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La Famille de Montaigne
Revue des Deux Mondes4e période, tome 132 (p. 433-444).


Il y a de très grands écrivains, qu’on a lus, qu’on ne cesse pas d’admirer, auxquels on revient à l’occasion, dont on commente la pensée quand le moment s’en présente, mais dont l’œuvre vous reste comme extérieure. D’autres, qui peut-être ont moins de puissance, ont un charme qui s’insinue, en sorte que désormais et pour toujours on sent leur pensée vivre au plus intime de soi. Montaigne est l’un de ces charmeurs, et le premier d’eux tous. Pour s’être une fois prêté à la séduction de son esprit, on en devient le prisonnier. Parmi ces fidèles qu’il a captivés, on compte peu de femmes ; car pour être aimé des femmes il ne suffit pas d’en avoir médit : il y faut encore la manière. Les jeunes gens non plus ne fréquentent guère chez lui. Mais ceux qui sont engagés déjà sur l’autre versant de la vie, qui ont éprouvé la vanité de beaucoup de choses et ne veulent plus être dupes, qui s’approchent du terme sans illusions comme sans colère, sans appréhension tragique et sans un attachement assez ferme aux suprêmes espérances, ceux-là trouvent dans la sagesse de l’auteur des Essais le modèle dont leurs yeux ne se détournent plus. Nous trouvons un témoignage de cette sorte d’attrait dans le livre que M. Stapfer vient de publier sous ce titre : la Famille et les amis de Montaigne [1]. S’étant fait, voilà deux ans, le biographe de Montaigne, M. Stapfer n’a pu se résoudre à prendre congé de lui. Faute de pouvoir s’éloigner définitivement du sujet, il a trouvé ce biais d’y revenir dans des « causeries autour du sujet. » Ce sont des causeries en effet autour d’un sujet et autour de tous les sujets, ingénieuses, et paradoxales de propos délibéré. L’auteur nous expose sa méthode : « c’est de scandaliser l’innocence, d’inquiéter la foi, de troubler la paix des esprits et de leur faire un peu violence afin de les forcer à la réflexion et au doute, discourant à tort et à travers, de tout et du reste. » Cette méthode, en tant qu’elle s’applique à l’enseignement, pourrait bien n’être pas la meilleure. Mais sans doute il n’y faut voir qu’un hommage de plus rendu à l’esprit de Montaigne.

La famille de Montaigne, c’est d’abord sa « maison », et ce sont ceux qu’il appelle ses ancêtres. Le premier en date de ces ancêtres vendait du poisson salé rue de la Rousselle, à Bordeaux. Il en vendit tant et si bien qu’il put acheter le 10 octobre 1477 les maisons nobles de Montaigne et de Belbeys en la châtellenie de Montravel, avec les vignes, bois, terres, prés et moulins y attenant. Cela permit plus tard à son arrière-petit-fils d’oublier son nom patronymique et roturier d’Eyquem et de peindre dans la chapelle de son château de superbes armoiries en couleurs jaune et noir : « Je porte d’azur semé de trèfles d’or, à une patte de lion de même, armée de gueules, mise en fasce, etc. » Ce philosophe était d’une vanité puérile. Ce n’est pas, quoi qu’on en dise, ce qui nous le fait aimer. — Le père de Montaigne était un homme de grand mérite, esprit original et cerveau à idées ; son fils lui doit beaucoup et n’a pas manqué de le reconnaître. En revanche il ne nous a jamais parlé de sa mère, qui pourtant lui a survécu. Cette mère était d’origine juive ; un frère et une sueur de Montaigne furent protestans. C’est un trait à retenir que le moraliste ait trouvé dans l’intérieur même de sa famille, avec le spectacle de la diversité des religions, le conseil de la tolérance. Il se maria, l’heure venue, sans enthousiasme mais avec conviction. Il pensait que le mariage est la maîtresse pièce de l’ordre social, et qu’il convient, là comme ailleurs, de se conformer à l’usage. On se marie non pour soi, mais pour sa postérité, pour sa famille ; et le mariage est, tout compte fait, une condition supportable, pourvu que l’amour en soit banni. Montaigne perdit des enfans en bas âge et n’éleva qu’une fille : Léonor. Elle semble n’avoir eu qu’un médiocre souci de la gloire paternelle et n’a guère de titres à notre souvenir. La fille d’alliance de Montaigne a fait tort à sa fille selon la nature.

Par eux-mêmes ces comparses ne nous intéressent pas ; c’est Montaigne que nous voulons retrouver dans ses rapports avec eux. C’est bien à lui en effet que M. Stapfer nous ramène sans cesse ; et son livre n’est pas si librement composé qu’il n’y circule une idée générale. M. Stapfer s’est efforcé, sinon de détruire, au moins de reviser la légende qui fait de Montaigne un égoïste. C’est une thèse qui peut se soutenir, bien entendu, mais qui a chance en outre d’être voisine de la vérité. Regardons-y à notre tour. Montaigne a parlé maintes fois de son père avec la tendresse la plus respectueuse et la reconnaissance la plus émue. S’il ne nous a rien dit de sa mère, on peut le regretter sans aller jusqu’à voir dans ce silence la preuve d’une exceptionnelle sécheresse de cœur ; c’est qu’il n’attribuait que peu de part à l’influence de la femme dans la formation intellectuelle et morale de l’homme, étant d’avis « qu’une femme est assez savante quand elle sait mettre différence entre la chemise et le pourpoint de son mari. » Pour ce qui est de la fidélité conjugale, il ne se pique pas de l’avoir toujours observée ; ou plutôt il tient à ce que nous sachions le contraire. Cela ne l’a pas empêché d’être un bon mari. Il savait gré à Mlle de Montaigne d’être une ménagère entendue et une bonne femme. « Il n’en est pas à douzaines, comme chacun sait, et notamment aux devoirs de mariage. » Il a eu pour elle mieux que de l’estime. Il lui donne le titre d’être sa meilleure amie, lui qui entendait plus qu’aucun autre à ce nom d’ami. Et quand il nous peint cette douce société de vie qu’est le mariage fondé sur l’amitié, nous pouvons croire que cette fois encore c’est son histoire qu’il nous conte. La façon dont il nous dit qu’il a perdu en nourrice deux enfans ou trois, sans se bien souvenir du nombre, ne laisse pas que de nous choquer ; mais c’est que la fibre paternelle est devenue chez nous extraordinairement sensible, sans d’ailleurs qu’il soit prouvé par là que les parens d’aujourd’hui fassent leur métier beaucoup mieux que ceux d’autrefois. Montaigne ne s’est pas désintéressé de l’éducation de sa fille ; il y a appliqué les mêmes principes de douceur dont il avait lui-même éprouvé le bienfait. Enfin on a tout dit sur son amitié pour la Boëtie ; et ce pouvoir de mourir à soi-même pour vivre en autrui n’est certes pas d’un égoïste. Il reste cette affaire de la peste de Bordeaux ; Montaigne se trouvait hors de la ville, en bon air ; il jugea inutile de rejoindre son poste et de s’exposer à la contagion. Nous n’avons garde de l’en excuser. Encore est-il juste de tenir compte de la différence des temps ; ce qui d’après nos idées actuelles passerait pour trahison n’étonna ni ne scandalisa personne. Le contraire eût été tenu pour marque d’héroïsme. Montaigne ne se donne pas pour un héros : « En quelque manière qu’on se puisse mettre à l’abri des coups, fust-ce sous la peau d’un veau, je ne suis pas homme qui y reculast. » Cette attitude évidemment n’est pas la plus relevée qui se puisse concevoir. Mais la peur des coups est à l’homme un instinct naturel. Montaigne ne prétend pas être au-dessus de la moyenne. De même qu’on lui ferait trop d’honneur en lui attribuant le mérite, dont au surplus il ne se souciait pas, d’une extrême sensibilité, de même il n’a guère dépassé la mesure au delà de laquelle l’égoïsme devient un défaut qu’on remarque.

Que Montaigne ait été un bon fils et un père attentif, cela certes ne nous est pas indifférent. Mais il y a une question singulièrement plus intéressante et d’une tout autre portée : c’est celle de l’égoïsme intellectuel de Montaigne. L’auteur des Essais se prend lui-même pour le sujet de son livre. Il se met en scène ; il se raconte au public. Il étale ce moi haïssable. Jansénistes et prédicateurs le lui ont au XVIIe siècle durement reproché. « Le sot projet qu’il a de se peindre ! » s’écrie Pascal. Et les auteurs de la Logique de Port-Royal : « Un des caractères les plus indignes d’un honnête homme est celui que Montaigne a affecté, de n’entretenir ses lecteurs que de ses humeurs, de ses inclinations, de ses fantaisies, de ses maladies, de ses vertus et de ses vices… il ne naît que d’un défaut de jugement, aussi bien que d’un violent amour de soi-même. » L’exemple de Montaigne a été abondamment suivi. Notre littérature a été comme inondée par le débordement des confessions, mémoires intimes, souvenirs personnels, et autres produits de l’outrecuidance et de la sottise. La responsabilité n’en remonte-t-elle pas jusqu’à notre moraliste ? et n’a-t-il pas par avance autorisé de son nom ceux qui, avec moins de grâce et de légèreté, ont fait une oeuvre au fond pareille à la sienne ?… C’est l’une des questions qui se posent à propos de Montaigne, et c’est le reproche dont on peut - en partie du moins - le justifier.

Je n’oublie pas que Montaigne au cours de son livre nous donne sur lui-même des détails que nous ne lui demandions pas, que nous nous serions très bien passés de connaître, ou que peut-être nous aimerions à ignorer. Il nous fournit sur ses facultés, sur ses goûts, sur ses talens d’homme d’intérieur et ses talens de société les renseignemens les plus inutiles ; c’est par exemple qu’il a la mémoire courte et la vue longue, qu’il est inapte au ménage, ne sait compter « ny à get ny à plume » et ne fait pas la différence « d’entre les choux et les laictues de son jardin », ou encore qu’il trouve le jeu d’échecs trop difficile et n’aime pas à perdre aux cartes. Il nous dit comment il règle sa dépense et aussi ce qu’il aime chez ses maîtresses et comment il se conduit avec les femmes. Nous savons par lui qu’il est d’une taille un peu au-dessous de la moyenne, qu’il a l’oreille petite, la barbe épaisse et brune, couleur d’écorce de châtaigne, les mains gourdes et les jambes velues, une peau qui de soi n’avait pas de senteur, mais à laquelle toutes les odeurs s’attachaient de la façon parfois la plus compromettante. Par lui toujours nous sommes informés qu’il a perdu une dent passé cinquante ans, qu’il aime le poisson, qu’il boit un grand coup à la fin du repas, qu’il ne peut supporter d’aller en voiture, qu’il est sujet au soulèvement d’estomac et toutefois qu’il n’a pas voulu pour remédier à cet inconvénient qu’on lui sanglât le bas du ventre. Il nous instruit de ses digestions et de ses coliques. « Il a vraiment eu raison, dit Mlle de Gournay, de montrer comme il se gouvernait en l’amour, au devis, à la table, voire à la garde-robe… » Cette vieille demoiselle était d’une intrépidité que nous admirons sans pouvoir la partager ; nous nous refusons à la suivre jusque-là. Du moins, Montaigne n’a-t-il pas cherché à se faire gloire du cynisme de certains aveux. Ses confidences partent non de forfanterie mais plutôt de naïveté. Il se peut qu’ayant formé le projet de se peindre, il ne se soit pas cru en droit d’effacer complètement du portrait les traces de la commune misère. Prenons garde aussi que notre badauderie s’amuse de ces menus détails autant que s’y complaît la vanité de l’auteur. Il ne faut pas qu’ils nous donnent le change et nous empêchent d’apercevoir le véritable dessein de Montaigne.

Celui-ci a bien prévu les objections qu’on ne manquerait pas de lui faire et que peut-être lui ferait-on avec quelque apparence de raison. « La coutume a fait le parler de soy vicieux, et le prohibe obstinément, en hayne de la ventance qui semble tousjours estre attachée aux propres témoignages. » Et ailleurs : « De samuser à soy il leur semble que c’est se plaire en soy, de se hanter et prattiquer que c’est se trop chérir. » Pourquoi est-ce qu’il s’expose à ce reproche sinon parce qu’il a conscience à part lui de ne pas céder uniquement auplaisir mesquin et par trop indigne d’un homme d’esprit de se donner en spectacle et d’occuper la scène ? il se rend compte qu’il fait une œuvre nouvelle : « C’est le seul livre au monde de son espèce et d’un dessein farouche et extravagant. » Pourquoi est-ce qu’il y persévère et qu’il la mène à bout, sinon parce qu’il s’assure que l’extravagance en sera rachetée par le profit solide qu’il en retirera ?

En fait, l’un des traits qui caractérisent le mieux Montaigne, c’est sa curiosité de l’âme humaine. Il se peut bien qu’il se soit refusé à s’embarrasser de questions qui d’après lui dépassent la portée de notre raison et dont la recherche stérile, condamnée par avance à ne pas aboutir, ne peut nous apporter que trouble et que déceptions. Il n’en est que plus soucieux d’explorer en tous sens le champ laissé à notre connaissance. Qu’est-ce que Dieu ? Qu’est-ce que l’âme considérée dans son essence ? Quelle destinée l’attend au lendemain de la mort ? C’est affaire aux théologiens de nous le dire et il est prudent de s’en remettre de ces matières à l’autorité de l’Église. Mais nous vivons et nous mourrons ; nous sommes en rapport avec les hommes et en contact avec les choses ; nous sommes aux prises avec la souffrance, en butte aux hasards de la fortune, et nous voulons être heureux. Comment est-ce que les hommes se comportent en présence des accidens qui forment la trame de la vie humaine, depuis qu’il y a une humanité, dans tous les temps et dans tous les pays ? Quelle est la formule la plus approchante du bonheur et quel est le plus sûr moyen pour arriver sans secousse au moment qui décide lui seul de tout ? A tous ces problèmes de la vie pratique nul n’a cherché la réponse avec plus d’ardeur et de patience que Montaigne. Il s’est adressé à tous ceux qui pouvaient lui apporter quelque utile renseignement, il a varié et multiplié l’information. Il interroge ceux que le hasard met sur sa route et fait parler ceux qui passent près de son château. Il a chez lui un homme qui a demeuré dans la France antartique, et par son intermédiaire il lie conversation avec plusieurs matelots et marchands qui l’avaient accompagné dans ce voyage. Ce lui est un moyen de s’enquérir des coutumes de pays que nous tenons pour barbares et de les comparer avec les nôtres. Y a-t-il dans le voisinage quelque phénomène autour duquel s’attroupent les badauds ? il suit la foule. Il recueille les anecdotes qui courent le pays, et dans le récit qu’on lui en fait tâche à démêler quelque signification morale. C’est le même soin qui le guide à travers ses lectures. De là vient son goût pour les historiens et pour ceux-là surtout qui, tels qu’un Plutarque, se sont attachés moins à reproduire l’appareil extérieur des événemens et à décrire le décor, qu’à enregistrer ces traits par où se découvre l’intérieur de l’homme. « Les historiens sont ma droitte bale : car ils sont plaisans et aysés ; et quant et quant l’homme en général de qui j e cherche la connaissance, y paroist plus vif et plus entier qu’en nul autre lieu. » La connaissance de l’homme en général, tel est bien en effet le but qu’il s’est proposé. Et celui qui nous confesse qu’il n’a que lui pour visée à ses pensées, est le même qui définit avec précision et d’un mot le sujet de son étude. Ce sujet, c’est l’homme.

Mais les rapports des historiens, les récits des voyageurs, les dépositions des témoins, ce ne sont pour qui veut connaître l’homme que de bien insuffisantes ressources. Tous les jugemens qui se font des apparences externes sont merveilleusement incertains et douteux. Nous nous formons une opinion sur un homme d’après quelques traits que nous connaissons de sa vie ; nous introduisons dans cette vie une unité factice et qui n’existe que dans notre esprit ; nous faisons dépendre toutes ses actions de quelques principes, toujours les mêmes, et de deux ou trois facultés dominantes ; mais au contraire c’est la loi de notre nature d’être ondoyante et diverse, et d’offrir des aspects toujours différens. « Pour juger d’un homme, il faut suivre longuement et curieusement sa trace. » Cela ne suffit pas et encore faudrait-il pénétrer jusqu’aux mobiles qui inspirent la conduite de chacun et donnent à des actes, les mêmes en apparence, une signification tout opposée. C’est une remarque que nous avons faite bien des fois. On nous a fait honneur de mérites que nous n’avions pas et d’intentions dont nous ne nous étions pas avisés, on a rapporté à notre prudence ce qui était un effet du hasard, on a mis sur le compte du courage ce qui ne partait que d’insensibilité, ou peut-être à l’inverse. « Quand on juge d’une action particulière, il faut considérer plusieurs circonstances et l’homme tout entier qui l’a produite avant la baptiser. » C’est la vie intérieure qui donne à l’autre sa signification et son prix. Mais ici nul regard ne pénètre que le nôtre, et notre témoignage est seul recevable. Nous n’atteignons directement que nous seuls. Et qui veut saisir la réalité elle-même, aperçue sans intermédiaire dans la continuité vivante de son développement, n’a d’autre recours que celui de l’observation intérieure. Cette étude est la seule qui ne trompe pas et d’où nous puissions rapporter des documens dont on ne contestera pas la valeur. Car le monde est plein de gens qui nous font des contes de pays où ils ne sont pas allés ; mieux feraient-ils de nous entretenir d’un coin de cette terre si petit qu’il fût, mais qui fût leur coin familier. « Il nous faudrait des topographes qui nous fissent narration particulière des endroits où ils ont été. Mais pour avoir cet avantage sur nous d’avoir vu la Palestine, ils veulent jouir du privilège de nous conter nouvelles de tout le demeurant du monde. Je voudraye que chacun écrivist ce qu’il sçait, et autant qu’il en sçait non en cela seulement, mais en tous autres subjects. » Parti du désir d’embrasser la connaissance de toute l’humanité, Montaigne est ramené à se replier sur lui-même.

Son livre lui est ici d’un grand secours ; et, à vrai dire, c’est à quoi il lui sert, c’est à mener cette enquête qu’il fait sur son propre compte. Cherchant à se peindre pour autrui, il est obligé de se peindre d’abord à ses propres yeux et de démêler avec plus de netteté qu’il n’avait fait les traits de sa physionomie. Il y a en lui toute sorte d’idées mal débrouillées, d’aspirations encore confuses, de remarques restées vagues ; il en prend peu à peu conscience et fait le jour dans ces ténèbres. Au cours de ce travail qu’il opère sur lui il devient, par là même et par suite, différent. L’auteur se modifie à mesure que son livre s’avance, en sorte qu’on ne sait s’il l’a davantage composé à sa ressemblance ou s’il ne s’est plutôt modelé sur lui. « Je n’ay pas plus faict mon livre que mon livre m’a faict. Livre consubstantiel à son autheur. » Ils ont vécu de compagnie. Montaigne s’est envieilli depuis le jour où il avait commencé de se prendre lui-même pour objet de ses méditations. « Ce n’a pas été, nous dit-il, sans quelque nouvel acquest. J’y ay pratiqué la colique par la libéralité des ans. » Il y avait gagné quelque autre chose encore. Nous pouvons en juger. Et ce serait ne pas comprendre les Essais que de n’y pas apercevoir le progrès qui s’y fait dans la pensée du moraliste. L’ouvrage a été composé peu à peu, les deux premiers livres d’abord, auxquels s’en est venu ensuite ajouter un troisième ; les chapitres se sont enflés de remarques ou de citations nouvelles, des passages ont été remaniés, des phrases refaites, et tout l’aspect a changé grâce aux œillades fréquentes que l’écrivain, tout insouciant qu’il en veuille paraître, ne cessa d’envoyer à son livre. En se plaçant à ce point de vue, en tenant compte des dates, en comparant les éditions, on s’aperçoit que la manière de Montaigne est devenue plus libre et sa pensée plus hardie. Cela déjà pour lui n’est pas un mince profit, et il peut se rendre le témoignage qu’il n’a pas perdu son temps.

Il reste à savoir si par ce chemin le moraliste s’est rapproché de son but, et si l’étude qu’il fait de lui-même lui a servi pour atteindre à cette connaissance de l’homme dont le désir est ce qui l’a d’abord sollicité à penser ; et qui a donné le branle à son esprit. Nous ne connaissons que nous-mêmes : mais en nous-mêmes n’atteignons-nous pas plus que nous ? N’y a-t-il pas un fond commun, qui d’un homme à l’autre ne varie pas, et qui est précisément le caractère de l’humanité ? Cela ne fait de doute pour personne et pas davantage pour ceux-là qui s’amusent à soutenir qu’aucune de nos pensées ne vaut au delà d’une constatation individuelle. Mais personne aussi n’a aperçu avec plus de clarté, affirmé avec plus de conviction et de vigueur cette foncière ressemblance par laquelle nous communions tous dans une même nature. « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. » Qu’y a-t-il dans cette forme d’essentiel et d’immuable ? Montaigne sait mieux qu’un autre la diversité des humeurs, la bigarrure des coutumes, tout ce qui fait que la société diffère, et qu’elle-même la vérité change d’un versant à l’autre des Pyrénées. Les conditions varient dans lesquelles travaille la pensée, et la matière sur laquelle nous exerçons notre jugement n’est pas la même ; mais la faculté de penser et de juger est identique. « Les hommes sont tous d’une espèce, et, sauf le plus ou le moins, se trouvent garnis de pareils outils et instrumens pour concevoir et juger. » Tout l’art devra donc consister à faire porter l’attention, non pas sur les différences individuelles, mais sur les points communs et à découvrir par delà la mobilité superficielle des apparences le fond solide. C’est aussi bien ce que Montaigne a cherché à faire, et c’est là qu’il nous invite à chercher l’originalité de son œuvre. « Ce ne sont mes gestes que j’escris, c’est moy, c’est mon essence… Les autheurs se communiquent au peuple par quelque marque spéciale et estrangère : moy le premier par mon être universel : comme Michel de Montaigne, non comme grammairien, ou poète, ou jurisconsulte. » Cet être universel, voilà ce qui est d’un intérêt universel. Et c’est parce qu’il le porte en soi que Michel de Montaigne devient un objet digne de l’attention de tous. Comme nous avons dépassé la réalité individuelle, nous nous élevons au-dessus de la vérité relative. Ce qui est général est objet de science. Il y a une science de la vie ; elle est incomparablement plus utile et de plus de prix que les autres. Pourquoi donc n’aurait-on pas le droit de faire part aux autres hommes de ses progrès dans cette science de l’homme et de la vie ?

Nous voilà assez loin, semble-t-il, de cet égoïsme qu’on a coutume de reprocher à Montaigne. Nous touchons ici à quelque chose de fondamental. Peut-être n’était-il pas indifférent de rappeler que celui de qui se recommandent comme de leur ancêtre les dilettantes et les partisans de l’impressionnisme en littérature a porté si nettement témoignage de l’universalité de notre nature. Et c’est par là également qu’il diffère de la manière habituelle des faiseurs de confessions.

Ceux-ci ont pour dessein principal de se distinguer et de se mettre à part. Ils ont conscience de réunir en eux un ensemble de qualités, ou peut-être un concours de défauts dont le pareil, qui ne s’était pas encore vu au monde, ne s’y rencontrera pas une seconde fois. Ils sont un exemplaire unique. C’est pourquoi ils convient les hommes à les admirer : c’est le phénomène autour duquel on fait cercle. Aussi sont-ils portés à faire saillir ce qu’il y a en eux d’original et de particulier ; ils l’exagèrent, ou ils l’inventent au besoin ; ils se composent une physionomie en dehors de l’ordinaire et une personnalité excentrique. Voulez-vous les désobliger ? Dites-leur qu’ils ne s’écartent guère du patron commun et qu’à tout prendre ils rentrent assez bien dans l’humanité moyenne. Mais telle est justement la prétention de Montaigne. Il répète à satiété qu’il ne croit avoir aucun mérite singulier, mais plutôt une âme ordinaire. Il se tient pour être de la commune sorte, et il s’en vante. C’est de cette médiocrité même qu’il s’autorise pour entretenir de lui le public ; car s’il était de complexion rare et d’une nature faire s’exclamer les gens, on pourrait le reprendre du reproche d’ostentation ; mais tel qu’il se montre à nous, il n’est pas suspect. Il s’empresse de prévenir et de décourager dès l’abord ceux qui seraient tentés de chercher dans son livre ce qui n’y est pas. Les amateurs de sensations rares n’y trouveraient pas leur compte. Ce n’est ici un livre ni qui puisse réjouir les esprits vulgaires ni qui doive contenter pleinement les excellens esprits : les uns n’y entendraient pas assez et les autres y entendraient trop. Lecteurs et auteur doivent être faits de même, et ceux-là, comme celui-ci, logés entre les deux extrémités. Telle est cette moyenne région où Montaigne estimait que les Essais pourraient « vivoter ». Ils y vivotent, en effet, assez à leur aise et en bonne santé. Et on voit bien quelle est la raison de leur succès. C’est qu’ils offrent à l’humanité une image d’elle-même où le plus grand nombre peut se reconnaître. C’est qu’ils sont faits de la même étoffe dans laquelle les hommes se taillent leurs vêtemens de tous les jours. Montaigne est pareil à la plupart d’entre nous, sauf qu’il se connaît mieux. Il est avec plus de clairvoyance ce que nous sommes.

Par là Montaigne échappe encore à cet autre défaut de l’égoïsme, qui consiste à faire de l’individu le centre de tout. Juger de tout par rapport à soi, et se faire la mesure de toutes choses, quelle folie ! « O l’asnerie dangereuse et insupportable ! » opine Montaigne. Pour ce qui est de lui, il ne croit nullement qu’il ait toujours raison ; surtout il n’éprouve aucun plaisir à avoir raison lui seul contre tous. À rompre en visière à tout le genre humain, il serait d’avis qu’il y a bien du mauvais goût et une affectation ambitieuse. Il se range volontiers au style commun. Il n’a pas tant de confiance dans ses opinions qu’il veuille les imposer à autrui. Il n’a pas tant de foi dans la vertu de ses idées qu’il en attende la réforme et le bonheur de l’humanité. Il n’est pas avide de renverser l’édifice pour le réédifier à sa guise. Bien au contraire. Il redoute tout ce qui est nouveau parce qu’il est nouveau. Il n’ignore pas que les mœurs sont corrompues, les lois injustes, les usages monstrueux : « Toutefois pour la difficulté de nous mettre en meilleur état, et le danger de ce croullement, si je pouvoy planter une cheville à nostre roue et l’arrêter en ce point, je le ferais de bon cœur. » Montaigne est un grand défenseur de l’ordre établi, partisan déclaré de tout ce qui peut entretenir l’harmonie et l’entente. Il n’est pas disposé à jeter l’anathème à la société, au nom de l’individu. Au rebours des égoïstes, il est éminemment sociable.

On voit maintenant quelle est exactement la situation de Montaigne. La description qu’il nous fait de son âme n’est pour lui que le moyen et non le but. Il n’étudie la réalité individuelle que pour la dépasser. C’est vers la vérité qu’il tend, mais il s’y achemine par une voie non encore frayée. Il inaugure la méthode d’observation intérieure. Il en fait, lui vraiment le premier chez nous, un procédé littéraire. On aperçoit sans doute la portée d’une telle nouveauté et comment en cette fin du XVIe siècle elle venait si bien à son heure. Le XVIe siècle est une époque d’érudition et de littérature toute livresque. On est tout à la ferveur qu’inspire l’antiquité retrouvée. On jure sur la parole des anciens et on n’aperçoit l’humanité qu’à travers ce qu’ils en ont dit. Leurs sentences tiennent lieu de philosophie ; et les anecdotes dont leurs livres sont pleins sont plus familières aux esprits que les événemens qui datent d’hier. Montaigne a beau s’élever contre le pédantisme de ses contemporains ; il en est infecté. D’elle-même sa pensée se moule dans une phrase de Sénèque, et c’est à Plutarque qu’il emprunte ses plus beaux exemples. Il se pourrait néanmoins que parmi tant de contes qui nous sont venus des Latins et des Grecs, il y en eût de saugrenus ; et il n’est pas impossible que ces maîtres de la sagesse aient d’aventure laissé échapper quelques sottises. À tout le moins il y faudrait regarder. Il faudrait séparer le bon grain de l’ivraie. Mais quel moyen de contrôle avons-nous ? Et de quel contrôle peut-il s’agir sinon de celui de notre raison ? Il est temps de ne plus se contenter d’une science verbale et vaine, mais d’éprouver par nous-mêmes, de vérifier par notre expérience personnelle, d’éclairer de nos lumières la déposition des anciens. C’est ainsi que le trésor de leur sagesse pourra devenir notre propriété légitime. C’est ainsi que, l’union s’étant faite entre la pensée antique et la pensée moderne, on pourra bientôt comparer justement l’humanité tout entière à un même homme qui vivrait toujours en apprenant sans cesse.

Les habitudes de la pensée de Montaigne sont devenues celles mêmes de notre littérature classique, et, pour la partie morale, cette littérature date des Essais. Elle aussi chez les moralistes, chez les prédicateurs, chez les écrivains de théâtre, elle aura pour instrument l’analyse, pour objet la connaissance de l’homme pris dans ses caractères généraux. Elle se pliera au joug de la raison. Elle aura avec le culte du bon sens la crainte des opinions singulières. Elle sera respectueuse de l’ordre établi, dépendante de la tradition, et se défiera des nouveautés qui ne se recommandent que par ce qu’il y a en elles de nouveau, d’inédit et d’inouï. C’est ainsi que se développera pendant deux siècles la méthode de Montaigne, s’imposant à ceux mêmes qui le méconnaissent et qui le combattent, jusqu’au jour où, le principe ayant donné sans doute tout ce qu’on pouvait en attendre et s’étant épuisé, le moment viendra d’en changer et quelqu’un devra faire le contraire de ce qu’avait fait Montaigne. Ce quelqu’un s’appellera Rousseau.

On a coutume de considérer les Confessions comme une suite des Essais. C’est une opinion qu’il faudrait corriger en remarquant que d’une couvre à l’autre il n’y a guère qu’opposition et contraste. Pour ma part, en tâchant tout à l’heure d’indiquer le caractère véritable des Essais, je le définissais par comparaison et en antithèse avec les Confessions. Dès les premières lignes nous sommes avertis. « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. » Cette emphase sonne étrangement à nos oreilles encore tout au charme d’une parole modeste. « Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. » Montaigne ne se targuait pas de ce mérite de la différence, et il aurait eu horreur d’une si farouche solitude. « Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. » Montaigne n’était pas si sûr de lui. Il n’avait pas ces airs de provocation et de défi. Il ne mettait pas sa coquetterie dans le cynisme. C’est Rousseau qui dans son œuvre ne cherche que lui-même, c’est lui qui en écrivant ses souvenirs bâtit le monument de son orgueil. Il aura lui seul raison contre tout le monde et contre la raison même. Il ne doutera ni de la bienfaisance de ses conceptions personnelles, ni du droit qu’il a de les faire passer dans l’ordre des faits. Entre le bon sens de Montaigne et l’exaltation de Rousseau il y a la différence de la santé à la folie. Aussi de l’ouvre politique et sociale de Rousseau sortira une Révolution ; de son œuvre littéraire, une littérature consacrée à célébrer les droits de l’individu et la valeur esthétique de l’exception.

Aujourd’hui nous ne voyons l’ouvre de Montaigne qu’à travers celle de ses héritiers du XVIIIe siècle ; son égoïsme nous apparaît à travers celui de Rousseau, comme ce que nous appelons son « scepticisme » à travers celui de Bayle et de Voltaire. J’ai essayé sur un point d’indiquer la distinction à faire. C’était aller dans le sens où nous conviait le nouveau biographe de Montaigne, de sa famille et de ses amis. M. Stapfer est d’avis que, quoi qu’on puisse tenter pour la détruire, la légende prévaudra. Je crois bien qu’il a raison. Mais c’est que la légende ici n’est pas une déformation de la vérité, elle en est plutôt un grossissement et une simplification. Nous avons montré que Montaigne n’est pas égoïste au sens de n’être curieux que de lui-même ; nous aurions été un peu plus embarrassé d’établir qu’il ait senti aucun désir de se dévouer aux intérêts de l’humanité. De même nous nous ferions fort de découvrir dans le prétendu scepticisme de Montaigne des affirmations très précises ; mais nous aurions peine à constater chez lui aucun souci de répandre une idée et d’amener les hommes à des manières de penser plus conformes à la justice et au bien. Les nuances dans l’éloignement s’effacent. Ou encore les idées ont une vertu secrète qui se développe avec le temps. En dépit de toutes les différences individuelles, il n’y a que deux familles d’esprits ; et Pascal l’avait bien vu. Les uns sont ennemis de la contrainte et de l’effort, soucieux de leur tranquillité toute seule et contens d’avoir passé sans trop souffrir le peu de temps qu’il nous est donné de vivre. Les autres méprisent ces biens à portée de la main et vont les yeux fixés sur un idéal. Il faut choisir, être avec les premiers ou avec les seconds, se ranger au parti d’Épictète ou à celui de Montaigne. Et l’humanité va son chemin partagée en deux groupes qui se côtoient sans pouvoir s’unir, qui s’étudient sans pouvoir se comprendre et qui en viennent immanquablement à se haïr.


RENE DOUMIC.

  1. La Famille et les amis de Montaigne, par M. Paul Stapfer. 1 vol. in-12, chez Hachette. - Cf., pour le texte de Montaigne, l’édition Courbet et Royer, 4 vol. in-8°, chez Lemerre.