La Grande flibuste (Aimard)/XVII

Amyot (p. 269-286).
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XVII

Cucharès.

Ce silence qui menaçait de se prolonger commençait à devenir embarrassant pour tout le monde ; Monsieur de Lhorailles le comprit. Gentilhomme jusqu’au bout des ongles, c’est-à-dire habitué à dominer immédiatement les positions les plus exceptionnelles et les plus difficiles, il se leva, s’avança le sourire aux lèvres vers l’étranger, lui tendit la main, et se tournant vers ses officiers :

— Messieurs, dit-il avec une infléxion de voix impossible à rendre, et en s’inclinant courtoisement, permettez-moi de vous présenter ce caballero dont, jusqu’à présent j’ignore le nom, mais qui, d’après ce qu’il a dit lui-même, est un de mes ennemis les plus intimes.

— Oh ! seigneur comte, fit l’inconnu d’une voix étouffée.

— Vive Dieu ! j’en suis ravi, s’écria le comte avec vivacité ; ne vous en défendez donc pas, mon cher ennemi, et veuillez prendre place à mes côtés.

— Votre ennemi, je ne l’ai jamais été, seigneur comte ; la preuve, c’est que j’ai fait deux cents lieues afin de vous demander un service.

— Il vous est octroyé dès à présent. Ainsi, à demain les affaires sérieuses ; goûtez ce champagne, je vous prie.

L’inconnu s’inclina, saisit le verre et saluant les convives :

Señore, dit-il, je bois à l’heureuse issue de votre expédition.

Et portant le verre à ses lèvres, il le vida d’un trait.

— Vous êtes un charmant compagnon, monsieur ; je vous remercie de votre toast, il est de bon augure pour nous.

— Commandant, soyez donc assez bon, fit le lieutenant Martin, pour nous mettre le plus tôt possible au courant de vos piquantes relations avec ce caballero.

— Ce serait avec plaisir, señores ; seulement, je prierai d’abord ce caballero, maintenant qu’il est, ainsi qu’ils semblait si vivement le désirer, arrivé jusqu’à moi, je le prierai, dis-je, de vouloir bien rompre un incognito qui a duré trop longtemps déjà, et de nous faire connaître son nom, afin que nous sachions qui nous avons l’honneur de recevoir.

L’inconnu se mit rire, et laissant tomber le pan de son manteau, qui jusque là avait caché son visage.

— Avec le plus grand plaisir, caballeros, répondit-il ; mais je crois que mon nom, pas plus que mon visage, ne vous apprendra rien. Nous ne nous sommes rencontrés qu’une fois, señor conde, et lors de cette entrevue la nuit était trop noire et la conversation trop vive entre mon compagnon et vous pour que mes traits, si vous les avez entrevus, soient restés bien profondément gravés dans votre mémoire.

— En effet, señor, répondit le comte qui l’avait curieusement et attentivement examiné, je dois avouer que je ne me souviens nullement de vous avoir vu déjà.

— J’en étais sûr.

— Alors, s’écria avec feu le comte ; pourquoi vous obstiner à cacher aussi minutieusement votre visage.

— Eh ! monsieur le comte, j’avais peut-être mes raisons pour en agir ainsi ; qui sait si un jour vous ne regretterez pas de m’avoir fait rompre un incognito que j’avais probablement intérêt à conserver.

Ces paroles furent prononcées avec un ton de sarcasme mêlé de menace que chacun devina, malgré l’apparente insouciance de l’inconnu.

— Peu importe, señor, dit le comte avec hauteur, je suis un de ces hommes dont l’épée soutient les paroles ; maintenant, sans plus d’ambages et de faux fuyants, veuillez me dire votre nom.

— Lequel voulez-vous savoir, caballero ? est-ce mon nom de guerre, mon nom d’aventure, mon nom de ?…

— Dites celui qu’il vous plaira ! s’écria le comte avec violence, pourvu que vous nous en appreniez un.

L’étranger se leva, et, promenant un regard hautain autour de lui :

— Je vous ai dit en entrant dans cette salle, caballero, fit-il d’une voix ferme, que j’avais fait deux cents lieues afin de vous demander un service ; je vous ai trompé, je n’attends rien de vous, ni service ni faveur ; c’est moi, au contraire, qui veux vous être utile ; je suis venu pour cela et pas pour autre chose. Qu’est-il besoin que vous sachiez qui je suis, que vous connaissiez mon nom, puisque je ne serai pas votre obligé, mais que vous, au contraire, serez le mien ?

— Raison de plus, caballero, pour que vous vous démasquiez ; je veux bien respecter la qualité d’hôte que vous usurpez ici, pour ne pas vous contraindre par la force à faire ce que je vous demande ; mais retenez bien ceci : je suis résolu, quoi qu’il arrive, à ne rien entendre et à vous prier de vous retirer immédiatement, si vous refusez plus longtemps d’accéder à mes désirs.

— Vous vous en repentirez, señor conde, reprit l’étranger avec un sourire sardonique. Un mot encore, un seul : je consens à me faire connaître, mais à vous en particulier, d’autant plus que ce que j’ai à vous dire ne doit être entendu que de vous.

— Pardieu ! s’écria le lieutenant Martin, cela passe toute croyance, et cette insistance est extraordinaire.

— Je ne sais si je me trompe, s’écria finement le capataz, mais je crois être certain que je suis pour beaucoup dans le mystère dont ce caballero s’entoure, et que, s’il redoute quelqu’un ici, c’est moi.

— Vous avez deviné, señor don Blas, répondit l’étranger en s’inclinant ; vous voyez que je vous connais. Du reste, vous me connaissez aussi, si ce n’est pas de visage, heureusement pour moi en ce moment, c’est de nom et de réputation. Eh bien, à tort ou à raison, je suis convaincu que, si je prononçais ce nom devant vous, vous engageriez votre ami à ne pas m’écouter.

— Et alors qu’arriverait-il ? interrompit le capataz.

— Un grand malheur, probablement, dit l’inconnu d’une voix ferme : vous voyez que, quoi que vous sembliez en penser, j’agis franchement avec vous. Je ne demande au señor comte que dix minutes d’entretien, puis, après, il fera du secret que je lui confierai et des nouvelles que je lui apporte ce que bon lui semblera.

Il y eut un instant de silence.

Monsieur de Lhorailles examinait le visage impassible de l’étranger, tout en réfléchissant profondément.

Enfin, l’inconnu se leva, et s’inclinant devant le comte :

— Que dois-je faire, señor, dit-il, demeurer ou partir ?

Monsieur de Lhorailles lui lança un regard perçant, que l’autre supporta sans manifester la moindre émotion.

— Demeurez, dit-il.

— Bien, répondit l’inconnu, et il se rassit sur sa butaca.

— Messieurs, continua le comte, en s’adressant à ses convives, vous avez entendu : veuillez m’excuser pour quelques minutes.

Les officiers se levèrent et se retirèrent sans répondre.

Le capataz sortit le dernier, après avoir dirigé sur l’inconnu un de ces regards qui fouillent le cœur d’un homme jusque dans ses plus cachés replis.

Mais, de même que celui du comte, ce regard s’émoussa sur le visage froid et impassible de l’étranger.

— Maintenant, señor, reprit Monsieur de Lhorailles, en s’adressant à son hôte, dès que la porte fut refermée, nous sommes seuls, j’attends l’accomplissement de votre promesse.

— Je suis prêt à vous satisfaire.

— Comment vous nommez-vous ? qui êtes-vous ?

— Pardon, monsieur, répondit l’étranger avec une aisance railleuse, si nous procédons ainsi, ce sera fort long, et puis vous n’apprendrez rien ou du moins fort peu de chose.

Le comte réprima avec peine un geste d’impatience.

— Procédez alors comme bon vous semblera, dit-il.

— Bon ! de cette façon, nous ne tarderons pas à nous entendre.

— J’écoute.

— M’y voilà, señor. Vous êtes étranger dans ce pays ; arrivé depuis qelques mois à peine, vous n’en connaissez encore ni le caractère des habitants, ni les mœurs, ni les usages. Fort des connaissances acquises par vous dans votre patrie, vous avez cru, en arrivant parmi nous, que tout se ferait au gré de vos désirs, parce que, pensiez-vous, votre intelligence est bien supérieure à la nôtre : vous avez agi en conséquence.

— Au fait, señor, au fait, interrompit le comte violemment.

— J’y arrive, monsieur ; vous vous êtes, grâce à des protecteurs puissants, trouvé de prime abord placé dans une situation exceptionnelle. Vous avez fondé une magnifique colonie dans la plus riche province du Mexique, sur la frontière du désert ; vous avez demandé alors et obtenu du gouvernement le grade de capitaine avec le droit de lever une compagnie franche composée seulement de vos compatriotes, spécialement destinée à faire la chasse aux Apaches, Comanches, etc. ; cela se comprend, nous sommes si poltrons, nous autres Mexicains !

— Señor, señor, je vous ferai observer que tout ce que vous me dites là est au moins inutile, s’écria le comte avec colère.

— Pas autant que vous le supposez, reprit l’autre toujours impassible ; mais, tranquillisez-vous, j’ai fini, et j’arrive au point qui vous intéresse particulièrement ; je voulais seulement vous faire voir que si vous ne me connaissez pas, moi, je vous connais, en revanche, beaucoup plus que vous ne le croyiez.

Le comte, pour ne pas s’emporter, frappait du poing sur la table et agitait convulsivement sa jambe droite rejetée sur la gauche.

— Je reprends, continua l’inconnu. Certes, en débarquant au Mexique, vous ne comptiez pas, si grande que fût votre ambition, conquérir en aussi peu de temps une position aussi brillante. La fortune facile est mauvaise conseillère ; le trop d’hier n’est plus l’assez d’aujourd’hui. Lorsque vous avez vu que tout vous réussissait, vous avez voulu, par un coup de maître, couronner votre œuvre et vous placer pour toujours à l’abri des revers inattendus de cette fortune aujourd’hui votre esclave, mais qui, demain, peut subitement vous tourner le dos. Je ne vous blâme pas : c’était agir en joueur émérite, et, joueur moi-même, je sais apprécier chez les autres cette qualité que je ne possède pas.

— Oh ! fit le comte.

— M’y voilà, patience ; alors, vous avez regardé autour de vous, et vos yeux se sont portés naturellement sur don Sylva de Torrès. Ce caballero réunissait toutes les qualités que vous cherchiez dans un beau-père ; car, ce que vous vouliez, c’était contracter un riche mariage. Eh ! vous ne m’interrompez plus, maintenant ; il paraît que le récit que je vous fais de votre propre histoire commence à vous intéresser. Don Sylva est bon, crédule ; de plus, il est colossalement riche, même pour ce pays, où les fortunes sont si grandes ; de plus, doña Anita, sa fille, est charmante ; bref, vous vous êtes introduit chez don Sylva ; vous lui avez demandé la main de sa fille, et il vous l’a accordée ; le mariage devrait même à présent être fait depuis déjà un mois. Veuillez maintenant, caballero, redoubler d’attention, car j’entre dans la partie la plus intéressante de mon récit.

— Continuez, señor, vous voyez que je mets à vous écouter toute la patience désirable.

— Vous serez récompensé de cette complaisance, caballero, soyez tranquille, fit l’inconnu avec une nuance de raillerie insaisissable.

— J’ai hâte que vous terminiez, señor.

— M’y voici : malheureusement pour vos projets, caballero, doña Anita n’avait pas été consultée par son père sur le choix d’un époux ; depuis longtemps déjà, elle aimait en secret un jeune homme qui lui avait, dans une certaine circonstance, rendu un important service.

— Le nom de cet homme, vous le savez, n’est-ce pas ?

— Oui, señor.

— Dites-le moi.

— Pas encore ; cet homme l’aimait aussi. Les deux jeunes gens se virent à l’insu de don Sylva et se jurèrent un amour éternel. Lorsque doña Anita fut, par l’ordre de son père, contrainte de vous considérer comme son fiancé, elle feignit de se soumettre, car elle n’osait résister en face à son père ; mais elle avertit celui qu’elle aimait, et tous deux, après avoir renouvelé leurs serments d’amour, avisèrent au moyen de rompre ce fatal mariage.

Le comte s’était levé depuis quelques minutes, il marchait à grands pas dans la salle. À ces derniers mots, il s’arrêta devant l’étranger.

— Ainsi, dit-il d’une voix sombre, le guet-apens du Rancho…

— Était un moyen employé par l’amoureux pour se débarrasser de vous, oui, señor, répondit paisiblement l’inconnu.

— Cet homme n’est donc alors qu’un misérable assassin ? reprit-il avec mépris.

— Vous vous trompez, caballero ; il ne voulait que vous obliger à vous retirer ; la preuve c’est que votre vie était entre ses mains, et qu’il n’a pas voulu la prendre.

— Enfin ! s’écria le comte, assassin ou non, vous allez me dire son nom, maintenant, n’est-ce pas, car vous avez fini, je suppose ?

— Pas encore. Après la rencontre du Rancho, vous vous êtes dirigé vers votre hacienda, accompagné de votre futur beau-père et de votre fiancée ; là encore, sans vous donner un instant de répit, la haine de l’amoureux de doña Anita vous a poursuivi, les Apaches vous ont attaqué.

— Eh bien ?

— Eh bien, faut-il donc tout vous expliquer ? Ne comprenez-vous pas que cet homme était de connivence avec les Peaux-Rouges ?

— Et doña Anita le savait ?

— Je ne l’affirmerai pas, mais c’est probable.

— Oh !

— N’est-ce pas, que c’était bien joué ?

Le comte se mordit les lèvres jusqu’au sang pour ne pas éclater. — Et vous savez par qui doña Anita a été enlevée ?

— Je le sais.

— Ce n’est pas par les Peaux-Rouges ?

— C’est par cet homme, alors ?

— Par cet homme, oui.

— Mais son père, don Sylva de Torrès, a été enlevé aussi ?

— Je le sais ; mais lui, il n’y a pas mis la moindre bonne volonté, je vous le certifie.

— Où est don Sylva en ce moment ?

— Tranquille dans sa maison de Guaymas.

— Sa fille est-elle avec lui ?

— Non.

— Elle est avec cet homme, n’est-ce pas ?

— Vous êtes sorcier.

— Et vous savez dans quel lieu ils se trouvent ?

— Je le sais.

Prompt comme l’éclair, le comte bondit sur l’étranger, le saisit au collet de la main gauche, et, lui appuyant un pistolet sur la poitrine :

— Maintenant, misérable ! s’écria-t-il d’une voix rauque, tu vas me dire où il sont.

— Est-ce à ce jeu-là que nous jouons ! s’écria l’inconnu ; à votre aise, caballero.

Puis, écartant vivement son manteau, il dirigea vers la poitrine du comte deux pistolets qu’il tenait aux poings.

Le mouvement de l’étranger avait été si rapide que le comte n’aurait pu le prévenir. D’ailleurs un revirement subit venait de s’opérer dans son esprit. Abaissant son arme et la repassant à sa ceinture :

— Je suis fou, murmura-t-il ; pardonnez-moi ce mouvement de colère.

— De grand cœur ! répondit l’inconnu en posant tranquillement ses pistolets sur la table auprès de lui.

— Pardon, encore une fois ; maintenant que je réfléchis à ce que vous m’avez dit, je crois effectivement que votre intention est de m’être utile.

L’inconnu fit un geste affirmatif.

— Mais il y a une chose que je ne m’explique pas.

— Laquelle ?

— La façon dont vous avez appris tous ces détails.

— Bien simplement.

— Je vous serai obligé de me le dire.

— Avec plaisir, caballero. Deux hommes vous ont attaqué au rancho ?

— Oui.

— Je suis celui qui vous a renversé.

— Ah ! fit le comte avec une singulière intonation dans la voix.

— En un mot, je me nomme Cucharès ; je suis lepero, c’est-à-dire que j’aime mieux le soleil que l’ombre, le repos que le travail, et un coup de couteau à donner, quand il est convenablement payé, qu’une bonne action à faire lorsqu’elle ne rapporte rien ; me comprenez-vous ?

— Parfaitement.

— Ainsi, nous pourrons nous entendre ?

— Je le crois.

— Hum ! moi aussi, voilà pourquoi je suis venu.

— Encore une question.

— Faites.

— Mais, en ce moment, vous trahissez vos amis ?

— Moi ! lesquels ?

— Ceux que vous avez servis jusqu’à présent.

— Un homme comme moi, caballero, n’a pas d’amis, il n’a que des clients.

— Clients ou amis, vous les trahissez.

— Peuh ! nous avons terminé nos comptes ; il ne me doivent plus rien, ni moi non plus ; nous sommes quittes. Voyez-vous, caballero, dans toute affaire, il y a deux faces, toutes les deux bonnes à exploiter pour un homme habile. J’ai tiré tout ce que je pouvais de la première ; eh bien, à présent, je veux essayer la seconde.

Le comte écoutait le lepero développer cette étrange théorie avec un étonnement mêlé de terreur ; un cynisme si cru et si éhonté l’épouvantait malgré lui ; et cependant Monsieur de Lhorailles n’avait pas l’épiderme sensible.

— Nous disons donc que vous venez pour me rendre un service.

Le lepero sourit.

— Entendons-nous, répondit-il. J’ai dit cela pour ne pas effaroucher la conscience des caballeros qui se trouvaient ici lorsque je suis entré ; mais, de vous à moi, je serai plus franc.

— Ce qui veut dire ?…

— Que je suis venu pour le vendre.

— Soit.

— Je vous le vendrai cher.

— Soit.

— Très-cher.

— Peu importe, s’il en vaut la peine.

— Allons ! s’écria joyeusement le lepero, vous êtes l’homme que je croyais en effet trouver. Eh bien, rapportez-vous-en à moi.

— Il le faut bien, puisque je ne puis faire autrement.

— Que voulez-vous ? le monde est ainsi : aujourd’hui c’est moi, demain ce sera vous. Bah ! pour quelques milliers de piastres, il ne faut pas les regretter.

— Et, d’abord, le nom de mon rival ?

— Ce nom-là vous coûtera cinquantes onces, ce n’est certes pas trop cher.

— Les voilà, dit le comte en les alignant sur la table.

Le lepero les fit immédiatement disparaître au fond de ses larges poches.

— Votre rival, caballero, se nomme don Martial ; il est Tigrero, et, de plus, fort riche.

— Je crois avoir entendu prononcer ce nom par don Sylva.

— C’est probable ; don Sylva ne peut pas le souffrir, surtout depuis que don Martial a sauvé la vie de doña Anita.

— En effet, je me rappelle cette particularité ; don Sylva m’en a plusieurs fois parlé. Maintenant, comment don Martial a-t-il enlevé la jeune fille ?

— Bien facilement, d’autant plus qu’elle ne demandait pas mieux que de le suivre. Pendant votre combat contre les Apaches, il a placé doña Anita dans une pirogue où j’avais déjà descendu son père garrotté et bâillonné ; puis, nous nous sommes éloignés tous les quatre ; toute la nuit nous avons navigué sur la rivière, afin de ne pas laisser de traces de notre fuite ; au point du jour, nous avions fait quinze lieues. Nous ne craignions plus d’être découverts, nous avons abordé sur la terre ferme ; des Indiens mansos[1] nous ont vendu des chevaux ; don Martial m’a chargé de reconduire le père de la jeune fille à Guaymas, je me suis acquitté de cette commission difficile à mon honneur. Don Sylva ne voulait pas me suivre ; enfin, je suis parvenu à l’amener jusque dans sa maison ; je l’ai laissé là, et j’ai rejoint don Martial, qui m’avait chargé de lui porter certaines choses, et qui m’attendait dans un endroit convenu entre nous.

— Ah ! fit le comte, et pourquoi vous êtes-vous séparés ?

— Mon Dieu ! caballero, nous nous sommes séparés comme cela arrive aux meilleurs amis, par suite d’un malentendu.

— Très-bien ! Il vous a chassé.

— À peu près, je suis forcé d’en convenir.

— Il y a longtemps que vous l’avez quitté ?

Le lepero cligna l’œil droit.

— Non, répondit-il.

— Pouvez-vous me conduire où il se trouve en ce moment ?

— Oui, quand vous voudrez.

— Fort bien. Est-ce loin ?

— Non ; mais, pardon, caballero, tranchons de suite la question, voulez-vous ?

— Voyons ?

— Combien me donnez-vous pour savoir dans quel endroit don Martial et doña Anita se sont réfugiés ?

— Deux cents onces.

— Donnez.

— Les voilà.

Le comte prit plusieurs poignées d’or dans une cassette en fer placée dans un angle de la salle et les donna au lepero.

— Il y a plaisir à traiter avec vous, dit Cucharès en envoyant ces onces rejoindre les premières avec une dextérité peu commune. Là, vous voyez bien que j’avais raison, lorsque je vous disais que je voulais vous rendre un service.

— C’est vrai, je vous remercie ; où se trouvent don Martial et doña Anita ?

— Ils sont à la mission de San-Francisco. Maintenant, je vous demande la permission de vous quitter.

— Pas encore.

— Pourquoi donc ?

— Pour deux raisons : la première, parce que, malgré toute la confiance que j’ai en vous, rien ne me prouve jusqu’à présent que vous m’ayez dit la vérité.

— Oh ! fit le lepero avec un geste de dénégation.

— Je me trompe, je le sais bien ; mais que voulez-vous ? je suis fort méfiant de ma nature.

— Bien, je resterai. Mais quelle est votre seconde raison ?

— La voici : j’ai, à mon tour, un service à vous demander.

— En payant ?

— Bien entendu.

— J’écoute.

— Je vous donne cent onces, si vous voulez me conduire auprès de mon rival.

Canarios ! s’écria le lepero.

— Cent onces, reprit le comte.

— J’entends bien. Cent onces, c’est joli ! mais, voyez-vous, caballero, moi, je suis costeño, de plus lepero. Cette vie du désert ne convient pas à mon tempérament ; elle nuit à ma santé. Je me suis juré de ne pas la continuer plus longtemps : la route est difficile d’ici à la mission de San-Francisco ; il faut entrer dans le grand désert. Non, toutes réflexions faites, c’est impossible.

— C’est fâcheux, répondit froidement le comte.

— Oui.

— Parce que, continua-t-il, je vous aurais donné non pas cent onces, mais deux cents.

— Hein ? fit l’autre en dressant les oreilles.

— Mais, comme vous refusez, car vous refusez, n’est-ce pas ? je vais être, à mon grand regret, contraint de vous faire fusiller.

— Plaît-il ? s’écria le lepero avec un mouvement d’effroi.

— Dame ! reprit le comte avec bonhomie, écoutez donc, mon cher, vous êtes très-adroit en affaires, et, qui sait, comme vous avez déjà trouvé deux faces à celle-ci, j’ai une peur énorme que vous n’en trouviez une troisième.

Et, avant que Cucharès pût s’y opposer, par un mouvement brusque, il s’empara des pistolets qui étaient sur la table.

Le lepero pâlit

— Permettez, permettez, caballero, dit-il d’une voix mal assurée ; puisque vous le désirez si vivement, je serais désespéré de ne pas vous être agréable ; j’accepte les deux cents onces.

— Allons donc ! s’écria le comte ; moi aussi, je savais bien que nous finirions par nous entendre.

Il alla prendre l’argent dans la cassette ; mais, comme il tournait le dos au lepero, il ne put voir le singulier sourire qui plissa ses lèvres ; sans cela, il n’aurait pas chanté si haut victoire.



  1. Indiens civilisés.