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La Guirlande des dunes/Un Vieux

Toute la Flandre
Deman (La Guirlande des dunesp. 36-40).

Un Vieux


À vous, les flots innombrables des mers,
Planes comme des dos ou droits comme des torses,
À l’embellie, à la tempête et ses éclairs,
Il a donné cinquante ans de sa force.

Son corps est aujourd’hui branlant et vieux :
C’est avec peine
Que ses doigts raides et goutteux
Amènent,
De sa poche à sa pipe, un peu de clair tabac.

Au bout des dunes,
Il habite, là-bas :
Et la pluie et le vent et la brume et la lune,
À sa fenêtre aux carreaux gris,
Viennent le voir
À l’aube, au soir,
En vieux amis.

Ceux qui passent par les sablons incultes,
Non loin de son chemin,
Font un détour et le consultent
Sur le temps qu’il fit hier, ou qu’il fera demain ;
Et les deux mots qu’il leur énonce,
En brève et banale réponse,
Sont rapportés et commentés
De barque en barque, au long des plages
D’où partent les pêcheurs vers les hasards sauvages.

Ceux dont il parle et vit sont dès longtemps les morts ;
Il exhume, du fond de sa mémoire,
De si vieilles histoires,
Qu’il entoure leur sort
Des étranges, mais vivaces, guirlandes
De la légende.

Il perdure seul en un coin,
— Ses fils et ses filles sont mariés au loin —
Il perdure, comptant et recomptant son âge ;
Et son corps va, le dos ployé,
De la cave au grenier, de l’armoire au foyer,
Vaquant aux menus soins de son humble ménage.

Ô le vieux chapelet des jours aux jours liés !
Et les portraits fanés et les bouquets sous verre,
Et le petit bateau sur la pauvre étagère,
Et la bobèche rouge au col du chandelier,
Et la chandelle, et la graisse qui en découle,
Et la chatte, sur l’escabeau, roulée en boule,
Et le Christ et sa croix, et le rameau bénit,
Tandis que la maison entière est pénétrée
De l’odeur des lapins qu’il élève, à l’entrée
De son fournil.

Le petit tablier de son jardin trop maigre
Cache, en ses plis, quelques raves et quelques choux ;
Il protège leur vie, avec des plants de houx,
Contre les mille dents du sable et du vent aigre ;

Et deux fois l’an — soit Novembre, soit Février —
Il trie, avec grand soin, les nouvelles semences ;
Et le jour qu’il confie à la terre sa chance,
Est marqué d’un trait bleu sur son calendrier.

Ainsi vit-il sous les cieux tristes,
Au temps d’automne, au temps d’hiver,
Sans que rien ne le trouble, ou que nul ne l’assiste,
Insoucieux, dirait-on, même de la mer.

Mais dès que le printemps s’exalte au fond des nues,
Un dimanche, l’après-midi,
Avec sa vieille pipe entre ses doigts raidis,
Lentement il s’en vient, par les sentes connues,
Sur la grève s’asseoir.
Ses pas semblent pesants et ses mains semblent lasses,
Il ne fait aucun geste aux autres vieux qui passent,
Et rien de ce qu’il voit ne paraît l’émouvoir,
Mais ses deux yeux, ses yeux, rouges comme la rouille,
Restent obstinément fixés, jusques au soir,
Sur l’horizon qu’ils fouillent.


Et c’est comme à regret qu’il regagne son toit ;
Le jour de plus en plus autour de lui décroît :
Les dunes les plus hautes
Dressent seules, au long des côtes,
Leurs fronts baignés de feux vermeils.
Alors,
Avant de s’isoler pendant un an encor,
Loin des grands flots vivants,
Ses pas lents et distraits s’égarent
Mais son rêve le suit, de chemin en chemin,
Puisque, sans le savoir et tout-à-coup, sa main
Fait le geste de maintenir la barre
À contre-vent.