La Foire Saint-Laurent

La Foire Saint-Laurent
Opérette-bouffe en 3 actes
Tresse éditeur.
LA FOIRE SAINT-LAURENT
OPÉRETTE-BOUFFE


Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre des folies-dramatiques, le 10 février 1877




PERSONNAGES
LE PRINCE RAMOLLINI MM. Milher.
NICOLAS CURTIUS Simon-Max.
LA BOMBARDE Luco.
SOMBRACUEIL Haymé.
CURTIUS Maugé.
RAMPONNEAU Vavasseur.
PREMIER BATELEUR Spech.
DEUXIÈME BATELEUR Gatinais.
DE PONT-CASSÉ Jeault.
UN CHEF DE CUISINE Pellerin.
DE SAINT-GOTHARD Fontenelle.
UN DOMESTIQUE Blanquin.
BOBÊCHE Mme Vanghell.
MALAGA C. Geoffroy.
CARLINETTE J. Girard.
DAME ANGÈLE F. Delorme.
PREMIÈRE DANSEUSE Fleury.
DEUXIÈME DANSEUSE Luco.
BONBONNETTE Vandick.
LOLOTTE Rolla.
DOROTHÉE Valot.
CLOTILDE Becker.
MARGUERITE Cora.
HERMANDE Fraisinet.
LUCILE J. Duc.
LÉONORE Lassalle.
CÉCILE S. Jeorge.

Gardes-Françaises, Forts de la Halle, Bateleurs, Danseuses, Ravaudeuses.

Pour la mise en scène, s’adresser M. L. Vazeille, régisseur général du théâtre des Folies-Dramatiques.

Pour toute la musique à MM. Choudens, éditeurs, 265 rue Saint-Honoré.




ACTE PREMIER

Un coin de la foire Saint-Laurent, en 1780. – Double rangée de baraques avec estrades, tableaux, etc. – Parmi ces baraques, à gauche, celle des grands danseurs du roi. – A droite les figures de cire de Curtius. – Arbres, promenades, jeux divers, etc.





Scène PREMIÈRE

Au lever du rideau, toute la troupe des grands danseurs du roi est assise à terre autour d’une immense marmite, dans laquelle chacun à son tour vient piquer un coup de fourchette.
CHŒUR

Allons, amis !
La table est prête !
Le couvert est mis,
Au hasard de la fourchette,
Piquons, amis,
A tout hasard
Un abatis,
Un morceau d’ lard.
Les histrions, les bateleurs

Ne vivent pas comme de grands seigneurs,
Mais c’est égal,
Ils ne s’en portent pas plus mal.
Allons ! amis, la table est prête,
Au hasard de la fourchette !

PREMIER BATELEUR.

Il s’agit de savoir
Si nous pourrons jouer ce soir ?

DEUXIÈME BATELEUR.

Au nom des comédiens, la police nous traque
Sous prétexte que leur droit
Est un privilège du roi.

PREMIÈRE DANSEUSE.

Hier elle voulait briser notre baraque !…

DEUXIÈME BATELEUR.

Sommes-nous pas aussi les grands danseurs du roi ?

DEUXIÈME DANSEUSE.

Bobêche, heureusement, chez le lieut’nant d’ police
S’en est allé plaider notre procès.

PREMIER BATELEUR.

Il saura sûrement déjouer la malice
De messieurs les comédiens français !

PREMIÈRE DANSEUSE.

Bobêch’ ! la fine fleur des tréteaux de Paris !

DEUXIÈME BATELEUR.

La coq’luch’ des belles dames.

DEUXIÈME DANSEUSE.

Bobêch’, qui connait tout’s les femmes.

PREMIER BATELEUR.

Et qui, dispose ainsi des maris.

PREMIÈRE DANSEUSE.

Le voici !

CHŒUR

Le voici !Le voici !

DEUXIÈME BATELEUR.

En habit d’ avocat ! que veut dire ceci ?


Scène II

Les Mêmes, BOBÊCHE, en robe d’avocat, un bonnet carré sur la tête, puis un laquais.
BOBÊCHE, agitant un papier qu’il tient à la main.

Victoire !
Victoire, mes amis !
Voici notre permis.
Je me suis couvert de gloire !
Ah ! quel avocat j’aurais fait !

CHŒUR.

Mais qu’as-tu dit ? Mais qu’as-tu fait ?

BOBÊCHE.

Ah ! quel effet ! ah ! quel effet !

RONDEAU

Devant le lieut’nant de police
Grave, en rob’ noire, en bonnet,
J’ m’avance en d’mandant justice,
Et j’ défile mon chap’let :
Ces messieurs de la comédie
Qui nous font d’ méchants procès,
Se prenn’ pour l’Académie
De l’art et d’ l’ esprit français !
Chez-nous la verve est éparse,
Nous raillons à not’ façon,
Mais n’ méprisez pas la farce,
Le gros rire a sa leçon.
Not’ patron à tous, Molière,
Dont ils vivent aujourd’hui,
N’ dédaignait pas not’ manière :
Ils sont donc plus fiers que lui ?…
Quand pour rire il s’enveloppe
Dans l’ fâmeux sac de Scapin,
J’ crois qu’ l’auteur du Misanthrope
Est bien un peu not’ cousin.
– Vadé, Piron et Lesage
Sont nos auteurs glorieux,
Ils s’raient trop heureux, je gage,

De les r’présenter chez eux !
– Nous somm’s les fils du mêm’ père,
Qu’on nous donne un droit pareil !
C’est la gaîté populaire
Qui d’mand’ sa place au soleil !
– Ces messieurs d’ la comédie… etc.

CHŒUR.

Viv’ Bobêche !
Viv’ le malin
Qui nous empêche
D’ mourir de faim !

BOBÊCHE.

Là-dessus, ce magistrat t’intègre m’a dit : « Petit Bobêche, tu as gagné ton procès !… Ote ton bonnet et ta robe : voilà le brevet !… »

PREMIER BATELEUR.

Te voilà un homme illustre, Bobêche !…

BOBÊCHE.

Tu crois rire, toi. Eh bien ! j’ vous le déclare, je me sens quéque chose là et là. (Il montre successivement son front et sa jambe.) Je ferai mon chemin !…

PREMIÈRE DANSEUSE.

Toujours par les dames ?…

BOBÊCHE.

Peut-être… et un jour les Bobêche feront souche… et si ce n’est moi, ce sera un de mes descendants qui lèguera un nom mirobolant à l’histoire.

TOUS.

Vive Bobêche !

On débarrasse Bobêche de sa robe d’avocat.
BOBÊCHE.

Je suis content que vous soyez contents… mais l’éloquence m’a creusé !…

PREMIER BATELEUR.

Eh bien ! donne ton coup de fourchette !

PREMIÈRE DANSEUSE.
A la marmite !…
BOBÊCHE.

Un coup de fourchette !… (Brandissant sa fourchette.) Oh ! j’ai de l’émotion !… Qu’est-ce qui va venir ?

Un laquais qui vient d’entrer l’accoste, une lettre à la main.
LE LAQUAIS.

Monsieur Bobêche, je vous prie ?

BOBÊCHE, la fourchette d’une main, prenant la lettre de l’autre.

Je ne comptais pas sur un poulet.

Il décachète la lettre. – Tous se retirent discrètement.
PREMIER BATELEUR, en s’éloignant.

C’est encore un billet de femme !

DEUXIÈME BATELEUR, de même.

C’est quelque grande dame !

BOBÊCHE, après avoir lu le billet, avec des mines pleines de fatuité.

C’est bien, monsieur du Galon. On y sera ! (Le laquais salue respectueusemant et se retire.) Ah ! qu’il est fatigant d’être pitre à la mode ! (Se retournant vers ses camarades la fourchette à la main.) Allons, mes amis, à la besogne, pour la représentation de tantôt !


Scène III

RAMOLLINI, LOLOTTE, BONBONNETTE, SAINT-GOTHARD, DE PONT-CASSÉ. On les entend rire avant d’entrer.
RAMOLLINI, fort accent italien.

Laissez-vous conduire, mes belles !… La foire Saint-Laurent n’a pas de secrets pour le prince Ramollini. Tenez ! voici la baraque du grand Curtius !… Les figures de cire !… Et le théâtre de l’impresario Nicolet…

BONBONNETTE.

Ah !… oui les grands danseurs du roi ?

SAINT-GOTHARD.
Ii parait qu’il y a là un nouveau pitre du nom de Bobêche…
LOLOTTE, à Ramollini.

Le connaissez-vous ?

RAMOLLINI.

Bobêche ! ze ne l’ai zamais vu !

BONBONETTE, à part.

C’est comme cela qu’il connait tout !

RAMOLLINI.

Non, moi, ce qué z’aime c’est lou grand art !

BONBONETTE.

Bah !…

RAMOLLINI.

Eh ! ne souis-je pas de la famille… de la grande famille… par alliance.

SAINT-GOTHARD.

Ah ! c’est vrai !… Vous avez épousé une danseuse de corde…

RAMOLLINI.

La sénorita Malaga !… (Piteusement.) Mais zé l’avoue, z’ai fait oune bêtise.

COUPLETS
I

Comme elle dansait, Malaga !
Ses entreçats m’allaient à l’âme !
Elle sautait haut comme ça !
C’est perché, z’en ai fait ma femme !
Depuit que zé souis son époux,
C’est oune vertu, zé l’accorde…
Mais zé vous avoue entré nous
Que zé régrette oun peu la corde !

II

Voyez-vous, c’est oun tort toujours
Que d’épouser une danseuse.
Elle peut pas faire des tours
Pour vous rendre la vie heureuse,
D’autant que c’est un mauvais jeu…
Lorsque l’embonpoint la déborde
Et quand ça tourne au pot au feu,
L’époux regrette oun peu la corde !

RAMOLLINI.

Heureusement que sous lé rapport dé la douceur et de l’obéissance, zé n’ai qu’à me louer de ma femme !… Ainsi, quand zé veux me livrer à quelqué petite débauche, il me suffit de lui dire comme auzourd’hui… « Malaga, il me semble qu’il y a longtemps qué tou n’as pas été à Chartres, voir la tante. » — « C’est vrai quelle mé répond. » Et aussitôt zé donne l’ordre de faire attéler lé carrossé dé voyaze…, ze la mets dédans !… dédans est le mot !… et fouetté cocer ! me voilà libre !…

MALAGA, apparaissant d’un côté du théâtre.

Ciel ! mon mari !

Elle disparait.
RAMOLLINI.

Z’ai encore oune autre raison qui m’amène ici.

TOUS.

Et laquelle ?

RAMOLLINI.

Zé souis le bailleur dé fonds dé Curtius.

TOUS, riant.

Ah ! ah ! ah !

RAMOLLINI.

Oui… c’est oune idée de ma femme, c’est le seul théâtre dont elle me permette les coulisses. Mais ce Curtius, il a que des femmes de cire, ça ne m’amouse pas, et un bailleur il ne baille que quand il s’amouse, c’est le contraire du poublic ! Heureusement qu’il m’a promis de razounir son spectacle, avec des attrices vivantes. Alors, zé reverserai… du moment qu’il y aura des attrices pour de bon, zé verse !…

CURTIUS, dans son théâtre.

N’époussetez pas ! ne touchez pas !

PONT-CASSÉ.

Tenez ! cette voix…

SAINT-GOTHARD.
N’est-ce pas votre Curtius qui sort de son théâtre ?
RAMOLLINI.

Zoustement, c’est loui-même…


Scène IV

Les Mêmes, CURTIUS, entrant en scène sans voir personne.
RAMOLLINI, frappant sur l’épaule de Curtius.

Bonzour, Curtius !

CURTIUS, se retournant avec empressement.

Mon prince !… mon bailleur !… Ah !… prince !… quel pétrin ! comme dit M. de Buffon !

RAMOLLINI.

Tu as l’air préoccoupé…

CURTIUS.

J’ai la tête bourrelée… La cire d’un côté, la famille de l’autre !

RAMOLLINI.

La famille ?…

CURTIUS.

Hélas ! je suis oncle… et j’ai à penser au mariage de mon neveu.

RAMOLLINI.

Tou as un neveu ?

CURTIUS.
Le fils de ma défunte sœur, Nicolas Curtius, que je marie demain avec la fille de Carlin, un ancien Arlequin d’ici… Il y a quatorze ans que ce mariage est arrêté !… Les deux enfants ne se connaissent pas… mais Carlinette doit m’arriver à trois heures par la diligence de Rouen. Elle a été élevée dans un excellent pensionnat. C’est un ange, il parait, cette Carlinette. Quant à mon neveu… celui-là… ah ! celui-là…
RAMOLLINI.

Tou n’en es pas content ?

CURTIUS.

Si fait, c’est un ange aussi, car si vous saviez ce qui lui arrive !

TOUS.

Qu’est-ce qu’il lui arrive ?

CURTIUS.

Prince… il y a des dames !

RAMOLLINI.

Ah ! bah ! tou crois qu’elles n’entendent que la messe !…

LOLOTTE.

Et surtout, ne gazez pas !

BONBONNETTE.

Quand on gaze, ça nous fait rougir.

LOLOTTE.

Et puis, nous ne comprenons plus !

CURTIUS.

Il faut vous dire, que j’ai élevé mon neveu dans le culte du mannequin !… J’ai toujours été persuadé, du reste, qu’il n’y a que les femmes de cire qui ne vous fondent pas dans la main…

RAMOLLINI.

Dé sorte qué…

CURTIUS.

De sorte qu’en l’interrogeant ce matin… maternellement…

RAMOLLINI.

Eh bien ?

CURTIUS.

Je me suis aperçu que j’avais été trop loin dans ma sollicitude… et que…

TOUS.
Et que ?…
CURTIUS.

Il était digne de figurer au milieu de mes poupées de vertu, près de Joseph !…

LOLOTTE, riant.

Ah ! ah ! ah !

RAMOLLINI, riant.

Et devant cet atchidenté qu’avez-vous fait ?

CURTIUS.

Mon devoir… J’ai ordonné à ce jeune Eliacin d’endosser sa veste neuve, je lui mis dix écus dans son gousset en lui disant : C’est aujourd’hui dimanche, jour de foire Saint-Laurent, il est midi, tu ne signes ton contrat de mariage que demain à dix heures… si avant minuit, tu ne me rentres pas avec un air moins bête… je te déshérite !

TOUS.

Parfait !

RAMOLLINI.

Et il est ici, ton neveu ?

CURTIUS.

Il court… depuis ce matin…

LOLOTTE.

De quel côté ?

RAMOLLINI.

Eh bien ! Lolotte !

LOLOTTE.

Non ! c’est simplement pour le regarder… je n’ai jamais vu ces phénomènes-là de près.

CURTIUS, regardant sa montre.

Deux heures un quart… J’aime à me bercer de l’espoir qu’à cette heure il a déchiré sa robe de lin.

RAMOLLINI.
Et moi aussi, zé l’espère, pour l’honnour dé mon sexe ! (Riant.) Addio, maitre Curtius. (Bas.) Et pense donc à des attrices pour dé bon !
CURTIUS.

Ça viendra, mon prince, ça viendra !

RAMOLLINI.

Tou sais, zé versé !…

Il donne le bras à Lolotte et à Bonbonnette et reprend le refrain de ses

couplets.

ENSEMBLE

Pour que z’oublie oun peu ma corde ! Pour qu’il oublie oun peu sa corde.

Ils sortent.

Scène V

MALAGA, puis BOBÊCHE.
Au moment où Ramollini vient de sortir, Malaga parait au fond, et va droit à la baraque des grands danseurs.
MALAGA.

Le prince ici !… quelle tuile pour une princesse ! C’est là-haut qu’il respire, mon Jocrisse bien-aimé !… Ah ! que celles qui n’aiment pas les imbéciles qui les font rire me jettent la première pierre !… Essayons par un chant plaintif de l’arracher à la poésie de ses culbutes.

SÉRÉNADE
I

Viens, ô mon beau pitre,
Les instants sont courts,
Ouvrons le chapitre
Des tendres amours.
Roi de la parade,
Prince du tréteau,
Viens sur ton estrade,
Parle-moi d’en haut.
Aimons-nous en cachette,
Carissimo mio,
Réponds à ta Juliette,
Mon joli Roméo !

Bobêche parait sur l’estrade, et tout en se faisant la barbe, envoie des baisers à Malaga.
II

Le ciel, mon Bobêche,
T’a si bien traité,
Ta joue est la pêche
Au teint velouté.
Ta voix est la harpe
Des divins élus ;
Tu fais le saut d’ carpe
Comme on n’ le fait plus !
Aimons-nous en cachette,
Etc.

BOBÊCHE, il descend de l’estrade, le visage barbouillé de savon, tenant un rasoir de la main droite et de la main gauche un miroir qu’il attache à la toile de la baraque.

Me voilà ! princesse, me voilà !

Il l’embrasse et lui laisse sur la joue une partie du savon dont il a le visage barbouillé.
MALAGA, s’essuyant la joue.

Ah !…

BOBÊCHE, fièrement.

C’est du savon d’artiste…

MALAGA.

C’est vrai !… quel parfum ! il sent l’huile de quinquet ! Vous avez reçu mon billet ?

BOBÊCHE, faisant un geste par trop démonstratif le rasoir à la main.

Si je l’ai reçu !…

MALAGA, avec effroi.

Prenez garde !…

BOBÊCHE.

Ne craignez rien ! c’est un rasoir d’artiste !… Il n’a pas le fil.

MALAGA.

C’est vrai !… Vous avez lu ?

BOBÊCHE.

Le billet ? Parbleu ! votre mari vous croit à Chartres…

MALAGA.
Et lui pendant ce temps, il court avec des donzelles… Ah ! le perfide !
BOBÊCHE.

Tandis que vous… Eh bien, ça doit calmer vos remords !…

MALAGA.

Oh ! ce ne sont pas les remords qui m’étouffent, c’est la peur qu’il me prenne en flagrant délit !… Je joue ma situation !… car, ne l’oubliez pas… je suis princesse !

BOBÊCHE, avec indifférence.

On le sait !… on le sait !…

MALAGA.

Quel mépris des grandeurs !… il m’affole… Oh !… à tâtons… il va se couper. (Voyant qu’il continue à se raser sans miroir, elle lui arrête la main et court chercher celui qui est accroché à la baraque, elle revient s’agenouiller à ses côtés et le lui présente. Avec câlinerie.) Ecoute, Bobêche, cette journée m’appartient puisque mon mari me croit en voyage.

BOBÊCHE.

Oui, eh bien… après ?

MALAGA.

Je te la consacre… je te la donne… je suis à toi pour vingt-quatre heures !…

BOBÊCHE, manquant de se couper dans un moment de surprise.

O bonheur !

MALAGA, prenant la serviette qu’il a au cou et lui essuyant doucement le menton pour enlever le feu du rasoir, puis s’apercevant qu’elle est déchirée. – A part.

C’est une serviette d’artiste !… Ce soir tu m’emmèneras dîner au cabaret… chez Ramponneau.

BOBÊCHE.

Chez Ramponneau !… (Tâtant ses deux goussets.) Ah ! diable –

MALAGA, lui essuyant encore le menton.

C’est moi qui t’invite !…

BOBÊCHE.

Comme ça j’accepte !

MALAGA.
Tu m’emporteras au ciel, où tu voudras, dans la campagne… en carrosse !
BOBÊCHE.

En carrosse ?… (Tâtant ses deux goussets.) Ah ! diable !… c’est que…

MALAGA.

C’est moi qui te l’offre !

BOBÊCHE.

Comme ça j’accepte !

MALAGA.

Du bruit !…

BOBÊCHE, regardant à gauche.

C’est Nicolas Curtius… entre deux militaires… quelle diable d’affaire s’est-il faite ?…

MALAGA.

Et mon mari qui est dans la fête, cache-moi !…

BOBÊCHE.

Là !… dans la baraque… entrez !…

MALAGA.

O mes souvenirs !… ô mon enfance !… je vous retrouve.

BOBÊCHE.

Mais entrez donc, ma reine…

Il la pousse dans la baraque.

Scène VI

NICOLAS, LA BOMBARDE, SOMBRACUEIL, puis BOBÊCHE, les deux soldats amenant gravement Nicolas jusque sur le devant de la scène.
MORCEAU D’ENSEMBLE
I

La première fois
Qu’il vous arriv’ra,
D’ venir en sournois,

Petit scélérat,
Fair’ le joli cœur
Près de Madelon,
Effleurer l’honneur
De mam’zell’ Suzon…
Vous les voyez bien
Ces deux oreill’-là ?
Eh bien ! jeun’ vaurien,
On les pincera,
On les tirera,
Et puis, après ça,
On les coupera.

NICOLAS.

Oh ! la ! la ! la !

II

La première fois
Qu’ vous permettrez
D’ chasser dans les bois
A nous réservés,
Ou bien d’essayer,
Par de vains succès,
D’ couper l’herb’ sous l’ pied
D’un troupier français,
Vous les voyez bien, etc.

NICOLAS, parlé.

Bobêche, Bobêche, à moi ! Mais, messieurs les militaires, je vous assure…

Bobêche entre.
LA BOMBARDE, lui mettant la main sur l’épaule et l’obligeant à s’accroupir.

Silence ! vermisseau ! et souviens-toi que quand même tu payerais une tournée…

SOMBRACUEIL.

Deux tournées !…

LA BOMBARDE.

Quatre tournées, ce qui prouverait que tu ne restes pas en affront dans une société…

SOMBRACUEIL.
Si jamais nous le reprenons à marcher dans nos plates-bandes…
LA BOMBARDE.

A piétiner sur nos salades… à faire la cour à nos particulières.

SOMBRACUEIL.

Eh bien…

REPRISE

Vous les voyez bien,
Etc.

Ils sortent.

Scène VII

BOBÊCHE, NICOLAS.
BOBÊCHE.

Qu’est-ce que tu as, mon pauvre Nicolas ?

NICOLAS, pleurant comiquement.

Oh ! Bobêche, je suis l’être le plus malheureux de la création ! Mon oncle veut qu’avant ce soir neuf heures et demie, j’aie fait une connaissance à la fête.

BOBÊCHE.

Ah bah ! avant de te marier ?

NICOLAS.

Oui, il parait qu’on ne peut pas se marier sans ça, c’est défendu !

BOBÊCHE, riant.

Je crois bien ! parce que si le malheur voulait que de son côté ta femme ait aussi négligé… Pense donc !

NICOLAS.

J’ai donc voulu essayer tout à l’heure, tu vois comme ça m’a réussi !… Aussi, Bobêche, si tu étais bien gentil, toi qui passe pour un Lovelace…

BOBÊCHE, se dandinant.
Oh ! on dit ça… on dit ça…
NICOLAS.

Pour un homme qui a des bonnes fortunes du matin au soir…

BOBÊCHE.

Non… c’est plutôt du soir au matin…

NICOLAS.

Eh bien !

BOBÊCHE.

Eh bien ?

NICOLAS.

Tu me dirais comment je dois m’y prendre pour… faire plaisir à mon oncle…

BOBÊCHE, ironiquement.

A son oncle !…

NICOLAS.

Et pour me faire aimer d’une femme…

BOBÊCHE.

Pour te faire aimer d’une…

DUO
I

Pour t’apprendre comment l’on aime,
Je n’ demanderais pas mieux, mon gas,
Que d’ te livrer tout mon système :
Malheureus’ment je n’en ai pas l
C’ qui plaît aux femmes, pauvre Nicolas.
C’est encor ce qu’on trouv’ soi-même !

II

J’ te dirais bien, p’tit Nicodème,
De les traiter du haut en bas,
Ou d’employer un stratagème,
Celui d’ faire l’homm’ qui n’ les aim’ pas !
Mais c’ qui leur plaît, va, Nicolas,
C’est encor ce qu’on trouv’ soi-même !

NICOLAS.

Trouver quoi ? s’il te plaît,
C’est bien facile à dire,

Si l’on m’ flanque tin soufflet
Tout’s les foi ; que j’ veux rire !…

BOBÊCHE.

La femme, mon ami,
C’est un drôl’ de problème ;
Ça vous gille aujourd’hui,
Et demain ça vous aime !

NICOLAS, montrant sa joue.

Je veux t’obéir ! Si l’ conseil est certain,
J’ s’rai furieusement aimé demain.

ENSEMBLE
NICOLAS.

Mon bon Bobêche, (ter.)
Je m’en vais en homme d’esprit,
Voir s’il y a mèche (ter.)
De mettre ta science à profit.

BOBÊCHE.

Ton bon Bobêche (ter.)
Te conseille en homme d’esprit,
D’ voir s’il y a mèche (ter.)
De mettre sa science à profit.

BOBÊCHE.

Les taloch’s, mon brav’ Nicolas,
Moi qui t’ parl’, j’en ai r’çu des tas !
N’y r’garde pas !… c’est des manières,
Les femmes font toujours les fières !

NICOLAS.

J’ vais suivre ton programme,
Coutir les cabarets,
M’ fair’ gifler par un’ femme,
Et nous verrons après.

ENSEMBLE
NICOLAS.

Mon bon Bobêche,
Etc.

BOBÊCHE,

Ton bon Bobêche,
Etc.

Nicolas sort à droite derrière la baraque de Curtius, Bobêche se dirige vers la baraque des grands danseurs.
BOBÊCHE, de loin à Nicolas.

Va !… cours !… cherche !… profite de mes leçons !… C’est égal, ça m’étonnera bien si on le décore à Cythère… celui-là.

Il rentre chez Nicolet.

Scène VIII

CURTIUS, DAME, CLOTILDE, HERMANCE, CÉCILE, LÉONORE, DOROTHÉE, LUCILE, MARGUERITE.
CHŒUR.

Ah ! mon Dieu Seigneur !
Quel affreux malheur !
Est-ce un ravisseur
Ou quelque voleur.
Qui dans sa noirceur
A pris notre sœur ?
Ah ! mon Dieu Seigneur !
Quel affreux malheur !

CURTIUS, paraissant sur son estrade.

Quels sont ces cris ? Un pensionnat. Serait-ce dame Angèle qui m’amène Carlinette ?

DAME ANGÈLE, s’adressant à Curtius.

Monsieur, pourriez-vous nous donner un renseignement ?

CURTIUS.

Lequel ?

DAME ANGÈLE.

Nous cherchons un grand artiste nommé Curtius.

CURTIUS.

Il rayonne à vos yeux !

DAME ANGÈLE.
Ah !
CURTIUS.

Vous seriez ?…

DAME ANGÈLE.

Prenez ma tête !

CURTIUS.

Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ?

DAME ANGÈLE.

Je ne suis plus digne de la porter.

CURTIUS.

Parlez donc !

DAME ANGÈLE.

Eh bien ! cette jeune fille que je devais vous amener…

CURTIUS.

Carlinette ?

DAME ANGÈLE.

Pardonnez-moi !

TOUTES.

Pardonnez-nous !

CURTIUS.

Eh bien ?

DAME ANGÈLE.

Eh bien !

COUPLETS
I

Nous prenons la diligence,
La diligence à Rouen,
C’était un tapage intense
Les adieux : papa ! maman !
– Veillant sur mon petit monde,
Je l’installe vivement,
Nous avions pris la rotonde,
Un bien beau compartiment.
Je m’occupe du bagage
Et de tout ce qui s’ensuit,
Huit fillettes en voyage,.
Car, monsieur, j’en avais huit.

CHACUNE DES SEPT PENSIONNAIRES, levant la main à son tour.

Clotilde,
Dorothée,
Lucile,
Léonore,
Cécile,
Marguerite,
Hermance,

TOUTES ENSEMBLE.

Carlinette !
La troupe alors était complète,
Quand nous avions Carlinette.

CURTIUS, parlé.

Que voulez-vous dire ?

DAME ANGÈLE, parlé.

Attendez !

II

Pour diviser notre marche
Nous eûmes plus d’un relais,
– Le premier fut Pont-de-l’Arche,
Où nous primes des œufs frais.
– De là, nous continuâmes
Tout d’un trait jusqu’à Vernon,
– Puis à Mantes nous couchâmes
Après un souper fort bon.
– Ce matin, avant l’aurore,
Nous repartions à grand bruit,
– A Paris, je compte encore,
Monsieur, j’avais bien mes huit !

CHACUNE, se nommant tour à tour.

Clotilde,
Etc.

TOUTES.

Carlinette !
La troupe alors était complète,
Quand nous avions Carlinette.

CURTIUS.
Avez-vous fini vos histoires ?… et me direz-vous enfin…
DAME ANGÈLE.

En arrivant, je remercie la Providence et le conducteur de nous avoir protégées.

CURTIUS.

Mais allez donc !…

DAME ANGÈLE.

Et je me remets à compter mes pensionnaires.

CURTUIS.

Encore !

DAME ANGÈLE.

O stupeur ! je n’en trouve plus que sept !

TOUS.

Plus de Carlinette !

DAME ANGÈLE.

Carlinette avait disparu !…

DOROTHÉE.

Madame, on a dit qu’elle s’était ensauvée à gauche.

MARGUERITE.

Non, mademoiselle, c’est à droite…

DAME ANGÈLE.

Bref ! après une demi-heure de recherches inutiles, je me suis décidée à venir vous annoncer ce malheur irréparable.

CURTIUS.

Irréparable !… Mais saperlipopette !… qu’est-ce que nous faisons-là ?… il faut la retrouver.

DAME ANGÈLE.

Mais où la retrouver ? Curtius. Cette petite fille ne peut pas être bien loin… A-t-elle des parents à Paris ?… des amis ?

CLOTILDE.

Je ne crois pas.

MARGUERITE.
Il me semble qu’elle connaissait quelqu’un, une vieille tante du côté des Invalides.
CÉCILE.

Non, de Vincennes.

LUCILE.

Non, de Bicêtre.

DAME ANGÈLE.

Je ne sais pas au juste !

CURTIUS.

Voilà ce qu’il faudrait savoir ! Enfin n’importe, commençons par les Invalides… Venez, dame Angèle !

DAME ANGÈLE.

Monsieur exige que je l’accompagne ?

CURTIUS.

Si je l’exige ! Comment voulez-vous que je la reconnaisse… puisque je ne la connais pas ?…

DAME ANGÈLE, montrant ses pensionnaires.

C’est que ces petites filles…

CURTIUS.

C’est vrai… il faut quelqu’un pour veiller sur elles.

RAMOLLINI, au dehors.

Ah ! bravo, charmant !

CURTIUS.

Le prince, ah ! quelle idée, voilà notre affaire !

DAME ANGÈLE, voyant entrer Ramollini.

Un homme ?

TOUTES.

Un homme !


Scène IX

Les Mêmes, RAMOLLINI.
CURTIUS.
Soyez tranquille, c’est un homme marié… (A Ramollini.) Prince !…
RAMOLLINI.

Ah ! Curtius, c’est toi !

CURTIUS.

Un service ! au nom du ciel !

RAMOLLINI.

Encore un baillement ?

CURTIUS.

Non ! gardez-moi cette jeune troupe pendant quelques instants.

Il montre les pensionnaires.
RAMOLLINI, étonné.

Une jeune troupe ? (A part.) Ah ! il s’est enfin décidé à engager oune troupe…

CURTIUS, haletant et pressé.

Je n’ai pas besoin de dire à monseigneur que ces jeunes pensionnaires…

RAMOLLINI.

C’est bien cela, ses pensionnaires.

CURTIUS.

Sont toutes des Agnès.

RAMOLLINI, enchanté.

J’adore cet emploi-là !

CURTIUS.

Mais comme je connais votre cœur, je suis sûr que vous allez être un père pour elles !

RAMOLLINI.

Dis oun protecteur, maître Curtius ! oun vrai protecteur.

CURTIUS.

Merci, prince. Vite ! vite en campagne, dame Angèle !

DAME ANGÈLE.

Soyez bien sages, mes enfants.

TOUTES, criant.

Dame Angèle ! dame Angèle !

Curtius et dame Angèle sortent.

Scène X

RAMOLLINI, LES PENSIONNAIRES.
RAMOLLINI, à part.

Des actrices… vivantes, toutes vivantes !… C’est qu’elles sont extrêmement gentilles ! (Haut.) Mesdemoiselles…

MARGUERITE, saluant.

Monsieur…

TOUTES.

Monsieur !…

RAMOLLINI.

Il y a longtemps que vous êtes à Paris ?

DOROTHÉE.

Oh ! non ! nous y arrivons ! à l’instant.

RAMOLLINI, à part,

C’est ouné troupé dé province. (Haut.) Et vous comptez vous fixer à Paris pour quelque temps ?

LÉONORE.

Oh ! oui ! pour toujours !

RAMOLLINI.

Il est certain qu’avec des petites frimousses pareilles, ce ne sont pas les lauriers qui vous manqueront.

HERMANCE.

Les lauriers ?

MARGUERITE.

Oh ! nous n’en avons plus besoin… nous en avons déjà cueilli, allez !…

RAMOLLINI.
Déjà ?
MARGUERITE.

Voyez toutes les couronnes que nous avons remportées à nous sept ! Tenez !

Elles montrent les couronnes qu’elles ont à leurs bras.
RAMOLLINI, à part.

Le poublic !… le poublic idolâtre !… En province… il zette des couronnes ! (Haut.) Et qu’est-ce que vous avez déjà zoué ?

DOROTHÉE.

Comment ?…

RAMOLLINI.

En fait de pièces de théâtre ?…

RAMOLLINI.

Ah ! là-bas… les jours de fête… nous avons représenté Athalie.

HERMANCE.

Esther.

CLOTILDE.

Les Plaideurs…

RAMOLLINI, à part.

Lou grand répertoire !… (Haut.) Mais, je vous laisse là sour cette place… et vous avez peut-être besoin de vous rafraichir ?

CLOTILDE.

Pour ça oui, il fait si chaud…

DOROTHÉE.

Mais c’est que nous attendons…

MARGUERITE.

Dame Angèle…

RAMOLLINI.

Dame Angèle ?

MARGUERITE.

La vieille dame de tout à l’heure…

RAMOLLINI, à part.

Ah ! la duègne ! la duègne de la troupe (Haut). Eh bien ! vous l’attendrez là… Chez Curtius… vous verrez la baraque… vous ferez connaissance avec la baraque… (A part)… ça les habituera !

LÉONORE.

Ma foi, monsieur, vous avez l’air si comme il faut…

DOROTHÉE.

Si sérieux…

RAMOLLINI, à part.

Elle pense à tout, celle-là. (Haut.) Pour ce qui est dou sérieux… ze baille…

CÉCILE.

Et comme on nous a confiés à vous… nous acceptons !

TOUTES.

Oui, nous acceptons !

RAMOLLINI.

Parfait !… Allons !… entrez !… Enfin je les tiens, les coulisses qui conviennent à un petit vaurien de muo espèce !

Elles entrent avec Ramollini.

Scène XI

Les Bateleurs, Bourgeois, Badauds des deux sexes, Grisettes, Gardes-Françaises, etc.
FINAL
Les loges s’ouvrent, toutes les estrades se peuplent et les pitres y font leurs boniments pour annoncer, au son de la grosse caisse, des cymbales et de la trompette, les parades qui vont commencer. Tout ce bruit attire la foule qui vient se grouper devant les baraques pour écouter les saltimbanques.
CHŒUR.

Voici l’heure des parades !
C’est l’heure où sur leurs estrades

Le pitres de Saint-Laurent
Commencent leur boniment !
Les femmes y sont jolies,
Les hommes dis’nt des folies,
Et l’on ne paï’ qu’en sortant,
Si l’on est content.

DEUXIÈME BATELEUR, sur le tréteau à droite.

Messieurs et dam’s, entrez ! entrez !
Vous allez voir c’ que vous verrez.

PREMIER BATELEUR.

Messieurs et dames, n’écoutez pas
L’ voisin qui fait ses embarras.

BOBÊCHE, sur son estrade,

Place à Bobêche, s’il vous plait,
Le pitre à mossieu Nicolet
Qui va vous dir’ pour boniment
La rond’ de la foir’ Saint-Laurent !

MALAGA, le regardant tendrement.

Place à Bobêch’, place au charmant
Ténor de la foir’ Saint-Laurent.

RONDE
BOBÊCHE.
I

A la foire Saint-Laurent,
Les belles peuvent apprendre
La manière de s’y prendre
Pour traiter un vieux galant.
Il faut, comme font sans cesse
Nos timbal’s et nos tambours,
Qu’elle sach’ toujours, toujours
Taper, taper sur la caisse !
Voilà comment
On peut s’instruire
En s’amusant,
En venant rire
A la foir’ Saint-Laurent.

CHŒUR.

Voilà comment,
Etc.

II

A la foire Saint-Laurent,
Les maris peuvent apprendre
Un’ chos’ qui va les surprendre
Et les combler d’étonnement,
Un’ chos’ que l’ jour de sa noce
Tout le mond’ devrait savoir :
C’est qu’ si la femme se laiss’ choir,
C’est l’ mari qu’attrap’ la bosse !
Voilà comment
On peut s’instruire
Etc., etc.

CHŒUR.

Voilà comment,
Etc., etc.

MALAGA.
III

A la foire Saint-Laurent
Les princes peuvent apprendre
La manière de s’y prendre
Pour régner commodément.

BOBÊCHE.

Ils pourront voir sans lunettes
Un rapport original
Entre le Palais-Royal
Et l’ théâtr’ des marionnettes.
Voilà comment
On peut s’instruire
Etc., etc.

TOUS.

Bravo !… bravo !…

La musique éclate sur les divers tréteaux et la foule commence à entrer dans les baraques.

Scène XII

Les Mêmes, NICOLAS, puis Les Deux Dragons, puis CARLINETTE, puis CURTIUS et DAME ANGÈLE.
NICOLAS, sortant de la foule tout penaud.

J’ai beau chercher dans la foule,
Je ne trouve rien,
Le temps pass’, l’heure s’écoule,
Je ne trouve rien !
J’ vais de la brune à la blonde,
Hélas ! pas moyen !
Je suis reçu par tout l’ monde
Comme un pauvre chien.
Pas de brune, pas de blonde,
Je ne trouve rien.

Il se trouve nez à nez avec les deux dragons qui tiennent sous le bras Suzon et Madelon, et lui répètent d’un air narquois leur refrain.
SOMBRACUEIL, LA BOMBARDE.

La première fois
Qu’il vous arriv’ra
Etc., etc.

NICOLAS.

Encor’ mais j’ n’ai rien fait,
Je n’ai rien fait, je suppose…

SOMBRACUEIL, LA BOMBARDE.

Jug’ donc c’ que ce s’rait
Si t’avais fait quelqu’chose.

Ils le quittent en riant et entrent dans une baraque. – Nicolas, désespéré, se réfugie chez Nicolet. – A ce moment (scène muette) parait au fond Carlinette enveloppée d’un petit manteau à capuchon. – Elle semble éviter des gens qui la poursuivent. – Puis viennent tour à tour Curtius et dame Angèle qui la cherchent dans la foule où elle a essayé de se perdre. – Ils se rencontrent en chantant :
CURTIUS et DAME ANGÈLE.

Rien ! rien !
Non, non je ne trouve rien.

Ils repartent à sa poursuite. – Carlinette reparaît à droite et, se sentant menacée, elle aborde au hasard. Nicolas qui est revenu tout rêveur et lui prend le bras résolûment.
NICOLAS, stupéfait.

Hein ? que signifie ?…

CARLINETTE, parlé.

Chut ! sauvez-moi !…

NICOLAS.

Un’ femme et jolie !

CARLINETTE.

Emmenez-moi !…

NICOLAS, de plus en plus surpris,

Bobêche a raison tout de même,
Et ses principes sont vrais :
Ce n’est pas quand on les aime,
Que les femm’s vous cour’ après.

CARLINETTE.

Mais venez donc.

NICOLAS.

Mais venez donc. Hein ?

CARLINETTE, parlé.

Mais venez donc. Hein ? Chut !

NICOLAS.

Mais venez donc. Hein ? Chut ! Bien !

CARLINETTE.

Chut ! Partons et ne disons rien !

Carlinette l’entraine. – Mouvement général d’entrée et de sortie sur les degrés des baraques. – La foule augmente. – Les musiques recommencent et le chœur reprend le refrain de la ronde de la foire Saint-Laurent.
CHŒUR

Voilà comment
On peut s’instruire
En s’amusant,
En venant rire
A la foire Saint-Laurent !

Rideau.

ACTE DEUXIÈME

A la Courtille.
Les jardins de Ramponneau. – Face au public, un corps de bâtiment avec fenêtres au premier, praticables. A droite et à gauche des pavillons, bosquets, tables garnies, chaises, etc.




INTRODUCTION
Le restaurant est plein de consommateurs. – On fait du bruit, et les garçons vont et viennent ahuris par un formidable cliquetis de fourchettes, de verres et d’assiettes.
CHŒUR

Après la foir’ Saint-Laurent,
C’est à la Courtill’ qu’on s’rend,
C’est chez Ramponneau-Grégoire,
Que l’on vient chanter et boire.
Buvons !
Chantons !

Bruit de verres sur la table.

Holà ! Ramponneau !
Maître Ramponneau !…


Scène II

Les Mêmes, RAMPONNEAU.
RAMPONNEAU, suivi d’une escouade de garçons.

Voyez au deux ! voyez terrasse !
Voyez ici !… voyez en face !…

I

L’homme à la vaste bedaine,
Le voilà, c’est Ramponneau !
On me peint comme Silène,
A cheval sur un tonneau !
D’ Cupidon je tiens le temple,
Par couple on vient s’y glisser,
J’ peux dir’ qu’il n’y a pas d’exemple
Qu’ chez moi l’on s’ soit fait pincer !

CHŒUR

Y a pas d’exemple
Que dans son temple
L’amour puiss’ s’ laisser
Pincer !

RAMOLLLINI, à la fenêtre du rez-de-chaussée, entouré des pensionnaires.
II

C’est au fond de la guinguette
De l’aimable Ramponneau,
Que les maris en goguette
Sont sûrs de l’incognito !
Cupidon veille en son temple
Sur ceux qui viennent s’y glisser,
Aussi n’y a-t-il pas d’exemple
Qu’un mari s’ soit fait pincer !

Cris des petites filles.
MALAGA et BOBÊCHE, à la fenêtre du cabinet de gauche, premier étage.
III

L’amour qui veut du mystère,
Dans ce séjour enchanté,
Trouve l’ombre tutélaire
Des cabinets d’ société !
Cupidon veille en son temple
Sur ceux qui sav’nt s’y glisser.
Aussi n’y a-t-il pas d’exemple
Qu’un amant s’ soit fait pincer !

CHŒUR

Y a pas d’exemple.
Etc.

LA BOMBARDE, assis à une table
Ramponneau, du vin ! du vin ! comme s’il en pleuvait.
SOMBRACUEIL, assis à une autre table.

Et tâche qu’on n’ait pas pleuré dedans.

RAMOLLINI.

Dou champagne ! garçon ?… Ramponneau ! dou champagne !… pour ces sarmantes inzénues.

RAMPONNEAU.

Voyez à l’as ! voyez monseigneur !


Scène III

Les Mêmes, CURTIUS, DAME ANGÈLE.
CURTIUS, il entre en s’épongeant le front.

Ouf !

ANGÈLE.

Je suis sur les dents ! Garçon ! deux verres de madère !

RAMPONNEAU.

Eh ! mais, c’est maître Curtius ! Vous venez pour assister à mon triomphe !

CURTIUS.

Votre triomphe ?

RAMPONNEAU.

Oui, les gens de la Courtille me font ce soir cette galanterie à l’occasion de ma fête. Ça ne m’amuse pas, mais comme ça me pose !…

CURTIUS.

Nous, nous courons après un objet perdu !

RAMPONNEAU.

Dans la fête ?

CURTIUS.
Dans la fête… oui…
RAMPONNEAU.

Ah ! si vous courez après tout ce qui se sera perdu à la foire Saint-Laurent, vous n’êtes pas au bout de vos peines… Eh ! eh !

CURTIUS.

Toujours farceur, ce diable de Ramponneau !…

RAMPONNEAU.

Ah ! qu’est-ce que vous voulez !… j’ai de l’esprit comme un démon ! j’étais né pour être artiste, mais des considérations de famille… Je n’ai pas voulu traîner mon nom sur les planches. (On entend les accords d’un orchestre de danse.) Ah ! ah ! les violons nous appellent ! tout le monde à la salle de danse ! Venez-vous danser, maître Curtius ?

CURTIUS.

J’ai bien l’esprit à cela !

Tous les consommateurs sortent précédés de Ramponneau.
REPRISE DU CHŒUR.

Y a pas d’exemple,
Etc.


Scène IV

CURTIUS, DAME ANGÈLE.
CURTIUS.

Allons !…

Il ouvre sa redingote et en sort un pot dans lequel trempe un gros pinceau.
DAME ANGELE.

Allons !…

Elle tire dessous sa mante un rouleau d’affiches ; elle en passe une à Curtius qui la colle le long du mur de la salle. – Après quoi Curtius referme son pot de colle. Dame Angèle replie son rouleau et ils vident rapidement leur verre de madère.
CURTIUS.

C’est notre dernière ressource ! Et maintenant, continuons nos recherches du côté de Vincennes !

DAME ANGÈLE.

Et à la grâce de Dieu !

Ils sortent.

Scène V

CARLINETTE, seule.
Elle jette un regard furtif dans la salle, entre sur la pointe des pieds, aperçoit l’affiche, la décolle et revient à l’avant-scène où elle la lit.
« Il a été perdu, dans les environs du bureau des diligences, une jeune fille de seize ans, bien élevée, robe blanche rayée de bleu, répondant au nom de Carlinette. La ramener chez M. Curtius, à la foire Saint-Laurent. Bonne récompense !… » La jeune fille, c’est moi ; quant à la bonne récompense… c’est pas moi qui la mérite… parce que les bonnes récompenses ça ne se donne généralement pas aux demoiselles qui font un coup de tête ! Et je viens d’en faire un coup de tête… Il ne faut pas trop m’en vouloir ; j’ai une excuse : on m’amenait à Paris pour me marier sans mon aveu, à quelqu’un que je n’ai jamais vu. Je ne peux pas l’aimer, puisque je ne l’ai jamais vu ! Aussi, quand nous sommes parties de Rouen, j’ai arrêté mon plan tout de suite, je n’ai rien dit pendant le voyage, mais quand on est descendu de voiture, j’ai sauté à bas la première ! j’ai bousculé mes petites camarades… dame Angèle… tout le monde… et… cherche !… Ah ! c’est que le mariage pour moi, c’est une chose sacrée qui ne doit se conclure qu’après mille incidents : les amants ne doivent être réunis qu’après avoir bravé mille morts l’un pour l’autre ! Mon idéal, c’est une belle histoire que j’ai lue en cachette à la pension. C’est écrit par M. Vadé, un homme qui est bien poétique, allez !… Ça s’appelle : les amants constants jusqu’au trépas. Voulez-vous que je vous la conte ? oui ?…
RONDEAU

Un joli jeune homme appelé Félix
Chérissait Babet, une aimable fille.
Il aurait voulu l’épouser, mais nix,
Il fut refusé net par la famille.
Elle aimait Félix, la pauvre Babet,
Ce refus cruel la fit bien chagrine,
Aussi chaque soir elle lui donnait
Un doux rendez-vous dedans la cuisine.
Le père à Babet était boulanger ;
Il les surveilla tous deux sans rien dire,
Les surprit un soir, et pour se venger,
Fit jeter Félix dans le four à cuire.
Mais dans sa prison, Félix pleura tant,
Qu’il en éteignit le feu sans grand’peine,
Et pour rafraichir son corps tout brûlant,
Il s’ alla tout droit jeter dans la Seine.
Pendant que Félix était dans son four,
D’un autre côté, Babet par son père
Etait renfermée au fond d’une tour,
Que tout justement baignait la rivière.
Voyant son amant s’agiter dans l’eau,
Babet n’écoutant que son amour tendre,
Se précipita. – nouvelle Héro,
Et se réunit à son cher Léandre.
Tous deux en nageant gagnèrent ainsi
L’un des confluents qui s’appelle l’Oise,
Où ces cœurs aimants prirent pour abri
Un pays lointain qu’on nomme Pontoise.
C’est là que plus tard les cruels parents,
Qui les croyaient morts, vinrent les surprendre
Et donner enfin leurs consentements
Aux nobles héros d’un amour si tendre.


Scène VI

CARLINETTE, RAMPONNEAU.
CARLINETTE.

C’est très-gentil, ce que j’ai fait là… mais où vais-je ? Il doit être tard ! je le sens à mon estomac qu’il est tard !… (A Ramponneau qui passe.) Monsieur ?

RAMPONNEAU.

Que désirez-vous, ma belle enfant ?

CARLINETTE.

Monsieur, pourriez-vous me servir à diner ?

RAMPONNEAU.

Mais je ne suis ici que pour ça ! qu’est-ce que vous désirez ? Matelotte, canard aux navets… je ne vous propose pas de gibelotte… (A part.) Barnabé n’a pas encore été à la chasse sur les toits…

CARLINETTE.

Avant, je veux vous demander un conseil.

RAMPONNEAU.

Il n’en reste plus !

CARLINETTE.

Vous ne me comprenez pas… Voilà ce que j’ai à dépenser…

Elle lui remet une pièce de monnaie.
RAMPONNEAU, l’examinant.

Quinze sols ?

CARLINETTE, fièrement.

Oui, quinze sols !… qu’est-ce qu’on peut avoir pour quinze sols ?

RAMPONNEAU.

Pas grand’chose… surtout quand la pièce est fausse.

CARLINETTE.

Fausse ! fausse ! Ah ! mon Dieu ! que faire ?

RAMPONNEAU.
Vous m’avez demandé un conseil… Eh bien ! mon conseil, c’est de trouver un honnête jeune homme qui vous paie à dîner. (Il la quitte en riant.) Ah ! ah ! ah !

Scène VII

CARLINETIE, puis NICOLAS.
CARLINETTE, rappelant Ramponneau.

Monsieur !… Un honnête jeune homme, j’en avais bien un sous la main… sous le bras même… celui que j’avais saisi au hasard dans la foule… pour échapper à la poursuite de dame Angèle… mais quand je n’ai plus eu besoin de lui, au détour de la première rue, crac ! je l’ai planté là… comme il convenait à une jeune fille sage, quoique romanesque… Est-ce que j’aurais fait une bêtise ?… Cristi ! que ça me tiraille !

NICOLAS, entrant sans voir Carlinette.

Eh bien ! en voilà une drôle d’histoire ! Au moment où je crois tenir une petite conquête… prrrt !… disparue !… aussi… (Apercevant Carlinette.) Ah ! quai-je vu ! elle !

CARLINETTE.

Lui !

NICOLAS.

Ah ! enfin, je vous retrouve !…

COUPLETS
I

Si vous aviez compris, mam’zelle,
Combien tout en vous me troublait,
Vous auriez été moins cruelle
Envers l’amoureux qui tremblait.
Sur la branche qui se balance,
L’oiseau qui passe en gazouillant,
Du retour donn’ l’espérance.
L’avez-vous fait en me quittant ?

II

Vous vous étiez, comme une rose,
Soudain attachée à mon cœur…
Hélas ! j’ignorais une chose,
C’est le mal que fait une fleur.
Sur la branche qui se balance,
L’oiseau qui passe en gazouillant,
Du retour donn’ l’espérance.
L’avez-vous fait en me quittant ?

CARLINETTE.

C’est vrai, monsieur, j’ai eu tort de vous abandonner, je le sens bien. (A part.) Là…

Elle montre son estomac et pousse un gros soupir.
NICOLAS.

Vous soupirez ?

CARLINETTE.

Oui… ça vient de l’estomac.

NICOLAS.

Vous avez faim ?

CARLINETTE.

Une faim de loup !

NICOLAS.

Ah ! vous alliez dîner…

CARLINETTE.

Oui… j’allais… justement…

NICOLAS.

Seule ?

CARLINETTE.

Certainement !

NICOLAS.

Alors puisque vous veniez dîner… et que vous n’attendez personne… si vous vouliez…

CARLINETTE.

Quoi donc ? (A part.) Il y vient, et il a l’air bien honnête

NICOLAS.

Si vous vouliez réunir nos deux écots.

CARLINETTE.

Nos deux… (A part.) Ce n’est pas ma part qui l’étouffera !

NICOLAS.

Vous ne répondez pas ?

CARLINETTE.
Monsieur… je ne sais si je dois… (A part.) Oh ! là ! là !… (Haut, brusquement.) J’accepte !
NICOLAS.

Ah ! VOus êtes un ange ! vite ! venez !

CARLINETTE.

Où ?

NICOLAS.

Dans la grande salle commander le repas, vite !

CARLINETTE.

Oh ! oui ! vite l

NICOLAS, appelant.

Garçon ! garçon ! (A part.) Oh ! mon oncle ! je crois que vous serez content !

NICOLAS et CARLINETTE.

Garçon ! garçon !

Ils se dirigent à gauche et disparaissent.

Scène VIII

BOBÊCHE, puis MALAGA.
BOBÊCHE, qui voit entrer Nicolas.

Tiens ! tiens ! Nicolas en bonne fortune ! (A Nicolas.) Eh bien ?

NICOLAS, avant de rentrer derrière Carlinette.

Ah ! Bobêche !… un ange !

MALAGA, entrant sur les pas de Bobêche.

Bobêche ! Bobêche ! où est-il donc ?

BOBÊCHE.

Ici… princesse…

MALAGA.

Bobêche ! je vous trouve froid, compassé…

BOBÊCHE.

Mais non, je vous assure… je vous aime comme le poëte aime les étoiles.

MALAGA.
Ecoute, veux-tu que je te dise une chose, mon Bobêche ?
BOBÊCHE.

Parlez, ma reine.

MALAGA.

Certainement, tu es très-distingué.

BOBÊCHE.

N’est-ce pas, princesse… que quand je veux…

MALAGA.

Oui, quand tu veux… tu n’es plus queue rouge, tu es talon rouge ! mais…

BOBÊCHE.

Mais…

MALAGA.

Mais je suis princesse, vois-tu, et la distinction j’en ai par-dessus les épaules. Ce que je suis venue chercher près de toi, c’est toi, c’est ton entrain, c’est ta gaieté… Et ton extrême distinction détruit tout cela… si tu m’aimes, Bobêche…

BOBÊCHE.

Si je t’aime, ô ma déesse !

MALAGA.

Eh bien ! si tu m’aimes, si tu veux me rendre heureuse…

BOBÊCHE.

Eh bien !

MALAGA.

Fais-moi la parade !

BOBÊCHE, décontenancé.

Ah !

MALAGA, d’un ton câlin.

Je t’étonne, je le sens…

BOBÊCHE, vivement.

Non, au contraire, vous me mettez à l’aise.

MALAGA.
Alors, tu veux bien ? Je te donnerai la réplique (A part.) comme au bon temps.
BOBÊCHE, arrangeant son chapeau.

Allons-y, mamzelle Z’Isabelle ! (A part.) Quelle drôle de princesse !

DUO
BOBÊCHE.

Ah ! vous v’là, mamzelle
Z’Isabelle !

MALAGA.

Oui, c’est moi, coquin
D’Arlequin !

BOBÊCHE.

Parait que pendant mon voyage,
Vous vous êtes mise en ménage ?

MALAGA.

C’est mon papa qui, pour mari,
M’a donné l’ prince Ramollini.

BOBÊCHE.

Et c’ princ’-là vous rend-il heureuse ?

MALAGA.

Ah ! que non pas ! J’ suis tout’ rêveuse,
Tout’ vaporeuse,
Et j’ sens bien à mon air chagrin
Que j’ai besoin d’un médecin.

BOBÊCHE.

Je r’viens de loin, chèr’ Z’Isabelle, écoute,
J’ai z’appris la médecine en route.

MALAGA.

Vous êt’ médecin ?

BOBÊCHE.

Depuis ce matin.

MALAGA.

Ah ! docteur, sans plus de harangue,
Guérissez-moi. Le pouvez-vous ?

BOBÊCHE.

Certainement. Voyons la langue !

Fort bien ! fort bien ! voyons le pouls !
Vous pleurez,
Vous souffrez.
De ce mal
Infernal,
Odieux,
Dangereux,
Qui s’appelle un mari trop vieux.

MALAGA.

Oui, ma foi !
Je le croi,
J’ai ce mal
Infernal,
Odieux,
Dangereux,
Qui s’appelle un mari trop vieux !

BOBÊCHE.

En ma science
Ayez confiance,
Je vais vous faire une ordonnance !

MALAGA.

Vite, voyons l’ordonnance !

BOBÊCHE.

Loin d’un époux chagrin,
Vous prendrez chaque matin,
Vous prendrez le chemin
De la maison d’Arlequin l
Vous r’viendrez à midi,
Loin de ce même mari,
Dire un mot bien gentil
Au p’tit Arlequin chéri.
Puis quand viendra le soir,
Le cœur palpitant d’espoir,
Vous r’viendrez encor voir
L’Arlequin au beau masque noir,
Et cet exercice-là
Répété comme cela,
Est un remèd’, oui-dà, oui-dà,
Qui bientôt vous guérira.

MALAGA.

J’ai confiance en mon docteur,

Et je veux en catimini
Qu’il soit le savant guérisseur
De la princess’ Ramollini.

BOBÊCHE.

Fiez-vous à votre docteur,
Et venez en catimini,
Qu’il soit le savant guérisseur
De la princess’ Ramollini.

MALAGA.

Ah ! ah ! ah ! bravo ! je te retrouve, voilà comme je t’aime ! mon Bobêche, bravo !

BOBÊCHE.

A votre service, princesse ! c’est ce qu’on appelle une Bobêche nature !


Scène IX

RAMOLLINI, Les Huit Petites Pensionnaires. Il entre en sautant à la corde suivi des pensionnaires qui ont des mirlitons et des crécelles et font un tapage du diable.
LES PENSIONNAIRES.

Bravo, bon ami l bravo, bon ami !

RAMOLLINI, sautant.

Heureusement que ma femme il est à Sartres !

LES PENSIONNAIRES.

Vive bon ami ! vive bon ami !

RAMOLLINI, toujours notant.

Vous croyez que je suis en bonne fortoune… ze souis simplement en bonne d’enfants ! c’est pas des attrices que Courtius m’a mis sour les bras, c’est tout oun pensionnat de province ! mais il me le paiera !

LES PENSIONNAIRES.
Du vinaigre ! du vinaigre !
RAMOLLINI.

Sango de mi ! mais je souis éreinté.

Il jette la corde à une pensionnaire.
TOUTES.

Oh ! le maladroit !

RAMOLLINI, se relevant.

Quelle soirée pour oun homme de plaisir ! Ah ! comme je les rendrais bien à leurs familles !

MARGUERITE.

J’veux un sucre d’orge, moi… comme Clotilde !

Elle veut arracher le sucre d’orge de Clotilde qui résiste.
RAMOLLINI.

Vous en aurez… mais per Dio..

DOROTHÉE, languissante.

Bon ami, bon ami ! je ne sais pas ce que j’ai… je ne suis pas bien.

RAMOLLINI.

Allons, bon ! c’est le champagne… je ne savais pas, moi… je les ai un peu grisées… Attendez… vi vous asseyez là… Tu veux un peu de vulnéraire ? Sur un morceau de sucre… Tiens !… Ouvrez la petite bucetta !…

Il tire de sa poche une petite fiole et un morceau de sucre qu’il imbibe et fait avaler à Dorothée.
DOROTHÉE.

Ça va mieux.

CLOTILDE.

Je voudrais être chez ma tante…

RAMOLLINI.

Moi aussi je voudrais que tu fusses chez ta tante. (A une autre.) Tu finis le morceau. (Il lui tend le sucre, la petite le mord.) Aïe ! tu me mors ! Voyons, profitons de ce bon mouvement. Donnez-moi toutes vos noms et vos adresses.

Elles parlent toutes ensemble.
MARGUERITE.

Maman demeure Jardin des Apothicaires.

LUCIE.
Papa, reste rue Bourg-l’Abbé !
LÉONORE.

Mon oncle est boulanger rue Brise-Miche.

DOROTHÉE.

Grand’maman demeure passage du Désir.

CLOTILDE.

Grand-papa reste à Chaillot.

HERMANCE.

Mon tuteur reste rue des Marmousets.

CÉCILE.

Mes parents demeurent aux Bains chinois.

RAMOLLINI.

Voulez-vous vous taire !… (Toutes les voix s’arrêtent.) Là ! attendez qu’on vous interroge et répondez que j’entende… Ah ! (A ce moment, on entend au dehors la voix de Malaga et de Bobêche reprenant le refrain du duo précédent.) Ah ! mon Dieu ! qu’entends-je ? la voix de ma femme ! elle est à Sartres… Mais si !… je ne me trompe pas… c’est sa voix… mélangée à celle d’un homme ! oh ! mon nom qui m’éclate aux oreilles !…

TOUTES.

Qu’est-ce qu’il y a donc ?

RAMOLLINI.

Oun prince trompé ! oh ! je saurai…

DOROTHÉE.

Est-ce que vous êtes malade, à votre tour ?

RAMOLLINI.

Malade ? ah ! bien, oui !

CLOTILDE.

Alors, emmenez-nous. (Toutes en pleurant.) J’ veux m’en aller, na !… hi !… hi !…

RAMOLLINI.

C’est bien ! oui… non… je vais… Oh ! que le diable les étrangle !… oui !… c’est bon je vais chercher un carrosse… et je vous ramène dans votre famille.

CLOTILDE.
Il faut vous attendre ?
RAMOLLINI.

Oui, dans ce cabinet.

TOUTES.

Vous ne resterez pas longtemps.

Elles entrent.
RAMOLLINI.

Là, m’en voilà débarrassé.

DOROTHÉE, qui est restée.

Bon ami, ça ne va pas.

RAMOLLINI.

Tu es encore là, toi. Tiens, reste avec tes petites compagnes. Tu veux le vulnéraire ?

DOROTHÉE.

Non… du champagne.

RAMOLLINI.

Il y en a là ; tu boiras tout. (Il la pousse dans le cabinet.) Maintenant, allons m’assurer que mes oreilles n’ont pas la berlue, car je doute encore, Seigneur, je doute encore !

Il sort.

Scène X

NICOLAS, CARLINETTE.
Ils entrent par le fond, enlacés l’un à l’autre, en regardant la lune.
DUO.
ENSEMBLE

O belle nuit, ô douce lune !
Ah ! quel sort fortuné !
De vous contempler à la brune,
Quand on a bien diné !

NICOLAS.

Je ne sais pas comment vous dire
Ce que j’éprouve auprès de vous.

A part.

Jamais les figures de cire,
Ne m’ont donné d’instants si doux !

CARLINETTE.

Vous êtes vraiment bien honnête,
Vos paroles ont si bon tour,
Que je voudrais être moins bête,
… Pour en dire autant à-mon tour !

NICOLAS.

Faut-il voir finir comme un rêve,
Tout ce qui vient de se passer !

CARLINETTE.

Le jolis repas qui s’achève,
Pourrons-nous le recommencer !

ENSEMBLE

O belle nuit, ô douce lune !
Etc.

NICOLAS, à part.

C’est pas tout ça ! (Il regarde sa montre.) Dix heures !

CARLINETTE, à part.

C’est drôle, comme lorsqu’on n’est plus à jeun, les idées changent.

NICOLAS, à part.

Il faut que je rentre chez mon oncle.

CARLINETTE, à part.

Il faut que je rentre chez ma tante.

ENSEMBLE
Monsieur, je n’oublierai jamais ce que je vous dois… mais avant de vous quitter…
Mademoiselle,
NICOLAS.

Ah ! vous voulez vous en aller.

CARLINETTE.

Sans doute ! Mais je voudrais savoir auparavant comment m’acquitter envers vous.

NICOLAS.
Vous acquitter… j’espère, mamzelle, que vous ne pensez pas à me parler d’argent.
CARLINETTE, à part.

Certainement, avec ma pièce fausse…

NICOLAS.

Eh bien ! tenez, puisque vous vous croyez mon obligée… si vous voulez en une seconde me payer de…

CARLINETTE, vivement.

Ah ! de grand cœur !… Comment ?

NICOLAS, embarrassé.

Je ne sais comment vous dire…

CARLINETTE.

Parlez !

NICOLAS.

Eh bien ! voulez-vous me donner…

CARLINETTE.

Quoi ? dites donc vite !

NICOLAS, il montre ses deux joues.

Un… un tout petit…

CARLINETTE.

Que je vous donne… Oh ! monsieur…

NICOLAS.

C’est pas pour moi, mamzelle, j’ peux pas vous expliquer… mais c’est pour ma famille !

CARLINETTE.

Pour votre famille ! (Après une longue hésitation et riant de l’air godiche de Nicolas.) Dieu qu’il est drôle ! Alors tenez !… bien volontiers… (A part.) comme à la pension. (Elle t’embrasse en plaçant sa main entre ses lèvres et la joue de Nicolas.) Là !

NICOLAS, à part, triomphant.

Là ! ça y est ! maintenant je peux rentrer le front haut !… chez mon oncle… je suis mûr pour le mariage.

CARLINETTE.
Eh bien ! maintenant vous allez me reconduire.
NICOLAS.

A vos ordres, mamzelle. Je vais chercher un fiacre. (S’arrêtant.) Ah ! mon Dieu !

CARLINETTE.

Quoi donc ?

NICOLAS, à part.

Si mon oncle n’allait pas me croire ! (Haut.) Car enfin… ça ne se voit pas sur la joue… Mamzelle !… vous avez été bien Complaisante…

CARLINETTE.

En quoi ?

NICOLAS.

Vous savez… les deux…

Il montre les deux joues.
CARLINETTE.

C’est pas assez ? il vous en fallait plus ?

NICOLAS.

Oh ! pour qui me prenez-vous !

CARLINETTE.

Eh bien ! qu’est-ce alors ?

NICOLAS.

Est-ce que ça vous ferait quelque chose de me donner un petit certificat ?

CARLINETTE.

Un certificat ?

NICOLAS.

Oui, par lequel il serait constaté…

CARLINETTE.

Constaté ?…

NICOLAS.

Comme quoi vous m’avez embrassé.

CARLINETTE.
Embrassé ! ah çà ! vous êtes fou !
NICOLAS.

Je vous dis que c’est pour ma famille ! (Criant.) Garçon ! (Un garçon parait.) Une plume, du papier.

Le garçon sort. Il rentre un instant après apportant les objets demandés et les pose sur une table à droite.
CARLINETTE, à part.

Est-ce qu’il se moque de moi à son tour ? nous verrons bien.

NICOLAS.

Vite !… pendant que je cours chercher un carrosse de place !

CARLINETTE.

Et comment voudriez-vous ça ?

NICOLAS.

Mettez simplement : Je certifie…

CARLINETTE.

Je certifie que…

NICOLAS, en s’éloignant.

Que j’ai donné deux baisers..

CARLINETTE.

Deux baisers ! à qui ?

NICOLAS, sur le point de sortir.

Au nommé… Nicolas Curtius !…

Il sort vivement.

Scène XI

CARLINETTE, seule, saisie d’étonnement, se levant.

Nicolas Curtius ! mon fiancé ! c’est avec lui que je suis depuis deux heures ! Ah ! bien ! par exemple !… (Elle entend crier et frapper à la porte du cabinet de gauche.) Des voix ! on crie !

CRIS, au dehors.
Ouvrez-nous donc ! ouvrez !
CARLINETTE.

Ces voix ! je ne me trompe pas… ce sont…

Elle va ouvrir.

Scène XII

CARLINETTE et Les Huit Pensionnaires.
TOUTES.

Oh !… Carlinette !…

CARLINETTE.

Marguerite ! Dorothée ! qu’est-ce que vous faites ici ?

TOUTES.

Eh bien ! et toi ?

CLOTILDE.

Toi que nous croyons perdue !

CARLINETTE.

C’est tout un roman !

TOUTES.

Et nous donc, c’est à n’y pas croire.

CARLINETTE.

Figurez-vous que je viens de diner ici avec mon fiancé…

TOUTES.

Ton fiancé ?

CARLINETTE.

Et qu’il me faisait la cour.

MARGUERITE.

Sans te connaitre !

DOROTHÉE.
A la veille de t’épouser !
CLOTILDE.

Ah ! le brigand !

TOUTES.

Ah ! le brigand !

COUPLETS
CARLINETTE.
I

Le p’tit monstre ! ah ! le p’tit perfide !
On ne saurait trop l’accuser.
Malgré son air doux et timide,
Il a fort bien pris mon baiser !
A la veill’ de s’ marier, l’infâme !
J’en suis encor toute pleine d’émoi ;
Si c’eût été quelque autre femme,
Qu’est-ce qui s’rait donc resté pour moi !

II

J’avoue aussi que j’ suis fautive,
J’ n’ai p’t’ êtr’ pas fait assez d’ façons ;
Je sais qu’un’ jeun’ fille naïve
N’ doit pas rire avec les garçons.
Faut pas que j’ fass’ le bon apôtre
Car enfin, voyez quel ennui !
Si j’étais tombé sur un autre,
Qu’est-ce qui s’rait donc resté pour lui !

HERMANCE.

Alors, qu’est-ce que tu vas faire ?

CARLINETTE.

Je ne sais pas, il est gentil et… tout près de me plaire !… Seulement, il serait peut-être malin de profiter de mon incognito pour le guérir de courtiser la première venue.

DOROTHÉE.

C’est vrai, autant le punir de ça avant qu’après.

CARLINETTE.

Oui, mais comment ?

TOUTES.
Quel est ce bruit ?

Scène XIII

Les Mêmes, BOBÊCHE.
BOBÊCHE, entrant effaré.

Qui que vous soyez, sauvez-moi ! j’ai un mari à mes trousses !

TOUTES.

Quel mari ?

BOBÊCHE.

Le prince !

HERMANCE.

Le prince ! celui qui nous a enfermées dans ce cabinet ?

BOBÊCHE.

Je n’en sais rien… c’est le prince Ramollini. Imaginez-vous que j’étais là tranquille… avec sa femme.

TOUTES.

Eh bien ! alors…

BOBÊCHE.

Comment… eh bien alors ? vous êtes encore d’une bonne candeur ! Enfin, il y a des maris qui n’aiment pas cela ! Il en est, lui… et il veut me tuer !

CARLINETTE.

Et vous a-t-il vu le prince ?… sait-il qui vous êtes ?

BOBÊCHE.

J’espère que non, mais ça ne va pas tarder, si on ne me tire de là.

CARLINETTE, à part.

Si je pouvais fourrer M. Nicolas dans ce guêpier…

MARGUERITE.
Et nous si nous pouvions nous venger du vieux qui s’est moqué de nous !
TOUTES.

Oh ! c’est cela qui serait amusant !

On entend la voix de Ramollini.
BOBÊCHE.

Tenez, c’est sa voix !

CARLINETTE.

Pas un mot ! on va essayer de vous sauver !…

TOUTES.

Cachons-le.

Elles entrent toutes avec Bobêche dans le cabinet où l’on avait enfermé les petites filles.
CARLINETTE.

Venez ! venez donc !…


Scène XIV

RAMOLLINI, seul, il entre comme une bombe tenant à la main une mante de femme.
RAMOLLINI, parlé sur la ritournelle.

E finito !… moi ! oun prince, z’en tiens ! z’ai reçu la mortelle inzure !… voici les pièces de la conviction, la coupable s’est échappée ! (Avec fureur.) O rabia ! o furore ! vedrai fra pocco ingrata qual pêna a riserbata per qui vertu non ha !

LES PENSIONNAIRES, paraissant à la fenêtre.

Coucou… coucou !… Ah ! le voilà !

RAMOLLINI, stupéfait, parlé.

Dézà !… voilà dézà l’oiseau qui murmure sa chanson. (Il lève la tête, elles disparaissent.) Mais maintenant que je tiens la mante, il s’agit de trouver l’amant !… Je vais être infernal et machiavélique ! (Il met la mante sur une chaise à la porte du bosquet d’où sont sortis Bobêche et Malaga, et dépose le falot à côté.) C’est ainsi que le chasseur de panthères dépose le corps d’un jeune faon pour attirer sa proie ! Infernal et machiavélique !

Il va se cacher à droite.
CARLINETTE, paraissant à gauche.

Ah ! M. Nicolas aime les aventures… voyons ce qu’il vaut… et comment il se tirera de celle-là !


Scène XV

Les Mêmes, NICOLAS.
NICOLAS.

Voici le fiacre !

CARLINETTE.

Ah ! ma mante !

Elle lui désigne la mante comme si elle l’avait oubliée, puis elle retourne se cacher pendant que Nicolas va naïvement chercher l’objet. Au moment où il va le prendre, Ramollini sort brusquement de sa cachette, lui met la main sur l’épaule, et d’un air menaçant.
RAMOLLINI.

Ze te tiens, misérable !

NICOLAS, effrayé.

Hein ! quoi ? qu’est-ce que c’est ?

RAMOLLINI.

Ce que c’est ? larron d’honneur !

NICOLAS.

Voulez-vous me lâcher ?

RAMOLLINI.

Te lâcher ! Sais-tu qué la femme avec laquelle tou viens de diner en tête-à-tête est la mienne, et que tu m’as fait…

NICOLAS.

Quoi donc ?

RAMOLLINI.

La mortelle inzure !

NICOLAS, à part.
Allons bon ! elle était mariée ! Je me disais aussi, y a longtemps que je n’ai reçu des gifles !
RAMOLLINI.

Sais-tou que je pourrais te provoquer en duel et te clouer à la muraille comme oun insecte malfaisant ?

NICOLAS, se rebiffant.

Je ne suis pas hardi avec les femmes, mais avec les hommes, j’en ai assez d’avoir peur !

CARLINETTE, à part.

Tiens ! tiens ! tiens ! Il est brave ! allons !…

RAMOLLINI, à part.

Ce freluquet serait-il courageux ? En ce cas, il faudrait que je change mon caractère !… Je le change ! (Haut.) Ne crie pas si haut ! on croirait que c’est moi qui ai tort ! Vois, moi, ze renonce à la violence.

CARLINETTE.

Je crois que c’est l’autre qui n’est pas très…

NICOLAS, menaçant.

Ah ! mais vous savez que ce ne soit pas pour moi !

RAMOLLINI.

Ze renonce à la violence parce que ze souis un prince, toi, pour sour’, tou n’es pas prince, tou es un vilain.

NICOLAS.

Avec ça que vous êtes joli, vous !

RAMOLLINI.

On voit bien qué fou ne sais pas oune çoze.

NICOLAS.

Laquelle ?

RAMOLLINI.

C’est que, les princes, ça fait les bourgeois coucous, mais ça né veut pas que les bourgeois ils fassent coucous les princes !

NICOLAS, répétant,

Coucous ! les princes !

LES PETITES FILLES, à, la fenêtre.
Coucou ! les princes ! coucou !
RAMOLLINI.

Encore !… L’oiseau y recommence sa chanson !… Tou vàs savoir comment oun prince il se venge…

NICOLAS.

Ça me fera plaisir !

RAMOLLINI.

Ze vas chercher des témoins. (A part.) Deux bons agents de la maréchaussée… Holà ! Ramponneau ! holà !

RAMPONNEAU, accourant.

Monseigneur ?

RAMOLLINI, il lui parla bas en lui désignant Nicolas.

Tou m’en réponds ?

RAMPONNEAU, s’inclinant.

Sur ma tête !

RAMOLLINI, à Nicolas,

Addio… Je reviens dans un instant. Al piaccere di rividervi ! (A part.) Infernal et machiavélique l

Il sort suivi de Ramponneau.

Scène XVI

NICOLAS, CARLINETTE, entrant vivement au moment où Ramollini sort et saisissant les mains de Nicolas.
FINAL
CARLINETTE.

Merci ! merci, mon Nicolas !
Je viens d’éprouver ta tendresse !
Tu fus grand comme on ne l’est pas.
A ton courage, à ta noblesse,
Désormais j’attache mes pas !

NICOLAS.

Comment faire ? quel embarras !
Quand demain, mon contrat se dresse ?
Te voilà gentil, Nicolas,

Avec une belle princesse,
Une princesse sur les bras !
C’est donc vrai ! vous étiez mariée et princesse !

CARLINETTE.

J’avais voulu vous le cacher !
Je n’osais pas !… cette faiblesse,.
Est-ce à vous de me la reprocher ?

Feignant le désespoir.

Le danger presse et le temps vole !
Nicolas, Nicolas, viens, il faut partir.

NICOLAS.

N’attendons pas qu’on nous immole,
Car le prince peut revenir !

ENSEMBLE
NICOLAS.

Partons tous deux,
Fuyons ces lieux,
Et l’œil jaloux
De ton époux.

CARLINETTE.

Partons tous deux,
Fuyons ces lieux,
Et l’œil jaloux
De mon époux.

Ils vont pour sortir et reviennent effrayés.
CARLINETTE.

Ah ! grand Dieu ! nous sommes cernés !

NICOLAS.

C’est votre mari, sans doute,
Qui nous a fait couper la route…

CARLINETTE.

Les jardins sont environnés.


Scène XVII

Les Mêmes, LES PETITES PENSIONNAIRES, portant chacune une échelle, puis MALAGA, au milieu d’elles, vêtue également d’un costume de pensionnaire.
LES PETITES FILLES.
ENSEMBLE

L’amour, l’amour a des ailes !
Partons :
Voici, voici des échelles,
Grimpons !

MALAGA.

Me voilà pensionnaire !
Sous ce voile intéressant,
Je puis braver la colère
De mon tigre rugissant !

CARLINETTE.

Ah ! qu’ai-je vu !
Et quel secours inattendu !

NICOLAS, urpris.

Princesse ! quelles sont ces demoiselles ?

CARLINETTE.

Mes demoiselles d’honneur !

NICOLAS.

Profitons-en ?

CARLINETTE.

Profitons-en ? Avec bonheur.

TOUTES.

Aux échelles !

NICOLAS.

Oui ! elles ont raison ! nous nous sauverons par les toits. Je connais le chemin. J’y ai souvent fait la chasse aux chats avec Barnabé.

Elles disparaissent avec leurs échelles le long du mur de droite, en chantant.

L’amour, l’amour a des ailes,
Grimpons !
Etc.


Scène XVIII

Les Mêmes, sur les toits, Une Ronde de Marmitons armés de broches, de tournes-broches, etc.
CHŒUR, en sourdine.

Marchons !
Veillons !
C’est la consigne
Qu’on nous assigne.
Marchons !
Veillons !
Pour que nul ne sorte
De ce cabaret,
Nous gardons la porte,
Nous faisons le guet !
Marchons !
Veillons !
Etc.

LE CHEF DES MARMITONS,

Tout beau !
J’entends du bruit là-haut !

TOUS.

Holà !
Qui va là ?

NICOLAS, reparaissant sur le toit, déguisant sa voix.

Silence donc ! c’est moi !

LE CHŒUR.

Qui, toi ?

NICOLAS.

Moi, Barnabé, qui fais la chasse sur le toit.

LE CHŒUR.

C’est Barnabé !

NICOLAS.

C’est Barnabé ! Plus bas ! plus bas !
Ou vous allez effaroucher les chats !

TOUS.

Plus bas,
Ou nous allons effaroucher les chats !

CARLINETTE.

Miaou ! miaou !

TOUTES LES PETITES FILLES.

Miaou ! miaou !

Elles imitent les chats.
LE CHŒUR.

C’est Barnabé le malin,
Qui chasse sur la gouttière.
Et prépare avec mystère
Les gib’lottes de demain !
Laissons-le faire !

REPRISE DE LA MARCHE D’ENTRÉE.

Marchons !
Veillons !
Etc.

MALAGA.

Des lumières ! sauvons-nous !

NICOLAS.

C’est le triomphe de Ramponneau. Filons !

Elles sortent par la gauche.
Le théâtre s’éclaire. – Marche aux torches et aux flambeaux. – Entrée triomphale de Ramponneau et de son cortége. – Tous les buveurs conduits par Bobêche, précèdent ou suivent le cabaretier qu’on porte à cheval sur un tonneau. – Tout le monde est gris.
CHŒUR

Joyeux enfants de la Courtille,
A cheval sur ce gros tonneau,
Nous ramenons dans sa famille
Le dieu Silène-Ramponneau !
Vive ! vive Ramponneau !


Scène XIX

Les Mêmes, RAMOLLINI suivie de LA BOMBARDE et de SOMBRACUEIL.
RAMOLLINI, entrant.

Arrêtez ! arrêtez !

BOBÊCHE.

Le prince !

RAMOLLINI.

Où est-il le suborneur ?

LES DEUX DRAGONS.

Que nous le pulvérisions !

BOBÊCHE.

Envolé !

RAMOLLINI et LES DRAGONS.

Envolé ! Mais où ?

BOBÊCHE.

Mais où ? Par là !

RAMOLLINI.

Suivez-moi, vous autres. Je le retrouverai, je le tuerai ! La Forza del destino…

Il sort.
LA BOMBARDE.

Le forçat d’Ernestine !

Ils sortent.
BOBÊCHE.

Enfoncé Ramollini ! Brrr !

TOUTES, du dehors.
Rrrr ! (Entrant de droite.) Sauvés ! sauvés !
BOBÊCHE.

Oui, sauvés !… Vive le roi de la Courtille ! vive Ramponneau !

BOBÊCHE, un verre dans une main, une bouteille dans l’autre.
I

Silène eut l’honneur insigne
D’élever Bacchus !
Il lui fit boire le jus,
Le jus de la vigne !
Pour bercer son nourrisson,
Cet aimable drille
Lui chantait de la Courtille
La folle chanson !
Eh ! buvons donc !
Gloire à Silène !
La faridondaine
La faridondon.
Ce refrain qui désaltère
Se chantera bien longtemps !
Dans deux mille ans,
Dans cinq mille ans,
Dans vingt mille ans,
Dans cent mille ans,
Se chantera sur terre,
Car il est de tous les temps !

NICOLAS, MALAGA, LE CHŒUR et LES PENSIONNAIRES.

Eh ! buvons donc !
Etc.

BOBÊCHE.
II

Une Naïade fort sage
A Silène un jour
Vint proposer son amour
Et le mariage.
J’aime mieux rester garçon,
Lui dit le bon drille,
Et chanter de la Courtille
La folle chanson !
Eh ! buvons donc !
Etc.

NICOLAS, MALAGA, LE CHŒUR et LES PENSIONNAIRES.

Eh ! buvons donc !
Etc.

Rideau.

ACTE TROISIÈME

L’intérieur de la loge de Curtius. – Au fond une baie garnie d’un groupe représentant Lucrèce et Tarquin. – A gauche et à droite deux autres baies garnies de figures de cire : Don Quichotte, Sancho, Minerve, Tarquin, Cartouche, un Incas, Mahomet, une femme sauvage, un Chinois et Lucrèce. – Au-dessus de la baie du milieu, un écriteau portant ces mots : Lucrèce et Tarquin, ou l’Injurieux soupçon. – A droite premier plan, une porte. – A côté une fenêtre ; à gauche, la porte de sortie. – Tout auprès le contrôle et un fauteuil derrière. – Au fond de chaque côté de la baie du milieu, petites portes praticables.





Scène PREMIÈRE

CURTIUS, DAME ANGÈLE, SPECTATEURS.
Dame Angèle est assise au contrôle d’entrée à gauche ; elle dort sur sa chaise. Des spectateurs se promènent dans le salon et admirent les figures de cire, à droite et à gauche.
CURTIUS, l’air abattu et grincheux.

Allons ! messieurs ! on ferme ! on ferme !…

PREMIER SPECTATEUR.

Vous n’avez pas l’air de bonne humeur, maitre Curtius ?…

CURTIUS, bourru.
Je ne peux pourtant pas marcher sur les mains pour vous être agréable !… Voyez en face, il y a des pitres !…
DEUXIÈME SPECTATEUR, désignant le groupe du milieu.

Monsieur Curtius !… qu’est-ce que c’est que ça ?

CURTIUS.

C’est l’histoire d’une dame romaine qui a trompé son mari sans le faire exprès… Allez-vous-en ! (Il les bouscule.) Allons, messieurs, on éteint !…

Les spectateurs sortent à droite.

Scène II

CURTIUS, DAME ANGÈLE.
CURTIUS, fermant les rideaux du fond et éteignant les bougies.

Eh bien, merci ! si on les laissait faire, ils passeraient la nuit ici !… J’ai déjà pour deux livres de chandelle, sans compter ma cire qui fond, doucement, mais enfin elle fond !… (A dame Angèle endormie sur sa chaise.) Eh bien, vous dormez toujours, vous ?

DAME ANGÈLE, se réveillant.

Ah ! oui, pardon !… c’est que je suis si lasse !…

CURTIUS.

Je vous crois ! moi, les jambes me rentrent. (A part.) Pourvu que la recette en fasse autant ! (A dame Angèle.) Combien y a-t-il ? (Au public.) J’en ai fait ma caissière…

DAME ANGÈLE, très-timide.

Tenez, monsieur… trois livres dix sols ! Ah ! ne me regardez pas ainsi !… cet œil chargé de reproches…

CURTIUS.

Ah ! vous en avez à me verser des recettes de trois livres dix sols, avant d’avoir racheté vos torts vis-à-vis de moi !…

DAME ANGÈLE.
Monsieur Curtius !…
CURTIUS.

M’égarer Carlinette comme un carlin…

DAME ANGÈLE, se rebiffant.

Je vous conseille de parler, vous !

CURTIUS.

Qu’est-ce à dire ?…

DAME ANGÈLE.

Vous qui m’en avez perdu sept !…

CURTIUS.

Si vous n’aviez pas perdu la première…

DAME ANGÈLE, passant à droite.

Ah ! ce sera mon châtiment !…

CURTIUS.

Les malédictions de huit familles…

DAME ANGÈLE.

N’achevez pas. (Elle tombe dans un fauteuil.) Les remords !… et puis la fatigue… je suis indigne de voir la lumière, bonsoir !…

CURTIUS, tout en fermant les rideaux.

Qu’est-ce que je vais dire à mon neveu quand il rentrera ! (On entend frapper doucement à la porte à gauche.) C’est fermé !… on n’ouvre plus !…

VOIX, au dehors.

Ouvrez, au nom du ciel ! monsieur Curtius,

CURTIUS.

Une voix de femme !

Il va ouvrir.

Scène III

Les Mêmes, CARLINETTE, puis LES SEPT AUTRES PENSIONNAIRES.
CARLINETTE, timidement.

Pardon ! M. Curtius oncle, s’il vous plaît ?

CURTIUS.

C’est ici, mais si c’est pour une séance, la boutique est fermée.

CARLINETTE.

C’est pas pour une séance que je viens, monsieur… c’est pour un mariage.

DAME ANGÈLE, s’éveillant et se levant.

Cette voix !… On dirait !… (La reconnaissant.) Carlinette !

CARLINETTE, se précipitant.

Dame Angèle !

DAME ANGÈLE.

C’est elle !… c’est la fuyarde.

CURTIUS.

Carlinette retrouvée !… ah ! par exemple, d’où venez-vous ainsi, mademoiselle ?

DAME ANGÈLE, sévèrement.

Oui ! d’où venez-vous ?

CARLINETTE.

Mais, monsieur, je viens de la diligence.

CURTIUS.

De la diligence ? de quelle diligence ?

CARLINETTE.
Mais de celle qui m’a amenée à Paris avec dame Angèle et… mes compagnes.
DAME ANGÈLE.

Vos compagnes !… Où sont-elles à leur tour, les malheureuses ?

CARLINETTE.

Elles sont là… avec moi…

DAME ANGÈLE.

Avec vous !… Est-ce possible ?…

CARLINETTE, allant ouvrir la porte.

Vite ! mesdemoiselles, vite entrez !

Les sept pensionnaires entrent en jetant des cris et se jettent dans les bras de dame Angèle et de Curtius.
LES HUIT PETITES FILLES.
ENSEMBLE

Ah ! dame Angèle ! ah ! quelle ivresse !
Remercions le ciel clément
Qui nous rend à votre tendresse
En cet heureux moment.

DAME ANGÈLE.

Petits monstres ! d’où venez-vous ?

CURTIUS.

D’où venez-vous ?
Répondez-nous.

LES SEPT PENSIONNAIRES, bas à Carlinette.

A leurs yeux comment nous blanchir ?

CARLINETTE, bas.

A tout prix il faut les attendrir.

LES PENSIONNAIRES, bas.

Mais comment faire ?

CARLINETTE, bas.

La belle affaire !

A dame Angèle et à Curtius.

Ecoutez !
Et vous nous jugerez !!

CARLINETTE.
RONDEAU

A peine je m’élance
Hors de la diligence,
Le flot des voyageurs
M’éloigne de mes sœurs.
C’est en vain que j’appelle
Clotilde ! dame Angèle !
J’ai beau crier leur nom,
Personne ne répond !
Me voilà bien perdue
Au milieu de la rue,
Mon paquet à la main,
Ignorant mon chemin.
Vous dire mon histoire,
C’est à ne pas y croire !
J’avais dans les romans
Lu des récits navrants,
Jamais, qu’il m’en souvienne,
Douleur comme la mienne !
A fouler les pavés
Mes pieds se sont usés !
Mes souliers, dame Angèle,
N’avaient plus de semelle,
Mes os, ô Curtius,
Mes os étaient rompus !
Quand, épreuve dernière,
Comble de la misère,
Supplice horrible, enfin,
J’ai souffert de la faim !…
Oui ! solitaire et morne
Sur le coin d’un borne,
J’ai calmé cette faim
Avec deux sous de pain !…
Et la nuit, me disais-je,
Avec son noir cortége
Elle va s’avancer…
Où vais-je la passer ?…
Tout à coup, ô prodige !
Est-ce un rêve, un prestige ?
Des ombres… des clameurs…
Mes sœurs ! ce sont mes sœurs !
Ainsi que moi perdues,
Elles couraient les rues.
Nous nous reconnaissons

Et nous nous embrassons ;
Quand on est réunies,
Les peines sont finies,
Bras dessus, bras dessous
Nous revenons chez vous.

CURTIUS, attendri et s’essuyant les yeux.

Ah ! pauvre petite !

DAME ANGÈLE, sanglotant.

C’est navrant !

CURTIUS.

Et nous qui l’accusions.

DAME ANGÈLE.

Qui la soupçonnions !…

CURTIUS.

Courez vite leur faire prendre un peu de repos à ces chères colombes !… Là-haut, dans la galerie supérieure improvisez-leur des lits.

DAME ANGÈLE, elle s’essuie les yeux.

Pauvres mignonnes !

CURTIUS.

Et dès demain à la pointe du jour on les rendra à leurs familles.

DOROTHÉE.

Pourvu qu’on ne soit pas inquiet chez nos parents ?

DAME ANGÈLE.

Venez !… suivez-moi. (A part.) Pauvres petites chattes, sans souliers !

Elle sort à droite suivie des pensionnaires.

Scène IV

CURTIUS, puis NICOLAS et BOBÊCHE.
CURTIUS.

Ah ! voilà toujours une bonne affaire ! la fiancée revenue au bercail !… Mais c’est mon coquin de neveu à présent ! qu’est-ce qu’il fait ? Est-ce que par hasard il aurait dépassé le but ?

NICOLAS, entrant vivement par la fenêtre et courant à Curtius.

Ah ! mon oncle !… sauvez-moi !…

BOBÊCHE, le suivant.

Ah ! mon oncle ! sauvez-le.

CURTIUS.

Hein ! Nicolas et Bobêche ! par cette fenêtre !… et dans quel état ! Qu’y a-t-il donc encore ?

NICOLAS.

Il y a qu’on me poursuit pour…

BOBÊCHE.

Pour l’arrêter…

CURTIUS.

Qui ça ?…

NICOLAS.

Je me croyais sauvé.

BOBÊCHE.

Nous lui avions chipé le carosse dans lequel il voulait faire arrêter Nicolas…

CURTIUS.

Qui ça ?

NICOLAS.

Quand au détour d’une rue…

BOBÊCHE.

Un des chevaux s’abat.

NICOLAS.

Je lui avais bien dit qu’elle ne savait pas conduire…

CURTIUS.

Qui ça ?

NICOLAS.
La, petite… non, dame…
BOBÊCHE.

Ça ne fait rien !… les soldats arrivent derrière nous… tout le monde se sauve chacun de son côté…

NICOLAS.

Moi et Bobêche, comme deux imbéciles, nous restons en arrière pour voir si la dame… non, la petite…

CURTIUS.

Mais, quelle petite ?

BOBÊCHE.

Ça ne fait rien !… ça lui donne le temps de nous apercevoir. Il fond sur Nicolas son épée devant lui et ses estafiers derrière…

NICOLAS.

Si nous jouons des jambes, je vous le demande.

ENSEMBLE.

Et nous voilà !

CURTIUS, ahuri.

Mais enfin, me direz-vous ?…

NICOLAS, recommençant.

Il nous a suivis et il va venir.

CURTIUS.

Mais qui ?… qui ?…

NICOLAS.

Le prince Ramollini !

CURTIUS. Mon bailleur !

NICOLAS.

Oui. Agonisez-moi, mon oncle… maudissez-mot, la femme dont sur vos ordres, je me suis mis à faire la conquête…

CURTIUS.

Eh bien ?

BOBÊCHE, avec aplomb.

C’est la princesse Ramollini !…

CURTIUS, levant le bras sur son neveu.
Misérable !… à la veille d’un nouveau versement !…
COUPLETS
NICOLAS.
I

Ce n’est pas ma faute, que diable !
Vous me lancez, sans plus d’ façons,
En m’ordonnant de faire l’aimable,
Moi, dam’, j’ai suivi vos leçons.
Quand l’amour déchaîn’ ses tempêtes,
On n’ peut plus y mettr’ le holà !…
J’ pouvais pas crier : « gar’ les têtes ! »
Pourquoi l’ princ’ passait-il par là ?

ENSEMBLE.

Pourquoi l’ princ’ passait-il par là ?

II
NICOLAS.

Y’a des gens qu’ la fortune adverse
Réserv’ pour les accidents,
Quand on voit un fiacre qui verse,
On peut êtr’ sûr qu’ils sont dedans,
– Vous l’aviez fourré dans la cire,
C’était déjà pas mal comm’ ça,
V’là qu’aujourd’hui, moi j’ai fait pire,
Hélas ! pourquoi l’ princ’ passait-il par là ?

ENSEMBLE.

Pourquoi l’ princ’ passait-il par là ?

CURTIUS, atteré.

Le prince Ramolli… Ramolli… Je suis un homme ruiné !… que faire ?

NICOLAS.

Oui ! que faire ?…

BOBÊCHE.

Avant tout, il ne faut pas qu’il le tue… (A part.) Ça serait pousser la plaisanterie trop loin !…

NICOLAS.

Il ne faut même pas qu’on m’arrête !

Bruit à gauche, voix de Ramollini.
CURTIUS.
Grands dieux ! du bruit à la porte !
NICOLAS.

C’est lui, je reconnais sa voix !

CURTIUS.

Ah ! cache-toi ! cachez-vous ! s’il te découvre, je te déshérite ! Là, là, dans ma chambre.

NICOLAS et BOBÊCHE.

Vite ! vite ! le voilà !

Ils entrent à droite, pendant que Ramollini frappe à la porte d’entrée à

gauche que Curtius va ouvrir.


Scène V

CURTIUS, puis RAMOLLINI, CARLINETIE et BOBÊCHE.
CURTIUS.

Eh bien, pour une journée ! voilà une journée !

RAMOLLINI, l’épée à la main, entrant vivement et parlant à deux exempts qui restent dehors.

Gardez cette porte ! (Il entre.) Où est-il que je l’émiettte… que je le pulvérise ?

CURTIUS.

Prince !

RAMOLLINI, le prenant au collet.

Ton neveu ?… où est ton neveu ?

CURTIUS.

Mon neveu ?

RAMOLLINI.

Oui, je sais tout… on m’a dit son nom… où est-il que je lui passe la mia spada au travers du corps ?

CARLINETTE, paraissant au haut des marches de la petite porte du fond à droite.

Ah ! le prince !

Elle disparaît.
CURTIUS, à Ramollini.
Qu’est-ce que vous lui voulez ?
RAMOLLINI,

Tu vas voir… cé qué je lui veux ! (Voyant Curtius gagner la porte à droite.) Tu te trahis. (Montrant.) Cette porte !

CURTIUS, se mettant devant.

Ah ! prince ! un mot… un seul !

RAMOLLINI, éloignant Curtius et parlant à la porte.

Allons ! sortez, monsieur, sortez de bonne volonté, ou je vous éventre à travers la porte.

CURTIUS, à part.

Il est perdu !

CARLINETTE, à part.

Mon Dieu ! il va le tuer !

RAMOLLINI.

Une fois, deux fois, vous ne voulez pas sortir, monsieur Nicolas ?

Il va pour enfoncer la porte avec son épée, Bobêche parait en se

tirant les bras.

CURTIUS, à part.

Bobêche.

BOBÊCHE, paraissant.

Me voilà ! Ah çà ! mon oncle, qu’est-ce que c’est que tout ce tintamarre-là ?

CARLINETTE, à part.

Lui, Nicolas ?

BOBÊCHE.

Je dormais si bien !

AIR.

Mon oncle, je dormais.
Ah ! que de belles choses
Sous mes paupières closes
En rêve je voyais !
Mon oncle, je dormais.

Je rêvais qu’une fée,
Apparaissant soudain,
M’amenait par la main
La jeune fiancée
Que j’épouse demain.

Puis, d’une voix charmante
Elle me révélait
Le tendre et doux secret
Que mon âme innocente,
Que mon âme ignorait.

Mon oncle, je dormais.
Ah ! que de belles choses
Sous mes paupières closes
En rêve je voyais !
Mon oncle, je dormais.

RAMOLLINI, étonné.

Comment ! c’est là ton neveu ?

CURTIUS.

Mais… prince !…

RAMOLLINI, à Bobêche.

Vous êtes le neveu de Curtius ?

BOBÊCHE.

Moi ? (Riant). Ah bien ! elle est bonne la question ! mais il n’y a qu’un seul Nicolas Curtius, dans la foire Saint-Laurent, et chacun vous dira que c’est moi.

CARLINETTE, à part,

Ah ! mon Dieu !

CURTIUS, à part.

Brave Bobêche !

BOBÊCHE.

Qu’est-ce qui peut vous faire croire ?… Est-ce que quelqu’un se serait permis de prendre mon nom pour faire une farce ?

RAMOLLINI.

Une farce ?… Ah ! vous appelez ça une farce ?…


CARLINETTE, à part.

Mais l’autre alors ?

RAMOLLINI, à lui-même.
Si ce n’est pas lui, où est-il donc le scélérat, qui m’a fait la mortelle injure ?
CURTIUS, à part.

Il se sera enfui… par l’entrée des artistes.

RAMOLLINI, à Curtius.

Il suffit… dès l’instant que c’est bien lui qui est Nicolas Curtius…

CURTIUS.

Prince ! si vous en doutez, si j’ai perdu votre confiance…

RAMOLLINI.

Eh bien ?…

CURTIUS, dignement.

Mes comptes sont prêts !

RAMOLLINI.

Va te promener avec tes comptes. (A part.) Oh ! je saurai bien si l’on me trompe… (Se frappant le front.) Quand un Ramollini a quelque chose là, il ne l’a pas dans son secrétaire. (Haut.) C’est bien… au revoir.

CURTIUS, à Bobêche.

Nicolas, accompagne monseigneur jusqu’à son carrosse…

BOBÊCHE.

Oui, mon oncle, et au besoin, prince… je vous servirai de limier pour découvrir celui qui a usurpé le nom sans tache de Nicolas Curtius.

RAMOLLINI.

Fort bien. Passe devant.

BOBÊCHE, à part.

Toi, je vais te faire faire une jolie petite promenade de santé !… et après… à la princesse…

Ils sortent.
CURTIUS, seul.

Brave Bobêche ! Enfin je vais pouvoir dormir.

Il entre à droite.

Scène VI

CARLINETTE, puis DAME ANGÈLE.
CARLINETTE seule, descendant l’escalier.

Comment ! le vrai Nicolas Curtius c’est ce mauvais sujet que j’ai tiré d’affaire, et qui tout à l’heure faisait l’innocent !… C’est là le fiancé qu’on me destine… et l’autre, le petit bonhomme que je trouvais si gentil… il m’a caché son vai nom !… mais pourquoi ? c’est donc un fourbe aussi !… Comme on est menteur à Paris !… Ce n’est pas tout cela… l’essentiel, c’est de reprendre la fuite… parce que vous comprenez… épouser M. Nicolas Curtius, que j’ai de mes yeux vu, il aura beau dire, courtiser la princesse Ramollini… jamais par exemple ! (Allant à la table de gauche.) Un mot à dame Angèle. (Elle écrit, bruit à gauche. S’arrêtant d’écrire et écoutant.) Dame Angèle. (Elle court à la porte de gauche qui est fermée.) Où me cacher ?

Elle désigne la baie de droite et court s’y cacher derrière les rideaux.
DAME ANGÈLE, paraissant au petit escalier de droite, une lanterne à la main.

Carlinette ! Carlinette !… Comment elle est encore disparue !… elle n’est plus là-haut avec les sept autres. (Posant sa lanterne sur la table et apercevant le papier.) Tiens ! un papier ! son écriture !… (Lisant.) « Ne me cherchez pas, ne soyez pas inquiète ; mais pour des raisons à moi, je suis forcée d’aller faire un petit voyage à deux pas d’ici ! je reviendrai dans dix ans. » C’est trop fort ! cette enfant-là me fera maigrir !… Mais non, ce n’est pas possible. (Allant ouvrir le rideau de gauche et appelant.) Carlinette ! Rien ! (Entr’ouvrant la draperie du milieu.) Rien ! (Ouvrant le rideau de droite.) Toujours rien !… Voyons dehors.

Elle prend sa lanterne et sort à guuche.

Scène VII

CARLINETTE, puis NICOLAS.
CARLINETTE, elle a pris derrière le rideau de droite la place et le costume de Minerve.

Cherche, va, cherche… quand je devrais rester là toute la nuit au milieu de ces messieurs et de ces dames, j’ai pas peur !

NICOLAS, qui a pris à gauche la place et le costume de Mahomet.

Ça va bien, princesse ?

CARLINETTE, effrayée.

Ah ! mon Dieu : Mahomet qui parle. (Descendant.) Qui êtes-vous donc, monsieur Mahomet ?

NICOLAS, descendant.

Miaou !…

CARLINETTE, allant à lui.

Le petit jeune homme. (S’arrêtant.) Ah ! vous voilà, monsieur, qu’est-ce que vous faites ici ?

NICOLAS.

Et vous ? moi je me cache pour éviter les estafiers de monsieur votre époux !

CARLINETTE.

De mon époux ! (A part.) Ah ! c’est vrai, il me croit la femme de… (Haut.) Ah ! vous êtes un joli monsieur.

NICOLAS.

Moi ?

CARLINETTE.

Oui… vous… qui prenez des faux noms pour séduire les personnes… (Geste de Nicolas.) Suffit, Je sais tout.

NICOLAS.

Moi ?…

Bruit à la porte à gauche.
CARLINETTE.

Silence !… on vient.

Ils remontent au fond.

Scène VIII

Les Mêmes, BOBÊCHE et MALAGA.
BOBÊCHE, entrant à gauche.

Venez, princesse, vous êtes ici en sûreté, votre mari doit vous chercher en ce moment aux environs de Ménilmontant.

NICOLAS, redescendant.

Alors, nous sommes sauvés ?

BOBÊCHE, surpris.

Tiens, toi en figure de cire ?

CARLINETTE.

Comme moi.

BOBÊCHE.

Toi aussi, pourquoi donc ?

CARLINETTE.

Pour des raisons à moi que je vous dirai plus tard.

BOBÊCHE.

Dans tous les cas, assez de bamboches ; il est temps de rentrer dans le devoir et chez soi. Princesse, le plus pressé, c’est de retourner à votre hôtel.

MALAGA.

Tu as raison !… et au plus vite… j’ai assez jonglé avec ma situation.

BOBÊCHE.

Venez. (Allant pour sortir.) Sapristi !… quelqu’un !

MALAGA, allant à la fenêtre.

Mon mari !

BOBÊCHE.

Cachons-nous !…

Il entre dans la baie du milieu avec Malaga. Nicolas et Carlinette reprennent leurs places sur les petits escaliers.

Scène IX

Les Mêmes, RAMOLLINI, DAME ANGÈLE.
RAMOLLINI, rentrant doucement par la fenêtre, cachant une petite lanterne sourde.

Infernal et machiavélique !… il m’a promené une heure… et il m’a lâché tout à coup… On s’est joué de moi… je suis sûr qu’il est ici et je n’en bouge plus.

DAME ANGÈLE, entrant par la gauche, avec sa petite lanterne à la main.

Ouf !… je n’en puis plus !… j’y renonce ! quant aux sept autres, je n’entends pas qu’elles me glissent encore dans la main… Je vais passer la nuit ici !… (Elle se trouve nez à nez avec Ramollini.) Ah ! quelqu’un !

RAMOLLINI.

Bon, du monde. (Reconnaissant dame Angèle.) Ah ! la vieille !

DAME ANGÈLE.

Le prince !… Vous cherchez aussi ?

RAMOLLINI.

Parbleu !

DAME ANGÈLE.

Et vous ne trouvez pas !

RAMOLLINI.

Le malfaiteur ?…

DAME ANGÈLE.

Mais non, la petite ?

RAMOLLINI, à part.

Elle est un peu folle !… je ne veux pas la contrarier. (Haut.) Oui !… et pour attendre celui que je cherche… je vais passer la nuit ici dans ce fauteuil…

DAME ANGÈLE.
Ah ! pardon, c’est impossible… j’ai compté sur ce fauteuil pour dormir… et Je suis harassée.
RAMOLLINI.

Eh bien ! gardez-le. (Il va chercher le fauteuil de bureau à gauche, le prend et l’adosse à celui de dame Angèle.) Je m’installe ici… et je le tuerai !

Il va pour s’asseoir.
DAME ANGÈLE.

Prince ! y pensez-vous ? Un homme dormir près de moi !

RAMOLLINI.

Qu’est-ce que ça peut vous faire ?… si je m’y résigne. (Il s’assied.) Ronflez-vous ?

DAME ANGÈLE.

Non certes… mais la bienséance…

RAMOLLINI, sortant un madras de sa poche.

Pour la bienséance, soyez tranquille ! je ferme les yeux quand je dors. (Se retournant en s’agenouillant sur son fauteuil.) Vous ne voudriez pas me mettre mon foulard ?

DAME ANGÈLE, se levant, à part.

Si Rouen me voyait.

RAMOLLINI.

Ne faites donc pas de manières. (Il lui donne sa tête. – Elle lui noue son foulard de façon à lui faire deux grandes cornes ; il s’en aperçoit et les baisse.) Je n’aime pas les allusions.

Il retire son habit.
DAME ANGÈLE.

Prince !

RAMOLLINI.

Eh bien ? quoi ! Prince, mettez-vous à votre aise aussi, et fichez-moi la paix ! Bonna nocte, la vieille !

Il s’installe.
DAME ANGÈLE, s’installant.

La vieille !… Quelle nuit ! Bonsoir, prince !

CARLINETTE, bas à Nicolas.
Dites donc, Mahomet, est-ce qu’ils ne vont pas bientôt dormir ? je me fatigue, moi !…
NICOLAS, de même.

Et moi donc, Pallas ! mais un geste nous perdrait… votre mari qui est là à nos pieds !

CARLINETTE.

Ah ! oui… mon mari…

NICOLAS.

Il appellerait ses estafiers… et on me pincerait tout net !

CARLINETTE, à part.

Et moi, dame Angèle me forcerait à épouser ce Nicolas Curtius que je déteste.

NICOLAS, bas.

Ah ! mon Dieu ! princesse !

CARLINETTE, bas,

Qu’est-ce encore ?

NICOLAS, bas.

Ça m’chatouille.

CARLINETTE.

Où ça ?

NICOLAS.

Dans le nez.

CARLINETTE.

N’éternuez pas, malheureux !

NICOLAS, éternuent très-fort.

Atchi !…

RAMOLLINI, DAME ANGÈLE, l’un à l’autre.

Dieu vous bénisse !

RAMOLLINI, se levant.

Brr !… Le fait est que ça manque de chaleur ici. (Regardant autour de lui.) Et puis c’est curieux… cette grande salle dans cette demi-obscurité, avec ces bonshommes de cire qui ne bougent pas, ça me fait un drôle d’effet !… Si on n’était pas gentilhomme… et si je n’avais pas la mia spada…

Il se rassied.
CARLINETTE.

J’ai des fourmis dans les pieds. Elle s’agite.

NICOLAS.

Moi, ça me picote dans le mollet.

Il s’agite.
RAMOLLINI, les regardant.

Est-ce une hallucination ?

DAME ANGÈLE, regardant à son tour.

Juste ciel !… ils bougent !

CARLINETTE, grossissant sa voix.

Ramollini ! Ramollini ! pourquoi es-tu dans cette demeure et non dans la tienne ?…

RAMOLLINI.

Mon nom… On a prononcé mon nom ?

NICOLAS, grossissant sa voix.

Ramollini ! Ramollini ! rentre chez toi… (D’un ton naturel.) il n’est que temps.

RAMOLLINI.

Dors-je, ou veille-je ? je sais bien que je dors… C’est un cauchemar.

DAME ANGÈLE, dont les dents claquent.

Aba… aba…

BOBÊCHE, en dehors.

Ramollini, Ramollini, époux téméraire qui accuses follement une vertueuse épouse, ne redoutes-tu pas les exemples de l’histoire.

RAMOLLINI, lisant.

Lucrèce et Tarquin, ou l’injurieux soupçon.

Les deux fauteuils sont à roulettes, ce qui permet à dame Angèle et à Ramollini de reculer avec terreur de chaque côté du théâtre à l’avant-scène : le rideau du fond s’est ouvert et découvre le tableau vivant, Bobêche sous le costume de Tarquin et Malaga sous celui de Lucrèce, un poignard dans le cœur.
BOBÊCHE.

Et maintenant un peu d’histoire romaine.

Ils descendent.
COUPLETS ET MORCEAU D’ENSEMBLE
BOBÊCHE.

Il était un’ fois à Rome,
Un princ’ qu’avait le bonheur
D’avoir un’ femme économe
Et fidèle à son honneur.
– Par un stratagème infâme,
Un ch’napan, Sextus Tarquin,
S’introduisait chez la femme
De son cousin Collatin.
Ah ! quel coquin
Que ce Tarquin,
Mais quel crétin
Que c’ Collatin.

ENSEMBLE

Ah ! quel coquin,
Etc.

II
MALAGA.

Collatin, rev’nant d’ la guerre,
Les trouv’ tous deux réunis.
Au lieu d’ filer ou d’ se taire,
Il s’ met à pousser des cris.
– C’t homm’-là, dit l’excellent’ femme,
Ne mérite pas son bonheur !
A ces mots elle tire un’ lame
Et s’ la plant’ fièr’ment dans l’ cœur.

ENSEMBLE

Ah ! quel coquin,
Etc.

III
BOBÊCHE.

D’ cett’ tragédi’ conjugale,
O prince Ramollini,
Se dégage une morale,
La morale, la voici :
– Apprends donc par cette histoire
D’un soupçon injurieux,
Qu’un mari n’ doit jamais croire,
Mêm’ quand ça lui crèv’ les yeux.

ENSEMBLE

Ah ! quel coquin,
Etc.

Tous remontent, Malaga et Bobêche seuls disparaissent derrière le rideau du milieu.
RAMOLLINI, au comble de la terreur, se levant.

Assez ! je n’accuse plus… je deviens fou !

DAME ANGÈLE, de même, se levant et courant éperdue



Les Mêmes, CURTIUS, Pensionnaires, Voisins, Voisines, accourant.
CHŒUR.

Qu’y a-t-il, maître Curtius ?
Tous vos amis du voisinage,
Tous vos voisins sont accourus
Pour savoir d’où vient ce tapage.

CURTIUS, sortant de droite, suivi des pensionnoires en costumes de nuit, un bougeoir à la main.

Ces cris… qu’y a-t-il donc ?

RAMOLLINI, avec effroi.

Tes bonshommes !…

CURTIUS.

Mes bonshommes ?

RAMOLLINI.

Ils ont parlé !

CURTIUS.

Parlé ?…

DAME ANGÈLE.

J’en suis témoin… Pour lui reprocher

RAMOLLINI.

D’avoir faussement accusé la princesse.

CURTIUS.
La princesse ?
MALAGA, rentrant en costume de voyage, un pâté à la main allant droit à Ramollini.

Qu’est-ce qui a parlé de la princesse !… Enfin je vous trouve, scélérat !… pendard !… débauché !

RAMOLLINI.

Elle !… vous ?… en costume de voyage…

MALAGA.

Puisque j’arrive de Chartres…

RAMOLLINI.

De Sartres.

MALAGA.

Sans doute, la preuve, c’est que je vous apporte un pâté.

RAMOLLINI, regardant l’étiquette.

Mais il est de Pithiviers !…

MALAGA.

C’est toujours de là qu’on les fait venir à Chartres.

RAMOLLINI.

Mais alors, j’aurai donc entendu une autre voix que la sienne, mais ce jeune homme qui…

BOBÊCHE, revenant du fond.

Place ! place à Bobêche !

TOUS.

Bobêche !

BOBÊCHE.
Oui ! Bobêche !… Mesdames et messieurs, nous allons terminer cette brillante représentation par un spectacle qui ne s’est jamais vu : vous allez voir un mari coupable qui va pardonner à son épouse innocente. Vous allez voir une jeune fille romanesque, qui, après avoir beaucoup voyagé, retrouve enfin dans la cire, le Nicolas de ses rêves !… ce qui prouve une fois de plus, mesdames et messieurs, que si la vertu est quelquefois récompensée, le vice n’est jamais puni ! En avant la musique !
CHANT FINAL
BOBÊCHE.

A la foire Saint-Laurent,
C’est demain que, pour leur fête,
Nicolas et Carlinette
Se mari’ décidément.

MALAGA.

Messieurs, que rien n’vous empêche
D’assister à leur bonheur.

CARLINETTE.

Vous s’rez nos garçons d’honneur
Avec notre ami Bobêche.

ENSEMBLE, ARTISTES et CHŒURS.

Voilà comment
On peut s’instruire
En s’amusant,
En venant r’ire
A la foir’Saint-Laurent.


FIN