La Décadence latine/V

—( CURIEUSE )—


L’ÉGALITÉ MILITAIRE



Nattendons pas, mes pairs, que la vermine égalitaire qui nous monte aux jambes nous soit aux épaules ; soyons un État dans l’État et contre l’État, s’il nous méconnait ; les peuples n’ont jamais été que des plèbes, toute grandeur est un individu, et des patries éphémères nos œuvres seulement demeurent : Hiérouchalaïm morte, la Thorah toujours debout ralliera éternellement Israël ; Assour disparu, les briques la sauvent de l’oubli ! Nous sommes l’histoire ; le fait n’a lieu que si nous l’écrivons : Xénophon a rendu sa retraite plus célèbre qu’aucune conquête et la victoire de Samothrace c’est un sculpteur qui l’a gagnée !

Dieu des armées, blasphème infâme ; Deus Sebaothe signifie Dieu du Septenaire ; c’est-à-dire Dieu de l’entendement ; prenez garde, bourgeois, ce qu’en révolution vous prenez pour du sang, c’est notre encre. La mémoire du plus grand des soudards, général Campenon, est écrasée par une brochure de Chateaubriand, la malédiction de Lamartine et l’anathème de Barbier.

Lettrés de l’Occident, humanistes, mes frères, au nom du tiers ordre intellectuel et de la solidarité, je vous prends à témoin que la France respecte l’employé des postes et des chemins de fer et livre les écrivains aux coups de crosse de l’armée.

Comme le Danaos d’Eschyle je pousse devant moi les cinquante filles de mon imagination, toutes portant le rameau qui supplie. À l’abrutissement des fils d’Egyptos elles se refusent : « cette entreprise ne lui permettez de réussir contre toute raison ; et la violence, ô Dieux vous qui la haïssez, voyez-la pour la punir. » Je me mets sous la protection de l’opinion publique, trouverai-je pas un Pelasgos parmi mes lecteurs ? Je donne rendez-vous à la Civilisation devant la prochaine affiche blanche ; on verra l’auteur de la Décadence latine, crier « à l’assassin » et l’assassin ce sera la France !

Général des livres que j’ai lus, connétable de ceux que j’ai faits, je n’accepterai le métier militaire que lorsque l’état-major acceptera le mien : et puis qu’il m’égale, je lui répète le défi de finir la phrase inachevée. Je suis de l’armée de la langue, je ne veux pas être opprimé par l’armée du sol.

Devant l’Occident et devant l’avenir j’accuse la France de m’avoir emprisonné sans jugement, torturé, insulté ; de m’avoir mis en danger de mort et en impuissance de travail, pendant trois mois.

Devant l’Occident et devant l’avenir, j’accuse la France de me livrer à l’armée, sans que je puisse en appeler à un tribunal de ce qui m’est fait ; je l’accuse de me traiter comme un voleur puisque je suis en surveillance et comme ennemi puisqu’elle me jette dans ses prisons de torture et qu’elle me vise de ses deux millions de fusil.

On a chassé ceux qui prient ; on veut exterminer ceux qui pensent ; eh bien que vos canons tonnent et que vos baïonnettes luisent ! ils ne couvriront pas l’anathème que je lance ; elles n’effaceront pas ces paroles que j’écris sur le mur de « cette caserne philosophique où nous vivons depuis quatre-vingts ans : »

CUR TEUTONICA ?

JAM BARBARIA ET GALLIA.


Joséphin Péladan.