était empressé de faire savoir à Toiras, toujours en possession de la citadelle de Casal, qu’il se préparait à le secourir, et que dans peu de jours il espérait bien avec lui rejeter les Espagnols dans le Milanais, comme naguère ensemble, au siège de La Rochelle, ils avaient chassé les Anglais de l’île de Ré. Il avait appelé à lui toute la noblesse du Dauphiné, ne lui demandant qu’une courte campagne et lui promettant une bataille. Il avait pressé l’arrivée des troupes du maréchal de Marillac, et, laissant en Piémont le marquis de Tavannes avec sept ou huit mille hommes pour garder les places conquises et contenir au besoin le duc de Savoie, le 17 octobre, il était parti de Rocca, sur le Tanaro, entre Asti et Alexandrie, avec dix-huit mille hommes d’infanterie et trois mille chevaux. L’espoir d’une grande journée remplissait l’armée d’enthousiasme. Elle traversa en bon ordre les trente lieues qui séparent Rocca de Casal, dans un pays dévasté par la guerre, la famine et la peste. Le 26 octobre, elle atteignait la plaine qui environne Casal, et, en apercevant les lignes espagnoles, elle appelait de ses cris l’heure du combat.

Pendant que tous ces cœurs généreux battaient de joie, Mazarin était au désespoir. Il voyait le fruit de tous ses travaux près de lui échapper ; il jugeait bien qu’une bataille, de quelque façon qu’elle tournât, rouvrait une guerre effroyable. L’étranger allait donc s’établir et en quelque sorte prendre racine en Italie ! Déjà les Français occupaient le Piémont ; Casal délivré, Ils se jetteraient sur le Milanais et iraient faire le siège de Mantoue. D’autre part, l’Autriche et l’Espagne ne lâcheraient pas aisément leur proie, et on ne voyait pas la fin de ces luttes affreuses sur le sol italien. Mais plus la paix fuyait devant lui, plus Mazarin la poursuivait avec une infatigable énergie. Il allait sans cesse des Français aux Espagnols, des Espagnols aux Français, toujours à cheval, courant à travers la peste et les mousquetades, ne se rebutant jamais, cherchant et inventant des propositions conciliatrices qui pussent agréer aux deux parties [37]. Ajoutons que ses connaissances militaires venaient en aide à son talent diplomatique, et que l’ancien capitaine d’artillerie secondait admirablement le secrétaire de la légation pontificale. Il pouvait parler aux différens généraux du véritable état de leurs forces respectives et des difficultés du succès. Richelieu lui-même, qui n’est pas suspect, avoue que Mazarin apporta souvent à Schomberg des propositions raisonnables ; mais le maréchal, tout en goûtant fort le jeune et hardi négociateur, en reconnaissant ses bonnes intentions, exigeait qu’avant toutes choses les Espagnols consentissent à remettre la ville de Casal entre les mains du duc de Mantoue et à évacuer le Montferrat. Heureusement le marquis de Sainte-Croix était moins décidé que Schomberg [38]. C’était un officier plein d’honneur et d’expérience, mais qui se défiait un peu de ses troupes. C’est sur lui que Mazarin tourna toutes ses espérances, et il parvint à inspirer au général espagnol le désir d’un accommodement équitable. Il n’y avait pas un moment à perdre, et le 26 octobre au matin, voyant les Français déboucher dans la plaine, Mazarin fit auprès du maréchal de Schomberg un dernier et puissant effort. Il lui dit qu’il pouvait maintenant juger par lui-même que les Espagnols et les impériaux réunis étaient plus nombreux que les Français, et retranchés de telle sorte que pour les forcer il faudrait verser des torrens de sang, qu’il serait vraisemblablement victorieux et délivrerait Casal, mais qu’après cette victoire il se trouverait lui-même très affaibli, incapable de rien entreprendre sur le Montferrat, ne pouvant recevoir de prompts renforts, ayant en tête une armée vaincue, mais non pas détruite, et sur ses derrières le nouveau duc de Savoie, aussi ambitieux, aussi vaillant, aussi faux que son père [39], qui, poussé au désespoir, pourrait fort bien se jeter sur les Français épars en Piémont et couper ou inquiéter leur ligne de communication avec la France. Au lieu de s’engager en de pareils hasards, Mazarin proposa à Schomberg d’arriver au même but par un autre moyen : on remettrait immédiatement la ville de Casal au duc de Mantoue, pourvu que les Français lui remissent aussi la citadelle, comme ils l’avaient toujours promis, sous cette condition qu’un commissaire impérial entrerait dans la ville de Casal et y resterait jusqu’à la paix. Il lui avoua que ce commissaire impérial n’était qu’une invention pour se rapprocher du traité de Ratisbonne, couvrir la dignité de l’empire et sauver les apparences. Il ne pouvait faire aucun ombrage, puisqu’il n’aurait avec lui aucune troupe, et se trouverait à Casal environné des officiers et des généraux du duc de Mantoue. Et Mazarin demanda à Schomberg si c’était pour une question d’étiquette qu’il fallait affronter les hasards d’une bataille et de ses suites. Schomberg répondit qu’une telle proposition se pouvait accepter, mais qu’il était bien tard, qu’on était trop avancé pour qu’il fût possible d’éviter une affaire, et il alla se mettre à la tête de ses troupes et faire les derniers préparatifs du combat. Mazarin, en le quittant, courut bien vite auprès de Sainte-Croix, lui exposa avec netteté et avec force l’état de l’armée française, son impatience de combattre, et l’inévitable défaite qui l’attendait s’il se refusait à une proposition qui ménageait sa dignité en conservant la seule armée que l’Espagne et l’Autriche pussent avoir de longtemps en Italie. Il lui peignit enfin le duc de Savoie prêt à se joindre aux Français s’ils étaient vainqueurs, et à entrer avec Schomberg dans le Milanais afin d’en avoir sa part. Le marquis de Sainte-Croix se rendit à ces raisons [40]. À l’instant même, Mazarin monte à cheval et s’élance pour aller retrouver. Schomberg.

Mais déjà la bataille était presque engagée. Toiras était sorti de la citadelle avec deux ou trois cents chevaux et cinq ou six cents hommes d’infanterie [41], attendant le moment de prendre part à l’affaire. L’armée espagnole et impériale comptait vingt-cinq mille hommes de pied et de six ou sept mille chevaux. Elle était adossée à Casal, qu’elle séparait de nous, et se tenait enfermée dans les lignes qu’elle avait eu le temps de fortifiera son aise depuis un mois. L’aspect de ces lignes bastionnées de toutes parts était formidable. Au dedans, on voyait Gallas à la tête des vieux régimens de l’empire ; Piccolomini commandait la cavalerie ; c’est lui qui devait commencer le combat [42]. Le maréchal de Schomberg s’était placé au centre de l’armée française ; il avait donné la droite au maréchal de La Force et la gauche au maréchal de Marillac. Tous trois avançaient de front. À une portée de fusil, on avait fait halte pour se mettre à genoux et faire la prière. Les soldats relevés, on leur avait adressé quelques petits discours pour les animer, mais ils n’en avaient pas besoin dans la bonne humeur où la présence des ennemis les mettait. Jamais, dit Richelieu, à qui nous empruntons ce récit [43], il ne fit un si beau jour ; il semblait que le soleil eût redoublé sa lumière pour faire voir plus distinctement les particularités d’une si grande et si importante action. Il pouvait être environ quatre heures après midi. Le signal de la bataille était donné ; la cavalerie avait l’épée et le pistolet à la main ; l’infanterie marchait d’un pas égal, avec résolution et gaieté. Le canon des Espagnols commençait à tirer et à faire des ravages dans nos rangs sans y apporter la moindre confusion, ni faire pâlir un seul visage. L’attente d’un grand péril imprimait partout le silence. Les généraux étaient encore à la tête des premiers bataillons ; les enfans perdus et les volontaires s’étaient jetés en avant et touchaient déjà aux retranchemens espagnols. Tout à coup de ces retranchemens on vit sortir et s’élancer dans la plaine, entre les deux armées, un cavalier qui, se faisant jour à travers les boulets et les balles, tenant d’une main son chapeau et de l’autre un crucifix au lieu d’épée, s’écriait d’une voix forte : La paix ! la paix [44] ! C’était Mazarin. Il s’avança vers Schomberg et lui dit que la proposition dont ils étaient tombés d’accord le matin était acceptée et la paix faite. Les Français étonnés s’arrêtèrent, et on commençait à s’expliquer, quand deux volées de canon parties du côté des Espagnols vinrent irriter et enflammer nos soldats, qui s’ébranlèrent de nouveau pour se jeter sur l’ennemi. Mazarin se précipita vers le camp espagnol et fit cesser le feu ; puis, revenant en toute hâte et redoutant quelque incident nouveau, il proposa aux généraux français d’avoir à l’instant même une conférence. Le marquis de Sainte-Croix sortit de son camp avec trente de ses principaux officiers ; les maréchaux de France en firent autant, et la conférence s’établit ainsi sur le champ de bataille. « Il faisait fort bon voir, dit encore Richelieu, cette entrevue de tant de gens de qualité armés de toutes pièces, à la vue de deux grandes armées, pour décider un différend le plus important de la chrétienté. Après les embrassades et complimens qui furent faits et reçus de part et d’autre, et que l’on eut convenu de ce qui se devait exécuter, chacun se retira dans son armée, sans avoir nulle autre assurance l’un de l’autre que la seule parole et la foi des généraux. »

Le lendemain, 27 octobre, commença l’exécution de ce qui avait été convenu la veille : les Espagnols sortirent de Casal à la grande satisfaction de Schomberg et des Français, qui par leur seule attitude avaient obtenu ce grand succès et sans coup férir terminé la campagne ; mais il n’en était pas de même dans l’état-major du marquis de Sainte-Croix. On n’avait pas tardé à s’apercevoir que cet arrangement improvisé n’était pas fort glorieux à l’Espagne et tournait à l’honneur et au profit de la France. Le duc de Lerme disait hautement que Sainte-Croix s’était laissé mener par le ministre du pape [45]. Un jour même, don Martin d’Aragon, commandant de la cavalerie espagnole, s’emporta si fort contre Mazarin que celui-ci lui en demanda raison et porta la main à son épée. Il fallut que Piccolomini et d’autres officiers s’entremissent pour apaiser la querelle en obligeant don Martin à faire une réparation convenable au belliqueux représentant du saint-siège [46].

Est-il besoin de dire avec quels transports de joie fut reçue à Rome la nouvelle de cet éclatant triomphe remporté sur les ennemis de l’indépendance et de la paix de l’Italie ? On célébra la conduite de Mazarin comme un chef-d’œuvre d’habileté et de courage, et comme un service immense rendu à l’autorité pontificale. Urbain VIII fit frapper des médailles pour conserver le souvenir d’une si belle action, et, s’appropriant en quelque sorte la gloire de son ministre, dans la salle du Quirinal où étaient représentés les principaux événemens de son pontificat, il fit placer un grand tableau où l’on voyait les deux armées française et espagnole sous les murs de Casal, prêtes à en venir aux mains, et au milieu d’elles le ministre du saint-siège passant rapidement du camp des Espagnols à celui des Français, et faisant signe que la paix était faite. Le pape se plaisait à montrer ce tableau et à en faire lui-même les honneurs.


IX

La délivrance de Casal porta bientôt ses fruits : elle amena tous les heureux événemens qui suivirent, et où Mazarin prit une si grande part. Il faut voir dans les mémoires de Richelieu [47] tout ce qu’il fallut d’adresse, de constance et de fermeté au chargé d’affaires pontifical pour forcer les Espagnols à tenir leur parole et abandonner le Montferrat. À chaque ville qu’ils devaient quitter, ils élevaient des réclamations et opposaient des résistances qui ne cédaient qu’à la crainte d’une rencontre sanglante. Les deux armées étaient toujours en présence, l’une se retirant à regret, l’autre bien résolue à l’y contraindre. L’évacuation du Montferrat remplit toute la fin de l’année 1630.

Au commencement de 1631, les diverses puissances intéressées nommèrent pour traiter de la paix des plénipotentiaires qui s’assemblèrent à Cherasco, près de Saviglian. C’étaient Gallas pour l’empire et le comte de La Rocca pour l’Espagne, pour la France Toiras, qui venait de recevoir le bâton de maréchal en récompense de sa belle conduite, avec Abel Servien, naguère premier président du parlement de Bordeaux, puis intendant militaire en Piémont, et bientôt secrétaire d’état. Le nouveau duc de Savoie assistait en personne à ces conférences, et Pancirole et Mazarin y représentaient le saint-siège. Les rapides victoires de Gustave-Adolphe attiraient trop puissamment en Allemagne l’attention et les armées de l’Autriche pour qu’elle fût tentée de continuer la guerre en Italie. Satisfaite d’avoir eu l’air de demeurer l’arbitre des événemens, grâce au commissaire impérial résidant à Casal, elle ne fit point difficulté d’accorder à Charles de Gonzague l’investiture demandée. Le protégé de l’Espagne, le duc de Guastalla, renonça à ses prétentions pour une forte indemnité. La France rendit à Victor-Amédée tous ses états, en gardant jusqu’à l’entière conclusion de la paix, comme l’y autorisait le traité même de Ratisbonne, la ville et la citadelle de Pignerol et tout le pays environnant. Ces divers arrangemens donnèrent lieu à plusieurs traités conclus à Cherasco le 6 avril et le 19 juin 1631, et à la fin du mois de juillet toute la Haute-Italie était pacifiée.

Mais auparavant, et dès le 31 mars de cette même année, la France et la Savoie avaient fait ensemble une convention séparée, qui demeura assez longtemps secrète, et fut particulièrement l’œuvre de Mazarin.

Par cette convention, la France, en rendant à Victor-Amédée tous ses états, ne gardait pas seulement la ville et la citadelle de Pignerol à titre provisoire, elle en devenait maîtresse. De puissans motifs avaient déterminé Richelieu à s’assurer de ce poste avancé. D’abord on n’avait pas encore inventé la belle politique qui prodigue l’or et le sang de la France sans aucun profit pour elle ; ensuite la prudence la plus vulgaire voulait au moins qu’on ne s’exposât point à recommencer sans cesse de tels sacrifices. Trois fois de suite depuis les première jours du XVIIe siècle, il nous avait fallu refaire de sanglantes campagnes et reconquérir à grand prix toutes ces places de la Savoie et du Piémont qui déjà nous avaient coûté si cher. Pignerol, avec une bonne garnison, était à la fois une juste indemnité et une garantie nécessaire, sans nous donner une puissance qui fût capable d’inquiéter l’Italie. Aussi le vrai et désintéressé représentant de l’Italie d’alors, le vigilant défenseur de son repos et de son indépendance, le pape, s’était empressé de favoriser un dessein qui lui permettait de tenir en respect l’Autriche et l’Espagne en leur montrant une armée française au pied des Alpes. On dit même que c’est lui qui, se faisant l’interprète de tous les princes italiens, en suggéra l’idée à la France [48], du moins il est certain qu’il l’appuya de toutes ses forces ; mais une pareille affaire exigeait un profond secret devant les conférences ordinaires qui se tenaient à Cherasco. Urbain VIII ne s’ouvrit pas même à son neveu, le cardinal secrétaire d’état François Barberini, qu’il savait assez favorable aux Espagnols, et il ne voulut d’autres confidens que l’ambassadeur français à Rome, le comte de Béthune, et Mazarin en Piémont. Celui-ci se trouva donc seul chargé de cette négociation délicate à l’insu même du nonce Pancirole. Heureusement il avait pris sur Victor-Amédée un véritable ascendant par les services qu’il lui avait rendus et par les utiles conseils qu’il n’avait pas cessé de lui donner. Il s’efforça de lui faire comprendre que son premier intérêt était de rentrer en possession de ses états, que ce qu’il cédait était peu de chose, et que l’avenir le lui rendrait infailliblement, si, par une conduite loyale, plus habile que tous les artifices, il s’appliquait à resserrer les liens qui l’unissaient à Louis XIII et à gagner la confiance de Richelieu. La France ne songeait à faire aucune conquête en Italie. Dans sa lutte avec l’Espagne, elle entendait bien diminuer, autant qu’il serait en elle, la puissance espagnole dans la péninsule, et elle ne demandait pas mieux que de favoriser l’agrandissement du Piémont aux dépens du Milanais, pourvu qu’elle pût compter sur la fidélité du duc de Savoie. L’acquisition de Pignerol n’était qu’une mesure de précaution ; il lui appartenait de la rendre bientôt inutile. Victor-Amédéé embrassait avec ardeur toutes les espérances d’agrandissement, mais il ne pouvait se résigner au léger sacrifice qu’on lui demandait, et il tâchait de l’éluder en faisant à son tour les demandes les moins raisonnables. Chose inouïe, il voulait que le roi de France s’emparât pour lui de la ville de Genève et la lui donnât en échange de Pignerol. Le chef de la catholicité agréait fort une semblable compensation, et il envoya son jeune ministre en France pour la soutenir de toute son éloquence. Mazarin se rendit donc à Paris en janvier 1631 [49]. Au premier mot de la bizarre proposition, Richelieu, qui n’était point un cardinal à la façon de Bérulle, se mit en colère et ne se put empêcher de dire au chargé d’affaires pontifical qu’en vérité, pour lui apporter un projet pareil, il aurait pu s’épargner une si grande fatigue. Mazarin, sans s’émouvoir, répondit qu’il n’était pas à ce point fatigué qu’il ne pût encore fort bien remonter à cheval et s’en retourner en Piémont, et, se levant sur-le-champ, il salua le cardinal et se retira ; mais cette petite scène finit encore plus vite que celle de Saint-Jean-de-Maurienne. Richelieu fit courir après Mazarin, le gronda de son impatience, excusa sa propre vivacité [50], et après l’avoir comblé d’éloges pour sa belle conduite à Casal et dans le Montferrat, lui fit aisément sentir que le projet du duc de Savoie et du saint-père était absolument inacceptable et le brouillerait avec la Suisse, dont il avait si grand besoin, — avec l’ombrageux et impérieux Gustave-Adolphe, avec toutes les puissances protestantes, ses fidèles et nécessaires alliées dans le grand duel qu’il entreprenait contre la maison d’Autriche. Mazarin avait trop d’esprit pour insister ; mais il saisit cette occasion de faire obtenir à Victor-Amédée un autre et précieux dédommagement dans le Montferrat. On n’avait pas été fort content de la conduite de Charles de Gonzague, qui, depuis le commencement de la guerre, n’avait montré dans sa propre cause ni grand talent ni grande énergie. C’est sur lui qu’on indemnisa le duc de Savoie de la perte de Pignerol. Déjà le traité de Suze donnait au Piémont la ville et la forteresse de Trino ; on y joignit la ville d’Alba, qui commandait le cours du Tanaro, avec des terres dont le revenu allait bien au-delà des 18,000 écus d’or qu’on avait autrefois promis. Enfin, pour satisfaire l’amour-propre du duc aussi bien que son intérêt, Mazarin inventa cet expédient que la France ne garderait pas Pignerol du droit du plus fort, mais que Victor-Amédée la céderait librement à son beau-frère au prix de 500,000 écus. Mais il était de la dernière importance qu’une semblable convention ne parût qu’après les traités conclus à Cherasco : aussi ne fut-elle publiée que successivement et selon que l’état général des affaires le permettait. La profonde astuce du Savoyard [51] seconda merveilleusement l’habileté de Mazarin, et déroba cette intrigue à la pénétration soupçonneuse de l’Espagne. On commença par divulguer seulement, le 19 octobre 1631, la partie de la convention secrète du 31 mars, par laquelle le duc de Savoie s’engageait : 1° à ne secourir ni directement ni indirectement les fauteurs de troubles en France, la faction de la reine-mère et du duc d’Orléans ; 2° à donner un passage aux troupes du roi en cas qu’il fût encore obligé de les envoyer dans le Montferrat, ou que la paix fût troublée dans les Grisons et dans le duché de Mantoue ; 3° à remettre en dépôt pour six mois entre les mains de la France la ville et la citadelle de Pignerol. Quelque temps après, le dépôt de six mois était prolongé de six mois encore, et en 1632 le traité de Saint-Germain du 15 mai, celui de Turin du 5 juillet, convertirent le dépôt en une cession définitive, aux applaudissemens unanimes de l’Italie, qui, en sentant la France plus près d’elle, commença à respirer librement [52].

Cette nouvelle et heureuse négociation plaça Mazarin encore plus haut dans l’opinion de l’Italie et dans celle de Richelieu. À Paris même, le cardinal avait fait paraître tout le cas qu’il faisait de son mérite. Après la courte et légère altercation que nous avons racontée, trouvant en lui tout ensemble de la dignité, du sang-froid, de la fermeté, avec une merveilleuse pénétration et une précoce expérience, il le jugea propre aux grandes affaires, et fit tout pour se l’attacher. Il exigea qu’il logeât chez lui, lui proposa, s’il voulait s’établir en France, l’évêché de Cahors [53], qui était alors vacant, ou, s’il désirait rester au service du pape, une riche abbaye, comme en possédaient en France plus d’un prélat romain. Et Mazarin ayant généreusement refusé tout autre présent que celui de l’estime du grand ministre, Richelieu, dont la parole était si sûre, lui dit qu’il était désormais sous la protection de la France, et qu’il saurait bien lui en donner des preuves à Rome comme à Paris. Louis XIII se joignit au cardinal pour faire honneur à Mazarin, et lui voulut offrir une marque de considération qu’il ne put refuser : à son départ, il lui fit remettre un beau collier d’or, enrichi de pierreries, avec l’image du roi au milieu, ainsi qu’une magnifique épée [54].

Tous ces témoignages de la faveur de la France n’étaient pas faits, comme on le pense bien, pour diminuer l’inimitié des Espagnols, qu’avaient déjà si fort blessés la délivrance de Casal et l’évacuation du Montferrat. Cette inimitié s’accrut bien en 1632, lorsqu’on connut enfin la convention particulière du 31 mars 1631 entre la France et la Savoie et le secret avec lequel toute cette affaire avait été conduite. Le duc de Feria, appelé de nouveau au gouvernement de la Lombardie, n’avait pu se défendre d’un accès de colère en apprenant que le jeune capitaine d’infanterie, qu’il avait autrefois connu dans l’armée pontificale de la Valteline, s’était joué de sa vieille expérience et de tous les diplomates assemblés à Cherasco. Il devina quel redoutable adversaire la politique espagnole allait trouver dans ce secrétaire de légation, qui gouvernait déjà par-dessus la tête de son propre ministre, enlevait à l’Espagne son plus ancien allié, le duc de Savoie, et le donnait à la France. Il disait hautement qu’il fallait l’acquérir ou s’en défaire. Il essaya de l’attirer au service de sa cour par les offres les plus brillantes, celle même de l’ambassade de Vienne [55], lui montrant quelle fortune l’attendait dans une pareille carrière, au lieu des minces avantages qu’il se pouvait promettre du saint-siège. Mazarin avait l’âme encore trop pleine de la mort de Spinola et des dernières imprécations du vieux capitaine contre l’ingratitude de l’Espagne : au fond du cœur, il avait fait son choix entre Olivarès et Richelieu ; il s’excusa donc auprès du duc de Feria en alléguant ses devoirs envers Urbain VIII. Depuis ce moment, l’Espagne conjura sa perte. En voici une preuve aussi comique que significative. Mazarin, étant un jour allé faire visite au gouverneur de Milan et attendant un moment dans l’antichambre, y vit tout à coup paraître un fils du duc, tout jeune encore, avec sa petite épée à la main ; il lui demanda en riant ce qu’il en prétendait faire. — « Tuer Mazarin, qui trahit le roi, » répondit l’enfant, répétant évidemment ce qu’il entendait dire autour de lui [56].

À la fin de l’année 1632, Mazarin revint à Rome avec le nonce Pancirole. Il y fut reçu encore mieux qu’après l’affaire de Casal. Ce n’était plus le jeune homme obscur que nous avons essayé de peindre, pauvre, cherchant sa route, brûlant de se faire connaître par des services de toute sorte ; c’était un diplomate déjà célèbre, estimé des premiers hommes d’état de l’Italie et de l’Europe. Il avait passé la saison des plaisirs et le printemps de la vie ; il entrait dans l’âge de la virile ambition et des grandes affaires : il avait trente ans accomplis. Une carrière immense était devant lui. Peut-être l’y suivrons-nous ; peut-être un jour, ici même, nous le ferons voir embrassant la prélature, franchissant en peu d’années les emplois les plus importans, puis, arrivé devant le cardinalat, rencontrant un obstacle qu’il désespère de vaincre, mais, incapable de s’arrêter et impatient de monter toujours, quittant Rome, passant au service de France, et là déployant librement ses ailes, conquérant de Paris la pourpre romaine, et de degré en degré s’élevant jusqu’à l’héritage de Richelieu.


VICTOR COUSIN.

  1. Benedetti, p. 24, et Brusoni, p. 155, relèvent avec raison le mérite d’un tel service, auquel ils attribuent la prise de Pignerol.
  2. Benedetti et Brusoni, p. 24 et p. 155.
  3. Des dépêches d’Espagne adressées à Spinola ayant été prises sur mer par les Français dans la traversée de Barcelone à Gènes, Richelieu avait fait à Spinola la galanterie de lui faire remettre ces dépêches non décachetées. Archives des aff. étrang., France, t. LTV, fol. 101. Richelieu à Spinola, 23 avril 1630 : « Monsieur, un courrier du roy d’Espagne ayant esté arresté sur la mer par personnes qui, sans en avoir charge, ont pensé faire service au roy, je vous envoie ce trompette pour vous dire que tant s’en faut que je désire me prévaloir de ces despesches que je serois bien aise de vous les faire tenir sûrement. Ce courrier que l’on m’amène sera ce soir ou demain ici. S’il vous plaist m’envoyer un trompette et un mot de vostre main, il s’en ira sûrement vous trouver avec toutes les despesches, lesquelles vous cognoistrés bien n’avoir pas esté ouvertes. Cependant je vous supplie de croire que tout ce qui se passe ne m’empeschera jamais d’estre, monsieur, votre très affectionné serviteur, etc. »
  4. Mazarin, étant arrivé a Grenoble avant Richelieu, qui était allé à Lyon à la rencontre du roi, lui écrivit le 16 mai 1630 ; il lui apportait une lettre du nonce Pancirole datée de Turin, 7 mai. Ces deux lettres sont aux archives des affaires étrangères, France, t. LIII, fol. 84 et 170.
  5. Nous tirons ces particularités d’Aubery, lequel les tenait d’un Romain qui accompagnait le cardinal Bagni. « Je ne puis m’empescher ici, dit Aubery, t. Ier, p. 35, d’emprunter quelques traits de la description qu’a faite de cette solennité Jean-Baptiste Casalio, Romain, qui se trouva pour lors en la compagnie du cardinal Bagni. La cour de France, dit-il, étoit à Grenoble, capitale du Dauphiné, qui confine à la Savoie et approche plus de l’Italie. Le seigneur Mazarin y vint en qualité de ministre du pape, et fut reçu du roi avec toutes les caresses et toutes les marques d’estime et de bienveillance imaginables. L’accueil et les honneurs furent tels que la pluspart ne doutèrent nullement qu’il ne fût l’un des premiers de Rome et des plus proches parens de sa sainteté. En effet, on n’eût presque scu mieux régaler le légat, s’il fût venu en personne. »
  6. D’Effiat est un des meilleurs serviteurs de la France dans la première partie du XVIIe siècle. Les historiens ne l’ont pas mis à sa place ; mais le témoignage solidement motivé que lui rend Richelieu, t. VII, p. 138-140, peut suffire à sa mémoire, et comme homme de guerre et comme financier. Il était à la fois surintendant des finances et grand-maître de l’artillerie, comme auparavant Sully et plus tard La Meilleraie ; il était aussi premier écuyer. Il mourut le 27 juillet 1632, dans l’expédition de Trêves et de Philipsbourg.
  7. Mémoires, t. VI, p. 179 et 180.
  8. Brusoni, p. 159.
  9. Richelieu peint ainsi la fin du duc de Savoie, t. VI, p. 196 : « Il se mit au lit, et soit d’excès de tristesse, soit que l’infection de l’air lui ait donné quelque atteinte, une petite émotion le saisit, durant laquelle, après avoir dit plusieurs fois à son fils qu’il falloit, à quelque condition que ce fût, faire la paix, il mourut comme il avoit vécu, au milieu de l’embrasement et de la ruine de ses états, desquels il se voyoit dépouillé, comme il lui avoit été prédit longtemps auparavant, et ce par une juste punition de Dieu, que celui qui, durant quarante et tant d’années de son règne, avoit toujours essayé de mettre le feu chez ses voisins, et de s’avantager injustement de quelque partie de leurs états, mourut dedans les flammes du sien propre, qu’il avoit perdu par son opiniâtreté, contre l’avis des siens et de ses alliés.
  10. Voyez les mémoires du maréchal d’Estrées, Paris, 1668.
  11. Benedetti, p. 25.
  12. Sur ce frère de Montausier, voyez la Société française au dix-septième siècle, t. II, p. 35.
  13. Mémoires de Richelieu, t. VI, p. 94-101. Mazarin arriva à Chambéry le 20 mai, travailla avec Bouthillier, Bullion et Chàteauneuf, et repartit le 28 de ce mois.
  14. Ibid., p. 138-145. Mazarin vint à Saint-Jean-de-Maurienne le 3 juillet, et en repartit le 6.— « Le 4, dit Richelieu, il avait remis au roi une relation signée de sa main du voyage qu’il avoit fait d’Italie vers sa majesté, qu’il avoit trouvée à Chambéry, et de celui que, de là, il avoit faict en Italie vers Collalto, le duc de Savoie et le marquis de Spinola, et de ce qu’il en rapportoit lors a sa majesté, qu’il étoit vécu trouver à Saint-Jean-de-Maurienne, etc. » Nous avons en vain cherché cette relation de Mazarin dans les papiers de Richelieu conservés aux archives des affaires étrangères.
  15. Lettre de Bagni à Mazarin, datée de Saint-Jean-de-Maurienne, le 19 juillet 1630, archives des affaires étrangères, France, t. LIII, fol. 299.
  16. Benedetti, p. 27, se trompe en mettant la scène à Paris, et il a entraîné Priorato dans cette erreur évidente ; mais il indique la scène en l’abrégeant. Le récit de Brusoni est bien autrement étendu et détaillé ; nous le traduisons presque en entier. — Brusoni, p. 159-161.
  17. Nous n’avons pas plus trouvé parmi les papiers de Richelieu aux archives des affaires étrangères cette relation que la première ; mais Richelieu nous en donne un extrait, t. VI, p. 232, etc.
  18. Richelieu prétend que Mazarin mit par écrit son avis assez confusément ; mais rien de moins confus que la plupart de ses motifs : nous n’avons fait que les résumer. — Mémoires, t. VI, p. 234 et suiv.
  19. Un écrivain piémontais du XVIIe siècle, historiographe de la maison de Savoie, l’abbé don Valeriano Castiglione, dans une histoire inédite de Victor-Amédée Ier, qui se trouve aux archives de la cour à Turin, et dont M. le comte Sclopis a bien voulu nous communiquer de curieux fragmens, prétend que la proposition de Spinola, que Mazarin apporta à Richelieu et qu’il lui fit accepter, était l’œuvre de Mazarin lui-même : « Combinò modo il Mazarini di mezzana soddisfatione alla riputationc degli Spagnuoli senza gran pregiudizio di quella de’ Francesi. »
  20. Mémoires de Richelieu, t. VI, p. 245, etc.
  21. Histoire inédite de Victor-Amédée, par l’abbé Castiglione : « Stimavasi malegovole troppo la continuatione della guerra, esercitandone la peste una più crudole, uccidendo i soldati gli habitanti, inhabilitando i luoghi per habitarvi, e difficoltando il ritrovar vettovaglie… »
  22. Ibid. : « Ben riusci in quei tempi loggiero il pericolo corso dal Mazarini, mentre che nell’ arrivar che egli fece alle trinece sotto Carignano, fermato dà corridori francesi, finche data ne fosse parte al générale e reconosciuta la di lui persona. Percbiocche passeggiando egli all’ ombra di alcuni alberi, afflitto dal viaggio, e travagliato dà calori. estivi, venne d’improviso assalito dà un fantacino, il quale agitato dal furoro del morbo oontagioso, non solo colpillò con una pietra nel ginocchio destro, mà strettamente lo abbracciò caduto in terra, sotto seco, e male lo trattò con doppio poricolo della vita. Miracolosamente non dimeno lo préservò Dio, il quale gli diè forza di sottrarsene, evolle riserbarlo ad operar saggiamente per la pubblica pace ; accidente intanto sentito dal Momorensi con stupore e con dispiacere. »
  23. Mémoires de Richelieu, t. VII, p. 241-243.
  24. Dès le 6 du mois d’août, c’est-à-dire trois jours après son départ de Saint-Jean-de-Maurienne, Mazarin s’était empressé d’écrire au nonce Bagni que sa première entrevue avec Victor-Amédée lui donnait de grandes espérances. Le 10, il en avait reçu une réponse où Bagni lui marquait la satisfaction de Richelieu. Cette réponse, datée de Saint-Jean-de-Maurienne le 10 août 1630, est aux archives des affaires étrangères. — France, t. LIII, f. 381.
  25. Brusoni, p. 161.
  26. Pour tout ce qui suit, voyez Benedetti, p. 29-33, et Brusoni, p. 158 et 159.
  27. Benedetti, p. 30 : « Vostra signoria es hombre da bien ; però yo tambien. »
  28. Benedetti, p. 31 : « Me han quittado la honrra. »
  29. « Sin concluir nada. » Benedetti, p. 31, et Richelieu, t. VI, p. 264, donnent le texte même de la lettre du roi d’Espagne.
  30. C’est à Benedetti que nous empruntons ce curieux détail, p. 32.
  31. Le père de Charles de Schomberg, maréchal aussi, le vainqueur de Leucate et de Lérida, le mari de Mme de Hautefort.
  32. Mémoires, t. VI, p. 249.
  33. Mémoires de Richelieu, t. VI, p. 261.
  34. L’auteur de l’Histoire du Maréchal de Toiras, Paris 1644, in-folio, dit que Spinola, avant de tomber malade, s’était servi du seul pouvoir qui lui restât, et avait signé la trêve le 4 septembre ; il est en cela suivi par le père Griffet, t. II, p. 29 ; mais Benedetti et Brusoni, si bien instruits des choses italiennes, s’accordent à représenter le marquis de Sainte-Croix comme ayant signé la trêve.
  35. Benedetti, p. 33.
  36. Voyez le père Griffet, t. II, p. 39.
  37. Histoire inédite de Victor-Amédée Ier, par l’abbé Castiglione : « Il Mazarini vedendo che tante sue fatiche fatte per incontrar la mente pacifica di sua santità venivano a riuscir infruttuose, non tralasciò viaggi per ripliare i trattati e per animare i Francesi ad accettare. Disse e ridisse ; alla di lui prudenza e destrezza non mancarono modi e nuove propositioni per ottener il suo fine. »
  38. Brusoni, p. 162, représente le marquis de Sainte-Croix comme ordinairement irrésolu : « Splite sue perplessità d’ingegno. » Le mémoire anonyme cité dans la première partie de cette étude dit la même chose avec plus de force.
  39. Brusoni, p. 164 : « Gon lo stato di Milano nimico alle spalle, e col Piemonte d’ambigua fede. »
  40. Benedetti, p. 34, Brusoni, p. 183.
  41. Mémoires de Richelieu, t. VI, p. 338.
  42. Histoire inédite de Victor-Amédée : « Stava il Galasso disposto alla battaglia ; al Piccolomini era dato commando dal Santa-Croce di principiar li attachi con la cavalleria. »
  43. Mémoires de Richelieu, ibid., p. 335 et suiv.
  44. Voyez Richelieu, Benedetti et Brusoni. Aucun des trois ne parle de crucifix ; mais le mémoire anonyme dit positivement que Mazarin, pour imposer davantage aux combattans, avait pris la croix du cardinal-légat et la portait à la main. L’abbé Castiglione dit à peu près la même chose, non pas dans l’histoire de Victor-Amédée, mais dans celle de la régence de Madame Royale, en faisant un retour sur l’action de Mazarin à Casal : « Allora quando frapostosi con un crocifisso in vzce di spada trà gli eserciti. » Brienne, dans ses mémoires inédits, que nous avons déjà cités, t.Ier, p. 285, donne cette fin de la dépêche de l’ambassadeur vénitien : « La prophétie du cardinal Bentivoglio vient donc de s’accomplir à Casal. Quand on songe à l’ardeur qu’avoient les Français pour combattre, cela tient du prodige. Quelque consommé que soit dans les affaires Pancirola, il ne serait sans doute pas venu si facilement à bout que son collègue de cette importante négociation. Mazarini s’exposa à la fureur des soldats pour donner la paix à l’Italie. Plusieurs même tirèrent sur lui quelques coups de mousquet ; mais l’intrépide ambassadeur, faisant voltiger d’une main une feuille de papier blanc et de l’autre son chapeau, et criant : La paix ! la paix ! passa au travers des mousquetades sans en être atteint, sans témoigner de crainte, et l’accord fut conclu sur le champ de bataille, chose qui n’étoit pas encore arrivée que je sache, et qui méritoit bien, à mon avis, de vous être mandée. »
  45. Benedetti, p. 36 : « Lasciarsi il marchese Santa-Croce menar per il naso dal ministro pontificio… »
  46. Benedetti, ibid. ; Brusoni, p. 165.
  47. Mémoires, t. VI, p. 341 et suiv., Benedetti, p. 35, et Brusoni, p. 165 et 166.
  48. Benedetti, p. 39, attribue au pape Urbain VIII la première idée de la cession de Pignerol, et Brusoni, p. 107, dit la même chose, en ajoutant que tous les princes de la Haute-Italie entrèrent dans les intentions du pape.
  49. Benedetti, p. 40 et 41 ; Brusoni, p. 148 ; Richelieu, mémoires, t. VII, p. 230-231.— Ce voyage de Mazarin est certainement des premiers jours de l’année 1631, et il a dû être fort court. En effet, d’une part nous avons sous les yeux une lettre de Mazarin à Victor-Amédée Ier, datée d’Aiguebelle près de Saint-Jean-de-Maurienne, du 11 janvier 1631, quelques jours après son départ de Turin lettre tirée pour nous des archives de la cour à Turin, grâce à l’obligeance du garde de ces archives, M. Castelli, et d’autre part Mazarin a dû revenir assez vite pour achever auprès de Victor-Amédée la négociation secrète, laquelle fut signée le 31 mars de cette même année, ainsi que pour prendre part aux conférences de Cherasco.
  50. C’est Benedetti, p. 40, qui nous fournit cette anecdote.
  51. Brusoni, p. 170.
  52. Brusoni, p. 170 : « Con applauso ubiversale di tutta Italia che in ciò apprendeva la propria sicurezza. »
  53. Benedetti, p. 41.
  54. Tiré du mémoire anonyme.
  55. Benedetti, p. 38.
  56. Benedetti, ibid. : « Para matar Massarin, qui es traydor del rey. »