La Famille Elliot/7


Traduction par Isabelle de Montolieu.
Arthus Bertrand (1p. 110-131).


CHAPITRE VII.


Quelques jours après, on apprit l’heureuse arrivée à Kellinch-Hall du capitaine Wentworth : cette nouvelle causa beaucoup de joie dans la grande maison d’Uppercross, et beaucoup d’émotion dans la petite. M. Musgrove le père, qui lui fit une visite, ne se lassa pas, au retour, de faire son éloge. Il l’avait invité à dîner pour la fin de l’autre semaine ; il aurait voulu l’avoir dès le lendemain, tant il était impatient de montrer sa gratitude au capitaine du pauvre Richard, de le recevoir dans sa maison, et de le régaler de tout ce qu’il avait de meilleur, y compris la musique de ses filles. Alice comptait les jours qui devaient s’écouler encore avant que d’éprouver le supplice de revoir comme étranger celui qu’elle avait tant aimé, et qui lui était si cher encore. Elle fut bien aise que le jour de cette visite fût fixé, pour s’y préparer d’avance et ne pas se trahir. Elle ne cessait de penser au premier moment de cette rencontre : «  Peut-être ne me reconnaîtra-t-il pas, disait-elle en jetant un triste regard sur la glace ; peut-être a-t-il oublié l’existence de la pauvre Alice, » ajoutait-elle et détournant ses yeux qui se remplissaient de larmes. Pour elle, elle retrouvait dans son cœur, dans sa pensée jusqu’au moindre mot qu’il lui avait adressé, et tous étaient si tendres, l’assuraient si fortement d’un amour et d’une constance éternels ! Est-il possible que tout soit effacé d’un côté quand rien n’est oublié de l’autre ? Encore cette semaine et la moitié de la suivante, répétait-elle à chaque instant avec une émotion nouvelle ; » mais elle desirait ardemment de revoir le capitaine beaucoup plus tôt.

Il rendit un matin la politesse qu’il avait reçue de M. Musgrove, et fit une visite à la grande maison : par hasard, Alice et Maria avaient projeté d’y aller aussi ; elles allaient partir, et l’auraient trouvé dans le salon, lorsqu’elles furent retenues par un accident fâcheux arrivé au petit Charles, le fils aîné de Maria ; il était tombé d’un arbre où il avait grimpé, et fut rapporté à la maison dans un état très-alarmant ; l’os de l’épaule était entièrement disloqué, et l’épine du dos avait tellement souffert, que ses parens éprouvèrent la plus vive anxiété. Ce fut une journée de la plus profonde détresse. Alice fut obligée de pourvoir à tout, d’envoyer chercher le chirurgien, d’apprendre ce malheur à l’époux de sa sœur qui était à la chasse, de soigner le pauvre petit malade et sa mère, qui eut des attaques de nerfs, et plus encore, de diriger les domestiques, de gronder la bonne qui était chargée de surveiller les enfans, et s’en était si mal acquittée, d’éloigner le plus jeune, qui était volontaire, gâté, et qui tourmentait son frère ; de calmer, de consoler le blessé, et enfin d’instruire avec précaution les grands parens, ce qui lui causa des inquiétudes et des peines inouïes.

Le retour de Charles Musgrove, à qui elle avait envoyé un exprès et un billet, fut son premier soulagement ; il pouvait au moins prendre soin de sa femme ; le second fut l’arrivée du chirurgien : jusqu’à ce qu’il eût examiné l’enfant, l’appréhension des parens fut excessive ; ils soupçonnaient une fracture à l’épine du dos, plus dangereuse que la dislocation de l’épaule, et n’osaient pas même se communiquer leurs craintes. Charles, placé sur les genoux de sa tante Alice, ne voulut pas être ailleurs, ni souffrir que personne autre le touchât ; elle eut besoin de tout son courage pendant qu’on lui remit l’épaule ; l’opération fut douloureuse, mais prompte : M. Robinson, le chirurgien du village, assez habile, aimait à se faire valoir ; il prolongea l’anxiété commune, par sa lenteur à décider s’il y avait fracture ailleurs ; il tourna et retourna le petit patient, le frotta, l’examina, prit un air très-grave, secoua la tête, et parlant bas au père et à la tante, leur apprit que le petit garçon n’avait aux reins que des contusions, et qu’il n’y avait rien à craindre pour sa vie. Le grand-père et la grand’mère, plus rassurés, retournèrent dîner chez eux, et les jeunes tantes étant capables alors de parler d’autre chose que de leur petit neveu, restèrent dix minutes de plus pour raconter la visite du capitaine Wentworth, dont elles étaient au moins aussi occupées que de l’accident. « À présent qu’il est décidé que Charles n’est pas en danger, j’espère, disait Henriette, que dans quelques jours il pourra venir chez nous ; il sera le petit favori du capitaine Wentworth : vous ne vous faites pas d’idée, miss Alice, comme il est charmant ce capitaine ! combien nous en sommes enchantées ! Maman déclare que c’est l’homme le plus agréable qu’elle ait jamais rencontré, et nous trouvons, nous, que c’est le plus beau, quoiqu’un peu hâlé comme le sont tous les marins, mais cela lui sied ; il a l’air vif, gai, et une fort belle tenue. Nous avons été charmées quand papa a voulu le retenir, et fâchées quand il a dit qu’il ne pouvait rester. Je suis sûre qu’il aurait été bien fâché de l’accident de Charles, car il a l’air bon et sensible : Il serait venu avec nous ici, dit Louisa, vous l’auriez vu, Alice ; j’en aurais été bien aise ; vous en serez si contente ! mais vous le verrez, car il reviendra souvent ; il a été si poli avec nous ! il a promis à maman de venir dîner demain à la maison, et d’un ton si gracieux ! on aurait dit qu’il se réjouissait aussi de parler du pauvre Richard. Ah ! c’est un aimable homme, je vous assure : il a une telle aisance dans ses actions, dans ses paroles, que nous en avons la tête tournée ; vous l’aimerez aussi, Alice. » Alice sourit sans répondre ; elles partirent, et il était facile de voir que leurs jeunes têtes étaient remplies de la joie d’avoir fait connaissance avec le capitaine Wentworth.

La même histoire, le même ravissement se renouvelèrent dans la soirée, lorsque le grand-père vint avec ses filles savoir des nouvelles de son petit héritier. Alice dut encore apprendre combien le capitaine Wentworth était aimable, combien on s’impatientait qu’elle pût en juger : « Malheureusement ce ne sera pas demain, dit M. Musgrove, et j’en suis bien fâché, mais aucun de vous ne voudra quitter le malade, je le sens bien, et ne le demande pas. — Oh ! non certainement, » fut le cri général. Le père et la mère avaient eu une trop forte et trop récente alarme pour penser seulement à s’éloigner ; Alice seule desirait et redoutait cette entrevue.

Cependant, quelques instans plus tard, Charles fit observer que l’enfant était très-bien, que trop de monde autour de lui pouvait l’agiter : « J’ai d’ailleurs, ajouta-t-il, tant d’impatience de connaître le capitaine, que j’irai peut-être vous joindre dans la soirée ; je ne dînerai pas chez vous, mais j’irai vous voir d’abord après mon dîner.

— Non certainement, Charles, vous n’irez pas, lui dit vivement sa femme ; je ne puis souffrir que vous m’abandonniez après une telle émotion : si quelque chose de semblable allait encore arriver !

— Je ne pense pas, dit Musgrove en riant, que le frère de Charles aille grimper sur un arbre, et à cette heure il est couché. Nous verrons cela demain. »

La nuit fut bonne ; le malade allait bien. M. Robinson dit, en secouant la tête, qu’il ne trouvait pas de sujets de crainte ; alors Charles Musgrove ne sentit pas la nécessité de se confiner plus long-temps. La bonne Alice ne quittait pas Charles ; qu’est-ce qu’il y avait à faire pour le père ? « Il serait, disait-il, tout-à-fait absurde de m’enfermer chez moi, où je ne suis d’aucune utilité, parce qu’un petit étourdi s’est laissé tomber. » Ses parens desiraient le présenter au capitaine ; il était de son devoir de leur complaire, et nul obstacle ne s’y opposait.

Après s’être ainsi encouragé lui-même à résister à sa femme, dont il prévoyait la contradiction, il déclara fièrement son intention de s’habiller, et d’aller dîner à la grande maison : « L’enfant est très-bien pour son état, lui dit-il ; je viens de le dire à mon père, et de lui promettre que j’irais dîner avec le capitaine, et il m’a fort approuvé. Votre sœur étant avec vous, chère Maria, je n’ai aucun scrupule de vous laisser : je comprends bien que vous ne vouliez pas quitter votre enfant ; mais vous voyez que je lui suis fort inutile ; vous m’enverrez chercher s’il arrivait quelque chose. »

Les maris et les femmes savent très-bien connaître quand l’opposition est inutile. Maria vit que Charles était décidé à sortir ; et, ne voulant pas compromettre son pouvoir, elle se tut ; mais dès qu’il fut sorti, elle s’en dédommagea avec Alice.

« Vous le voyez, dit-elle avec aigreur, il va s’amuser, et nous laisse seules auprès d’un enfant malade, et pas une créature ne viendra nous distraire de toute la journée. « Je vous laisse avec votre sœur, et n’ai aucun scrupule. » Sa conscience est commode. Deux sœurs qui sont tout le jour ensemble ont-elles quelque chose à se dire ? J’étais sûre que cela irait ainsi ; c’est toujours mon lot de rester à la maison quand il y a quelque événement désagréable : les hommes ont alors grand soin de s’éloigner, et Charles plus vite qu’un autre. Quelle insensibilité à un père, de laisser ce pauvre petit garçon ! Il est bien, dit-il ; mais son état ne peut-il pas changer soudainement ? Je n’aurais jamais cru qu’un père pût être aussi indifférent. Il ne lui est d’aucune utilité ! c’est bien moi plutôt qui peux dire cela, et qui pourrais sortir. Vous savez, Alice, que je n’ai de forces ni physique ni morale ; un homme est beaucoup plus utile auprès d’un enfant estropié ; pour moi, je suis infiniment trop sensible ; vous l’avez vu hier, j’ai eu une attaque de nerfs.

— Mais, dit Alice, elle fut causée par une émotion violente, inattendue ; rien de semblable n’arrivera aujourd’hui, je vous le promets ; j’ai parfaitement suivi les instructions de M. Robinson ; votre fils est tranquille, il souffre peu, et je n’ai aucune crainte. En vérité, Maria, vous avez tort de blâmer votre mari ; il fait plaisir à son père, et peut se reposer sur nous pour veiller sur son enfant ; ce n’est pas l’affaire des hommes, ils n’y entendent rien, et une mère remplit, en soignant son fils, un devoir qu’elle ne voudrait confier à personne.

— Pour moi, répondit Maria avec aigreur, j’aime trop mes enfans pour ne pas les confier à ceux qui leur sont plus utiles que moi ; je ne sais pas gronder ni tourmenter un pauvre petit malade pour le faire tenir tranquille ; vous avez vu ce matin quand je lui disais que s’il bougeait, je lui lierais les mains, il s’est mis de suite à pleurer. Je n’ai pas des nerfs à l’épreuve des larmes et des plaintes… je ne puis les supporter.

— Mais supporteriez-vous mieux, dit Alice, de passer la soirée entière loin de lui ?

— Oui, très-bien ; vous voyez que son père n’y songe pas ! Jenima est si soigneuse ! elle nous donnerait d’heure en heure de ses nouvelles. Je trouve que puisque Charles a cru pouvoir sortir, il devait penser la même chose pour vous et pour moi ; pourquoi serais-je plus alarmée qu’il ne l’est ? j’ai tout autant d’envie que lui de voir le capitaine Wentworth, dont on nous dit tant de merveilles, et vous devez le désirer aussi. Je ne vous cache pas que j’avais envie d’assister à ce dîner, et qu’il est cruel d’en être exclue. — Eh bien, s’il en est ainsi, dit Alice, allez-y avec votre mari, je me charge de votre fils, et vous pouvez compter sur mes soins ; M. et M.e Musgrove seront tranquilles, quand ils me sauront près de lui.

— Parlez vous sérieusement ? s’écria Maria avec une expression de joie ; vous avez là, ma chère Alice, une très-bonne idée, très-bonne en vérité. Sûrement, je puis aller chez mon beau-père, car je ne suis ici d’aucune utilité ; et vous qui n’avez pas les sentimens d’une mère, vous qui n’êtes qu’une tante, vous pouvez être plus courageuse et mieux distraire le malade ; il vous obéit beaucoup mieux qu’à moi : me voilà tout-à-fait rassurée. Je sais que vous aimez à être seule ; peut-être n’êtes-vous pas bien pressée de connaître le capitaine Wentworth, et moi je suis très-impatiente de le remercier de ses bontés pour mon beau-frère Richard ; c’est bien naturel, n’est-ce pas ? »

Alice ne put s’empêcher de sourire de cette soudaine tendresse pour un beau-frère qu’elle n’avait jamais connu, et dont elle n’avait jamais parlé.

La sensible maman s’approcha du petit blessé, lui donna un baiser, en disant : « Il est à merveille, et je puis le quitter sans crainte ce cher enfant : comme il sera heureux avec sa bonne tante ! N’est-ce pas, mon amour, vous aimez mieux être avec elle qu’avec moi ? — Oh! oui, maman, » dit le petit garçon avec la naïveté de son âge.

« Bien ! vous avez raison, mon ange ; » et l’instant après, elle frappa doucement à la porte du cabinet de son mari. Alice l’avait suivie, et entendit sa sœur dire avec joie :

« Je vais avec vous, Charles ; attendez-moi, je serai bientôt prête. À quoi sert-il que je reste ? vous savez bien que je ne puis rien obtenir de Charles ; il pleure sans cesse quand je lui parle, et vous savez que cela me fait mal aux nerfs : Alice se charge de lui. Il vaut beaucoup mieux que j’aille avec vous ; je n’ai d’ailleurs pas dîné chez votre père depuis jeudi passé.

— Je serai charmé que vous veniez avec moi, répondit Charles, et votre sœur est bien bonne ; mais n’est-il pas un peu dur de la laisser seule auprès d’un malade qui doit nous intéresser bien plus qu’elle ?

— Elle le veut ; la proposition vient d’elle : n’est-ce pas, Alice, dit-elle en la voyant, que vous aimez mieux rester ici ? » Alice assura Charles que c’était son désir ; il lui offrit de venir la chercher dans la soirée ; mais elle refusa. Charles n’insista pas, et le couple sortit avec joie. La bonne Alice retourna près de son neveu aussi contente de ne pas voir Frederich Wentworth, que Charles et Maria étaient satisfaits de dîner avec lui. La seule pensée que dans ce moment il n’était qu’à un mille d’elle, faisait tellement battre son cœur, qu’elle ne savait comment elle pourrait supporter sa présence.

Alice eût desiré cependant que ce premier moment fût passé. Que dira-t-il ? comment sera-t-il ? complètement indifférent peut-être, si l’indifférence peut exister en pareil cas ; peut-être encore fâché des refus qu’il a essuyés ? Mais ne doit-il pas savoir qu’ils étaient involontaires ?

Depuis que les obstacles qui les ont séparés avaient cessé, puisque Wentworth avait acquis cette fortune et cette indépendance qu’il ne desirait que pour elle seule, Alice sentait qu’à sa place elle aurait fait depuis long-temps ce qu’il avait négligé de faire, elle serait revenue offrir ses biens à celui qu’elle n’avait cessé d’aimer. Elle eut assez à réfléchir pour ne pas s’ennuyer d’être seule lorsque Charles s’endormit, et n’eut plus besoin d’elle ; car jusqu’alors elle ne s’était occupée que de son neveu.

Sa sœur et son beau-frère revinrent enchantés de leur nouvelle connaissance et de leur soirée ; ils avaient dansé, chanté, causé, ri, comme cela se pratiquait ordinairement à Uppercross ; le capitaine Wentworth avait surpassé leur attente par son amabilité ; il n’avait ni réserve ni timidité ; il était franc, poli, ennemi de la cérémonie ; avec la famille on eût dit qu’il était avec d’anciennes connaissances ; il n’aimait, ne voulait que ce que chacun semblait aimer et vouloir. Charles apprit à Alice qu’il devait venir le lendemain prendre Charles pour aller à la chasse. Cette nouvelle fit battre le cœur d’Alice, mais cette vive émotion cessa lorsque son beau-frère ajouta : « Ce n’est pas au cottage que nous devons nous réunir, quoique ce fût sa première intention, mais il a craint d’être importun à cause de l’état de souffrance de mon fils. C’est à la grande maison qu’est notre rendez-vous. »

Alice pensa que Frederich désirait l’éviter. « À propos, lui dit Maria, il se rappelle vous avoir rencontrée il y a quelques années chez son frère ; il a demandé si vous étiez mariée, dès qu’il a su que j’étais votre sœur ; vous l’avez sans doute oublié, cet aimable capitaine ?

— Il y a toute apparence, » répondit Alice. Elle comprit qu’en parlant d’elle comme d’une connaissance passagère, c’était pour éviter de lui être présenté.

Le lever était toujours plus tardif au cottage qu’à la grande maison, et le lendemain la différence fut si grande, qu’Alice et Maria commençaient à peine leur déjeuner, quand Charles entra pour leur dire qu’il était bien aise de les trouver levées, qu’il était venu en passant pour prendre ses chiens. Mes sœurs, ajouta-t-il, me suivent avec le capitaine Wentworth ; ils viennent savoir des nouvelles de mon fils. Notre ami demande à voir Maria, si cela se peut. Tu les recevras, ma chère amie, dit-il gaîment, pendant que j’irai disposer la meute à nous suivre à la chasse. Maria fut très-flattée de l’attention du capitaine, et se fit un plaisir de le recevoir ; mille sentimens divers s’élevaient dans le cœur et l’esprit d’Alice à l’approche de ce moment craint et désiré ; ce qu’il y avait de rassurant, c’est qu’il serait bientôt passé. En effet, l’attente et la visite durèrent au moins plus de cinq minutes : les deux sœurs Musgrove entrèrent avec leur chevalier ; les yeux d’Alice rencontrèrent ceux de Frederich, un léger salut fut leur unique signe de reconnaissance : Alice entendit sa voix ; c’était la même qui pénétrait autrefois dans son cœur, et qui y pénètre encore : Elle retrouve dans Wentworth le même ton, les mêmes manières. Il parlait à Maria, s’informait du malade avec intérêt ; Alice lui en sut autant de gré que s’il lui eût adressé le discours le plus obligeant ; il parla ensuite aux deux miss Musgrove avec cette gaîté qui annonce une entière liberté d’esprit. Pour l’univers entier, Alice n’aurait pu prononcer une parole ; elle n’entendait pas même distinctement ce qui se disait autour d’elle ; la chambre lui semblait être remplie d’une foule de personnes ; mille voix confuses se faisaient entendre pour elle ; mais quelques minutes plus tard, ce ne fut plus qu’un désert pour la pauvre Alice. Son beau-frère s’approcha de la fenêtre avec ses chiens, il entraîna le capitaine ; Maria et ses belles-sœurs sortirent avec eux, pour les accompagner jusqu’au bout du village. Alice s’assit tristement devant la table, et n’acheva pas de déjeûner. Maria rentra, lui parla, mais elle ne l’entendit pas ; une seule pensée l’occupait, « Je l’ai revu, nous avons été près l’un de l’autre ; le plus cruel moment est passé, nous nous accoutumerons à ces entrevues, elles se renouvelleront ; nous nous parlerons encore ; mais de quoi ? de choses indifférentes. » Alice ne voulait pas soupirer ; ce fut contre son gré qu’elle laissa échapper un soupir si profond, que Maria, qui ne remarquait ordinairement rien, en fut frappée. « Qu’avez-vous vous donc, Alice, lui dit-elle, vous n’êtes pas comme j’ai l’habitude de vous voir ? Ai-je l’air d’être indisposée ? mon fils serait-il plus mal que ce matin ? — Non, ma sœur, répondit Alice, mais j’ai un violent mal de tête.

— Vous avez été trop tourmentée depuis l’accident de Charles ; cela se passera. Pour moi, j’aurais grand besoin de faire une longue promenade : je regrette de n’être pas allée avec Henriette et Louisa, qui font un tour dans le bois pour voir la chasse ; cela m’aurait fait du bien, j’en suis sûre ; vous, ma bonne sœur, vous seriez restée dans la chambre de Charles : il aime tant vous voir près de lui ! — Vous pouvez aller les rejoindre, dit Alice » : Maria sortit aussitôt. Alice, restée seule près du lit du petit Charles, qui dormait, put réfléchir à sa situation, et chercher à calmer, s’il était possible, une sensibilité déplacée. Plus de huit années s’étaient écoulées depuis une rupture qu’elle avait provoquée dans l’intérêt même de Frederich. N’était-il pas absurde de ressentir sans la combattre une agitation qui n’est permise qu’à l’amour, et chez les femmes qu’à un amour partagé ? Est-ce qu’un si long intervalle ne doit pas avoir banni Wentworth de son cœur, comme il a banni Alice du cœur de Wentworth ? n’est-ce pas naturel ? n’est-ce pas certain ? Cet intervalle, qui composait un tiers de sa vie, n’a-t-il pas tout changé dans son existence morale et physique ? est-elle encore la jeune et fraîche Alice sous la douce influence d’un premier sentiment, qui répandait sur elle, sur lui, surtout ce qui les entourait un charme magique ? La pesante et dure main du temps n’a-t-elle pas effacé pour jamais ces impressions de jeunesse et d’amour ?

Hélas ! après tous ces beaux raisonnemens, Alice sentait encore au fond de son cœur que huit années passent bien rapidement ; mais lui, ce Frederich si tendre, si passionné, qu’éprouve-t-il ? pourquoi cherche-t-il à éviter Alice ? pourquoi ne lui parle-t-il pas comme à Maria, comme aux Musgrove ? Elle est donc différente à ses yeux ? Cette idée la ranime un moment ; mais l’instant d’après elle se blâme elle-même de s’être fait une telle question : cependant son espoir se ranime encore ; mais sa douce illusion lui est bientôt ravie.

Maria, Henriette et Louisa revinrent de leur promenade ; elles avaient entendu les chiens, et même entrevu les chasseurs. Le capitaine était venu leur parler un instant. « Savez-vous bien, Alice, dit Maria, qu’il n’est guère galant pour vous, quoiqu’il soit si attentif pour moi ? Henriette lui a demandé comment il vous avait trouvée : Si changée, a-t-il répondu, que je l’ai à peine reconnue. » Maria n’avait point de tact ni de sensibilité ; elle disait ce qui lui venait dans l’esprit, et ne se doutait pas qu’elle blessait ou le sentiment ou l’amour-propre de ceux à qui elle parlait.

Changée à n’être pas reconnue de celui dont elle fut tant aimée ! Alice sentit en silence cette profonde mortification ; sans doute c’était vrai ; elle se rendait justice, et ne pouvait en dire autant de Frederich, qui était beaucoup mieux que lors de leur rupture ; elle en avait été frappée : les années, qui avaient emporté sa fraîcheur et sa jeunesse, avaient donné à Frederich plus d’assurance, quelque chose de plus décidé, de plus mâle, et n’avaient altéré aucun de ses avantages personnels ; c’était ce même regard animé, ce même teint de santé, ces mêmes dents blanches comme l’ivoire. Elle avait revu Frederich Wentworth, et lui n’avait plus retrouvé Alice Elliot ; mais malheureusement c’était l’inverse pour les sentimens, et cela devait être ainsi.

Si changée qu’il avait eu peine à la reconnaître ! ces mots étaient sans cesse répétés par la triste Alice ; cependant elle en vint bientôt à se réjouir de les avoir entendus ; ils devaient calmer son imagination, détruire toute espèce d’illusion, guérir son cœur, et la rendre moins malheureuse.

Frederich Wentworth avait en effet dit cela, ou quelque chose de semblable, mais sans aucune idée qu’on pût le répéter à miss Elliot. Il se faisait d’elle, lorsqu’il y pensait, une idée si charmante, qu’il la trouva excessivement changée, et dans le premier moment d’un appel à son jugement sur elle, il dit ce qu’il pensait. Alice telle qu’il l’avait vue en s’attachant à elle, était encore à ses yeux la première des femmes ; pour le genre de figure et le fond du caractère, il n’en avait point trouvé qu’on pût lui comparer ; mais son amour et son amour-propre blessés par un refus, et surtout huit ans d’absence, avaient détruit sa passion ; il n’en restait plus la moindre trace ni dans son cœur ni dans son esprit au moment où il la retrouva. À l’exception d’un mouvement de curiosité qui l’avait amené chez Charles Musgrove, il n’éprouvait aucun désir de la revoir. Son attachement pour elle avait été très vif ; mais plus il l’aimait véritablement, plus il s’indigna de la faiblesse de caractère qu’elle avait montrée lors de leur séparation ; elle le rejeta, l’abandonna pour complaire à des parens tyranniques et à une amie prévenue, qui lui persuadèrent qu’elle devait agir ainsi ; elle céda à leurs avis contre le sien propre, contre la voix de l’honneur et de l’amour, puisqu’elle lui avait donné son cœur et promis sa main ; cette faiblesse ou cette timidité étaient si opposées au caractère ferme, ouvert et décidé de Frederich Wentworth, qu’il résolut de la bannir de son cœur, et il y avait réussi. Il avait le projet de se marier ; il était riche, indépendant ; il rentra au port, décidé à se fixer et à s’établir dès qu’il aurait trouvé une femme digne de son choix. Il la cherchait, et se sentait tout disposé à devenir amant et mari. Il avait un cœur à donner à l’une des miss Musgrove, si elles voulaient prendre la peine de s’en saisir, ou à tout autre jeune personne, Alice Elliot seule exceptée. Il disait à sa sœur, mistriss Sophie Croft, en réponse à ses questions et suppositions :

« Oui, je l’avoue, Sophie, je suis tout disposé à faire une folie : une femme assez jolie, entre quinze et trente, peut, si elle le veut, trouver en moi un époux ; un peu de beauté, de gaîté, d’amabilité, de goût, quelques complimens sur la marine, et je suis un homme perdu ; n’est-ce pas suffisant pour un marin qui n’a pas eu assez de société de femmes pour avoir appris à être difficile ? »

Il parlait ainsi pour être contredit ; son regard plein d’esprit, tout ce qu’il disait, son ton, ses manières, prouvaient qu’il avait le droit d’être difficile. Alice Elliot n’était pas loin de sa pensée quand il faisait plus sérieusement le portrait de la femme qu’il désirait de rencontrer : « Je voudrais, disait-il alors, trouver sous une figure agréable sans trop de beauté, qui rend presque toujours une femme vaine ou coquette ; je voudrais trouver un esprit aimable et cultivé sans ombre de pédanterie. Je cherche cette douceur qui fait le charme des ménages ; mais je redoute un caractère faible, facile à se ployer aux impressions qu’il n’a pas la force de combattre. Voici les qualités que je voudrais trouver dans une femme, que j’exigerais même si j’étais sage ; mais j’en rabattrai quelque chose. Si je me marie comme un fou, je serai alors plus fou qu’un autre, car peu d’hommes ont plus réfléchi que moi sur ce chapitre.