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La Crise agricole en France et en Angleterre

Revue des Deux Mondes tome 67, 1885
Eugène Risler

La crise agricole en France et en Angleterre


L’agriculture souffre. Que pourrait-on, que devrait-on faire pour la relever ?

Les uns demandent tout au gouvernement. Ainsi un certain nombre de comices agricoles et de conseils généraux ont exprimé le vœu que toutes les matières non comprises dans les traités de commerce soient frappées de droits d’entrée assez élevés pour que l’agriculture puisse se relever de ses désastres. Les droits d’entrée les plus élevés possible auraient-ils le pouvoir magique de guérir instantanément tous les maux qui affligent nos agriculteurs et nos propriétaires ? La concurrence étrangère est-elle la seule cause de ces maux ? D’autres prétendent, au contraire, que le gouvernement n’a rien à faire pour guérir les souffrances de l’agriculture ; ils doutent même que ces souffrances existent réellement et ils affirment que tout est pour le mieux dans les traités de commerce. Les uns se placent exclusivement au point de vue du producteur de blé et du propriétaire de la terre qui le produit ; les autres subordonnent tous les intérêts à ceux des consommateurs. Les uns représentent les membres, les autres l’estomac. Lesquels ont raison ? Ou faudrait-il peut-être leur rappeler à tous deux la vieille fable d’Ésope ?

Essayons de découvrir de quel côté se trouve la vérité, ou du moins quelle part de vérité se trouve de chaque côté. Pour cela, étudions les faits. Quelles sont les variations qui ont eu lieu, en France, depuis quarante ou cinquante ans, dans les prix des principaux produits de l’agriculture, dans leurs frais de production, dans le loyer et la valeur des terres ? Dans quel ordre ces variations ont-elles apparu ? Quels sont les rapports qui les relient, soit entre elles, soit avec les changemens survenus dans la législation commerciale et dans les moyens de transport ?

La crise agricole existe également en Angleterre ; elle y est même plus ancienne et, à certains égards, plus intense que chez nous, et elle a donné lieu, dès 1881, à une enquête très sérieuse. Elle existe dans la plus grande partie de l’Europe. Elle existe dans l’Amérique du Nord elle-même, où les états de l’Est, les plus anciens de la Confédération, ont été obligés de transformer complètement leurs systèmes de culture depuis que les chemins de fer leur amènent les blés du bassin du Mississipi et de la Californie. Tout en nous occupant plus particulièrement de la France, nous devons chercher à nous instruire en nous comparant aux autres, et à juger ainsi notre propre situation d’un point de vue plus large et plus élevé.


I

La loi du 9 août 1879 avait prescrit une nouvelle évaluation des propriétés non bâties de la France. L’administration des contributions directes venait de terminer cet immense travail, établi d’après les estimations directes du revenu net contrôlé par les actes enregistrés pendant les dix dernières années. Ses résultats avaient été publiés en 1883 et constataient que, de 1851 à 1879, la valeur du territoire agricole avait augmenté de 30 pour 100, soit plus de 30 milliards, lorsque M. le comte de Saint-Vallier vint apporter à la tribune du sénat le sombre tableau de la situation agricole du département de l’Aisne, qui eut un si grand retentissement. Quel contraste entre les chiffres de l’enquête administrative et les plaintes générales sur les souffrances de l’agriculture ! Pourquoi cette brusque dépression dans le loyer et la valeur des terres après une si longue période d’augmentation ? Essayons de le découvrir en passant rapidement en revue les diverses régions de la France.

Le département où l’augmentation dans la valeur des terres a été la plus considérable est celui de l’Allier ; elle a été de 142 pour 100. Elle provient principalement de l’établissement des chemins de fer qui ont ouvert des débouchés à ses produits, mais elle est due également aux propriétaires qui ont su développer leur production en raison des nouveaux débouchés, et comme M. V. de Tracy, comme M. Bignon, améliorer les conditions d’existence de leurs métayers, tout en améliorant leurs domaines, répandre autour d’eux le bien-être, tout en s’enrichissant.

A côté de l’Allier, le département de la Nièvre n’a gagné que 64 pour 100, sans doute parce qu’il avait déjà commencé, avant 1851, à créer ses herbages et que le prix des terres y était déjà plus élevé. Mais il a continué à prospérer.

Dans le Cher, la valeur moyenne de l’hectare a passé de 733 fr. à 1,266 francs. Tout le Berry a participé à cette augmentation de richesse ; dans l’Indre et l’Indre-et-Loire, les chemins de fer ont non-seulement augmenté la valeur des produits, mais ils fournissent les moyens de production ; ils amènent, comme en Sologne, les amendemens calcaires dont le sol a besoin.

Il en a été de même dans l’Anjou et dans la Mayenne. Dans le département de Maine-et-Loire, la production du blé a augmenté de 50.000 hectares et le rendement s’est élevé de 12 hectolitres à une moyenne de 17. La quantité de bétail a presque doublé et sa valeur s’est accrue de 30 millions. L’ancienne race mancelle a été croisée avec le Durham et est devenue une de nos meilleures races de boucherie. Dans tous ces départemens, la plus-value des terres acquise depuis 1851 dépasse 70 pour 100.

En Vendée et en Bretagne, elle varie de 50 à 75 pour 100. « La terre de granit recouverte de chênes, » que chantait Brizeux se couvre maintenant d’herbages et de troupeaux, sous l’influence des chemins de fer, qui y répandent la tangue et le maërl déposés par la mer sur ses côtes, ou les phosphates minéraux dont un Breton, M. de Molon, a indiqué les gisemens dans les Ardennes, etc. Il y a quarante ans, la Bretagne était encore isolée au milieu du mouvement économique de notre siècle ; aujourd’hui les bateaux à vapeur lui ouvrent le marché de Londres et les chemins de fer celui de Paris. Encore dix ou vingt ans, la valeur de ses terres aura doublé.

Le célèbre géologue Élie de Beaumont appelait le plateau central le pôle répulsif de la France, parce que, incapable de nourrir ses habitans, il les forçait à émigrer pour chercher à gagner leur vie au loin et surtout dans les grandes villes, qui étaient déjà alors et qui deviennent de plus en plus les pôles qui attirent les populations. Là également, les chemins de fer ont rapproché les deux pôles. Là également, ils amènent aux terrains granitiques du Limousin la chaux qui permet d’y introduire le trèfle et de remplacer le seigle par le froment. « Dans la Haute-Vienne, dit M. Barral dans un rapport sur l’agriculture de ce département [1], dernier ouvrage de ce savant agronome, on a créé depuis quarante ans plus de 100,000, hectares de prairies, arrosées au moyen de la captation des sources, de l’emploi des petits ruisseaux et de leur emmagasinement dans les pêcheries ; » et l’auteur donne des monographies détaillées d’un certain nombre de propriétés dont les revenus ont été doublés en dix ou douze ans ; d’autres ont triplé en vingt ans.

Le reste du plateau central, tout le Limousin et toute l’Auvergne, suivent l’exemple de la Haute-Vienne et, autour de leurs vallées mieux arrosées, autour de leurs champs mieux cultivés, on commence à reboiser les hauteurs improductives. La valeur des bois a augmenté, et c’est le meilleur stimulant pour regarnir peu à peu ces montagnes que l’on avait surnommées : la tête chauve de la France.

Dans le Midi, le département des Landes a gagné plus de 100 pour 100. Il avait même atteint un taux plus élevé pendant la guerre de la sécession américaine, quand les résines se vendaient très cher. Peu à peu, on renonce au gemmage des pins, mais les bois, injectés de sulfate de cuivre, sont très estimés, pour faire, des traverses de chemins de fer, des poteaux pour les mines ou pour les télégraphes. On en expédie de grandes quantités en Angleterre.

Dans les départemens dont les vignobles n’avaient pas encore été atteints par le phylloxéra en 1879, la valeur des terres avait profité à la fois de cette indemnité et de la hausse du prix des vins. Elle s’était accrue dans ceux du Lot et de Lot-et-Garonne de 40 à 50 pour 100, dans le Gers de 40 pour 100, dans la Haute-Garonne de 61 pour 100, dans l’Aude de 142 pour 100. La Gironde se défend encore contre l’invasion. L’évaluation faite en 1879 y constatait un accroissement de 53 pour 100 comparativement à 1851. Mais autour d’eux, d’un côté, dans les Charentes, de l’autre, dans l’Hérault, le Gard, l’Ardèche et la Drôme, les vignobles qui avaient donné de si riches produits pendant quinze à vingt ans étaient détruits par le phylloxéra, et ces nouvelles pertes venaient s’ajouter à celles qu’avait déjà causées la maladie des vers à soie. La population a diminué avec le produit et la valeur des terres.

Le département de Vaucluse est celui qui a perdu le plus d’habitans, mais la valeur moyenne des terres y est restée à peu près égale à celle du 1851, parce que c’est le seul département qui a des prairies irriguées, et leur rendement a compensé les pertes faites sur les vignes, les mûriers et la garance. Il est bien prouvé aujourd’hui que, non-seulement on peut au moyen de submersions hivernales protéger les vignes contre le phylloxéra, mais que des irrigations fréquentes en été leur donnent assez de vigueur pour résister aux attaques du redoutable puceron. De plus, l’eau seule permettrait de remplacer les vignes détruites par d’autres cultures. Et, cependant, on laisse tous ces départemens s’appauvrir et se dépeupler, sans leur donner un peu de ces masses d’eau que le Rhône débite au milieu d’eux et va jeter à la mer. Voilà des pays qui souffrent ! Voilà, une agriculture que l’on devrait à tout prix sauver de la ruine !

Mais le département qui a le plus perdu depuis 1851, c’est celui des Hautes-Alpes. La valeur vénale de la terre y a diminué de 20 pour 100. Y a-t-il lieu de s’en étonner ? « La terre fuit de toutes parts, » a dit M. Surrell, entraînée par les pluies d’orage que rien n’arrête sur ces montagnes déboisées. Voilà encore une région qui souffre ! C’est l’héritage d’un passé lointain, et le travail de reconstitution est commencé depuis peu.

Dans le Jura, le Doubs, la Haute-Saône, les Vosges, en général dans tout le nord-est de la France, l’augmentation a été très faible (5 à 6 pour 100) ; les propriétés y étaient depuis longtemps très morcelées, très chères et très souvent changées d’hypothèques. L’Aube est restée stationnaire et la Haute-Marne est un des départemens où l’évaluation de 1879 est plus faible que celle de 1851. Autrefois de nombreuses forges y donnaient de la valeur aux bois, mais aujourd’hui elles disparaissent peu à peu, réduites à l’inaction par la concurrence du fer à la houille ; les grandes usines ont tué les petites. Mais, tandis que le prix de la terre est en baisse, la production agricole est en progrès dans la Haute-Marne, et c’est un exemple que nous devons retenir.

Eu nous rapprochant de Paris, nous trouvons les départemens de Seine-et-Marne et de Seine-et-Oise. Leurs grandes fermes eurent longtemps, comme les maraîchers des environs de la capitale, le monopole de son marché pour les denrées volumineuses et difficiles à transporter : foins, paille, légumes, lait, etc. Le réseau des voies ferrées a agrandi son cercle d’approvisionnement, et le nivellement des prix tend à faire perdre aux terres les plus rapprochées du centre tout ce que gagnent les plus éloignées, mais l’accroissement de la population a suffisamment compensé les effets de celle concurrence pour que la valeur des terres ait encore pu augmenter de 4 à 7 pour 100.

« Si j’avais à désigner la plus heureuse partie de la France, a dit Léonce de Lavergne en 1860, je n’hésiterais pas, je désignerais la Normandie. » La Normandie est-elle moins heureuse qu’en 1860 ? On pourrait le croire en voyant sa population diminuer. La nouvelle évaluation du territoire agricole faite en 1879 n’en constate pas moins une augmentation dans le prix des terres : 38 pour 100 dans la Seine- inférieure, 30 pour 100 dans l’Orne, 28 pour 100 dans la Manche, 25 pour 100 dans le Calvados et à pour 100 dans l’Eure, Mais distinguons. Les quatre premiers départemens ont des herbages dont la valeur, toujours croissante depuis 1851, a la plus forte part dans la moyenne. La situation est loin d’être aussi prospère dans le pays de Caux et dans la plaine de Caen, où la culture arable prédomine ; le chiffre de 4 pour 100 qui est donné pour le département de l’Eure, l’exprimerait d’une façon plus vraie. De plus, les contrôleurs des contributions directes ont fait leur estimation d’après les dix années antérieures à 1879 ; elle ne pouvait donc pas constater une diminution de produit net qui en réalité a commencé dès 1875. La culture du lin avait disparu ; celle du colza donnait moins de bénéfice ; les troupeaux de moutons étaient moins nombreux et la main-d’œuvre devenait de plus en plus chère. Les fermiers gagnaient déjà moins qu’autrefois, et ils gagnaient d’autant moins qu’ils étaient engagés par les baux qui ont servi de bases aux appréciations. Il est donc probable que ces appréciations auraient donné des résultats encore plus élevés, si elles avaient été faites avant 1875.

La même remarque peut être faite pour toutes les contrées où le fermage à prix d’argent est en usage, et particulièrement pour la région du Nord. Les Flandres étaient, depuis plusieurs siècles, le pays le mieux cultivé de l’Europe ; les Anglais eux-mêmes y ont pris leurs premières leçons. Depuis 1820, la fabrication du sucre de betteraves y avait introduit une nouvelle source de richesses. Cette industrie avait déjà une grande importance en 1853, lorsque la ville de Valenciennes inscrivait, sur un arc de triomphe, ce résumé caractéristique de son influence agricole : « Production du blé dans l’arrondissement avant la fabrication du sucre, 353,000 hectolitres ; nombre de bœufs 700. Production du blé depuis l’industrie du sucre, 421,000 hectolitres ; nombre de bœufs 11,500. » À cette époque, les terres étaient déjà estimées à une moyenne de 4,000 francs l’hectare ; elles ont encore gagné 42 pour 100 jusqu’à la nouvelle évaluation de 1879. Du département du Nord, cette industrie florissante s’était répandue peu à peu dans ceux du Pas-de-Calais, de la Somme et de l’Aisne. La culture des betteraves, qui se vendaient facilement 20 francs la tonne et souvent davantage, quelle que fût leur richesse en sucre, donna de 400 à 500 francs de bénéfice net dans des terres que l’ancien assolement triennal laissait en jachère et, comme dans l’arrondissement de Valenciennes, le blé qui les suivait rendait par hectare 3 ou 4 hectolitres de plus. Avec les pulpes, les fermiers engraissaient des bœufs ou des moutons, et l’écart entre le prix d’achat et le prix de vente ajoutait des sommes notables aux recettes de l’exploitation. Quoique plus élevé que dans beaucoup d’autres départemens, le loyer des terres était encore, comme le salaire des ouvriers, assez modéré ; l’ensemble des frais ne dépassait pas 270 à 300 fr. par hectare et, par conséquent, avec un produit brut de 400 à 500 francs, il restait au cultivateur 130 à 200 francs de bénéfice, c’est-à-dire de 13,000 à 20,000 francs par an sur une ferme de 100 hectares, comme il y en a beaucoup dans le pays, 26,000 à 40,000 francs sur une ferme de 200 hectares.

Il y eut, de 1851 à 1860, une période de grande prospérité pour la culture de l’Artois et de la Picardie. Les fermiers augmentèrent leur fortune rapidement. A chaque renouvellement de bail, ils se disputaient les locations, surenchérissant dans leurs offres les uns sur les autres ; et, souvent, sans prendre part à aucune amélioration, même sans avoir à faire de réparations dans leurs bâtimens, les propriétaires virent les revenus de leurs domaines augmenter dans des proportions de plus en plus considérables. Cette hausse se prononça surtout dans la période 1860 à 1870 et elle continua même jusqu’en 1875. En vingt ou vingt-cinq ans, elle arriva à 50 pour 100, 60 pour 100, dans certaines terres à près de 100 pour 100. C’était autant de bénéfices de moins pour les fermiers. En même temps, la main-d’œuvre devenait plus rare et plus chère ; elle le devint surtout après la guerre de 1870-1871. Les bénéfices diminuèrent graduellement ; mais, comme les baux sont la plupart de douze à quinze ans, ceux qui ont servi de contrôle pour l’évaluation de 1879 ne pouvaient pas encore révéler cette décadence progressive du produit net réel. Du reste, le produit brut se maintenait ; il reçut ses premières atteintes après 1875 par les mauvaises récoltes qui se succédèrent, puis après 1881 par les prix peu rémunérateurs du blé et surtout, depuis un an, par la baisse du prix des betteraves, qui fut la conséquence de la crise sucrière. La prospérité de l’agriculture de toute la région du Nord est intimement liée à celle de la fabrication du sucre ; elle a grandi avec elle ; aujourd’hui, elle décline avec elle. Nous reviendrons sur les causes de cette déchéance ; pour le moment, nous en sommes encore à la période de richesse qui ‘l’a précédée, et, si j’ai un peu anticipé sur la suite, c’était pour en préciser les caractères et en marquer le point culminant, qui a été 1875 pour les propriétaires, et pour les fermiers une date antérieure.

Ainsi, de 1851 à 1875, la valeur vénale des propriétés non bâties a augmenté de plus d’un milliard par an, progression deux fois plus rapide que pendant les cinquante premières années du siècle. Le revenu correspondant s’est accru de 821 millions [2] et nous avons vu que cet accroissement provient principalement soit de l’action directe des chemins de fer sur les prix, soit des améliorations agricoles qu’ils ont permis d’accomplir dans les déparle-mens éloignés des centres de consommation. Pour se faire une idée complète de leur influence, il faudrait ajouter à ce revenu celui des propriétés bâties, qui a augmenté d’environ 600 millions, et celui des industries de toute sorte, houillères, usines métallurgiques, etc., qui en ont largement profité.

Après avoir été interrompue, par la guerre.de 1870-1871, la prospérité industrielle se développa avec une intensité d’autant plus grande que la consommation l’avait dépassée et qu’il y avait beaucoup de vides à combler dans les approvisionnemens. Pendant quelques années, les bénéfices furent encore considérables et, plus que jamais, on s’organisa comme si ces bénéfices devaient toujours durer. Les anciennes fabriques s’agrandirent, et, de tous côtés, on en bâtit de nouvelles. Il en fut de même en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, en Suisse, dans l’est des États-Unis américains. L’Europe ne suffisait plus à l’abondance de ses capitaux ; ils débordèrent sur les pays nouveaux, établissant des chemins de fer, perçant des isthmes, : perfectionnant les moyens de transports maritimes, créant des usines de toute sorte, développant dans l’ouest de l’Amérique la production du blé, en Australie celle de la laine, en Algérie, en Italie et en Espagne celle du vin, en Autriche celle du sucre, et fournissant ainsi des moyens d’extension à la concurrence de ces contrées lointaines où la terre et tous les produits spontanés de la nature n’avaient presque pas de valeur. L’abondance des capitaux et la confiance des actionnaires semblaient inépuisables. Les sociétés financières trouvaient moyen de les multiplier en spéculant sur les mirages de l’inconnu. Les actions montaient de plus en plus et l’exagération du crédit était arrivée à son point extrême de tension, comme l’électricité de l’atmosphère à la fin d’une longue série de beaux jours, lorsque tout à coup une étincelle vint la déchirer et le krach se produisit. Cette crise financière et industrielle pèse encore sur le marché de nos produits agricoles en diminuant ou du moins en arrêtant l’accroissement de la consommation de certaines denrées, et, réciproquement, elle se prolonge par suite de la crise qui appauvrit nos cultivateurs. Peut-être même la gêne des fermiers et des propriétaires est-elle aggravée, parce que les pertes qu’ils ont faites sur leurs placemens mobiliers s’ajoutent à celles qui proviennent de la diminution du revenu de la terre. Mais la crise financière n’a fait disparaître qu’une faible partie des capitaux formés pendant.la période de prospérité générale qui l’avait précédée, et ces capitaux ont eu non-seulement dans l’agriculture, mais dans l’industrie et dans tout notre état social une influence qui est considérable et sur laquelle nous allons insister, parce qu’elle est une des causes principales de la crise agricole : ils ont amené la hausse des salaires. Dans les discussions ardentes qu’a soulevées la question des droits de douane, les uns ont dit que la cherté des subsistances ferait hausser les salaires, les autres que leur bon marché les ferait baisser. Je crois qu’ils ont tort tous les deux. Les salaires ne sont soumis qu’à une seule loi, celle de l’offre, et de la demande, que Richard Cobden exprimait sous cette forme populaire : « Les salaires haussent quand deux patrons courent après un ouvrier et’ ils baissent quand deux ouvriers courent après un patron. » Cette loi ne s’inquiète pas du prix des subsistances ; elle est impitoyable. Au XVIIIe siècle encore, elle laissait les ouvriers mourir de faim lorsque le travail manquait ou était mal payé, malgré la cherté excessive du pain. Mais aujourd’hui elle est devenue la loi même du plus magnifique progrès que notre siècle ait réalisé : celui du bien-être dans les classes inférieures. Les salaires haussent de plus en plus relativement au prix des subsistances. La quantité de blé que l’on peut acheter avec une journée de travail a quadruplé depuis Louis XIV, triplé depuis Louis XVI, et doublé depuis Napoléon Ier. 91 ; de Foville, auquel j’emprunte ces chiffres, a complété sa démonstration en estimant quelle est aujourd’hui en France la moyenne des dépenses de toutes espèces pour une famille d’ouvriers agricoles composée de cinq personnes. Elle est de 750 francs par an et l’ensemble de ses salaires dépasse 800 francs. Cette famille peut donc faire 60 francs d’économie. Pour faire les mêmes consommations, elle aurait dû, de 1810 à 1815, dépenser 650 francs, mais elle ne pouvait gagner alors que 400 francs ; elle aurait donc été en perte de 250 francs ; aussi avait-elle beaucoup moins de bien-être : la viande ne paraissait presque jamais sur sa table ; tout au plus du lard les jours de fête ; pas de vin, pauvre logement. Avant 1789, les dépenses auraient été de 575 francs pour 180 à 200 francs de salaires ; c’était la misère presque toujours et souvent la faim et la maladie.

Malthus avait dit jadis que les subsistances augmentent en progression arithmétique, tandis que la population s’accroît en progression géométrique. Si cette loi désolante était vraie, l’humanité serait condamnée à une misère croissante, et les socialistes auraient eu raison d’opposer à l’organisation naturelle de la société tous les systèmes bizarres que nous avons vus éclore avant 1848. Dans la lutte qu’il soutint contre tous ces inventeurs d’organisations nouvelles, Bastiat démontra, au contraire, que tous les intérêts sont harmoniques et que la liberté tend à la prépondérance progressive du bien général ; et il établit la belle loi que sous voyons se vérifier avec une précision mathématique : « A mesure que les capitaux s’accumulent, le prélèvement absolu du capital dans le résultat total de la production augmente et son prélèvement proportionnel diminue ; le travail voit augmenter sa part relative, et, à plus forte raison, sa part absolue. » Capitalistes et ouvriers, tout le monde gagne, mais la part du travail devient de plus en plus grande. La richesse générale augmente, mais sa répartition change. En voici deux exemples :

D’après M. Bouchard, d’Angers, le produit annuel de l’agriculture du département de Maine-et-Loire a augmenté, depuis-1840, de 40 à 50 millions qui se répartissent ainsi : 12 millions aux propriétaires, c’est-à-dire au capital ; 17 à 18 millions aux ouvriers et domestiques, c’est-à-dire au travail et le reste aux fermiers et métayers, qui, outre le capital d’exploitation, représentent encore le travail.

Dans un petit livre intitulé : un Heureux Coin de terre, que M. le comte de Montalivet a écrit peu de temps avant sa mort, il a comparé l’état économique de son pays natal, le Sancerrois, en 1820, à l’époque où, jeune homme, en vacances de l’École polytechnique, il le parcourait, le fusil sur l’épaule, et puis, en 1878, lorsque, vieillard à qui l’expérience de la vie avait appris à bien juger les choses sans les lui présenter sous un aspect trop sombre, il revoyait ses chères campagnes ; et son étude peut être résumée dans ce passage d’une de ses dernières pages : « En même temps que le revenu de la propriété doublait, les salaires augmentaient dans une proportion deux ou trois fois plus forte. Heureuse et double progression qui a penché, Dieu merci ! du côté de ceux qui souffrent ! » N’est-ce pas la réalisation complète du principe de Bastiat ? Gardons-nous d’attaquer ce principe ; il est la sauvegarde de notre état social ; et, si ce qu’on appelle les souffrances de l’agriculture provient jusqu’à un certain point de ce que les ouvriers souffrent moins qu’autrefois, ne nous donnons pas le ridicule de nous en plaindre. Mais ce n’est pas une raison pour nous endormir dans les illusions d’un optimisme trop théorique. Examinons la question sous toutes ses faces, en gens pratiques.

L’économie politique suppose que rien n’a été entravé dans le libre développement de la société. Or en est-il réellement ainsi ?

En 1846, la population agricole de la France formait encore les trois quarts de sa population totale ; aujourd’hui, elle atteint à peine 65 pour 100. Les campagnes se dépeuplent au profit des villes. Cette concentration a été en grande partie le résultat de l’établis- ; sèment des chemins de fer. Les grandes villes ont servi de jalons pour le tracé des principales lignes. Dès lors, tous les avantages naturels, toutes les ressources industrielles et commerciales qui avaient déjà produit le développement de ces villes ont été multipliés par les voies ferrées qui les traversent. Leurs manufactures, trouvant plus de facilité pour obtenir leurs matières premières et pour écouler leurs marchandises, prirent un nouvel accroissement et enlevèrent des ouvriers à l’agriculture en leur offrant des salaires de plus en plus élevés. Cette attraction des villes a donc joué un rôle important dans la progression du bien-être général, et il n’y a qu’à s’en réjouir si elle est restée dans ses limites naturelles. Mais n’a-t-elle pas été exagérée artificiellement ? L’équilibre des forces productives n’a-t-il pas été faussé, parce que les traités de commerce, au lieu de donner à l’industrie et à l’agriculture ou la même liberté ou la même protection, ont favorisé l’une au détriment de l’autre ? Les impôts ne sont-ils pas proportionnellement plus lourds dans les campagnes que dans les villes et les services que l’état donne en échange (police, hôpitaux, secours de tous genres, etc..) ne sont-ils pas, au contraire, plus faibles dans les campagnes que dans les villes ? L’instruction elle-même, aux progrès de laquelle nous applaudissons tous, ne contribue-t-elle pas jusqu’à un certain point à cette désertion des campagnes, parce que ses programmes sont plutôt dictés par les besoins des professions libérales que par ceux de l’agriculture ? Les campagnes demandent à être traitées comme les égales des villes. N’en ont-elles pas le droit ? et n’y a-t-il rien à faire pour leur donner satisfaction ?

Du reste, les rapports entre le taux des salaires et le prix des subsistances ou l’intérêt des capitaux varient avec les divers modes de tenures des terres. Le petit propriétaire qui cultive avec sa famille quelques hectares se paie à lui-même un salaire, ou plutôt ce salaire est payé avec l’intérêt du capital foncier et du capital d’exploitation, qu’il est difficile d’en distinguer, par les consommations de la famille et la vente des produits qu’elle peut conduire au marché. Par conséquent, le taux du salaire s’élève ou s’abaisse avec le prix de vente de ces produits.

Le métayer est, en quelque sorte, l’associé de son propriétaire. Le premier fournit le travail, le second la terre et le cheptel, et les récoltes sont partagées. La part de chacun grandit ou diminue également avec la valeur de ces récoltes, mais il faut remarquer que la rémunération du propriétaire est relativement moins forte que celle du métayer, à mesure que le prix des terres s’élève et que le capital d’exploitation devient plus considérable.

Dans le fermage à prix d’argent, les trois facteurs nécessaires à la production agricole sont représentés par trois personnes différentes : le propriétaire, le fermier ou entrepreneur, et l’ouvrier ou domestique. Ils sont nettement séparés. La rémunération du capital foncier peut augmenter, tandis que celle du capital d’exploitation décroît. C’est ce qui est arrivé dans nos pays à grandes fermes : la Brie, la Beauce, le pays de Caux, la Picardie, l’Artois, etc. C’est ce qui est arrivé également en Angleterre, le pays classique du fermage.

Depuis le rappel des lois sur les céréales, qui eut lieu en 1846, l’agriculture anglaise, un moment découragée, n’avait pas tardé à retrouver son ancienne prospérité, et même une prospérité beaucoup plus grande qu’à l’époque où elle se croyait protégée par des droits d’entrée. Le développement de l’industrie et du commerce avait augmenté la consommation de la viande et on avait consacré des surfaces de plus en plus grandes aux fourrages et aux racines, qui, sous le climat humide et tempéré des îles Britanniques, ont plus de chances de succès que toutes les autres cultures. Malgré une importation croissante, le prix des céréales était revenu et s’était maintenu jusqu’en 1877 à un taux rémunérateur. Enfin, propriétaires et fermiers avaient rivalisé d’ardeur pour les améliorations agricoles : drainage, engrais chimiques, machines pour économiser la main-d’œuvre, races de bétail spécialisées en vue de la boucherie et de la laiterie, emploi des tourteaux et des farineux pour enrichir leur alimentation, tout fut mis en œuvre, et, grâce à ces progrès, grâce à cette énergie, les fermages augmentèrent de 26 pour 100 en moyenne dans l’espace de trente ans. Pendant la même période, les salaires agricoles se sont accrus de plus de 50 pour 100. Mais les profits des fermiers, qui avaient été considérables de 1853 à 1870, ont diminué peu à peu, resserrés d’un côté par la hausse des loyers, de l’autre par celle de la main-d’œuvre. C’étaient les préludes de la crise ; ce n’était pas encore la crise elle-même, qui ne se manifesta qu’après 1870 en Angleterre et après 1875 en France, lorsque le produit brut des terres commença à décliner sous l’influence des mauvaises récoltes qui se sont succédé et de la concurrence des blés américains, qui firent baisser les prix sur nos marchés.

Arrêtons-nous un instant à cette question du prix du blé, qui préoccupe en ce moment tout le monde.


II

M. de Foville a montré que, depuis la première moitié du XVIIIe siècle, le prix de l’hectolitre de blé avait augmenté, en moyenne, de fr. 10 par an, et, si l’on fait abstraction de la période désastreuse de 1810 à 1819, où la moyenne a été, en France, de 24 fr. 72, cette progression a continué à se produire jusqu’en 1882. Au premier abord, elle est difficile à reconnaître au milieu des variations dont elle représente la moyenne ; mais ces variations, qui étaient autrefois très considérables, se sont peu à peu affaiblies et les prix sont devenus plus réguliers, non-seulement d’une année à l’autre, mais d’un pays à l’autre.

Je ne veux pas faire une histoire complète des prix du blé. Mais, pour juger notre siècle avec équité, il est bon de se rappeler quelquefois ceux qui l’ont précédé. Dans les années d’abondance, le blé ne trouvait pas d’acheteurs ; quelquefois on le laissait pourrir sur place, et le propriétaire ne pouvait tirer aucun revenu de sa part de récolte ; il criait misère, comme Mme de Sévigné, sur un tas de blé. Peut-être la disette régnait-elle dans une province voisine, mais il était défendu d’y exporter des grains. Du reste, la circulation des produits agricoles était difficile, parce qu’il n’y avait que peu de routes, et celles qui existaient n’étaient ni empierrées ni pavées ; pendant les saisons humides, elles étaient impraticables. « Un pareil état des communications, dit M. Taine dans son volume sur l’Ancien Régime, condamne un pays aux disettes périodiques ; à côté de la petite vérole, qui sur huit morts en cause une, on trouve alors une maladie endémique, aussi régnante, aussi meurtrière, qui est la faim ; » et, dans cette Revue même, M. Maxime Du Camp a ainsi résumé l’histoire de l’alimentation du peuple pendant le XVIIIe siècle [3] : « Ce ne fut qu’une série de disettes ; notre pays a souffert de la faim jusqu’aux premiers jours du XIXe siècle. » En 1884, on souffre parce qu’on a trop de pain.

Depuis 1789, le blé circule librement dans toute la France, et, pendant la première moitié de notre siècle, la construction des routes et des canaux fit de grands progrès. Peu à peu les prix se régularisèrent. En 1817, l’écart entre le prix le plus élevé, celui du Haut-Rhin, 81 francs l’hectolitre, et le plus bas, 36 francs, dans les Côtes-du-Nord, fut encore de 45 francs. En 1847, il n’était plus que de 20 francs. C’est tout ce que pouvaient faire les routes. Le transport d’un hectolitre de blé, par roulage, coûtait fr. 02 par kilomètre, c’est-à-dire précisément 20 francs pour les 1,000 kilomètres qui séparent Saint-Brieuc de Colmar.

Les transports par eau étaient tout aussi chers, ou du moins ils le devenaient souvent. M. Jacqmin en cite un exemple dans son Traité de l’exploitation des chemins de fer. En 1847, la municipalité de Vesoul, effrayée par l’élévation extraordinaire du prix des blés, en fit venir de Marseille, et le transport lui coûta 14 fr. 75 par hectolitre, à peu près 0 fr. 02 par kilomètre. La plus grande partie du transport se faisait alors par eau, et la batellerie du Rhône, cette même batellerie qui, semblable au loup de la fable, défend à l’agriculture du Midi de lui prendre de son eau, ne se faisait aucun scrupule d’élever ses prix quand le blé manquait dans le nord-est de la France. Aujourd’hui, la compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée transporte l’hectolitre de Marseille à Vesoul pour moins de 3 francs ; de plus, comme le matériel ne manque jamais, les besoins des marchés de l’Est sont toujours promptement satisfaits. Il en est de même de tous côtés, et les écarts de prix ne dépassent plus jamais 3 francs du marché le plus cher au marché le plus faible. Voilà pour l’intérieur. Grâce aux chemins de fer, il s’est formé, entre tous les départemens de la France, une véritable assurance contre la disette.

A l’extérieur, cette assurance s’est établie entre tous les pays. Tantôt la production de la France surpasse sa consommation, tantôt elle est moindre, mais nous avons plus souvent besoin des autres qu’ils n’ont besoin de nous ; nos importations de blé sont plus considérables que nos exportations, et elles le deviennent toujours davantage. Autrefois, nos principales ressources pour couvrir l’insuffisance de nos récoltes étaient les blés de la Pologne, et surtout ceux de la Russie méridionale, des Principautés Danubiennes et des bords de la Méditerranée. En 1861, on supprima les droits d’entrée, et le blé ne fut plus soumis qu’à une taxe de 0 fr. 60 par quintal métrique. Cela n’empêcha pas la moyenne des prix d’être, pendant les vingt années qui ont suivi 1861, plus élevée que pendant les quarante-deux années où le système de l’échelle mobile avait fonctionné. En outre, le prix ne descendit plus qu’une seule année, en 1865, à 16 fr. 41, tandis que, de 1819 à 1861, il avait été, huit fois, plus bas. En 1850, il avait baissé jusqu’à 14 fr. 32 l’hectolitre ; et, pendant les trois années 1849, 1850 et 1851, la moyenne n’avait été que de 14 fr. 72.

En 1882, notre blé s’est encore vendu à 21 fr. 51, et, en 1883, à 19 fr. 16 ; mais, en 1884, il est tombé au-dessous de 15 francs, et c’est là ce qui est la cause principale de nos sombres préoccupations. Ne remontera-t-il plus jamais, comme beaucoup de personnes paraissent le craindre ? Descendra-t-il même à 14 ou 13 francs, comme l’a prédit un économiste éminent, M. Leroy-Beaulieu, pour l’époque où le réseau des chemins de fer indiens sera plus avancé et où le canal de Suez aura encore baissé ses tarifs de passage ? Ou cette période de dépression ne sera-t-elle que passagère, comme l’a été celle de 1849 à 1851 ? La loi de progression, signalée par M. de Foville, est-elle définitivement interrompue, ou reprendra-t-elle bientôt son cours quand l’équilibre, aujourd’hui rompu entre les moyens de production et les besoins de la consommation, se sera naturellement rétabli ?

Jusqu’en 1866, le blé était souvent plus cher à New-York qu’à Paris. Mais le domaine agricole des États-Unis se bornait alors aux états de l’Est et du Sud. La charrue n’avait pas encore entamé les immenses prairies qui couvrent le bassin du Mississipi et la fameuse Vallée Bouge ; les troupeaux de bisons et quelques hordes d’Indiens en étaient les seuls habitans. En Californie, on cherchait de l’or dans les mines et l’on ne se doutait pas que l’on pourrait en tirer bientôt beaucoup plus de la terre arable. Un système pastoral tout à fait primitif régnait encore sous ce magnifique climat ; on y élevait des bœufs, comme dans le Texas, comme dans les pampas de l’Amérique du Sud, et l’on n’expédiait en Europe que leurs peaux, qui valaient alors sur place environ 5 francs. Il ne pouvait pas être question de produire du blé dans l’Ouest, car il eût été impossible de le transporter dans les états de l’Est.

Quand la guerre de la sécession fut terminée, les Américains se mirent à construire des chemins de fer avec l’ardeur fiévreuse qu’ils mettent dans toutes leurs entreprises. Une quinzaine d’années leur ont suffi pour relier l’Océan-Pacifique à l’Atlantique, à travers les Montagnes-Rocheuses, et couvrir toute la confédération d’un réseau de lignes qui se font concurrence entre elles. En 1850, ils n’en avaient que 14,500 kilomètres ; en 1860, c’était 49,000 ; 85,000 en 1870 ; 150,000 en 1880. On voit que l’augmentation fut exceptionnellement forte de 1870 à 1880, et, en même temps, elle atteignait des états exceptionnellement favorables à la culture du blé, entre autres la vallée de la Rivière-Rouge, qui forme limite entre le Dakota et le Minnesota, et va se jeter, au nord, dans le lac Winnipeg (Canada). La plupart des compagnies ont, le long de leurs lignes, des concessions plus ou moins étendues de terrains sur lesquels elles cherchent, à grands renforts de prospectus, à attirer des colons pour les vendre le plus cher possible, et surtout pour s’assurer un trafic. L’immigration de colons européens, et, du côté de la Californie, celle des coolies chinois, est considérable et elle tend à s’accroître encore. De plus, pendant la crise industrielle qui sévissait dans les états de l’Est en 1871, le gouvernement de Washington offrit des terres gratuitement aux ouvriers sans travail, qui allèrent en grandes quantités s’établir dans l’Ouest. Toutes ces circonstances réunies ont amené un développement extraordinaire dans les défrichemens des prairies. Ajoutez-y que, pendant cette même période de 1876 à 1880, presque toutes les années ont été, de l’autre côté de l’Atlantique, très abondantes en blé, et qu’en Europe, au contraire, une série désastreuse de mauvaises récoltes augmentait nos besoins d’importation et maintenait les prix à un taux qui laissait un grand bénéfice aux. Américains, et vous vous expliquerez comment ils ont pu doubler leur production de blé dans l’espace de dix ans. En 1870, cette production était de 82 millions 1/2 d’hectolitres, et, les prix commençant à être, sur la place de New-York, inférieurs à ceux de Londres, il y eut une première exportation de 17 millions 1/2 d’hectolitres pour l’Angleterre. En 1878, la récolte atteignait 147 millions d’hectolitres, et l’exportation en Europe, 51 millions, dont 5 millions 1/2 pour la France ; en 1879, elle s’élevait à 160 millions, et l’exportation à 52 millions d’hectolitres. Certes, le secours des blés américains fut un grand bienfait pour nos populations industrielles de l’Europe ; sans eux, nous aurions revu, en 1870, les misères de 1846 et 1817 ; mais aussi, sans leur concurrence, nos fermiers auraient pu trouver dans la hausse du prix une certaine compensation pour la faiblesse de leurs récoltes. Les cultivateurs qui avaient des économies les entamèrent pour payer leurs loyers, les autres ne les payèrent pas ou s’endettèrent ; ceux qui avaient déjà des dettes achevèrent de se ruiner. Ce fut le commencement de la crise agricole, qui se produisit d’abord en Angleterre, puis en France et dans tous les pays de l’Europe, où, par suite du développement du commerce et de l’industrie manufacturière, le prix du blé et la valeur des terres avaient le plus augmenté.

De 1871 à 1880, les fermiers anglais n’eurent que deux années satisfaisantes. Pendant les huit autres, ce ne fut que misère : trop de pluie, pas assez de soleil ; on fit peu de grain, il mûrit mal et fut à peine vendable ; les fourrages eux-mêmes ne valaient rien ; dans les terres fortes, les bêtes se refusaient à les manger, et la pourriture fit de grands ravages dans les troupeaux de moutons. Dans sa déposition à l’enquête de 1881, sir James Caird estimait à 3 milliards 1/2 les pertes faites par les fermiers de la Grande-Bretagne pendant les six années de 1873 à 1880. « Cette diminution de capital, disait-il, empêchera pendant un certain temps les fermiers de bien cultiver ; on aura une période de culture négligée (low farming) jusqu’à ce qu’une série de bonnes années ait renouvelé les ressources financières. » Depuis 1881, la température a été, en effet, plus favorable au blé, mais le rendement par hectare a été moins élevé que si les terres avaient été, comme avant la crise, bien nettoyées et enrichies au moyen d’engrais chimiques. D’après sir J.-B. Lawes, la fertilité des terres parait avoir diminué en Angleterre de 11 pour 100 par suite du low farming. La quantité de bétail est aussi moins grande, malgré l’accroissement de la superficie des herbages.

De plus, l’Amérique continue à envoyer les blés, dont la production avait si rapidement augmenté depuis 1870 ; les chemins de fer qui les transportent jusqu’à New-York, et les navires qui les amènent en Europe, ont encore réduit leurs tarifs. En 1883, quelques-unes de ces puissantes maisons qui dominent aujourd’hui le commerce des blés en firent d’immenses provisions à Chicago, comptant ensuite provoquer la hausse en Europe et réaliser ainsi de beaux profits. Mais leurs calculs furent trompés à la fois par l’arrivée des blés indiens, que des maisons rivales purent amener à Londres dans des conditions de bon marché imprévues, et par l’abondance des récoltes qui se produisit à la fois des deux côtés de l’Atlantique ; le stock qu’elles avaient nuis en réserve vint se joindre, en 1884, aux nouveaux approvisionnemens, pour faire descendre les prix à-un taux presque aussi bas qu’en 1850. Or, 25 hectolitres à 15 francs ne font que 375 francs par hectare. Un si maigre produit laisse le cultivateur en perte de 30 à 80 francs par hectare de blé. Jusqu’en 1883, la valeur du bétail avait augmenté, mais cette augmentation était insuffisante pour compenser la perte faite sur le blé dans les assolemens de quatre ou cinq ans, qui sont usités dans l’est de l’Angleterre, et qu’on est forcé d’y conserver pour une partie des terres, parce que les herbages n’y réussiraient pas. Du reste, depuis 1884, cette hausse du bétail s’est arrêtée. On prétend qu’aujourd’hui la perte faite par les fermiers anglais s’élève à 4 milliards, presque la moitié du capital de 9 milliards qu’ils possédaient. Beaucoup d’entre eux ne peuvent pas ou ne veulent pas renouveler leurs baux. Ils renoncent à une carrière dans laquelle ils ne voient plus aucun espoir de succès, ou ils s’en vont en Amérique se joindre aux concurrens qui les ont ruinés. Quelques-uns emportent un reste de capital ; d’autres sont commandités, comme les éleveurs de moutons de l’Australie, par des banquiers de la cité, qui les aident à constituer dans les états du Nord-Ouest ou en Californie ces bonanza farms, ces fermes de 20,000 ou 30,000 hectares où les machines les plus ingénieuses labourent, sèment, moissonnent, battent sur place, mettent en sacs, conduisent à la gare voisine, élèvent dans un grenier ou chargent sur les wagons du chemin de fer d’immenses quantités de blé. Il se forme également des compagnies par actions pour l’élevage du bétail dans le Texas, l’Arkansas, le Dakota, etc., et quelques-unes de ces compagnies ont donné, en 1883, des dividendes de 15 à 20 pour 100. Les propriétaires et les capitalistes cherchent à trouver dans les bénéfices que leur donnent ces entreprises américaines des compensations pour, les pertes qu’ils font sur leur patrimoine. En Angleterre, ils ont de la peine à trouver des fermiers ; ils sont obligés de leur accorder de fortes réductions de loyer ; et, non-seulement le prix des propriétés rurales a beaucoup baissé depuis 1878, mais elles ne trouvent d’acheteurs à aucun prix (agricultural land is practically unsaleable). Les herbages seuls conservent jusqu’à présent leur ancienne valeur, et heureusement ils couvrent de grandes étendues, presque la moitié du sol productif. D’après le tableau dressé par les collecteurs de l’impôt sur le revenu, celui de la propriété agricole de la Grande-Bretagne n’aurait baissé, de 1877 à 1882, que de 7 pour 100. Mais il y a lieu de faire, pour cette évaluation, la même remarque que pour celle des contrôleurs des contributions directes en France. Elle est assise sur des baux conclus dix années ou plus auparavant, elle ne peut donc pas constater toute l’étendue de la diminution que subissent les nouveaux baux ; l’Économiste anglais l’estime au moins à 10 pour 100. Dans tous les cas, comme les herbages occupent la moitié du territoire, il faut doubler ces chiffres et dire 20 pour 100 de réduction moyenne du revenu des terres arables. Pour certains sols froids et argileux, elle atteint 40 à 50 pour 100 ; pour d’autres, et surtout pour ceux qui sont restés en bon état de culture, elle ne dépasse pas 10 pour 100.

On pourrait essayer de calculer l’action exercée par la concurrence des blés américains en comparant le prix moyen des années 1873, 1875, 1876, 1877 et 1870, avec celui des années 1853, 1855, 1859, 1860 et 1861, où l’Angleterre a eu des récoltes également faibles, mais où elle n’avait de ressources, pour combler ses déficits, que les blés de la Baltique et de la Mer-Noire, et quelquefois les nôtres. Pendant la dernière série, le prix moyen ne s’est pas élevé au-dessus de 21 fr. 30 ; pendant la précédente, il avait été de 26 fr. 30. Par conséquent, on peut estimer à 5 francs par hectolitre la dépression que les blés américains produisent sur les marchés anglais.

Si l’on fait le même calcul pour les années correspondantes en France, on trouve une différence de 3 francs environ. Avant 1861, le prix moyen était de 1 franc moins élevé en France qu’en Angleterre ; après 1873, il s’est maintenu, au contraire, à près de 1 franc au-dessus de celui des marchés anglais. Or, notre prix moyen ayant été depuis une vingtaine d’années 21 à 22 francs l’hectolitre, nous pouvons espérer que, pour la période de 1881 à 1890, la moyenne générale ne sera pas au-dessous de 18 à 19 francs l’hectolitre, ou 23 à 24 francs les 100 kilogrammes.

Quant au blé indien, sa concurrence n’est pas aussi redoutable que celle du blé américain. Avec une population plus dense que la nôtre et qui se multiplie très rapidement, avec un climat où les alternatives de sécheresse et d’inondation sont beaucoup plus prononcées qu’en Europe, les Indes orientales étaient, il y a vingt ans, et sont encore dans quelques provinces plus dénuées de voies de transport que nous ne l’étions il y a deux siècles. Tandis que le blé n’avait aucune valeur sur certains points, la famine régnait ailleurs et souvent la mortalité était effrayante. A la suite de la famine d’Orissa, une des plus meurtrières qu’il y ait eu depuis trente ans, le gouvernement anglais fit faire une enquête par des commissaires spéciaux (famine commissioners), qui proposèrent, comme moyen de prévenir le retour de ces désastres, la création de chemins de fer et de canaux d’irrigations ; et un fonds, que l’on appelle également fonds de famine, leur fut affecté. Les Indes anglaises ont maintenant 16,000 kilomètres de chemins de fer. En 1873, elles ont commencé à exporter environ 1/2 million de quintaux de blé ; en 1879, par suite de la hausse qu’il y avait sur nos marchés, cette exportation a pris de plus grandes proportions et il en est entré un peu dans les ports français ; en 1881-82, nous en avons reçu 2,500,000 quintaux et en 1882-83, 1,700,000 quintaux. L’Angleterre en a importé quatre à cinq fois plus que nous. Mais les prix actuels arrêteront l’accroissement de cette concurrence. Sir James Caird, membre du parlement, qui a été l’un des famine-commissioners d’Orissa et qui connaît parfaitement bien les Indes, ne pense pas que le blé indien puisse jamais nous arriver régulièrement en quantités assez considérables et à un prix inférieur à celui du blé américain. Et, en effet, il est difficile de croire qu’une population de 250 millions d’âmes, à peine sauvée des horreurs de la famine, puisse en quelque sorte s’enlever le pain de la bouche pour nous le vendre ! Les pauvres ryots n’en mangent guère, il est vrai ; ils se contentent de millet et de riz, parce qu’ils ne gagnent que 0 fr. 12 à 0 fr. 15 par jour. Mais tous les Indous qui ont un peu d’aisance consomment du blé et, pour l’honneur de la métropole, il faut espérer que la misère diminuera au milieu de cette fourmilière humaine et qu’elle aura bientôt sa part des récoltes qu’elle produit !

Mais, en attendant que ces prévisions consolantes se réalisent, le blé est à 15 francs, et, dans le Nord de la France comme en Angleterre, nous sommes en face de terres sans fermiers ou de fermiers sans capitaux.

L’agriculture anglaise ne produit que des céréales et du bétail ; ses seuls produits accessoires sont le houblon dans les comtés du Sud-Est et le lin dans quelques districts de l’Irlande. En France, nous avons, outre le blé et les fourrages, une variété infinie de cultures ; les unes sont prospères et ne demandent qu’à se développer ; d’autres, au contraire, ont donné pendant longtemps de grands bénéfices et contribué à augmenter les fermages et le prix des terres dans les pays qui les avaient adoptées les premiers, mais aujourd’hui elles déclinent ou laissent moins de profit qu’autrefois. Par exemple, le lin ne se vend plus que la moitié de ce qu’il valait jadis ; le coton le remplace dans certains usages, et les filatures qui subsistent achètent leurs matières premières en Russie. Sa culture disparaît en Normandie et en Picardie et elle diminue dans la Flandre. Le chanvre russe fait également concurrence à celui du Val de la Loire, et le jute diminue la valeur des déchets qui servaient à faire des toiles grossières ; mais, si le prix de la filasse décroit, celui de la graine augmente, et c’est le cas de changer à temps son fusil d’épaule. Le colza souffre par la concurrence du pétrole et des graines oléagineuses (arachide, graine de coton et autres), qui arrivent d’outre-mer. Sa valeur a baissé de plus d’un quart. Dans le pays de Caux, on avait et on a encore l’usage de faire, sur une ferme de 60 hectares, 20 hectares de blé et 6 hectares de colza. Or, le produit brut du blé a diminué de 100 francs et celui du colza de 200 francs par hectare. C’est 3,200 francs de moins que donne la vente de ces grains. Pour ne pas compliquer notre compte, admettons que l’augmentation du prix du bétail compense celle des salaires. Il est évident que, pour avoir la même situation qu’autrefois, le fermier devra payer 53 francs de loyer de moins par hectare. Il est vrai qu’il pourrait modifier son vieil assolement et restreindre ses dépenses de main-d’œuvre, en développant la culture du fourrage et l’élevage du bétail. Mais pour cela il lui faudrait un bail de plus de neuf ans et un capital d’exploitation plus considérable. Nous reviendrons plus loin sur ces deux questions.

Les contrées où la crise est le plus grave sont les départemens du Nord, où la prospérité de l’agriculture, solidaire de celle de l’industrie sucrière, avait été le plus brillante pendant quarante ans. Le loyer et la valeur des terres avaient grandi proportionnellement au prix des betteraves. Mais la fabrication du sucre a subi le sort de toutes les industries qui donnent des bénéfices considérables ; ces bénéfices même leur attirent des imitateurs et, par conséquent, des concurrens ; et il arrive tôt ou tard un moment où la production surpasse les besoins de la consommation, c’est-à-dire une crise pendant laquelle les fabriques mal situées, mal outillées, mal dirigées et surtout celles qui sont endettées, se ruinent, tandis que celles dont les directeurs ont eu soin de perfectionner le matériel et de mettre de côté une partie des bénéfices comme fonds de réserve tiennent tête à l’orage. Pendant la crise, la production se ralentit, tandis que la consommation continue à s’accroître ; le mal lui-même apporte avec lui son remède et, quand le terrain est déblayé, les affaires reprennent ; les fabriques qui n’ont pas sombré retrouvent leurs anciens bénéfices ; celles qui ont fait faillite sont rachetées à bas prix par de nouveaux actionnaires qui réussissent là où leurs prédécesseurs avaient échoué. Ces alternatives de périodes à grands profits et de périodes difficiles se retrouvent dans l’histoire de toutes les industries. La crise sucrière est générale ; en Allemagne, on l’appelle le krach des sucres (Zuckerkrach). Mais partout il y a des fabriques qui ont fait encore en 1883 une campagne satisfaisante. Je pourrais en citer en France, mais nous en avons moins que les Prussiens et les Autrichiens, parce que nous avons plus de fabriques qui, à l’époque où elles faisaient des bénéfices, les ont répartis en dividendes, au lieu d’en employer une partie à transformer leur outillage, et surtout parce que nos cultivateurs ne savent pas produire des betteraves aussi riches en sucre que nos concurrens, ou n’étaient pas comme eux intéressés à en faire. En fondant l’impôt sur le poids des racines employées à la fabrication, le gouvernement allemand a encouragé la production des betteraves riches et l’extraction aussi complète que possible de ce sucre ; et nous avons bien fait de l’imiter. Mais la véritable supériorité des Prussiens et des Autrichiens consiste dans l’instruction spéciale donnée aux agriculteurs et aux ingénieurs qui dirigent les fabriques de sucre.

Quoi qu’il en soit, au lieu de vendre comme autrefois leurs betteraves 20 francs les 1,000 kilos et souvent plus, quelle que fût leur richesse, nos cultivateurs n’en obtiennent plus que 17 ou 18 francs et encore faut-il qu’elles aient une densité de 5°, 5, ce qui ne permet plus de produire des quantités aussi considérables par hectare qu’avec des betteraves à 4 ou 5 degrés. Le produit brut de chaque hectare est donc diminué de 200 à 300 francs. Sur une ferme de 100 hectares qui faisait 30 hectares de betteraves, c’est un déficit annuel de 6,000 à 9,000 francs ; il vient s’ajouter à celui de 3,000 francs provenant de 30 hectares de froment. La diminution de produit est donc de 9,000 à 12,000 francs pour l’ensemble de la ferme, soit 90 à 120 francs par hectare, à peu près l’équivalent du fermage.

On objectera peut-être à ce raisonnement qu’au temps où les betteraves se payaient 20 francs et le blé 22 francs, les fermiers faisaient des fortunes, et que beaucoup d’entre eux ont placé leurs économies en valeurs mobilières, n’ont pas voulu renouveler leurs baux quand ils ont vu les salaires augmenter de plus en plus, et ont dirigé leurs enfans vers d’autres carrières. Devons-nous en être étonnés ? Il n’y a rien dans le système du fermage qui retienne sur le sol les bénéfices qu’il a donnés. Le fermier fait les réparations des bâtimens auxquelles il est obligé ; il fume les champs et dispose l’assolement de manière à en tirer le plus d’argent possible pendant la durée de son bail et, par conséquent, il a d’autant plus d’intérêt à bien faire que ce bail est plus long. Mais il n’a aucune espèce d’intérêt à laisser à fin de bail ou des bâtimens plus complets ou des terres plus riches qu’à son entrée. Il ne l’aurait que si les clauses de ce bail ou, à leur défaut, une loi analogue à celle que vient de voter le parlement anglais lui donnaient la garantie que la valeur non épuisée, comme disent les Anglais (unexhausted improvements), lui serait remboursée, dans le cas où il n’en resterait pas fermier. Il pourrait être intéressé à faire les améliorations, s’il connaissait assez bien son propriétaire et avait assez de confiance dans sa libéralité pour ne pas craindre qu’elles ne deviennent un motif d’augmentation de loyer. Malheureusement, un trop grand nombre de propriétaires n’ont aucun rapport direct avec leurs tenanciers ; ils se servent d’intermédiaires, notaires ou agens d’affaires, pour conclure les baux. Ces intermédiaires sont rémunérés proportionnellement aux fermages des biens qu’ils administrent et, presque toujours, ils cherchent avant tout à grossir ces fermages, sans aucune considération pour les personnes. Une partie des anciens fermiers qui avaient contribué au développement de la riche agriculture de la Picardie a été peu à peu évincée par des étrangers inconnus, souvent sans capital, quelquefois aussi sans moralité, qui venaient offrir des loyers plus élevés. L’exagération du privilège du propriétaire parait avoir aussi contribué à multiplier ces locations faites à l’aveugle et à taux exagéré. Les fermages montaient en raison inverse de la solidité morale et financière des cultivateurs, et lorsque survinrent les mauvaises années de 1875 à 1870, la plupart de ces fermiers, déjà endettés, achevèrent de se ruiner, tout en ruinant les terres qu’on leur avait confiées. Les termes ne furent pas payés et, comme l’a dit M. de Saint-Vallier au sénat, les saisies mobilières furent nombreuses de 1880 à 1883. C’étaient des propriétaires qui, en vertu de leur privilège, cherchaient à se dédommager des suites de leur imprévoyante administration. Mais je me hâte d’ajouter que plus nombreux encore, bien plus nombreux, furent les propriétaires qui se montrèrent pleins de bonté et de patience pour leurs malheureux tenanciers. Les fermes complètement abandonnées sont très rares, mais les propriétaires sont obligés d’exploiter eux-mêmes celles pour lesquelles ils n’ont pas voulu accorder les réductions qu’on leur demandait.

Ce qui aggrave la situation où se trouvent certaines régions et, entr’autres le département de l’Aisne, c’est qu’il y a, outre les terres adjointes aux bâtimens d’exploitation, beaucoup de terres volantes ou marchés de terre. Dans tout le bassin de la Seine, les grandes cultures occupent les plateaux de calcaire jurassique, craie ou calcaires tertiaires, recouverts, tantôt d’argile, tantôt de limon plus fertile, mais beaucoup plus perméable pour les eaux. Les vallées et leur voisinage immédiat appartiennent à la petite propriété qui y prospère, malgré la crise ; elle y fait du lait, des légumes et les vend avec profit dans les villes qui se sont également développées dans les vallées, parce qu’elles y trouvent les cours d’eau nécessaires à leurs industries et à leur alimentation. Mais sur les vastes plateaux qui s’étendent entre ces vallées populeuses, il n’existe aucune source. Quand le sol est assez argileux pour retenir les eaux de pluie dans ses dépressions, on y fait des mares, comme dans la Brie et le pays de Caux, et les fermes sont réunies en petits groupes autour de ces mares ou dispersées dans la campagne, et toujours entourées de toutes les terres qu’elles ont à cultiver. Il n’en est pas de même dans les arrondissemens de Laon et de Soissons. Les bâtimens d’exploitation sont en général situés sur les bords des plateaux et les terres les plus rapprochées en dépendent. Les cultivateurs qui en sont propriétaires ou fermiers recherchaient, à l’époque où ils faisaient de grands bénéfices, les terres isolées qui se trouvent au-delà. Ils prenaient ainsi en location des étendues de plusieurs centaines d’hectares, mais par marchés de terre qui appartenaient à dix ou douze différens propriétaires. On eut même alors le grand tort de défricher des bois qui se trouvaient sur les Vastes plateaux, très loin des fermes. Mais, quand les mauvaises années sont venues, ces marchés de terre ont été les premiers abandonnés. Les fermiers n’en veulent plus et leurs propriétaires ne savent qu’en faire, parce qu’il leur est impossible de les cultiver, eux-mêmes. Partout la valeur des marchés de terre diminue en proportion beaucoup plus forte que celle des terres pourvues de bâtimens ; dans certaines localités, on les offre à la seule condition de payer les impôts ; ailleurs on les laisse en friche. On devrait reboiser tous ceux qui sont de qualité inférieure ou très éloignés des fermes ; c’est leur destination naturelle.

Dans ses voyages en France, Arthur Young parle du métayage avec un souverain mépris ; en véritable Anglais, il n’appréciait que le fermage et la grande propriété ; mais, dans la crise actuelle, le métayage et la petite propriété se montrent supérieurs au système du fermage, et, si la France souffre moins que l’Angleterre, c’est qu’elle a plus de métayers et de petits propriétaires qui cultivent eux-mêmes leurs terres. Ce qui ruine les fermiers, et surtout les fermiers des grands domaines, c’est la coïncidence de la hausse des salaires et des fermages, qui a commencé depuis longtemps, avec la baisse du prix des céréales, qui s’est produite depuis quelques années : leur bail les lie, et ils ne pourront dégager leur situation que lorsqu’il sera arrivé à son terme. Au contraire, pour les métayers, les loyers diminuent naturellement avec la valeur des récoltes ; ils perdent aussi, mais seulement sur la part qui représente la rémunération de leur travail. Quant au petit propriétaire, ses champs servent avant tout à le nourrir, lui et sa famille ; et il ne porte au marché que le surplus ou des produits spéciaux, comme du lait, des œufs, des volailles, des légumes, etc. Il n’a ni fermage, ni salaires à payer à autrui ; mais ceux qu’il se paie à lui-même diminuent avec le prix du blé qu’il a l’habitude de vendre. Malheureusement sa situation est très différente, lorsque sa terre est grevée de dettes ; il est alors en quelque sorte le fermier de son créancier hypothécaire ; et le bail qui l’engage n’a aucun terme, si ce n’est l’expropriation qui le menace. Nous avons, hélas I beaucoup de ces petits cultivateurs, non seulement dans le Nord-Est, où la folie d’acheter de la terre à crédit existe depuis longtemps, mais de tous côtés. Quand l’ouvrier avait économisé sur ses salaires, quand le métayer avait fait quelques bonnes années, ils ne pouvaient pas résister à la tentation d’acheter un champ, même s’ils n’avaient pas encore de quoi le payer immédiatement. Ils croyaient que les vaches grasses seraient toujours là et leur permettraient de solder bientôt leur achat ; mais les vaches maigres sont venues, et elles ne laissent plus de quoi payer les termes. La gêne actuelle est en partie la suite même de la prospérité passée ; mais elle n’en est pas moins réelle.


III

Saisons trop humides, concurrence de l’Amérique, salaires trop élevés, taxes trop lourdes, telles sont, d’après les conclusions de l’enquête faite en Angleterre, les causes principales de la dépression agricole ; et voici les remèdes qui sont proposés et dont quelques-uns sont déjà adoptés. Le privilège du propriétaire a été réduit, afin d’augmenter le crédit des fermiers, qui sont, du reste, assimilés par la loi aux industriels et aux commerçans et peuvent faire, dans les mêmes conditions qu’eux, des emprunts aux nombreuses banques réparties sur tout le territoire de l’Angleterre et de l’Ecosse, banques dans lesquelles le gouvernement n’intervient en aucune façon, et qui sont administrées en toute liberté par l’initiative privée.

Afin que le fermier ait toute sécurité, lorsqu’il emploie son capital en améliorations, le parlement a voté, en 1883, une loi (agricultural holdings act) qui oblige le propriétaire à lui rembourser à la fin du bail toutes les améliorations non épuisées. Ces améliorations forment, d’après cette loi, trois classes :

Pour la première, le fermier est tenu de demander le consentement du propriétaire ; elle comprend : la construction des bâtimens, l’établissement des herbages, des prés irrigués, des vergers, houblonnières et jardins, le défrichement de terrains vagues, les colmatages, etc. Pour la deuxième (drainages), le consentement du propriétaire n’est pas indispensable, mais le fermier doit le prévenir de son intention de les faire. Enfin, pour la troisième, le fermier n’a ni à obtenir l’assentiment de son propriétaire, ni même à l’avertir de son intention de les exécuter, ce sont les améliorations temporaires : marnages et chaulages, emploi des phosphates et dé toutes espèces d’engrais achetés au dehors, enfin consommation par tous les animaux de la ferme de toutes espèces de fourrages achetés au dehors. Le fermier fait au propriétaire sa demande de compensation. S’ils ne sont pas d’accord, chacun d’eux nomme un expert et, dans le cas où ces deux experts ne le sont pas, le tribunal du comté leur adjoint un surarbitre.

Mais il ne suffit pas d’avoir des fermiers pourvus de capital et intéressés à l’employer en améliorations, il faut que ces fermiers sachent l’employer conformément aux principes scientifiques qui doivent aujourd’hui diriger la pratique. De là, les rapporteurs de l’enquête concluent au développement de l’instruction agricole.

Puis vient la diminution des fermages. Pour que le cultivateur anglais puisse lutter avec plus de chances de succès contre la concurrence américaine, il faut qu’il ne paie pas trop cher son principal instrument de production : la terre.

Enfin on demande la diminution des taxes qui pèsent sur la propriété foncière et qui équivalent à 16 pour 100 du revenu, tandis que les valeurs mobilières ne paient que la moitié. Ces taxes sont de diverses natures : taxe des pauvres, taxe de police, taxe des prisons, taxe des routes, taxe du comté, etc. On ne dit point par quelle voie on pourrait arriver à ce dégrèvement.

Quant à des droits d’entrée sur les produits étrangers, sir W. Barthelot a exprimé, dans la séance du 31 octobre 1884 de la chambre des communes, le vœu qu’une taxe financière modérée fût prélevée sur les blés étrangers. Mais il est à peu près seul de cet avis. « Notre voisinage des meilleurs marchés du monde, lui répond sir James Caird, est une protection naturelle qui équivaut au loyer de nos terres à blé. Le transport du blé américain coûte au moins 3 fr. 50 par hectolitre, depuis son lieu de production jusqu’à nos ports. C’est une protection de 80 francs par hectare. » Et la plupart des Anglais partagent l’opinion du célèbre économiste ; ce qui ne les empêcha pas de demander et d’obtenir une loi de police sanitaire qui, en réalité, est une véritable loi de protection et même de prohibition, car dès que quelques cas de maladie contagieuse sont constatés ou seulement soupçonnés dans le bétail de provenance étrangère, son entrée est absolument défendue pour un temps plus ou moins long.

L’Angleterre a, par sa position insulaire, ses mines de houille et le génie spécial de ses habitans, de tels avantages pour ses usines et ses manufactures qu’elle considère l’échange de ses produits industriels contre le blé américain, comme le meilleur moyen d’avoir du pain à bon marché. Elle importe la majeure partie du blé qu’elle consomme et, autour de ses immenses cités noires de fumée, les campagnes se couvrent de beaux parcs, de riches herbages, de nombreux troupeaux, mais sa population agricole diminue de plus en plus. Au commencement de ce siècle, les Écossais des montagnes ont abandonné leurs cottages pour émigrer au Canada ou se faire ouvriers dans les villes industrielles. Puis est venu l’exode des Irlandais, qui ont pris le même chemin. Aujourd’hui ce sont les fermiers de l’Angleterre qui vont faire du blé en Amérique ou de la laine en Australie. Les latifundia de l’Angleterre nous rappellent ceux de l’ancienne Borne. On y élevait aussi du bétail, et le blé venait de Sicile ou d’Egypte. « La vie de Rome se trouvait désormais à la merci des flots et des vents, u dit Tacite. Les bateaux à vapeur qui amènent à l’Angleterre les blés de l’Amérique, de la Russie et des Indes ne craignent ni les flots, ni les vents, et son approvisionnement est assuré. Mais Rome n’aurait-elle pas mieux fait de conserver cette robuste population de soldats laboureurs qui avaient fondé sa puissance ?

En France, la question des droits protecteurs est au premier rang dans les préoccupations du public et les discussions de la presse. Un grand nombre de cultivateurs sont persuadés, comme les honorables conseillers généraux de l’Aisne, que l’agriculture française pourrait se relever de ses désastres, ce sont leurs propres termes, si l’on frappait les matières non comprises dans les traités de commerce de droits suffisamment élevés ; et ils proposent 5 francs par quintal pour le blé, 3 francs pour le seigle et l’avoine, 7 francs par tête pour les moutons, 60 francs pour les bœufs, 40 francs pour les vaches. Le gouvernement est mis en demeure de proposer, et le parlement de voter ces droits, et, s’ils ne le font pas, si la crise où se trouve l’agriculture de certains départemens continue, on dira et l’on croira réellement que nos ministres et nos députés n’ont pas voulu employer le seul, le véritable remède qui aurait pu la faire cesser. La situation est grave à tous les points de vue et digne d’être étudiée de la façon la plus sérieuse.

Et d’abord, est-on bien sûr qu’un droit d’entrée de 5 francs par quintal métrique sur les blés étrangers fera hausser de 5 francs le prix moyen sur les marchés français ? Évidemment, si nous ne mangions en France que du pain fait avec du blé étranger, un droit de 5 francs par quintal ferait hausser le prix moyen de 5 francs, ou du moins de 4 francs, différence entre 5 francs et la taxe de 1 franc qui est actuellement perçue sur le blé qui entre par navire étranger. Mais si, au contraire, nous nous suffisions à nous-mêmes, et si nous n’importions pas du tout de blé, ce droit d’entrée n’aurait aucune influence sur nos prix ; il est à peine besoin de le dire. Si je pouvais tracer les proportions relatives des importations étrangères à notre consommation par dixièmes, depuis 10/10es, 9/10es, 8/10es jusqu’à 2/10es, 1/10e et 0, sur une ligne horizontale, et les augmentations de prix que ces importations produisent, 5, 4, 3, 2, 1 et 0 francs, sur une ligne verticale, les deux points extrêmes seraient 5 francs pour une importation de 10/10es, c’est-à-dire de la totalité de notre consommation, et zéro pour une importation nulle. Entre ces deux extrêmes, la courbe des augmentations de prix serait une ligne parfaitement droite et inclinée de manière à démontrer que les droits d’entrée sur les produits étrangers ne font hausser le prix moyen sur les marchés français que dans la proportion où ces produits étrangers concourent avec nos propres produits à satisfaire aux besoins de notre consommation. Ainsi une augmentation de droit de 4 francs par quintal de blé étranger ne fera hausser notre prix moyen que de 1/10 de 4 francs, soit 0 fr. 40, si nous importons 1/10 de notre consommation, comme pendant ces dernières années, de 2/10 ou 0 fr. 80, si nous importons les 2/10 de notre consommation, de 1 fr. 20, si nous en importons les 3/10, comme cela s’est produit après l’année désastreuse de 1870, et ainsi de suite.

Comme le principe que j’essaie d’établir a une grande portée et que probablement il sera fort contesté, en voici une autre démonstration : Supposez deux bassins d’eau, l’un de 10 mètres carrés, l’autre de 1 mètre de surface. Ce second bassin est plus élevé que le premier, de manière à ce que l’on puisse y faire écouler l’eau qu’il renferme, et cette eau occupe une hauteur de 0m, 50 au-dessus du robinet qui permet l’écoulement. Croyez-vous qu’après cet écoulement complet, le niveau de l’eau aura haussé de 0m, 50 dans le grand bassin ? Non ; il n’aura haussé que de 0m,05. C’est la loi de l’offre et de la demande des économistes. Les droits d’entrée ne l’empêchent pas de se manifester ; ils diminuent l’offre, mais celle-ci n’en reste pas moins soumise, comme la demande, à des influences beaucoup plus puissantes que ces droits. Dans la période de 1821 à 1830 qui a suivi l’établissement de l’échelle mobile, le blé et la viande ont été à meilleur marché en France que pendant la période qui l’a précédée. L’effet de ces droits a été, non seulement atténué, mais annulé à la fois par les bonnes récoltes de blé que nous avons eues après 1820, et par l’augmentation de notre production de bétail. Un de nos plus savans publicistes a dit que la situation a changé depuis 1821, que la France produisait alors bon an mal an toute la quantité de blé nécessaire à sa consommation, et qu’elle avait même un excédent dans les années d’abondance, tandis que maintenant les importations sont nécessaires, même dans les bonnes années, et le prix du blé en France est réglé par celui du marché général. Le prix du blé en France n’a-t-il pas toujours été réglé par celui du marché général ? En 1821, il y avait plus de différence qu’aujourd’hui entre les prix des divers marchés qui composent le marché général parce que les transports coûtaient plus cher. Mais les lois économiques n’ont pas changé depuis cette époque. Du reste, nous en avons eu une preuve toute récente. Lorsque l’introduction des viandes de porc d’Amérique a été interdite, il y a quelques années, on s’attendait à les voir augmenter de prix sur nos marchés. Le contraire a eu lieu, et les statistiques ont constaté que cela provenait de l’augmentation de notre élevage. On pourrait dire également à cette occasion : ce qu’on voit, c’est l’augmentation des prix que l’interdiction des viandes américaines devrait amener ; ce qu’on ne voit pas, c’est l’influence morale de cette interdiction, la confiance qu’elle inspire à nos éleveurs, et qui est trompée par cela même qu’elle existe. Ainsi les faits dépassent souvent la portée du principe que j’ai cherché à établir.

D’après ce principe, si la France importe, comme pendant ces dernières années, environ 1/10 de sa consommation, le droit d’entrée de 5 francs par quintal de blé que le comice agricole de Laon propose fera, pour une production moyenne de 17 quintaux, 8 fr. 50 par hectare. Si nous importons 3/10 de notre consommation, comme à la suite des années de très mauvaises récoltes, la protection sera 25 fr. 50 par hectare de blé.

Pour la viande, nos importations ne dépassent guère le dixième de notre consommation, si l’on prend leur ensemble. Un droit de 60 francs par tête de bœuf ne ferait donc hausser les prix que de 6 francs et, si 2 hectares peuvent nourrir 3 bœufs, la protection équivaudrait à 0 francs par hectare. Elle serait plus grande pour les moutons, parce que les pays étrangers nous en envoient beaucoup plus. Mais il faut remarquer que les droits ne profiteront qu’aux éleveurs, car ils augmenteront le prix des animaux maigres dans la même mesure que celui des animaux gras.

Une ferme de 100 hectares, qui, suivant l’usage assez général sur les plateaux de la Picardie, a 30 hectares de blé, 30 hectares de betteraves, 20 hectares d’avoine et autres récoltes qu’elle emploie elle-même pour nourrir ses chevaux et son personnel, et 20 hectares de prairies artificielles qui servent, avec les pulpes, à engraisser des bœufs ou des moutons, gagnerait donc 255 à 765 francs, soit 2 fr. 55 à 7 fr. 65 par hectare, et ce que les fabricans de sucre pourraient ou voudraient bien accorder aux cultivateurs comme part du profit qu’ils tirent de la taxe sur les sucres étrangers. Voilà tout ce que l’agriculture du département de l’Aisne peut espérer obtenir par l’effet des droits d’entrée qu’elle réclame. Est-ce suffisant pour la relever de ses désastres ? Ce remède ne ressemble-t-il pas à ces pilules de mie de pain que le médecin donne quelquefois aux malades ? Mais ce n’est pas à un malade imaginaire que nous avons affaire ; et il maudirait tous les médecins de la faculté, s’ils ne lui permettaient pas d’en essayer.

Les droits d’entrée sur les produits étrangers protégeraient donc nos agriculteurs beaucoup moins qu’ils ne l’espèrent, mais, d’un autre côté, ils ne nuiraient pas à nos consommateurs, ils ne feraient pas renchérir leur pain et leur viande autant que le craignent les hommes généreux qui se font les champions de ces consommateurs. Un droit de 5 francs par quintal de blé ne ferait renchérir le pain que de un demi-centime à un centime et demi par kilogramme ; un droit de 2 fr. 60 par quintal de blé, comme celui qui est proposé par le ministère, ne ferait renchérir le pain que de un quart à trois quarts de centime par kilogramme. Un droit de 25 francs par bœuf ne pourrait augmenter le prix de la viande que de dix centimes par kilogramme. Il est vrai que les intermédiaires entre le producteur et le consommateur, — les marchands de grains et de bétail, les boulangers et bouchers, — feront tout leur possible pour tirer parti du préjugé qui admet l’équivalence des droits d’entrée avec l’accroissement général des prix de vente. Mais il sera facile de comparer ce qu’ils paient aux cultivateurs pour leur blé et leur bétail sur pied avec ce qu’ils demandent aux consommateurs pour le pain et la viande en détail et, si l’écart, déjà fort considérable à présent, augmente encore, les consommateurs ont un moyen fort simple de rétablir l’équilibre, c’est de se liguer à leur tour pour former des sociétés coopératives. Je pourrais citer une boucherie coopérative établie dans une petite ville de province qui, déjà depuis plusieurs années, donne à ses sociétaires 40 à 50 pour 100 de bénéfices, bénéfices qui consistent d’une part dans la réduction du prix de la viande, de l’autre dans un dividende qui est distribué à la fin de l’année, proportionnellement à la quantité de viande achetée par chaque sociétaire.

Non, des droits d’entrée modérés, comme ceux qui sont proposés aux chambres, ne coûteront pas un milliard aux consommateurs, comme le disent leurs généreux défenseurs. Ils ne leur coûteront guère plus que la somme prélevée par les douanes à nos frontières. En effet, si nous consommons par an 100 millions de quintaux de blé, dont 00 millions produits en France et 10 millions importés de l’étranger, l’ensemble de notre consommation coûtera en moyenne 26 millions de plus [4]. L’état percevra également 26 millions sur les blés étrangers et il aura autant de moins à demander aux contribuables français. Il me semble qu’une telle ressource n’est pas à dédaigner dans la situation où se trouvent nos finances. La diminution de nos recettes provient en grande partie de la diminution de la valeur des propriétés qui a amené celle des produits de l’enregistrement et du timbre. Or, du même coup, nous pouvons nous procurer une recette nouvelle et ralentir cette baisse des fermages et des propriétés dans la mesure où les droits d’entrée auront cet effet.

Dans la déclaration de principes de l’association pour la liberté des échanges de 1846, Frédéric Bastiat disait : « Nous ne contestons pas à la société le droit d’établir sur les marchandises qui passent la frontière des taxes destinées aux dépenses communes, pourvu qu’elles soient déterminées par la seule considération des besoins du trésor. » Et il ajoute, lorsqu’il trace les bornes que s’impose l’association : « Une autre limite à la liberté des échanges, c’est l’impôt. Il est évident pour tous que la douane peut être appliquée à deux objets fort différens, si différens que presque toujours ils se contrarient l’un l’autre. Napoléon a dit : La douane ne doit pas être un instrument fiscal, mais un moyen de protection. — Renversez la phrase et vous aurez tout notre programme. Ce qui caractérise le droit protecteur, c’est qu’il a pour mission d’empêcher l’échange entre le produit national et le produit étranger. Ce qui caractérise le droit fiscal, c’est qu’il n’a d’existence que par cet échange. Moins le produit étranger entre, plus le droit protecteur atteint son but. Plus le produit étranger entre, plus le droit fiscal atteint son but. Le droit protecteur pèse sur tous et profite à quelques-uns. Le droit fiscal pèse sur tous et profite à tous. »

On a complètement oublié ces prudentes restrictions, lorsqu’en 1861 on a conclu les premiers traités de commerce. On y. a inscrit comme exempts de droits les peaux, laines, suifs, graines oléagineuses, lin, chanvre, bois, que nous importons en quantités considérables et qui, par conséquent, auraient pu fournir au trésor des ressources précieuses, si on les avait soumis à une taxe fiscale de 5 pour 100 ad valorem. Par compensation, on a établi des droits de 20 à 30 pour 100 sur des produits manufacturés qui n’entrent qu’en très faibles quantités et qui, par suite, rendent peu ; ce sont des droits protecteurs, mais ce ne sont pas des droits fiscaux.

De plus, on a oublié, dans les traités de commerce, un principe que nous inscrivons partout à côté de celui de la liberté ; on a oublié l’égalité. On a donné des droits protecteurs à l’industrie manufacturière, et l’on n’a rien donné à l’agriculture. On a ainsi exagéré les développemens de la production industrielle au détriment de la production agricole ; on a attiré artificiellement les capitaux et les ouvriers vers les villes et on a contribué à en dépouiller les campagnes. On a faussé l’équilibre des forces productives. L’agriculture demande aujourd’hui à être l’égale de l’industrie manufacturière. De là cette puissante agitation de l’opinion publique que nous voyons se manifester dans toutes nos campagnes ; et la nécessité s’impose de lui donner satisfaction dans les limites où les engagemens pris avec les autres nations nous le permettent. Les traités de commerce nous lient, les uns jusqu’en 1891, les autres jusqu’en 1892, et les seuls produits agricoles qui n’y sont pas mentionnés, c’est-à-dire, sur lesquels nous sommes libres d’établir des droits, sont les céréales, les farines et le bétail sur pied. Le gouvernement propose un droit de 2 fr. 60 par quintal de blé, ce qui, au prix actuel de 21 francs, représente environ 12 pour 100. Le droit de 25 francs qui est proposé pour les bœufs équivaut à 6 ou 7 pour 100, celui de 3 fr. sur les moutons à environ 11 pour 100. Cela ferait une moyenne de 10 pour 100 qui, certes, n’a rien d’exagéré comparativement aux droits protecteurs dont jouissent les produits des usines et des manufactures. Mais il faut encore se rappeler que les laines, le lin, le chanvre, les peaux, les suifs, les graines oléagineuses, les bois, etc., ont été déclarés exempts, et, si l’on fait la moyenne de tous les produits agricoles, on trouve que les droits proposés ne dépassent pas 5 à 6 pour 100. On peut les considérer comme des droits purement fiscaux. Il est vrai qu’ils seront plus ou moins utiles aux cultivateurs, suivant les spécialités de leurs fermes, et l’honorable député, rapporteur de la commission des droits de douane, s’est appuyé là-dessus pour repousser les droits sur le bétail. Les éleveurs n’en ont pas besoin, dit-il, parce qu’ils font de la viande et que la viande augmente de plus en plus de valeur. Mais les fermes tout entières en prés ou herbages sont rares ; la règle la plus générale, en agriculture, est d’avoir, au contraire, la production des céréales et celles du bétail réunies dans la même exploitation et s’appuyant l’une l’autre. Encourager l’élevage du bétail, c’est, comme l’a fort bien dit M. Méline, encourager indirectement et faciliter la culture du blé, parce que les fumiers qu’il fournit augmentent le rendement de ce blé. D’ailleurs, les bœufs ont tous de la peau et du suif, les moutons ont de la laine, et ces produits accessoires, ce que les bouchers appellent le cinquième quartier, sont loin d’avoir augmenté de prix comme la viande. Doser la protection accordée à telle spécialité agricole ou à telle autre, suivant la mesure de ses besoins, serait plus difficile encore que pour les différentes industries, et, si nous considérons les droits comme fiscaux, ils doivent, d’après la formule de Bastiat, peser sur tous et profiter à tous.

Pour chercher à rétablir l’égalité entre l’agriculture et l’industrie, ou du moins entre la fortune immobilière et la fortune mobilière au point de vue des impôts qu’elles paient, les agriculteurs demandent que les ressources acquises au trésor, par les droits d’entrée nouveaux, soient employées, si possible, aux dégrèvemens qui leur ont été promis depuis longtemps.

Quand le propriétaire cultive lui-même sa terre, l’agriculture se confond avec la propriété ; par conséquent, l’augmentation de produit brut et l’allégement des charges profiteraient à tous deux à la fois. Dans le système du métayage, l’augmentation du prix du blé et de la viande se partagera par moitié entre le propriétaire et le métayer ; dans certaines contrées, c’est le propriétaire qui paie l’impôt, dans d’autres, — et je crois qu’elles sont les plus nombreuses, — c’est le métayer qui le paie. Il y aura, par suite des réformes proposées, avantage pour les deux parties, tantôt plus pour l’une, tantôt plus pour l’autre. Mais, quand la terre est cultivée par un fermier, il faut distinguer entre l’agriculteur et le propriétaire : l’augmentation du produit brut ne profitera au premier que pour la durée du bail courant ; il en sera de même pour le dégrèvement de l’impôt, si celui-ci est à sa charge ; mais, le bail une fois arrivé à son terme, le propriétaire seul recueillera ce double bénéfice. Ainsi, dans les contrées où le fermage à prix d’argent est en usage général, comme dans une partie du nord de la France et dans toute l’Angleterre, les droits protecteurs et les dégrèvemens d’impôt sont avantageux principalement pour les propriétaires, ce qui ne veut pas dire qu’il faille les leur refuser, car ils ont droit à l’égalité comme tous les autres citoyens.

Mais, en France, les propriétaires qui cultivent eux-mêmes leurs terres et les métayers sont trois à quatre fois plus nombreux que les fermiers. On a donc eu tort de dire que les plaintes sur la crise actuelle viennent uniquement des grands propriétaires qui voudraient accroître leurs revenus ou plutôt retrouver leurs anciens revenus en faisant payer le pain et la viande plus cher aux ouvriers. J’ai eu soin de montrer que, dans certains départemens, les intérêts de l’agriculture et ceux de la propriété sont malheureusement en désaccord, mais, dans la plus grande partie de notre pays, ils se confondent. Tâchons donc de leur donner, à l’une et à l’autre, ce qui est juste et ce qui est possible.

Mais ces réformes n’empêcheront pas un fait très important de se produire : la rente de la terre tend à perdre, par suite du perfectionnement des moyens de transport en dehors de la France, une partie de la plus-value qu’elle avait acquise pendant les cinquante dernières années, par suite du perfectionnement des moyens de transport à l’intérieur de notre pays et des progrès de tous genres qui avaient été faits dans l’industrie et l’agriculture. Nous employons ordinairement le mot de rente dans le même sens que celui de revenu ou produit net, mais la rente de la terre, qui a donné lieu à de si nombreuses discussions entre les économistes, a des caractères particuliers ; la terre ne peut pas s’entasser comme la monnaie dans un coffre-fort ou comme les machines dans des bâtimens à plusieurs étages ; elle ne produit qu’en raison de sa surface, du soleil qui mûrit ses récoltes et de la pluie qui les arrose. Pour fournir à chaque homme les denrées qu’il consomme, il faut une surface d’une certaine étendue, étendue qui peut être restreinte jusqu’à un certain point par le perfectionnement des procédés de culture, mais à laquelle la nature impose partout un minimum. Ainsi, la production de tout ce qui se consomme à Paris, blé, viande, lait, légumes, etc., exige, dans les conditions actuelles de notre agriculture, à elle seule, toute la surface d’un cercle qui aurait plus de cent kilomètres de rayon. Mais cette surface doit également nourrir tous ceux qui la cultivent et les habitons de toutes les villes qui sont situées à moins de 100 kilomètres de la capitale, Versailles, Rouen, etc.

L’aire d’approvisionnement de Paris doit donc s’étendre encore plus et elle rencontre celle d’autres grandes villes, surtout celle de Londres et des cités manufacturières de l’Angleterre. Toutes ces surfaces, s’ajoutant les unes aux autres, finissent par former cette immense aire d’approvisionnement qui est devenue nécessaire aux populations concentrées par le développement de l’industrie et du commerce dans l’ouest de l’Europe. Les diverses productions y sont associées suivant les besoins des assolemens ou séparées suivant les aptitudes naturelles des terres et des climats, mais en général elles se groupent en zones plus ou moins concentriques autour des marchés qu’elles alimentent, et ces zones spéciales : lait, engraissement de bétail, élevage, laine, etc., sont échelonnées d’après la facilité plus ou moins grande avec laquelle leurs produits se transportent.

Parmi ces produits, prenons le blé, par exemple. Il est évident qu’à la limite extrême de la zone qui le fournit, le bénéfice net que donne sa culture est le plus faible possible et que sur le marché central, le prix devra être au moins égal à la somme des frais de production et des frais de transport que le blé de cette terre lointaine doit supporter pour y arriver. Quant aux terres plus favorisées, soit comme facilité de production, soit comme proximité du centre, la culture du blé y donnera un bénéfice net égal à la différence entre le prix de vente sur le marché central et la somme de ces frais de production et de transport. C’est ce bénéfice que les économistes appellent rente, privilège qui résulte de la nature des choses et qui se paie, lorsqu’on achète une propriété foncière, comme on paie une prime pour les actions industrielles qui promettent des dividendes. Or nous avons cru longtemps que notre vieille terre d’Europe, ne pouvant pas augmenter d’étendue, devait toujours conserver sa valeur et même devenir de plus en plus chère, à mesure que la population augmenterait en nombre et en richesse. Nous cherchions à lui faire produire tout ce qui était nécessaire à cette consommation croissante, en l’améliorant et la cultivant de mieux en mieux. Mais notre confiance a été trompée par le perfectionnement inattendu des moyens de transport. Grâce aux bateaux à vapeur et aux chemins de fer, l’aire d’approvisionnement de nos grandes cités a franchi l’océan et le privilège que nous avions hérité de nos pères ou acheté de nos deniers est affaibli. Nous, propriétaires, nous en perdons une partie, mais ce n’est une perte que pour nous ; elle se répartit sur l’ensemble de la société, qui achète aujourd’hui son pain à meilleur marché. Bastiat avait dit qu’à mesure que les capitaux s’accumulent, la part du travail devient de plus en plus grande ; et, en effet, elle continue à s’accroître. Mais il avait dit aussi que le prélèvement absolu du capital dans le résultat total de la production augmente, malgré la diminution de son prélèvement relatif. Nous avons vu que ce principe s’est vérifié pendant la période de richesse qui a précédé la crise agricole. Mais les lois économiques que le maître cherchait à formuler devaient embrasser le monde entier. Les capitaux continuent à augmenter, mais, au lieu de s’accumuler en France et en Europe, ils ont servi à défricher les états de l’ouest américain et à construire les navires qui nous amènent le blé qu’ils produisent aujourd’hui.

Le prélèvement absolu des capitaux de l’humanité tout entière continue à augmenter ; mais celui des capitaux placés en terre n’augmente plus qu’en Amérique et dans les contrées auxquelles les nouveaux moyens de transport ont ouvert des débouchés sur nos marchés. Pour le moment, nous sommes, hélas ! forcés de constater que notre prélèvement sur la production de nos domaines est en diminution. Si nous les cultivons nous-mêmes ou si nous les exploitons à moitié fruit par des métayers, la réduction de notre rente se traduit par la diminution du prix de vente de notre blé. Si nous avons des fermiers, nous sommes obligés de leur accorder une réduction de loyer.

C’est là le fond de la question : la crise est beaucoup moins la crise de l’agriculture que la crise de la propriété, la crise de la rente foncière. Les agriculteurs y participent plus ou moins, suivant qu’ils sont propriétaires eux-mêmes, métayers, ou fermiers, et ceux qui en souffrent le plus sont les fermiers, qui, au moment où elle a éclaté, se trouvaient engagés par des baux conclus à des conditions trop onéreuses pour eux. Ces fermiers, découragés par les pertes qu’ils ont subies depuis dix ans, privés des capitaux qui leur seraient nécessaires pour faire la seule culture capable de lutter contre la concurrence américaine, désertent une carrière qui ne leur a donné que des déboires.

Quelques pays de grande culture sont menacés d’une véritable grève des fermiers. Le personnel fait défaut ; il faut chercher à en conserver les restes et à le reconstituer. Voilà pourquoi les Anglais ont cru devoir voter cette sorte de loi agraire qui donne aux fermiers le droit d’exiger le remboursement d’une partie des améliorations qu’ils ont faites pendant la durée de leur bail, les unes avec, les autres sans le consentement du propriétaire. Je doute qu’une telle loi puisse être admise en France et je ne la crois pas nécessaire chez nous. Il suffirait que le remboursement des améliorations devint facultatif, comme l’avait fait le premier agricultural holdings act, voté par le parlement anglais en 1875.

Mais il faudrait que la durée des baux devînt plus longue et ne fût pas réduite à neuf ans pour les propriétés des mineurs et des femmes mariées par les articles 481, 595, 1718, 1429 et 1430 de notre code civil. Il faudrait, en général, que les contrats ne fussent pas copiés par les notaires sur des modèles qui datent du commencement du siècle et qui contiennent des restrictions contraires à tous les progrès et même à toutes les nécessités de la culture moderne. Peut-être la rareté des fermiers engagera-t-elle à adopter des réformes que les esprits éclairés réclamaient depuis longtemps, mais auxquelles les propriétaires ne tenaient point, parce qu’ils espéraient, malgré la routine, voir leurs revenus augmenter à chaque renouvellement de bail.

Pour les pays de métayage, il y aurait lieu de modifier les dispositions surannées de notre code sur le cheptel et de les remplacer par la liberté du contrat. Quant aux contrées où la propriété est morcelée et enchevêtrée à l’extrême, comme dans le Nord-Est de la France, ce qui leur importe le plus, c’est la diminution des droits de mutation et, si possible, une loi spéciale pour faciliter l’échange et la réunion des parcelles. Pour le Midi, il faut la réforme de la législation sur les eaux, qui sacrifie les besoins de l’agriculture à ceux de la navigation et qui n’a plus sa raison d’être depuis que la vapeur peut se charger des transports, tandis que, pour la végétation, rien ne peut remplacer l’eau. Partout il faudra des capitaux ; mais on ne prête, dit-on, qu’aux riches, et l’agriculture est bien pauvre aujourd’hui. Il est difficile de sortir de ce cercle vicieux. Cependant, pour le crédit comme pour toutes choses, le cultivateur n’est pas considéré par la loi comme l’égal du commerçant et de l’industriel. On lui demande d’agir en majeur et on le traite en mineur. Le sénat a repoussé la réforme qui lui était proposée pour mettre sur le même pied les engagemens des agriculteurs et ceux des commerçans et pour réduire, comme vient de le faire le parlement anglais, le privilège des propriétaires ; mais la question n’est qu’ajournée.

Partout il faut l’instruction agricole et, comme on pourrait m’accuser de prêcher pour ma paroisse, je suis heureux de pouvoir invoquer ici l’appui d’un des membres les plus éminens de l’Université, M. Gréard, recteur de l’académie de Paris. « L’unité absolue du type classique, dit-il dans un remarquable mémoire sur la question des programmes dans l’enseignement secondaire, ne répond plus au développement du savoir et des idées. La diversité s’impose aujourd’hui à notre éducation, si l’on veut éviter qu’à force de vouloir tout étreindre, elle arrive à n’embrasser plus rien. C’est en tous sens qu’il faut solliciter l’activité des intelligences. Tel est le travail qui s’accomplit autour de nous chez les peuples les mieux armés pour les luttes de la vie internationale. » Et, après avoir montré comment l’Allemagne et l’Angleterre cherchent à développer l’éducation commerciale, industrielle et agricole, il rappelle ces paroles de lord Reay : « L’idée que l’agriculteur peut se passer d’une éducation propre est aussi déraisonnable que serait celle de confier le cuirassé de Sa Majesté l’Inflexible, un laboratoire flottant, non à un officier instruit comme le capitaine Fisher, mais au patron d’un petit bateau de pêche de Yarmouth. » L’Allemagne et l’Autriche n’ont pas de terres plus fertiles que les nôtres, mais les agriculteurs qui y cultivent la betterave, et les ingénieurs qui dirigent les fabriques de sucre sont formés dans des écoles spéciales, où ils ont appris à faire des betteraves dont ils tirent 11 pour 100 de sucre, tandis que nous n’en obtenons que la moitié. Leurs grandes fermes et leurs usines sont aussi de véritables laboratoires, tandis que beaucoup de nos fermiers sont trop ignorans pour employer les engrais chimiques et faire ainsi des betteraves aussi riches que celles de nos concurrens. Les Bonanza farms du Dakota n’ont pas seulement à leur disposition d’immenses étendues de terres vierges qui ne leur coûtent presque rien ; elles ont des bataillons de mécaniciens et des machines, et leur organisation peut être comparée à celle des colossales manufactures qui filent et tissent le coton. Pour lutter contre elles, il faudrait aussi être armé de toutes les ressources de la mécanique. Quand les états de l’est de la Confédération, atteints comme nous par cette redoutable concurrence, ont été obligés de restreindre la culture du blé, ils ont transformé très rapidement leurs champs en pâturages et en vergers. Pour conserver leurs fourrages, ils emploient souvent l’ensilage, méthode qui a été inventée en France, mais que la plupart de nos cultivateurs ne connaissent pas. Pour utiliser ces fourrages, ils viennent acheter nos meilleurs étalons percherons et nos meilleures vaches cotentines, et, pour transformer le lait de ces vaches en beurre et en fromage, ils appliquent des procédés scientifiques qui sont également fondés sur les découvertes de nos savans, mais que l’on utilise partout, excepté chez nous. Cela prouve que, si nous avons toujours les hommes de génie qui inventent, nous n’avons pas encore l’instruction technique qui met leurs inventions à la portée des cultivateurs et qui les transforme ainsi en richesse nationale.

Le perfectionnement des moyens de transport a diminué la rente de nos terres ; il faut chercher à la relever par le perfectionnement des procédés de culture. Il faut augmenter les prairies, les herbages et les fourrages temporaires partout où ils ont des chances de succès. Il faut consacrer à la production des bois toutes les terres trop ingrates pour celle des céréales. Après avoir consacré quelques millions d’hectares à la production des fourrages et des bois, qui augmentent de valeur et qui exigent peu de travail, on aura plus d’engrais, tout en ayant à cultiver une surface moins grande en céréales. On obtiendra ainsi un produit brut plus considérable sans accroissement de frais correspondans ; avec une moyenne de 3 ou 4 hectolitres de blé de plus par hectare, on abaissera son prix de revient et l’on pourra lutter avec plus de chances de succès contre la concurrence américaine.

D’un autre côté, la construction des chemins de fer commence à se ralentir aux États-Unis. Les terres les plus rapprochées des gares sont occupées ; quelques-unes s’épuisent, dit-on, et donnent déjà de moins abondantes récoltes. Les nouveaux défricheurs seront forcés de s’éloigner de plus en plus et de construire des routes ; leur blé aura à payer plus de frais de production et plus de frais de transport. Les tarifs des chemins de fer et les frets maritimes sont arrivés à une réduction ruineuse pour leurs actionnaires ; ils ne peuvent plus diminuer encore. Il y a eu, depuis une quinzaine d’années, un excès de développement dans la production du blé, une overproduction, comme disent les Anglais. Les progrès des moyens de transport et, sur certains points, ceux des procédés de culture ont été plus rapides que ceux de la consommation. Mais les enfans d’Adam ne cessent pas de se multiplier, et il y a de nombreuses populations qui ne sont pas encore arrivées au maximum de leur ration de blé ; elles n’en mangent pas, parce qu’elles sont trop pauvres ou n’en connaissent pas encore l’usage. Peu à peu, l’équilibre se rétablira entre la production et la consommation ; le prix du blé se relèvera et, dans dix ou vingt ans peut-être, au XXe siècle, la loi de progression indiquée par M. de Foville reprendra son cours.


EUGENE RISLER.


  1. L’Agriculture, les Prairies et les Irrigations de la Haute-Vienne, par Barral (Rapports adressés à M. le ministre de l’agriculture. Imprimerie nationale, 1881).
  2. Valeur vénale Produit net imposable
    En 1851 61.189.030.452 1.824.186.249
    En 1879 91.583.966.079 2.645.505.565
  3. Voyez la Revue du 15 mai 1868.
  4. Soit 0 fr. 26 par quintal d’augmentation pour les 100 millions de quintaux consommés.