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La Diplomatie et les Principes de la Révolution française

La diplomatie et les principes de la révolution française
Albert de Broglie


LA DIPLOMATIE
ET LES PRINCIPES DE LA
REVOLUTION FRANCAISE

Histoire diplomatique de l’Europe pendant la révolution française, par M. François de Bourgoing ; Paris, Michel Lévy, 1867

Un ouvrage sérieux, fruit de patientes études, qui ne court point après la popularité, rencontre quelquefois sur son chemin une bonne fortune inattendue. Si le sujet qu’il traite est choisi parmi ceux qui se rattachent à des intérêts généraux et durables, telle circonstance peut survenir qui lui prête, sans qu’il l’ait cherché, le mérite de l’opportunité, avantage à la vérité plus piquant que solide, mais qui a pourtant son prix pour un écrivain. L’auteur reçoit alors en un jour la récompense du travail auquel il s’est silencieusement voué pendant des années. On doit lui savoir gré d’avoir pensé avant tout le monde à la chose à laquelle tout le monde à un moment donné se met à penser.

Nous nous tromperions bien si cette chance heureuse n’était pas celle du livre dont nous venons de transcrire le titre. Ce livre est le résumé de longues recherches. Le premier volume a paru depuis deux ans déjà ; le second, qui vient de voir le jour, ne termine pas la période historique dont l’auteur s’est proposé d’embrasser le cours. Dans ce récit de faits dont un demi-siècle déjà nous sépare, aucun rapprochement forcé avec les événemens contemporains, aucune allusion aux incidens, encore moins aux hommes du jour, ne se sont glissés sous la plume toujours discrète et grave de l’historien. Et cependant ce second volume aurait été composé tout exprès pour paraître au printemps dernier, entre nos premiers démêlés avec la Prusse et la discussion de nos chambres sur l’organisation de notre état militaire, qu’il ne serait pas venu plus à propos. C’est la première coalition européenne, suivie de la campagne de Flandre de 1792, qui en fait le sujet principal. Or je crois que le récit le plus vulgaire de cette grande aventure tant de fois racontée devrait trouver en ce moment des lecteurs. Dans la situation qui nous était faite hier, et dans laquelle nous pouvons nous retrouver demain, quand nous entendons souvent dire que d’un soir au matin suivant la guerre va s’allumer sur notre frontière du nord, tous les faits d’autrefois qui ressemblent de près ou de loin à ceux qui nous menacent aujourd’hui s’éclairent aux yeux du public d’un jour sinistre et nouveau. A plus forte raison si, avec un rare mélange de bon sens et de perspicacité, un écrivain sait, comme M. de Bourgoing, nous faire toucher du doigt par quel concert d’intérêts ou d’intrigues fut formée autrefois, puis dissoute, la redoutable masse d’ennemis qui, débordant par cette frontière découverte, faillit engloutir notre indépendance, enfin à quelles sources fut puisée l’énergie héroïque qui nous préserva, il mérite à tous les titres de commander l’attention publique. Chacun doit être pressé d’aller chercher auprès de lui la réponse à cette question que personne ne peut éviter : si la guerre survenait entre l’Allemagne et nous, quelle différence y aurait-il entre 1792 et 1868 ? Y a-t-il aujourd’hui encore en Europe des combinaisons diplomatiques qui menacent de ramener sur nous les périls qu’ont connus nos pères ? Y a-t-il des combinaisons militaires ou politiques qui puissent raviver chez nous les vertus qui les enflammaient ? Les Prussiens de M. de Bismarck sont-ils plus ou moins à craindre sous les ordres de M. Moltke que les Prussiens de M. de Haugwitz commandés par le duc de Brunswick ? Nos réserves, organisées d’après tel ou tel système, vaudront-elles les volontaires de Dumouriez ? Que de sujets de rapprochement, de comparaisons et d’antithèses !

Ce n’est pourtant pas seulement ni même principalement dans les détails historiques, avec quelque soin qu’ils aient été recueillis, que réside à nos yeux le caractère d’originalité et même d’opportunité du livre de M. de Bourgoing. Ce qui, suivant nous, doit surtout lui valoir l’intérêt du lecteur, c’est un rapprochement d’idées curieux qui fait attendre beaucoup d’instruction et qui est résumé en deux mots dans le titre même. M. de Bourgoing a entrepris d’écrire l’histoire diplomatique de la révolution française. La diplomatie de cette rude époque, c’est là son objet direct : la guerre ne figure dans son récit qu’en tant qu’elle fournit à la diplomatie tantôt ses plus graves difficultés, tantôt ses moyens d’action les plus efficaces. Diplomatie et révolution, ces deux mots peuvent-ils bien se trouver rapprochés ? Ne jurent-ils pas l’un avec l’autre ? Y a-t-il en temps de révolution, y a-t-il eu pendant la révolution française une diplomatie possible ? Les révolutions traitent-elles avec la diplomatie, et peuvent-elles avoir à leur tour des diplomates qui parlent en leur nom ? On se prend involontairement à en douter, et ce n’est pas seulement une vague incompatibilité d’humeur qu’on s’attend à rencontrer entre deux manières de traiter les affaires humaines, dont l’une procède par impétuosité et par force, l’autre par adresse et patience. Il y a, ce semble, dans le cas particulier et sans précédent de la révolution française, le germe d’une difficulté plus profonde. La révolution française a changé à la racine, de propos délibéré et probablement pour jamais, le principe même sur lequel reposaient la souveraineté au sein de chaque peuple et le droit des gouvernemens. A-t-elle ou laisser intacte ou même conserver dans ses élémens généraux cette science de la diplomatie, qui n’est qu’un moyen ingénieux de régulariser et d’organiser les rapports de ces peuples et de ces gouvernemens entre eux ? La condition de chaque partie étant si profondément modifiée, leurs relations peuvent-elles rester gouvernées par les mêmes règles ? Il est aisé de voir que les embarras dont la diplomatie contemporaine nous donne le spectacle, ces congrès mort-nés, dissous avant d’être réunis, ces traités déchirés aussitôt que conclus, tout le trouble, en un mot, auquel sont en proie les relations internationales de l’Europe moderne, tiennent au fond à la difficulté de plier aux règles de l’ancien droit des gens les nouveaux principes de droit public inaugurés par la révolution française. La diplomatie, habituée à faire vivre ensemble des rois maîtres de leurs sujets, ne sait comment s’y prendre pour aboucher entre eux des peuples décidés à rester maîtres d’eux-mêmes. A un point de vue même tout matériel, on n’a pas encore résolu le problème de faire entrer le suffrage universel dans la salle d’un congrès. L’éducation diplomatique du peuple souverain est encore à faire.

Cette question nous paraît être la plus grave entre tant d’autres si graves pourtant que fait naître l’organisation encore si mal assise de nos sociétés nouvelles, car il y va de la civilisation tout entière. Je n’ai garde de faire croire au lecteur que M. de Bourgoing la traite ou même l’aborde directement dans son livre. Il aurait eu tort de l’essayer, un ouvrage historique n’est pas une dissertation, et la confusion des deux genres ne peut que nuire à l’un comme à l’autre. De plus, à l’époque dont il nous trace le tableau, le problème dont la portée s’étend devant nos regards naissait à peine. Dans l’orageuse obscurité de ces premiers jours, l’œil le plus perspicace n’aurait pas réussi à en dégager les conséquences. La vieille Europe était encore debout tout entière, appuyée sur son vieux droit public, et repoussant avec horreur et dédain les principes encore confus et sanglans dont la révolution française elle-même n’avait su faire qu’un instrument de désolation et de ruine. Perdre son temps à faire de la métaphysique diplomatique et Constitutionnelle sur une telle situation au lieu de se borner à en peindre la confusion et l’horreur, ce serait commettre la plus grande faute dont un historien puisse se rendre coupable, un anachronisme de sentimens et de couleurs. M. de Bourgoing s’est bien gardé d’une telle erreur ; mais le droit qu’un historien n’a pas, un lecteur et par conséquent un critique, qui n’est qu’un lecteur plus attentif, en peut user à l’aise. C’est le droit de la critique de faire part au public, à propos d’un livre, non-seulement de ce que le livre dit lui-même, mais de ce que, par l’heureux choix de matériaux qu’il a recueillis, il suggère et fait penser. Faire penser d’ailleurs, éveiller la réflexion, stimuler l’intelligence, la mettre sur la voie d’un progrès ou d’une solution, quel but plus élevé un écrivain peut-il se proposer, et quel meilleur compliment peut-on lui faire que de lui montrer qu’il y a réussi ?


I

Donnons pourtant, avant d’aborder les questions que le récit fait naître, quelque idée du livre lui-même, qui vaut bien la peine d’être étudié, et disons avant toutes choses à quel point de vue M. de Bourgoing s’est placé, quels sentimens l’animent, quels procédés historiques il emploie. C’est un compte qu’il est bon de régler tout de suite avec un auteur pour savoir d’avance à qui on a affaire, et la précaution est principalement utile quand il s’agit d’un récit qui traite d’une époque aussi controversée que la révolution française, dont les caractères et même les faits sont ordinairement altérés suivant les penchans ou les préjugés de chaque écrivain. Rien de pareil n’est à craindre dans le cas présent. Les préférences très décidées de M. de Bourgoing n’ôtent rien à la sincérité de ses peintures. M. de Bourgoing appartient sans doute comme sans détour, par le cœur autant que par le raisonnement, au grand parti qui reconnaît ses ancêtres parmi les défenseurs du sol national. S’il eût vécu en 1792, c’est pour la France qu’il eût pris les armes, pour la France tout entière, aussi bien pour les conquêtes de sa révolution que pour l’indépendance de son territoire. Cette sympathie perce très évidemment dans son langage et détermine le sens habituel de ses jugemens ; mais, s’il prend franchement parti pour cet ordre d’opinions, il est loin de s’en faire l’esclave. Non-seulement il réprouve tous les excès qui déshonorèrent de trop bonne heure sa noble cause, non-seulement il ne s’associe à aucune des passions qui en corrompirent la pureté, non-seulement il ne fait pas difficulté d’accorder à ses adversaires la compassion ou même la justice qu’ils méritent, — une conscience droite suffit pour lui commander ces actes d’impartialité ; — mais il fait preuve d’une plus rare fermeté d’esprit en s’affranchissant lui-même de certains préjugés en vogue dans son parti, en écartant de son récit des lieux communs révolutionnaires, je dirais volontiers des refrains déclamatoires, auxquels les écrivains les plus sérieux de la même école n’ont pas toujours dédaigné de payer tribut.

Il existe en effet, on le sait, au sujet de la résistance nationale qui disputa le sol de la France à la coalition de 1792, un certain nombre de versions toutes faites que le patriotisme et la poésie ont dès longtemps prises sous leur protection. Ce fait héroïque est passé si rapidement à l’état d’épopée patriotique, que le merveilleux, cette condition du genre, ne lui a pas été épargné. Ainsi, parce que la lutte s’engagea alors entre l’Europe et la France par suite d’une opposition de principes, non d’une simple rivalité d’intérêts (comme c’était jusque-là l’habitude entre les gouvernemens), une opinion enthousiaste très accréditée veut que tout dans ce grand conflit échappe aux règles de la politique et presque de la tactique ordinaires. Ce furent les idées, nous dit-on, non les hommes qui vinrent aux prises. Ce fut un duel non entre deux peuples, mais entre le droit divin et le droit populaire. La France puisa sa force non dans ses armées encore débandées, mais dans l’ardeur d’une nation soulevée par l’effort d’une régénération sociale ; l’Europe au contraire trouva sa faiblesse dans la caducité d’une organisation décrépite. Sur la foi de ces axiomes, voici à peu près comment on s’imagine que les choses se sont passées. A un jour donné, sur le rendez-vous d’un champ de bataille, toutes les aristocraties de la vieille Europe défilent sous leurs bannières armoriées, étalant leur faste frivole et l’impertinence de leurs dédains. En face, les fils rustiques de la France nouvelle, « pieds nus, sans pain (on dirait volontiers sans armes), » se dressent de tous les points du sol à l’appel des levées en masse ; puis tout se dénoue comme à l’Opéra : les paysans s’élancent, les marquis s’enfuient, la France est délivrée, et l’évangile d’une société nouvelle est proclamé par le monde.

Ce tableau ressemble à l’original comme la légende à l’histoire. C’est bien l’impression qu’a gardée d’un fait éclatant l’imagination populaire, ce n’est pas l’empreinte sévère et délicate que la vérité grave sur les monumens du passé, et que la main consciencieuse d’un érudit doit chercher à faire reparaître toutes les fois qu’elle s’obscurcit. Cette vérité-là, scrupuleuse dans ses moindres détails et d’une couleur juste dans toutes ses nuances, c’est celle que M. de Bourgoing s’applique à retrouver. Assurément, comme tout esprit élevé, il n’ignore pas que dans les grandes révolutions sociales le dernier mot appartient aux influences des idées morales et non à la force matérielle ; mais il sait aussi qu’au moins depuis l’invention de la poudre à canon les principes n’ont pas la vertu d’enfoncer à eux seuls les gros bataillons, et que, pour triompher sur un champ de bataille, il leur faut quelque instrument plus palpable qu’une simple proclamation de droits abstraits. Après tout, Dieu lui-même, qui est bien un principe et même le premier des principes, ne procède que rarement à l’exécution de ses desseins par la voie rapide des miracles. Il préfère appeler à son aide ce que la théologie appelle la filière des causes secondes, c’est-à-dire les incidens ordinaires de la vie et les passions naturelles des hommes. La révolution française ne peut s’offenser si ses disciples la traitent comme les plus dévots traitent la Providence, c’est-à-dire s’ils cherchent dans les ressorts ordinaires de la politique, dans la composition des armées, dans les intrigues ou les faiblesses des cabinets, les causes secondes de son triomphe. C’est à quoi M. de Bourgoing emploie une recherche fine et patiente, qui explique nos succès sans les rabaisser, et diminue la surprise sans rien enlever à l’admiration. En fin de compte, racontée par lui, la coalition de 92 ressemble à celle des chansons de Béranger comme le Charlemagne des Capitulaires à celui des romans de la Table-Ronde.

C’est ainsi qu’appuyé sur deux autorités très compétentes, celle de Dumouriez et celle de Napoléon, il réduit à sa juste valeur la part habituellement surfaite que prirent aux premières victoires les levées de volontaires nationaux. Non, la république n’eut point, comme on nous le répète tous les jours ; la puissance magique de faire sortir du sol, en le frappant du pied, quatorze armées toutes dressées pour courir à la victoire. Elle ne fit point en un jour des soldats et des généraux avec des paysans enlevés à la charrue. La vérité, que M. de Bourgoing ne craint pas d’exposer, c’est que, pendant cette première année où se joua le sort de notre indépendance, et jusqu’aux journées décisives de Valmy et de Jemmapes, les corps séparés de volontaires nationaux furent pour leur général en chef un embarras plus qu’une force : leur indiscipline, leur défaut de solidité, compromirent plus d’une fois des opérations délicates en cours d’exécution, en même temps que les facilités exceptionnelles qu’offraient ces corps privilégiés attirant les jeunes enthousiastes de bonne volonté, paralysaient le recrutement de l’armée régulière. C’est pourtant dans ce noyau d’armée régulière formée par la monarchie, c’est dans les cadres d’excellens sous-officiers dont elle était pourvue, et qui, n’étant point composés de nobles, ne furent point entamés par l’émigration, c’est là que résida la vraie défense de la France : c’est dans cette solide réserve que se trouvèrent et le fond de résistance qui soutint le premier choc et l’élasticité nerveuse qui y répondit par un invincible élan. Le fils d’un aide-de-camp de Dumouriez, assez connu, m’a dit tenir de son père qu’au moment où les colonnes d’assaut s’ébranlèrent pour enlever les hauteurs de Jemmapes, un cri partit de la droite : « en avant ! Navarre sans peur ! » auquel fut répondu de la gauche par cette autre clameur : « vive Auvergne sans tache ! » C’étaient les anciens régimens de Navarre et d’Auvergne qui laissaient encore échapper de leur poitrine au moment du péril le cri qui était pour eux la réponse au sifflement des balles et l’écho des premiers grondemens du canon. Fidèle image de ce qui se passa au fond de ces âmes guerrières pendant ces jours de transition glorieuse, les vieilles traditions de l’honneur se mêlaient aux élans d’un nouvel enthousiasme, et les ombres de Turenne et du maréchal de Saxe semblaient encore planer au-dessus des étendards tricolores.

Ainsi, M. de Bourgoing l’établit très clairement, le salut de la république au berceau fut dû aux débris des armées que lui avait léguées la monarchie mourante ; mais tout de suite il ajoute que ces armées elles-mêmes reçurent une impulsion et comme l’infusion d’un sang plus vif par le seul fait que, les sottes barrières de l’ancienne hiérarchie militaire étant renversées et les grades supérieurs n’étant plus réservés à la noblesse, les chances de l’avancement furent ouvertes à tout le monde, et une espérance de gloire offerte au soldat le plus obscur. Pour beaucoup, ce fut plus qu’une espérance, ce fut une réalité effective et immédiate. Une nombreuse promotion d’officiers fut immédiatement nécessaire pour combler les vides laissés par la noblesse émigrée, et l’avancement démocratique reçut ainsi du premier coup une très large application. Les nouveaux appelés, vieux d’expérience bien que jeunes de grade, apportèrent dans leur commandement, non plus seulement le courage humble et résigné qui les animait la veille, mais la joie. et l’orgueil d’une émancipation inattendue. Ils se portèrent au-devant de la contre-révolution menaçante avec les ressentimens accumulés d’une dignité longtemps blessée. Plusieurs se trouvèrent tout préparés pour les plus hautes destinées ; mais il n’y a rien là de merveilleux, tout au contraire. Si les effets de ce rapide mouvement ascensionnel furent si heureux, c’est précisément parce qu’il était soudain après avoir été longtemps retardé. Tous les rangs inférieurs étaient remplis d’avance d’hommes que leurs talens naturels destinaient à s’élever, qui languissaient sans espoir, et se trouvèrent prêts à monter au premier appel. Le flot qui s’était accumulé contre l’écluse déborda naturellement dès qu’elle fut ouverte. La monarchie avait préparé ces excellens instrumens et négligé de s’en servir. La république eut la chance heureuse de les mettre en œuvre sans avoir besoin de les attendre. C’est une bonne fortune d’ailleurs qui lui échut à peu près dans toutes les professions de la société. Presque partout elle rencontra une réserve de gens de mérite que les exclusions étroites de l’ancien régime laissaient sans emplois dignes d’eux, et qui lui surent gré de les avoir mis au jour. C’étaient des capitaux qui languissaient dans les caves d’un avare et qui se trouvèrent prêts pour faire face aux spéculations ou aux fantaisies de son héritier. Si l’on veut une plus noble comparaison, c’étaient des futaies toutes venues qui s’étouffaient dans une forêt mal aménagée, et qu’on n’eut que la peine d’éclaircir.

J’insiste sur ces considérations, d’abord parce qu’elles ne sont dépourvues par elles-mêmes ni de nouveauté ni de valeur, ensuite parce qu’elles font voir qu’un écrivain consciencieux ne risque rien de rompre en visière aux fantaisies historiques sur lesquelles repose trop souvent l’opinion du commun de ses lecteurs. S’il y a une part de vérité dans ces imaginations, ne craignez rien, elle se retrouvera toujours dans un récit sincère, et elle aura gagné à être dégagée des erreurs qui la dénaturent et remise sur un terrain plus solide. Si le sentiment vulgaire, comme il arrive souvent, est juste au fond, quoique aveugle et confus, en creusant un peu, en étendant un peu ses regards, l’historien trouvera une raison à la fois plus pratique et plus haute qui réconciliera l’instinct de la foule avec l’appréciation réfléchie des bons juges et l’impitoyable réalité des faits. En définitive, dans le cas présent, il est bien vrai que les principes de la révolution française vinrent puissamment en aide au succès de ses armes ; mais ce fut en transformant des armées existantes, non en improvisant par une vertu créatrice que personne ne possède des armées qui n’existaient pas. De là aussi on peut tirer quelques applications qui nous touchent plus directement. On peut conclure qu’il ne serait ni aussi facile que beaucoup de publicistes libéraux se l’imaginent de ressusciter dans un nouveau péril les merveilles opérées par la première république, ni prudent de dissoudre en attendant une excellente armée toute dressée et des cadres d’officiers très bien remplis, dans la confiance que le patriotisme saurait bien toujours retrouver, au jour du besoin, l’équivalent de ces deux forces. La république ne les trouva qu’à la condition de ne pas avoir commencé par les détruire, et quant aux bons officiers qui lui firent défaut, elle y suppléa par la facilité toute particulière qu’elle eut d’appeler à la lumière des mérites inconnus, — ressource qui n’existe plus guère dans une société comme la nôtre, depuis longtemps ouverte à tous les mérites, et où ceux qui ne sont pas connus sont d’ordinaire ceux qui ne méritent pas de l’être. Enfin, en étendant cette remarque au-delà même des bornes de la seule profession militaire, elle peut servir à faire comprendre pourquoi notre première révolution fut si féconde en grands hommes qui semblaient éclore à sa voix, tandis que toutes celles qui ont suivi se sont fait remarquer en ce genre par une infériorité croissante. C’est que l’opération démocratique qui consiste à ouvrir au génie dédaigné les rangs d’une société jalouse ne peut pas se recommencer à volonté. Une fois faite, elle n’est plus à faire. Il n’y a pas toujours des injustices à réparer. Pour en revenir à ma comparaison de tout à l’heure, quand la forêt a été mise une fois en état régulier d’aménagement, les coupes extraordinaires ne sont plus possibles, et les possesseurs prodigues qui s’en passent trop souvent la fantaisie finissent par épuiser leur fond en le rasant à blanc estoc.

La méthode qui lui réussit très bien pour la France, M. de Bourgoing l’applique au jugement qu’il porte sur l’Europe entière. Comme il nous enseigne à chercher en dehors des préjugés accrédités le secret de la force que déploya la France révolutionnaire, il passe aussi à côté de l’opinion vulgaire pour trouver la source de la faiblesse également imprévue qui paralysa les efforts de l’Europe coalisée. Ici encore tout n’est pas faux, mais tout n’est pas vrai dans les idées courantes. Il n’est pas vrai que les armées alliées aient lâché pied devant les recrues républicaines uniquement parce que des aristocraties caduques ne pouvaient soutenir le choc d’une démocratie naissante. Les aristocraties, même sur le déclin, se battent à merveille, et nous avons été vaincus trente ans plus tard par des généraux et des états-majors qui portaient les plus anciens noms du nobiliaire européen ; mais il est bien vrai que dans les cabinets où fut résolu après beaucoup d’incertitudes le plan d’une coalition contre la France régnait un esprit étroit et vieilli qui ne leur permit de rien comprendre au mouvement même qu’ils prétendaient combattre, et ils furent réellement pris par surprise, quand l’ennemi qu’ils dédaignaient en le provoquant, bondissant comme un lion au seuil de son antre, opposa l’impétueuse unité de sa défense à leur agression molle, distraite et incohérente.

Ce singulier état d’esprit et le désastreux mécompte qui en fut la suite n’ont rien qui surprenne le lecteur de M. de Bourgoing, car il y est préparé par l’introduction qui précède le livre, exposé peut-être un peu long et un peu trop chargé de détails, mais remarquablement fin et sagace, et qui nous fait toucher du doigt dans quel état de. forces morales et matérielles la révolution française trouva chacun des états d’Europe. En réalité, cet événement sans pareil tomba à l’improviste au milieu d’une Europe divisée en trois ou quatre grandes puissances et en une infinité de petites très hostiles les unes aux autres. Absorbées qu’elles étaient par leurs propres intérêts, la nouvelle leur causa plus d’étonnement que d’épouvante et plus d’ennui encore que d’étonnement. Ce fut à leurs yeux une distraction incommode, importune, probablement passagère, à laquelle il fallait tâcher de songer le moins longtemps possible. C’est beaucoup si tout bas chacun ne se demanda point quel parti il en pouvait tirer pour son profit personnel, et de fait, au premier moment, plus d’un y crut trouver son compte.

C’était l’Angleterre, par exemple, dont la vieille inimitié venait d’être ranimée par nos derniers succès maritimes, qui s’applaudit tout haut de voir son antique rivale momentanément réduite à l’impuissance par des déchiremens intérieurs. Dans une pensée moins égoïste, le grand ministre qui régnait à Londres, plus financier jusque-là que politique, songeait avec satisfaction que, délivré de toute crainte d’agression de ce côté, il pourrait vaquer plus paisiblement à mettre son budget en équilibre. A Vienne, par un autre motif, le premier bruit des troubles de France fut reçu avec la même faveur. Là, un jeune souverain d’un esprit inquiet s’était créé des difficultés dont il avait peine à se tirer tout seul. Dans chacun des états héréditaires de la maison d’Autriche, en Hongrie, en Bohême, en Belgique, l’autorité impériale était aux prises avec des résistances armées ; mais c’était la résistance de vieilles corporations nobiliaires ou ecclésiastiques et de vieilles franchises provinciales contre des réformes tyranniquement imposées. Joseph II et son frère Léopold, élevés à la même école, étaient des philosophes despotes, qui voulaient faire le bien de leurs sujets malgré eux et leur élargir l’esprit à coups de décrets, — des libéraux autoritaires, comme nous dirions aujourd’hui, depuis que cette heureuse espèce s’étant multipliée, il a fallu inventer un nom tout exprès pour la qualifier. Le triomphe de la philosophie révolutionnaire en France ne les contraria d’abord que médiocrement, car elle leur venait en aide pour se défendre contre les seuls ennemis dont ils eussent pris souci jusqu’alors, les papes, les prêtres et les moines. Entre la constitution civile du clergé, votée chez nous en 1790, et les lois joséphines ou léopoldines, il y avait un air de famille, une sorte de fraternité philosophique, qui fit publier longtemps aux deux empereurs les liens plus matériels qui les rattachaient à la souveraine de France. Ce ne fut que quand l’orage gronda tout à fait sur les Tuileries que Léopold se souvint qu’il était frère de Marie-Antoinette. A la vérité quelqu’un à côté de lui n’oubliait pas cette qualité : c’était son rival naturel, l’héritier du grand Frédéric, jaloux à bon droit de l’intimité récente qui unissait les maisons de Bourbon et de Lorraine. Celui-là n’avait pas vu sans humeur une princesse d’Autriche monter sur le trône de France, et n’entendit pas sans un contentement malin le récit de ses premiers malheurs. Enfin, à l’autre extrémité de l’Europe, la courtisane de génie à qui était dévolu par hasard l’héritage de Pierre le Grand tressaillit de joie à la pensée que, l’Occident s’abîmant dans le trouble, la route de l’Orient devenait libre. La France, sous le sceptre affaibli, mais encore puissant de la maison de Bourbon, avait tenu depuis trois siècles tant de place dans le monde que, le jour où le vide se fit sentir là où la pression s’exerçait la veille, le premier sentiment de tous ceux qui avaient été gênés si longtemps fut de profiter de ce soulagement inattendu pour respirer et prendre leurs aises. Personne ne se demanda si ce vide n’était pas l’orifice d’un gouffre béant où viendraient s’abîmer l’un après l’autre tous les trônes et toutes les dynasties.

Il fallut les leçons répétées des événemens et les menaces croissantes de l’esprit révolutionnaire pour que l’intérêt commun et suprême du principe monarchique mis en péril fît trêve à ces habitudes d’une jalousie héréditaire. Cette transformation ne s’opéra pas le même jour ni pour ainsi dire à la même profondeur dans toutes les âmes royales. Frédéric-Guillaume fut averti et converti avant Léopold. Quant à Catherine, ce fut bien tout de suite qu’elle vit l’avantage de précipiter l’Europe dans une guerre où elle espérait que ses troupes n’auraient pas le temps d’arriver, et qui en attendant lui laissait Constantinople à discrétion et la Pologne à merci. Le parti une fois pris et la lumière faite, autre difficulté : il fallut se distribuer les rôles et les postes de combat. L’embarras n’était pas médiocre, car ce n’était rien moins que les soldats du grand Frédéric et de Marie-Thérèse qu’il fallait faire marcher sous les mêmes drapeaux, en les tenant cependant à des distances assez bien calculées pour qu’ils ne fussent pas tentés par habitude de tirer les uns sur les autres. En un mot, entre gens très peu disposés d’abord à se mettre en mouvement, puis prenant leur élan de points opposés avec des vitesses inégales, le point de rencontre fut difficile à trouver, et il n’est pas étonnant qu’ils ne soient pas arrivés le même jour au rendez-vous, que les Prussiens aient été seuls à Valmy, les Autrichiens à peu près seuls à Jemmapes, que les Anglais et les Russes ne se soient trouvés nulle part la première année, et que cette coalition imaginaire, aboutissant à des efforts isolés, ait livré à l’enthousiasme de nos armées révolutionnaires des succès dont la facilité n’étonna personne plus que les vainqueurs eux-mêmes.

Aucune de ces incertitudes, aucune des phases de cette série d’hésitations préliminaires, de défaillances dans l’action et de récriminations après coup qui sont le cortège habituel des coalitions, n’ont échappé à l’œil perspicace de M. de Bourgoing. Si, suivant la parole d’un maître, l’intelligence est la première des qualités de l’historien, rarement cette faculté précieuse a été mise mieux en valeur que dans le chapitre où sont analysés les mobiles divers des coalisés, et où de cette diversité même résulte la part inégale que chacun prit au tirage cahotant de ce char si mal attelé. La persistance de leurs rivalités intestines jusqu’au moment le plus critique de leur action commune n’a jamais peut-être été mise en évidence par des traits plus piquans. Croirait-on par exemple, si M. de Bourgoing ne nous le démontrait par des documens inédits ou peu connus, qu’au jour même où éclataient sur les bords du Rhin ces déclarations de Pilnitz, ces manifestes du duc de Brunswick, qui tombèrent à Paris comme des bombes, la pensée des royaux signataires n’était pas concentrée sur la France, qu’ils mettaient en feu, mais quelque part égarée sur les rives éloignées de la Vistule ? Le second partage de la Pologne, précédé des efforts impuissans de cet infortuné pays pour se donner une constitution régulière, forme dans le livre de M. de Bourgoing non pas seulement un hors-d’œuvre intéressant, mais un des ressorts les plus intimement liés au jeu de l’histoire générale. Le lecteur bien pensant y apprendra pour son édification que, pendant que la Prusse et la Russie annonçaient au monde le dessein généreux de tirer la France de l’anarchie, ils étaient tout occupés à y plonger plus avant de leurs deux mains la malheureuse patrie des Jagellons, afin de trouver dans ces désordres mêmes un prétexte pour enlever à leur victime le dernier lambeau de son indépendance, et il s’étonnera peut-être moins que le génie monarchique (s’il y en a un) qui veille à la sûreté des trônes n’ait pas été plus empressé de récompenser des défenseurs si désintéressés des bons principes.

Une autre école historique regrettera de ne pas trouver dans ce tableau, avec le mérite de la netteté et de la justesse, un peu plus de relief et de couleur. Tous les personnages sont en place, toutes les physionomies ont leur expression véritable ; mais le trait est un peu pâle et demeure comme marqué au crayon. le soupçonne que cet effacement est volontaire et cette réserve systématique chez M. de Bourgoing. Il a un éloignement qui lui fait honneur, mais qu’on peut trouver excessif, pour les ressorts et les moyens d’effet soi-disant pittoresques, dont l’abus, j’en conviens, est assez fréquent de nos jours pour inspirer le dégoût. Il craint les anecdotes familières, les révélations inédites et trop souvent suspectes. Il ne cherche jamais à mettre ses acteurs en scène dans une pose mélodramatique, encore moins à les suivre derrière les coulisses avec cette curiosité indiscrète qui, lorsque la réalité lui manque, ne se fait pas scrupule d’y suppléer par l’imagination. Il ne se sert que de documens incontestables et n’en veut tirer que ce qu’il y a lu.

Cette réserve sera jugée diversement ; mais, suivant qu’on la blâme ou qu’on la loue, elle paraîtra particulièrement regrettable ou particulièrement méritoire dans le cas présent, car à très peu de frais d’imagination on pouvait tirer de ces préliminaires de la coalition tous les élémens d’une tragi-comédie à caractères, mêlée d’intrigues, de rires et de pleurs, avec les contrastes que le genre comporte. Rien n’y manque, pas même le héros obligé, dont les sentimens généreux, les tirades déclamatoires et la fin tragique doivent ordinairement attirer l’intérêt des cœurs romanesques. Ce rôle est tout taillé pour Gustave de Suède, vrai paladin du moyen âge transporté en plein XVIIIe siècle, qui s’en va de capitale en capitale, prêchant la croisade monarchique et offrant à qui veut l’aider à pourfendre l’hydre révolutionnaire sa bonne épée, sa petite flotte et sa petite armée, jusqu’à ce qu’un coup de pistolet tiré au milieu d’une fête tranche ses jours par une fin dont on a ou faire un ballet d’opéra sans y rien changer. Derrière ce chevalier errant, qui ne s’est trompé que de cinq siècles en venant au monde, se presse la troupe intrépide et frivole des émigrés, dont l’ardeur bouillante, touchant mélange de foi et de préjugés, vient se heurter contre les lenteurs calculées et les hésitations égoïstes des chancelleries européennes. La suffisance bouffie de M. de Calonne aux prises avec la sceptique expérience du prince de Kaunitz forme une opposition qui donne matière aux incidens les plus comiques. Et parmi les émigrés eux-mêmes que de nuances et de traits caractérisés ! Il y a le gentilhomme de campagne tout entier à Dieu et à son maître. Il y a le grand seigneur qui a fait le libéral dans sa jeunesse, même le philosophe et le voltairien, et qui va se faire tuer par honneur pour une foi qu’il n’a plus, — le prélat puritain qui excommunie la révolution en bloc, l’évêque de cour qui lui reproche surtout d’être de mauvais goût, d’avoir de mauvaises façons et de lui avoir pris ses bénéfices. Ces fugitifs de date et d’origine diverses, de la première et de la dernière heure, se groupent autour de deux princes aussi différens d’humeur que de figure. Le comte de Provence, déjà infirme, sage et bel esprit, médite des préambules de constitution. Le comte d’Artois essaie le panache de Henri IV, dont il a la grâce et l’ardeur sans le génie ni l’héroïsme. Cependant l’action marche, et à mesure que la fin approche le tragique et l’horreur dominent. Le vent apporte l’écho des refrains de la Marseillaise et du canon du 10 août, puis d’heure en heure un cri déchirant perce l’air. C’est l’appel désespéré de la royale famille qui, enfermée dans les Tuileries comme dans une prison en flammes, sent la fumée qui la gagne et les poutres ardentes qui craquent sous ses pas. Quelle scène ! quelle grandeur ! quelle émotion ! que de contrastes ! quel cadre mieux fait pour être rempli par le souffle d’un Shakspeare ou d’un Calderon !

Si la forme sévère du récit de M. de Bourgoing ne lui permet pas d’animer ses peintures de si vives couleurs, en revanche cette austérité a bien son avantage. La sobriété de son style et la modération habituelle de ses vues prêtent plus de relief aux rares instans où il permet à son émotion de s’épancher et à son récit d’élever la voix. Une page comme celle-ci, par exemple, ne serait peut-être pas remarquée chez un écrivain qui aurait l’habitude de trancher les problèmes historiques à coups de déclamations métaphysiques, et de peindre les situations par des métaphores à grosses couleurs. Elle a tout son prix quand on songe que celui dont elle émane a poussé jusqu’au scrupule l’étude des détails pratiques de son sujet et la crainte de faire illusion en cherchant à faire effet.

« Tel fut, dit M. de Bourgoing, le combat à jamais mémorable de Valmy : on chercherait vainement peut-être dans la suite des siècles un exemple plus frappant de cette vérité, — qu’à la guerre l’effet moral est tout. Les pertes dans chaque armée s’élevaient à peine à une centaine d’hommes : d’aucun côté, ni prisonniers faits ni canons conquis, et cette journée ne fut en réalité qu’une forte reconnaissance. A ne voir même que le résultat matériel, s’il y eut un vainqueur à Valmy, ce fut le duc de Brunswick : il resta maître des positions qu’il occupait, coupa son ennemi de sa ligne de communication la plus importante, et coucha sur le champ de bataille, tandis que Kellermann l’évacuait à la faveur des ténèbres. Et cependant cette journée reste à jamais glorieuse entre celles dont s’enorgueillit notre patrie ; l’éclat dont elle brille, semblable aux premiers rayons de l’aurore, a pour les yeux un charme que n’ont pas les feux éclatans du midi, et son souvenir vivra dans la mémoire des hommes, tandis qu’ils voueront à l’oubli des batailles où des milliers de cadavres ont jonché le sol. C’est que le 20 septembre 1792 la révolution française apparut dans toute la vigueur de la première jeunesse ; c’est que cette armée, où les militaires de profession affectaient de ne voir qu’un ramassis d’artisans indisciplinés, montra qu’elle était digne de se mesurer avec les plus vieilles bandes de l’Europe. Ce n’étaient plus là les bourgeois hollandais rassemblés en hâte sous le commandement de leurs bourgmestres ; ce n’était plus la cohue fanatique des paysans flamands ou brabançons : c’étaient les représentans armés des idées nouvelles. Elles avaient désormais à leur service des bras pour les défendre et les propager. Les hommes réfléchis ne s’y trompèrent pas, et le soir même de la bataille, au bivouac prussien, l’un des plus grands esprits du siècle, Goethe, prononçait un jugement que l’avenir a confirmé : « Ici et aujourd’hui, dit-il, commence une nouvelle ère de l’histoire. »

M. de Bourgoing a raison : c’est à partir de cette journée de Valmy, confirmée dans ses généreux résultats par celle de Jemmapes, que le conflit engagé entre la France et l’Europe prend enfin son vrai caractère et que la lutte de principes, jusque-là reléguée sur le second plan, s’élève à l’importance qu’elle a gardée jusqu’à nos jours. Par un retour agressif, nos armées victorieuses vont franchir la frontière à leur tour et déborder en Belgique, en Hollande, en Allemagne ; mais, isolées sur ce nouveau terrain, le patriotisme et la valeur militaire ne leur suffisent plus, et la propagande des idées est appelée en aide à la force chancelante des armes. La convention provoque tous les peuples à la rébellion, et substitue à la défense de l’indépendance nationale la poursuite de la révolution universelle. En même temps, dans tous les cœurs nourris de l’orgueil royal, le dédain fait place à la haine contre les principes qui, après les avoir humiliés dans leur superbe, les menacent maintenant dans leur sécurité, et, le feu ainsi attisé des deux côtés d’heure en heure, la lutte arrive à un incroyable degré d’acharnement. C’est là que s’arrête pour aujourd’hui le récit de M. de Bourgoing, et c’est peut-être aussi pour son lecteur l’occasion de s’arrêter avec lui et d’étudier en eux-mêmes ces principes qui ont coûté à la France tant de sanglans efforts et au monde tant de ruines et de larmes. Il ne s’agit point, je l’ai dit et cela va sans dire, de les suivre dans toutes leurs applications politiques et sociales. Ce serait embrasser l’histoire et la philosophie tout entières ; mais, au point de vue particulier que suggère le livre de M. de Bourgoing, quels en ont été les effets sur les relations réciproques et le maintien de la paix européenne ? S’ils n’ont guère été jusqu’ici qu’un brandon de discorde, sont-ils destinés à le demeurer toujours, et à quelle condition peuvent-ils devenir le gage d’une future union ?


II

Si l’on veut se faire une juste idée du trouble apporté dans les relations internationales par les principes de la révolution française, il faut se représenter le désordre que causerait dans l’intérieur d’un état une législation improvisée qui modifierait à jour donné, avec effet rétroactif, les bases ainsi que tous les modes d’acquisition et d’exercice de la propriété civile. Non-seulement chaque propriétaire serait atteint par cette soudaine innovation dans ses droits ou dans ses jouissances, mais tous les rapports de la vie sociale seraient à l’instant suspendus, et le commerce d’homme à homme subitement paralysé. Nul champ ne serait sûr de ses limites, nul acquéreur sûr de son titre, nulle créance sûre de son gage, nulle convention en un mot ne serait assurée de recevoir exécution. Tout ce qui était droit la veille serait litige le lendemain. Il n’est pas étonnant qu’un changement tout aussi profond et non moins brusque introduit dans le droit public de la société européenne ait fait éclater un de ces terribles procès qui se plaident de juridiction en juridiction sur tous les champs de bataille, et dont le dernier coup de canon tiré est le juge en ressort suprême.

L’assimilation est exacte, car c’est bien un droit de propriété immémorial et généralement reconnu que la révolution française est venue attaquer à sa racine. Nulle terre sans seigneur, avait dit la loi féodale ; l’ancien régime aurait ou dire : Nul état sans propriétaire, ou, plus brièvement encore, sans roi. La royauté était dans l’ordre politique ce que la propriété est dans l’ordre civil, un droit sur une chose attribué à une personne et par hérédité à ses descendans. C’était la propriété d’un peuple, affectée par un consentement ancien et non contesté à une famille. Sans doute quelques jurisconsultes téméraires et quelques théologiens scolastiques soutenaient encore tout bas qu’à l’origine de l’histoire la souveraineté avait résidé dans la masse du peuple, et que les familles royales l’avaient reçue en dépôt et en mandat plutôt qu’en propriété véritable ; mais, le dépôt n’étant point sujet à restitution ni le mandat révocable, et le fait d’ailleurs se perdant dans l’obscurité des siècles passés, on laissait languir l’innocente théorie dans des in-folio poudreux, et en attendant le roi, vivant, armé, présent en chair et en os, était bien pour tout le monde, en fait comme en droit, le propriétaire de son royaume, sans distinction d’hommes ou de territoire. Louis XIV l’entendait ainsi, et ni clergé ni parlement n’avaient souci de lui faire à cet égard la moindre difficulté. « Sire, tout ce que vous voyez est à vous, » disait au fils du grand roi son vieux précepteur Villeroy en lui montrant la foule qui battait des mains sous les fenêtres du Louvre. Sans doute aussi quelques limites étaient timidement posées à l’exercice de cette propriété monarchique. De vieilles coutumes étaient bien parfois invoquées pour en tempérer l’usage, et le fameux droit d’user et d’abuser, jus utendi atque abutendi, qui, suivant le légiste romain, est l’essence même du droit de propriété, n’était point attribué sans contestation au roi sur ses peuples ; mais ces limites idéales avaient presque partout perdu leur garantie effective. Leurs gardiens naturels, les assemblées populaires, diètes, cortès, états-généraux, avaient presque partout disparu, et l’abus, marchant sans se gêner en compagnie de l’usage, se donnait carrière tout à son aise. Les pays même, comme l’Angleterre, où trop de précautions étaient prises pour prévenir les excès du pouvoir royal étaient mal famés, réputés bourgeois et peu monarchiques, et une fin funeste leur était prédite par toutes les bonnes têtes des cabinets d’Europe. Sans doute enfin il n’y avait pas des rois et des dynasties partout. Le nom de république était conservé à Gênes, à Venise, à La Haye ; mais le nom plus que la réalité, et dans ces prétendues républiques le pouvoir, confié à l’oligarchie d’un petit nombre de familles qui se le transmettaient de père en fils, formait entre ces mains patriciennes une sorte de royauté collective ; c’était la propriété indivise, mais toujours la propriété.

Quelque jugement qu’on porte sur les effets que produisait dans l’intérieur de chaque état cette prédominance d’un homme ou d’une famille (et je ne voudrais pas être chargé de porter la sentence, de peur de la rendre trop sévère), il faut convenir qu’en ce qui touche les relations des peuples entre eux un tel régime avait certains avantages que l’équitable histoire doit enregistrer. L’unité du pouvoir simplifiait singulièrement les rapports diplomatiques. Les différends dont dépend la paix des états étaient discutés paisiblement, discrètement, à huis clos, sans être envenimés par les violences ou les caprices de l’opinion. La signature royale une fois donnée, tout était dit : point de discussion de presse ou de chambre législative pour en contester la validité ; l’honneur monarchique et la foi de gentilhomme en assuraient le respect. A défaut de ces deux garanties, qui plus d’une fois, j’en conviens, ont failli l’une et l’autre, la sécurité des rapports était maintenue entre souverains par la permanence des intérêts. Chaque cabinet avait sa tradition politique parfaitement connue de tous les autres, transmise avec la couronne du père au fils. Le titulaire mort, l’héritier montait au trône, nourri des mêmes conseils, dressé à suivre les mêmes vues, adonné à la poursuite de la même ambition. Personne n’était pris au dépourvu, car chacun savait d’avance ce que désirait son voisin et ce que prétendait son rival. Les peuples eux-mêmes ne perdaient pas autant que notre fierté moderne pourrait le croire à s’être ainsi incarnés dans un seul homme, car cet homme, faisant sa chose de la leur, défendait leurs intérêts avec la ténacité de l’égoïsme et l’esprit de suite qui naît de l’esprit de famille. Un roi travaillait à rendre son état puissant, riche et beau, comme un propriétaire accroît son fonds, comme un laboureur engraisse son champ, comme un seigneur orne son manoir. A cette fusion de l’intérêt dynastique et national, opérée par les siècles, tout dans ces vies royales était ou consacré ou sacrifié : les études et les jeux de l’enfance, les travaux et les plaisirs de la jeunesse, jusqu’aux émotions du cœur et aux jouissances des sens. Les rois étaient des êtres mixtes, moitié homme et moitié peuple, doués d’une existence plus collective qu’individuelle, dont la politique avait imbu les os, pénétré la moelle, infléchi et dévié tous les sentimens naturels. Pour eux, le mariage n’était plus le choix d’une compagne, ni la paternité l’affection qui renouvelle la jeunesse et embellit le soir de la vie. C’étaient des moyens avoués d’acquérir telle province en dot, l’espoir de telle hérédité ou le gage de telle alliance. Les filles elles-mêmes savaient dès l’enfance à quoi leur qualité les destinait, et préparaient leur cœur pour en faire l’appoint d’un traité : heureuse encore l’épouse royale, si, dans la couche où la politique seule l’avait fait monter, elle n’était pas délaissée pour la concubine, en qui la politique trouvait un instrument plus commode ! Grâce pourtant à ces mariages dont gémissait la nature, les diverses maisons régnantes d’Europe, unies par les liens du sang sans cesser d’être divisées par la rivalité des intérêts, formaient comme les branches d’une même famille. L’Europe était le patrimoine de leur auteur commun, et leurs chefs faisaient tour à tour la paix ou la guerre comme des héritiers plaident ou transigent sur les différends d’une hoirie.

Les diplomates étaient les gens d’affaires de ces bonnes maisons. Eux aussi formaient une petite société à part à la surface de la grande cité européenne, dont ils n’habitaient que les hauteurs. En quelque lieu qu’ils eussent vu le jour, qu’ils vinssent de l’Ebre, de la Seine ou de la Vistule, et bien qu’attachés à des intérêts différens, ils vivaient en coterie et en confrérie, parlant la même langue (c’était la nôtre), tantôt rivaux, tantôt alliés, se suivant de capitale en capitale dans leur course à travers le monde, se rencontrant à la porte de tous les cabinets de ministres ou dans les salles d’attente des palais. Notre génération a encore vu les débris de ce groupe artificiel et brillant, à qui les restaurations de 1815 avaient rendu quelques jours d’un éclat passager. Le spectacle en était curieux, et j’aime à m’en souvenir, aujourd’hui surtout que ce produit d’un autre âge du monde a été enseveli pour jamais sous les couches successives des révolutions. C’étaient de grands seigneurs et parfois même des femmes de haute naissance, oui, des femmes, et pourquoi non ? Quand la politique était affaire de famille, elle était naturellement aussi affaire de femme ; mais ces rejetons de race si fière n’en portaient pas moins au plus léger des intérêts de celui qu’ils ne rougissaient pas d’appeler le roi mon maître ce dévouement sans réserve qui anime les bons serviteurs pour les patrons de vieille souche. Ils étaient au roi, comme on disait dans le meilleur langage et la meilleure compagnie du XVIIe siècle, et, pour bien servir ce maître souverain, ils avaient soin de se faire initier d’avance à tous les détours de la politique même les plus hérissés d’épines. Questions de frontières et même de commerce, passages de montagnes, cours des fleuves, fortifications à élever ou à détruire, les différends les plus ardus qui pouvaient mettre les cabinets aux prises n’avaient rien qui rebutât ces gens du monde. Ils étaient prêts à les discuter à toute heure, en tout lieu, dans une promenade, dans un repas, dans une fête. De bons intendans ne doivent-ils pas savoir par cœur tous les titres litigieux qui intéressent ou menacent la terre de leur régie ? Mais c’étaient les caractères surtout qu’ils excellaient à étudier et à démêler. Princes, princesses, rois, reines, empereurs, généraux, premiers ministres, toute la race régnante et gouvernante d’un bout de l’Europe à l’autre leur était familière de visage et d’humeur. Ils avaient pénétré dans l’intimité de tous ces grands de la terre, et surpris sans en avoir l’air le secret de leur tempérament. Aussi leur mémoire était une galerie de portraits vivans, et leur conversation, toute parsemée des noms les plus augustes, mais empreinte d’une malignité discrète, ressemblait à celle qu’on tient souvent dans le vestibule sur les habitués du château. De telles comparaisons n’ont rien d’offensant. Dans un régime où les rois représentaient l’état tout entier, une domesticité fidèle et sans bassesse était une forme naturelle du patriotisme. Une bonne part de ces vies voyageuses s’écoulait aussi dans des recherches de sensualité et d’élégance, dans des fêtes somptueuses dont ils étaient tour à tour les convives ou les hôtes. Partout où ils posaient leur tente, ils donnaient le signal des plaisirs. Singulier passe-temps, dira-t-on, pour les dépositaires des destinées des peuples ! Mais ce jugement serait aussi superficiel que pédant, car, si leur politique était frivole, leur frivolité était bien plus souvent politique. Ces divertissemens n’étaient qu’une occasion de rencontrer sur le terrain pacifique d’un salon, au milieu des chants, des fleurs et des festins, le rival de la veille devenu l’ami douteux du jour, de l’observer au dépourvu dans l’entraînement du plaisir, et, par l’agrément des relations privées, d’adoucir le maniement trop rude et d’amortir le contact trop heurté des intérêts publics. Aussi quelle aisance à porter le poids des plus lourdes affaires ! quel art à en dénouer les nœuds ! Dans le laisser-aller d’un entretien futile ou piquant, quelle réserve exempte de gêne ! Quelle stratégie cachée sous la bonne humeur ! Quelle finesse à insinuer ! Quelle vivacité dans la repartie ! Confiés à ces mains légères, les rapports orageux des peuples gardaient jusqu’à la veille des conflits armés et reprenaient dès le lendemain des combats ce caractère d’aménité facile propre au commerce des gens de haut rang et de même éducation.

C’est dans ce monde si bien policé, formé, pétri de conventions et de traditions, faisant son ménage en famille, que la révolution française vint subitement lancer le principe qui en détruisait le fondement même. En proclamant, avec la généralité absolue qui caractérisait toutes ses maximes, qu’une nation appartient non à ses rois, mais à elle-même, que la souveraineté est son bien, son droit, dont elle ne peut déléguer que l’exercice, dont elle ne peut se dessaisir que par un mandat toujours révocable et conditionnel de sa nature, la révolution française dissolvait cette union de la dynastie et de l’état, cette confusion de la propriété et de la royauté qui était le nœud de tout le système politique de la vieille Europe. La souveraineté populaire sapait la base de tous les traités existans, en même temps qu’elle renversait idées, habitudes, sentimens, le fond même de l’esprit de tous leurs négociateurs. Si la proclamation abstraite ne fut pas sur-le-champ comprise, les faits qui suivirent ne tardèrent pas à en donner une explication trop claire. La surprise causée par le principe ne fut égalée que par l’horreur de la première application. Un roi, quel roi ! l’héritier du type de la royauté par excellence, descendant l’un après l’autre tous les degrés du trône pour monter ensuite toutes les marches d’un échafaud, voilà sous quels traits repoussans la nouvelle doctrine se fit connaître aux esprits qu’avait formés une éducation monarchique de plusieurs siècles. M. de Bourgoing nous raconte comment la mort de Louis XVI rompit les dernières relations diplomatiques que la France entretenait encore avec les rois d’Europe, tous parens de l’auguste victime. C’était justice : la nature avait été trop souvent offensée par ces alliances royales ; c’était bien le moins qu’elle retrouvât ses droits devant la mort. Au fond cependant, je ne sais ce qui devait choquer le plus un bon roi et un bon royaliste de l’ancien régime, ou de l’usage sanglant que la convention nationale fit en 1793 de la souveraineté populaire, ou du commentaire froid, raisonné, philosophique, mais arrogant qu’avait déjà donné deux ans auparavant la constitution soi-disant monarchique de 1791. Le petit-fils de Louis XIV consentant à devenir le premier des élus de la nation et à tenir d’un serment fait au peuple un pouvoir renouvelé et mutilé aurait paru à son aïeul plus humilié par cette condescendance même que lorsqu’on le vit traîné sur le banc des accusés ou garrotté sur la fatale charrette. La moindre injure à l’étiquette, permise et soufferte, viciait plus l’institution royale qu’un attentat violemment porté à la justice et à l’humanité.

Mais le jour où l’humiliation du vieux droit monarchique fut à son comble, ce fut celui où, comme M. de Bourgoing devra bientôt nous le raconter, les victoires des armées républicaines forcèrent les souverains à demander sinon une paix définitive, au moins une trêve pour respirer. Il fallut alors entrer en pourparlers, traiter avec le principe détesté, recevoir ses ambassadeurs ! Jamais déboire ne fut plus amer. Sans parler du fâcheux exemple que donnait un tel précédent, comment faire entrer ou faire asseoir dans les salons de la bonne compagnie diplomatique, sans tout souiller ou tout briser, ces plénipotentiaires du peuple souverain, les mains encore toutes tachées du sang royal ; d’autant plus que la république n’apporta dans ses choix aucun ménagement pour rendre son abord plus agréable ? Ses premiers envoyés furent ou des complices du régicide, comme Jean Debry, ou des pédans qui le justifiaient, comme Garat et Sieyès, qui réunissait avec avantage ces deux qualités. Il était difficile de proposer à de vieux courtisans des interlocuteurs moins de leur goût. Au premier geste, à la moindre parole, la différence de sentimens éclatait par celle des manières. C’étaient le renard et la cigogne de la fable, nul moyen de les faire souper ensemble ; mais, la répugnance personnelle même une fois surmontée, restait une difficulté plus grave qui dut longtemps empêcher les représentans de l’ancienne Europe de placer la moindre confiance dans les députés improvisés de la souveraineté populaire. Comment se fier aux envoyés d’un pouvoir dont la base était la mobilité même ? La convention avait répudié tous les traités de la monarchie. Quelle garantie que le directoire ferait honneur à la signature de la convention ? Puis allait venir le consulat, qui fit sauter le directoire par les fenêtres. Comment se reconnaître dans cette rapide fantasmagorie ? Laquelle de ces ombres fugitives de gouvernement qui se chassaient les unes les autres possédait le cœur et pouvait engager la parole de la France ? Quel fond faire sur des sermens qu’allaient emporter devant eux en se jouant le flot démocratique et le vent populaire ?

Voilà la question pleine d’angoisse que devaient s’adresser dans leur conscience les premiers négociateurs chargés d’échanger leur signature avec la révolution française, à Baie, à Rastadt, à Léoben, à Amiens même et à Lunéville. Le principe de la souveraineté populaire semblait frapper d’une nullité anticipée les engagemens pris en son nom, et il faut bien dire qu’au premier moment ces prévisions furent cruellement justifiées, car jamais il n’y eut dans le monde un mépris aussi affiché des engagemens les plus solennels, une violation aussi effrontée et aussi systématique de tous les traités que pendant les vingt années qui suivirent l’essai du droit nouveau inauguré.par la France. Aucun des représentans successifs du pouvoir populaire ne semblait se tenir pour obligé par la promesse de son devancier ou de son collègue, et, ce manque de foi dégénérant en habitude, ils en arrivaient tous assez vite à n’avoir pas plus de respect pour la leur propre. A peine, par exemple, le victorieux Bonaparte a-t-il, par la paix de Campo-Formio, pacifié l’Italie et rétabli, moyennant finances et à deniers comptans, sur leur trône mutilé le pape, les rois de Naples et de Sardaigne, que, profitant de sa première absence, le directoire s’empresse de jeter au vent tous les traités souscrits par son général, et, étendant sa main rapace sur les souverains qu’il avait épargnés, envoie Ferdinand en exil et Pie VI mourir en prison. Bonaparte revient à la vérité, et ne tarde pas à concentrer dans sa personne toute la souveraineté populaire ; mais la foi publique ne gagne pas beaucoup au change, car aucun héros ne se piqua d’en être moins esclave. L’histoire du premier empire n’est qu’une suite de traités éphémères, dictés par la force et déjà violés dans la pensée du vainqueur au moment où la plume les traçait sur le papier. Toute la morale que Napoléon semblait avoir tirée de la philosophie politique de 1789, c’est que lui seul, en qualité d’élu du suffrage universel, était investi d’un titre de commandement légitime. Dès lors tous les états autres que la France, ayant cessé d’appartenir à leurs rois et ne s’appartenant pas encore à eux-mêmes, étaient à ses yeux comme des successions en carence abandonnées au premier, au plus habile et surtout au plus fort occupant. La suppression du droit monarchique aboutissait ainsi pour lui, non à la reconnaissance d’un droit plus étendu et plus sacré, mais à l’oubli en sûreté de conscience et à la négation commode de toute espèce de droit. Aussi depuis l’invasion barbare, depuis Genséric et Attila, jamais ambition plus effrénée ne se donna carrière plus à l’aise, jamais le monde ne fut livré à un tel jeu de force et de hasard, à un tel mélange de loterie et de brigandage, à un tel vol de provinces, à un tel pillage de couronnes. Les plus maltraités dans cette mêlée ce furent, comme d’habitude, les petits, les faibles, c’est-à-dire les peuples eux-mêmes au nom desquels s’était faite la rénovation du droit public. Tout ce qu’ils gagnèrent à la souveraineté qui leur était promise, ce fut de se voir quinze années durant vendus à l’encan, ou traînés à la boucherie comme des troupeaux, ou joués comme des dés sur un tapis vert.

Une réaction contre de tels excès était inévitable. Elle s’opéra tout naturellement quand les fautes du premier empire eurent amené sa chute. Un regret alors se manifesta même chez les peuples en faveur de cette propriété royale, qui, si elle leur donnait un maître, au moins ne leur en donnait qu’un et toujours le même. Encore mieux valait ce droit-là qu’aucun autre. Obéir pour obéir et appartenir pour appartenir, c’est tout profit pour un peuple de vivre sous le sceptre d’une vieille famille, qui parle sa langue et partage ses souvenirs, plutôt que d’être dévolu tour à tour au neveu, au frère, au beau-fils d’un conquérant, comme une part de butin dans le fruit d’une bataille. A tant faire que d’être une propriété, il faut tâcher d’être un bien patrimonial et non pas un bien volé ; c’est plus honorable et plus sûr. Les vainqueurs de 1815 (les mêmes à peu d’exceptions près que les alliés de 1792) ne pouvaient manquer de profiter de ce retour d’opinion qui suivait le retour de la fortune pour réintégrer dans ses honneurs l’ancien droit monarchique sous une forme à peine adoucie. Ce fut le signal d’une renaissance à la vie et d’un regain de jeunesse pour la vieille diplomatie. Convoquée à Vienne dans de solennelles assises, elle ouvrit une enquête assez semblable à celle dont nos codes ont tracé la procédure pour retrouver des propriétaires absens : elle alla rechercher dans leurs retraites les souverains que la révolution française avait détrônés pour les remettre en possession de leur héritage de couronne, de leur lot de peuples et de territoire, exactement au même titre que Louis XVIII rendait aux émigrés de France leurs champs ou leurs bois séquestrés. La légitimité, ce fut son mot d’ordre, et, bien entendu, elle ne désignait point par là ce que tant d’esprits éclairés ont depuis lors célébré sous ce nom, une grande institution consacrée par le temps et servant de pivot aux libertés publiques. Non, c’était tout simplement un synonyme imaginé pour ne pas dire trop crûment la propriété. Un constituant désabusé, M. de Talleyrand, eut le mérite de mettre en circulation cet euphémisme qui facilitait les repentirs, dont il donnait l’exemple. Du reste, au nom près, qui ne fait rien à l’affaire, toutes les restaurations royales de 1815 eurent le caractère de restitutions privées. De savoir ensuite si le principe fut appliqué avec autant de scrupule qu’il était proclamé avec emphase, si dans le cours de cette opération réparatrice les gros ayant-droit ne se firent pas souvent leurs parts aux dépens des petits créanciers, si les liquidateurs ne prélevèrent pas pour leur peine une commission un peu exagérée, c’est ce dont je ne voudrais pas jurer ; mais toujours est-il que ce fut sur la base de l’ancien droit que l’édifice européen fut relevé en 1815, et, quelque peu de goût qu’on ait pour ce fondement, on ne peut nier que la comparaison ne lui ait été avantageuse, et que l’Europe, fatiguée des désordres qu’avait enfantés le principe contraire, ne lui ait dû le bienfait de se reposer dans une ère assez longue, sinon de justice absolue, au moins de prospérité et de paix.

Il y a pourtant une chose qui dépasse la puissance humaine, c’est de tuer les idées ou de les ressusciter. Le nouveau droit n’avait pas péri, même dans ses excès ; la résurrection de l’ancien, quoique suivie de bienfaits réels, ne fut qu’apparente et passagère. Une génération élevée dans l’indépendance d’esprit du XVIIIe siècle ne pouvait, quelque effort qu’on fît sur elle ou qu’elle fit sur elle-même, retrouver dans son cœur assez de respect du passé pour appuyer un système auquel la foi traditionnelle et la piété monarchique peuvent seules servir de fondement. Quinze années ne s’étaient pas écoulées depuis le congrès de Vienne que le droit populaire reparaissait cette fois encore à Paris, s’annonçant avec éclat par la déchéance d’un roi et l’avènement électif d’un autre. Tenu en bride par l’Europe, encore sur ses gardes pendant tout le règne de Louis-Philippe, 1848 le remet tout à fait en liberté, et le voilà de nouveau qui court le monde, provoquant et suivant la révolution de capitale en capitale. 1852 ne l’a pas désavoué ; loin de là, c’est à partir de cette date au contraire, à partir de ce second empire si facilement accepté par toute l’Europe, que ce droit nouveau (c’est le nom courant qu’on lui donne) paraît définitivement avoir pris rang parmi les ressorts réguliers et les combinaisons légitimes de la politique. Non-seulement le nouvel empereur ne manque aucune occasion d’y faire appel et d’en recommander la pratique à tous ses confrères en royauté, — on ne pouvait attendre moins d’un favori de suffrage universel ; — mais, ce qu’on n’avait pas encore vu, de vieilles races royales viennent lui rendre un hommage qu’il faut bien croire sincère, puisqu’il a été promptement et largement récompensé. La maison de Savoie lui doit l’essor inattendu de sa grandeur. La maison de Hohenzollern lui sourit du coin de l’œil. Des successeurs de Pitt, des ministres de la Grande-Bretagne, l’invoquent dans leurs dépêches. Appuyé sur de tels introducteurs, le droit nouveau n’a plus besoin de forcer la porte des chancelleries d’ambassade ; il y entre tout droit, sans effort, et la diplomatie tout entière, un peu déconcertée, mais intimidée, s’incline pour le laisser passer.

Se montre-t-il du moins dans cette nouvelle épreuve plus sage que dans la première, plus respectueux pour la foi jurée, d’un commerce plus sûr, d’un maniement plus commode dans les relations de voisinage ? On voudrait le croire pour l’honneur du principe lui-même qui a enflammé tant d’âmes généreuses, et qui se recommande par tant de titres à la raison, on le voudrait surtout pour le repos de l’Europe, qui paraît destinée à ne plus connaître d’autre règle politique que celle-là ; mais à quoi bon dissimuler ce que tout le monde sent et voit ? A qui pourrait-on cacher que cette réapparition du droit nouveau est signalée, tout comme son premier essai, par un trouble universel dont la gravité, loin de s’atténuer, paraît croître de jour en jour ? Deux grandes guerres en moins de dix années, tous les traités existans annulés, de nouvelles conventions sans force, la base territoriale de tous les états mise en question, toutes les armées d’Europe au complet et toutes les imaginations à l’œuvre pour inventer de nouveaux engins de destruction, ces traits, qui n’ont rien d’exagéré, sont la peinture fidèle et plutôt adoucie qu’assombrie de ce que produit sous nos yeux le jeu de la souveraineté populaire se donnant carrière à travers la société européenne. C’est moins de sang, Dieu merci ! qu’en 93, mais c’est presque autant de désordre. Encore si ce n’étaient là que des embarras pour les politiques, il n’y aurait que demi-mal. C’est le métier des politiques d’avoir des embarras, et le métier des révolutions de leur en créer ; mais le vrai sujet d’étonnement, c’est que cette fois encore ce sont les peuples eux-mêmes qui n’ont pas tardé à souffrir de la revendication du droit faite en leur nom. A trente années d’intervalle, l’Europe voit reparaître dans son sein, dans son centre même, avec des traits aussi hideux que sous le premier empire, la plus odieuse des formes de la tyrannie, la plus douloureuse des variétés de l’oppression, la conquête ! Le Slesvig attaché de force à l’Allemagne, le Hanovre subissant l’occupation militaire en permanence, Francfort mis à rançon, voilà des forfaits tels que la génération postérieure à 1815 s’était flattée de n’en plus voir commettre et dont le droit nouveau est sinon coupable, au moins très directement complice ; s’il ne les a pas commis lui-même, il a au moins grandement contribué à les laisser consommer. Quoi donc ! la souveraineté populaire, après avoir, pour ses débuts, servi de marchepied à l’ambition de Bonaparte, va-t-elle se faire encore, aujourd’hui qu’elle est adulte et mûre, l’auxiliaire docile des convoitises de M. de Bismarck ! Cette récidive serait effrayante. Étrange principe en effet que celui qui ne pourrait prévaloir sans se contredire lui-même et s’anéantir, et qui, en commençant par promettre l’affranchissement aux hommes, finirait régulièrement par sceller d’un nouveau poids leur servitude ! Qui nous enseignera la cause de cette contradiction et le moyen d’échapper à ce péril ? A qui est la faute, au droit nouveau lui-même ou à ceux qui l’appliquent ? Pas plus à l’un qu’aux autres, suivant nous, mais à tous les deux en certaine mesure. L’explication est en effet plus naturelle qu’on ne pense ; elle réside tout entière non dans l’usage, mais dans l’abus, non dans l’application légitime, mais dans l’extension irréfléchie et immodérée des principes de la révolution française. En tempérant ces principes sans les démentir, tout le mal fait peut encore être réparé, tout le mal qui menace conjuré. C’est une conviction que nous voudrions établir à l’aide de quelques développemens malheureusement un peu étendus, et qui courent risque de nous entraîner assez loin du point de départ de ces considérations.


III

Ce serait perdre le temps pour un écrivain du XIXe siècle que de faire soit la critique, soit l’éloge de la souveraineté populaire. On ne critique point, on ne loue pas la nécessité : elle s’impose, on s’y conforme et on tâche d’en tirer parti. La souveraineté populaire, cette forme politique de la démocratie, s’avance et s’établit dans le monde avec l’empire et la régularité d’une loi de la nature, comme le soleil monte ou descend à l’horizon. On a vu autrefois des peuples enfans qui adoraient le soleil, et une poésie fameuse prétend qu’à la même époque il y avait aussi des barbares insensés qui l’outrageaient par leurs clameurs. Nos savans d’aujourd’hui ne veulent ni tant de bien, ni tant de mal à l’astre qui les éclaire. Astronomes, ils se bornent à déterminer les lois de son mouvement ; physiciens, à en analyser les effets, cultivateurs et industriels, à utiliser ou à neutraliser tour à tour l’action de sa chaleur et de sa lumière.

Mais, sans se montrer ni adorateur servile ni détracteur attardé de cette souveraineté populaire désormais acquise et irrésistible, il est permis de lui rappeler qu’elle n’échappe pas à une condition qui pèse également sur tous les principes et sur tous les pouvoirs. Elle a ses limites posées par des droits égaux, sinon supérieurs aux siens, limites qu’elle doit garder sous peine de périr elle-même en les franchissant, car c’est une loi aussi de la nature morale que tout pouvoir humain doit être limité pour sa propre sauvegarde et dans son propre intérêt, que les bornes qui le contiennent sont en même temps les remparts qui le défendent, et que, dès qu’il veut être exempt de limites, il se trouve, au même instant, par une prompte justice, également dénué de garantie.

C’est une épreuve que la souveraineté populaire a déjà faite dans le régime intérieur des états où il lui a été donné de prévaloir. Le temps n’est pas loin où, dans la ferveur d’un premier amour, les théoriciens de la souveraineté du peuple ne voulaient admettre aucune réserve à l’empire absolu de ce droit, je dirais volontiers au culte de ce dieu nouveau. La voix du peuple était pour eux la voix divine, infaillible, et à ce titre omnipotente. Rousseau lui accordait sans détour le droit de régir la conscience aussi bien que les actes des hommes, de poser et de déplacer à son gré les bases de la religion et de la morale. Le peuple était la raison elle-même, source du bien comme du droit, donnant à toutes choses sa seule volonté pour règle et dispensé lui-même d’en reconnaître aucune. Le premier essai de cette idolâtrie politique en a fait justice pour jamais. Le dieu, à peine évoqué, s’est incarné sous les traits de la convention nationale, c’est-à-dire du seul gouvernement de ce monde qui ait jamais pris ostensiblement la terreur pour emblème. Le despotisme illimité d’une majorité de hasard dominée par une minorité criminelle a été le fruit naturel en même temps que le juste châtiment d’un système qui livrait l’individu sans défense à l’aveugle pouvoir de la masse, et cette sanglante expérience a suffi pour démontrer au monde entier, sauf à d’incorrigibles fanatiques, que, si la volonté nationale veut être, je ne dis pas souveraine, mais seulement libre, elle doit commencer par se contenir elle-même dans les bornes de la justice et de la raison, par remplir ces devoirs primitifs et respecter ces droits sacrés qui assurent la dignité du plus humble des êtres humains.

C’est une expérience du même genre, commencée à la même époque, qui se poursuit aujourd’hui sous nos yeux, non plus sur le champ borné d’une seule société politique, mais dans la sphère plus étendue des relations internationales. Là aussi la souveraineté populaire, encore à ses débuts, prétend régner sans partage et suivre ses fantaisies sans tenir compte des règles éternelles de la justice et des conseils presque aussi anciens de la raison. Il est peut-être bon que cette nouvelle épreuve se fasse jusqu’au bout, et que sur ce nouveau théâtre la vanité d’une prétention si arrogante soit une fois de plus démontrée par l’amertume des fruits qu’elle porte.

Le plus manifeste et le plus choquant indice de cette aspiration vers l’omnipotence qu’affecte la souveraineté populaire, nous l’avons indiqué plus d’une fois dans le cours de cet écrit. C’est le mépris de ce droit élémentaire que l’honneur et le bon sens publics ont appelé la foi des traités. C’est l’habitude, tantôt publiquement avouée, tantôt tacitement contractée par tous les états que régit le droit nouveau, de mettre, à néant leurs engagemens les plus formels, dès que le peuple dont ils relèvent témoigne, soit par son vote exprimé, soit par son opinion supposée, la fantaisie de s’en affranchir. Nous avons vu quelles avaient été à cet égard les libertés arrogantes et excessives prises par nos premiers gouvernemens révolutionnaires ; mais le spectacle que nous donnons nous-mêmes n’est guère moins instructif. Nous voyons en effet se créer chaque jour sous nos yeux une jurisprudence féconde dont le rapide développement n’étonne pas ceux qui connaissent quelle force les faux principes empruntent et prêtent tour à tour aux passions qu’ils favorisent. Il y a peu d’années, on mettait encore à cette résiliation unilatérale des traités synallagmatiques quelques conditions qui en rendaient l’usage sinon plus légitime, au moins plus rare et moins périlleux. On voulait bien encore admettre que, pour qu’un état pût prétendre à répudier un traité signé par dès représentans régulièrement accrédités, il fallait que dans son intérieur se fût opéré un de ces grands bouleversemens d’institutions, de personnes et de choses qu’on appelle une révolution. Il fallait que le gouvernement qui avait conclu la convention ainsi récusée eût été renversé et remplacé par un autre. On demandait bien par exemple au roi Louis-Philippe de tenir pour non avenues toutes les conditions subies ou consenties par la restauration en 1815 ; mais on n’eût point osé faire la même proposition à Louis XVIII ou à Charles X. M. de Lamartine, proclamant sur les marches de l’Hôtel-de-Ville la destruction de ces douloureux traités, ne réclamait pour la république que la faculté de ne pas faire honneur à la signature de la monarchie. Quant à la république elle-même, elle eût encore rougi de n’être pas crue sur sa propre parole. Cette précaution très insuffisante avait au moins l’avantage d’établir entre la signature et la rupture d’un engagement, entre la foi donnée et la foi retirée, entre le serment et le parjure, une solution de continuité très apparente, qui mettait les intéressés sur leurs gardes. Une révolution était une sommation d’huissier par laquelle une nation faisait savoir à qui de droit son intention de se mettre en faillite elle-même et de ne plus payer ses dettes.

C’était là, ce semble, une facilité assez large ; mais la dernière mode du droit nouveau ne la trouve pas encore suffisante à son gré. La formalité d’une révolution est gênante et coûteuse à remplir. Un changement de ministère ou, mieux encore, un vote de parlement donne moins d’embarras. Il n’en faut pas davantage désormais pour qu’une convention dont Dieu, l’honneur et la conscience ont été pris à témoin l’année passée puisse être foulée aux pieds l’année suivante. L’opinion publique a changé ; le vœu populaire d’hier n’est plus celui d’aujourd’hui. Ce serait faire injure au peuple souverain que d’assujettir sa volonté présente à tenir compte du souvenir et des conséquences de sa volonté passée. Vite un traité nouveau, si le traité existant a cessé de plaire, ou point de traité du tout, si le souverain n’en veut pas ou n’en veut plus. C’est la morale accommodante qui lui est prêchée par ses flatteurs. Dirait-on que ce tableau est exagéré ? Les exemples abondent pour en attester l’exactitude. Où sont, non pas ces vieux actes de 1815, qu’on n’ose plus nommer sans sourire (car ils ont cinquante ans de date, ce qui est assurément une antiquité tout à fait gothique), mais où sont les traités de Londres de 1852, de Zurich de 1859, de Miramar de 1861 ? Où est la convention du 15 septembre 1864 ? Mais où sont les neiges d’antan ? Tous ont fondu en effet au souffle de l’opinion, comme la neige au retour de la saison. Tous, à peine transcrits sur le parchemin, ont dû faire retraite devant le vœu réel ou prétendu des populations. Et remarquez que c’est toujours la partie la plus obligée, France, Allemagne, Italie, qui, faisant parler à son goût le vœu populaire, a dénoué de ses propres mains le lien qui l’enchaînait.

Il faut pourtant s’expliquer et qu’on sache si le peuple souverain et ceux qui se font ses organes ont décidé dans leur sagesse de rayer l’honneur et la bonne foi du nombre des devoirs de l’humanité. S’il est permis en effet à une nation d’engager sa parole pour sortir de péril ou d’embarras, et d’acquérir ainsi, en échange d’une concession ou d’une restitution promise, soit l’éloignement d’une armée, soit la remise d’une province, soit l’extension d’une frontière, puis, une fois le péril conjuré, l’embarras dissipé, le bénéfice acquis, de répudier purement et simplement la charge qui était la condition de l’avantage, — si cela lui est permis sous prétexte que les sentimens qui l’animaient et les chefs qui la dirigeaient ont cessé de la dominer, autant dire sans plus de façon que le régime de la souveraineté populaire est le régime de la déloyauté systématique et de la perfidie en permanence. Où en serait-on dans la vie civile, s’il suffisait de changer à propos de sentiment et d’intérêt pour acquérir la faculté de promettre sans tenir, d’emprunter sans rendre et d’acheter sans payer ? Quel débiteur se ferait faute d’alléguer ou d’éprouver à volonté un changement si profitable ? Il n’aurait pas même besoin de se mettre en frais d’aucun prétexte pour expliquer cette mobilité d’impression. Les choses parlent d’elles-mêmes, car une convention réciproque, composée de charges et de bénéfices, paraît toujours avantageuse quand on la conclut et onéreuse quand on l’exécute. L’intérêt et le désir qui poussent un prodigue pressé d’argent à emprunter à tout prix font place à l’intérêt et au désir contraires quand vient le terme de l’arrérage ou de l’échéance. Le plaisir qu’on trouve à acquérir un bien-fonds ne tarde pas à être suivi de l’ennui d’en solder le prix ; ce sont là des retours d’humeur très naturellement explicables, mais dont, entre particuliers, le code pénal fait justice. Si les peuples peuvent se les permettre entre eux, s’ils peuvent se dispenser d’acquitter leur promesse par la seule raison qu’après les avoir accommodés elle les gêne, l’occasion de faire valoir un si bon motif ne manquera jamais. Ne parlons plus de convention, ce nom n’est qu’un leurre : c’est un artifice éventé, un piège apparent où la sottise elle-même ne se laissera pas longtemps prendre. Je sais bien que les démocraties ont, pour manquer de parole, des facilités d’une nature toute particulière. Ce sont des êtres ondoyans et complexes, qui changent à toute heure de forme et de visage et qui glissent sous la main. Quand elles faillent à l’honneur, aucun des membres qui les composent ne se sent atteint personnellement dans sa renommée, pas plus qu’il ne court risque d’être appréhendé au corps. Le blâme public, qui dans une monarchie se concentre sur une seule tête, s’atténue en se partageant sur les millions du suffrage universel. C’est là pour la loyauté d’un peuple une tentation dangereuse ; mais convertir cette facilité criminelle en une faculté légitime, ériger l’abus en droit, c’est faire de la souveraineté populaire la plus sanglante des satires. Que Dieu alors préserve la terre de ces souverains anonymes et irresponsables qui, affranchis de tous les freins de la faible humanité, n’ayant ni renommée à perdre ni conscience à mettre en paix, se portent au-devant du parjure aussi bien que du crime sans craindre l’infamie ni le remords ! Qu’il nous rende, je ne dis pas ces rois, mais même ces tyrans que leurs dupes ou leurs victimes pouvaient au moins flétrir ou maudire, et qui, dans l’emportement de leurs convoitises ou la machination de leurs intrigues, étaient quelquefois arrêtés par la pensée de livrer leur nom à l’exécration des hommes et leur âme à la justice divine.

Mais, Dieu soit loué ! nous ne sommes pas condamnés à ces comparaisons et à ces regrets. Nous persistons à penser mieux de la souveraineté populaire et à attendre d’elle de meilleures choses que ses adulateurs attitrés. Loin d’imaginer qu’en devenant souverain le peuple ait acquis le droit de manquer à sa parole, nous pensons que, s’il a jamais possédé ce droit funeste, c’est en montant à la souveraineté qu’il a eu le bonheur de le perdre. A quel titre en effet un peuple soumis jusque-là docilement au sceptre de ses rois se déclare-t-il à un certain jour émancipé ? Le mot d’émancipation le dit avec éloquence. Il était en tutelle, il se fait majeur. L’enfant fait homme réclame l’exercice de ses droits et le maniement de ses affaires. 1789 a été pour la France une déclaration de majorité politique. J’ouvre tous les codes du monde, et j’y vois que le premier droit du majeur, c’est d’être capable de s’obliger. L’enfant est supposé trop faible pour résister à la contrainte, trop ignorant pour se garder de la ruse, trop imprévoyant pour disposer de son avenir. La loi ne lui permet de contracter d’obligation qu’avec l’aide d’un père ou d’un tuteur : elle couvre son infirmité d’une pitié protectrice ; mais elle témoigne à la virilité plus d’estime en lui demandant compte de tous ses actes. A partir de cette prise de possession de la vie civile et morale, l’homme, reconnu mûr et capable, est lié pour un avenir indéfini par le moindre de ses engagemens. Toutes ses paroles valent et tiennent sans que le temps ni les événemens les effacent. Vieillard, il portera jusqu’au tombeau les suites de la foi validement, bien que peut-être témérairement engagée dans le feu de la jeunesse ; vainement alléguerait-il, pour s’y soustraire, l’altération de l’humeur produite par les glaces de l’âge ou les vicissitudes de la destinée. Ces chances de la vie, il a dû y préparer son âme, et le cours des passions, il a dû le régir. C’est à ce prix qu’il est un homme à la fois maître et responsable de sa destinée. Voilà l’homme, et voilà le peuple aussi, s’il est viril. Ceux qui lui tiennent un autre langage se jouent de la crédulité et des caprices d’un enfant gâté. Quoi donc ! le peuple s’attribuerait les droits sans s’imposer les devoirs, et prétendrait avoir la liberté sans la responsabilité, son inséparable compagne ! Il est libre, il est roi, tout ce qu’on voudra, à la bonne heure ! C’est justement la raison pour être loyal et chatouilleux sur la parole donnée. Ainsi l’ont pensé même les siècles les plus grossiers. Toujours le devoir de l’honneur s’est accru en raison de l’élévation du rang. Il y a bien eu un temps en effet où les peuples n’étaient pas tenus pour responsables de leurs engagemens ; mais c’est quand ils étaient réputés au-dessous de l’honneur comme du pouvoir, quand l’honneur était le privilège insolent d’une seule classe, quand la foi du gentilhomme paraissait seule digne d’inspirer confiance, quand celle du vilain était sans prix. Ces temps sont passés, et personne ne les rappelle et ne les regrette ; mais si la démocratie doit être, comme il faut bien l’espérer, l’anoblissement de toutes les classes et non l’avilissement d’une seule, foi de peuple doit valoir aujourd’hui ce que valait jadis foi de gentilhomme.

Nous tenons donc ici l’une des causes, et non pas la moins active, du trouble qu’a produit pour nos pères et que produit encore sous nos yeux l’application du droit nouveau, et le remède est suggéré naturellement par l’indication du mal. Il n’est pas une des violences qui affligent nos regards qui n’ait eu pour origine première la violation d’un traité, et qui n’eût été prévenue par une foi plus scrupuleuse. Le désordre de l’Allemagne par exemple est découlé directement, par une conséquence que chacun a ou suivre, de la rupture du traité de Londres, qui réglait la succession du Danemark. Francfort, le Hanovre, paient ainsi par la perte de la liberté, et la France par la diminution de sa grandeur, le tort d’avoir applaudi à l’infidélité dont étaient victimes les humbles Danois du Slesvig. Le danger aurait ou être prévu d’avance, car, les traités étant le seul lien de droit qui unisse les peuples entre eux, la théorie qui enseigne et la pratique qui habitue à s’en affranchir livrent par le fait la société sans défense à la domination de la force. Il est clair aussi que théorie et pratique sont l’une et l’autre non la conséquence, mais bien l’abus et la dépravation du droit nouveau, et qu’on peut les repousser avec une pleine indignation sans faire injure à la souveraineté populaire, en lui rendant au contraire le plus sensible et le plus délicat des hommages. Qu’on le fasse donc et sans délai. Que l’opinion publique, enfin réveillée, flétrisse cet enseignement de perfidie qu’on distribue en son nom. Qu’elle proclame que toutes les conventions sont sacrées pour les peuples, ni plus ni moins qu’elles l’étaient ou devaient l’être pour les rois. Toutes, entendons-nous bien, il ne faut ici ni subtilité ni subterfuge, toutes, y compris celles qui sont imposées par les armes après une guerre malheureuse. Si l’honneur a permis de les souscrire, l’honneur exige qu’on les accomplisse. On peut acheter la vie ; mais, quand on l’achète, il faut la payer. Toutes, y compris également celles qui sont conclues par un gouvernement ou par des ministres dont le vœu populaire trouve bon par la suite, pour un motif ou pour un autre, de se délivrer. Si le peuple est souverain, les ministres et les gouvernemens ne sont que ses mandataires. C’était à lui de les bien choisir ou de les désavouer à temps. S’il a mal placé sa confiance ou s’il l’a retirée trop tard, qu’il porte la peine de sa négligence. Une révolution de plus ou de moins ne fait ici rien à l’affaire. C’est une satisfaction personnelle qu’un peuple se donne, un passe-temps tout intérieur qui ne peut affecter ses relations avec autrui : res inter alios acta quœ aliis neque nocere neque prodesse potest. La justice a dicté cette règle au droit civil, le droit international ne saurait avoir la prétention de s’y soustraire.

On dira, je le sais, que cet hommage rendu à la foi publique, si complet et même si dévot qu’on le suppose, sera toujours une faible garantie, parce qu’en matière de traités internationaux il n y a pas, comme en matière de droit civil, de tribunaux pour donner l’interprétation des textes et d’huissiers pour en assurer l’exécution, que dès lors le plus fort trouvera toujours, pour se délivrer des restrictions qui le gênent, quelqu’une de ces subtilités ou de ces chicanes qui ont tant de valeur dans sa bouche. On ajoutera, les tristes leçons de l’histoire à la main, que le mal ne date pas d’hier, que les rois ne se sont jamais fait faute de se couvrir de ces équivoques, ou même de s’en passer et de marcher par un chemin direct ou détourné, en dépit de tous les traités du monde, au but que convoitait leur ambition. On conclura que l’explication donnée du trouble présent est insuffisante, et le remède tout moral que je propose aussi insignifiant qu’inapplicable. A quoi je réponds d’abord que, si les puissans d’autrefois ont failli, ce n’est pas une raison pour que ceux d’à présent les imitent, puis qu’il y a une différence énorme, à laquelle les passions ne se méprennent pas, entre des infractions même fréquentes à une morale reconnue et l’introduction d’une morale nouvelle qui légitime le péché et met le pécheur en sûreté de conscience. Les mauvaises actions comme les mauvaises herbes croissent sur tous les terrains du monde ; mais les mauvais principes sont des pépinières qui les fécondent et les multiplient. Cela dit et ces réserves faites, je conviens sans nulle difficulté qu’abandonnés à eux-mêmes, dans le conflit des passions humaines, l’honneur et la conscience seront toujours pour le droit et la foi des traités de bien fragiles appuis. Pour en assurer le respect, quelques précautions plus matérielles seront toujours indispensables ; mais ces précautions existent, l’expérience les a consacrées. Le droit ancien s’en accommodait. C’est le droit nouveau qui prétend s’en affranchir, et ses théoriciens l’y encouragent en soutenant que ces traditions du passé sont incompatibles avec les principes mêmes de la souveraineté qui le fonde. Faisons donc un pas de plus, et, examinant ces anciens conseils de l’expérience à la lueur des principes nouveaux, voyons si le désaccord est aussi absolu et le sacrifice aussi nécessaire que les maîtres du jour le prétendent.


IV

Je m’avance ici (on le devine sans doute) sur un terrain encore brûlant du feu d’une discussion récente, car cette condition où sont les peuples de ne pouvoir donner et exiger de leur parole d’autre garantie qu’elle-même, de ne reconnaître au-dessus de leur tête aucun tribunal qui interprète leurs conventions, termine leurs différends et leur impose sa sentence, c’est celle-là même qui était définie naguère à la tribune par une image saisissante tirée de nos anciens publicistes. « Les peuples, a dit M. Thiers, sont encore entre eux à l’état de nature. » On peut lui emprunter cette expression, qu’il n’a pas assurément la prétention d’avoir inventée. Elle n’a ou faire récrier ou sourire que les docteurs d’une génération qui, croyant avoir la science infuse, se dispense de rien étudier. Aucun lecteur d’un traité quelconque de droit des gens n’aurait prêté à cette dénomination le sens mystérieux et presque sauvage que quelques commentaires ont paru lui donner. L’état de nature ne signifie point cet état de barbarie dans lequel les hommes, comme des bêtes féroces, s’attendent au coin des bois pour s’entredévorer. C’est tout simplement la traduction d’un fait que personne apparemment, même en le regrettant, ne peut contester, à savoir que, malgré tous leurs efforts, les nations les plus civilisées n’ont ou encore, pas plus avant que depuis la révolution française, organiser entre elles une juridiction supérieure, pareille à celle que les tribunaux exercent dans chacune d’elles en particulier, — investie de l’autorité morale et armée de l’autorité matérielle nécessaires pour interpréter le droit quand il est douteux et le faire respecter quand il est reconnu. Or, réduite à ces termes, je cherche comment l’assertion pourrait être contredite. De juges et de gendarmes internationaux, je n’en connais pas ; si quelqu’un en connaît, je prie qu’il me les montre. On n’a point atténué la triste réalité des faits en affirmant, comme M. le ministre d’état dans sa réplique à M. Thiers, que les peuples ont souvent le bon sens de suppléer à cette lacune par des conférences, des congrès diplomatiques, des désignations d’arbitres auxquels ils confient, à l’occasion d’un litige, particulier, le soin de les mettre d’accord ; car cette pratique, assurément très louable et qu’il faut souhaiter de voir généraliser de plus en plus, est une exception heureuse qui confirme le malheur de la règle. Ce recours à une juridiction arbitrale atteste précisément le défaut d’une juridiction régulière, dont elle ne reproduit d’ailleurs aucun des caractères. La soumission à une telle juridiction est volontaire de sa nature : volontaire dans le choix des arbitres, que chaque partie désigne à son gré, volontaire dans l’exécution de la sentence, à laquelle aucune n’est contrainte. C’est une convention comme une autre : est obligé qui veut et comme il veut l’être. La vraie justice au contraire, la seule digne de ce nom, n’est ni volontaire ni conventionnelle ; elle est souveraine, le mot dit tout. Elle a droit et pouvoir de commander. Volens, nolens, il faut obéir. Nul ne peut ni la récuser ni s’y soustraire. Le droit de justice fait partie intégrante de la souveraineté, dont il est un des attributs les plus précieux et une des armes les plus efficaces. C’est même ce caractère souverain de la justice qui a jusqu’ici rendu impossible d’établir son empire au-dessus des états indépendans. Indépendance et souveraineté, ces deux mots s’excluent, et l’imagination s’épuise à les concilier. Je ne voudrais décourager personne dans une poursuite de bien public ; mais en vérité plus on y songe et plus on éprouve de peine à concevoir comment des états pourraient reconnaître une justice souveraine et l’armer de pouvoirs suffisans pour assurer l’obéissance, sans mettre en péril leur indépendance. Ramenée à ces termes contradictoires, la recherche d’un tribunal international a tout l’air de jouer dans le droit public le rôle du mouvement perpétuel en mécanique et de la quadrature du cercle en géométrie.

Quel que soit l’avenir, l’état de nature, ainsi expliqué, ainsi défini, est bien évidemment le seul qui régisse les relations présentes des peuples, et toutes les délicatesses du langage peuvent tout au plus dissimuler, mais non détruire les conséquences de cette réalité douloureuse. Or la première de ces conséquences est si claire que M. Thiers n’a même pas été obligé de l’énoncer. Ce n’est pas, à Dieu ne plaise, que les peuples soient affranchis entre eux du devoir de respecter leurs droits et leurs conventions réciproques, c’est-à-dire d’observer les règles du juste, et de l’injuste. Ces règles sacrées, gravées par la main divine au fond de la conscience humaine, n’ont pas besoin, pour exister avec un caractère impératif, de lois qui les proclament et de tribunaux qui les appliquent. Elles ont devancé, elles ont vu naître et verront finir toutes les lois et tous les tribunaux du monde. C’est tout simplement que, si l’une de ces règles vient à être méconnue, le droit d’en revendiquer l’application, même par la force, appartient à tous ceux que cette violation lèse ou menace. L’état de nature ne donne point aux peuples le droit de commettre l’injustice, mais, ce qui est bien différent, celui de se faire justice à eux-mêmes. Du moment que ce droit existe pour un peuple, pour le gouvernement qui le représente il se convertit en un impérieux devoir. Tant que j’habite une cité policée, la loi ne me permet ni de contraindre de mon autorité privée un débiteur récalcitrant à payer sa dette, ni de me remettre par mes propres mains en possession de mon bien volé. Quelque légitime que soit ma prétention, je suis un perturbateur du repos public, si je prétends la satisfaire moi-même. Je dois attendre le magistrat ou le soldat, le représentant quelconque de la force publique que la société a institué pour me protéger. Si je suis au contraire dans une île éloignée, hors de la portée de toute intervention publique, personne ne peut me contester, en l’absence de tout autre secours, le droit de veiller à mes propres intérêts par mes propres forces, celles de mon bras et de mes armes. Ce serait duperie de m’en faire scrupule, et, si de plus ces intérêts sont, non pas les miens, mais un dépôt qui m’est confié, ceux d’une femme, d’un enfant, d’un ami, je ne serais pas seulement une dupe alors, je serais un traître et un lâche de faillir à leur défense. Peu importe l’issue de la lutte que je devrais engager pour les soutenir, le sang de mon adversaire ne retombera que sur sa tête. J’éprouverai à le verser une immense douleur, nul trouble de conscience. Or tel est dans la rigueur des termes la situation respective des gouvernemens et des peuples. Ne pouvant compter que sur eux-mêmes, les peuples ont le droit de pourvoir par la force à l’intégrité de leurs intérêts dans la mesure de la justice. Quant aux gouvernemens qui reçoivent ces intérêts en dépôt, à la charge de les conserver intacts, leur obligation est étroite, sous peine de forfaiture envers la patrie, de ne laisser ni péricliter par imprévoyance, ni défaillir par faiblesse, la sauvegarde qui repose sur leur tête.

Si cette conséquence est irréfutable, deux corollaires qui en sortent ne le sont pas moins. Si les peuples ont le droit et les gouvernemens le devoir de pourvoir par la force à la défense de leurs intérêts, il suit, par une nécessité mathématique, que les uns sont autorisés et les autres tenus à garder toujours à leur disposition le degré de force nécessaire pour user de cette faculté ou s’acquitter de cette tâche. Une contestation peut toujours s’élever, un traité, si clair fut-il, peut toujours être éludé et méconnu. Le moyen de redresser un grief qui peut toujours naître doit aussi toujours être prêt. C’est la triste condition de l’état de nature que, pour y vivre en paix et y jouir de son bien, il ne suffit pas d’être juste, il faut être fort. Point de force publique pour subvenir à l’infirmité privée. Le faible se fierait vainement à l’innocence de ses désirs et à l’évidence de sa bonne cause. Le seul spectacle de sa faiblesse est une tentation constante pour la loyauté de ceux qui l’observent. Et quelle doit être cette mesure de force qu’il faut tenir à tout instant en réserve pour une agression à tout instant possible ? Évidemment elle n’est point arbitraire. C’est une quantité déterminée d’avance par l’intensité du péril qu’elle est destinée à conjurer. La force disponible de résistance doit être tenue en proportion de la force d’agression probable. La force en ce monde n’est pas une valeur absolue, c’est une valeur relative. On est fort ou faible par comparaison avec un adversaire qu’on domine ou qui nous surpasse. Tel est fort contre un seul larron qui est faible contre une bande. L’épée qui perce une poitrine désarmée se brise contre un acier mieux trempé ; ce qui revient à dire que chaque nation n’est assurée dans le tranquille exercice de ses droits et la jouissance légitime de son existence indépendante qu’autant qu’elle possède en hommes, en armes, en moyens de défense de toute espèce, de quoi lutter à armes égales contre le voisin ou le rival qui peut d’un jour à l’autre tomber en désaccord avec elle. On conclura enfin d’une façon plus générale que les diverses nations ne sont à l’abri de leurs injustices ou de leurs mésintelligences réciproques qu’à la condition de maintenir entre elles une certaine égalité, une juste proportion, tranchons le mot, un équilibre de forces. Voilà enfin lâché ce grand mot, tant vanté autrefois, tant critiqué aujourd’hui. Ce n’est pas moi, ce n’est pas même la voix de M. Thiers qui le prononce ; il jaillit de lui-même avec une évidence lumineuse des plus simples aperçus du bon sens, avec une irrésistible autorité des conclusions de la logique.

Ce fameux équilibre européen, c’est cela en effet, et nulle autre chose. C’est la défense naturelle des peuples organisée par avance pour suppléer au défaut de la protection légale. Étant donné que pour chacun d’eux l’exercice du droit n’a d’autre sanction que la mesure de la force, tous sont naturellement amenés à ne pas laisser à leur côté un égal devenir un supérieur et par là même en passe de se faire maître. Il faut ou ne pas laisser croître le voisin, ou grandir soi-même en proportion. Donnez maintenant à cet instinct de défiance et d’émulation réciproque la forme d’un calcul réfléchi, et vous avez tout le secret du système politique qui a fait jusqu’à la veille de la révolution française et qui était redevenu depuis les restaurations de 1815 le lien des grandes monarchies d’Europe ; c’est ce système qu’une métaphore devenue classique a vivement exprimé par l’image d’une balance à plateaux équilibrés. C’est une convention, tantôt tacite, tantôt explicite, en vertu de laquelle les principales puissances s’engagent à se maintenir toujours sur un pied d’égalité approximative, afin de se tenir constamment en respect les unes les autres. Je dis les principales puissances, car il est évident qu’entre toutes une égalité rigoureuse serait impossible. Tous les peuples ne peuvent se laisser tailler comme des cubes géométriques sur les mêmes dimensions. Une diversité de grandeur entre les états est inévitable comme une diversité de taille entre les hommes ; mais il suffit qu’il y en ait un certain nombre dont l’importance proportionnelle se fasse un mutuel contre-poids pour que des groupes divers se forment, et que les moins favorisés de la fortune trouvent auprès des plus considérables un appui pour leur infirmité. Dès qu’il y a plusieurs états également forts, les faibles ont un recours dans la protection de l’un contre l’oppression de l’autre ; mais la prépondérance d’un seul livrerait tout à la merci de son ambition. Ainsi quelques grandes puissances se tenant, par un consentement mutuel, à un niveau d’égalité, aucune prépondérante, et les petits trouvant leur sécurité à l’abri de cette concurrence et de cette rivalité des grands, voilà en deux mots tout le mécanisme de l’équilibre européen.

Ce n’est donc point là, on le voit, une invention arbitraire inspirée aux rois d’Europe par quelque vanité de rang ou de race, par d’ambitieuses rivalités d’influence ou par de frivoles débats de préséance ; c’est l’œuvre d’une nécessité puisée dans la nature même des choses que les rois ont subie et non créée. Le seul trait qui les distingue et, à mon avis, les honore, c’est d’avoir reconnu cette nécessité de bonne heure et de lui avoir fait de bonne grâce sa part. Une triste expérience les avait instruits de la fréquence des conflits que fait naître l’incertitude du droit, surtout quand il n’a d’autre interprète que l’intérêt personnel. Ne pouvant ni prévenir ces tristes luttes, ni les terminer par autorité de justice, ils ont voulu qu’elles fussent au moins égales et loyales. A la bonne heure, ont-ils semblé dire, que la fortune des armes décide, puisqu’il le faut, de nos différends ; mais au moins gardons tous une chance égale d’avoir part à ses faveurs. Qu’elles ne soient pas achetées d’avance par de trop gros écus et de trop gros bataillons. De là ce principe admis d’un commun accord qu’aucun état ne doit ni prétendre ni atteindre au degré de puissance qui, en le rendant certain de la victoire dans tous les combats, le rendrait par là juge souverain dans toutes les causes. De là ces remaniemens successifs de territoire ayant tous pour but avoué de réaliser dans les faits cette équitable répartition de forces. De là ces grandes conventions de Munster, d’Utrecht et enfin de Vienne qui, après avoir réussi à établir cet équilibre par diverses combinaisons d’élémens, ont fait pour un temps plus ou moins long l’assiette plus ou moins solide de la politique européenne. On dirait ces règlemens des juges du camp qui, dans les jugemens de Dieu du moyen âge, avant d’ouvrir l’arène, s’assuraient qu’aucun des combattans n’y paraîtrait avec un avantage inégal d’armes ou de terrain.

Tel est le régime vers lequel l’Europe a tendu et comme gravité à travers beaucoup d’oscillations. On pourrait l’appeler la charte fédérative de la société européenne. Sans juger cette ingénieuse combinaison avec plus d’enthousiasme qu’elle ne mérite, on ne peut nier que nos pères lui aient dû les seuls jours de repos qu’ils aient goûtés dans leur longue histoire. L’issue de toutes les luttes armées demeurant toujours incertaine, grâce à l’égalité des forces en présence, la guerre n’a plus été un jeu pour personne ; elle est devenue une extrémité rare et regrettable où des fous seuls ont ou trouver plaisir à se précipiter témérairement. C’est aussi dans cette sage conception politique que la justice et la foi des traités ont trouvé la seule garantie que comportait la rudesse de la condition naturelle des peuples. Personne n’étant assez puissant pour être sûr de pouvoir impunément suivre ses fantaisies ni satisfaire ses convoitises, chacun a été porté au respect du droit d’autrui par cette crainte salutaire dont le frein seul peut maintenir la fragile humanité dans la ligne du devoir. Si ce n’a pas été là un régime de justice absolue, c’en a été au moins l’ombre et le reflet. Très insuffisans d’ailleurs quand on les juge en eux-mêmes, ces résultats gagnent à être comparés avec les siècles de l’histoire et les contrées du monde qui n’ont pas joui des mêmes bienfaits. Si l’Europe n’est pas, comme est encore aujourd’hui l’Afrique, un continent parcouru par des peuplades sauvages qui s’entre-tuent ; si elle a cessé d’être comme l’Asie le jouet de vingt conquérans passant à la file et se poussant l’un devant l’autre pour fonder sur le sable des dynasties éphémères ; si les temps modernes n’ont pas connu, comme l’ancienne Rome, ces césars dont le cerveau fléchissait sous le poids de l’omnipotence, et dont la soif et l’appétit insatiables n’étaient pas assouvis par le sang et les trésors du genre humain tout entier ; si nous vivons au milieu de nations libres ou d’antiques royautés ; si l’ambition des grands a connu parmi nous quelque limite et la sécurité des faibles quelque défense, en un mot s’il y a pour nous un autre droit international que le droit du plus fort, — plus d’une cause assurément a concouru, avec la bonté divine, à nous assurer tous ces biens ; mais aucun historien ne me taxera d’exagération, si j’affirme que, parmi ces moyens de salut dont il faut rendre grâce à la Providence, le système de l’équilibre européen tient sa place avec honneur.

C’est pourtant ce système entier, — produit réfléchi de l’expérience, auxiliaire délicat de la civilisation moderne et fruit de sa maturité, — ce système que la France plus qu’aucune autre nation avait contribué à faire prévaloir en Europe, que tous les maîtres de notre jeunesse nous avaient appris à considérer avec respect comme un legs précieux de nos vieux politiques et le prix du sang de nos soldats, c’est tout cela, sans distinction et sans restriction, qui a été mis, à un jour donné, à l’écart et à l’index par les théoriciens du droit nouveau. Ce n’est pas telle application de l’équilibre en particulier, telle disposition donnée des traités de Westphalie ou de Vienne, telle répartition déterminée de territoire, c’est l’équilibre tout entier en soi et en principe qui a été déclaré suranné et caduc comme un legs du passé, une conséquence du droit monarchique incompatible avec la souveraineté populaire. Le droit nouveau, par ses organes les plus accrédités, a fait savoir à tous les peuples que la dignité de leur souveraineté nouvelle ne leur permet plus de se prêter à aucune combinaison d’équilibre.

Eh bien ! nous le dirons hardiment, si cette sentence est bien fondée, et si l’incompatibilité qu’elle prononce est réelle, c’est tant pis pour le droit nouveau et pour les sociétés qu’il doit régir. Quant au vieil équilibre européen, sa réputation est faite, ses comptes sont réglés en bien comme en mal avec l’histoire : il n’a rien à perdre, et le vide qu’il laissera en disparaissant l’assure des regrets qui entoureront sa mémoire. Assurément rien n’est plus aisé que de le détruire, sa balance n’a jamais été très stable, et le difficile était de la tenir en repos. En la poussant un peu brusquement, ou est sûr de la renverser tout à fait ; mais il est moins aisé de la remplacer et de s’en passer, car encore une fois la nécessité qui a fait recourir à cet artifice de politique n’est point de celles qui disparaissent au goût et au gré des novateurs. Elle se redressera sous les pas de ceux qui prétendent la méconnaître. Souveraineté populaire ou souveraineté royale, il n’importe ; il est toujours vrai, aujourd’hui comme hier, sous le nouveau comme sous l’ancien régime, que les peuples n’ont point de juges pour terminer pacifiquement leurs différends, et que l’appel aux armes est entre eux l’unique recours du droit obstinément méconnu. Il n’est pas moins certain que cet appel n’est qu’une illusion, si l’égalité n’existe entre les combattans, et si la victoire est assurée d’avance à l’un d’eux par une prépondérance décisive. Il est également clair enfin qu’un équilibre consenti et réglé d’un commun accord est le seul moyen jusqu’ici imaginé d’établir cette égalité entre les grands états, et d’y suppléer pour les petits en leur permettant de chercher parmi les grands un protecteur. Tout cela est vrai avant comme après la révolution française, qui n’y a absolument rien changé, et, si tout cela est vrai, il est évident par là même que déclarer le droit nouveau inconciliable avec tout système d’équilibre, c’est renoncer purement et simplement en son nom à la seule protection que dans les relations internationales la justice ait su se ménager contre la force. Libre à lui de prononcer ce divorce ; mais qu’il ne s’étonne pas alors du trouble qui accompagne ses premiers pas dans le monde. Quand on supprime le mur qui seul soutenait un terrain mobile, si l’éboulement suit, faut-il en aller chercher bien loin la cause ? Ces maux ne sont que le prélude et un faible essai de ceux qui vont se développer à mesure que, se développant lui-même, il pourra mener plus complètement à fin cette opération, et s’en aller de capitale en capitale et de frontière en frontière mettre en liberté les ambitions et les convoitises que contenait le respect conventionnel de l’équilibre. Qu’il s’attende à voir partout la force brutale reprendre pied derrière lui, devancée par le bruit des armes et suivie par les gémissemens de la conquête. Ce n’est pas nous, ce sont ses panégyristes exclusifs qui ont condamné leur idole à ne pouvoir faire un pas sans ce triste cortège.

La question est maintenant de savoir si cette condamnation est nécessaire, si la contradiction qu’on dénonce entre la souveraineté populaire et tout système d’équilibre existe réellement avec la portée qu’on lui prête, si le régime nouveau manquerait à sa dignité en conservant sur ce point quelque déférence pour la tradition de l’ancien. Je n’ai pas qualité peut-être pour endoctriner sur le droit nouveau, mais jusqu’à plus ample informé je me refuse à reconnaître cette incompatibilité prétendue. A mon sens, droit nouveau et droit ancien, 89 et 88, ne font ici rien à l’affaire. L’équilibre demande, il est vrai, à tous deux une certaine mesure de sacrifice, mais la même, ni plus ni moins. Si l’un a pu s’y prêter sans déroger, l’autre n’abdique point en s’y conformant à son tour. Les peuples peuvent y consentir comme faisaient les rois, par la même raison de prudence et sans un plus grand oubli de leur dignité.

Quelques mots sur ce point achèveront ce long examen. Il importe d’abord de bien définir en quoi consiste réellement la contradiction alléguée et quel genre de restriction le respect de l’équilibre européen imposerait, s’il était pratiqué, à l’omnipotence de la souveraineté populaire. Très évidemment il n’en peut sortir aucune conséquence qui gêne à aucun degré le droit d’un peuple à modifier à son gré dans son intérieur, par tel mode légal ou illégal qui lui convient, la nature et la forme de son gouvernement. Un peuple peut autant de fois qu’il lui semble bon passer de la république à la monarchie et de la monarchie tempérée à la monarchie absolue, changer la personne, le nom, la prérogative du chef qui lui commande, et opérer cette substitution soit par la violence, les insurrections ou les coups d’état, ou le mode plus insinuant du suffrage universel, — tout ce manège intérieur n’affecte en rien la proportion de sa puissance avec celle de ses voisins, et les plus jaloux défenseurs de l’équilibre n’en peuvent prendre aucun ombrage. L’équilibre européen sous ce rapport n’apporte aucune entrave à l’exercice le plus étendu de la souveraineté populaire, tant que cet usage, immodéré ou non, se renferme dans la sphère du gouvernement intérieur, tant que l’onde, quels que soient ses orages, se contient dans la frontière d’un état comme dans les rives d’un fleuve ou dans les digues qui l’enserrent.

Il en est autrement, j’en conviens, si elle déborde, et les conséquences sont différentes, si, comme c’est en ce moment le cas de plusieurs contrées d’Europe, un ou plusieurs états, jusque-là séparés, témoignent à un certain jour, pour suivre des affinités de race, de langue ou de mœurs, le désir de se réunir en un seul. Il est clair que l’unité qui sort de cette jonction dispose d’une force plus grande que celle qui appartenait aux diverses parties et supérieures même à la somme. Les avantages incontestables de l’unité, pour la direction de la politique, la conduite des années, la régie des finances, font de ce rapprochement plus qu’une addition : c’est une multiplication de puissance l’une par l’autre. Tout confluent accroît, par la masse du flot, l’impétuosité du courant. Pour sortir des abstractions et prononcer le nom qui est sur toutes les lèvres, il est clair que l’Allemagne complètement unie serait dix ou cent fois plus forte que ne l’étaient tout ensemble les diverses royautés qui se partageaient la confédération germanique. Il faut donc bien convenir que de telles annexions altèrent la force proportionnelle des états, et que par rapport à la France comme à la Russie l’Allemagne est plus redoutable aujourd’hui qu’hier, et le sera peut-être demain plus qu’aujourd’hui. Si donc de telles agglomérations d’états sont à tout instant possibles et permises, quelle qu’en soit l’étendue, uniquement au titre du vœu réel ou supposé des populations et sans que du dehors aucun intérêt contraire puisse y faire obstacle, non-seulement elles détruisent tout équilibre établi, mais elles rendent tout équilibre à venir tellement instable que la recherche même en devient inutile et illusoire. Je puis chaque soir m’endormir à côté d’un nain et m’éveiller le matin à côté d’un géant improvisé. Sur ce point par conséquent il y a une contradiction indubitable entre les exigences de l’équilibre et l’exercice illimité de la souveraineté populaire. S’il est essentiel à cette souveraineté que tous les états puissent à tout moment s’annexer, sans prévenir, pour former un tout colossal, ne parlons plus d’équilibre. Il faut chercher ailleurs que dans la balance des forces les garanties de la justice internationale.

Je n’atténue pas, on le voit, la difficulté, mais j’ajoute tout de suite qu’elle n’est pas nouvelle. Elle existait déjà dans l’ancien droit avec la même force, la même étendue, presque dans les mêmes termes : d’où je conclus que, si un peu de sagesse a suffi autrefois pour dénouer le problème, la même vertu peut encore aujourd’hui nous en fournir la solution.

S’imagine-t-on en effet que dans l’ancien droit ces annexions de plusieurs peuples en un seul étaient des faits rares, imprévus, impossibles, ou opérés seulement par accident et par violence ? Aucune erreur ne serait plus grande. Le droit ancien avait, comme le droit nouveau, son mode d’annexion légal et juridique découlant de son principe à lui, qui était, comme je l’ai dit et répété, l’application à la politique des règles de la propriété civile. Or quoi de plus habituel que de voir deux propriétés privées, jusque-là séparées, se réunir à un certain jour entre les mêmes mains ? Il y a pour cela dans toutes les lois du monde des modes tout préparés : ce sont les mariages et les héritages. Les propriétés s’unissent par la même voie qu’elles se transmettent, par les alliances et l’hérédité, quand le même titulaire arrive par deux lignes différentes à la succession de deux patrimoines, ce qui se voit familièrement tous les jours. Ainsi en était-il autrefois des couronnes : rien de plus ordinaire que de les voir, par des voies directes ou collatérales, converger sur une même tête. Sans les exclusions de la loi salique, toutes particulières à nos aïeux, le même souverain commandait, dès le XIVe siècle, à la France et à l’Angleterre, et l’histoire moderne s’ouvre par l’annexion la plus gigantesque dont le monde ait gardé le souvenir, fruit d’une double hérédité de cette nature. Le fils de Jeanne la Folle et de Philippe le Beau, héritier des rois catholiques par sa mère et du saint-empire par son père, réunit sous un même sceptre les trois quarts du monde connu. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, l’Amérique même à peine découverte, se trouvent tout d’un coup devenues des instrumens au service d’un seul génie. Certes il n’y eut jamais pareil bouleversement, pareil anéantissement de tout équilibre. Devant ce fantôme de monarchie universelle, exhumé du sépulcre des césars. la chrétienté se tut épouvantée. Étouffée par son poids, enserrée par son immensité, elle se sentit privée d’air et de mouvement. Tout espoir de lutte contre un tel colosse parut impossible, toute prétention à l’égalité ridicule, et cet exemple, dont le souvenir écrase encore l’imagination, suffit, ce semble, à démontrer que, si le nouveau droit peut porter quelques conséquences extrêmes difficiles à accorder avec un système d’équilibre, l’ancien en enfantait de bien autrement terribles qui, abandonnées à elles-mêmes, auraient dû détruire jusqu’à l’idée d’une telle balance.

Eh bien ! c’est justement le contraire qui est advenu. C’est l’excès du mal et l’exagération des conséquences qui ont amené le remède. C’est du règne même de Charles-Quint que date dans la politique européenne la recherche systématique d’un équilibre à établir entre les états. C’était jusque-là une idée vague, un instinct de défense irréfléchi. A partir du jour où le développement démesuré d’une seule puissance, acquis par des moyens parfaitement conformes aux principes juridiques du temps, eut mis dans un danger évident l’indépendance de toutes les autres, l’idée a pris corps, l’instinct s’est fait raisonnement, et la résolution a été prise d’un commun accord par tous les états ainsi menacés non-seulement de déraciner cette formidable excroissance, mais de prévenir la renaissance de pareilles agglomérations en les étouffant dans leur germe. C’est à quoi l’Europe est parvenue : d’abord par l’effort d’une lutte sanglante dont la France a eu l’honneur de tenir la tête, puis, la monarchie de Charles-Quint une fois dissoute, le résultat obtenu a été consacré, à quel prix ? au prix d’une dérogation formelle et formellement consentie au principe élémentaire et fondamental de l’ancien droit. Un usage qui n’a pas tardé à se faire loi, une exception bientôt aussi répandue dans la règle a établi que l’hérédité, cette essence du droit monarchique, cesserait d’avoir son cours toutes les fois qu’elle pourrait avoir pour conséquence de réunir aux mains d’un seul possesseur une somme de puissance dangereuse pour la liberté commune. Dans ce cas, dans le cas où un double ou un triple héritage constituerait un trop puissant ensemble de souveraineté, il a été unanimement admis que l’héritier ferait son choix entre ses avantages et ne pourrait prétendre à les garder tous. Le premier exemple d’une renonciation de ce genre fut donné par Charles-Quint lui-même, qui de son vivant partagea ses deux couronnes entre ses deux successeurs. La France en donna, plus d’un siècle après, un autre non moins éclatant lorsqu’en envoyant un petit-fils de Louis XIV régner à Madrid elle lui laissa prendre par le traité d’Utrecht l’engagement de ne jamais prétendre, même quand un titre de primogéniture l’y appellerait, à monter sur le trône de la patrie qu’il quittait. Après de pareils modèles, tout le monde eût été mal venu à se montrer difficile, et la renonciation préventive à toute réunion éventuelle de couronnes devint une formule de style dans tous les actes de succession et de mariages royaux.

On voit maintenant comment l’ancien droit, dans un intérêt d’équilibre, avait consenti à laisser tempérer et périmer même en certains cas la conséquence de son principe, et réciproquement on peut se convaincre que le système de l’équilibre est intervenu, non point, ainsi qu’on le suppose, comme une conséquence du droit monarchique, mais bien au contraire pour en restreindre et en contredire même certaines applications. Et dès lors on peut se demander pourquoi il ne jouerait pas à l’égard du nouveau absolument le même rôle. Qu’on me dise pourquoi le droit populaire serait plus inflexible et plus intraitable dans ses exigences que le droit monarchique, et pourquoi les mêmes motifs ne légitimeraient pas une exception du même genre. Si l’Europe du XIXe siècle a le même intérêt que l’Europe du XVIe ou du XVIIe à ne pas laisser croître dans son sein une puissance prédominante qui serait sûre de toujours gagner sa cause au tribunal des batailles et de dicter à son gré tous les arrêts de la victoire, si la porte est tout aussi grande ouverte au péril d’une telle formation par la voie des annexions au suffrage universel que par la voie des alliances et des héritages, si tous les termes, en un mot, sont pareils, sauf que le devoir de veiller aux intérêts publics a passé des monarques aux citoyens, c’est aux souverains du jour de pourvoir à la sûreté commune par le même esprit de prudence et de réserve dont ont fait preuve autrefois leurs prédécesseurs couronnés. Je cherche quelle fierté déplacée leur ferait trouver humiliante la condition qu’ont subie Charles-Quint et Louis XIV. Ayons donc, pratiquons pour nous-mêmes et, s’il le faut, exigeons des autres des renonciations populaires comme nos pères ont demandé, pratiqué et obtenu des renonciations royales. Que les peuples résistent au désir d’absorber leurs voisins comme les rois ont pris sur eux en certains cas de ne pas toucher à l’héritage de leurs parens. Si l’intérêt particulier répugne à cet acte d’abnégation, que l’intérêt général parle assez haut et assez ferme pour être écouté. J’entends bien que c’est un sacrifice qu’il faut avoir la sagesse ou de s’imposer à soi-même ou de se laisser imposer par autrui. Je comprends ce que certaines annexions ont de séduisant pour la vanité, soit d’un grand état qui s’accroît de plusieurs petits royaumes, soit même de petits peuples qui se trouvent subitement élevés au rang de grandes nations. Je comprends qu’il serait agréable de compter 70 millions de concitoyens vivant sous une même loi, pouvant mettre 1,500,000 hommes en ligne au premier signal, et faire voguer sur deux mers plusieurs escadres cuirassées ; mais il était fort agréable aussi à Charles-Quint de s’entendre dire par ses flatteurs que le soleil ne se couchait pas sur ses états, et c’est de cet agrément-là que son successeur a été contraint de se priver. En passant des races royales aux masses plébéiennes, l’ambition est-elle devenue un sentiment plus légitime, ou qui ait moins besoin d’être tenu en bride ?

Il est bien entendu qu’il ne s’agit pas d’opposer à toutes les annexions sans distinction un veto général et d’éterniser ainsi, contrairement au cours naturel du temps, les divisions de peuples et la répartition des territoires. Tout est ici question d’appréciation et de mesure, de temps, de mode et de lieu. Il est des annexions très innocentes, sans inconvénient pour personne, ou qui peuvent être aisément compensées par d’amiables échanges. L’équilibre peut provenir de diverses combinaisons d’élémens, et des contre-poids différemment agencés aboutissent à des résultats équivalens ; mais il est aussi des absorptions et des créations d’états sans contre-poids possible, dont l’énormité seule est une menace, et projette autour d’elle une ombre sinistre. C’est contre un droit absolu que je proteste : je n’y veux répondre par aucun absolutisme d’interdiction. La seule chose à la fois légitime et nécessaire, celle que le bon sens réclame et qui n’est nullement contraire aux principes modernes sainement entendus, c’est que ces deux droits, — celui des peuples à s’agglomérer suivant leur propension naturelle, celui de la république européenne à ne pas nourrir dans son sein un dominateur, — soient mis en regard l’un de l’autre, contraints de traiter l’un avec l’autre, afin d’arriver, ce qui est toujours possible quand on est sage et de bonne volonté, par une transaction équitable à une satisfaction commune.


V

Résumons en quelques lignes tout le cours de ces développemens : respect religieux des traités, — retour, sous l’empire de garanties et de combinaisons nouvelles, aux traditions de l’équilibre européen, — à ces deux conditions, le droit nouveau peut très bien prétendre à exercer sur l’avenir des sociétés une action régulière. En acceptant les traités comme le droit écrit des états, en les confiant à la police réciproque, que des nations égales en puissance exercent les unes sur les autres, la société européenne, même devenue pleinement démocratique, peut rester en possession, tout aussi bien que par le passé, de ce mélange de droit et de force, de justice et de crainte, dont le complément mutuel est nécessaire au maintien de tout ordre social. C’est là l’essentiel, le reste n’est qu’un accessoire sans importance. Qu’importe, par exemple, que la diplomatie populaire soit condamnée à avoir moins d’élégance et d’éclat, peut-être même moins de tact et de mesure que la diplomatie royale ? Qu’importe que sa voix, obligée de dominer les échos de la tribune et de la place publique, prenne difficilement l’accent discret et voilé des salons ? Faible malheur, surtout si ce qu’elle perd en politesse elle le gagne en netteté et en franchise. Le beau parler est bon, le franc parler vaut mieux. Si à l’avenir nos diplomates ne recherchent d’autre ornement que cette sécheresse sévère qui brille dans certains documens émanés de la chancellerie de Washington, s’en afflige qui voudra. Pour ma part, en échange du moindre supplément de vérité ajouté au commerce des hommes, je dis adieu sans un soupir au beau monde, à ses fêtes, à ses carrosses et à ses livrées.

Mais si le droit nouveau a la prétention de se jouer de tout engagement et de s’affranchir de toute prudence, s’il persiste à reconnaître pour loi souveraine tout désir quelconque des populations, quelque barrière morale ou matérielle qu’il faille franchir pour le satisfaire, si, dès qu’une velléité de grandeur ou une fumée d’ambition s’empare d’un peuple, le droit nouveau est prêt à se mettre à son service pour l’autoriser à déchirer tous les parchemins et l’encourager à enjamber toutes les frontières, — alors que l’Europe n’espère pas trouver à l’ombre de ce droit si accommodant et si menaçant tout ensemble même un jour de repos. Ce prétendu droit, qu’il le sache ou non, ne fait qu’ouvrir la porte et frayer le chemin à l’empire éhonté de la force. A l’aide de ces scrutins populaires si imprudemment érigés en moyen d’accroissement indéfini, quelque énorme unité nationale ne peut manquer de s’élever, qui saura se jouer du vœu des populations après s’en être servi, le faire taire à son gré après l’avoir fait parler à son profit, et, au moyen de la puissance acquise par des annexions volontaires, procéder violemment et sans résistance possible à des annexions forcées. C’est la France qui a joué dans une première épreuve ce rôle plus triste que glorieux. C’est ailleurs qu’on regarde et un autre nom qu’on prononce aujourd’hui ; il n’importe : ce n’est pas là ce que nous regrettons. Bonaparte ou Bismarck, ce qu’il faut condamner partout, c’est l’hypocrisie qui fait sortir l’oppression des peuples de l’hommage exagéré rendu à leur souveraineté même.

Tels sont les deux partis entre lesquels la souveraineté populaire doit choisir. Qu’on me laisse dire qu’il lui importe d’avoir au plus tôt fait son choix. Il y va de son honneur, déjà trop compromis. Ce n’est pas en effet, nous l’avons déjà rappelé, la première inquiétude qu’elle donne aux amis de la dignité et de la liberté humaines. Il y a longtemps qu’ils la soupçonnent d’avoir pour la force d’étranges complaisances et de secrètes prédilections. Dans le gouvernement intérieur des états, on sait les facilités qu’elle prête au pouvoir absolu, et qui ont grandement entaché sa renommée ; Sans aller bien loin de nous et sans même remonter au-delà des débuts de ce siècle, combien compte-t-on de coups d’états ratifiés, combien de dictatures instituées par le suffrage universel ! combien d’attentats à la liberté ont été consommés au nom du salut public par décret du peuple souverain ! combien de fois le despotisme est sorti tout armé des eaux de la démocratie ou y est venu retremper sa vigueur défaillante ! Quelle docilité les masses populaires n’ont-elles pas toujours témoignée, par leurs votes aussi bien que par leurs applaudissemens, aux armées victorieuses et aux conquérans couronnés ! Quel éblouissement elles éprouvent devant les uniformes ! quel frémissement au son du tambour ! Leur intervention dans la politique internationale doit-elle donc reproduire le même caractère d’estime aveugle pour la force et de mépris à peine déguisé pour le droit ? Plus d’un sinistre point de ressemblance en fait naître la crainte. Quand on voit, par exemple, par quels procédés sommaires, impératifs, presque militaires, ont été menées à fin dans ces dernières années les annexions d’états soi-disant spontanées qui ont changé la carte de l’Europe, ces plébiscites préparés par l’intrigue d’une propagande astucieuse, puis sortis au lendemain d’une bataille d’urnes gardées par des soldats, ces populations d’abord conquises, puis mises en présence du fait accompli et sommées par oui ou par non soit de le consacrer par leurs suffrages, soit de se condamner à l’anarchie et de se lancer dans l’inconnu, ces prétendus vœux populaires, en un mot, tantôt suggérés, tantôt imposés, tantôt supposés, il faudrait n’avoir aucune mémoire pour ne pas faire de comparaisons. Nous connaissions déjà ces moyens-là, seulement nous les avions vus employés à d’autres fins. C’est la même pièce, jouée par d’autres acteurs sur un plus vaste théâtre. Ce sont les façons de faire du despotisme démocratique appliqué non plus de, citoyen à citoyen, mais de peuple à peuple. C’est la conquête qui vient emprunter le masque sous lequel s’est déguisée tant de fois la tyrannie. Que la souveraineté populaire y prenne garde, le monde et l’avenir lui pardonneraient difficilement cette nouvelle et plus grave complicité dans les attentats de la force, car l’asservissement d’un seul peuple est un mal temporaire et borné qu’un retour d’opinion fait évanouir ; mais la création d’un dictateur international serait un fléau sans remède qui atteindrait au cœur la civilisation tout entière.

Nous voilà bien loin du livre de M. de Bourgoing, pas si loin cependant que nous paraissons, car nous n’avons fait que suivre le fil des idées dont il nous a montré l’origine et descendre le cours du fleuve à la source duquel il nous a conduits. « La révolution française dure toujours, » disait la veille de sa mort M. de Talleyrand à l’Institut étonné. Cette sentence est encore vraie ; aussi tous les récits de cette grande époque nous ramènent-ils involontairement vers la nôtre, qui n’en est que la suite et le développement, et nous ne pouvons non plus nous comprendre nous-mêmes qu’à la condition de remonter toujours vers ce passé si voisin et si vivant encore dont nous sortons à peine. L’heureux choix du sujet, qui fait un. des attraits principaux du livre de M. de Bourgoing, fait donc aussi notre excuse pour nous en être écarté si longtemps.


ALBERT DE BROGLIE.