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Théâtre completErnest Flammariontome 5 (p. 5-210).
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À Georges et Marie ROCHEGROSSE
leur ami
H. B.

LA FEMME NUE
PIÈCE EN QUATRE ACTES
Représentée pour la première fois sur le théâtre de la Renaissance, le 27 février 1908.
Reprise au théâtre de la Porte-Saint Martin le 5 octobre 1911.
Reprise au théâtre de la Porte-Saint-Martin en mars 1916.
Reprise au théâtre du Vaudeville le 26 octobre 1923.


PERSONNAGES


Théâtre
de la Renaissance
février 1908
Théâtre
de la Porte-Saint-Martin
octobre 1911
MM. MM.
Pierre Bernier 
L. Guitry. Pierre Magnier.
Rouchard 
A. Dubosc. Etievant.
Greville 
V. Boucer. Juvenet.
Roussel 
Dieudonné. Angély.
Tabourot 
P. Achard. Doney.
Chaillard 
Garnier. Vonelly.
Maître Rivet 
Collen. Collen.
Verselle 
Paulien. Adam.
Jaubert 
Aussourd. Blanchard.
Guetin 
Bacqué. Lorrain.
Manon 
Moloert. Jacob.
Sabatier 
Grylin. Dannequin.
Herdignies 
Renez. Chaperon.
Jean 
Berteaux. Totah.
Prince de Chabran 
Armand Bour. Armand Bour.
Garzin 
Léon Noel. Jean Coquelin.
Rolsini 
Andreyor. Jean Ayme.
Lafargue 
Larmandie. Magnard.
Arnheim 
Collen. Collen.
Certin 
Laforest. Person.
Eugène Bernier 
Damoris. Darmion.
Sellier 
Berthier. Chabert.
Dumas 
Mathillon. Dufrène.
Russignol 
Renoux. Mernet.
Viala 
Delangle. Max Real.
Batterain 
Chauveau. Lévy.
Le Représentant du Ministre 
Taldy. Christian.
Mmes Mmes
Lolette de Cassagne 
Berthe Bady. Berthe Bady.
Princesse Paule de Chabran 
Andrée Mégard. Jane Hading.
Suzon Cassagne 
M. Ryter. Lorsy.
Madame Garzin 
Marcelle Jullien. Léonie Richard.
Madame Certin 
Marie Soll. Dorny.
Nini 
Jeanne Desclos. Stellane.
Isadora Lorenz 
Irène Magnyll. Launier.
Emma 
R. Leduc. C. Darlot.
Mademoiselle Julie 
B. Guertet. Guertet.
Madame Moulzi 
M. Billy. Anita.
François 
M. Delangle. Chentob.
Domestiques et Garçons.

PERSONNAGES


Théâtre
de la Porte-Saint-Martin
mars 1916
Théâtre
du Vaudeville
octobre 1925
MM. MM.
Pierre Bernier 
Louis Gauthier. Francen.
Rouchard 
Marquet. André Dubosc.
Greville 
Gildes. Jean Silvestre.
Roussel 
Ramy.
Tabourot 
Ducray.
Chaillard 
Dorian.
Maître Rivet 
Collen.
Verselle 
Adam.
Jaubert 
Delorme.
Guetin 
Liézer.
Manon 
Sabatier 
Herdignies 
Jean 
Andra.
Prince de Chabran 
Armand Bour. Armand Bour.
Garzin 
Jean Kenim. Joffre.
Rolsini 
Deloisel.
Lafargue 
Delvar.
Arnheim 
Collen.
Certin 
Person.
Eugène Bernier 
Sellier 
Almette. André Nicolle.
Dumas 
Russignol 
Vermornily. (MM. Maurice Be-
Viala 
Totah. nard, Lucien Lafo-
Batterain 
Lévy. rest, Menaud, Ronet,
Le Représentant du Ministre 
Sirdey. Joachim, etc…)
Mmes Mmes
Lolette de Cassage 
Berthe Bady. Yvonne de Bray.
Princesse Paule de Chabran 
Andrée Mégard. Gabrielle Dorzat.
Suzon Cassagne 
Lorsy.
Madame Garzin 
Blémont. Mady Berry.
Madame Certin 
Mazalbo.
Nini 
Coquelet. Denise Hébert.
Isadora Lorenz 
Denise Hébert.
Emma 
Skellane. Berthe d’Yd.
Mademoiselle Julie 
Guertet.
Madame Moulzi 
Anita. (Mmes Granval, Delys,
François 
M. Garcias. Selysette Silva, Guerbet, etc…)

PRÉFACE

Le titre doit en être pris dans un sens exact et dans le sens métaphorique le plus large, puisqu’il s’agit en l’espèce d’un être qui fut nu sur la table à modèles des peintres comme dans la vie. C’est le nu grave et sacré. Ce titre est même triplement métaphorique, car il faut encore ajouter, à l’inconsciente héroïne, qui traverse ma pièce, cette nudité primitive et originelle d’une âme riche seulement de son instinct, sans autre parure que cette mystérieuse et précaire beauté.

À côté d’elle, vous verrez « les Vêtus », si l’on peut ainsi parler, les êtres enrichis, non seulement de la force sociale, mais de toutes les cristallisations séculaires de l’esprit, de toutes les ressources assouplies de la conscience avec, dans leurs mains, les armes habituelles qui leur sont propres, parmi lesquelles le mariage peut être considéré comme la plus forte.

J’ai placé le débat dans le seul milieu social où il devait logiquement se produire, le seul aussi où pouvait se réaliser la triple métaphore, c’est-à-dire chez les artistes. À eux seuls, en effet, appartient de s’élever, s’ils le veulent, sans encombre jusqu’à la grande morale naturelle. Ce sont vraiment des individualités libres par définition.

Si j’avais conféré à l’un de mes personnages, un vieux peintre, qui a épousé un pauvre être subalterne, la faculté d’exprimer ses idées, il dirait ceci :

« Le devoir de l’artiste est de restituer à la vie toute sa réalité, de rejeter le faux, le factice, conventions et préjugés, pour n’aller qu’à la vérité, car elle seule est la base de tout, la source de notre inspiration comme de notre amour. Je veux la même conception pour l’art et pour l’amour : un code naturel. Aimer la femme de cette manière-là et respecter en elle tout ce qui est vrai, naïf, instinctif et nu, c’est peindre encore là un admirable tableau ! Nous devons aller à la femme nature et à l’amour libre, non point dans le sens reçu de ce mot, mais dans le sens qui veut signifier amour libéré, libéré de tous les préjugés, de toutes les faiblesses et donnant l’exemple à ceux qui n’en ont pas les moyens d’une joie indépendante et robuste. »

Ma pièce pourrait donc être dédiée à la gloire des instinctifs, de ces êtres qui détiennent, dans les profondeurs inconscientes de l’âme, la plus grande beauté du monde moral. Ce sont eux la force la plus belle de la vie.

Et à ce propos, il faudrait restituer à ce mot : Instinct, sa véritable signification. Par une habitude défectueuse on le rabaisse généralement à l’animalité la plus débridée, animalité qui n’est qu’une de ses faces. Par définition c’est la faculté d’accomplir certains actes impulsifs, sans connaissance de leurs fins, et en dépit des éducations préalables ; mais s’il revêt l’apparence du désir pur, l’instinct s’en distingue aussi par des complexités multiples. Faire de l’instinct, même chez l’animal, une force entièrement aveugle, immuable, est une simple théorie ; on a reconnu qu’il y a un passage perpétuel du réflexe à l’instinct, de l’instinct à l’activité réfléchie : les impulsions instinctives s’enrichissent ou se compliquent suivant les conditions vitales des espèces et de l’individu. L’instinct qui pousse le chien à sauver la vie à son maître participe de l’intuition réfléchie, mais c’est un instinct tout de même. L’amour sous sa forme la plus effective, la plus généreuse, par conséquent la plus opposée à l’instinct de conservation, existe chez les animaux et doit être considérée comme une émanation de l’instinct. La sélection par l’accouplement (c’est-à-dire le mariage lui-même et l’amour dans sa tendance la plus haute) se vérifie dans la nature. Voyez certains couples d’oiseaux et le dépérissement de celui des deux qui survit à l’autre. L’instinct mis au service de nos facultés intuitives, est tout un monde dont les forces sont encore, semble-t-il, indéchiffrées et qui, créant la volonté, a, dans tous nos actes, une participation que nous ne mesurons pas encore. On pourrait, en s’appuyant sur lui, et en le prenant pour base en tirer presque un code primitif et subconscient que nous appellerions l’Évangile naturel, auquel, bien entendu, il ne faudrait pas pour cela se soumettre sans contrôle, car ce serait alors la négation même du progrès et de l’évolution ; — mais nos complexités y trouveraient souvent l’avantage de se retremper et d’être régies selon des fins normales ; nous y retrouverions aussi les sources pures du sentiment et nous y examinerions méthodiquement ces forces continues qui s’imposent malgré tout, et avec lesquelles il faudra toujours compter, quoi qu’on puisse dire et faire.

Qui sait si, de la vénération des instincts, ne serait pas dérivée, non une barbarie comme on le croit, mais toute une civilisation morale qui serait parvenue peut-être à un faîte plus élevé que celui où nous sommes parvenus, et par des chemins plus rapides ? L’instinct aurait pu rectifier des directions faussées et néfastes dont le sentiment populaire lui attribue la responsabilité sans contrôle : exemple, la guerre qui passe pour une conséquence dérivée de l’instinct de conservation. La guerre est au contraire dérivée d’une perception acquise, diamétralement opposée à l’instinct de l’espèce. En effet, il n’est pas démontrable que dans la nature les individus d’une même espèce se soient collectivement acharnés à se détruire ; cette aberration est non pas un « barbarisme » mais une notion acquise, fonction même de la civilisation.

N’accumulons pas ici les arguments. Ce retour profitable vers nos origines mentales a d’ailleurs été le rêve utopique de quelques philosophes humanitaires. Sans remonter à ces utopies, il serait bon de consulter, de temps en temps, l’instinct, comme un régulateur des actions humaines ; parties de lui, spiritualisons ces actions, parce que la spiritualité est la fin suprême de la connaissance. L’évolution de la nature obéit incontestablement à un plan dont l’intelligence semble devoir être une des fins suprêmes : l’intelligence est un effet de l’évolution non sa cause ; elle se libère peu à peu des entraves de la matière, mais n’oublions jamais qu’elle en est directement issue. C’est pourquoi l’instinct doit être regardé et vénéré par nous, comme notre « père nourricier ».

L’instinct de l’amour, — le plus impérieux de tous, — n’est pas seulement l’instinct de la conservation de l’espèce. Il est absurde et sommaire de le réduire à ce rudiment. La moindre observation, même sur l’animal, nous invite à considérer que l’amour est aussi le grand refuge de l’individu contre la solitude, l’immense solitude muette que lui ont imposée la nature et les lois éternelles. Il est un acte de réaction. Pourquoi l’homme qui s’est ingénié à le parer de sentiment, à lui donner une place prépondérante dans la vie, à illimiter sa puissance, a-t-il cru devoir le déformer et l’entacher d’abord par la religion qui met le péché à sa base, ensuite par la société qui l’a surchargé de nouvelles entraves, soumis à ses conventions, adapté à ses nécessités ? Sa logique naturelle semble être trop souvent en contradiction avec les morales qui lui sont imposées par les mœurs. Il semble surtout qu’une complicité universelle des hommes le maintienne en esclavage et en tutelle par crainte de son émancipation. En sorte qu’il a pris du retard sur l’évolution générale et donne bien la sensation d’un captif adapté que l’on maintient volontairement dans l’ignorance de sa force et dont on ne vante plus guère que la souplesse. Mais, déformé, amoindri ou abêti, l’instinct de l’amour reste sublime et admirable. Il domine la matière. L’amour, c’est le cri de rébellion contre le néant de la vie. C’est aussi ce captif charitable, qui arrache aux servitudes l’homme enchaîné par mille autres entraves, entraves de l’atavisme, de l’hérédité, de la loi. Le malheur est que ce sentiment, tenant par sa base même à la nature, est incomplet et soumis au transitoire, à la mort.

Et l’amour meurt indépendamment de la volonté ; et c’est là une des plus effroyables tristesses qui soient !…

De ces considérations diverses est née la Femme nue.

C’est la première fois que je porte à la scène un personnage aussi simple et aussi dépouillé de complications.

Est-il téméraire ou trop orgueilleux d’ajouter en terminant, que la réussite de l’ouvrage ne prime pas à mes yeux ?

Certes, j’espère de tout cœur que le public me sera encore indulgent. Mais si le contraire se produisait, je n’en continuerais pas moins allègrement à combattre ce que je crois le bon combat. L’important est de dire tout ce que l’on a à dire. Pour un écrivain décidé à ne briguer jamais aucun décorum de carrière officielle, la plus grande joie consiste à écrire ce qui lui plaît en sauvegardant son indépendance.


Cette préface et celle qui précède Le Scandale, dans ce volume, avaient été antérieurement publiées par Henry Bataille dans le volume intitulé Écrits sur le théâtre (Crès, éditeur).



LA FEMME NUE




ACTE PREMlER

Le buffet de la sculpture au palais de la Société des Artistes Français, le jour du vote de la médaille d’honneur. On voit l’enfilade de la sculpture avec les groupes de plâtre ou de marbre, les verdures, les grands vélums. Le buffet est séparé du fond par une balustrade. À gauche, grande desserte, paravent de bois roulé. Au milieu, des tables et sièges de chez Allez. On est sous des arcades de fer qui longent le palais, et près de la salle de délibération où se passe le vote du jury. Au lever du rideau, le buffet est à peu près vide. À une table, à droite, un peu au fond, Pierre Bernier, Lolette Cassagne et leur ami Tabourot.


BERNIER.

En somme, ce n’est pas mal, je comptais sur moins.


TABOUROT.

Pas moi.


BERNIER.

Voyons, faisons le pointage de la liste… repasse-moi ton crayon. (De l’escalier, par où l’on accède à la sculpture, arrive le vieux critique Verselle, accompagné d’un journaliste. Ils vont frapper sur l’épaule de Bernier. Bernier, se retournant.) Oh ! cher maître, vous ici ?


VERSELLE.

Je suis venu voir si ça marchait pour vous.



BERNIER.

Comme vous êtes aimable ! J’ai emporté trente et une voix au premier tour… et je viens d’en avoir quatre-vingts au second… On vote le dernier tour… Je crois que je ne passerai pas, mais il n’y a qu’un cri, si j’ai quelque vague chance, ce n’est qu’à votre article du Figaro que je le dois… Ça été si inattendu ! Je ne sais comment encore vous remercier… Je suis ému, ému…


VERSELLE.

Ne me remerciez pas. J’estime que votre toile est un chef-d’œuvre. Je l’ai dit, et, en réclamant pour vous la médaille, je n’ai fait que mon devoir… D’ailleurs, vous aurez un nombre de voix très satisfaisant, mais pas la médaille.


BERNIER.

Je ne me fais aucune illusion. Ce serait un passe-droit.


LE JOURNALISTE, (prenant la parole.)

Vous l’aurez dans dix ans, après un stage, et pour une toile ratée.


VERSELLE.

Je vous présente Monsieur Mercier, qui signe « Manon », vous savez ?


BERNIER.

Ah ! oui… Manon. Tout le monde connaît ça. Permettez-moi de vous présenter, à mon tour, Monsieur Tabourot et puis ma petite amie, Mademoiselle Cassagne, qui m’a posé mon tableau.


LOLETTE, (se levant modestement.)

Messieurs…


VERSELLE.

Mes félicitations, mademoiselle… Et vous avez le courage, tous deux, de rester à l’écart du vote ?…


BERNIER.

Ça vaut mieux… c’est plus décent… J’aime mieux qu’on ne me voie pas beaucoup… Et puis, d’ailleurs, ce sont de grandes émotions… Les amis viennent, ici, me tenir au courant… Je fais, de temps en temps, une apparition dans la salle… Et vous savez qu’à chaque tour de scrutin, c’est de ce côté qu’on vient s’abreuver et papoter. C’est le Forum… Alors…


VERSELLE.

À tout à l’heure. Je reviendrai… Sans entrer dans la salle, puisque je n’en ai pas le droit, je veux dire deux mots encore pour vous à quelques groupes… C’est probablement le dernier tour de scrutin, n’est-ce pas ? Venez, Manon. À gauche, la salle ?


BERNIER.

Là, oui… vous voyez la porte d’ici… en haut des marches.


VERSELLE.

Ne vous dérangez pas… à tout à l’heure…

(Il s’en va avec le journaliste.)

LOLETTE.

En voilà un chouette bonhomme… Je l’embrasserais !


BERNIER.

Chut ! Loulou !… Refrène-toi… et ne parle pas… Voici des camarades… Nous disions…

(Ils se replongent dans leur liste et parlent bas. Entrent, chacun d’un côté différent, deux peintres qui se reconnaissent.)

SELLIER.

Tiens !… Comme ça se trouve !… Taïaut ! Taïaut !


LAFARGUE.

Taïaut ! Taïaut !


SELLIER.

Alors quoi, on ne se voit plus qu’aux enterrements !


LAFARGUE.

L’enterrement du père Certin et de ses espérances, tu peux le dire. Ça va ?


SELLIER.

Et toi, ta femme va bien, tes gosses vont bien ? Tes concierges vont bien ? Enfin, t’es content ?


LAFARGUE.

Mon Dieu, oui, ça boulotte ; mais c’est plutôt à toi qu’il faut demander des nouvelles ; on ne se rencontre plus, on ne t’a pas vu aux jurys, pas aux vendredis, pas aux médailles… alors quoi ? tu as eu l’appendicite, histoire d’être chic…


SELLIER.

Mais non, j’étais seulement un peu flapi, après mon grand machin.


LAFARGUE.

Il est bien, ton machin.


SELLIER.

Oh ! toi, tu ne dois pas aimer ça… Tu donnes dans le nouveau. Enfin, tu es bien gentil tout de même.


LAFARGUE.

Mais si, mais si, je t’assure… il y a des morceaux épatants pour ton âge…


SELLIER.

Merci, salaud… Prends un bock…


LAFARGUE.

Bah ! bah ! bah ! bah !


SELLIER.

Allez, garçon… deux bocks… Crois-tu, quelle chaleur ! S’il ne vaudrait pas mieux voter des médailles de natation par ce temps-là !


LAFARGUE.

Comme c’est vide, aujourd’hui, chez nous ! On dirait que le public n’est pas admis.


SELLIER.

Comme d’habitude… Seulement, t’as donc pas vu qu’Alphonse XIII arrive aujourd’hui par la gare du Bois ? Tout le monde est sur les Champs-Élysées pour le voir passer… On nous lâche !


LAFARGUE.

Ce vieil Alphonse des familles, si on le priait de monter nous faire une petite visite au lieu d’aller s’embêter, en face, chez notre inaugurateur ? (Passe un autre peintre qui donne la main à Lafargue.) Non, non, je ne dis pas bonjour à des gens qui ont une si belle barbe !


SELLIER.

Ce n’est pas Jaubert, ça ? T’en as une bille !


JAUBERT.

Ben, oui… je l’ai laissé pousser cet hiver… J’ai tellement turbiné, cette année, que je n’ai pas eu le temps de me raser.


LAFARGUE.

Tu ne t’assieds pas ?


JAUBERT.

Non. Je cherche Bernier ; on m’a dit qu’il était au buffet.


LAFARGUE.

Le voilà, en face. Il te crève les yeux.


JAUBERT.

Ah ! oui… Tu sais, très bien, ta toile.


LAFARGUE.

Laquelle des deux ?


JAUBERT.

L’autre.


LAFARGUE.

Merci. (Avec un salut de la main.) À tout à l’heure. Ah ! ils sont gentils, les camarades !

(Quelques personnes se pressent au fond et s’installent à des tables.)

JAUBERT.

Tiens, voilà ceux qui ont voté qui rappliquent. On voit ça à leurs têtes de Judas satisfaits.

(Un peintre, Dumas, apercevant Jaubert et Lafargue.)

DUMAS.

Ça ne vous dégoûte pas, vous autres ?… Cinquante-deux voix à Bisson ?


JAUBERT.

Te frappe pas. C’est les voix de Julian. Ils lâcheront au dernier tour… tu vas voir… Est-ce que c’est bientôt fini ?


DUMAS.

Je ne sais pas ! Il y a une cohue. On doit d’ailleurs entendre la sonnette du scrutin d’ici… (S’installant à leur table.) Bon diou… quelle chaleur !… Garçon, un bock, blonde… On se dirait à Mustapha… Un demi, oui… si vous voulez… je m’en contrefous !


LAFARGUE.

Dis donc, tu connais la gueule à Bernier ?


DUMAS.

Non.


LAFARGUE.

Là, regarde.


DUMAS.

C’est lui, à côté de la petite femme ? Rudement épatant, son truc, à ce garçon !… II n’aura pas la médaille parce que c’est un jeune, mais ce sera injuste.


SELLIER.

Va donc, s’il n’y avait pas eu cet article de Verselle, en première page du Figaro, pour réclamer la médaille, on n’y aurait pas fait plus attention qu’à Tartempion !…


LAFARGUE.

Réclamer est le mot… Et surtout le titre de l’article qui était rudement malin !… Quand ils lisent quelque chose qui s’intitule « un chef-d’œuvre », les idiots n’osent plus rouspéter.


SELLIER.

Oh ! ces journalistes !… Quels veaux !… On devrait les saigner…


DUMAS.

Eh bien, moi, je trouve sa femme nue, à Bernier, aussi bien que du Manet… si pas mieux !…


LAFARGUE.

Dis donc, pas de dégueulasserie !… Allons ! allons !


SELLIER.

En voilà un qui a de la veine !… Qu’il rate sa médaille, ça ne fait rien. Il aura eu des voix. Qu’est-ce qu’il était ce type-là, avant ? Un inconnu, il n’y a pas un mois ! Il avait eu une pauvre seconde médaille… pan ! du jour au lendemain, au pinacle ! C’est crevant ! Ah ! là là… Du battage, tout ça !


LAFARGUE.

On veut renouveler le coup de Dagnan.


SELLIER.

Pardon, Dagnan avait eu une première médaille… Il y a une hiérarchie… ou alors, merde !


DUMAS.

Et qu’est-ce que c’est que la petite femme qui est avec Bernier ?


LAFARGUE.

Eh bien ! celle qui a posé son nu… c’est sa maîtresse.


DUMAS.

Je ne l’aurais pas reconnue.


SELLIER.

Parbleu, elle est de dos sur la toile !


LAFARGUE.

C’est un ancien modèle qui a posé un peu partout… Je l’ai vue chez Collat-Rossi… Il est avec elle depuis deux ans… Elle s’appelle Lolette ou Loulette… t’as pas connu ça ?


DUMAS.

Non, elle n’est jamais venue chez moi… Elle est gentille… Oh ! mais, attends… est-ce qu’elle n’a pas posé pour Picard ? Il me semble reconnaître…


LAFARGUE.

Oui, parfaitement… il faisait des sphinges avec elle… tu sais, sur fond d’outremer ?…


DUMAS.

Elle a du caractère… J’aime bien ces gueules-là…


LAFARGUE.

Et elle porte une robe comme nous en faisions porter à nos petites amies, il y a dix ans, en plein Botticelli, avec six mètres d’étoffe Liberty…


DUMAS.

Oui, ça retarde un peu, le petit béguin avec des giroflées. Ça nous rappelle notre jeunesse, hein ?… l’ouverture du Champ-de-Mars… Les symbolards… les pipistes…


SELLIER.

Ah ! les pipistes !… Ah ! oui, les pipistes !… nous l’ont-ils assez monté le coup, autrefois !… Tout ça c’est crevé, heureusement !


DUMAS.

Ohé ! ohé ! Guétin !


SELLIER, (appelant.)

Hé, là-bas !… Il n’entend pas !


LAFARGUE.

Eh ! Taïaut ! Taïaut !

(Il fait des signes.)

GUÉTIN.

Tiens, bonjour.


SELLIER.

Dis donc, t’arrives de la salle ?


GUÉTIN.

Oui, ça monte, ça monte, les bulletins !… On se pousse… c’est effrayant… Et la tête des scrutateurs !… Le père Tony et le père Lefebvre !… Ils sont d’un digne !… Mais, crédieu ! quelle chaleur, dans cette turne !


SELLIER.

Tu ne prends pas une grenadine ?


GUÉTIN, (s’asseyant à leur table.)

Non, merci, j’ai commandé un bock. C’est immoral, cette petite cérémonie de la médaille, on voit toute la dégoûtation humaine.


SELLIER.

Oh ! moi, je trouve ça très passionnant, au contraire… C’est un peu les courses… le jeu… il y a le halètement des désirs, des appétits, l’attente, la déception… Il y a les visages extraordinaires, crispés, verts, de ceux qui espèrent… les aigris, les Roger-Bontemps… Et puis cette course vers une chose chimérique qui s’appelle la médaille !… C’est un vertige idiot… mais agréable… On regarde suer les autres. Je sais que je ne raterais pas une année, ne serait-ce que pour venir un peu embêter les candidats.


DUMAS.

Moi, c’est ma joie annuelle. J’ai mes phrases toutes préparées… Ainsi, je m’approche du type en ébullition et je lui dis négligemment : « Et la mort, qu’est-ce que tu en fais ? Tu n’as plus qu’une quinzaine d’années à vivre… À quoi te servira la médaille quand tu gambaderas dans l’infini ? » Ce n’est rien, mais ça fait toujours plaisir.


GUÉTIN.

Ah ! nos rencontres de ces grands jours-là !… Je ne trouve rien de plus mélancolique… Tout le monde est sur le pont… les vieux, les jeunes, les épaves… On revoit en pleine lumière toute sa jeunesse… tout le peloton qui était parti pour le grand voyage… On se juge… les uns ont roussi, les autres ont bruni… les autres sont restés pareils ou plus jeunes que nous… On simule un élan de gaieté l’un vers l’autre… « Mon vieux salaud… » Dieu, que c’est triste !… Et ces phrases, toujours les mêmes… « Ça boulotte ? Mais oui… je suis marié, maintenant… deux gosses… Qu’est-ce que tu veux ? C’est la vie… »


LAFARGUE.

Et surtout, oh ! surtout, le fatal : « Tu as envoyé quelque chose ici ?… — Oh ! une petite bricole de rien du tout… — Ah ! où es-tu placé ?… — Ne te donne pas la peine… Salle XVI… la salle du Rochegrosse… — Bon, bon, j’y vais de ce pas… » Et on n’y va pas ! On n’ira jamais !… Et nos cheveux blanchissent et nos bedons se tendent. La grand’route s’éclaircit… des jeunes poussent qui refont la côte… on ne sait pas leurs noms… et soi, on file, on file, on file… quelle tristesse ! Ils rient.


SELLIER.

Mais non, mais non, ne t’attriste pas… (Au garçon.) Cinq francs cinquante… Gardez la monnaie… Cigarette ?… merci.

(Ils se lèvent tous trois et s’en vont en parlant et fumant. En s’en allant, ils ont débloqué la table de Bernier, de Lolette et de Tabourot.)

LOLETTE.

Acré… Voilà Garnieries qui nous fait des signes télégraphiques… Ce doit être pour nous dire où c’en est… (Elle monte, affairée, sur une chaise.) Oui, oui, c’est ça ! Il fait des chiffres avec sa main… Cent… cent… vingt… cent vingt-cinq…

(Elle agite ses mains dans l’air comme les sourds muets.)

BERNIER, (la tirant par sa robe.)

Prends garde… Descends donc de là, Lolette… tu vas nous couvrir de ridicule…


LOLETTE.

Vingt-cinq… quoi ?… Ah ! oui… trente… (Elle se retourne.) Chouette ! Cent trente !… Pierre !… tu en es à cent trente voix !… Hein ! Qu’est-ce que je disais, mon pigeon ?


BERNIER.

Du calme, Lolette ! Descends donc. Voyons, on nous regarde…


LOLETTE, (se rasseyant.)

Ah ! c’est de ça que je me fiche un peu !… Cent trente ! Cent trente !…


BERNIER.

Quoi ! ce n’est pas encore fameux ! Nous arriverons à cent cinquante à peu près. C’est claqué.


LOLETTE.

Qui sait ?… Trempe ton doigt dans la mousse de bière et passe-le dans tes cheveux, ça porte bonheur.


BERNIER.

Gourde !


LOLETTE.

Fais-le… J’y attache une superstition…


BERNIER.

Oh ! alors…


TABOUROT, (montrant de la tête deux hommes qui s’avancent.)

Voilà Gréville… Regardez, Lolette…


LOLETTE.

Qui, le caricaturiste ?


BERNIER.

S’il t’entendait ! Caricaturiste, mazette !


LOLETTE.

Enfin, c’est lui qui fait des dessins dans le journal ?


BERNIER.

Oui… respecte nos gloires… Cet homme a de l’esprit depuis quinze ans. C’est beaucoup pour un peintre.


LOLETTE.

Il ne me renverse pas… Il a une tête de pipe.


BERNIER.

Qu’est-ce qui la renverse ?


GRÉVILLE, (à la personne qui l’accompagne.)

Présentez-moi donc à Monsieur Bernier, mon cher.


LAFARGUE.

C’est que, moi-même, je ne le connais pas.


BERNIER.

Nous ne trouverons donc pas de meilleure occasion de faire connaissance… Monsieur…


GRÉVILLE, (à Bernier.)

Je voulais vous dire que votre tableau est remarquable, monsieur.


BERNIER.

Oh ! je suis très touché. J’ai pour vous une si grande et si vieille admiration, et…

(Le reste des paroles est étouffé par l’arrivée d’un nourveau groupe qui s’installe à l’une des tables, à l’avant-scène. Ce sont les nommés Koussel, Deremhourg et Viala.)

DEREMBOURG.

Là… à cette table… garçon…


VIALA.

À gauche, Gréville, tu vois ?


DEREMBOURG.

Qu’est-ce qu’il fiche ici ?… Il est du Champ-de-Mars.


VIALA.

Il vient se montrer… tu es bête !

(À ce moment, Gréville, qui a pris, dans le fond, à droite, congé de Bernier, en s’en allant, reconnaît Viala.)

GRÉVILLE, (s’approchant.)

Tiens, comment vas-tu, monsieur ?


VIALA.

Et toi-même, monsieur ?


GRÉVILLE.

Vous complotez dans un petit coin ?


DEREMBOURG.

Sale Champ-de-Mars, va, qui vient nous chiner ! Tas de poseurs !…


GRÉVILLE, (petit salut avec un bout de gant.)

J’ai bien l’honneur, messieurs du bord-plat.

(Il s’en va.)

DEREMBOURG.

Oh ! là là… du bord-plat !… Comme s’ils n’en ont pas tout plein, comme ici !… Il est puant de prétention…


ROUSSEL.

Moi, il me dégoûte, cet animal-là.


DEREMBOURG.

Je trouve roide qu’ils viennent à la médaille d’honneur, ces cocos-là ! En voilà un article du règlement à supprimer !

(À la table de Bernier, il y a un conciliabule à voix basse. Lolelte se lève et vient sur le devant de la scène, vers le groupe.)

LOLETTE.

Monsieur Roussel, je voudrais vous dire un mot en particulier.


ROUSSEL, (se lève et vient à elle.)

Qu’est-ce qu’il y a, ma petite Lolette ?


LOLETTE, (souriant.)

Est-ce que vous avez déjà voté ?


ROUSSEL.

Oui.


LOLETTE.

Oh ! alors, je vous demande pardon, c’est trop tard.


ROUSSEL.

Dites tout de même.


LOLETTE.

Voilà… Je voudrais vous demander, mais là, vous supplier, de voter pour Bernier… en raison de notre vieille amitié à nous deux… n’est-ce pas ? Vous auriez été gentil, gentil…


ROUSSEL.

Mais, qui vous dit que je n’ai pas voté pour lui ?


LOLETTE.

Mon petit doigt… Il ne me trompe jamais, mon petit doigt… Ah ! si vous aviez voulu ! Nous savons de quelle influence vous disposez… vous êtes écouté comme un maître.


ROUSSEL, (bonasse.)

Vous exagérez, mon enfant.


LOLETTE.

Du tout. Vous avez des gens qui vous suivent aveuglément… Vous disposez d’une dizaine de voix… je suis au courant…


ROUSSEL.

Eh bien, dites à Bernier, parce que vous êtes une brave fille et lui un brave garçon, que s’il y a un dernier tour de scrutin, je lui donne ma voix, malgré mes engagements… Je ne peux pas faire mieux…


LOLETTE.

Ah ! merci, monsieur Roussel… Vous êtes un amour…


ROUSSEL.

Et mes compliments. (Temps. Lolette se retourne sur ce mot. Il reprend avec un petit clin d’œil.) D’après la toile de Bernier, vous avez un peu engraissé depuis que vous veniez poser chez moi… Vous vous rappelez ? Cinq à six ans déjà !… Ça vous va très bien, d’ailleurs… Le torse a l’air plus plein… la ligne plus râblée… Allons. Tout ça va très bien, tout ça va très bien…

(Lolette retourne au fond.)

VIALA, (quand Roussel revient.)

Hé ! hé ! dis donc… Je crois que les femmes te soudoient, gros peloteur…


ROUSSEL.

Pauvre fille !… Ils sont tous les deux dans une misère noire… La vraie purée ! Autant que ceux-là soient heureux que d’autres.


DEREMBOURG.

Ah ! voilà le grand coup qu’approche… Ouste !…

(Il avale son bock.)

VOIX AU LOIN.

Bernier… où est Bernier ?


LE GROUPE, (se retournant.)

Là !… là !… Ici !…


BATTERAIN, (affairé, nerveux, allant à lui.)

Voilà, monsieur, je viens, avec mes amis, vous annoncer officiellement que je me désiste en votre faveur.


BERNIER.

C’est vrai ?


BATTERAIN, (parlant à voix formidable pour être entendu de partout.)

Officiellement… Et je prie tous mes amis de voter pour vous.


LES AMIS, (qui l’accompagnent.)

Oui, oui…


BERNIER.

Comme je vous suis reconnaissant ! Je ne puis vous dire à quel point…


BATTERAIN, (coupant court.)

Ce n’est pas pour vous, mais il ne faut pas que Certin ait la médaille… Voilà l’essentiel… Ce serait une ignominie, une honte !… (Il crie.) Arrivez, que je vous présente à mon groupe.

(Il entraîne, il happe Bernier et ils disparaissent dans la salle de sculpture.)

DEREMBOURG.

Qu’est-ce qu’elles viennent fabriquer ces deux modèles ? C’est Nini et Emma, tu sais bien, celles qui posaient les anges à l’atelier Cormon (Debout sur l’escalier, il aborde les deux femmes qui ont l’air de chercher quelqu’un.) Vous venez à l’abreuvoir ?


EMMA.

C’est Nini qui a aperçu son pépin au fond du buffet, et comme il faut qu’il passe par ici pour retourner dans la salle… alors, elle le guette…


NINI, (à Emma.)

Tais-toi, toi.


DEREMBOURG.

Et quel est le pépin ?


NINI.

Tais-toi, toi.


EMMA.

Russignol, parbleu !


DEREMBOURG.

Oh ! le placier !… Eh bien, il est réussi, son pépin. Un individu qui a lâché la peinture pour entrer dans les administrations et pour nous faire toutes sortes de blagues. Quoi, avec de jolies frimousses comme les vôtres, vous n’avez pas honte de rester des femmes à peintre et à la semaine ? Vous devriez rouler voiture.


NINI.

Je n’aime que les peintres. Quand c’est trop chic, je m’embête. Et puis quoi, la purée, c’est la purée !


DEREMBOURG.

Réflexion profonde. Mais il n’y a pas de purée qui excuse de courir après un veau comme Russignol !…


NINI.

Laissez donc, il vaut mieux que vous ; c’est un excellent garçon !


EMMA.

Ah ! elle, quand on touche à Russignol !


DEREMBOURG.

Il m’a placé comme un cochon et j’avais le droit à la cimaise. J’avais un numéro.


NINI.

C’est votre faute, vous n’aviez qu’à ne pas en avoir. Est-ce que j’en ai, moi ?


DEREMBOURG.

Pas encore, mais attendez… Et puis, je ne tiens pas à discuter avec vous… je préfère vous laisser le champ libre… le champ entier… toute la luzerne. Tondez, tondez, ne vous gênez pas !…


NINI.

Qu’est-ce qu’il veut dire ? Qu’est-ce qu’il veut dire, celui-là ? Ah ! mais, vous savez, je ne me laisse pas insulter !…


DEREMBOURG.

Et toutes mes amitiés à mademoiselle votre mère…

(Ils s’en vont en ricanant.)

NINI, (à Emma, elles s’asseyent et commandent.)

Je ne leur réponds pas, tiens !… Oh ! les mufles ! On voit bien qu’ils sont de l’atelier Bouguereau… Deux ballons, brune !… Et puis tous les mêmes ! Ils attrapent Russignol, parce qu’ils n’ont pas de talent. Le pauvre garçon paye pour tous. Tiens, ainsi, tu vois, ce type qui passe à côté du groupe de sculpture… là, le gros maigre…


EMMA.

Oui.


NINI.

Eh bien, retiens-le… C’est encore une crapule… Crois-tu pas que, l’autre jour, il a prétendu que Russignol était non seulement une brute, mais un marlou ? Ah ! là ! là ! Achetez-moi des balais ! Crois-tu ! Me dire ça, à moi !… Il tombait bien, ce type, que je connaissais à peine.


EMMA.

Alors, qu’as-tu répondu ?


NINI.

J’ai été très digne… Je lui ait dit : « Monsieur, je vous prie de sortir immédiatement de mon lit et que je ne vous revoie jamais. »


EMMA.

Ça, c’était dur… Seulement, tout de même, je ne sais pas ce qu’ils ont à nous faire la tête ! Nous n’aurions peut-être pas dû venir aujourd’hui… Nous ne sommes pas assez chic pour eux… des modèles à cent sous… Ainsi, je te ferai délicatement observer que, depuis que nous sommes là, Lolette affecte de ne pas nous reconnaître.


NINI, (se retournant agressive.)

Où est-elle ?… où est-elle, celle-là ?


EMMA.

Derrière.


NINI.

Ah bien, il y a cinq ans, elle posait comme nous dans tous les ateliers à quarante-neuf francs la semaine ?… Ce n’est pas parce qu’elle a eu deux collages et qu’elle a la chance d’être avec Bernier qu’elle peut faire sa poire anglaise.


EMMA.

Avec qui était-elle, avant Bernier ?


NINI.

Avec Rouchard. Elle est restée deux ans avec lui. C’est ce qui l’a posée. Tu vas voir si je me gêne avec elle.

(Petit salut de la tête à Lolette, qui, dans le fond, répond par un vague signe et un vague sourire.)

EMMA.

Sois femme du monde.


NINI.

Tu parles ! (Nouveau signe.) B’jour ! (À Emma.) Oh ! ce petit coup de tête, ma chère… Tu as vu ?… Elle ne veut plus nous reconnaître… Attends. (Elle se lève et s’approche de la table de Lolette.) Ça va toujours bien depuis le temps ?


LOLETTE, (vague.)

Merci.

(Un grand froid. Nini revient lentement auprès d’Emma.)

NINI.

Tu n’as pas entendu ce que je lui ai dit ?


EMMA.

Non.


NINI.

J’ai été un peu dure mais quand on me fait quelque chose !… Et elle n’a pas pipé…


EMMA.

Ton pépin.

(Elle désigne un grand barbu qui s’avance sans les voir.)

NINI, (rayonnante.)

Ma déveine, tu veux dire… Enfin, crois-tu qu’il est beau, hein ?

(Russignol, tête nue, joue avec un trousseau de clefs : quand il passe, Nini lui touche le bras.)

RUSSIGNOL, (se retournant.)

Tiens ! Il fallait qu’elles en soient, ces deux-là !… Vous êtes venues voir quoi ?


NINI.

Toi !


RUSSIGNOL.

Merci, je n’ai pas le temps.


NINI.

Alors, tu ne veux toujours pas.


RUSSIGNOL.

Ça te ferait donc tant de plaisir ?


NINI.

Tu le demandes !


RUSSIGNOL.

Eh bien, au fait, pourquoi pas ?… Allons-y !


NINI.

Tout de suite ?


RUSSIGNOL.

Non, pas tout de suite, impossible… Nous sommes cinq ou six cents personnes dans le salon où je me tiens… Ce serait peut-être un peu gênant ?… Mais tout à l’heure… Tiens, chiche !… Va m’attendre sous le Mercier, à l’entrée de la sculpture… Et à pile ou face ! Si c’est Bernier qui a la médaille d’honneur, oui. Si c’est le père Certin, non.


NINI.

C’est juré ?… Si c’est Bernier, nous passons la soirée ensemble ? Tu es témoin, Emma ? (Elle se précipite vers la table de Lolette et, serrant avec effusion la main de Tabourot.) M’sieur Bernier, je ne vous connais pas, mais s’il y a une justice, c’est vous qui aurez la médaille !

(Elles s’en vont, laissant Tabourot et Lolette stupéfaits. On arrive en masse. Les uns envahissent les tables. Les autres restent debout. Grand brouhaha. On entend ces mots.)

UN PEINTRE.

Deux tables par ici… approche celle-là !


UN AUTRE.

Ce qu’il faisait chaud là-dedans !… Allons voir Alphonse XIII.


D’AUTRES.

Par ici, hep !


UN VIEUX.

Vous n’avez pas vu ma fille… Je lui avais dit de m’attendre au buffet.


UN AUTRE.

Elle se promenait à la sculpture.


UN PEINTRE, (se défendant.)

Non… non… Je ne m’assieds pas… j’ai à causer sérieusement.


UNE VOIX.

Garçon, des cigares.


RUSSIGNOL, (voix de stentor.)

Hé, là-bas… enyoyez un plateau de limonade au comité.

(Voix aux lointains : Un plateau de limonade, etc… Un groupe s’est formé qui pérore avec agitation, cinq à six peintres.)

JAUBERT.

Mais non, mais non… mais non !… La médaille ne doit pas aller à un jeune. La médaille est la récompense de toute une carrière… Ce serait un bouleversement.


SELLIER.

Et puis quoi ?… Il s’agit d’une académie d’atelier… C’est ce que nous faisions, il y a vingt ans, chez Cabanel.


ROUSSEL, (s’approchant.)

Moi, oui, mais pas toi… C’est bête comme du Courbet, si tu veux, mais c’en a les qualités avec quelque chose de plus direct et de mieux établi. C’est sincère.


JAUBERT.

Quand on dit d’un peintre qu’il est sincère… on est fixé. On sait ce que ça veut dire.


SELLIER.

Et tu appelles sincère un homme qui a foutu des reflets de pavots mauves sur une fesse ? Va voir un peu si ça reflète les pavots !… C’est du chic, oui… Et le chic c’est la syphilis de la peinture.


ROUSSEL.

Fais pas ton Ingres. Allons, allons !


GRÉVILLE, (arrivant et se mêlant au groupe.)

Ne vous engueulez pas, mes enfants… Je ne suis pas de ce Salon… mais je suis heureux de voir que vous êtes encore comme à l’École… Il me semble que je refais mon concours de places. Oh ! les médailles !


JAUBERT, (lui touchant sa boutonnière.)

Eh bien, qu’est-ce que c’est, ce ruban ?


GRÉVILLE.

C’est pour aller avec ma cravate verte.


JAUBERT.

Oui, oui… n’empêche que tu te décarcasses pour avoir le bout de sein. Je l’ai su au ministère.


GRÉVILLE.

Je me fous de la rosette, du bout de sein, comme tu dis… autant que de ce cordon ombilical… Je ne ferais pas une démarche pour l’avoir… et je suis heureux de n’être pas médaillé, comme vous, comme une boîte de Zan.


SELLIER.

Oh ! là là ! Donne-moi-z’en… donne-moi-z’en toujours.


SABATIER.

Et un plateau de limonade pour le comité.


SELLIER, (appelant.)

Un bock…


GRÉVILLE.

Et deux par ici !…


UN AUTRE.

Trois !…


SELLIER, (reprenant.)

Ce Bernier… n’avoir pas même pu appeler sa toile « Vénus », ou « Danaé », ou « Suzanne » ! Appeler ça : « Femme nue ! » Vrai, il ne s’est pas donné une méningite, celui-là ! Parlez-moi de Certin… Au moins, ce n’est pas un modèle qu’il a pignoché. C’est une vierge… et une vraie…


GRÉVILLE.

Qu’en sais-tu, abruti ? Qui, qu’est-ce qui te dit qu’elle est vierge ? Est-ce parce qu’elle a mis une couronne de papier peint sur la tête ? Ça ne s’exprime pas en peinture, la chasteté.


SELLIER.

Espèce de gourde… Et les vierges des anciens, elles ne le sont pas, peut-être, chastes ?


GRÉVILLE.

Elles sont ce qu’elles veulent… J’en sais rien… Leur vie privée ne me regarde pas. C’est des modèles bien touchés, un peu mieux que la pouffiasse à Bernier. Voilà toute la différence…


LAFARGUE.

Et les vierges des primitifs ?… Regarde Botticelli, Vinci.


GRÉVILLE.

C’est les pires !… Elles sont contre nature… Je ne leur confierais pas ma fille pour tout l’or du monde…


DUMAS.

Et les petites demoiselles de Greuze ?… Alors, pas chastes, peut-être ?


GRÉVILLE.

Pff !… Des raccrocheuses… De fausses mineures pour vieux messieurs. Allons donc… des blagues, tout ça… de la littérature !… Mais, nom de Dieu, les vierges de Raphaël, elles ont le sein plein de lait et les yeux pleins de culot. Ça vous fixe un homme à quinze pas ! Et les garces du Titien ?… je les mets au défi de résister deux minutes à un beau guerrier qui passe.


ROUSSEL, (de loin.)

Ah ! zut ! vous n’allez pas parler de peinture… Il me semble que je dîne chez Madeleine Lemaire.


GRÉVILLE, (continuant.)

Les peintres, nous peignons ce que nous avons sous les yeux… et voilà tout… Oui, nous ne sommes pas des littérateurs !… Ça m’écœure de voir ce vieil hypocrite de Certin appeler sa mélasse : « Vierge aux couronnes ». Et j’embrasserais Bernier pour avoir peint naïvement, avec le pouce, avec le pied, avec sa pipe, une femme à poil et pour n’avoir même pas su donner un titre à son derrière… (Interpellant Bernier qui arrive avec Chaillard et Suzon Cassagne.) Bernier, je vote pour vous… vous êtes un beau.


BERNIER, (s’approchant.)

Mais, je croyais que vous étiez de l’autre Salon, monsieur Gréville.


GRÉVILLE.

Oui… mais je vote pour vous tout de même, moralement.


BERNIER, (lui serrant la main.)

Ça équivaut bien à dix bulletins blancs… Merci tout de même (À Chaillard et à Suzon). Tenez, la voilà. (Il montre Lolette.) Dis donc, Loulou, ils te cherchaient.


LOLETTE.

Ah ! bonjour la môme… et l’atome !…


SUZON, (embrassant Lolette. Elle a un gosse avec elle.)

Comment vas-tu, ma petite sœur chérie ?


ROUSSEL, (aux autres.)

La sonnette ! Allons voir, messieurs ! On dépouille.


LES AUTRES.

Ouste !… À la turne !… Garçon !… etc. (On entend la sonnette au loin.)


CHAILLARD, (à Bernier.)

Je te cherchais partout… Tu te caches.


BERNIER.

Oui, je ne peux pas rester dans la salle. C’est trop énervant. Et puis, il vaut mieux profiter de mon obscurité. Je vais y faire un petit tour de temps en temps.


CHAILLARD.

Nous n’avons pas pu venir plus tôt. Les trains d’Auvers-sur-Oise, par la gare du Nord, ne sont pas commodes. Nous comptions tomber sur le résultat.


BERNIER.

Il y a eu un sacré retard… Mais, maintenant, tenez, la sculpture se vide… Changeons de place, nous serons plus à l’aise à cette table. Loulou, apporte les verres ici.

(Ils se mettent, en parlant, à l’avant-scène. On traîne les consommations.)

CHAILLARD.

Suzon ne pouvait pas tenir en place à Anvers, ce matin… Elle pensait à l’émotion de sa sœur.


SUZON.

J’ai la poitrine serrée pour elle… Je me disais qu’elle devait se faire un sang, la pauvre !

(Elle installe le petit gosse sur ses genoux.)

LOLETTE.

Oh ! plus que tu ne crois, va… Je ne sais pas comment je vis… Je n’ai rien pu manger depuis hier soir. C’est affreux, affreux, affreux !…


CHAILLARD.

Enfin, je te félicite… Quatre-vingt-deux voix… au second tour !…


LOLETTE.

Je ne peux pas croire que c’est arrivé… ce coup de chance… cet article dans le Figaro.


BERNIER.

Allons, allons, ne t’émotionne pas ainsi, mon petit coco…


SUZON.

Oui… je te défends… Tu as mauvaise mine.


LOLETTE.

Dire que c’est en ce moment ! C’est effroyable ! II me semble que j’entends tout le temps la sonnette de la proclamation… là… à gauche…


BERNIER.

Tout à l’heure, elle entendait des voix… comme Jeanne d’Arc… Maintenant, ce sont des sonnettes.


CHAILLARD.

Mais toi tu es extraordinaire de calme… On dirait que tu as eu les honneurs…


LOLETTE, (avec admiration.)

Lui ! il est inouï !… Quel estomac !


BERNIER.

Vous ne voyez pas l’intérieur ! Seulement, je me raisonne. Je suis comme en wagon… je me cale dans mon coin… Et puis nous n’y changerons rien, n’est-ce pas ?


LOLETTE.

Je ne peux pas rester en place… Je vais écouter dans le couloir ce qu’on dit.


BERNIER, (la retenant par sa jupe.)

Non, non, non… Je te l’interdis, Lolette. Reste ici avec ta sœur… On t’a assez vue… Il n’y a plus rien à faire… Il n’y a qu’à laisser aller les choses.


LOLETTE, (soupirant à sa sœur.)

Ah ! tu as de la veine, toi, d’habiter la campagne…


CHAILLARD.

Dites donc, Lolette… je voudrais bien être à la place de Bernier, aussi.


LOLETTE.

Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! Voilà Tabourot… C’est lui qui nous apporte les nouvelles.


TABOUROT, (accourant, essoufflé, sur les marches de l’escalier.)

Bonne nouvelle ! On ne sait encore rien (Protestations de Lolette) mais les petits tas de papier augmentent. Tu tiens la corde à vue de nez… je retourne au dépouillement.


BERNIER.

Et ne reviens que quand tu sauras quelque chose… Rien qu’à voir ta figure, Lolette devient verte. (Tabourot refile.) Un apéritif, hein ?


CHAILLARD.

Un byrrh, pour Suzon… et moi, une absinthe.


LOLETTE.

C’est gentil d’être venu. Vous dînez à Paris ?


SUZON.

Ah ! j’espère que non !… Si le résultat est proclamé dans quelques minutes, nous aurons le temps de reprendre le train de six heures trente-cinq. La petite doit être au dodo aussitôt après dîner. La campagne lui fait du bien.


BERNIER.

Et il ne s’en prépare pas un second ?


CHAILLARD.

Ah ! non, mon vieux… pas de blague !… Nous avons déjà assez de mal à gagner notre vie…


BERNIER.

Dire que Lolette n’a pas la moindre tendance à la maternité, et que sa sœur, sa mère…


SUZON.

Eh bien, quoi !… J’en suis à mon premier. Je n’aurai mon second que quand il aura sa troisième…


BERNIER.

Quoi ?


SUZON.

Sa troisième médaille.


CHAILLARD.

Ah ! bon ! C’était obscur ! Qu’est-ce que tu veux ? On ne peut pas faire un Suzon tous les jours… un tous les quatre ans, ça suffit bien…


BERNIER.

Près de quatre ans que vous êtes ensemble !…


CHAILLARD.

Cinq… mon vieux !


BERNIER.

Déjà !… le temps passe… Et nous, trois… pas, Lolette ?


CHAILLARD.

Ah ! c’est une famille, celle de nos maîtresses, où on avait le goût simple et patriarcal du collage… On a ces choses-là dans le sang.



SUZON.

Eh bien, et vous les hommes ?


CHAILLARD.

Trois ans ! Comme ça date déjà !… Tu te souviens quand tu es venu dans mon atelier et que tu as rencontré la grande sœur de Suzon pour la première fois… qui aurait prédit alors toutes ces manivelles qui vous arrivent ?


BERNIER.

Le fait est… On ne prévoyait pas qu’on serait là, un jour, sous le sycomore, tous les quatre, comme des beaux-frères, à attendre le résultat de la grande médaille.


CHAILLARD.

La famille Cassagne porte bonheur.


LOLETTE, (fièrement.)

Pour sûr… Notre famille porte bonheur.


BERNIER.

Au fait, votre petite sœur Juliette, elle doit être presque en âge… Il faudrait voir à lui trouver un ami… porté sur les Cassagne.


SUZON.

Pauvre petite ! Elle n’a pas quinze ans ?


BERNIER.

Elle pose ?


LOLETTE.

Qu’est-ce que tu voudrais qu’elle fasse ?… Ça n’est pas maman qui la nourrirait… (S’interrompant.) Et nous sommes là à bavarder, comme si de rien n’était… tranquillement… tandis que notre sort se décide à côté !


BERNIER.

Allez-vous-en un peu, les femmes, vous êtes trop nerveuses… Nous allons faire le pointage, Chaillard et moi.


LOLETTE, (s’écartant, à Suzon.)

Ah ! Suzon ! Suzon ! Pense quel bonheur ce serait ! Et puis, en tout cas, nous voilà tirés d’affaire. Nous vendrons toujours bien le tableau à l’État… ou à un bonhomme comme ça !… Songe, j’ai déjà fait tous mes comptes… C’est que, depuis un an, ç’avait été dur, le crédit ! Je coupais les sous en huit… J’ai fait des prodiges, tu n’as pas idée ! Le marchand de couleurs est presque payé… Mais nous devons seize cents francs au crémier.


SUZON.

Pas possible ? Ce n’est pas ta passion pour le brie coulant qui t’a menée là ?


LOLETTE.

Tu penses que ce n’est pas seize cents francs de brie coulant… Mais nous n’avons jamais payé… Le crémier a toujours eu confiance dans l’avenir de Pierre.


SUZON.

Il a du flair, cet homme-là.


LOLETTE.

Il y avait des jours… je ne le disais pas trop à ce pauvre Pierrot… où je n’avais pas trente sous, pétrole compris, pour le ménage… Ah ! mon Zonzon !… que je suis contente !… Ouf !… Et il ne l’aurait pas volé !… Il est si courageux… si bon… si doux !


SUZON.

Tu l’adores, hein ?


LOLETTE.

Si je l’aime ?… Je me demande comment j’ai pu vivre sans lui… C’est toute ma vie… Je voudrais tant qu’il soit heureux ! Quand il n’est pas de bonne humeur, je suis mal à l’aise… (Aux hommes.) Nous ne vous gênons pas ?


BERNIER.

Non… non…


SUZON.

Tu as mis ta robe du vernissage ?


LOLETTE.

Je n’ai que celle-là… C’est moi qui l’ai faite… j’ai acheté un solde de coupon épatant, elle n’est pas mal ?


SUZON.

Un peu excentrique, mais elle a du chic.


LOLETTE.

Oh ! tu sais, ça tient plutôt avec des épingles… (S’interrompant.) Allons, bon, ne regarde pas à gauche surtout.


SUZON.

Pourquoi ?


LOLETTE, (bas.)

Rouchard !


SUZON.

Te voilà encore plus verte que tout à l’heure ! On n’a pas vécu quelques années avec un homme sans que ça vous fasse quelque chose quand on le revoit, hein ?


LOLETTE.

Oh ! non… Il me semble que tout ce qui n’a pas été Pierre n’existe pas… Je me demande comment cela a pu être… Seulement, aujourd’hui, cette pensée qu’il est là dans la foule… Il a l’air de vouloir nous parler… Dieu ! quel ennui !


SUZON.

Vous ne vous parlez donc plus jamais ?


LOLETTE.

Non… on se salue !…


SUZON.

Au fait, c’étaient deux grands amis, Bernier et lui.


LOLETTE.

Oui… C’est Pierre qui m’a prise à lui… Ça ne s’oublie pas ces choses-là… Tiens ! qu’est-ce que je te disais ?… Il s’avance.


CHAILLARD, (se levant en causant avec Bernier.)

Je vais voir où on en est… Je n’ai pas le droit de voter, mais de la porte, on me renseignera.


BERNIER.

Sûrement… et puis on apprécie très bien à l’œil les petits tas de papiers sur la table de scrutin… Chacun son tas… tu verras… Ça monte ou ça ne monte pas… Et ne dis pas que je suis au buffet, je te prie… Je ne veux voir personne…

(Chaillard s’en va.)

LOLETTE, (bas, à Bernier.)

Eh bien, justement, Pierre, voilà quelqu’un qui s’avance vers nous… mais ne lève pas la tête, n’aie pas l’air…


BERNIER, (sans regarder.)

Qui est-ce ?


LOLETTE.

Ne bouge pas !… Rouchard.


BERNIER.

Pourquoi ne pas bouger ?… Au contraire, prenons un aspect naturel. S’il veut nous parler, pourquoi pas ? Il y a deux ans qu’on ne s’adresse plus la parole.


LOLETTE.

Ça ne m’est pas agréable.


BERNIER.

Dans une passe comme celle-ci, il faut éviter les ennemis.


ROUCHARD, (s’approchant en passant.)

Bonjour, mon cher.


BERNIER.

Bonjour.

(Poignée de main.)

ROUCHARD.

Bonjour, Lolette.


LOLETTE.

Bonjour.


ROUCHARD.

Très bien, ton tableau. Je tenais à te le dire. Je viens de la salle. J’ai voté les trois tours pour toi.


BERNIER.

Je te remercie… Je suis très sensible…


ROUCHARD.

Il n’y a pas de quoi… C’est de simple sincérité vis-à-vis de moi-même… Admirable !


BERNIER.

Oh ! tu exagères !… Moi, je n’en suis pas très content… Il y a des morceaux pas trop mal, mais il y a aussi des choses moches.


ROUCHARD.

Non, non, je t’assure… Tu exagères. Ce n’est pas mal du tout.


BERNIER.

Enfin ! si ça te plaît…


ROUCHARD.

Oui, oui… il y a des qualités, de très sérieuses qualités… Allons, je suis bien content pour vous… Au revoir, mon cher…


BERNIER.

Au revoir.


ROUCHARD.

Au revoir, Lolette.


LOLETTE.

Bonsoir, monsieur. (Lui parti, Lolette éclate.) As-tu vu comme il rage !


BERNIER.

Il doit être tellement furieux !… Mais il a voté tout de même.


LOLETTE.

Tu crois ça, toi ?


BERNIER.

J’en suis sûr… C’est un honnête homme… Il vient d’essayer de m’être désagréable, mais je le connais, il a voté parce qu’il trouvait mon tableau bien…


LOLETTE.

Admettons… mais il pouvait se dispenser de venir… Surtout, sachant que c’est moi qui l’ai posé, ton tableau.


BERNIER.

Bah ! C’est le signe du triomphe !… quand le soleil remonte… Eh bien, Suzon, ne restez pas le nez dans votre gosse !…


SUZON.

Je vous laissais causer.


LOLETTE.

En voilà d’une autre ! Hum ! hum ! Certin !

(Entre le vieux Certin, accompagné de sa femme, ils s’installent à gauche.)

CERTIN, (à sa femme.)

Je n’en veux plus !…


MADAME CERTIN.

Là !… Tu auras la solitude complète… On ne nous verra pas. Allons, courage ! Dans un quart d’heure, songe, tout sera terminé.


CERTIN, (tremblant.)

Oh ! ce n’est pas l’émotion !… Je n’en ai pas la moindre.


MADAME CERTIN.

Bien sûr, bien sûr !…


CERTIN.

Fatigue… tu comprends ?… fatigue…


MADAME CERTIN.

Oui… oui…

(Elle commande une tasse de camomille.)

CERTIN.

Allons, bon ! Où m’as-tu mené ?… Ça, c’est trouvé… Bernier !…

(Bernier et Certin font semblant de s’apercevoir à l’instant. Ils soulèvent leurs chapeaux respectifs. Lolette lui dit à voix basse : « Parle-lui, tu le dois, etc… »)

BERNIER, (se soulevant.)

Monsieur…


CERTIN, (de même.)

Monsieur…

(Ils se rassoient. Colloque de Lolette, Tabourot et Bernier. On entend encore : « Parle-lui, si, parle-lui… »)

BERNIER, (se décidant, gentilhomme.)

Puisque le hasard nous met en présence l’un de l’autre, à l’instant décisif, laissez-moi vous dire que je ne me considère nullement en position d’adversaire… et, de droit, la médaille devrait revenir à votre illustre talent… Je suis heureux d’avoir à vous le dire.


CERTIN, (de sa table.)

Je vous remercie, monsieur… (Il se rassied. Colloque de Madame Certin et de Certin : « Réponds-lui, si, je t’assure… » Certin se décide à son tour et se relève.) Je pense, de mon côté, monsieur, que la haute récompense doit aller à la jeunesse !… (Temps.) Et, si le sort vous favorise, je serai le premier à applaudir…

(Ils sont debout, comme deux avocats. Les femmes se taisent. Apparaissent sur l’escalier, au fond, Chaillard et le marchand de tableaux Arnheim.)

ARNHEIM.

Bravo ! bravo !… Les deux adversaires en présence qui se saluent avant le tournoi… C’est très Régence… Grand air… Bravo, messieurs.

(Il touche la main de Certin le premier.)

CHAILLARD, (à Bernier, pendant ce temps.)

Je t’amène Monsieur Arnheim, le marchand de tableaux de la rue Laffitte, qui te cherche partout… Il veut te parler… (Appelant.) Monsieur Arnheim !

(Lolette, sa sœur et Chaillard s’éloignent un peu par discrétion.)

ARNHEIM, (s’approchant de Bernier.)

Qu’introuvable, qui se cache sous les tables !… Je vous demandais partout. Voilà… je viens vous proposer un marché à pile ou face… L’affaire peut être désastreuse pour moi… Tant pis, je la risque… Il y a quatre-vingt-dix chances que vous n’ayez pas la médaille. Si vous l’avez, votre tableau vaut quinze mille francs. Si vous ne l’avez pas, il en vaut cinq mille comme un sou… Eh bien je viens, comme un imbécile que je suis, et que tentera toujours le jeu jusqu’à sa mort, vous proposer d’acheter le tableau cinq minutes avant le verdict, au prix fort avec un traité pour deux prochains tableaux, le tout pour quarante mille francs… Ça m’amuse de me tromper.


LOLETTE, (bas à Chaillard.)

Miséricorde divine !


BERNIER.

Jamais de la vie, par exemple. Je refuse net.


LOLETTE.

Hein ?… Il est fou !


BERNIER.

Vous êtes un malin, cher monsieur Amheim… et non pas un imbécile. Jamais je ne traiterai à ce prix-là… J’ai différentes propositions dont une de la Compagnie Tyler, de New-Yoek… Ils m’ont câblé une offre de vingt-cinq mille francs pour ma Femme nue. Je ne savais pas si je devais accepter. Votre offre me décide.


LOLETTE, (bas)

Il n’y a pas un mot de vrai !


ARNHEIM.

C’est à prendre ou à laisser. Je ne peux pas dépasser.


BERNIER.

Voyons… voyons… J’ai l’habitude de la vente… Me voyez-vous abattant deux toiles, après la médaille, pour ce prix ridicule ?… Mais, cher monsieur, c’est de quoi payer mes cigarettes !…


ARNHEIM, (regardant la cigarette de Pierre.)

Oh ! oh !… Pour quelqu’un qui fume du « caporal » !… Eh bien, mettons quarante-cinq mille ! Vous pourrez vous payer les allumettes avec…


BERNIER.

Non !… non… Jamais de la vie ! (Il offre une cigarette à Arnheim.) Du caporal.


ARNHEIM.

Merci !… J’aime mieux mes cigares.

(Pendant qu’ils allument.)

LOLETTE.

Il a un accès d’aliénation mentale… Lui qui n’a jamais rien vendu à un marchand de tableaux !… Qu’est-ce qui lui prend ?


CHAILLARD.

Le sens des affaires qui lui pousse instantanément dans le ventre.


LOLETTE.

Je n’ai pas cent francs pour la semaine et je dois seize cents francs au crémier ! Il est fou !… Je vais lui dire.


CHAILLARD.

Non, non, retenez-vous.

(On la retient par la jupe.)


BERNIER, (à Arnheim.)

Croyez-moi, je me connais… Je ne marcherai pas pour quarante ni cinquante… Si vous voulez une première affaire, elle sera de soixante mille… Pas un sou de moins.


ARNHEIM.

Ah ! les jeunes de maintenant sont épatants… Mais votre signature ne représente rien comme valeur, à l’heure actuelle ! Il faut que je vous revende, que je vous repasse… Il est plus facile de faire de la peinture que de s’en défaire.


BERNIER.

Ne vous donnez pas pour plus juif que vous n’êtes, cher monsieur Arnheim… Tout le monde sait bien que vous vous appelez Bertrand, et que vous avez pris un nom israélite pour mieux épouvanter le marché… Moi, vous ne m’intimidez pas !… Vous avez une bonne âme de Bertrand, là !… Dans un quart d’heure, ce sera soixante-douze mille.


ARNHEIM.

Pas sûr !…


BERNIER.

Un… deux !…


ARNHEIM.

Et trois… Tant pis, j’accepte !… Je fais une bourde, mais c’est dit !…


LOLETTE, (criant.)

Maman !…


ARNHEIM.

J’ai la sensation que je viens d’être roulé par un débutant… si extraordinaire que cela soit !… Vous passerez demain matin à mon bureau… nous signerons le contrat…


CHAILLARD, (à Lolette.)

Ah ! le bougre !… Cet homme ira loin, ma petite !

(Tout à coup on entend, au loin, une salve d’applaudissements qui sort de la salle du scrutin.)

LOLETTE.

Dieu !… Ce bruit… je ne me trompe pas, ces applaudissements… Pierre.


BERNIER.

Loulou !… Il y a une médaille !…

(Certin et Bernier se sont levés ; ils sont blêmes, figés.)

ARNHEIM, (les regardant.)

Lequel ?

(Un bruit de chaises renversées. Tabourot surgit. Il hurle en brandissant du chapeau.)

TABOUROT.

Victoire !… Ça y est… Tu l’as !…


ARNHEIM, (à un ami, pendant qu’ils s’embrassent.)

L’affaire est bonne.

(Sans rien dire, Bernier et Lolette se sautent au cou. Certin, à gauche, retombe essoufflé sur la banquette. Suzon et Chaillard embrassent Pierre. Instantanément, en une seconde, en une poussée venue de la salle de scrutin où l’on applaudit encore, des gens arrivent, cherchant Pierre Bernier.)

PREMIER PEINTRE.

Et moi ?


DEUXIÈME PEINTRE.

Et moi aussi, nom de Dieu, on m’embrasse !


TOUS.

Bravo ! bravo !


BERNIER, (voix faible.)

Merci… merci…


D’AUTRES, (arrivant.)

Où est-il ?


UN PEINTRE.

Par ici !


BERNIER, (sous les embrassades.)

Je suis bien content… je suis bien content… C’est une belle heure.


UN AUTRE.

Tu l’as à trois voix de majorité… Un peu plus…


BERNIER.

Qu’est-ce que ça fait ?… C’est une belle heure… C’est une belle heure !


UN GROUPE, (arrivant.)

Vive Bernier !… Vive Bernier !


DUMAS, (serrant la main de Bernier avec force.)

Et tu la méritais. C’est pain bénit ! (Allant à Certin qu’un groupe adverse a entouré sur la gauche.) Toutes mes condoléances. C’était vous qui la méritiez…

(On emmène Certin à moitié évanoui.)

VOIX DE CERTIN.

Je m’en fous !… Je m’en fous !

(Il s’en va, entraîné par un groupe.)

SELLIER, (à Bernier.)

Je suis fier… cher ami… je suis fier… (À un autre.) Je ne sais pas ce que ça veut dire… mais ça fait très bien !


UN PEINTRE, (prétentieux.)

Bravo ! Bravissimo ! Bellissimo !


UN AUTRE.

Et le fameux Certin ?… On m’a dit qu’il était là !…


BERNIER, (triomphant.)

Là !… Cette chose qu’on emporte… cette loque… c’est fini !… Il vient de mourir…


UN PEINTRE.

Quoi ?


BERNIER.

Oui ! Il vient de mourir d’une attaque de modestie foudroyante devant mon tableau.


UN PEINTRE.

Et qu’est-ce qu’il a dit quand on lui a appris la nouvelle… le pauvre vieux ?


BERNIER.

J’ai entendu ! Il a dit : « France ! ton café fout le camp. »


UN PEINTRE, (à son voisin.)

Il a le triomphe cruel, féroce.

(On le porte presque en triomphe.)

DEUXIÈME PEINTRE.

Enfin, en voici un de fini !… Maintenant, il ne fera plus que de petites saletés pour le commerce.


TROISIÈME PEINTRE.

En tout cas c’était un jeune hier, c’est un vieux aujourd’hui !…

(Cent mains se tendent. Bruit, tumulte.)

QUELQU’UN, (s’approchant de Bernier.)

Cher maître !… cher maître !


PREMIER PEINTRE.

Tu vois comme on vieillit en cinq minutes !


SELLIER, (à Bernier.)

Allons, viens mettre le cartel d’or en bas de ton tableau…


BERNIER, (modeste.)

Non… non !… Ça n’a aucune importance… Lolette est fatiguée !


CHAILLARD.

Qu’est-ce qu’elle a ? Malade ?


BERNIER.

L’émotion, la pauvre petite.


TABOUROT.

Elle ne cache pas son bonheur, au moins…


LOLETTE.

Vous savez, ce ne serait pas commode à cacher !…


UN PEINTRE.

Ah ! la gloire ! le laurier !


SELLIER.

Le canon !


GRÉVILLE, (arrivant.)

Le canon des Invalides !


LOLETTE.

Dieu, le canon !… C’est encore pour toi, çà ?

(On s’esclaffe.)

BERNIER, (riant.)

Non, je regrette… C’est pour Alphonse XIII… C’est le départ de l’avenue du Bois.


DES PEINTRES.

Alphonse ! Tiens ! au fait !


UNE VOIX.

Dites donc… descendons… pendant qu’on est en veine d’applaudir…


BERNIER.

Oui !… c’est cela, voulez-vous ?… Allez ovationner le roi, et puis, ensuite, obliquez chez Ledoyen. Je vous y rejoins tout de suite. (À Lolette.) Ça m’étonne de ne pas voir mon auguste ingénieur de frère ! Tel que je le connais, il a dû rôder dans quelque coin de la sculpture, prêt à se montrer pour l’honneur, ou à s’esbigner à l’anglaise si ça n’avait pas marché.


LOLETTE.

Tiens, le voilà justement derrière ce gros monsieur.


BERNIER.

Qu’est-ce que je te disais !


EUGÈNE BERNIER, (les bras ouverts.)

Que je t’embrasse !


BERNIER.

Comment donc ! Une lèvre de plus ou de moins, aujourd’hui !


EUGÈNE.

Je ne pouvais pas résister… Au sortir du bureau… il m’a fallu venir flâner par ici… C’est ma femme aussi qui va être contente !


BERNIER.

Eh oui ! Maintenant que je suis officiel, tu pourras m’inviter à tes dîners… Je ferai bien à un bout de la table.


EUGÈNE.

Comment peux-tu dire des choses pareilles !


BERNIER.

Qui n’ont pas d’importance. Bonsoir, vieux ! Ah ! pendant que tu es là, tiens, il faut que je t’annonce deux petites choses… Oui… J’ai un camarade de Béziers… qui vient de m’envoyer une barrique de vin ; comme je ne bois que de la bière, je te la ferai envoyer boulevard Malesherbes. La seconde, c’est mon mariage avec Lolette !


EUGÈNE.

Ton mariage avec L…


BERNIER.

Oui… tu comprends… ça fait mieux pour les concierges, les fournisseurs !


EUGÈNE.

Ah ! par exemple !… Tu es dément.


BERNIER.

Je t’expliquerai ! Je n’ai pas le temps, aujourd’hui ! Et puis, qu’est-ce que ça fout ! Au revoir, vieux frère, et compliments à ta femme ! (Le frère parti, il se retourne vers Lolette.) Lolette ! Ah ! flûte !… Il ne va pas nous empêcher d’être heureux, celui-là ? Illumine tes quinquets, Lolette ! C’est la noce ! Hohé !

(Resserrement de mains. Cohue.)

SABATIER, (fendant la foule.)

L’État…


BERNIER.

Quoi !


SABATIER.

… qui vient t’acheter ton tableau pour le Luxembourg.


UN AUTRE.

Toutes les veines, ce cochon-là !


BERNIER.

Où est-il ?


SABATIER.

Là ! Le sous-secrétaire des Beaux-Arts, Taillant-Billart, qui arrive et veut te serrer la main !… En sortant, il va à l’Élysée recevoir Alphonse… il n’a pas voulu passer sans…


LOLETTE.

Mais tu viens déjà de le vendre, ton tableau.


BERNIER.

Ça ne fait rien ! Je vais le vendre deux fois !… On s’arrangera après.


LOLETTE.

Où est-il, l’État ? Où est-il ?


SABATIER.

Ce bonhomme à barbiche et à gros ventre qui avance !… L’État, c’est lui.


LOLETTE.

Ben vrai !… Il est rudement toc !…

(Entrée officielle du sous-secrétaire. Salutations. Poignées de mains.)

SABATIER.

Voici M. Bernier.


LE REPRÉSENTANT DU MINISTRE, (bon enfant. Habit et pardessus jaune.)

Monsieur… Je tiens d’abord à vous féliciter de cette distinction qui honore en vous un des plus jeunes et des meilleurs représentants de la jeune école.


BERNIER, (obséquieux.)

Je suis très flatté, très flatté…


GRÉVILLE, (à un peintre.)

Et aïe donc ! En voilà un de mûr pour les vases de Sèvres ! Olé ! Olé !


LE REPRÉSENTANT DU MINISTRE.

Le gouvernement sera heureux de vous acheter votre toile pour le musée du Luxembourg… (On applaudit.) mais vous savez… les crédits sont minces… nous ne disposons que de faibles sommes… Si vous n’êtes pas exigeant, passez demain rue de Valois… et nous échangerons quelques vues à ce sujet.


BERNIER.

Mais, monsieur le directeur… je ferai toutes les concessions !… C’est déjà très beau que le gouvernement de la République mette à notre disposition le petit duché du Luxembourg.

(Rires approbateurs.)

GRÉVILLE.

Dire qu’il y a peut-être dix ans que cet homme phrase !



PREMIER PEINTRE, (pendant la sortie de Taillant-Billart, entouré.)

En voilà une chance, pour vous, personnellement, Lolette ! Vous rendez-vous bien compte ?


LOLETTE.

Non !


GRÉVILLE.

Comment, elle ne se rend pas compte ! Mais votre anatomie va figurer au Luxembourg, parmi les chefs-d’œuvre ! Quel honneur !


LOLETTE.

C’est vrai.


PREMIER PEINTRE.

Et plus tard, le Louvre ! Votre académie sera célèbre, comme la Vénus du Titien… comme l’Olympia de Manet.


LAFARGUE.

On vous admirera, on parlera de vous pendant des années et des années.


GRÉVILLE.

Songez donc, madame, votre derrière est acquis non seulement par l’État, mais par la Postérité…


UN AUTRE.

In sæcula sæculorum.


UN AUTRE.

C’est considérable !


LOLETTE, (admirative.)

C’est que c’est vrai, tout de même.

(Nouveau coup de canon.)

SABATIER.

Baoum ! Parapapa… quelle journée ! Voilà le roi qui descend les Champs-Élysées. Suivons la foule ! Toute la sculpture s’est vidée conme par enchantement.


DES VOIX, (au fond.)

Dites donc ! hé ! les vieux… descendons voir Alphonse.


SABATIER.

Et puis, Bernier, en avant marche sur Ledoyen !… on va te faire un speech monstre !

(On essaye de l’entraîner.)


LOLETTE, (affalée sur une chaise.)

Dieu ! que je suis fatiguée !


BERNIER.

Dsscendez chez Ledoyen, je vous y rejoins… Je voudrais laisser seulement un instant Lolette se reposer… et puis, j’ai quelque chose à lui dire… On ne s’appartient plus, depuis ce matin.


GRÉVILLE.

C’est bien naturel, parbleu ! Mais, si tu crois que les camarades vont te ficher la paix comme ça.


BERNIER.

Une seconde ! Garçon… tenez… voulez-vous m’arranger une table, à gauche, dans le coin, en avançant le paravent de biais !… Tiens Lolette, mets-toi là, derrière !… Je vous rejoins.(À Tabourot vivement.) Tabourot, sois gentil… Veux-tu dire aux personnes qui me demanderont que je viens de partir à l’instant, que je suis chez Ledoyen !… Garçon, voulez-vous répondre que je ne suis plus là, si on me demande… je suis allé voir mon tableau, là-haut ! (Au garçon.) Là… poussez ça… merci… ouf !… (Il arrange le coin du paravent et installe Lolette derrière.) Ça va-t-il mieux, mon petit ?…

(Il lui parle très tendrement.)

LOLETTE.

Merci, Pierrot ! C’est que j’ai l’estomac creux ! Je n’ai rien mangé depuis hier soir.


BERNIER.

Parfait ! attends une seconde !… on va bouffer un sandwich.

(Il s’installe aussi à côté du dressoir, derrière le paravent. Des peintres hèlent encore Bernier qui fait des signes négatifs.)

TABOUROT, (à des gens qui arrivent.)

Il vient de partir… là… à gauche… Le voilà qui s’en va là-bas…


BERNIER, (derrière le paravent, en souriant, à Lolette.)

Bon Tabourot !

(Lolette met la tête dans ses mains.)

LOLETTE.

C’est la réaction !


BERNIER, (regardant par-dessus le paravent.)

Ça y est !… on file… Qu’est-ce que tu prends, Lolette ? Sardine-beurre ?


LE GARÇON.

Nous n’en avons pas… Nous avons des anchois… du caviar…


LOLETTE.

Tenez, apportez un baba et puis voilà tout.


BERNIER.

Crois-tu ? Qu’est-ce qui nous arrive là, Loulou ? Il faut encore que je t’annonce quelque chose… en même temps… Te souviens-tu d’un jour où je t’ai dit : « Si j’ai la médaille, je jure que… » ?


LOLETTE.

Tais-toi ! Je sais ce que tu vas dire ! (Elle éclate en sanglots.) Qu’est-ce que j’ai donc fait pour être si heureuse ?


BERNIER.

Ce que tu as fait ? Tu as été bonne, courageuse, dans les sales jours, tu as été sincère et gentille… et chic ! Je te dois des années de bon temps… et un bon bout de la médaille ! C’est bien le moins qu’on se marie. Je l’ai promis, je tiens parole ! On est content… hop là ! Loulou, en route !… Allons, console-toi de tant de bonheur ! Il ne faut pas s’exagérer les choses. Ça n’a pas grande importance.


LOLETTE.

Ah ! pour moi, tu ne peux pas savoir… Ta femme… quel rêve !


BERNIER.

Que tu es gosse ! Mais rien ne sera changé !


LOLETTE.

Oh ! si ! c’est grave, c’est doux… On se mariera à l’église, pas ?


BERNIER.

Si tu veux… moi, je m’en fiche comme de colin-tampon !


LOLETTE.

Pour moi, ce sera beaucoup plus… quand j’y pense !…


BERNIER.

Moi, c’est parce que je sens que ça te fait plaisir… Je n’attache aucune importance à ces formalités-là ! L’important, quoi ? c’est qu’on s’aime.


LOLETTE.

Oui… mais être mariés… C’est que tu ne sais pas, mon Pierre, comme je t’aime ! Non ! tu ne le sais pas… Et ce sera si doux de penser qu’on vivra ensemble… qu’on vieillira aussi ensemble ! Ah ! tout ce que je voudrais t’apporter et que je ne t’apporte pas. Tiens, j’ai un gros chagrin de penser que j’ai un passé… que je ne serai pas une femme nette… comme tu le méritais.


BERNIER.

Bah ! ce n’est pas ta faute, n’est-ce pas ?… En voilà des idées !… La vie est la vie !


LOLETTE.

Je voudrais ne pas te connaître et te rencontrer aujourd’hui pour la première fois !… Comme ce serait beau… imagine !


BERNIER.

Pas sûr que ce serait mieux que notre première fois à nous… quand tu es arrivée dans mon atelier comme une petite chose rigolote et toute rose… avec un bas à la jambe droite et une chaussette à la jambe gauche… une chaussette. Loulou… réfléchis ?


LOLETTE.

Tais-toi !


BERNIER.

Allons donc ! Je ne rougis pas de notre passé !… Tu es entrée chez moi, toute nue… comme un oiseau entre par une fenêtre… et je t’ai gardée ! N’était-ce pas bon, dis ?… petite brute, notre première nuit, presque sans se connaître ?… et après, quand on s’est regardé, tout flapi, les yeux foncés… et que tu m’as dit : « Voilà c’est comme ça… je fais des baisers bleus ! »

(Ils rient.)

LOLETTE.

Et toi tu m’as allongé une grande gifle, et tu m’as dit : « Moi, je fais des gifles rouges ! »


BERNIER.

C’est vrai. Ç’a été mon premier moment de jalousie !


LOLETTE.

Le seul… l’unique, Pierre… Il n’est jamais revenu depuis… C’est dommage.


BERNIER.

Et ce réveil ! Quand j’ai regardé, ce matin-là, ta figure de tout près. Je découvrais des taches de rousseur que je n’avais pas vues… tu me renseignais sur elles… Tu m’as fait les honneurs de ton visage. Tu me disais : « Les taches de rousseur, ça meuble… ça fait mieux ! C’est comme un appartement vide, quand il n’y en a pas… Celle-là, c’est la table du milieu… celle-là, c’est le fauteuil du coin… la petite, là, à droite, c’est la boîte à cigares. » Et quand je t’ai embrassée à pleine bouche, tu m’as dit, dans un éclat de rire : « Ça, c’est la boîte à bises. » Dieu ! qu’on a été bêtes et gosses, tout de même ! Et que c’est agréable à se rappeler dans ces grands moments, Loulou ! Car, il n’y a pas à dire, me voilà officiel… Tu as un homme officiel ! Nous sommes des personnages arrivés et nous allons être riches… À nous la galette !


LOLETTE.

Tu crois que c’est vrai ?… On va avoir ces soixante mille balles d’un coup !


BERNIER.

D’un coup… comme ça !… hop !… Et ça commence !…


LOLETTE.

Je vais me rattraper un peu, dis… J’ai assez coupé les sous en huit, en dix… Oh ! je ne serai pas dépensière ; mais, enfin, je pourrai réaliser quelques petits rêves… Je mangerai beaucoup de marrons glacés… En hiver, je porterai des œillets chinés roses à mon corsage… Et puis, je me payerai tout de suite le costume de bicyclette, en vert… avec une toque de loutre. Il y a longtemps que j’en ai envie.


BERNIER.

Alors, heureuse, heureuse ?


LOLETTE.

Vois mes yeux… Regarde s’il n’y fait pas beau… Que je t’aime !


BERNIER.

C’est vrai, ça ?


LOLETTE.

Tu ne le sens pas ? Regarde-moi.


BERNIER.

Si !


LOLETTE, (collée contre lui.)

Je suis toute toi… je serai toujours toute toi… Tu es mon maître. Fais de moi ce que tu voudras, Pierre ! Oh ! tu ne sais pas à quel point je t’appartiens ! Quand je pose… quand je suis nue devant toi… j’éprouve quelque chose de si tendre à ne pas bouger des heures sous ton regard qui va et vient, qui cligne, qui m’aime… Je le sens qui passe, qui me brûle, comme si on approchait une lumière chaude de mon corps… C’est vrai, ce que je te dis là, Pierre !… Autrefois, je ne sentais jamais un regard sur moi, quand je posais chez les peintres. Ça m’était bien égal !… Mais, pour recevoir le tien, qui se colle après moi, qui grimpe, qui peine, qui souffre, je me fais bien patiente… J’entends ton souffle, là-bas, derrière tes pinceaux et tes sourcils froncés… il me semble, alors, que j’allaite un grand enfant chéri… et j’ai une peur affreuse de déranger sa respiration… Pierrot !


BERNIER, (souriant.)

Eh bien, maintenant, tu passeras ce bonheur-là à d’autres, je t’en réponds. Ah ! nous ne l’aurons pas volé, la richesse ! C’est bien un peu notre tour… Si tu savais ! Avant de te rencontrer, je ne te l’ai jamais dit… j’ai eu des jours effroyables…


LOLETTE.

Je sais…


BERNIER.

Pas tout !… Ce sont des choses qu’on avoue difficilement. J’aurais pu demander de l’argent à mon frère, bien sûr… mais il aurait été trop content ? Et puis, j’ai un orgueil fou. Plutôt crever… plutôt tout endurer que de demander, quoi que ce soit !… Je me souviens d’avoir eu faim… Oui, je faisais tremper de vieux croûtons de pain sec sous la fontaine de la cour, pour pouvoir y enfoncer les dents… Ça se fait ensuite chauffer sur le gaz.


LOLETTE.

Oh ! je connais toutes ces choses ! Moi non plus, je ne t’ai pas tout dit… On n’ose pas… Figure-toi que ma mère avant que je pose m’a fait mendier dans la rue… J’ai tort de te dire ça, hein ?


BERNIER.

Pourquoi ?


LOLETTE.

À un moment, nous n’avions pas de domicile… On allait coucher à la gare du Bois-de-Boulogne… Dans les petites gares, on peut rester jusqu’à onze heures. Après, on se levait, et nous allions dans une grande gare, sur un banc, jusqu’à trois heures du matin… Quand je me rappelle !…


BERNIER.

Eh bien, moi, sais-tu ce que j’ai osé faire, moi, un homme ?… Un jour… ah ! je souffrais tant !… c’était si dur !… il y avait sur la porte d’un hôtel particulier, dans la rue, un papier plié… j’ai ouvert par curiosité. C’étaient des restes… eh bien… ! (La voix étouffée.) j’ai…


LOLETTE, (se jetant à son cou.)

Pierrot !… (Ils pleurent.) Tu as tant souffert que ça !


BERNIER.

Et toi donc, pauv’petiot !


LOLETTE.

Et on n’avait jamais osé se dire ces choses-là !


BERNIER.

Non, on ne se dit pas tout… On garde des choses au fond de soi. Il faut des jours comme celui-ci… de grands… de très grands bonheurs, pour que ça remonte à la surface… Oh ! mais, c’est bon à se rappeler, maintenant, les sales souvenirs ! Enfin, nous voilà sur le tremplin… ouf ! Ah ! j’en ai eu des rages, des colères sourdes, va ! les jours où je me promenais dans ce Paris, tout ce Paris, dont on entend les roulements derrière les vitres du palais… quand j’allais parmi la poussière des équipages, du luxe, du bonheur, dans ces Champs-Élysées, respirer tout ça en larges bouffées, avec, dans les yeux, dans les doigts, la faim de toutes les matières riches… oui, la joie que j’ai toujours eue des belles matières, du satin, de la soie, des chairs fines, des fleurs chères… l’envie de caresser de la paume, en passant, le bois laqué des automobiles, les chapeaux des femmes, toute cette ivresse de la puissance heureuse… Et, alors, moi, j’allais là-dedans et je leur disais : Passez toujours, passez dans votre poussière, je serai un des maîtres de ce Paris-là et il tiendra dans ma main… comme une chiffe parfumée… Et ce jour-là on verra… on verra !

(Ils s’embrassent, dans l’exaltation et l’ivresse douloureuse du triomphe. Au loin.)

UNE VOIX.

On ferme… on ferme !…


LOLETTE.

Tiens ! déjà !


BERNIER.

Hé, oui, on a voté tard…


LOLETTE.

Et les amis qui t’attendent chez Ledoyen !


BERNIER.

Qu’importe ce cliquetis, maintenant ! Ce soir, tout est à l’amour. Par ce beau crépuscule de fête nous irons à pied, tous deux, jusqu’au boulevard, le pardessus sur le bras… On flânera, on regardera mon nom dans les journaux du soir… et puis on prendra le train pour aller dîner loin… comme des amoureux… loin, très loin… à Saint-Germain… veux-tu ?


LOLETTE.

Si je veux !… Donne ta main que je l’embrasse. (Elle lui baise la main brusquement.) Ma vie.

(Le crépuscule tombe, roux, dans les grands vélums du palais vide.)

VOIX D’UN GARDIEN, (au loin.)

On ferme !


BERNIER.

Allons, ouste alors… Il est temps !


LOLETTE.

Paye.


BERNIER.

Les consommations de tout à l’heure sont réglées. Il n’y a que ça.


LOLETTE.

Oui, mais tu as la médaille d’honneur… Tu ne peux pas faire autrement que de donner un gros pourboire.


BERNIER.

Qu’est-ce que tu crois qu’il faut laisser ?


LOLETTE.

Je ne sais pas. Je n’ai pas l’habitude… Règle-toi sur le pourboire qu’a laissé Pellier, quand il nous a invités dans ce restaurant, sur le boulevard.


BERNIER.

Oh ! mais c’était trop huppé, à… Combien, tu te rappelles ?


LOLETTE.

Il a mis dix francs sur l’assiette.


BERNIER.

Dix francs, c’est beaucoup trop !


LOLETTE, (dans un élan joyeux avec un grand geste.)

Ah ! bah ! une fois n’est pas coutume ! Laisse toute la pièce.


BERNIER.

Va pour le louis !… (Pendant que Lolette s’éloigne au fond pour prendre son boa, il appelle le garçon et, après avoir troqué, dans la poche de son gilet, le louis contre une pièce de cinq francs, il jette la pièce blanche sur la table, et, vivement, au garçon qui passe.) Tenez, voilà, garçon, cent sous. Vous garderez la monnaie.

(Il rejoint Lolette et ils s’en vont, bras dessus bras dessous.)

LOLETTE.

Petit mari !


BERNIER.

Petite femme !

(On entend, dans le hall vide de la sculpture, le gardien qui crie toujours : « On ferme… on ferme… »)

RIDEAU

ACTE DEUXIÈME

Petit salon très élégant, précédant un atelier, mais l’atelier est très au fond, à gauche, de biais. Tout est laqué blanc flambant neuf. Frise de paons bleus. À droite, un petit escalier intérieur conduisant aux chambres, et un meuble en retrait, sorte de canapé d’attente. À gauche, à l’avant-scène, une porte donnant sur l’antichambre. En angle petite cheminée de cuivre rouge. Beaucoup de lampes allumées. Plafonnier opalin. Chaise longue, fauteuils légers, chaises, etc.



Scène PREMIÈRE


BERNIER, LOLETTE, GRÉVILLE, ROLSINI, GARZIN, MADAME GARZIN, MADAME MOULZI et DEUX INVITÉS.

(Au lever du rideau sont là, réunis, Bernier, sa femme, Gréville, le peintre italien Rolsini, fort accent, petit et trapu, le vieux peintre Garzin et sa femme, modeste d’apparence et déjà vieille, puis une créole ou mulâtresse, Madame Moulzi, une comparse à l’air doux et placide. Smoking. Grands décolletés. Deux autres invités, au fond, sur les marches de l’escalier. Lolette n’est plus coiffée en bandeaux, ses cheveux sont teints et nattés en roue. Elle a beaucoup de bagues aux doigts.)

LOLETTE.

Là… maintenant vous avez tout vu en bas…


MADAME GARZIN.

Et ici ?


BERNIER.

L’escalier intérieur qui conduit aux appartements.


LOLETTE.

Et encore ce n’est qu’à moitié fait… Les ouvriers n’en finissent pas… Nous ne serons vraiment prêts qu’en juin… Et nous avons quitté notre ancien appartement depuis deux mois, pourtant !


GRÉVILLE.

Nous faisons les gens de la crémaillère, en définitive.


BERNIER.

Vous êtes notre première réception, voilà tout. Ce n’est qu’un premier cran de la crémaillère. Nous la pendrons dans un mois ou deux. Ah ! le barman Louis !… Je vous présente le barman Louis… C’est lui qui vous servira tous les samedis… Allez voir son petit établi dans l’atelier.


ROLSINI, (bas, à Gréville.)

Est-ce assez démodé !… Quel snob !


GRÉVILLE.

On est parvenu ou on ne l’est pas !…



Scène II


LES MÊMES, TABOUROT


BERNIER.

Bonjour, Tabourot… Dis-moi ?


ROLSINI.

Alors, pour nous seuls, vous avez mobilisé une danseuse grecque ?


BERNIER.

Mais, tous les samedis, on vous offrira de petits numéros de ce genre. Voilà comme nous sommes ! (En aparté, à Tabourot.) Tu as vu la mulâtresse ?


TABOUROT.

Où ça ?


BERNIER.

Là.


TABOUROT.

Oh ! fouchtra !


BERNIER.

C’est une ancienne amie de Loulou qu’elle a invitée sans me le dire… mais enfin, ce soir, le premier samedi d’inauguration, tant pis, comme ce n’est qu’un ballon d’essai ! mais, dans quinze jours, ce sera la grande tentative, les gens chics, les gens du monde.


GRÉVILLE, (regardant Lolette qui, au fond, fait des ronds avec sa robe, en riant avec Madame Moulzi et Madame Garzin.)

Ah ! très bien.


ROLSINI.

Mirifique.


BERNIER, (à Tabourot.)

Allons, bon ! Qu’est-ce qu’elle fait, là-bas ? Dis donc, je te confie Loulou.


TABOUROT.

Me voilà passé bonne d’enfant.


BERNIER.

Ne plaisante pas… Je ne suis pas sans inquiétude… Il y a quinze jours que je la dresse en vue de nos grandes réceptions… mais, avec elle, tu sais, on n’est jamais que d’une tranquillité relative ; elle est capable de descendre, tout à l’heure, la rampe de l’escalier à califourchon. (Il l’appelle.) Loulou !


LOLETTE, (s’approchant.)

Chéri !


BERNIER, (bas.)

Qu’est-ce que tu faisais avec ta robe ?


LOLETTE.

Des fromages.


BERNIER.

Tu sais ce que tu m’as promis ?


LOLETTE.

Quoi ! c’est donc mal de faire des fromages ?


BERNIER.

Non… mais n’oublie pas tout à coup que tu reçois… Et puis, tes cheveux… tu as encore des cheveux qui traînent…


ROLSINI, (se rapprochant de Bernier avec Gréville.)

Alors, vous vous mettez à recevoir, homme chic ?


BERNIER.

Je n’ai pris et arrangé cet appartement que dans cette intention. Sans quoi, je me serais contenté de mon dernier atelier.


GRÉVILLE.

Parbleu !… Il faut bien soutenir sa clientèle et ses prix. Le peintre des souverains se doit un hôtel plaine Monceau… Et il a, ce soir, un smoking, le peintre des souverains !


BERNIER.

Vous ne le trouvez pas beau ?


GRÉVILLE, (le lorgnant à deux pas de distance.)

C’est une des plus belles choses qu’on ait faites en littérature depuis dix ans. Le col bien… le gilet bien… (Un temps.) Les mains trop grosses.


BERNIER.

Je les renverrai chez le tailleur.


LOLETTE.

Jaloux !


GRÉVILLE.

Vous rappelez-vous, Bemier, quand j’ai fait votre connaissance ? Il y a quelque cinq ans… déjà… au buffet de la sculpture, le jour de la médaille ? Quel chemin parcouru en si peu d’années !


BERNIER.

Je me souviens fort bien !


GRÉVILLE.

Vous étiez gentils tout plein, les deux… tapis comme des petits lapins peureux dans un coin… Vous n’en meniez pas large… Ah ! dame ! vous n’étiez pas, alors, le peintre mondain des belles madames… et je ne l’aurais jamais deviné dans ce grand garçon aux culottes de velours… car il n’y a pas, mon cher, vous étiez très cabaret des Quat’z’Arts. Comme on change !


BERNIER.

Mais non, vous vous trompez, Gréville… J’avais bien des erreurs, comme une cravate Lavallière et des bottines à bec de canard… mais pas de velours… et j’étais bien ce que je suis, tout de même… Il me semble me rappeler du moins.


GRÉVILLE.

C’est de votre portrait du Pape que datent vos premiers grands succès féminins… Ah ! vous avez eu une idée géniale d’aller à Rome… C’est égal, j’aurais voulu voir Madame Bernier au Vatican !


LOLETTE.

J’étais épatante de sérieux, pas ?


GRÉVILLE.

Est-ce vrai ce qu’on m’a dit, qu’elle était tellement troublée qu’elle répétait obstinément au Pape : « Merci, saint-siège, merci, saint-siège » ?


BERNIER.

Elle n’est pas trop protocolaire !


LOLETTE.

J’étais très à mon aise et pas épatée du tout !


BERNIER.

D’abord, rien ne la renverse. Cet été, je lui ai montré la Grande Ourse, elle m’a dit : « Alors, c’est ça la Grande Ourse dont on parle tant ? » et elle a ajouté : « Eh bien, ça n’a rien de si extraordinaire ! »


MADAME GARZIN, (montrant un grand chevalet à gauche, avec une toile retournée contre le mur.)

Et là… c’est le chef-d’œuvre en train retourné ?


BERNIER.

Oui, le portrait de la princesse de Chabran.


MADAME MOULZI.

On ne peut pas le voir ?


BERNIER.

Non, non… Je l’ai poussé ici pour débarrasser l’atelier et afin que la danseuse ne me crève pas la toile à tour de cuisses… mais on ne peut pas voir. J’ai à peine ébauché.


MADAME GARZIN.

C’est cette dame israélite qui a épousé le prince de Chabran, lui a soixante-dix ans, elle a trente ans ? Je trouve ça dégoûtant ! Elle doit bien s’ennuyer.


ROLSINI.

Elle se distrait au contraire.


GRÉVILLE.

Elle a voulu se payer un des plus grands noms de France. Celui-là traînait dans les tripots et la panade. Elle l’a ramassé !

(Les femmes passent dans l’atelier. Le vieux Garzin prend rondement le bras de Pierre et montre le chevalet du doigt.)

GARZIN.

Retourne-nous ça, mon fils.


BERNIER.

Oh ! J’ai à peine ébauché, je vous assure.


GARZIN.

M’en fiche… retourne ça, retourne la princesse.


BERNIER, (s’exécutant.)

Tenez, voyez… c’est à peine préparé. J’ai couvert avec quelques frottis.


GRÉVILLE.

Pas mal.


ROLSINI.

Chic !


GRÉVILLE.

Ça a de l’allure. Du Raeburn moderne… plus raide.


GARZIN, (bourru, avec un geste.)

Retourne… j’ai assez vu… retourne la princesse… Vuitt !


BERNIER, (gêné, riant.)

Il est dur, le patron… sacré patron !


GARZIN.

Non… Pourquoi ?… J’attends… Je ne dis rien… voilà tout.


LA VOIX DE MADAME MOULZI, (dans l’atelier.)

Monsieur Bernier ! monsieur Bernier !… Venez me poivrer ! Je n’ai pas confiance dans le barman.


BERNIER.

À vos ordres.

(Il remonte.)

GARZIN, (aux deux hommes.)

Hum !… Et dire que cet homme-là était fait pour peindre des rognons et des bœufs éventrés en fait de femmes du monde !… Maintenant, le voilà dans le sucre !


ROLSINI.

Vingt mille francs, mon cher, ça se paye vingt mille francs, ces machines-là… Il nous enfonce, il n’y a pas !


GRÉVILLE.

Le public s’est entiché de tant de fadeur… Vendeur de peaux, coupeur de poils, marchand d’abats !


GARZIN.

Que vous êtes méchant pour lui !


ROLSINI.

Vous avez toujours une tendresse pour votre ancien élève… patron.


GARZIN.

Je l’avoue… Il est en pleine crise… elle passera.


ROLSINI.

La crise du sucre n’est jamais une crise passagère.

(Lolette passe et monte l’escalier avec Mesdames Moulzi et Garzin.)

LOLETTE, (aux femmes.)

Maintenant, vous, les dames, venez voir nos chambres. (Arrêtant Gréville.) Les dames seulement.


GRÉVILLE.

Elle est laquée blanc, votre chambre ?


LOLETTE, (de l’escalier.)

Non… celle de Pierre. C’est la plus belle. Moi, vous savez, je n’aime pas beaucoup avoir une chambre à moi.


GRÉVILLE, (à mi-voix.)

Une vieille habitude… Elle est mieux dans celle des autres.

(Bernier est monté avec le groupe. Restent seuls Rolsini, Gréville et Garzin.)


Scène III


ROLSINI, GRÉVILLE, GARZIN


ROLSINI, (riant.)

Ce Gréville !… Il n’en rate pas une ! Quel chameau !


GRÉVILLE, (fouillant dans une boîte à cigarettes qu’il dépose sur la table.)

Que voulez-vous ? Ça me renverse ! Où vont-ils, ces gens, je vous demande un peu ?… S’ils croient pour ça qu’elle va être reçue dans le monde !


GARZIN.

Elle est si gentille pour lui… car ils ont été très malheureux, et c’en est un qui a mangé de la vache enragée.


GRÉVILLE.

L’avoir mangée, bien… mais ce n’est pas une raison pour l’avoir épousée ! (Rires.) Ce n’est pas de moi. C’est de Degas, à propos d’eux, justement.


ROLSINI.

Allons, elle n’est pas très commune… elle se fait.


GARZIN.

Moi je la trouve très fine… avec une grâce particulière et ingénue que je comprends.


GRÉVILLE.

Oui, mais elle a toujours le pouce qui sent la charcuterie mangée sur la table de marbre du troquet… Il y a les femmes qui s’adaptent et celles qui ne s’adaptent pas. Tandis que lui, regardez ce qu’il est devenu… le peintre mondain… robuste et sain… le beau garçon aux pectoraux bombés sous le gilet en peau de chamois… tel qu’on le peint dans les magazines et tel que le rêvent les dames des Cours étrangères.

(Garzin s’éloigne un peu.)

ROLSINI, (à Gréville.)

La gaffe… vous bêchez les modèles à cent sous épousés, devant le père Garzin qui, lui, a épousé sa cuisinière.


GRÉVILLE.

Ah ! diable !… c’est vrai !… On oublie toujours ces choses-là !


ROLSINI.

Regardez-la, la mère Garzin… Est-elle assez ancienne bonne à tout faire !… Les voilà les vraies femmes de peintre… les éternelles !

(Mesdames Garzin et Moulzi redescendent lentement l’escalier en causant. On entend ceci :)

MADAME GARZIN.

Moi, je fais venir le beurre d’une ferme normande… un franc soixante-quinze la livre. Il est exquis.

(Elle prononce esquis. Elles passent et entrent, en causant, dans l’atelier.)

GRÉVILLE, (un cigare aux dents.)

Un franc soixante-quinze, c’est pour rien. Est-ce qu’il y a une allumette au milieu de tout ce fourbi modern-style ?


LOLETTE, (qui redescend l’escalier la dernière.)

Vous cherchez du feu, Gréville ?… Tenez… je vais vous allumer moi-même.

(Elle prend un porte-allumettes sur une petite table.)

GRÉVILLE.

Être allumé par vous, ce sera bien meilleur !… Figurez-vous que, à propos d’allumette… une anecdote…


LOLETTE, (lui tend une allumette.)

Mon vieux, vous me raconterez vos anecdotes, une autre fois… vous allez me faire brûler les doigts.


GRÉVILLE, (sans se presser.)

Il faut bien que je coupe mon cigare ! Vous êtes très bien ainsi. Vous avez l’air d’un phare.


BERNIER, (dans le fond, à une dame qui arrive, désignant Loulou.)

Tenez, la voilà… Elle ne vous a pas vue…


LOLETTE, (tenant l’allumette en l’air.)

Allez donc ! allez donc ! (Elle se brûle.) Ah ! crotte ! (Elle se trouve nez à nez avec la dame et Bernier.) Oh ! pardon !


GRÉVILLE, (riant.)

C’est le mot national français à l’usage des jeunes filles !

(Elles remontent vers les autres.)

TABOUROT, (s’approchant de Pierre qui est resté en place.)

Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as l’air malade ? Ça ne va pas très bien ?


BERNIER, (bougon.)

Ça va !… ça va ! comme toujours… c’est-à-dire terriblement mal ! (Entre un domestique avec une lettre sur un plateau.) Qu’est-ce que c’est ?


LE DOMESTIQUE.

C’est un chauffeur qui a dit de remettre cette lettre tout de suite à monsieur.


BERNIER, (décachetant la lettre.)

Pan ! en voilà d’une autre ! La princesse qui arrive !… (À Tabourot qui le guettait.) Tabourot ! La princesse !… Et il n’y a que des mufles !


TABOUROT.

Merci !


BERNIER.

Je ne dis pas ça pour toi !… Mais si j’avais su qu’elle viendrait… sans être invitée, j’aurais prévenu quelques personnes de marque. Qu’est-ce qu’elle va dire de toute cette garniture ? Madame Garzin, la mulâtresse !


TABOUROT.

Qu’est-ce que peut bien te faire ce qu’elle dira ? Faut prévenir Lolette.


BERNIER, (le retenant.)

Non, ne préviens pas Lolette, surtout. J’ai toujours tenu Loulou un peu éloignée de la princesse… Oui, je ne t’ai jamais dit ?… du temps qu’elle posait, elle a donné deux ou trois séances à la princesse dans son atelier du faubourg Saint-Honoré… La princesse peignait déjà… car tu sais qu’elle peint ?… Oh ! petit souvenir sans importance, mon Dieu !… seulement, ce soir, je sens bien qu’elle fait exprès de tomber à pic dans la mare à grenouilles. (Furieux.) C’est cette mulâtresse que j’ai sur le coeur !


TABOUROT.

Eh bien, dis que c’est la fille de Ranavalo. Ça te posera.

(Rolsini, Garzin et Gréville feuillettent, en buvant, des cartons. Les femmes sont dans l’atelier. De gauche, entre un nouvel invité. C’est un ami du premier acte.)


Scène IV


Les mêmes, LAFARGUE


BERNIER, (à Lafargue, lui serrant la main.)

Ah ! te voilà, toi… Bonsoir !


LAFARGUE.

Eh bien, je suis passé chez le conservateur du musée du Luxembourg.


BERNIER, (le prenant à part, dans un coin.)

Et alors…


LAFARGUE.

J’ai vu Bénéditte lui-même. Explosion : « Mais, enfin, je ne comprends pas les démarches de Monsieur Bernier. J’ai reçu une lettre des Beaux-Arts ce matin. C’est inouï. Vouloir enlever du musée un de ses plus beaux tableaux. Cette femme nue, historique… qui a été sa médaille d’honneur. C’est insensé. »


BERNIER.

Tu lui as tout expliqué ?


LAFARGUE.

Tu penses ! J’ai dit : « Que voulez vous ? Ça le gêne, maintenant, que ce soit le nu de sa femme qui soit là exposé à tous venants… aux courants d’air. »


BERNIER.

Qu’est-ce qu’il a répondu ?


LAFARGUE.

Il a répondu : « Qu’est ce que ça peut bien lui faire ?… elle est de dos. »


BERNIER.

C’est une raison admirable !


LAFARGUE.

J’ai tout dit, va… que la chose prêtait aux mille plaisanteries des camarades, de tes relations mondaines… que c’était une sorte de contrôle perpétuel exercé sur la personne de Madame Bernier… Il m’a demandé : « Mais, enfin, où veut-il envoyer sa femme ? » Au musée de Carcassonne, j’ai dit.


BERNIER.

C’est ça, à Carcassonne… à Carcassonne ! Elle aura vu Carcassonne.

(Depuis quelques instants Loulou, venue de l’atelier, s’est rapprochée, elle écoute.)

LOLETTE, (étouffant une exclamation.)

À Carc… !


BERNIER ET LAFARGUE, (se retournant.)

Quoi !


LOLETTE.

Ah ! par exemple… par exemple !… C’est une indignité !… Tu fais des démarches pour m’envoyer à Carcassonne ?


BERNIER, (lui faisant signe de baisser la voix.)

C’est un simple déplacement administratif. On t’expliquera.


LOLETTE.

Mon plus beau titre de gloire ! Notre meilleur souvenir… ce tableau ! Oh ! ça, je ne te le pardonnerai jamais, Pierre ! C’est un manque de cœur… J’allais la voir tous les mois, par plaisir.


BERNIER.

Vainement, j’ai essayé de la persuader que c’était une place peu enviable pour elle comme pour moi, n’est-ce pas, Lafargue ? Voyons.


LOLETTE.

La cimaise du Luxembourg, peu enviable ! Et puis, je devais aller au Louvre comme la femme nue du Titien… C’était entendu.

(On se retourne au bruit des voix étouffées, mais véhémentes.)

BERNIER, (à Lolette.)

Mais non… Elle est à Florence, elle, au moins !


GARZIN, (de loin.)

Elle engueule le Titien, quoi ?


GRÉVILLE, (s’approchant.)

Qu’est-ce qu’il y a ?


LOLETTE, (continuant.)

Et puis, c’était comme un fétiche… C’était notre printemps à tous les deux. Ah ! c’est mal ! Madame Garzin !

(Elle va vers Mesdanes Garzin et Moulzi qui sortent de l’atelier.)

BERNIER, (à Tabourot.)

Allons bon… voilà qu’elle prend tout le monde à témoin !… Ça va être un scandale !


LOLETTE.

Enfin, n’est-ce pas, madame Garzin, il veut faire enlever son tableau du Luxembourg parce que c’est moi qu’il représente. N’est-ce pas que vous ne comprenez pas cela ?


MADAME GARZIN.

Elle a raison, monsieur Bernier… Il me semble qu’il n’y a aucun déshonneur, bien au contraire, à avoir posé pour son mari.


BERNIER.

Mais ce n’est pas ce que je veux dire !


MADAME GARZIN, (pincée.)

Ah ! si toutes les femmes légitimes des peintres qui ont posé pour leurs maris faisaient enlever les toiles qui les représentent, mais il n’y aurait plus de tableaux dans les musées !


BERNIER.

Évidemment, évidemment.

(Gréville, Rolsini, se sont rapprochés. Garzin, gêné, reste près de la cheminée.)

MADAME MOULZI.

Ainsi, moi, je suis au musée d’Amiens.


MADAME GARZIN.

Et moi, au musée de Quimper ; et j’ai posé un tableau de mon mari, très décolleté, qui se trouvait chez Monsieur Chauchard. Eh bien, que voulez-vous, nous n’en sommes pas gênés, Paul et moi. Ce n’est pas notre tare, c’est notre gloire, à nous !

(Les chineurs Rolsini et Gréville se poussent le coude.)

LOLETTE, (triomphante.)

Ah ! tu vois !


GRÉVILLE, (à Rossini.)

Je ne vendrais pas ma place pour cent sous !… C’est à se rouler.


BERNIER, (poussant sa femme.)

Entendu, entendu !… Tu resteras au Luxembourg !… Tiens, voici la danseuse grecque qui arrive dans l’atelier. Va la recevoir ! Allez toutes !

(Il les pousse dans l’atelier en maugréant.)


Scène V


BERNIER, GRÉVILLE, ROLSINI, TABOUROT, LAFARGUE, puis GARZIN


BERNIER.

Et puis, ne rigolez pas, vous autres !


ROLSINI, (riant.)

Allons ! ne soyez pas injuste ! Elle est si bonne fille !


BERNIER.

Oui, je sais qu’elle est dévouée et gentille… et que je l’aime beaucoup… mais, tout de même, il y a des moments exaspérants ! Entre amis, on peut parler, n’est-ce pas ?


GRÉVILLE.

Ah ! les vingt-cinq premières années d’une femme… elles marquent toujours ! C’est indélébile… c’est dans la peau.


LAFARGUE, (à Rossini, bas.)

Le voilà qui la lâche devant nous, par respect humain.


ROLSINI.

S’il pouvait la lâcher derrière, mais tout à fait, quel service il se rendrait !…


LAFARGUE.

Oui, mais, allez-y… je suis habitué.


BERNIER, (se rapprochant.)

Je voudrais que vous me voyiez !… Je fais tous mes efforts pour la dresser… tel un compotier qu’on ne peut mettre en équilibre. (Rires.) Elle a une douce résistance opiniâtre contre laquelle on se briserait. Entre nous, tout cela n’a pas grande importance, je sais, mais enfin !…


ROLSINI.

Bah ! qu’importe, mon ami ! Et puis, c’est vous qui l’avez légitimée !


GRÉVILLE.

Et à une époque où vous n’étiez fichtre pas légitimiste !

(La danseuse aux pieds nus s’avance de l’atelier dans le fond.)

LOLETTE, (apparaissant avec elle.)

Eh bien, vous venez, les hommes ? Je vous présente Mademoiselle Isadora Lorenz.


GRÉVILLE.

Chic ! elle est épatante, la Grecque-Américaine. Qu’est-ce que vous allez nous danser, mademoiselle ?


ISADORA, (enlevant ses souliers.)

Je vais vous danser le danse que dansaient trois petites femmes grecques sur la route, un jour qu’il faisait biau, et qu’elles étaient amreuses du dieu Bacchous.


GRÉVILLE.

Ah ! je veux voir la petite femme amoureuse du dieu Bacchous, par exemple !


ROLSINI.

Et moi donc !


LAFARGUE.

Et moi !

(Ils se précipitent dans l’atelier. Garzin a écouté silencieusement la conversation en se versant un verre de cognac et en fumant.)

GRÉVILLE, (se rapprochant de Bernier avant de s’en aller dans l’atelier.)

Et puis, ne vous frappez pas !… J’ai eu une amie qui ressemblait à Lolette… vous permettez ce rapprochement ?… et je m’en tirais très bien en lui donnant tous les matins un baiser et le fouet… C’est une méthode trop abandonnée. Ce n’est pas que je vous la conseille… je suis trop bien élevé pour ça… mais ce sont là deux emblèmes de l’amour… et on peut très bien frapper une femme, ne fût-ce qu’avec une fleur !


BERNIER, (lui serrant la main.)

Merci… Très sensible à la part que vous prenez…



Scène VI


BERNIER, GARZIN


GARZIN, (lui touchant l’épaule.)

Ne les écoute pas… laisse-les dire, mon petit. Moi aussi, j’ai épousé ma maîtresse… Je ne te la présente pas ; elle est ici… C’était une fille de ferme d’Argelès… Ne crois point que je n’aie pas souffert à cause d’elle… Les hommes sont lâches ! Parfois, dans les salons, dans la rue, quand on croise des amis, sa rudesse me gêne… Depuis le temps, j’en ai honte encore… je la dissimule, — mal… En parlant dans la rue, je quitte tout à coup son bras… son bras que j’aime pourtant… sous le futile prétexte de chercher un mouchoir dans ma poche… Et elle, tant elle est simple et fière de moi, n’a jamais rien senti, rien vu, de ces petits reniements. Elle va, toute ronde, avec ses yeux clairs, dans la vie… Oui, je quitte son bras, je la dissimule ; mais, quand vient l’été, et que je m’en vais là-bas, à Cavalère, dans ce petit trou qui sent le narcisse humide et l’iris, quand je reviens, le soir, du bord de la plage brouillée, tout content de la journée de travail, d’avoir bien compris le cœur de la solitude, oh ! alors, comme elle est belle !… comme il fait bien partie de toutes ces choses, notre vieil amour, dans sa simplicité ! Il est, tiens, pareil à ces grands morceaux de pain que coupent silencieusement les paysans, en l’appuyant contre leur poitrine… Et, alors, comme il s’épanouit à l’aise… comme il est à l’harmonie naturelle, à l’échelle des choses, devant la réalité d’un rocher que vient battre la mer, d’une étoile qui se lève derrière un petit nuage gris… d’un paysan qui chante, sur la route !… Qu’importe alors qu’elle soit trop simple ou trop vulgaire, celle dont nous avons rougi devant les hommes !… Elle est, de nous deux, la plus belle, étant celle qui est le plus en droit de dire cette parole, la seule vraie noblesse : « J’ai aimé !… » Et elle t’aime, cette petite-là, énormément… étonnamment… Il n’y a qu’à la voir se démener ce soir, et suivre le mouvement naïf de ses yeux, tendus vers toi, comme vers le soleil !


BERNIER.

Oui, patron, je ne dis pas ; mais c’est ennuyeux, pourtant, quand l’homme se développe, que la qualité de son amour lui reste inférieure !… Ce n’est pas être bien exigeant que de vouloir qu’il monte avec nous !


GARZIN.

Inférieure ? Pff ! Qu’est-ce que c’est que ça ?… Mais il va me faire mourir, ce garçon !… Regarde le père Chardin… Une table de cuisine, une pomme… seulement de l’âme autour… Tout est là !


BERNIER.

Tout de même on peut vouloir ne pas se contenter de pommes toute sa vie !


GARZIN.

Mon petit… la nature, rien que ce qui est naturel, pour nous autres, les artistes !… Il n’y a que ça de beau ! Il faut aller à la femme nature, à la morale naturelle, comme nous allons au motif, au ciel, à l’arbre. Le reste, les préjugés, les conventions, tout ce qui a faussé le sens de la vie, ce n’est pas pour nous !… Respecte, au contraire, toi, chez ta petite femme, tout ce qu’il y a en elle de maladroit, de naïf, de nu… Elle est charmante, parce qu’il n’y a rien de plus joli, au monde, que les instinctifs. Va donc, va ! Elle est la leçon et toi l’élève.


BERNIER.

Pas sûr !…


GARZIN.

Et puis, si, à cause de cet instinct mal dirigé, ça ne s’accordait pas, tout de même, entre vous, si, un jour, elle t’agace trop ou t’attriste, viens donc chez nous, à Cavalère, passer quelques jours avec elle. Nous monterons sur la montagne de lavande, tous les trois, nous et elle ; on la collera contre un pin, un grand pin bleu que je connais… et on la regardera… longtemps… comme ça… s’harmoniser avec le paysage… avec tout… et puis on rentrera… et ça y sera… tu auras compris… Et le soir venu, tu l’embrasseras… Garde-la, va ! C’est la femme qu’il te faut. Et puis, maintenant, viens voir les absurdités, viens donc, viens !

(Tout doucement, avec un petit air finaud et goguenard, il rentre dans l’atelier.)

BERNIER, (seul.)

Tiens, parbleu !… un paysagiste !

(On entend applaudir la danse, à côté, puis un silence, et la danseuse fait son annonce.)

VOIX D’ISADORA.

Maintenant, je vais vous danser la danse que m’a appris un petit ange, qui est dans un tableau de Benozzo-Gozzoli. Voilà le petit ange.

(Musique aigre.)


Scène VII


PIERRE BERNIER, LA PRINCESSE

(Bernier regarde, accoudé à la haie. Il se retourne, il vient d’entendre un léger bruit. C’est la princesse Paule de Chabran, qui vient d’entrer, furtive. C’est une grande femme, belle, comme un Titien, habillée or et turquoise, avec des étoffes un peu lâches et drapées, coiffée bas. Elle a une démarcha un peu sautillante.)

BERNIER.

Vous !


LA PRINCESSE, (restant près du mur.)

Tu as bien reçu mon mot ?


BERNIER.

Il y a un quart d’heure. Je guettais…


LA PRINCESSE.

Cachottier ! on vous y prend !… Pourquoi ne m’avez-vous pas invitée ? C’est vilain, Boby.


BERNIER.

L’idée ne m’en est pas venue, j’avoue. Il n’y a que quelques amis d’atelier d’autrefois, Rolsini, Gréville, etc… un vieux fonds obligatoire, sans intérêt… pas digne de vous… Qu’elle est belle !… Oh ! que c’est joli, ça et ça !


LA PRINCESSE.

Tu sais bien que j’ai le génie de la toilette… C’est toi qui l’as dit. Il faut t’y habituer.


BERNIER.

Et puis, la coiffure… les nattes…


LA PRINCESSE.

Tais-toi, tu m’agaces… Embrasse ma main… c’est permis. Regarde bien, avant, s’il ne vient personne, poltron !… Tu as une âme de braconnier.


BERNIER.

Je dev…


LA PRINCESSE.

Tais-toi, je te dis !… Tu m’agaces ! Tu ne trouveras que des sottises… (Ironique.) Tu ne t’attendais pas à me voir ?… Je te surprends, mon petit Boby… Et ça t’exaspère ! (Elle rit.) Et moi, ça m’amuse… Un autre jour, je viendrai vous demander à dîner à l’improviste… Qu’est-ce qu’il y aura à manger ?… du bouilli et du poulet rôti ?… le poulet rôti !… Alors, on peut regarder ?… Qu’est-ce qu’on fait là-dedans, on danse ?…


BERNIER.

Ne te montre pas encore, je t’en supplie !… Laisse-moi te voir, t’avoir à moi seul, reste…


LA PRINCESSE.

Attends… Je veux inspecter, avant, la figure de ces gens.


BERNIER.

Regarde de loin, en t’appuyant contre le rideau.


LA PRINCESSE, (lorgnant avec un petit monocle de myope, suspendu à son sautoir.)

Elle est très gentille, cette danseuse… mais elle s’agite trop. Et puis, elle a un vieux costume, qui ne doit pas être propre. Ah! Rolsini… oui, je le connais… Et là ?… C’est ta femme, qui est de trois quarts ?…


BERNIER.

Probablement… Ça m’est égal.


LA PRINCESSE.

Elle a l’air pas trop mal habillée… Qui est-ce qui lui fait ses robes ?


BERNIER, (impatient, l’entraîne à l’écart.)

Ici, ici. Viens… Assieds-toi… je te parlerai debout… nous pouvons dans ce coin…


LA PRINCESSE.

Pousse un peu la porte tout de même. (Il y va. Après avoir fait glisser son manteau, elle s’assied et se caresse les bras nus, d’un geste frileux et sensuel.) Alors, tu n’es pas content de me voir dans ton chez toi, dans ton atmosphère ?… Moi, à ta place, je serais ravi… et flatté.


BERNIER.

Je suis ravi et flatté. Mais, je crois que vous êtes venue avec un peu de raillerie au coin de votre lèvre, ma reine. Ce qui gâte tout.


LA PRINCESSE.

Non, mon Boby… Pourquoi ?… Je n’attendais pas une réception ultra-select, je voulais voir ta femme et toi en maître de maison. (Elle rit.) Seulement, je me suis faite très belle en plus, par-dessus le marché. J’ai mis deux heures à m’habiller… Détaille-moi. Ça me fera plaisir, puisque c’est pour toi.


BERNIER.

Je le voudrais avec les mains et avec les lèvres.


LA PRINCESSE.

Ce sera pour un autre soir, alors ?… Je suis belle, Boby ?… Tu vois cette petite machine ? (Elle montre un bijou à la naissance de la gorge.) C’est ancien… N’est-ce pas que c’est idéal. ?… C’est un amour !…


BERNIER.

J’aime quand tu dis amour ; tu y mets trois h.


LA PRINCESSE.

On n’en mettrait jamais trop sur ce mot-là ! Et puis, c’est un vieil h allemand qui me reste dans la gorge… Il compte triple… Viens l’étouffer. (Elle lui tend les lèvres. Il l’embrasse ardemment.) Ah ! je te sens bien à moi, ce soir… Avant-hier aussi, quand je suis sortie d’ici, j’ai senti que je t’emportais toute l’âme… (Elle fait le geste explicatif.) Les femmes sentent très bien ça. Tu es venu du reste la reprendre le lendemain. (Elle donne une chiquenaude sur le plastron de Pierre, avec une expression de mépris.) Oh ! je n’aime pas tes boutons de chemise ; c’est rasta.


BERNIER.

Ah !


LA PRINCESSE.

Oh ! j’ai bien des choses encore à t’apprendre. D’ailleurs, tu fais des progrès depuis que je t’ai.


BERNIER.

Je serai docile et confiant.


LA PRINCESSE.

À la bonne heure ! Au moins tu apprécies !… Et, j’en suis très satisfaite ; maintenant, au moins, j’ai quelqu’un qui me déguste… Oh ! l’affreux mot que je viens de dire là !… je peux être rare pour quelqu’un de goût. C’est agréable d’être savourée. Malgré tout, dans le monde, le rare est toujours un peu excentrique… tu sais ?… Si tu en étais, tu verrais cette hostilité pour ce qui est esthétique… tu en souffrirais beaucoup, Boby !… Je suis parvenue à voir tous ces gens à mes pieds. On clame ma beauté, mon élégance, mais on la chine tout de même un peu par derrière !… Maintenant, au moins, quand je fais quelque chose de bien, de moi, je sais que ce ne sera pas de l’ouvrage perdu. J’ai un connaisseur. Vous êtes si amusant, mon peintre ordinaire, quand vous êtes chez moi ! Rien ne vous échappe… vous êtes comme fou… vous cherchez partout… vous ouvrez mes armoires… comme un Barbe-Bleue de tout repos…


BERNIER.

Ce n’est pas ton luxe qui me grise, ne le crois pas. C’est l’harmonie de toi à lui… Tiens, rien que la qualité de matière, au point de vue peinture, de ton linge, ni trop blanc, ni trop de couleur, sur ta chair mate… c’est, inouï !… Ce sont des trouvailles… Il faut le narcissisme, l’expérience que tu as de toi-même pour à ce point veiller à tout… L’amour, dans ces conditions, mais c’est un peu le ciel… parce qu’il y a l’harmonie totale ! Tous les sens sont ravis… Oh ! que j’ai hâte d’être à demain, chez toi… tu n’as pas idée !…


LA PRINCESSE.

Vous êtes un vrai collégien, mon ami !… Suis-je la première femme du monde qui se soit donnée à vous ?… Non, tais-toi, tu vas mentir, tu vas nommer quelqu’un de chic pour te vanter, et ce ne sera pas vrai… Vous avez du collégien naïf, mais ce n’est pas sans me séduire… Ainsi, l’autre matin, quand tu es venu, tu semblais affolé par ces draps brodés de soleils mauves. Et moi, je riais qu’un grand artiste, comme toi, soit assez hors de lui pour trouver ces horreurs géniales.


BERNIER.

Pourquoi horreurs ?


LA PRINCESSE.

Tais-toi ! Des monstruosités !… Un reste du temps où j’étais préraphaélite et où je faisais faire mon premier portrait par Burne-Jones, sur un trône de marbre ! C’était un vieux reliquat de mon affreuse jeunesse allemande. Seulement, je t’adore, quand tu es ainsi… avec ton œil et tes mains énervées… sensuelles. L’autre jour, dans le salon, pendant qu’il y avait ces importuns, tu étais exquis… Tu avais pris un livre joliment relié sur la table… et tu le caressais comme on caresse une bête, un petit chien. Ça a duré une demi-heure presque… Je te regardais… tu ne le voyais pas… Je t’aurais embrassé !… J’avais envie de jeter le livre et de me mettre à sa place…

(Dans l’atelier on applaudit.)

BERNIER.

On ne sait pas à quel point une chose rare, artiste, m’exalte… Moi-même, je ne le soupçonnais pas, autrefois… Ne te trompe pas !… Ne crois pas que je sois épaté par toi ni par ton rang… Non, je suis un homme enivré, voilà. J’ai éprouvé des choses analogues en découvrant l’Italie… une envie de rugir de plaisir… Seulement, pour toi, en plus, j’ai l’ivresse de la possession… et de la vraie ! C’est amusant de parler de tout ça, dis ?… pendant que tous ces imbéciles, à côté, font semblant de s’enthousiasmer pour ces pauvretés !… Nous avons mieux !


LA PRINCESSE.

Ah ! quelle belle union ç’aurait été que celle d’un homme et d’une femme comme nous !


BERNIER.

Oui. On se rencontre trop tard… quand on comprend la saveur et le prix de la vie !… C’était impossible !


LA PRINCESSE.

Ne dis pas ça… Oh ! si je voulais… Ne dis pas ça !… Quand je veux quelque chose, Dieu cède ! D’ailleurs, il a tout à craindre de moi, Dieu… même que je casse mon mariage à Rome… Si je le désirais, il faudrait bien qu’il obéît…


BERNIER.

Ce serait folie.


LA PRINCESSE.

Je ne dis pas que je veuille, je dis : Si je voulais… J’ai déjà fait tâter la cour romaine… par curiosité… C’est une affaire de tarif… Boby, tu ne me connais pas ! J’étais une Blochenthal, chéri, extrêmement riche, c’est vrai, mais enfin une Blochenthal ; tu n’ignores pas l’hostilité, chéri, qui s’attache toujours un peu à la race ?… J’ai souhaité toute la haute aristocratie parisienne à mes pieds : je l’ai eue… je l’ai achetée… Je suis satisfaite… Maintenant, elle m’ennuie… Comme nos rêves sont petits !… Dès que ma volonté est satisfaite, figure-toi, je m’ennuie !… Quand on a obtenu ce qu’on voulait, il faut aller vers autre chose encore… Et puis, je ne sais pas si je n’ai pas raté ma vie… Tu ris ?… tu as tort… Tu ne me comprends pas… Au fond, j’étais faite pour l’art… J’aurais dû réaliser un autre grand rêve avec mes millions, comme Louis de Bavière… avec plus de goût seulement !… Mais tu n’aurais pas été de taille comme partenaire. Tu étais un petit bourgeois, toi… Pourquoi as-tu épousé cette femme ?… Elle n’était pas digne de toi… Cela m’étonne d’un raffiné… C’est choquant… Elle est gentille, certes, mais si ordinaire… tu permets le mot, si « Montmartre » ! Ça ne te vexe pas, ce que j’en dis ?… Et puis, elle n’est pas soignée de sa personne…


BERNIER, (gêné.)

Tu es folle ! Bah ! que veux-tu… un jour, il faisait beau… j’avais du soleil sur ma vie.


LA PRINCESSE.

Tu l’aimes au fond… oui, beaucoup… Cela se voit dans tes yeux… quand tu la regardes, tu es inquiet d’elle, de ce qu’elle fait.


BERNIER.

Est-ce qu’on sait !


LA PRINCESSE.

N’en aie pas honte… Tu es un petit bourgeois, voilà tout… (Sentant entrer Lolette et faisant semblant de ne pas la voir, haut à Bernier, qui tourne le dos à la porte.) L’encadreur proposait du Louis XV… J’ai poussé un cri.


BERNIER.

Quoi ? quoi ?…


LA PRINCESSE.

J’ai immédiatement commandé un cadre Adams… vieil or… Oh ! bonsoir.



Scène VIII


Les Mêmes, LOLETTE


LOLETTE, (après stupéfaction.)

Vous, ici ?


LA PRINCESSE.

Monsieur Bernier ne vous avait donc pas dit ?


BERNIER.

Non, je n’ai pas eu le temps.


LA PRINCESSE.

Figurez-vous que je devais donner rendez-vous à mon mari, à la sortie de son cercle… Je me suis rappelée que vous receviez ce soir… Votre maison était sur mon chemin… et j’ai envoyé le chauffeur, tout à l’heure, vous prévenir que je viendrais vous demander asile. Je ne reste que cinq minutes, d’ailleurs… Dès que le prince sera là, je vous demanderai la permission de m’en aller.


LOLETTE, (froidement.)

J’entendais causer… Je suis venue voir qui était là…


LA PRINCESSE.

Je n’ai pas voulu faire sensation en entrant pendant les exercices de cette dame. Très jolie, votre robe !… C’est un tea-gown ?…


LOLETTE, (du bout des dents.)

Oh ! à côté de la vôtre…


LA PRINCESSE.

Et elle aussi est toujours pareillement jolie. Ah ! quand on se la rappelle avec ses bandeaux !… Mon cher, je crois que je l’ai connue plus tôt que vous. Elle était presque maigre, figurez-vous… et elle paraissait menue. Elle avait déjà ses beaux yeux !… Tenez, monsieur Bernier, puisque nous sommes seuls, allez me chercher, dans la galerie, un paquet enveloppé, que j’avais l’intention de vous laisser. J’avais prié le valet de chambre de ne vous le remettre que demain matin. (Bernier y va. La princesse, très vite, à Lolette.) Alors, vous comptez recevoir ainsi tous les samedis ?… Avez-vous vu mon portrait, depuis la dernière séance ? N’est-ce pas qu’il a beaucoup gagné ?… Ce sera mon meilleur portrait… J’aime le style du bras et le mouvement du cou… n’est-ce pas ?… Grande allure !


LOLETTE.

Oui… il est très bien parti…

(Bernier rapporte le paquet-)

LA PRINCESSE.

Ah ! merci… Voilà, tenez… figurez-vous que c’est justement une petite tête de vous, que j’ai retrouvée au milieu de vieilles toiles, derrière un meuble… J’ai pensé que cela vous amuserait, tous deux, d’avoir ce souvenir… Je vous l’apporte.


BERNIER.

Je suis très sensible… C’est vraiment trop aimable !


LA PRINCESSE.

Voilà. Ne le montrez pas, mais gardez-le pour vous. Il est d’ailleurs mieux chez vous que chez moi, où il était inutile de le laisser traîner, n’est-ce pas ?…

(Bernier prend la toile à deux mains.)

BERNIER.

Oh ! que c’est curieux, oui !


LA PRINCESSE.

Était-elle déjà intéressante d’expression ? C’est cependant exécrable comme peinture, maître… Excusez… C’étaient tout à fait mes débuts…


BERNIER.

Mais non, mais non… la tache des yeux est assez juste… le rapport des cheveux à la gorge… je ne trouve pas ça mal… Ce devait être ressemblant.


LA PRINCESSE, (à Lolette.)

Oui, très… je crois… Vous rappelez-vous quand vous arriviez toujours frileuse ? Mon atelier était glacial !…


LOLETTE, (qui ne cesse de regarder tour à tour, Bernier et la princesse.)

Je me rappelle.


LA PRINCESSE.

J’ai pensé que Madame Bernier était assez intelligente pour ne faire que s’amuser de ce petit souvenir… surtout maintenant qu’elle est devenue une vraie petite fée parisienne !… Mais, n’est-ce pas, comme document, pour nous trois seulement, c’est intéressant à vous apporter ?


BERNIER.

Et c’est tout à fait gentil d’y avoir pensé… Eh bien, tu as l’air ailleurs. Loulou !…


LOLETTE.

Mais c’est toi qui devrais être ailleurs… Entre au moins une minute. Tu as l’air d’abandonner complètement tes invités, ce soir, je t’assure !


BERNIER.

C’est juste.


LOLETTE, (bas, à Bernier.)

Tu es ravi.

(En haussant les épaules, il s’en va vers les habits noirs.)


Scène IX


LOLETTE, LA PRINCESSE


LOLETTE, (tout de sutte, vite.)

Dites, madame…


LA PRINCESSE.

Quoi ?…


LOLETTE.

Je vais vous paraître absurde et bien bête… pardonnez-moi… Est-ce que Pierre ne vous fait pas très assidûment la cour ?


LA PRINCESSE, (assise et feuilletant un album.)

Ce serait son devoir, il me semble.


LOLETTE, (très contractée, dans un émoi visible et grandissant.)

Évidemment… Je suis très embarrassée pour vous dire ce que je voulais vous dire ! C’est très risqué de ma part, je m’en rends compte !… Seulement, je me connais, quand j’ai le cœur qui bat, il faut que je parle… Ça sort tout de suite, malgré moi… On appelle cela de la franchise ; je crois que c’est un sentiment moins élevé, mais tout aussi rapide.


LA PRINCESSE.

Quel préambule !… Est-elle mignonne ! Dites, sans cette appréhension et sans ce trouble extraordinaire…


LOLETTE.

Je n’ose pas… Vous avez un regard bleu, madame, si intimidant, si… gênant…


LA PRINCESSE.

Voulez-vous que je regarde ailleurs ?


LOLETTE.

Non, tenez, comme ça, j’oserai… (Elle met subitement sa tête dans ses mains, et se met à parler d’une petite voix émue et tremblante.) J’aime Pierre, madame, comme personne au monde ne pourrait le croire… Lui, c’est toute ma vie… Alors, la femme qui voudrait me prendre son cœur commettrait une action affreuse… horrible…


LA PRINCESSE, (l’interrompant en riant.)

C’est cela que vous vouliez me dire ? Ôtez donc vos mains de là, petite, voyons !…


LOLETTE.

Dieu que c’est bête !… Je vous demande pardon… Je sens que je n’aurais pas dû !

(Elle se détourne confuse.)

LA PRINCESSE.

De fait, je pourrais me fâcher et vous tancer d’importance ! Savez-vous bien qu’on n’a jamais eu l’audace de me parler de la sorte ?… Mais, rassurez vous… je trouve au contraire gentil, tout plein, cette manière de dire les choses simplement. C’est original, au moins !… Vous êtes un amour.


LOLETTE.

Il faut m’excuser… Pierre et moi, nous nous aimons tant. Il est si bon, si tendre !… Oui, je sais bien, il a l’air bourru, quelquefois, avec moi, mais c’est un genre ! Il a une si charmante tendresse pour moi !… Et puis, moi aussi, je l’agace quelquefois… On se dispute… Et puis ce n’est pas vrai, on s’adore. On est si vraiment liés !… Alors il faut m’excuser, n’est-ce pas, d’être toujours un peu inquiète… car je vois, décidément, que, dans la vie, il doit être bien difficile d’avoir l’amour sans le tourment !

(Elle a un gros soupir.)

LA PRINCESSE.

Eh bien, rassurez-vous, grand Dieu !… Vous m’êtes très sympathiques tous les deux, mais… comment dire ?… vous allez comprendre… (Avec le monocle et un sourire.) vous n’êtes pas non plus tous les deux tout à fait de mon milieu… j’allais dire de mon monde. Je vous considère, Monsieur Bernier et vous, comme des gens, ou des amis, si vous voulez, exquis, mais chez lesquels je viens un peu en rupture de ban. Vous saisissez ?… Ce qui me permet, d’ailleurs, d’être fort libre avec eux, vous le voyez en ce moment… Mais, je n’ambitionne pas d’autres relations personnelles, je vous prie de le croire… Vraiment, elle est amusante comme tout ! Il n’y a pas moyen de se fâcher.


LOLETTE.

Oh ! vous avez bien raison de me remettre à ma place. Je ne l’ai pas volé !… J’ai été stupide ! (Elle se lève.) Si Pierre savait ça, ce qu’il serait furieux !… (Un temps.) Et puis, je peux vous le dire, maintenant, je rageais que vous ayez apporté cette toile, ce soir… à cause de Pierre, qui est si susceptible sur ce chapitre !… J’y avais vu une intention mauvaise…


LA PRINCESSE.

Vous vous êtes trompée du tout au tout ! Je regrette de m’être mal fait comprendre. Mais voulez-vous profiter de cette explication pour devenir de très bonnes amies, toutes deux ?… Je ne demande pas mieux, quant à moi.

(Elle prend son bijou de corsage et le lui accroche à la poitrine.)

LOLETTE.

Qu’est-ce que vous faites là, madame ?


LA PRINCESSE.

Gardez-le en souvenir de notre conversation de ce soir, et qui m’a fait si bêtement interrompre votre petite réception !


LOLETTE, (avec élan.)

Oh !… Vous permettez que je vous serre la main ! Comme c’est chic de votre part d’agir ainsi, après ce que je viens de dire !… Si je veux être votre amie, vous le demandez ?… Oh ! par exemple, je ne suis pas à la hauteur, vous savez ? Je suis bête comme chou… hurluberlu…


LA PRINCESSE.

Vous vous calomniez… Vous venez de dire deux ou trois choses fort jolies.


LOLETTE.

Vrai ?… Eh bien, c’est sans le faire exprès, alors !… Mais, allez, je tâcherai de vous prouver qu’à l’occasion je peux être au moins une bonne amie… Vous verrez !… Oh ! comme je suis contente !…

(Elle lui prend familièrement les mains. Bernier, vaguement inquiet, reparaît à la porte de l’atelier avec Tahourot.)

TABOUROT.

Eh bien, tu disais que ta femme et la princesse n’étaient qu’en demi-relations… Mazette ! Elles ont l’air d’une intimité parfaite !


BERNIER.

Oui. Je n’aime pas beaucoup ça… (Appelant de la porte.) Venez-vous, princesse ?… Un coup d’œil je vous en prie.


LA PRINCESSE, (se levant.)

Certainement… avec plaisir.

(À ce moment Lolette se tourne vers la porte d’entrée de gauche. C’est Rouchard qui s’avance. Il n’est pas en habit et paraît gêné. En le voyant Lolette pâlit un peu et reste comme suffoqué. Elle tourne immédiatement les yeux vers Bernier anxieusement.)

LOLETTE.

Pierre.


BERNIER.

Quoi ?


LOLETTE.

Rouchard !

(Rouchard s’est avancé vers le groupe de la princesse, Bernier et Lolette ; il serre la main d’abord à Bernier, ensuite à Lolette.)

ROUCHARD.

Boujour, cher… bonjour, madame…

(Et tout de suite, comme un invité, il se dirige vers l’atelier.)

LOLETTE, (à la princesse.)

Vous permettez, princesse, un mot à dire à mon mari…


LA PRINCESSE.

Faites… je peux fort bien entrer toute seule… J’aperçois Rolsini…

(Elle fait une entrée sensationnelle quoique discrète.)


Scène X


BERNIER, LOLETTE, puis ROUCHARD et le PRINCE DE CHABRAN


LOLETTE, (à Bernier.)

Rouchard ici ! Comment ? C’est toi qui l’as invité ?


BERNIER.

Oui. Qu’as-tu ce soir ?… Tu fais tout et tu prends tout de travers !… Pourquoi pas ?… C’était idiot à la fin !… On se regardait, lui et moi, comme des chiens de faïence, et on se rencontrait tout le temps… Alors, la dernière fois, à la Commission… nous nous sommes parlé… Je lui racontais mon installation… je n’ai pu faire autrement que de lui dire… « Viens donc un de ces samedis ; nous recevons après dîner, à partir de samedi prochain. » Enfin, il était temps que cette situation cessât ! Réfléchis… C’est bien mieux.


LOLETTE, (la voix angoissée et ne le quittant pas du regard.)

Tu as fait ça !… Pourquoi ? Il y a une raison.


BERNIER.

Laquelle ? Grands dieux !… Et pourquoi ?


LOLETTE.

Est-ce que je sais ?… Je cherche… Il y en a une… C’est pour m’humilier… à tes propres yeux, aux miens… pour me diminuer, pour m’attrister… est-ce que je sais ?

(Elle interroge, anxieusement.)

BERNIER.

Ho !… En voilà de grands mots… Quelle plaisanterie !…


LOLETTE.

Mais pour une raison obscure, une raison d’homme, dirigée contre moi, il y en a une, j’en suis sûre… Me faire cette offense !… Et pourtant tu n’es pas méchant homme. Tu as osé ! Comment as-tu pu faire ça ? (Tout à coup.) Pierre, tu ne m’aimes plus.


BERNIER.

Quoi ?… Quel rapport ! Tu prends tout de travers, te dis-je !… Voyons, quelle importance y trouves-tu ?… À part deux ou trois camarades, qui ne sont même plus de mes relations, personne ne sait que vous avez été ensemble autrefois.


LOLETTE.

Pierre, tu ne m’aimes plus !


BERNIER.

Je ne m’en fais pas un ami, que diable ! Il vient, il s’en va… il passe… C’est dix fois plus naturel, avoue… (Voyant Rouchard qui redescend de l’atelier, comme s’il les cherchait.) Chut !


ROUCHARD.

Je te demande pardon, mon cher, de ne pas être en habit… J’ai hésité… Dame, j’en étais un peu resté au Bernier d’autrefois !…


BERNIER.

Mais tu as fort bien fait…


ROUCHARD.

Rudement chic, ta maison, mon cher ! Elle a l’air magnifique ! J’ai jeté un coup d’oeil… L’atelier est superbe et sobre d’arrangement.


BERNIER.

N’est-ce pas ? Il n’est pas trop mal… Un petit verre de quelque chose ? Tu as un barman dans le fond de l’atelier.


ROUCHARD.

C’est trop beau pour moi, un barman ! Qu’est-ce que c’est ?

(Désignant un cabaret sur la table.)

BERNIER.

De simples liqueurs.


ROUCHARD.

Bon, voilà qui me suffit…


BERNIER.

Loulou, vois donc s’il y a un verre propre.


LOLETTE, (tristement.)

Oui. (Elle sert Rouchard.) Du kummel, du cognac, qu’est-ce que vous préférez ?


ROUCHARD.

Kummel… je veux bien. (À Bernier.) Et cette frise avec les boiseries…


BERNIER.

Oh ! le prince ! Une seconde ! (Il se précipite à la rencontre du prince de Chabran, qui vient d’entrer.) Prince !

(Bernier lui parle, obséquieux, et le conduit vers le fond.)

ROUCHARD, (à Lolette.)

Mâtin ! Des princes, comme s’il en pleuvait ! Quel est celui-ci ?


LOLETTE.

Le prince de Chabran.


ROUCHARD.

Ah ! oui… (Reniflant.) Oh ! mais il pue l’éther d’une lieue, cet homme-là… Bigre ! Ce n’est plus qu’un souffle… un souffle d’éther… (Il se tourne vers Bernier et le prince qui, d’une marche de l’escalier, regarde, avec un vieux petit geste délicat de la main, la danseuse, au loin, évoluer.) Mais il a belle allure tout de même. C’est un gentilhomme, tout en vieil argent… Il a l’air damasquiné. Très chic !… Tout est rupin ici, d’ailleurs… Ah ! comme vous êtes devenue, Lolette ! Mes félicitations !


LOLETTE, (humiliée et d’une voix triste.)

Vous ne devriez pas être ici. Vous auriez dû avoir le tact de refuser l’invitation qu’on vous a faite.


ROUCHARD.

Ma pauvre Lolette, en voilà de grands airs avec moi ! Je suis content, je vous jure, de vous savoir heureuse, en pleine forme, et partie pour la grande envolée… Il ne faut pas m’en vouloir d’être venu le constater ici… Mais, je ne reviendrai plus, si cela vous est désagréable.


LOLETTE.

Oui.


ROUCHARD.

Ahl Loulou, pourquoi ce ton ? Nous nous sommes trop aimés, j’ai été trop le petit papa, comme tu disais…


LOLETTE, (l’interrompant avec un retrait.)

Je vous en prie, monsieur.


ROUCHARD.

Allons, allons, ne vous cabrez pas… Il ne subsiste rien en nous de notre passé, mais tout de même, de mon côté, il y a encore… Oh ! plus le moindre amour… mais quelque chose qui est comme le désir, oui, le vrai désir de savoir heureuse dans la vie cette enfant-là… cette gosseline de l’avenue Frochot… que j’ai élevée… avec beaucoup de tendresse. Allons, allons, entendu, on n’en reparlera plus jamais… mais ça devait se dire, n’est-ce pas ?… parce que, des fois, depuis tant d’années, vous auriez pu croire juste le contraire… et ce ne serait pas vrai !… Soyez heureuse, ma petite Loulou, autant que vous pourrez… C’est de tout coeur ce que je vous souhaite… Pour l’instant, vous montez, vous montez… veillez-y, que vous ne vous cassiez pas les ailes… prenez garde !


LOLETTE, (figée.)

Adieu, monsieur.


ROUCHARD.

Si vous voulez… Adieu…

(Il y a de l’émotion dans sa voix. Il s’incline légèrement et sort par la porte de gauche. Lolette reste là un instant, immobile, et puis se laisse aller, sur un siège, sans bouger, les bras ballants.)


Scène XI


LOLETTE, MADAME GARZIN, puis LA DANSEUSE


MADAME GARZIN, (de loin.)

Ah ! chérie, vous étiez là ? (Lolette ne bouge pas. Madame Garzin descend.) Qu’est-ce que vous faites ? Je vous cherchais ? Pourquoi êtes-vous rapla-pla comme ça… sur cette chaise ?… Vous êtes malade ?…


LOLETTE.

Je ne sais pas ce que j’ai tout à coup… Ces gens !… cette soirée !…


MADAME GARZIN.

Eh bien, quoi, cette soirée ? Venez l’achever… et plus gaiement que ça encore !


LOLETTE.

C’est drôle… que se passe-t-il ici ?… On dirait que tout se retourne contre moi, ce soir… que tout est combiné… Je fais ce que je peux pourtant… Qu’est-ce qu’il y a ? qu’est-ce qu’il y a ?


MADAME GARZIN.

Eh bien, en voilà des idées d’onze heures du soir, par exemple !…


LOLETTE.

Je viens de me sentir tout à coup seule… oh ! mais seule !… Il y a quelque chose qui m’échappe… le sens de ce qui se fait… de ce qui se passe ici, autour de moi… Je viens d’éprouver comme quand on est grise un peu et que ça s’en va… On voit rire, remuer, et on est seule… seule…


MADAME GARZIN.

C’est de la fatigue… J’éprouve ces choses-là quelquefois moi dans les grands magasins… ou dans le Métro…


LOLETTE.

Il me semble, depuis une demi-heure, que je ne suis plus chez moi, que je me donne du mal pour rien, qu’on se moque de moi… J’ai honte de moi… On ricanait tout à l’heure ?… Ça ne marche pas, hein ?…


MADAME GARZIN.

Mais si… Pourquoi ça ne marcherait-il pas ?


LOLETTE.

Je ne sais plus moi !… Je voudrais aller me coucher… J’en ai assez… Ah ! zut !… Je vais pleurer.

(On vient d’applaudir. C’est la fin des danses. Isadora Lorenz sort à pas vifs.)

MADAME GARZIN.

Tenez-vous donc !… Voilà les danses finies. On va partir… Voyons, tenez-vous ! Voici la petite danseuse.

(Lolette se lève, lasse, vague.)

LOLETTE, (à la danseuse.)

Vous partez tout de suite ?…


ISADORA.

Vous dites ?


LOLETTE.

Vous partez tout de suite ?


ISADORA.

Oh ! oui… mon fiacre est en bas… avec mon petit frère dedans… Je vais prendre mon manteau.

(Elle monte l’escalier au haut duquel, sur la rampe, elle avait mis un grand pardessus sac à carreaux.)

MADAME GARZIN, (à Lolette.)

Je sais ce que c’est. Votre mari vous a rabrouée un peu trop tout à l’heure… et ça vous a mise sens dessus dessous.

(La danseuse redescend et enfile son pardessus.)


Scène XII


Les Mêmes, GRÉVILLE, ROLSINI, puis BERNIER et LA PRINCESSE, LE PRINCE, TABOUROT.


GRÉVILLE.

Minute… je vous accompagne… Eh bien, et vos pieds ? Si vous vous blessez ?


ISADORA.

Oh non !… les petites anges m’ont appris comment ils font pour mettre les pieds sur le terre… et ne jamais se blesser dans le vie…


GRÉVILLE.

Eh bien, vous avez rien de la veine !


LOLETTE, (à la danseuse, en lui remettant des billets bleus.)

Tenez, je vous accompagne…

(Elles sortent toutes deux, à gauche, par la porte de l’antichambre. Lafargue et Tabourot les regardent s’en aller en riant.)

LAFARGUE ET ROLSINI, (à Gréville.)

Eh bien ? Vous filez !


GRÉVILLE.

Je vais tâcher de la lever… Je vais la mettre en voiture.


LAFARGUE.

Mais il paraît qu’il y a un petit frère dans la voiture.


GRÉVILLE.

Ça m’est égal… je le flanquerai par la portière.

(Il sort. Lafargue et Rolsini remontent dans l’atelier et croisent la princesse et Bernier qui la suit.)

BERNIER, (haut.)

Vous partez décidément ?


LA PRINCESSE.

Il le faut. (Indiquant le manteau qu’elle a jeté sur le canapé de droite.) Tenez, donnez-moi mon manteau…


BERNIER.

Et le prince ?


LA PRINCESSE.

Il serre la main à Rolsini… il arrive. (Bas à Bernier, qui lui tend le manteau.) Mets.

(Bernier lui met lentement le manteau.)

BERNIER.

Alors, à demain… pour la séance !


LA PRINCESSE.

Non, pour s’aimer. C’est mieux.

(Ils sont poussés vers la gauche, tout près de la porte, par où viennent de sortir Lolette et la danseuse.)

BERNIER, (lui présentant les manches.)

Je voudrais t’embrasser.

(Lolette ressort de l’antichamhre, elle se trouve derrière eux tout naturellement.)

LA PRINCESSE, (bas.)

Respire-moi seulement… Est-ce que je t’emporte bien, ce soir.


BERNIER.

Tout entier. Tu ne le sens pas ?

(Lolette est là. Elle vient d’entendre ce bout de phrase. Elle est presque contre eux, blême, raide. Elle arrache brusquement le manteau de la princesse que Bernier achevait de lui mettre sur les épaules et le jette à terre avec une violence inouïe.)

LOLETTE.

Vous !… vous !… Par exemple !… (Elle a le poing menaçant. À ce moment le prince arrive de l’atelier. Elle l’aperçoit et elle lui crie, le doigt tendu.) Votre femme… votre femme est une…

(Les mots s’arrêtent dans sa gorge, les bras frémissent, elle pousse un long cri de catastrophe et tombe comme une masse, à la renverse, en proie à la crise nerveuse.)

LE PRINCE, (ramasse le manteau et pousse sa femme en hâte vers la porte.)

Passez… mais, passez donc ! Que tout cela est ennuyeux, ma chère… et que voilà des choses que vous devriez nous éviter !…

(Ils sortent. Bernier s’est porté au secours de sa femme, qui est à terre, criant, mais déjà le bruit a suscité un mouvement général. On s’est retourné dans l’atelier. On arrive. Tabourot en tête. On entend : • Quoi ? Qu’y a-t-il ? »)

BERNIER, (à Tabourot.)

Pousse la porte ! Pousse la porte, sacrédié ! empêche d’entrer ! Ferme à clef… (Tabourot se précipite sur la porte de l’atelier, fait reculer trois ou quatre personnes, en les bousculant et donne um tour de clef. Bernier, essayant de soulever Lolette.) Tiens, aide-moi à la porter.

(Bernier et Tabourot la transportent sur la chaise longue, à gauche. Mais la porte de l’atelier est à petits carreaux ; cinq têtes apparaissent.)

TABOUROT.

On regarde par les carreaux.


BERNIER.

Tire les rideaux… Plus vite… tire ! (Tabourot tire les portières. C’est fini. Ils sont seuls. Tout est clos. Tout cela a été extrêmement rapide. On n’entend plus que les râles gémissants de Lolette qui vont peu à peu s’atténuant jusqu’à une plainte sourde et monotone.) Il n’y a pas de sels sur la table ?… Veux-tu en demander à Madame Garzin. Elle en a sûrement… Appelle-la. Ne laisse entrer qu’elle…

(Tabourot entrouvre à peine la porte. On l’entend parlementer une seconde. Il fait passer Madame Garzin.)

MADAME GARZIN, (courant au canapé où est étendue Lolette.)

Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !


BERNIER.

Non, rien. Une petite crise de nerfs… la fatigue… Ça lui arrive quelquefois… Ce ne sera rien. Vous avez des sels ?… Merci… Et puis, je voulais vous dire… avec Tabourot occupez-vous, je vous prie, de renvoyer tout le monde, par l’atelier. N’est-ce pas ?… Expliquez-vous comme vous pourrez…


MADAME GARZIN.

Préférez-vous que je la garde ?… Vous iriez vous-même.


BERNIER.

Non, non, ni vous ni personne ici. (Bas, à Tabourot.) J’ai mes raisons… Va, mon vieux, laissez-nous seuls… Tout le monde à la débandade ! Comme on pourra… tant pis !



Scène XIII


LOLETTE, BERNIER, seuls.

(Lolette a les yeux fixes, grands ouverts. Elle regarde droit devant elle, avec toujours son bruit de gorge lent, douloureux et régulier)

BERNIER.

Loulou… Loulou… tu m’entends ? Tiens… respire fort. (Elle repousse de la main le flacon sans bouger ni le corps ni la tête.) Loulou… ma petite Loulou… voyons… quand ça ira mieux, je t’expliquerai… Attends, tu as trop de lumière dans les yeux. (Il éteint le plafonnier, quelques lampes.) Là, cela va-t-il mieux ? Réponds !… Oh ! que c’est bête, tout cela ! Je te jure que c’est peu de chose… une faiblesse d’homme et ça ne change rien à rien. Tu sais trop ce qu’est un peintre pour ne pas comprendre, n’est-ce pas ? Le tête-à-tête… les paroles… Puis notre ascension nécessaire dans la société, dans les hautes classes, Loulou, nous trouble un peu… Il y a flottement… Il faudrait arriver à préciser… à préciser… Quoi, qu’est-ce que tu dis ? Pourquoi ne parles-tu pas ? Pourquoi ne veux-tu donc pas parler ?… Non ?… Non ?… Bien… (Il se met à marcher.) Voyons… ma Loulette… ne te fais pas de chagrin. Alors, tu ne veux pas parler, décidément ? Souffres-tu encore ? As-tu mal ?… Veux-tu boire ?… (Lolette ne répond pas. Elle ne dit rien, elle ne bouge pas. Maintenant, des larmes coulent de ses yeux.) Mais tu ne vas pas rester ainsi les yeux fixes à regarder devant toi !… Écoute, si tu savais comme c’est simple ce qui est arrivé !


LOLETTE, (la voix tremblante.)


Je t’aimais tant !… Je t’aimais tant !…


BERNIER, (un peu rassuré, se rapprochant.)

Mais, moi aussi, je t’aime !… Rien n’est changé. En somme, qu’est-ce que la vie ?… Une route, n’est-ce pas ? Eh bien, qu’y a-t-il sur la route… en général… sur les bords ?… Des arbres… des talus… suis mon raisonnement… Voici un arbre… eh bien…


LOLETTE.

Que je suis seule, mon Dieu… que je suis seule !…


BERNIER.

Allons, voyons ! Ne te fais pas des mondes !

(La porte s’entr’ouvre prudemment. Madame Garzin passe la tête, puis elle entre sur le bout des pieds. Colloque à voix basse avec Bernier.)

GARZIN.

Tout le monde s’en va… Soyez tranquille. Tout s’est très bien passé. (Bernier lui fait signe de les laisser seuls, qu’il n’y a plus rien à craindre, qu’elle s’en aille. Madame Garzin s’approche du canapé, tend la main à Lolette, qui lui tend la sienne sans regarder.) Bonsoir, chérie…

(Et Madame Garzin s’en va comme elle est venue sur la pointe des pieds. Tout à coup, Lolette se redresse. D’un geste furieux, elle arrache et jette au loin, par-dessus les meubles, le bijou de corsage de la princesse.)

BERNIER, (étonné.)

Qu’est-ce que c’est ? (Alors, elle est prise d’une crise de sanglots, elle pleure, elle pleure). Loulou, Loulou, ne pleure pas comme ça… Tu sais bien que je t’aime toujours… C’est l’essentiel.


LOLETTE, (parlant à mots entrecoupés dans les larmes.)

Non, laisse… j’ai froid, ne m’évente pas… Ah ! que j’ai froid !… Que je me sens seule !…

(Elle frissonne.)

BERNIER.

Mais c’est qu’en effet il fait un froid de loup dans cette pièce ! La cheminée n’est pas installée, tu sais bien… Tu es en plein courant d’air… Viens te coucher dans ton lit, là-haut… Ici, tu es mal… je t’expliquerai bien mieux.


LOLETTE.

Non, non… je veux rester là… je resterai toute la nuit à pleurer là… je veux !…

(Elle retourne la tête contre les coussins. On l’entend pleurer comme un enfant.)

BERNIER.

Allons, ma Loute… ne fais pas la méchante. Tu verras, dans ton petit lit… là-haut… tu seras bien… on causera…


LOLETTE.

Non, laisse… laisse… qu’on me laisse !


BERNIER, (essayant de la soulever.)

Je te dorloterai, en t’expliquant ce qui s’est passé… tu verras… là… contre l’épaule de ton vieux loup de mer… un peu rude… mais bon bougre, au fond, va !… Allons…


LOLETTE.

Oh ! j’ai du chagrin… Que j’ai du chagrin !…


BERNIER.

Tu ne veux pas venir, alors ? Eh bien, ça m’est égal… je vais t’emporter à la force du poignet…


LOLETTE, (se débattant.)

Non.


BERNIER.

Je vais te coucher, comme un enfant.


LOLETTE.

Non, non !


BERNIER.

Trépigne pas… Laisse-toi faire… Na… à la bonne heure… au dodo !… (Maintenant, elle est sans révolte, comme une chose. Il la soulève dans ses bras.) Tout doucement… tout doucement…


LOLETTE.

J’ai du chagrin… que j’en ai !…


BERNIER.

Là, vois-tu… Allons, viens, viens…


LOLETTE, (se laisse entraîner enfouie dans ses bras, et sanglote.)

Pauvre Loulou ! Ta pauvre Loulou… !


RIDEAU

ACTE TROISIÈME

L’atelier de la princesse Paule de Chabran dans son hôtel du Faubourg Saint-Honoré. Baie vitrée au fond, donnant sur le jardin particulier de l’hôtel, un de ces grands jardins de l’avenue Gabriel, à côté de l’Élysée. À droite, porte donnant sur l’antichambre. À gauche, petite porte donnant sur les appartements. L’atelier est somptueux et de goût parfait ; tentures de vieux velours de Gênes. Un orgue à tuyaux, à droite, fait partie de la décoration murale. Porte sculptée par Cariez. Sur une sellette, un plâtre. Au mur, un immense bas-relief d’émail, blanc et bleu, de Luca della Robbia, probablement. Sur un chevalet, la copie d’un Carpaccio de Venise, peint par la princesse elle-même. Pas de cheminée. À gauche, un siège un peu byzantin dans lequel la princesse s’est fait portraiturer par Burne Jones. Au fond, sous la baie vitrée, un large et long divan. Au lever du rideau, le prince est assis à la table du milieu avec Maître Rivet, avoué. Le prince est enfoui dans un grand fauteuil, avec des plaids rayés sur ses genoux et sur les épaules et une espèce de polo sur la tête. Veston d’intérieur un peu zinzolin.



Scène PREMIÈRE


LE PRINCE, MAÎTRE RIVET


LE PRINCE, (petite voix grise et sèche.)

Vous êtes bien sûr que la donation doit se faire par acte notarié ?


MAÎTRE RIVET, (classant papiers et portefeuille.)

Je préfère cette solution. Un simple reçu, monsieur le prince, suffirait. Mais les formules d’un acte détaillé me paraissent préférables en l’occurrence.


LE PRINCE.

Bien… bien… Nous disions donc… Une cigarette, maître Rivet ?…


MAÎTRE RIVET.

Merci, je ne fume pas.


LE PRINCE.

Choix de titres à l’amiable… oui… Maintenant, je pense que l’estimation de mes quelques tableaux, qui constituent ma seule richesse mobilière, ne sera pas nécessaire… Au surplus, s’il était besoin…


MAÎTRE RIVET.

Je suis à votre disposition.


LE PRINCE.

Merci.


MAÎTRE RIVET.

Mon dévouement, monsieur le prince, vous est acquis de longue date.

(Entre un valet.)

LE PRINCE.

Qu’est-ce que c’est ?… (Il prend, sur le plateau que lui tend le valet, une carte de visite.) Ah ! ah ! (Jetant la carte sur la table.) Non, je ne recevrai pas cette personne… Dites que je ne suis pas là… Attendez une seconde… Peut-être est-il préférable… oui… Faites monter… (Le valet sort. À Maître Rivet.) Mon cher Rivet, veuillez avoir l’obligeance, quelques minutes, de passer dans la pièce à côté, où vous préparerez notre petit travail. Je vous rappellerai dès que j’aurai expédié cette visite.


MAÎTRE RIVET.

Je vais en profiter pour faire un répertoire des titres… d’après la liste que vous m’avez fournie.


LE PRINCE.

C’est cela même… Et puis, d’ailleurs, nous monterons dans mon appartement, pour laisser l’atelier à la princesse, qui doit rentrer, je crois, vers quatre heures… Votre stylographe…

(Il le lui tend.)

MAÎTRE RIVET.

Je vous en prie, prince, ne vous donnez pas la peine.


LE PRINCE.

Joli temps d’avril, n’est-ce pas ? Eh ! mais, ma parole, voici un vrai rayon de soleil sur le jardin… Le soleil et les vieillards s’entendent… si bien !… C’est vraiment dommage de les séparer… À tout à l’heure…

(Il prend sur la table le flacon d’éther, en boit une gorgée, puis attend.)


Scène II


LE PRINCE, LOLETTE


LOLETTE.

Monsieur…


LE PRINCE.

Madame… Qu’y a-t-il pour votre service ?… Asseyez-vous, je vous en prie.


LOLETTE, (relevant sa voilette et refusant du geste le fauteuil que le prince lui indique.)

Voilà… je n’irai pas par quatre chemins… C’est dans mes manières… Donc, monsieur, excusez ma netteté… Vous savez où en sont les choses, n’est-ce pas ?… Disons le mot : on veut se débarrasser de nous… nous débarquer. Eh bien, je suis venue vous dire : nous n’allons pas nous laisser faire. Ils ne nous rouleront pas avec cette facilité !… Nos intérêts sont communs… Voulez-vous que nous nous alliions… pour organiser notre défense ?…


LE PRINCE.

Madame, je ne saisis guère l’à-propos de vos paroles, ni la vivacité de votre attaque…


LOLETTE.

Allons donc, monsieur !… L’heure n’est plus aux attitudes ni aux tergiversations… Je ne mets pas de gants ; vous savez très bien à quoi vous en tenir sur notre situation… la vôtre, la mienne… Nous ne sommes pas brillants ! Votre femme veut le divorce, et mon mari le désire… il y a une nuance… Eh bien, je suis, de mon côté, décidée à tout, vous entendez bien, à tout, pour les en empêcher… On ne peut tout de même pas prononcer le divorce contre moi, n’est-ce pas ? Et il n’y a pas de force au monde qui puisse m’arracher mon consentement ? Alors ?… Si nous réunissons nos intérêts, notre tactique… que pourront-ils ?… Ce que sera ma vie, à moi, c’est autre chose, je verrai après ! Ce ne sera pas beau, certainement… Mais nous les laisserions, non seulement se mettre ensemble, mais se remarier sous notre nez ? ah ! par exemple, on va voir !… Je suis résolue à me défendre, à défendre ma vie, monsieur, avec la dernière des énergies… L’heure n’est plus aux jérémiades… De la poigne et de la décision… Je ferai tout !…


LE PRINCE.

Quoi ?


LOLETTE.

Tout !… Du bruit, du scandale !… Qu’est-ce que je risque ? Ah ! on a cru que j’étais une bonne bête, la bonne fille, oui !… et que j’allais être étouffée, en deux temps, trois mouvements !… C’est que je défends ma vie, monsieur, mon bonheur… ce qui m’en reste, du moins. (Changeant de ton.) Et alors, je me suis dit, comme de juste, surtout ne connaissant rien à toutes ces affaires, qu’à nous deux nous serions plus forts, n’est-ce pas ?… Mettons nos moyens en commun… Nous arriverons bien !


LE PRINCE.

À quoi ?


LOLETTE.

Comment à quoi ?… Mais à conserver ce que nous avons… vous, votre fortune, votre tranquillité… est-ce que je sais ?… ce que vous avez recherché… moi, mon amour… oh ! pas le sien, grand Dieu ! c’est fini, de celui-là… mais le mien… c’est le seul auquel je tienne !


LE PRINCE.

Ainsi qu’à votre situation, je suppose ?


LOLETTE.

Ainsi qu’à ma situation aussi, parbleu !…


LE PRINCE.

Et le moyen ?


LOLETTE.

L’énergie !… Quand ils verront que nous sommes décidés à ne pas céder, que nous sommes résolus à tout, au bruit, au scandale…


LE PRINCE, (l’interrompant, avec un geste délicat de retrait.)

Oh ! oh ! le vilain, le mauvais moyen !… Un conseil, avant tout : pas de bruit… le moins de bruit possible, au contraire !… Personnellement, je l’ai en horreur, et il ne fait que rendre mauvais service à celui qui l’emploie… Votre tactique me paraît détestable, madame, et la voie dans laquelle vous semblez vous engager, désastreuse et terriblement incertaine !… J’ai oublié de vous demander si la fumée vous dérangeait ? Merci… C’est toujours par la conciliation que l’on peut arriver à tirer parti, au contraire, des événements défavorables, et…


LOLETTE.

Je me demande si j’entends bien ! C’est vous qui me parlez ainsi !…


LE PRINCE.

Avec prudence, vous le voyez, avec prudence…


LOLETTE.

Alors, ça ne vous fait rien, à vous, que votre femme aille courir le guilledou ? Ça ne vous fait pas monter le sang à la tête ?… C’est vrai, je suis bête ! Il n’y a qu’à vous regarder pour se rendre compte de l’effet que ça peut vous faire !… Ah ! le bon billet !… Qu’est-ce que je venais chercher ici !… un allié !… je trouve…


LE PRINCE, (interrompant.)

Je suis très vieux, madame, et vous me devez le respect… (Elle s’arrête. Silence.) Je vous conseille, si vous ne voulez pas que je me lève à l’instant, d’adopter le langage qui convient à cette entrevue que rien ne me forçait à autoriser… un langage, s’il vous plaît, moins académique, dans le sens d’académie Julian. Vous êtes venue faire appel à un associé, dites-vous… c’était absurde ! Si vous voulez repartir d’ici, tout simplement avec un bon conseil en poche, je ne m’y refuse pas… mais faites en sorte qu’il me soit possible de vous le donner !… Nos intérêts, ne vous en déplaise, n’ont rien de commun… Le divorce, qui pourrait, dans la suite, intervenir entre la princesse de Chabran et moi, n’est pas du tout subordonné aux affaires du ménage Bernier !… Et votre refus de transaction — j’emploie ce terme à dessein — ne peut, en rien, modifier les décisions qui concernent ma propre existence. Est-ce compris ?… Vous baissez la tête… vous ne dites plus rien… Je vois que vous commencez à être plus sage… À la bonne heure !…


LOLETTE, (relevant la tête.)

Quoi ?… Je n’écoutais même pas ce que vous me dites !… Qu’est-ce que ça peut bien me faire, maintenant ? J’ai compris, je viens de comprendre… J’étais venue ici naïvement, comme toujours, et je tombe en pleines combinaisons !… Oh ! je ne sais pas quel est votre accord avec votre femme, mais, tenez, il m’a suffi de deux mots pour me rendre compte qu’ici aussi, j’étais l’ennemie… partout… toujours… l’ennemie… où que je m’adresse !… Nos relations, à mon mari et à moi, m’accueillent, maintenant, avec une certaine politesse froide, qui ne laisse pas de doute… Moi partie, c’est ce mot qu’ils laissent échapper : « Lâche-la donc !… lâche-là… » C’est accepté d’emblée, cette infamie !… Il y a l’indifférence et la complicité de tout le monde… Ah ! vous êtes forts et vous vous tenez bien !… Ce que la vie est organisée !… Qu’est-ce que je vais pouvoir contre vous ? Oh ! quand je dis vous, ce n’est pas vous plus que les autres ! C’est tout le monde… Allons, il faut voir ailleurs, voilà tout. (Avec désespoir.) Je ne veux pas me laisser périr, n’est-ce pas ?… C’est bien admissible…


LE PRINCE.

Et infiniment légitime, madame.

(Un silence.)

LOLETTE, (se levant très simple, très naturelle.)

Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir dérangé…

(Elle a l’air abattu, découragée. Elle se dirige vers la porte.)

LE PRINCE.

Ne vous laissez pas abattre ainsi… Ne passez pas d’un extrême à l’autre… Quelles sautes brusques de sentiments !… Vous étiez venue avec décision, et, tout d’un coup, mon accueil semble vous avoir désemparée…


LOLETTE.

Ça ne sera rien… ça passera… C’est sur le moment, n’est-ce pas ?… Il faut que je fasse tout moi-même, que je m’arme… contre des choses que je ne saisis même pas très bien… Je n’ai pas d’amis, pas de parents… Je ne sais même pas ce que c’est qu’un avocat, un notaire ! Je viens de prendre un avoué, pourtant… On m’a dit qu’il fallait… Qu’est-ce que je vais faire ?…

(Elle interroge le tapis, les yeux grands ouverts, avec une anxiété pensive et solitaire. Elle n’a plus lair déjà de penser au prince, à rien de ce qui est là.)

LE PRINCE.

Ah ! c’est qu’en effet la société est admirablement organisée pour les forts !… Vous êtes tombée un beau jour dans le rouage social qu’on appelle le mariage… mais savez-vous que le mariage c’est une arme de précision, un fusil Lebel admirablement outillé !… Seulement le tout est de savoir s’en servir… Il ne faut pas appuyer sur la gâchette sans connaître l’instrument à fond. Réfléchissez… retournez l’arme, apprenez… Vous verrez qu’elle peut vous servir admirablement, et que vous devez sortir de là, avec, en main, des atouts sérieux de bonheur et de sécurité… Je n’ai pas à vous indiquer lesquels ; c’est à vous d’imposer les conditions d’un traité d’où votre vie sortira garantie… Regardez-moi… Telle que je vous devine, vous vous dites, peut-être, si vous en avez le toupet, car il faut avoir un rude toupet pour oser penser cela de moi : « Voilà un certain saligaud !… » Non pas !… J’ai regardé mon époque et la société que j’ai traversée avec mépris… Je n’avais pas, hélas ! les moyens de faire autrement… Ce qui me restait — ruiné à l’âge où il faut savoir être riche — ce qui me restait, c’est-à-dire, mon nom, je m’en suis servi dans toute l’étendue où la loi me le permettait… J’ai voulu avoir une fin bien propre, un joli tournebride de la mort, pour épargner à mes ancêtres la honte de la dégradation physique de leur fils… la fin en garni… le corbillard des pauvres… Pouah !… Maintenant, quoi qu’il advienne, je suis assuré de fumer jusqu’à mon dernier jour ces excellentes et coûteuses cigarettes d’Orient… et, quant au sourire qui accompagne la cigarette, nul ne pourra en savourer, comme moi, la signification de mépris qu’il a pour les autres, et pour moi, avant tous les autres !… Que cette petite leçon de savoir-vivre vous serve à quelque chose… elle vaudrait la peine, alors, de vous l’avoir donnée, — sans grande illusion…


LOLETTE, (se redressant avec énergie et l’œil plein de défi et de courage.)

Chacun a sa manière, n’est-ce pas ?… Moi, je suis résolue à vendre chèrement ma vie… J’agirai… Ma peau m’est égale… j’ai marché dans la misère ; ça me connaît… Mais mon cœur, je vais le défendre.


LE PRINCE, (se levant, sèchement.)

À votre guise. Écourtons cette conversation, je vous prie. Il ne faut pas trop me fatiguer, madame. Étant très vieux, je dois ménager mes forces. Songez que, quand vous serez encore en pleine vie — et je vous la souhaite heureuse et bien comprise —, je ne ferai plus partie des petites joies de ce monde… Allons, adieu, madame, et bonne chance.


LOLETTE.

Adieu, monsieur.


LE PRINCE, (la reconduisant.)

Et, croyez-moi, pas de bruit, pas de bruit… Les intérêts d’abord, rien que les intérêts…


LOLETTE.

Je suis entrée par le faubourg Saint-Honoré, mais je crois bien me souvenir, étant venue poser, dans le temps, ici même, qu’il y a une entrée sur l’avenue Gabriel ?


LE PRINCE.

Parfaitement ; traversez ce jardin, et vous pourrez sortir directement par les Champs-Élysées… Vous n’avez qu’à dire, en descendant, de ma part, au concierge, de vous ouvrir la petite porte du jardin. Et si vous voulez cueillir quelques lilas nouveaux, en passant, ne vous gênez pas… vous me ferez plaisir… Madame, je vous salue… (Il referme la porte sur elle et sonne. Un domestique entre. Le prince au valet.) Madame est-elle rentrée ?… Il m’a semblé entendre l’auto…


LE VALET.

Oui, monsieur le prince. Il y a une demi-heure… Madame la princesse est dans sa chambre.


LE PRINCE.

Priez-la de venir pour une chose urgente…

(Le valet sort.)


Scène III


LE PRINCE, RIVET


LE PRINCE, (ouvrant la pièce de gauche.)

Vous n’avez pas eu trop froid dans cette pièce ?


MAÎTRE RIVET.

Du tout… Voici donc, à peu de chose près, ce que…


LE PRINCE.

Mon cher Rivet, j’ai fait prier la princesse de venir nous trouver… c’est l’instant d’aborder la question définitive… Je tiens à ce que vous soyez là.


MAÎTRE RIVET.

Mon attitude doit être ?…


LE PRINCE.

Neutre… Enregistrez, enregistrez… au besoin, soutenez-moi de votre compétence…

(Quelques secondes.)


Scène IV


Les Mêmes, LA PRINCESSE


LE PRINCE.

Chère amie, je vous demande pardon de vous avoir dérangée… Je viens de recevoir une visite…


LA PRINCESSE.

Je sais.


LE PRINCE.

Mais vous savez qui ?


LA PRINCESSE.

Non.


LE PRINCE.

Madame Bernier.


LA PRINCESSE.

Ah ! Elle est venue vous apporter ses doléances, ou ses menaces ?


LE PRINCE.

Les deux… (Prenant Paule à l’écart de Rivet.) Chère amie, faites attention ; cette petite femme du peuple va vous donner du fil à retordre… Ces personnes-là ont rapidement des manières de harengères… Veillez-y. Je sens qu’elle va occasionner du grabuge.


LA PRINCESSE.

Ceci me regarde.


LE PRINCE.

Entièrement… Je me permettais seulement de vous avertir, chère amie… et je pense, d’ailleurs que vous êtes au courant, par ailleurs, et mieux que moi, de tout ce qui se trame. (Avec négligence et courtoisie.) Donc, passons à autre chose… Vous plairait-il, puisque mon avoué, Maître Rivet, est là, et pourrait, au besoin, nous donner son avis, que nous nous occupions, un instant, de nos propres affaires ?…


LA PRINCESSE, (montrant le manteau, dont elle est recouverte.)

J’étais en train d’essayer une toilette ; mais j’ai quelques minutes à votre disposition, maintenant. Je vous écoute.

(On s’assied.)

LE PRINCE.

J’ai donc réfléchi. J’aurais volontiers accepté la rente de vingt mille francs que vous m’offrez. Mais, pour certaines raisons, je ne m’y résous pas.


LA PRINCESSE.

Pardon de vous interrompre. Je tiens à vous faire observer, au cas d’un refus, que rien ne me forçait à cette donation. Je vous l’ai déjà dit. Je pourrais, au lieu de divorcer, obtenir aisément la nullité de notre mariage, et vous verser une pension alimentaire que…


LE PRINCE.

C’est absolument exact. Mais nous discutons en bonne et excellente amitié, n’est-ce pas ? les conditions dans lesquelles je puis vous rendre volontairement votre liberté. Inutile de faire valoir des droits, nous n’exprimons que des désirs.


LA PRINCESSE.

Dans ce cas, continuez.


LE PRINCE.

Je peux avoir besoin de quelques capitaux… dans mes vieux jours… une opération chirurgicale, par exemple, peut entraîner un fort débours. Bref, je désirerais être en mesure de disposer de quelques titres… C’est un sentiment compréhensible… Donc… pas de rente à vie… si cela vous est égal, je préfère…


LA PRINCESSE.

Combien demandez-vous ?


LE PRINCE.

Cinq cent mille francs.


LA PRINCESSE.

C’est un chiffre !


LE PRINCE.

Légitime. C’est le capital exact de la rente que vous m’offriez… Je sais tout ce que vous pourrez m’objecter… mais je vous ferai observer…


LA PRINCESSE, (l’interrompant.)

Inutile… j’accepte…


LE PRINCE.

Je vous remercie.


LA PRINCESSE.

J’ai, en portefeuille, deux ou trois valeurs qui se montent à ce chiffre. Voulez-vous la totalité de mes Phosphates de Russie, par exemple ?


LE PRINCE.

Hum ! par le temps qui court…


MAÎTRE RIVET, (intervenant.)

Madame la princesse, ne pourrait-elle passer au compte de Monsieur le prince, un lot de valeurs nominatives, constituer un portefeuille varié… Je crois saisir la pensée de Monsieur le prince : une seule valeur est toujours chanceuse. J’ai là la liste de la plupart de vos titres ; ne pourriez-vous, madame, par exemple, rétrocéder, tenez… (Il a l’air de consulter les papiers.) quelques Hypothèques Taïti, avec quelques Mines de Houdon, par exemple ?


LA PRINCESSE.

Pardon, pardon. Il y aura, l’année prochaine, après le coupon des Houdon, une opération de Bourse admirable à réaliser, et sur laquelle je compte.


MAÎTRE RIVET.

Les Taïti ?


LA PRINCESSE.

Vous indiquez là des valeurs à gros revenu, du 6 ou du 8. J’admets votre sentiment, mais…


LE PRINCE.

Eh bien, chère amie, telles valeurs qui vous sembleront…


LA PRINCESSE, (agacée, sèchement.)

Soit ! L’essentiel est d’être d’accord… Nous le sommes, n’est-ce pas ?… Nous avons le temps de fixer le détail… Cinq cent mille francs de valeurs ? C’est tout ?…


LE PRINCE.

C’est tout.


LA PRINCESSE.

Il va de soi que vous pouvez disposer de tout le mobilier de vos appartements…


LE PRINCE.

Je vous en dispense. Je serais au regret de démeubler tout un étage !


LA PRINCESSE.

Vous ferez ce que vous voudrez… Il vous appartient. Je vous le donne.


LE PRINCE.

J’avais compris.


LA PRINCESSE.

Vos tableaux vous seront restitués, bien entendu. Il en est un que je demanderai de garder, néanmoins, d’abord parce qu’il fait bien en place ici, et ensuite parce qu’il est pour moi une œuvre très intéressante à consulter ; c’est ce Renoir.

(Elle montre un portrait de femme, au mur.)

LE PRINCE.

Le portrait de Mademoiselle Craziette ?… Vous n’ignorez pas…


LA PRINCESSE.

Je n’ignore pas qu’elle fut votre amie, ni que vous comptiez laisser ce tableau à la Comédie-Française, dont cette dame fut une des plus belles sociétaires… mais j’y tiens…


LE PRINCE, (avec autorité, rejetant sa couverture.)

Cette dame fut, dix ans, mon amie la plus tendre et la plus chérie… Ce tableau retournera à mon chevet.


LA PRINCESSE.

Il me semble, mon cher, que les conditions de notre rupture sont assez avantageuses pour que vous me fassiez une gracieuseté, quand je vous la demande… Je désire garder ce Renoir. Faites-moi le plaisir de me le laisser. Ne revenons pas là-dessus, je vous assure.


LE PRINCE.

C’est un souvenir inestimable pour moi.


LA PRINCESSE, (se lève, et avec insolence.)

Eh bien, je vous l’achète… N’en parlons plus !… (À Maître Rivet.) Prenez note, monsieur, que j’élève la somme de la donation à six cent mille francs. Je crois que j’y mets le prix.


LE PRINCE, (blanc comme linge, se redressant de toute sa hauteur.)

Halte-là, ma chère, ou je vais laisser tomber entre nous une parole qui fera plus de bruit que le marteau d’un commissaire-priseur !… Des roturiers peuvent acheter un domaine en ruine, mais il faut attendre que les châtelains en soient sortis pour leur manquer… Dans la ruine que je suis, il y a une âme, encore, ma chère. Attendez que la maîtresse de maison soit partie.


LA PRINCESSE.

Des mots, après des chiffres ! Vous maniez les uns comme les autres, mais c’est beaucoup d’arias, monsieur, pour la simple estimation d’un tableau.


LE PRINCE.

Tout vieux que je suis, j’ai été aimé… J’ai eu mes heures charmantes comme tout le monde. Là-haut, dans ma chambre, il y a le portrait de Mademoiselle Varadeuilles… dans la vôtre, vous avez mis celui de Madame de Dinan ; vous avez ici le plus cher témoignage de mon passé… Je veux, à ma mort, le sourire de toutes ces femmes, sur le mur… Il est des choses qu’aucune fortune ne peut acquérir !… Vous avez acheté une momie authentique, avec tous ses titres garantis, mais laissez le flacon où survit encore l’essence spiritualisée… Pas un mot de plus, voulez-vous ?


LA PRINCESSE.

Oui, vous m’avez vendu votre nom… Je vous le rends… Tout cela est très clair, et ne comportait pas tant de phrases !… De quoi vous plaignez-vous ? Vous avez fait un placement de père de famille…


LE PRINCE, (retrouvant un sourire.)

Hélas ! dans mon cas, ce n’était qu’un placement de fils de famille !… Mais, je ne me plains pas… je vous remercie, chère amie… et regrette, pour ma part, que quelque aigreur soit survenue dans nos excellents rapports, à l’heure même où nous paraissions le couple le plus délicieusement désuni de Paris (Il lui baise la main.) Maître Rivet voudra bien ne pas s’en souvenir, n’est-ce pas ?


MAÎTRE RIVET, (le nez dans ses papiers.)

Oh ! monsieur le prince, je ne suis qu’un homme d’affaires… Je n’entends que le français de justice…

(On frappe.)

LA PRINCESSE.

Entrez.


LE VALET.

Monsieur Bernier demande si madame la princesse peut le recevoir ?


LA PRINCESSE.

Faites attendre au salon blanc. J’arrive…


LE PRINCE.

Non pas, non pas… Vous êtes chez vous ; je me retire… Et, d’ailleurs, je serai enchanté de lui serrer la main à ce garçon… Il est tout à fait sympathique… (Le valet sort.) Mon cher Rivet, nous allons monter définitivement chez moi. Prenez ceci… Ah ! mon plaid aussi !…

(Il prend ses couvertures sur le bras et se couvre la tête.)


Scène V


Les Mêmes, BERNIER


LE PRINCE, (à Bernier qui arrive.)

Bonjour, cher monsieur ; entrez donc…


BERNIER.

Princesse.


LE PRINCE, (lui serrant la main.)

Je vous demande pardon de vous fausser compagnie, mais nous avons, monsieur et moi, quelques affaires à mettre en ordre. Je suis heureux, toutefois, de vous serrer la main… et de vous féliciter… J’ai été au cercle Volney, hier… Vous avez envoyé une toile délicieuse !… Je ne sais pas si ce n’est point votre meilleure chose…


BERNIER.

Vous êtes trop aimable, prince… Une pauvre étude…


LE PRINCE.

D’une notation et d’un goût exquis. Vous devez être très content de votre succès… Préparez-vous une toile pour le Salon, en dehors du portrait de la princesse ?


BERNIER.

J’agrandis une esquisse que j’ai rapportée d’Italie !… Oh ! un croquaillon…


LE PRINCE.

Allons, nous verrons ça, en mai, j’en suis sûr… Au revoir, monsieur, et encore tous mes compliments… Chère amie…(Il s’incline. Au moment de sortir, à Rivet bas.) Rivet, j’oubliais… la bouteille… sur la table… (Discrètement, Rivet prend le flacon d’éther sur la table, et Bernier, déférent, tient la porte ouverte au prince. Le prince a un geste pâle et charmant). Ne vous dérangez pas, cher monsieur… je vous en prie…

(Il sort, le plaid sur le bras, accompagné de Rivet.)


Scène VI


LA PRINCESSE, BERNIER


LA PRINCESSE.

Ta femme sort d’ici à ce qu’il paraît.


BERNIER.

Elle a osé ?… Tu l’as vue ?…


LA PRINCESSE.

Lui… pas moi… C’est lui qu’elle venait voir.


BERNIER.

Pourquoi ?… pour quel motif ?


LA PRINCESSE.

Tâcher d’organiser la résistance, sans doute, de le gagner au refus du divorce !… Elle ne savait pas à qui elle s’adressait !… Tu n’étais naturellement pas prévenu ?…


BERNIER.

Oh ! on se parle si peu !


LA PRINCESSE.

Comment cela se passe-t-il, chez toi ?


BERNIER.

Comme tu le devines… Du silence… on va, on vient… quelquefois une larme tombe… Quand on se rencontre dans l’appartement, deux mots polis ou furieux… une porte qui claque…


LA PRINCESSE.

Ce doit être gai, ta maison !… Qu’est-ce que tu as ? Tu parais sombre ?…


BERNIER.

Paule ! Tu me donnes tout le bonheur et je suis un homme extrêmement malheureux !…


LA PRINCESSE.

Pauvre ami, je comprends ce que tu veux dire ! mais, cependant…


BERNIER.

N’en parle pas, veux-tu ? À quoi bon ? Je sais tout ce que tu répondrais… Faisons le crime silencieusement… sans rien dire… comme les assassins.

(Il prend sa tête dans ses mains.)

LA PRINCESSE.

Tu l’aimes toujours.


BERNIER.

Non. Plus. Absolument plus !… Et c’est bien pour cela qu’il est plus dur d’être cruel ! Quand on n’aime plus, on est juste… on est de sang-froid… On juge comme s’il s’agissait d’un parent, d’un ami. C’est affreux ! Tu me comprends, n’est-ce pas ?… Tu m’excuses ? Nous n’avons pas, elle et moi, vécu une huitaine d’années ensemble impunément. Cet être sans défense que j’abandonne en chemin… et qui était si confiante ! Le père Garzin me le disait : « Elle a la tête tendue vers vous, comme vers le soleil… » Et il faut avoir ce courage !… Elle qui était en droit de croire qu’on allait trottiner ensemble dans la vie !… Encore si un cataclysme nous séparait, brusquement… mais non… ça va être long… il faudra maintenir la victime sous l’eau, des jours, des jours… Ah ! tu ne peux pas imaginer l’état où je suis ! Tout à l’heure, en venant, je butais sur toutes les voitures, dans la rue… La malheureuse !


LA PRINCESSE.

Pourquoi fais-tu ce que tu fais, dans ce cas ?


BERNIER.

Mais parqe que je t’aime… et rudement encore !… Sans quoi !…


LA PRINCESSE.

Comme tu as bien dit ça !…


BERNIER.

Ah ! ne blague pas !…


LA PRINCESSE.

Mais je ne blague pas ; je te remerciais.


BERNIER.

Oui, mais tu souris. Il n’y a pas de quoi sourire… Je t’aime comme un fou, et je te prie de croire que ce n’est pas drôle… C’est odieux, simplement ! Je t’ai prise la première fois en snob que j’étais… j’ai eu la princesse, oui, avouons-le… j’étais flatté comme un peintre que je suis… mais, maintenant, bougre, il ne s’agit plus de ça ! Je suis possédé… je ne peux plus vivre sans ton idée… Tu es devenue tout pour moi… oui, tout… la chair et la vie. Cela a coïncidé avec la révélation de mon goût, de mon intelligence, de mon talent… De même que je ne peux plus voir ma peinture d’autrefois, de même tu me rends mon passé insoutenable. Je ne reconnais plus mes actions de jadis… Ça sent la pipe, dans mon âme d’autrefois, et j’ai envie de fuir, de m’évader… et je suis ici, en effet… à toi… tout à toi !… Ne blague pas ; si tu savais comme c’est déchirant… Je souffre !… (Lui prenant la main.) Tiens, mets ta peau sur ma figure, et tais-toi ; ça vaudra mieux que toutes les paroles !


LA PRINCESSE.

Tu ne serais pas l’être que tu es, Pierre, si tu ne souffrais pas… C’est la petite rançon du bonheur qui t’attend. Ah ! cher chéri ! Tu verras, toi et moi… la vie que nous allons avoir… que je t’offre !… Ton art, tes goûts, ton indépendance, tout cela prendra une extension délicieuse. Ma richesse entière va s’employer à nous réaliser tous deux. Songe, nous réaliser tous deux, enfin !… J’ai hâte !… Nous avions une vie si incomplète tous les deux ! Cette promiscuité avec un vieillard est impossible pour un être comme moi… J’ai hâte de m’évader de ce monde plat et factice que j’ai recherché… et où j’étouffe. En avant !… Comme nous allons être heureux !


BERNIER.

Mais c’est bien ce qui est terrible !… Oui, la vie va être merveilleuse… je le sens, parbleu… et ce sont des chances folles, inespérées pour un artiste qu’un amour comme le tien transforme en demi-dieu !… Mais plus mon bonheur est grand, plus ce que je rejette dans l’ombre m’apparaît lamentable… Elle n’en sera pas, la pauvre fille !… Elle n’aura eu de moi que les jours mauvais.


LA PRINCESSE.

Tout de même, à la fin, c’est un peu excessif, cette pitié !… Songe à ce qu’elle était avant toi, où et comment tu l’as prise… les heureuses années que tu lui as procurées… la situation que, grâce à moi, à nous, elle aura du jour au lendemain. N’exagère pas, pourtant ! Elle aura fait un beau rêve et c’est toujours à moitié route qu’elle t’aura accompagné.


BERNIER.

Oui, comme les côtiers… tu sais, ces chevaux de renfort, qui font la côte de misère, qu’on attelle seulement pour la montée… Ils vous ont aidé de leur effort, et arrivés en haut, sur la route plane, on dételle… Adieu !… C’était leur lot à eux d’aider les autres. Ils ne sont pas de la récompense… Ce sont des côtiers.


LA PRINCESSE.

Et c’est justice ! Ils ne pouvaient être que cela. Ce sont les ouvriers inférieurs. Ils n’ont ni le sang ni la race nécessaires pour guider l’attelage. Ils sont les victimes désignées de la vie, n’ayant pas le galbe qu’il faut pour la belle course… Oui, en avant, Pierre !… Débarrasse-toi de ta pitié… Ce que j’aime en toi, c’est que tu n’es justement ni un faible ni un sentimental !… Mais tu ne vois donc pas que je te délivre d’une erreur de jeunesse !… C’était un mariage que personne ne prenait au sérieux, une union régularisée, enfin… Tout ton passé de rapin fera place à ton âme d’artiste et d’aristocrate qui s’ignore.


BERNIER.

Ah ! ne me dis pas de choses désagréables, je te prie, aujourd’hui.


LA PRINCESSE.

Moi ? Où prends-tu que je te dis des choses désagréables ?


BERNIER.

Oui… si tu crois que je ne comprends pas ton petit ton.


LA PRINCESSE.

Ah çà !… Tu es fou !


BERNIER.

Parfaitement ! Je sais ce que je dis. C’est comme ton mari… il m’agace. Si tu crois que je ne l’ai pas vu, tout à l’heure, sous son polo et ses couvertures… il avait l’air de se fiche de moi, avec ses petits yeux malins d’astèque évaporé.


LA PRINCESSE.

Ne sois pas grossier… tu cherches des querelles absurdes.


BERNIER.

C’est comme dans ta maison, il y a des choses qui me déplaisent… Ces deux photographies, là, sur ton meuble à couleurs ?


LA PRINCESSE.

Nietzsche et l’empereur d’Allemagne ?


BERNIER.

Il est possible que ce soient, comme tu dis, tes deux professeurs d’énergie… après tout, je ne les connais pas… mais mon patriotisme est offensé…


LA PRINCESSE, (riant.)

Que tu es bête !… ne fais pas d’esprit. Ici, à terre ! À terre, j’ai dit. Ah ! mais, veux-tu venir ?… là, comme un gros chien suspect, toujours un peu prêt à mordre, et qu’il faut dompter par la caresse… Sage ? Tout à fait sage ?… Demande pardon… Baise ma main… Ah ! tes narines battent, tes joues pâlissent un peu… À la bonne heure !… Oh ! mais c’est qu’il mord véritablement… (Elle lui caresse les cheveux.) Ah ! chéri, Boby bleu, ce sera enthousiasmant, notre vie, je te le jure ! Je connais un coin, près de Corfou, où on te construira une demeure idéale. Tu feras le plan.


BERNIER.

N’en jetez plus !… tu parles tout à fait comme la fille d’un doge. Bientôt tu vas me donner l’Adriatique.


LA PRINCESSE.

Ce que je vais te donner, c’est le bonheur que mérite un grand artiste comme toi, des gens comme nous… Car ce sont des personnes admirables que nous, sais-tu bien !… Nous serons grandioses, fous… À Paris, il n’y a que de petits bourgeois !… On les étonnera : ce sera beau. Soyons des brutes de joie, de luxe et d’art.


BERNIER, (avec précaution.)

Crois-tu que ces personnes-là ne se suffisent pas un peu à elles-mêmes et qu’il soit bien nécessaire de les unir par des liens légitimes ?… Nous sommes des amants ; si nous restions des amants ?… Notre avenir d’époux est hérissé de difficultés…


LA PRINCESSE, (se levant.)

Assez, tu abuses… Il y a des limites… Je suis lasse, à la fin, de cette indécision qui devient insultante. N’insiste plus… je ne continuerai pas à être ta maîtresse, et je ne suis pas femme à avoir un amant… c’est inutile, perds tout espoir de ce côté ! Tu le sais, il ne s’agit point d’un caprice. Je t’aime de chair et d’esprit. J’ai besoin d’être aimée, de me donner toute, enfin, à un amour… Séparons-nous donc une bonne fois, mon cher, mais ne remettons pas éternellement notre union en jeu. J’y suis décidée… C’est extraordinaire, il n’est question que de cette femme ! Je n’entends parler que de sa douleur… On dirait qu’il n’y a qu’elle. Est-ce parce que je suis la dispensatrice des biens de tout le monde, que je ne compte pas, moi ?… C’est injuste et humiliant à la fin ! Je veux bien que cette fille soit aussi intéressante que moi, mais j’ai mes douleurs aussi, et mes sacrifices !… J’abandonne ma situation mondaine, merveilleuse ; j’accepte l’aléa d’un avenir douteux, l’irrégularité au moins momentanée… je fais le bonheur des uns et des autres et tout cela pour l’amour d’un homme qui continue à se plaindre et à m’accuser lui-même comme une criminelle ! Sais-je seulement si un jour nous obtiendrons le divorce de cette soi-disant victime, qui peut nous tenir la dragée haute ?


BERNIER.

Oh ! le divorce avec son consentement, jamais, je t’en avertis, jamais…


LA PRINCESSE.

Tu le dis toi-même !… Alors quoi ? Comment, je risque la déchéance, le gâchis, sans savoir si nous en sortirons jamais, et ce n’est pas de la douleur !… C’est de l’amour, en tout cas, ou je ne m’y connais pas !… C’est le fait d’une amante passionnée qui voulait te servir de marchepied et se consacrer toute à toi… Tiens, tu es injuste, maussade et insupportable. Les plus charmantes délicatesses, tu ne les aperçois seulement pas… Ainsi, je m’étais tout de suite, en rentrant, habillée pour l’amour, comme tu me désires, afin de te faire une surprise, une joie… Ah ! bien oui !… Tu nous gâches tout le bonheur de vivre !

(Elle laisse tomber le manteau dont elle était revêtue et apparaît, dans un geste gracieux de dépit, en une espèce de gaine claire qui laisse à nu les bras et la gorge. Bernier s’approche d’elle et pose ses lèvres sur son épaule. Silence.)

BERNIER.

Oh ! la puissance de ta chair !… c’est inouï !… Que ne ferait-on pour être maître de cette chose merveilleuse que tu es… et que je vais écraser… sous mon pouce… tout de suite… comme un tube de garance rose… que je vais sculpter avec des baisers… Donne ta nuque… soulève tes cheveux… Donne… (Se détachant avec violence.) Allons, assez de folies !… Cette lutte n’a pas le sens commun. Ce que je voulais, tu l’as compris, c’était gagner du temps. À quoi bon reculer, l’échéance inévitable ? Puisque tôt ou tard, quoi qu’il arrive, c’est à toi que j’irai ; puisque rien ne nous empêchera de courir l’un vers l’autre… Supprimons tout ce qui nous sépare ! Il le faut !…

(Il fait des gestes farouches.)

LA PRINCESSE.

Oui, il faut vouloir, enfin ! C’est le moment.


BERNIER.

Partons. Partons… sans regarder derrière nous. Ou si tu ne peux pas tout de suite, eh bien, moi, je ne reviendrai plus chez moi… Dès ce soir, je romps avec mon passé, je brise ma vie ! Que cette journée soit définitive ! définitive !…


LA PRINCESSE.

Oui, aie donc le courage de surmonter enfin ta pitié une bonne fois et donne-moi ce que je réclame depuis si longtemps.


BERNIER.

Ah ! tout ce que peut l’amour, je te le donne.


LA PRINCESSE, (le regardant bien au fond des yeux.)

La plus belle chose que puisse donner l’amour, c’est la cruauté !…


BERNIER.

Tais-toi, c’est affreux ! Eh bien… tu l’auras !… C’est juré !…


LA PRINCESSE.

Souviens-t’en… Je ne l’oublierai pas, je t’en avertis. Si tu te reprends, c’est moi qui te quitterai. J’en prends l’engagement ! Il le faut !…


BERNIER.

Quitte-moi si je me démens !… Nous pouvons être heureux. Oh ! qu’il n’y ait plus que toi et moi, moi et toi. Nous pouvons tellement…

(On voit la porte du fond s’ouvrir lentement, très précautionneusement. Ils regardent, effarés. Lolette pénètre, referme vivement la porte derrière elle.)


Scène VII


Les Mêmes, LOLETTE


LOLETTE, (à la princesse qui fait un mouvement vers la porte de gauche.)

Ne vous en allez pas… je vous le défends. Si vous bougez, je crie, j’appelle… Je suis décidée à ameuter la rue entière.


BERNIER, (courant vivement à elle.)

Pas ici ! Pas de scène… Voyons !… sortons.


LOLETTE.

Tais-toi, toi !… Je ne te parle pas… C’est à cette femme-là que je parle !… Vraiment ! on ne vous vole pas votre homme sans vous accorder deux minutes d’entretien !… C’est bien le moins !… Je veux que nous parlions… et on parlera.

(Colloque véhément.)

LA PRINCESSE, (se ressaisissant.)

Mais, madame, je ne fuis pas ; je reste. Vous auriez pu entrer plus simplement chez moi, je vous aurais reçue…


LOLETTE.

J’étais en bas… cachée dans le jardin, je l’ai vu entrer… Je savais que vous étiez là… et que j’allais vous trouver vautrés… Hein, vous avez peur, vous, la femme ? Vous n’êtes rassurée qu’à moitié… vous regardez mes mains. C’est que j’ai peut-être un revolver dans ce sac… Ça se serait vu, ces choses-là ?…


BERNIER.

Je t’en prie, je t’en supplie, Lolette… Je fais appel à ta raison. Viens.


LOLETTE, (le repoussant.)

Tais-toi… Ah ! que je vous dérange !… On était si gentiment tous les deux !… (Toisant la princesse en ricanant.) Regardez-moi cette toilette !… Tu te mets bien, mon cher, mes félicitations !… Et vos yeux, vos affreux yeux, à tous les deux !… Refais donc ta cravate, imbécile !…


BERNIER, (essayant de l’entraîner.)

Ah ! cette scène grotesque a assez duré !… Descends donc, je te l’ordonne, ou je t’empoigne par le bras.


LOLETTE.

Je parlerai, je vous dis ! À tous deux… Rien ne m’empêchera… pas même tes menaces.

(Bernier à mi-voix : « Tu es folle, voyons… viens… » On entend Lolette répondre obstinément : «Non… non… »)

LA PRINCESSE.

Mais ne vous interposez donc pas, encore une fois… Madame a raison… Nous nous devons cette explication… rien n’est plus simple.


BERNIER, (posant son chapeau brusquement.)

Eh bien, soit, après tout !… Une bonne explication, franche, définitive… C’est toi qui l’auras voulu. Allons-y !


LOLETTE, (le regardant.)

Lâche ! Lâche ! (Tout à coup, la figure se contracte, elle met les mains sur ses yeux.) Ah ! tenez ! c’est affreux ! Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que de vous voir tous les deux ainsi !…

(Elle doit pleurer derrière ses mains, les jambes fléchissent.)

BERNIER, (avec tristesse.)

Pourquoi es-tu venue, mon enfant ?


LA PRINCESSE.

Asseyez-vous, madame, je vous en prie.


LOLETTE.

Merci !… J’ai la force, oh ! je l’aurai… (Un silence.) Vous vous étiez dit : « Par-dessus bord, la gêneuse ! On prend une femme, on s’en sert, le temps voulu… on la sème… » Ah ! ah ! nous allons voir ! Ce n’est pas si commode ! Ça se défend, une femme… Essayez… Tu m’as prise, mon garçon, tu m’as épousée… tu dois bien le regretter, hein ?… ce serait autrement facile, le placage !… eh bien, je veux savoir ce que vous comptez faire de moi, tous les deux ? Vous y réfléchissez depuis assez de temps, je suppose… et je ne suis pas au courant… Je veux savoir ce qu’on me réserve… Allons, allons, je vous écoute, j’attends… j’attends.

(Elle se carre en frappant sur la table.)

BERNIER.

Eh bien, j’estime que tout vaut mieux, même pour toi, qu’une vie d’hypocrisie et de rancœur… que l’avenir qui nous attend, si nous ne faisons pas situation nette… Je ne m’excuse pas, je ne cherche pas à m’excuser. Peut-être y a-t-il des fatalités qui nous sont supérieures : je les subis dans toutes leurs forces. Éloigne-toi de cette meule qui passe et qui peut te broyer bien inutilement… sauve ta vie de ton côté. Tu sais bien que je t’ai aimée, profondément aimée, et que je te dis cela encore, du fond de toute mon amitié… Sauve-toi… fais-toi un bonheur… tu le peux, je t’assure, tu le peux encore… Pour le reste, pardon.


LA PRINCESSE.

Oui, pardon… Il prononce là des paroles d’homme, madame… Pardon aussi de tout le mal que je vous cause.


LOLETTE.

C’est effroyable ! Il me semble que j’ai eu la tête cassée contre un mur, et que je vous entends, dans un rêve, me dire ces choses… ces choses épouvantables… C’est comme une condamnation à mort qui tombe autour de moi. C’est toi, Pierre, qui parles ainsi, toi que j’entends dire : « Va-t’en vivre ! » avec la même voix qui me disait jadis : « Mon petiot ! mon petiot !… » Vivre ? Ah ! c’est commode à dire, on voit bien que vous ne savez pas ce que c’est !… Comment voulez-vous que je vive, maintenant, avec la poitrine crevée…


LA PRINCESSE, (vivement, et faisant signe à Bernier de lui laisser la parole.)

Mon plus vif désir est de réparer, dans la mesure du possible, le tort que je vous fais, de vous assurer une vie parfaitement convenable, digne de vous, et dans une mesure que votre mari ne saurait atteindre. Et ce ne sera là, je le reconnais, qu’une bien faible compensation.


LOLETTE.

La charité, maintenant ! Votre charité, c’est vrai !… Il faudra que j’aie la honte de l’accepter… sans quoi, je n’ai plus qu’à aller claquer sur une paillasse ! Il y a encore cette solution.


LA PRINCESSE.

Mon offre, telle que je la conçois, ne pourra pas s’appeler une charité. Croyez qu’elle dépassera de beaucoup ce qu’on appelle généralement de ce nom.


LOLETTE.

Mais je l’espère bien !… Vous me prenez tout, et vous ne me feriez pas ce qu’on appelle une situation ! De l’argent ? je vous crois, il m’en faut… et beaucoup encore !… Vous êtes riche, vous… Quand on se paye le luxe d’un homme, il faut apprendre ce que ça coûte !


BERNIER.

Loulette !


LA PRINCESSE, (s’asseyant.)

À la bonne heure, madame ! Sur ce terrain, nous nous entendrons bien mieux. Voulez-vous que nous envisagions la chose pratiquement et voulez-vous me permettre de dire comment je la comprends ? De votre côté, vous me direz si je me trompe, si elle ne vous satisfait pas ainsi… D’abord, il vous serait assuré, à vie, une pension régulière… cette pension…


LOLETTE, (l’interrompant avec une fureur soudaine.)

Mais je n’en veux pas de votre sale argent, gardez-le !… Est-ce que vous croyez que je vais me salir les mains avec ça ? La seule pensée que je vous devrais un sou d’aumône, tenez, me fait trembler les jambes. Et de vous entendre, là, commencer vos petits comptes, la colère me monte au visage… Rengainez !… J’aimerais mieux crever de faim, et finir la tête contre un pavé des rues !… Vous m’enlevez la vie, et vous croyez qu’après il n’y a qu’à dire : « Voilà de la monnaie : ça compense !… » Me rendrez-vous mon bonheur, misérable ?… (La princesse s’écarte brusquement sur ce mot.) Me rendrez-vous l’homme que j’aimais, sans lequel, quoi qu’il ait fait, tenez, il me semble que je ne pourrais plus respirer l’air d’une journée… Oui, oui, c’est horrible à avouer cette lâcheté !… Vous me prenez tout avec votre argent. Vous me l’avez acheté lui-même ! mais moi, vous ne m’aurez pas par-dessus le marché !… Je viens d’écouter vos propositions à tous les deux. Je refuse, je refuse tout… Pas de divorce. Je reste !… Et c’est vous qui allez partir…

(Elle tend le poing vers elle.)

LA PRINCESSE, (se dressant.)

En effet, cela ne peut pas durer plus longtemps. Décidez de nous, monsieur Bernier… On me met en demeure, vous le voyez… (D’un ton impératif.) Cette heure doit être décisive… Et je considérerai ce que vous allez faire comme définitif et sans appel. L’une de nous deux doit vous dire adieu pour toujours.


LOLETTE.

Oui. Et ce n’est pas moi ! Car tu n’as pas le droit de me laisser, moi. Qu’est-ce que je deviendrais ? Réfléchis… Reprendre un amant ?… Tu m’as habituée à t’être fidèle, et je ne sais plus aimer que toi, maintenant… Chercher ma vie, courir de l’un à l’autre pour trouver l’homme qui voudra bien se charger de moi ?… Merci bien. Je n’en aurais plus ni la force, ni le courage !… Alors, revenir à la prostitution comme avant ?… Si tu m’avais laissée où j’étais, oui… Maintenant, je ne pourrais plus… C’est de ta faute. Tu m’as donné une conscience. Pourquoi faire, bon Dieu ! À chaque fois que je flanchais, tu me taraudais pour être à la hauteur… J’y suis. Je suis enfin devenue la femme que tu as voulu… Maintenant, je ne peux plus redevenir l’autre. C’est fini. Tu as un devoir à accomplir. C’est moi que tu dois garder, et tu me garderas…


BERNIER.

Ah ! pardon ! parle d’amour, si tu veux, ne parle pas de devoir, ou alors c’est autre chose !… Je t’ai façonnée, oui, je t’ai aidée dans la montée sociale ; je te laisse à un niveau supérieur qui te servira de tremplin. La vie est plus riche en ressources que tu ne le crois. Tu peux te refaire une société, retrouver, comme tout le monde, ici-bas, un amour meilleur que le mien, et beaucoup, beaucoup plus heureux.


LOLETTE, (avec un cri déchiré.)

Ah ! c’est moi que tu as condamnée, je le sens bien… Ton choix est fait. Va, sois heureux avec elle, mauvais cœur !… Ce ne sera jamais l’amour de Loulou… de ta petite Loulou… de ton pauvre va-nu-pieds. Ce que nous avons été, on ne l’est pas deux fois !… Je t’ai eu, va, comme elle ne t’aura pas, car j’ai eu ta jeunesse, ta misère, car nous avons traîné la guenille ensemble. C’était le bon temps, ça… quand tu avais des pantalons effrangés et qu’il n’y avait pas quatre chemises dans ton tiroir… Ah ! dame, ça n’a pas toujours été le monsieur chic que vous connaissez !… C’était la purée, la purée noire… Vous ne vous seriez pas payé le béguin, allez ! Il fallait pour ça une femme comme moi… et moi je l’aimais bien… on était fait l’un pour l’autre. Je lui ai donné mes bonnes années… Je lui aurais donné toute ma vie… Ah ! Pierre, Pierre, qu’est-ce que tu as fait ? Elle pleure, effondrée.


BERNIER.

Ma pauvre fille, si tu savais, j’éprouve un déchirement sans bornes, sans bornes !…


LOLETTE, (lui prenant le bras.)

Oh ! mais ce n’est pas possible tout de même ! Vous voyez bien… il a pitié !… Vous n’allez pas me le prendre… Vous allez me le laisser. Vous n’avez pas idée de ce que vous faites !… Vous ne savez pas ce que ce serait pour moi, si je ne pouvais plus le caresser, l’aimer… être là… près de toi… prononcer ton nom, Pierrot, ce mot qui est le plus doux qu’il y ait au monde… et quand je rentrerai, le soir, dans la maison, je ne pourrai pas supporter l’idée que tu ne répondras plus !… Ne faites pas ça, ne faites pas ça !… Pitié ! Me voilà à genoux, madame, je ne crie plus, je ne menace plus, je supplie… Ayez pitié de moi !… Je ne peux pas vivre sans lui… que voulez-vous !… Faites-le pour moi ! Viens, Pierre, allons-nous-en. Viens, mon chéri… mon petit chou… Tu m’aimes bien encore un peu ? Viens, je t’en supplie… viens, chez nous, dis, rentrons…

(Elle est là, à genoux, la tête basse, la voix brisée. C’est une loque humaine. Bernier essaye de la relever. Elle résiste.)

LA PRINCESSE.

Je ne veux pas être la cause d’une telle tristesse… Monsieur Bernier, vous êtes libre !…


LOLETTE.

Tu vois, Pierre, elle-même le dit… C’était un mauvais rêve… Viens, viens !… C’est fini… rentrons. (Elle l’entraîne par le bras. La princesse prend le chapeau de Bernier sur la table et va le lui tendre. Bernier fait un léger signe négatif à la princesse qui n’échappe pas à Lolette. Elle se redresse dans un hurlement.) Ah ! je t’ai vu ! Tu viens de lui faire signe de se taire !… J’étais là à genoux… à me traîner et ils sont décidés à tout ! ils seront inébranlables, je l’ai vu, je l’ai vu !… Que je te hais, que je vous hais !… Ah ! vous allez me connaître ! Vous allez voir !… vous, la gueuse, et toi, maquereau, maquereau !…


BERNIER.

Allons voyons, voyons !… Loulou !


LOLETTE.

Oui, oui… je crierai comme je voudrai !… Ah ! vous ne me faites pas peur ! Je résisterai ! Je résiste… (Tout à coup, elle s’arrête net. Elle reste ainsi quelques secondes, puis elle a une espèce de geste très simple, d’un découragement infini.) Ah ! puis, non, tenez, j’ai compris… c’est fini !… Je pourrais m’user pendant des mois, des mois… vous arriverez toujours à vos fins… Ça y est, fauchée, je suis fauchée !… En somme, qu’est-ce que vous voulez de moi ?… que je vous délivre, n’est-ce pas, pour que vous soyez heureux ?… Bien, vous aurez ce que vous voulez… Y a-t-il de l’encre, ici ?…


BERNIER.

Qu’est-ce que tu veux faire, encore !…

(Elle va à la table.)

LOLETTE.

Laisse… (Elle écrit, en se dictant à elle-même tout haut :) « Monsieur, je demande le divorce… contre mon mari, monsieur Bernier… Veuillez considérer cette demande comme définitive. » Bernier et la princesse se regardent fixement. On dirait qu’ils cherchent à se donner une force mutuelle, pendant que Lolette, penchée, les yeux taris, la face ravagée, écroulée, écrit. Puis Bernier fait un mouvement vers Lolette qui le repousse sans relever la tête.) Chut !… chut… L’adresse… Vous n’aurez qu’à mettre ça à la poste… (Elle se lève, et, sans regarder personne.) C’est fini entre nous, Pierre… C’est ce que vous vouliez… voilà… !


BERNIER, (saisissant son chapeau et sa canne.)

Eh bien, viens, maintenant !


LOLETTE, (au moment où Bernier va la suivre, elle l’éloigne d’un grand geste.)

Ah ! par exemple, maintenant, c’est moi qui t’ordonne de ne pas me suivre ! Tout est terminé… Vous avez ce que vous voulez… qu’on me laisse ! Non, non, je ne veux plus entendre un pas derrière moi… plus rien… plus rien… ne plus vous voir… c’est fini.


BERNIER.

Mais, où vas-tu ?…


LOLETTE, (sans se retourner.)

Bah ! Qu’est-ce que ça peut faire, maintenant !

(Elle sort. La porte retombe. Bernier regarde la princesse, douloureusement.)

RIDEAU

ACTE QUATRIÈME

Une chambre au rez-de-chaussée à Neuilly, dans la maison du docteur Orazzi. Petite chambre claire, propre, élégante, donnant au fond, sur un jardin ombragé. Il fait plein jour. De profil au public, un lit de milieu où repose, endormie, Lolette… La porte du cabinet de toilette est à côté du lit. La porte-fenêtre du jardin, à petits carreaux, est entr’ouverte. Au lever du rideau, Suzon Cassagne parle à une jeune infirmière en costume qui ressemble à une nurse.



Scène PREMIÈRE


L’INFIRMIÈRE, SUZON


L’INFIRMIÈRE, (à Suzon qui vient d’entrer.)

Elle dort.


SUZON, (à voix basse, sur le devant de la scène.)

Eh bien, comment le Docteur Orazzi la trouve-t-il ?


L’INFIRMIÈRE.

Tout à fait hors de danger, guérie… je vous le certifie. Le Docteur Orazzi l’affirme… Depuis plusieurs jours elle pourrait même s’en aller d’ici si elle le voulait. Évidemment la balle restera toujours dans le poumon, mais on vit très bien avec une balle dans le poumon.


SUZON.

Sans danger ?


L’INFIRMIÈRE.

Si des complications ne surviennent pas, et avec une vie calme, sédentaire… évidemment. Je crois avoir entendu dire qu’elle avait déjà les bronches un peu délicates ?


SUZON.

N’est-ce pas ?


L’INFIRMIÈRE.

Mais, madame votre sœur peut être considérée comme hors d’affaire. Les médecins jugent l’extraction inutile. Il y a quinze jours, quand Monsieur Bernier l’a fait apporter ici, je n’aurais pas donné cher de son existence !… mais l’hémorragie a été sans durée.


SUZON.

Et quelle chance encore que la balle ait glissé, qu’elle ait eu peur ! Car vous savez comment ça s’est passé ?… Elle s’était placée devant l’armoire à glace, le torse nu… Elle a appuyé le canon avec les deux mains… mais au moment de presser la gâchette, elle a eu peur, la pauvre… elle a fermé les deux yeux… aussi le coup est parti à droite. (À l’infirmière.) Elle n’a pas remué ?


L’INFIRMIÈRE.

Non.


SUZON.

C’est ennuyeux… j’avais quelque chose d’important à lui dire, mais tant pis, ne la réveillez pas ; j’attendrai. On nous a dit à tous de venir de deux à trois pour lui rendre visite, et comme je dois lui apporter une réponse au sujet d’une commission dont elle m’a chargée… Enfin, je vais attendre le temps qu’il faudra.


L’INFIRMIÈRE.

Préférez-vous ici ou dans le jardin.


SUZON.

Oh ! ici… c’est presque gai, cette chambre… et pourtant je suis si triste de penser qu’elle dort là, abandonnée.


LOLETTE.

Qui est-ce qui parle ?


SUZON.

Ah ! nous l’avons réveillée…


LOLETTE.

C’est toi, Suzon ?


SUZON, (accourant vers le lit.)

Oui, c’est moi… Bonjour, ma pauvre chérie… Oh ! mais tu as très bonne mine… Voyez-moi ça !… Tu es toute rose.


LOLETTE, (se soulevant sur des tas de petits coussins empilés.)

Oui, je ne vais pas mal… Eh bien ! eh bien ?

(L’infirmière se retire.)


Scène II


LOLETTE, SUZON, puis L’INFIRMIÈRE


SUZON.

Eh bien… mais… c’est ce que je pensais. Ne te fais pas de mauvais sang… Nous avons bien pisté, ma petite amie, moi et Georges… Il est rentré coucher chez vous comme à l’habitude.


LOLETTE.

Tu mens, Suzon, tu mens.


SUZON.

Mais non, je t’assure… Ah ! et puis, tiens, il vaut mieux que tu saches tout, au contraire, pour que tu ne te fasses pas la moindre illusion ! Il n’y a rien à espérer de ces gens-là… Oui, là… nous en sommes sûrs… il a passé la nuit chez elle.


LOLETTE.

Je le savais… je le sentais… Tu vois comme je suis calme ?… je ne pleure pas… Tout ce qui se passe dehors est si loin de moi ! Je n’y suis plus. Il me semble que je reviens d’une autre vie… Et puis, Suzon, Suzon, retiens ça : le bonheur, ce n’est pas d’être heureux… c’est de ne pas souffrir.


SUZON.

Comme tu parles !


L’INFIRMIÈRE, (rentre.)

Madame, quelqu’un qui demande à vous voir…


LOLETTE.

Qui ?


L’INFIRMIÈRE.

Madame de Chabran.


SUZON.

Elle ?


LOLETTE.

Mais oui. Qu’y a-t-il d’étonnant à cela ?


SUZON.

Elle… ici ? Tu ne l’as pas revue, je suppose bien !


LOLETTE, (très douce.)

Non, seulement elle m’a écrit une lettre où elle me demandait à venir me voir, un de ces jours. J’ai accepté. Je pensais justement que, peut-être, elle viendrait aujourd’hui.


L’INFIRMIÈRE.

Que faut-il répondre ?


SUZON.

Tu ne vas pas la recevoir, j’espère ! Après ce que je viens de te dire !


LOLETTE.

Mais si… mais si… Faites entrer.

(L’infirmière sort.)

SUZON.

Tu vas recevoir cette coquine ?


LOLETTE.

Chut ! chut ! Vois-tu, il faut être poli, très poli, Suzon… Le reste ne sert à rien… J’en ai fait l’expérience… Tiens, passe-moi la glace, plutôt…


SUZON.

Qu’est-ce qu’elle te veut, cette hypocrite-là ?… Ce n’était donc pas assez ?…


LOLETTE.

Oh ! que je suis laide et pâle, mon Dieu !… En voilà une rivale ! Je suis à faire peur… Ben, ma fille, ton compte est bon !… Tiens, repose ça et va-t-en dès qu’elle arrivera, n’est-ce pas ?… (La princesse de Chabran entre. Lolette, tout de suite, du ton le plus doux du monde, presque aimable, presque avec un sourire.) Bonjour, madame… Entrez donc ! (Tout de suite.) Je vous présente ma sœur. Allons, au revoir, mon bijou… à demain, sans faute, n’est-ce pas ?…


SUZON, (l’embrassant.)

Sans faute.


LOLETTE.

Embrasse bien les gosses de ma part, hein ?

(Suzon s’en va sans saluer la princesse.)

LA PRINCESSE.

Bonjour, mademoiselle…



Scène III


LOLETTE, LA PRINCESSE puis L’INFIRMIÈRE


LA PRINCESSE, (s’approche du lit. Elle porte dans ses bras une grande gerbe de fleurs, des liliums, des roses. À voix basse, elle dit.)

Pardon ! (Montrant les fleurs.) Je ne savais pas si vous voudriez bien me recevoir… alors, j’aurais laissé ces fleurs pour qu’on vous les remette. Depuis cette affreuse journée dont je suis responsable, et où vous êtes sortie de chez moi pour aller vous tuer, je voulais vous apporter l’expression de tout le chagrin que je ressens… et qui vient de m’inspirer, ces jours-ci, une nouvelle conduite… Il me semble qu’il fallait vous le dire moi-même, n’est-ce pas ?… Et je tenais à prononcer, devant vous, les paroles nécessaires…


LOLETTE.

Mettez ces fleurs sur mon lit… je vous remercie de les avoir apportées… C’est comme à une morte.


LA PRINCESSE.

Non, madame, c’est une vivante qui les reçoit, et à qui je les apporte.


LOLETTE.

Bah !… j’aurais dû mourir… J’ai raté mon affaire, voyez-vous !… J’avais pensé d’abord à réaliser ce que vous vouliez, à divorcer, m’en aller… et puis, une fois dans la rue, je m’étais dit. « Pendant que j’y suis… autant en finir !… » Ç’aurait tout de même mieux valu. C’est raté…


LA PRINCESSE.

Devant un tel désastre, je dois m’effacer. C’est à vous de me passer votre souffrance, à moi de prendre la charge. On vous doit ce renoncement-là… Il est grand ; il doit être terriblement douloureux — vous le connaissez mieux que moi !… mais Pierre et moi, nous vous devons cette résignation, ce sacrifice… quel que soit notre déchirement à tous deux, car pourquoi vous dissimuler une douleur que vous ne connaissez que trop ? Oui, devant vous, tout doit s’incliner.


LOLETTE.

Je sais… je sais. Tout le monde est généreux pour moi, maintenant.


LA PRINCESSE.

Ne voyez dans ma démarche nulle hypocrisie, je vous en supplie !… Je pense profondément ce pourquoi je suis venue.


LOLETTE.

Oh ! je devine bien, maintenant, que tout le monde va faire tout ce qu’il peut à mon égard. On n’est pas si méchant que les gens le croient au fond !… On veut des tas de choses… seulement un jour vient qui emporte tout… Je vous remercie tout de même de l’intention. Ça calme.

(Elles causent, ainsi, d’un ton de femmes en visite, comme si la haine était restée au pays de la mort, comme on se parle après des années de long voyage.)

LA PRINCESSE.

Et moi, je vous suis très reconnaissante, très… de la façon si inattendue dont vous me parlez, dont vous voulez bien me recevoir, avec des paroles douces… simples… sans haine…


LOLETTE.

Quand on a passé par où je suis passée, allez, on devient sage… en attendant le jour de l’être tout à fait !…

(Elle sourit.)

LA PRINCESSE.

Oh ! promettez-nous… promettez-lui que toutes ces idées noires vont s’apaiser, et que vous ne recommencerez plus. Faisons chacune de notre côté ce que nous devons… ce que nous pouvons. Je suis venue pour cela… vous dire ce que je comptais faire… et savoir ce que vous attendiez de moi… Je crois qu’avec du courage et… Mais vous ne m’écoutez pas, je le sens… Pourquoi ?… À quoi pensez-vous ?


LOLETTE.

Je pense que je voudrais être à votre place ! Comme vous serez heureuse !… Il ne m’a jamais aimée de cette façon-là.


LA PRINCESSE.

Mais puisque je vous le rendrai, je vous l’assure !


LOLETTE, (secoue la tête.)

Ah ! s’il n’y avait que vous encore, mais il y a lui… et lui qui ne m’aime plus… Un homme qui ne vous aime plus… songez donc !… L’amour, à deux, c’est terrible, ça marche au-dessus de tout… Quand on est seul, ce n’est plus rien.


LA PRINCESSE.

Mais puisque je vous promets d’être forte, de tâcher, de toute ma volonté, de résister…


LOLETTE.

Lorsqu’on aime Pierre, je sais ce que c’est : c’est pour la vie.


LA PRINCESSE.

Ne me découragez pas !


LOLETTE.

Ah ! quand une parole seulement suffit à vous décourager !

(Elles baissent les yeux toutes deux.)

LA PRINCESSE, (sur un mouvement de corps de Lolette.)

Voulez-vous que je vous aide ? Vous êtes mal ?


LOLETTE.

Je voudrais être plus haute… Je ne respire pas encore très bien.


LA PRINCESSE, (l’arrangeant en lui croisant la chemise sur la poitrine.)

Vous n’avez pas froid, la chemise ouverte ainsi ?


LOLETTE.

Non. (Elle entr’ouvre sa chemise sur sa gorge.) Tenez, vous voyez… c’est là… Regardez, la balle est entrée… dans ce sens… Il paraît que deux centimètres plus loin ça y était. Le cœur, c’est là… Alors là, c’est ce que je me suis fait… À côté, c’est ce que vous m’avez fait.


LA PRINCESSE.

Eh bien, vous voyez qu’une blessure a déjà pu se cicatriser… L’autre suivra… Nous allons tâcher, n’est-ce pas ?… Nous allons faire de notre mieux. Restez sa femme, et quant à moi, donnez-moi le temps d’oublier, de résister… à moi-même… à la vie… Me comprenez-vous ?


LOLETTE, (lui retenant la main au passage.)

Vous avez de jolies mains, très fines… Dire que je puis les toucher, maintenant, sans frisson ! Elles ne me font plus mal… elles que j’aurais voulu écraser, broyer !… Je n’éprouve rien… Faut-il tout de même !…


LA PRINCESSE.

C’est que vous sentez bien que vous n’avez plus à me redouter de la même façon… Nous sommes des ennemis devant un projet de traité de paix… d’une paix indispensable… C’est une guerre qu’il faut finir. Il y aurait trop de blessés.


LOLETTE.

Oh ! ce n’est pas ça !… Je sais tellement ce qui m’arrivera !… Non, c’est autre chose… Je vous regarde… vos cheveux se coiffent bien !… J’adore ces chignons bas, comme ça. (Un temps.) Et dire qu’il n’aimait pas les blondes ! (Un soupir.) Et c’est vous qui êtes là, au pied de mon lit, et je vous parle comme à une amie, une indifférente… vous !

(Un afflux de haine soudain, vite réprimé.)

L’INFIRMIÈRE, (rentrant.)

C’est Monsieur Bernier qui est là… Peut-il entrer ?


LOLETTE.

Mais je vous ai dit une fois pour toutes de laisser entrer sans annoncer… Entre qui veut…


LA PRINCESSE.

Je me retire.


LOLETTE.

Du tout. Pourquoi ? Je sens bien qu’il n’y a là qu’une coïncidence, une simple coïncidence… C’est encore de ma faute… j’ai dit à tout le monde de venir à la même heure… Rien n’est plus naturel… On se rencontre, n’est-ce pas !…

(Bernier entre. La princesse est debout.)


Scène IV


Les Mêmes, BERNIER


BERNIER.

Madame. (Il salue froidement. À Lolette, en s’approchant.) Eh bien, comment vas-tu, aujourd’hui, ma chérie ?


LOLETTE.

Bien mieux, bien mieux, Pierre… je te remercie… Je suis tout à fait bien… Tu vois, madame a eu la gentillesse de m’apporter ces fleurs, et de venir prendre de mes nouvelles !


LA PRINCESSE.

Et j’espère bien que la prochaine fois j’irai les prendre chez vous-même, rue Brémontier, et que vous serez debout pour me recevoir.


LOLETTE, (aimablement.)

Vous ne voulez pas rester encore un peu ?


LA PRINCESSE.

Non, je vous laisse… À bientôt, si vous le permettez.


LOLETTE.

Certainement.


LA PRINCESSE.

Et merci encore… profondément.


LOLETTE.

C’est moi qui vous remercie… Pierre, voyons, veux-tu ouvrir la porte à Madame de Chabran… je t’en prie ?… Accompagne, voyons…

(Bernier va ouvrir la porte. À la porte, la princesse et lui se saluent poliment, et la princesse, du geste, refuse que Bernier franchisse le seuil.)

BERNIER.

Madame…

(Il ferme la porte.)


Scène V


LOLETTE, BERNIER

(Sitôt la porte refermée, le ton poli et doux de Lolette se change en une voix grave et triste de poitrine. Elle dit.)

LOLETTE.

Pierre ! ne te retourne pas, que je te parle. (Bernier reste debout, la main sur le bouton de la porte.) Je sais que tu la vois toujours… je le sens… mais, Pierre, quoi qu’il arrive, quoi que tu fasses, je tenais à te dire que je ne t’en veux pas… que je ne t’en voudrai jamais dans mon souvenir !… Je sais bien que tu as du chagrin de ne plus m’aimer… beaucoup de chagrin… et moi, je ne me souviens plus que d’une chose… c’est que tu m’as rendue la plus heureuse des femmes…

(Elle retombe sur l’oreiller.)

BERNIER, (s’avançant vers Lolette.)

Ah ! Loulou, je connais ton cœur…

(Il l’embrasse amèrement sur le front.)

LOLETTE.

Reste ainsi un peu… laisse-moi appuyer ma tête sur ton bras, comme autrefois. C’est si bon !… Si bon !… (Elle laisse aller de tout son poids sa tête sur les coudes de Bernier qui l’appuie un peu contre sa poitrine.) Tu te souviens ?… J’en ai passé des heures ainsi !… Te souviens-tu de la première séance dans ton atelier ?… Tu étais fatigué, tu as dormi sur le divan et j’étais juste comme maintenant. Le soleil avançait sur le tapis… Je vois encore les machins bleus et roses… C’est drôle, tout ça… mon loup ! Et le tableau, hein ?… notre tableau… Et le jour de la médaille, quand tu m’as dit : « En avant pour la noce, Loulou ! en avant ! » Ah ! Pierre, changer tout ce qu’on a eu, contre tout ce qu’on a rêvé !… (Timidement, peureusement.) Et tu ne crois pas, dis… tu ne crois pas qu’il en reste un peu d’amour… au fond de toi… en cherchant bien ?


BERNIER.

Mais si, mais si…


LOLETTE.

À la longue… est-ce que je ne pourrais pas reprendre ma place… Peut-être que cette femme… j’arriverai à la pousser peu à peu…


BERNIER.

Bien sûr, bien sûr… pourquoi pas ? (Brusquement.) Écoute… je pourrais mentir, laisser flotter des équivoques… pas de ça !… Tu as droit à la vérité, à toute la vérité… Tu as assez souffert pour l’avoir.


LOLETTE, (se rejetant sur les oreillers.)

Oh ! ce que tu vas dire sera terrible !


BERNIER.

Mais non, Loulou, pas terrible du tout, et bien simple. Tu sens comme il me serait facile de t’assurer que je ne la revois pas, et tu serais forcée de me croire… Oui, nous nous revoyons… Et dans nos entrevues, il n’est guère question que de toi, je t’assure ! Je ne sais si elle t’a fait part, tout à l’heure, des résolutions auxquelles nous nous sommes arrêtés…


LOLETTE.

Elle m’a dit que…


BERNIER, (l’interrompant.)

N’importe ! Ces résolutions, moi, je vais te les dire. Tu es en état, maintenant, de les écouter, de les comprendre avec tout le calme nécessaire… Tu es arrivée à ce maximum de désespoir grâce auquel un être démontre, mieux que par toutes les paroles, ceci : que les plus belles raisons du monde ne sont rien devant l’absolu de la souffrance. Elle seule est respectable. Tu es un être infiniment malheureux, infiniment. Je te dois tout mon secours… Tu disais vrai l’autre jour, je n’ai pas le droit de te quitter… Je ne peux t’abandonner à toi-même ; tu ne t’y retrouverais pas… Il y a là, pour moi, une question de devoir supérieur. Donc, voilà qui est entendu, tu peux être tranquille. Je fais pour toi le plus grand sacrifice qu’un homme puisse faire… Ohl je ne viens pas m’en vanter ; il faut, seulement, que tu connaisses la mesure de ce sacrifice. Elle n’est pas faible ! Tout ce qu’un homme pouvait attendre en jouissance de la vie, je te le sacrifie… oui, oui… soyons francs… et appelons les choses par leur nom… Ce mariage, c’était pour moi, tu le sais, la réussite complète, la richesse, toutes les gloires, la plénitude absolue du bonheur… et je passe sur les autres sentiments que je te demande pardon d’éprouver… Eh bien, voilà qui est fini ! Nous n’en parlerons plus… Tu as préféré mourir à accepter de ton côté des offres pratiques que bien des femmes, mon Dieu, auraient acceptées à ta place, d’autant mieux que rien ne nous forçait à rompre une amitié sincère qui aurait pu survivre à notre union… Enfin, soit, soit !… n’y revenons plus. La princesse de Chabran restera princesse de Chabran… Ma vie donc t’appartient… Es-tu contente ? Et tu sais bien que, du moment que je le dis, je tiendrai mon engagement d’une façon inébranlable… Maintenant, soyons pratiques tout de suite et entrons dans le domaine des réalisations. Je vais, comme je te l’ai annoncé, t’emmener dans le Midi… où je t’installerai… J’ai pris des renseignements sur la maison de Cannes… Ce n’est pas à proprement parler un sanatorium… Je regrette d’avoir oublié les photographies à l’agence de l’avenue Victor-Hugo… j’irai les chercher tout à l’heure, d’ailleurs… Tu verras… il y a une jolie terrasse avec vue sur la mer… Tu te rétabliras très vite, et je pense que, dans deux mois au plus, tu seras sur pied. Moi, j’irai, je viendrai…. Je te consacrerai tout le temps que je pourrai… Bien entendu, il faut que je finisse mes commandes, et que je travaille, car il faut me remettre au travail ; nous ne sommes pas riches… Mais la navette entre Cannes et Paris est très commode, en somme… Je passerai un bon bout de temps à tes côtés…


LOLETTE.

Et ici, Pierre, à Paris, tu penses continuer à la voir ?


BERNIER, (un temps.)

Je t’affirme, je te jure que je me consacrerai à toi, que je te soignerai avec tout mon dévouement… Tu auras de ma vie une part large, considérable. Pour le reste, compte sur l’avenir qui est une chose obscure, mais qu’on peut diriger… Laisse-m’en la charge… et surtout, oh ! surtout ! ne transforme pas le sacrifice que je te consens de grand cœur en une obligation… irritante.


LOLETTE.

Que veux-tu ?… Tout ce que tu me dis est excellent et très charitable. Je vois bien tout ce que tu fais pour moi, je t’en remercie, mais on ne peut rien dire de plus terrible !… Il n’est pas une seule de tes paroles qui ne crie : « Je ne t’aime plus ! »


BERNIER, (avec un mouvement d’impatience.)

Ah !


LOLETTE.

Quoi ?


BERNIER.

Qu’est-ce que ça fait ?


LOLETTE.

Comment ! qu’est-ce que ça fait ? Mais c’est tout !… tout !…


BERNIER.

Il te faut l’amour en plus, maintenant. Ce n’est pas assez ! Hier, c’était la vie seulement… aujourd’hui, c’est l’amour… Que sera-ce demain ? Mais y puis-je quelque chose ? Est-on maître de ses sentiments ?… Et si je ne l’ai pas ?… oui, oui, parfaitement, si je n’ai pas l’amour ?… alors, demain, ce sera le grief renaissant, l’exigence perpétuelle ?… Ça y est ! La victime que tu étais hier se transforme déjà et je vais connaître tout le poids de ses exigences. Je le sens… c’est l’enchaînement logique, parbleu !… enchaînement, voilà le mot !… Oh ! la geôle !… Tu n’as pas idée !… Se sentir pris, obligé, obligé d’aimer même, obligé d’être bon, sans qu’on vous en laisse seulement la spontanéité ou le mérite !… « Tu le dois ! » N’entendre que cette parole, c’est épouvantable ! La prison du devoir !… C’est à vous donner envie de devenir méchant, par sentiment de justice ! Alors, parce qu’on a été bon une fois, cet acte de bonté vous crée des devoirs qui vont se multiplier à l’infini… croître tous les jours… vous étouffer !… On est l’esclave de sa première action… Cela donne envie de tout casser… d’échapper… de briser les barreaux de la cage !…


LOLETTE.

Mais c’est affreux ! mais c’est épouvantable d’entendre des choses pareilles !


BERNIER.

Oui, oui, je le sais c’est affreux, cruel, inique !… Je vois tes pauvres yeux effarés qui me regardent avec épouvante… tu demandes si je suis fou… mais, que veux-tu ? Il y a quelque chose de plus fort que moi ! Le besoin de liberté, d’air respirable…


LOLETTE.

Je croyais avoir connu l’horreur que rien ne pouvait surpasser… mais les mots que je devais entendre, ah !… sont mille fois plus affreux que la mort !…

(Un silence passe.)

BERNIER, (passant la main sur son front.)

Pardon, je te demande pardon… la colère m’entraîne… Ce n’est pas réellement cela que j’éprouve… Ce sont les mots qui dévient… c’est le taureau enchaîné qui piétine et qui crie… Ne fais pas attention… attends, attends… je me retrouve… cela va venir… voilà… Je vois clair en moi, je t’assure. Oublie ce moment de colère ; il n’est pas juste… Ce que j’éprouve réellement peut parfaitement se dire ; il n’y a rien de laid ni de vil en moi, Loulou, je te jure… Là… calme tes yeux angoissés… Je t’ai effrayée ? Pardon… Comme devant Dieu, oui, comme devant Dieu, ce n’est pas trop d’employer de pareils termes, je jure de ne pas m’égarer d’une syllabe, maintenant… Comprends-moi, j’éprouve pour toi une pitié, un élan infinis… je te voudrais heureuse, ma chérie, je voudrais ne te faire plus jamais de mal et que ta pauvre bouche sourie, pour le reste de tes jours… Je m’y emploierai de toutes mes forces… Est-ce assez ?… Est-ce là ce que tu appelles de l’amour ? Non ? Mais qu’est-ce que cela fait ! Ne peut-on vivre sans cette sorte d’amour que tu réclames ?… Des milliers de gens n’unissent-ils pas leur vie dans ces conditions, et ne s’en satisfont-ils pas jusqu’au dernier soupir ?… Et encore, nous l’avons en nous, cet amour-là !… Il ne meurt pas, à proprement parler, il se transforme… comme nos visages… en vieillissant… L’amour porte, comme nous, des visages de vingt ou de quarante ans… Nous sommes résignés à notre propre destruction, pas à celle de nos sentiments. Pourquoi ?… Du moment qu’on ne peut pas mieux ! Ah ! je voudrais bien t’aimer de la même façon qu’autrefois, Loulou, comme tu m’aimes encore, toi, mais si je ne peux pas !… si je ne peux pas, pourtant ! Il faut bien se résigner !… Si la volonté suffisait à faire renaître le passé, je jure que tu serais la plus heureuse des femmes, car tu ne sais pas à quel point tu disais juste tout à l’heure : « Je sens que tu souffres de ne plus m’aimer. Pierrot !… » Ah ! tu ne sauras jamais combien !… C’est une chose affreuse que de voir mourir en soi son amour d’autrefois… Il semble un enfant auquel on voudrait porter secours, à qui l’on dirait : « Mon petit… » et qui disparaîtrait dans vos bras, plus on serrerait !… (Il a comme un haut le-corps de rage et de détresse.) Ce n’est pas de ma faute, pourtant !…


LOLETTE.

Je comprends, tu fais tous tes efforts, tu luttes !… Tu n’as pas besoin d’expliquer ; ton regard suffisait… Ah ! Pierre ! Dieu t’épargne de sentir se poser sur toi le regard d’un être qui ne vous aime plus… C’est atroce !…


BERNIER.

Je crois, je crois fermement que nous pouvons être heureux ensemble. Je suis attaché à toi par un souvenir exquis et si charmant qu’il doit te suffire presque pour ne plus rien envier. Tu as eu la meilleure part de moi-même… On ne retrouve ni son amour, ni sa jeunesse… Prends ce que je te donne, va, et n’en exige pas davantage… Ce que j’éprouve pour toi est considérable et plein d’élan. Je ne sais pas de quel nom on peut nommer ce sentiment-là. Mais si tu pouvais l’appeler de l’amour, tu ne sais pas le plaisir que tu me ferais !


LOLETTE.

Je suis brisée… Je voudrais… je ne sais pas ce que je voudrais… de l’air… du calme…


BERNIER.

Oui, oui, tous les mots que je prononce ne font que te meurtrir… Je vais te chercher ces photographies, avenue Victor-Hugo… Tu vas te détendre jusque-là… et nous ne parlerons plus jamais de ces choses… (Il lui tend la main, elle la lui prend.) Tu ne m’en veux pas trop de ce que je viens de dire ?


LOLETTE.

Non. Je te remercie. Tu as osé prononcer les paroles que personne n’ose jamais prononcer… Tu es franc… Ce n’est pas toi qui es terrible, Pierre, c’est l’amour !… Sonne, veux-tu ? À côté ici…

(Il sonne. Un silence. Il la regarde encore. Elle a le visage défait et renversé sur l’oreiller.)

BERNIER, (en sortant.)

Ah ! tiens ! on devrait crever à vingt ans, quand on n’est qu’une brute et qu’on ne sait pas !



Scène VI


LOLETTE, L’INFIRMIÈRE


LOLETTE.

De l’air !… du soleil !… (Entre l’infirmière.) Julie ! Je veux me lever… vite… Je veux respirer, je ne veux pas rester couchée… Je veux marcher… voir le soleil… Je veux voir de la verdure.

(Fébrilement, elle rejette les couvertures.)

L’INFIRMIÈRE.

Vous seriez probablement trop faible pour marcher… mais venez vous étendre comme vous avez fait hier sur le fauteuil près de la fenêtre.


LOLETTE.

Oui… oui… donnez-moi vite, vite, mon peignoir… c’est ça… passez-moi les manches… Tout, mais pas ce lit !… Oh ! du soleil… des arbres… de la vie ! Dieu, que je suis faible !


L’INFIRMIÈRE.

Ne vous énervez pas… Là… appuyez-vous sur moi… Voyez que vous marchez très bien… Tenez… avec votre jolie couverture de soie rose sur les pieds… Maintenant, je vais vous ouvrir tout grands les volets… pour laisser entrer la lumière… Il fait si beau !

(Lolette est étendue sur la chaise longue. L’infirmière ouvre toute grande la porte-fenêtre donnant sur le jardin ensoleillé. Lolette est là, la tête sur les coussins, les yeux clos sous l’effusion de la lumière. La porte s’ouvre, Rouchard entre doucement, regarde et s’avance. L’infirmière, voyant quelqu’un, demeure dans le jardin.)


Scène VII


LOLETTE, ROUCHARD


ROUCHARD, (entrant.)

Louise !…


LOLETTE.

Jean !


ROUCHARD, (courant à elle.)

Pauvre malheureuse !… Tu permets que je t’embrasse ?


LOLETTE, (dans un grand élan, dans un appel de détresse.)

Ah ! les misérables ! Si tu savais !… si tu savais ce qu’on m’a fait !…


ROUCHARD.

Je sais tout !… On m’a tout appris… ton coup de revolver… tes nuits de fièvre… je t’ai suivie jour à jour ! Malheureuse !…


LOLETTE.

Non ! tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir ! Personne !… Ce que je suis devenue, mon pauvre vieux ! ce que je suis devenue !… Les misérables !…


ROUCHARD.

J’ai vu ces jours-ci ta cousine, Marie Grillou, à qui je continue à donner quelques vieilles nippes comme de ton temps… J’ai tout su en détail !… et j’en sais même plus que toi peut-être !… Quand j’ai appris tout ça, j’ai eu une grande émotion, tu penses. On ne te l’a pas dit, naturellement, j’en avais donné l’ordre, mais je venais tous les jours prendre de tes nouvelles ici.


LOLETTE.

Ah ! tu as toujours été bon, toi !…


ROUCHARD.

Ce n’est pas ça, ce n’est pas ça… seulement, tu as eu beau me quitter, me faire le plus grand chagrin que j’aie jamais éprouvé… il y a les souvenirs, n’est-ce pas ?… Ça remue… ça s’agite à la moindre tatouille… C’était ma gosseline à moi, tout de même, pas vrai ?… Alors, figure-toi, j’étais là encore tout à l’heure dans le bureau du médecin-directeur, je causais, quand je vois s’en aller Bernier. Je n’ai fait ni une ni deux… Il fallait que je t’embrasse.


LOLETTE.

Ah, t’étais le meilleur de tous ceux que j’ai connus et j’ai été si mauvaise avec toi !…


ROUCHARD.

Bah ! les femmes… Et puis toutes ces choses sont plus loin que nous ! Mais toi, as-tu été assez bête de vouloir te canarder comme ça ?… Tu t’es fait très mal ?…


LOLETTE.

Oui, c’est dans le poumon… mais c’est ça qui m’est égal !… Je veux mourir… Jean, je veux mourir !…


ROUCHARD.

Mais non, mais non !… Ce n’est pas ce qui arrangera tes affaires, n’est-ce pas ?


LOLETTE.

Ah ! je suis une femme finie, flambée. Y a pus, y a pus !…


ROUCHARD.

Tiens, tu n’as pas tellement changé, puisque tu retrouves ton petit langage d’autrefois, ton parler nègre qui fichait en joie ton bonhomme pour deux jours !… « Y a pus », disais-tu, tu te souviens, à propos de tout, chaque fois que ça n’allait pas… Ah ! que de fois j’y ai pensé à ce « y a pus ». Le bon temps où, morveuse, tu revenais de la rue Bréda, après avoir toujours soigneusement chapardé deux pommes à la devanture de la fruitière, parce que tu décrétais que le dessert, ça ne se paye pas ! Ah ! on n’était pas très galetteux, mais tout de même, si tu ne m’avais pas quitté, vrai, tu n’en serais pas où tu en es ! J’étais un brave homme de père, qui n’aurait pas permis que tu sois malheureuse, qui t’aurait défendue contre tout !


LOLETTE.

Ah ! si j’avais su ! si j’avais su, je t’assure !…

(Elle pleure.)

ROUCHARD.

Te l’avais-je assez prédit, quand tu es venue chercher tes affaires, chez moi… un soir… ah ! bougre, le sale soir que celui-là !… et que tu m’as annoncé : « Je me mets avec Bernier. Je l’aime ! » Je t’avais prédit que tu ne serais pas heureuse avec lui ! Ce n’était pas un homme pour toi. C’était déjà un être particulier, volontaire, têtu, qui portait en lui d’autres destinées… Il n’y avait qu’à le voir !… Certains bateaux sont faits pour prendre la mer, et d’autres pour rester au bord !… Il devait aller au large, lui… Tu n’étais pas née pour cette sorte d’artiste… Tu es de chez nous, les troisièmes médailles, et les pensions pour artistes à six francs par jour !…


LOLETTE, (se frappant le front.)

Ah ! pourtant, s’il avait continué de m’aimer. Tout le malheur vient de là !


ROUCHARD.

Quand même ! Il n’y a pas seulement qu’une question d’amour dans tout ça… il y a des choses plus graves, des choses sans appel… la grande machine à transformations, qui happe les uns et broie les autres… Des êtres, comme toi, ce sont de pauvres êtres tout nus… nus dans la vie, comme sur la table à modèle… ignorants de tout, impuissants, avec de belles âmes, à fleur de peau, et la pitié des hommes, quand elle va jusqu’à eux, ne sait pas leur donner le rang qu’ils méritent… Devant, ce sont les places réservées. Tu es du parterre, ma pauvre fille !… Voyons, on ne va pas te laisser périr ainsi, tout de même ! Tu ne vas pas recommencer à espérer, lutter encore, pour arriver au saut final, qui est mathématique. Tu es une soustraction nécessaire pour eux. Tu en es bien persuadée… Il le faut !… Ils te passeront sur le corps, coûte que coûte !… C’est la force de la vie !…


LOLETTE.

Oh ! oui… j’en suis sûre ! C’est bien pourquoi je me suis collé un revolver sous le menton, va !…


ROUCHARD, (brusque, mais timide.)

Eh bien, n’en faut plus ! Allez, allez… je t’emmène, moi… (Lolette le regarde, hébétée.) Oui, oui… je t’emmène chez moi, à l’abri… De là, tu feras tout ce que tu désireras… tu iras, tu viendras… tu t’en iras les rejoindre… essayer, tenter l’impossible… mais, au moins, tu auras toujours un pigeonnier où revenir, faire halte… et prendre haleine… et où tu seras sûre de trouver, à l’heure de misère, pas le bonheur, bien sûr, ça ne se trouve pas ainsi, mais un cœur aimant, un brave cœur, je le jure, qui se consacrera à toi, comme autrefois, de toute sa force…

(Il s’arrête. Lolette creuse des yeux tout l’avenir, le présent, le passé.)

LOLETTE, (tout à coup, désespérément.)

Sauve-moi ! Sauve-moi !… Oui, oui… s’il en est temps encore… Emporte-moi… empêche-moi de mourir !… de l’air !… vivre !…


ROUCHARD, (lui prend les mains.)

Eh oui, va, vieille gosse ! Tu vas passer ta convalescence dans ton appartement de garçon, le même, avec la cloche rouillée d’entrée, et le balcon aux capucines. Ce ne sera pas, peut-être, gai, gai, pour toi… mais, bah ! le feu reprend mieux aux endroits où il y a de la cendre… Et puis, la fille guérie, elle ira où elle voudra… et si elle veut rester, la place est grande !


LOLETTE, (fébrile, agitée, se soulevant, comme épouvantée d’elle-même.)

Oui… oui… C’est ça… Tout de suite… à la minute… emporte-moi.


ROUCHARD.

Tout de suite, en effet… Ces décisions-là, il faut les prendre tout de suite, ou bien elles ratent complètement ! Je t’enlève. Allez ! hop ! Tu es parfaitement en état… J’ai prévu tout, ces jours-ci… Le médecin-directeur, qui est un brave garçon, m’a dit que tu étais libre d’agir comme tu veux et de partir à la seconde même où tu le désires, et comme tu veux.


LOLETTE.

Vite… appelle la garde… Sonne !


ROUCHARD.

J’ai une voiture qui stationne à la sortie du jardin, à droite… Bernier, lui, reviendra par la porte de la rue naturellement… (Il montre la porte.) As-tu un manteau ? Tes affaires, nous les ferons prendre après… (Entre l’infirmière.) Tu donneras les ordres. (À l’infirmière.) Voilà… madame sort avec moi en voiture. J’ai une voiture à la grille du jardin. Voulez-vous l’aider ?…


LOLETTE.

Oui… vite, Julie… c’est moi qui l’exige… Il faut… Donnez-moi mon manteau noir…


L’INFIRMIÈRE.

Bien, madame… Je n’ai rien à dire… Madame peut agir comme elle le désire.


LOLETTE.

Aidez-moi… Je veux aller moi-même jusqu’au cabinet de toilette.


ROUCHARD.

Ne te fatigue pas… c’est inutile… on te portera… Nous allons te mettre des couvertures sur les jambes… Il fait très chaud, d’ailleurs, dehors.


LOLETTE.

Vite, mon Dieu, surtout, très vite !

(Dans une bousculade, l’infirmière lui met son manteau.)

ROUCHARD.

Je n’ai pas à parler au médecin-directeur ?


L’INFIRMIÈRE.

Du tout. Madame n’a besoin d’aucune autorisation (Avec intention), même au cas où elle ne rentrerait pas ce soir. Nos malades, une fois guéris, agissent entièrement à leur volonté.


LOLETTE.

Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !


ROUCHARD.

Ce n’est rien, Loulou !… Du courage !… il en faut.


L’INFIRMIÈRE, (pendant que Lolette met un châle.)

Pardon d’insister… mais si, des fois… madame ne rentrait pas… où faudrait-il envoyer les affaires… ses malles ?…


ROUCHARD.

Ah ! vous nous comprenez, madame ? Vous avez assisté à trop de douleur pour ne pas comprendre ! Dans ce cas, voici l’adresse où serait madame… et où vous auriez l’obligeance de tout envoyer… et de venir vous-même…


LOLETTE.

Merci, Julie.


L’INFIRMIÈRE.

Tout sera fait… comptez sur moi… (Allant à la fenêtre.) J’aperçois les jardiniers, ils vous aideront à partir, sans attirer l’attention… (Elle les appelle.) Jean, François !… voulez-vous venir aider à porter la malade jusqu’à la voiture… à la grille ?…


LOLETTE, (les yeux tendus, les mains crispées, dans un effort, sans larmes, presque à elle-même comme une prière, comme pour chercher en elle le courage.)

Vivre !… Vivre !…

(C’est désormais le seul mot qu’elle prononce mécaniquement.)

ROUCHARD, (pendant qu’on l’arrange sur la chaise.)

Allons, Louise, aie confiance… Espère. C’est, maintenant, moi qui te reprends… Je tâcherai de te donner un peu de bonheur… On va recommencer la vie… Elle se rapprend, quoi qu’on dise… Tu verras.


L’INFIRMIÈRE, (au moment où il allait prendre un des côtés de la chaise.)

Et quand Monsieur Bernier rentrera, que faudra-t-il lui dire ?


ROUCHARD, (après un silence avec une grande émotion contenue.)

Eh bien, vous lui direz que j’ai pris le paquet qu’il avait laissé tomber sur la route… et que je le porterai jusqu’au bout.

(Bouchard et le jardinier, chacun tenant un côté de la chaise, sortent dans le jardin où on les voit disparaître.)[1]


Scène VIII


L’INFIRMIÈRE, LE SECOND JARDINIER


L’INFIRMIÈRE.

C’est bon, je n’ai plus besoin, de vous. François.


LE JARDINIER.

Bien.


L’INFIRMIÈRE.

Pourtant, accompagnez-les jusqu’à la voiture, au cas où ils auraient besoin d’aide. Et puis, après, vous avertirez le médecin de service.


LE JARDINIER.

Je crois qu’il est occupé à un pansement, au second…


L’INFIRMIÈRE.

Alors, je l’avertirai tout à l’heure, moi-même…

(Le jardinier sort rapidement. La grille sonne au loin ; l’infirmière range un peu la chambre, entre dans le cabinet de toilette où on l’entend faire du bruit. Un temps. La scène reste vide.)


Scène IX


BERNIER entre par la porte de gauche, Il a des paquets à la main.


BERNIER.

Voilà… Je t’apporte les vues, Loulou. Et puis, je suis passé à… (Il s’aperçoit que le lit est vide. Étonné, il entend du bruit dans le cabinet de toilette.) Ah ! tu es là ?… Tu as pu te lever ?


L’INFIRMIÈRE, (du cabinet de toilette.)

C’est moi, monsieur.


BERNIER.

Madame s’est levée ?… Elle est là ?… Je peux entrer ?


L’INFIRMIÈRE, (paraissant.)

Non, monsieur, madame n’est pas là.


BERNIER.

Où donc est-elle ?


L’INFIRMIÈRE.

Elle s’est levée… et elle est sortie.


BERNIER.

Mais c’est d’une imprudence folle !… elle est trop faible… Où ?… Dans le jardin ?


L’INFIRMIÈRE.

Non, monsieur, madame est partie.


BERNIER.

Vous dites ?… Partie ?…


L’INFIRMIÈRE.

Oui… elle a voulu… c’est elle… partie avec un monsieur, qui est venu la chercher…


BERNIER.

Avec !…


L’INFIRMIÈRE.

… un monsieur, dont je ne sais pas le nom… grand… une barbe courte… un peu blonde… et des cheveux sur le front, je crois bien.


BERNIER.

C’est impossible !… voyons, voyons !…


L’INFIRMIÈRE.

On m’a laissé cette carte. Je n’ai pas regardé… C’est peut-être le nom… Je dois tout envoyer à cette adresse…

(Elle lui passe la carte.)

BERNIER, (lisant.)

Rouchard… (Il rend la carte à la garde.) Merci.

(Elle ne dit plus rien. Embarrassée devant ce silence.)

L’INFIRMIÈRE, (ajoute.)

Le médecin de service expliquera à monsieur.

(Il fait signe qu’il a compris. La garde passe dans le cabinet de toilette. Bernier reste seul. Il regarde le lit défait, longuement, comme s’il y avait encore quelqu’un dedans. Il appuie le coude sur la barre de cuivre et fixe, des yeux, la place vide, l’empreinte du corps, les oreillers… Ses yeux s’humectent. Machinalement, il prend une des fleurs qui sont restées sur le lit. Il la porte à sa bouche comme on fait d’un mouchoir.)

BERNIER.

Loulou !


RIDEAU
  1. À la représentation le rideau tombe sur cette réplique et les scènes qui suivent ne doivent jamais être jouées