La Divine Comédie (trad. Artaud de Montor)/Pugatoire/Chant XIX

Traduction par Alexis-François Artaud de Montor.
Garnier Frères (p. 206-209).

… Étendant ses ailes, dont la blancheur ne le cédait pas à celle du cygne…P. 207.)

CHANT DIX-NEUVIÈME


A l’heure où la chaleur, qui la veille a desséché les fleuves, vaincue par la chaleur de la terre ou par celle de Saturne, ne peut tempérer le froid de la lune, à l’heure où les sectateurs de la géomancie voient la disposition d’étoiles qu’ils regardent comme la plus heureuse, s’élever à l’Orient, avant l’aube, dans cette partie du ciel que doivent bientôt éclairer les rayons du soleil, m’apparut en songe une femme bègue, à l’œil louche, boiteuse, manchote, et d’un teint hâve. Je la considérais, et de même que l’astre du monde rend de l’activité aux membres engourdis par les glaces

À peine eûmes-nous quitté l’ange, que mon guide commença à me dire :
« Eh bien ! que regardes-tu à terre ? »
(Le Purgatoire, chant xiv, page 207.)


de la nuit, de même mon regard déliait la langue de cette femme, en peu de temps redressait sa taille, et colorait sa figure pâlie, de ces teintes que demande l’amour.

Aussitôt qu’elle eut recouvre la facilité de parler, elle chanta avec tant de grâce que je ne pouvais cesser de l’écouter. « Je suis, chantait-elle, je suis la douce sirène qui détourne les navigateurs au milieu des mers, tant ils prennent de plaisir à m’entendre. Je fis perdre à Ulysse, par mes doux accents, le chemin véritable, et celui qui s’arrête auprès de moi me fuit rarement, tant est puissante la force de mes enchantements. »

La sirène n’avait pas cessé de parler, qu’il parut tout à coup près de moi une femme sainte dont la présence couvrit la première de confusion, et qui dit fièrement : « Ô Virgile, Virgile, quelle est cette femme ? »

Et Virgile ne regardait que la femme sainte. Celle-ci, saisissant la première, dont elle entr’ouvrit la robe, me montra son sein qui exhalait une puanteur si horrible que je me réveillai tout à coup. Je portai mes yeux autour de moi, et le bon Virgile me disait : « Je t’ai déjà appelé trois fois, lève-toi et viens ; cherchons l’entrée par laquelle nous pourrons pénétrer plus haut. »

Je me levai. Le jour éclairait tous les cercles de la montagne, et nous laissions derrière nous le soleil. En suivant Virgile, je m’avançais comme un homme qui est absorbé dans de graves pensées, et qui se courbe comme la moitié de l’arche d’un pont. J’entendis alors ces mots : « Venez, c’est ici que l’on passe. » Ils furent prononcés par une voix douce et suave, telle qu’on n’en entend pas dans ce monde mortel.

Celui qui avait parlé ainsi, en étendant ses ailes dont la blancheur ne le cédait pas à celle du cygne, nous dirigea à travers les deux flancs de la montagne escarpée. Il agita ses plumes sacrées autour de mon front en disant : « Que ceux qui pleurent sont heureux, et qu’ils trouveront de consolation pour leurs âmes généreuses ! »

À peine eûmes-nous quitté l’ange, que mon guide commença à me dire : « Eh bien ! que regardes-tu à terre ? »

Je répondis : « Une nouvelle vision, que je viens d’avoir, a laissé dans mon esprit tant de doutes qu’ils me poursuivent, et que je ne puis cesser d’en être tourmenté.

— Tu as vu, reprit le sage, tu as vu cette sorcière aussi ancienne que le monde, qui seule fait verser tant de pleurs au-dessus de nous. Tu as vu comment l’homme peut parvenir à se détacher d’elle ; que cela te suffise : maintenant marche plus vite ; tourne-toi vers ce rappel que te fait le roi éternel qui met en mouvement les sphères célestes. »

J’obéis ainsi que le faucon qui, après avoir regardé si ses pieds sont affranchis de leurs liens, se dresse au cri du chasseur, et se montre impatient de voler, par l’effet du désir de la pâture, et sans m’arrêter je franchis tous les degrés qui, à travers la roche lamentable, conduisaient au cercle suivant.

À peine arrivé dans le cinquième cercle, je vis des âmes couchées à terre et toutes renversées, qui répandaient des larmes. J’entendais ces ombres s’écrier, avec des soupirs si profonds, que je pouvais à peine comprendre leurs paroles : « Mon âme s’est attachée au sol. »

Le poète leur parla ainsi : « Ô élus de Dieu, dont la justice et l’espérance adoucissent les tourments, indiquez-nous les degrés les plus élevés ! » Une âme répondit peu après : « Ombres, si vous venez ici pour être exemptes d’y rester étendues, et si vous voulez connaître votre chemin, marchez toujours à droite. »

À ces mots je vis que mon sort était ignoré de l’âme qui avait répondu. Je tournai donc mes yeux vers ceux de mon maître, et, par un signe amical, il me fit comprendre qu’il approuvait le désir qui était gravé dans mes traits.

Quand je me trouvai ainsi libre, je m’approchai de l’esprit qui par ses paroles m’avait laissé pénétrer son ignorance, et je dis : « Ô toi dont les pleurs mûrissent la satisfaction sans laquelle on ne peut retourner auprès de Dieu, suspends un moment ton expiation douloureuse ! dis-moi qui tu es, et pourquoi vous avez tous le dos tourné en en-haut ; dis en même temps si tu veux quelque service de moi, dans ce monde dont je suis sorti encore vivant. »

Et lui à moi : « Tu sauras pourquoi le ciel a ordonné que nos épaules fussent retournées ainsi, mais d’abord apprends que je fus successeur de Pierre. Un fleuve limpide s’abîme entre Sestri et Chiavari, et ma famille tire son nom de celui de ce fleuve. J’ai éprouvé pendant un mois et quelques jours combien pèse le manteau pontifical, pour celui qui ne veut pas le traîner dans la fange. Tous les autres vêtements ne pèsent pas plus qu’une plume légère. Hélas ! ma conversion fut tardive ; mais quand je fus nommé pasteur romain, je sus combien la vie était trompeuse ; je vis que là le cœur ne pouvait être en repos, et qu’on ne devait pas s’élever plus haut dans la vie périssable ; aussi je sentis un vif désir d’obtenir la vie immortelle. Je fus une âme abandonnée de Dieu : mon avarice ne connut pas de bornes ; maintenant tu m’en vois puni. Ce que l’avarice exige de nous sur la terre, on le retrouve ici dans le supplice des âmes qui se convertissent, et la montagne n’a pas de peine plus amère. Comme notre œil ne s’éleva pas en haut, ainsi la justice céleste le fixe sur le sol en le vouant aux choses terrestres ; enfin, comme l’avarice a détourné notre amour de tout vrai bien qui nous pût être utile, de même la justice divine nous retient ici liés par les pieds et par les mains, et nous demeurerons ainsi immobiles et étendus, tant qu’il plaira au juste souverain. »

Je m’étais agenouillé, et je voulais parler ; mais à peine eus-je commencé, que l’esprit s’apercevant seulement au bruit de ma voix de cet acte de soumission, ajouta : « Quelle raison veut que tu te baisses ainsi ? » Je répondis : « Ma conscience m’impose naturellement un tel respect pour votre dignité. »

Mais l’âme reprit en ces termes : « Relève-toi ; ô frère, ne te trompe pas à ce point ! Toi, les autres et moi, nous servons la même puissance ; si tu te souviens de ce passage de l’Évangile où il est dit : « Et ils ne sont pas époux, » tu sauras pourquoi je raisonne ainsi. Retire-toi, je ne veux pas que tu t’arrêtes davantage ; ta présence m’empêche de verser les larmes avec lesquelles je mûris la satisfaction que je dois, comme tu l’as dit. J’ai sur la terre une nièce qui se nomme Alagia. Cette femme est bonne par elle-même ; puisse Dieu permettre que le mauvais exemple ne la rende pas criminelle ! Elle seule m’est restée là-bas. »