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La Correspondance d'Eugène Delacroix
Revue des Deux Mondes3e période, tome 31 (p. 213-224).
LA
CORRESPONDANCE
D'EUGENE DELACROIX

Nous connaissons un homme d’humeur un peu sauvage qui, n’ayant pas de famille, a l’habitude de s’enfuir à la campagne le matin de la Saint-Sylvestre, en emportant avec lui deux ou trois volumes de mémoires ou la correspondance de quelque illustre écrivain ou de quelque grand politique. Il a pour principe qu’on ne peut mieux employer les premiers jours d’une nouvelle année qu’en conversant avec un mort, que rien n’est plus propre à inspirer aux vivans le désir de faire un bon usage de leur vie. S’il nous avait consulté, nous l’aurions engagé à emporter cette année dans son ermitage les lettres de Delacroix, recueillies et publiées par M. Burty ; nous sommes certain qu’il nous aurait su gré de notre conseil [1]. On ne peut trop remercier M. Burty de la pieuse sollicitude avec laquelle il s’est acquitté de sa tâche. Son entreprise était laborieuse et délicate ; il était tenu de contenter la curiosité publique, sans manquer à la discrétion. Peut-être lui reprochera-t-on d’avoir été trop discret. Il mettrait le comble à notre reconnaissance, s’il publiait quelque jour les carnets où Delacroix notait ses souvenirs, ses impressions, ses jugemens sur l’art et sur les artistes. Bien qu’il aimât beaucoup ses amis, il n’était pas homme à se livrer tout entier dans sa correspondance. Il suffit pour s’en convaincre d’aller au Louvre et d’y chercher son portrait peint par lui-même, le fameux portrait au gilet vert. Ce visage aux pommettes saillantes, ce front haut, cette bouche aux lèvres pincées, ces yeux à demi clos, révèlent une nature énergique et fière, maîtresse de ses secrets. L’homme au gilet vert était de la race des lions ; il y a des choses que les lions ne disent qu’à eux-mêmes, il est des confidences qu’ils ne font qu’à leur journal intime.

Les carnets seraient particulièrement précieux pour les artistes ; Delacroix y consignait non-seulement ses jugemens sur la peinture et sur les peintres, mais quelques-uns de ces procédés qu’il avait inventés à son usage et qui ont fait de lui un incomparable coloriste. Sa correspondance est très sobre de renseignemens à cet égard. Les artistes y trouveront cependant plus d’une page à leur adresse, des maximes dont il ne tiendra qu’à eux de faire leur profit, des réflexions sur le vrai et sur le faux idéal, sur les défauts du temps présent, sur l’habileté de main poussée à l’excès, sur la recherche maladive de l’effet, sur l’abus du détail qui produit l’éparpillement, sur les faiseurs de morceaux qui ne voient pas l’ensemble et qui se croient des génies, sur l’esprit de sacrifice sans lequel on ne fait rien de grand, sur « cette petite vérité étroite qui n’est pas celle des maîtres et qu’on cherche péniblement terre à terre avec un microscope. » — « Il n’y a peut-être pas de plus grand empêchement à toute espèce de véritable progrès que cette manie universelle à laquelle nous avons tout sacrifié. C’est elle qui empêche de sacrifier tout ce qui n’est pas absolument nécessaire au tableau, qui fait préférer le morceau à l’ensemble et qui empêche de travailler jusqu’à ce qu’on soit véritablement satisfait. »

Si Delacroix parlait quelquefois de peinture dans ses lettres, il y parlait plus souvent de ses peines, de ses joies, dès expériences qu’il avait faites et des leçons qu’il se donnait à lui-même à propos de tout ce qui lui arrivait. Ces lettres, qui embrassent un espace de quarante-huit années, nous font connaître l’homme encore plus que l’artiste ; elles nous retracent dans ses traits principaux l’histoire d’un grand esprit, qui a enduré bien des tribulations, qui a eu bien des déboires, bien des traverses à essuyer, qui a passé sa vie à batailler contre la vie, et qui est sorti victorieux de la lutte, sans y avoir perdu sa force, son courage, ni même sa gaîté. Voilà qui est intéressant non-seulement pour les artistes, non-seulement pour les ermites, mais pour tout le monde.

Delacroix avait plus d’une raison pour ne pas être heureux. Il se plaignait souvent de sa petite santé qui lui causait beaucoup de chagrins, beaucoup de misères. Il se plaignait aussi des rigueurs de la destinée. N’était-il pas dur pour un homme dont le père avait été ambassadeur, ministre des affaires étrangères, de n’avoir hérité de lui qu’une escarcelle vide ? Orphelin de bonne heure, il avait perdu dans un procès toute la fortune de ses parens ; on nous assure que son patrimoine s’était réduit à deux couverts d’argent, accompagnés d’un pot à l’eau en porcelaine dorée. Ses commencemens furent austères et pénibles, et les repentirs du sort se firent attendre. Dans le temps où il vivait avec Fielding, il fallait, pour faire du café le matin, ajouter un peu d’eau sur le marc de la veille : on avait parfois un gigot dans son armoire, et on coupait des tranches pour les rôtir dans la cheminée. Un jour, en partageant ce frugal déjeuner, les deux amis se prirent de querelle. Fielding se targuait de descendre du roi Bruce ; Delacroix l’appelait « sire. » La plaisanterie parut mauvaise au fier Écossais, qui se fâcha et se retira dans sa tente.

Pour supporter vaillamment et gaîment la pauvreté, il faut avoir des épaules robustes, une patience coriace, et être dur à soi-même comme aux autres. Delacroix avait l’épidémie délicat et des nerfs irritables, capricieux, éternellement jeunes, qui prenaient plaisir à le tourmenter. « Ma vie, écrivait-il neuf ans avant sa mort, ce sont mes nerfs, mon foie, ma rate ; c’est ma fièvre. Cette fièvre enfante pour moi des chimères. Or, quand un homme est malheureux par des chimères, à quel degré de malheur ne peut-il pas descendre ! » C’est un terrible don que la fantaisie. Heureux les artistes qui en quittant leur chevalet se transforment en de bons bourgeois et considèrent la vie comme une affaire ! Delacroix avait trop d’imagination pour la dépenser tout entière dans ses œuvres*, quelque exercice qu’il lui donnât. Il ne réussissait pas à la fatiguer. Cette imagination, qui avait vu et deviné tant de choses, l’Afrique, l’Asie, des intérieurs de harems, les champs Élysées, le bûcher de Sardanapale, cette mer sans rivages où flotte la barque de don Juan, la lutte inégale de Jacob avec l’ange, ne restait pas dans son atelier quand il en sortait ; elle le suivait partout, elle l’accompagnait dans le monde et trompait ses yeux par des mirages. « Il était fin, soupçonneux, a dit l’un des hommes qui l’ont le mieux connu, et il détestait les manèges, qu’il exagérait quelquefois dans ses soupçons. « Il avait aussi l’espérance facile, il se plaisait dans cette délicieuse inquiétude que procurent les bonheurs impossibles, et à peine s’était-il réveillé, il recommençait à rêver. Il s’est peint dans une charmante lettre écrite à dix-huit ans, tel il était alors, tel il est resté toujours. Il s’agissait d’une femme, qui, paraît-il, en valait la peine. Elle avait les yeux « limpides comme de belles perles, fins et doux comme le velours. Le nez était original ; la narine, fièrement retroussée, s’enflait de temps en temps à l’unisson des prunelles, qui se dilataient et se remuaient. » La bouche était exquise ; quant au port de tête, à la joue, au double petit menton, « tout cela valait des autels. Oh ! la singulière petite femme ! » — « Je ne veux pas te dire, écrivait-il à son ami Pierret, que je n’ai qu’une seule idée ; j’en ai d’autres, mais elles me ramènent toujours à celle-ci qui les colore toutes et qui me tient dans une douce moiteur d’âme, tantôt chaleur, tantôt frisson. Je dévore ma journée ; il me semble que j’attends quelque chose qui ne vient jamais. » Ce qu’il attendait c’était elle ; mais peut-être n’en savait-elle rien, et, soit caprice, soit hasard, elle s’obstinait à demeurer invisible. « Je ne sais comment cela se fait, mais je suis toujours sur l’escalier, et toute la journée je descends dans la cour pour remonter et pour redescendre. Certain bruit de porte que tu connais retentit ; à mon oreille, et souvent j’entends, quand rien ne retentit. J’ouvre, je m’avance d’un air indifférent, et une face à culottes sort de cette porte maudite qui fait tant de train à mon tympan. J’entends encore le bruit, j’accours comme un fouet je m’arrête la main sur le loquet ; je balance, j’écoute au travers des fentes, je mets le nez dehors, j’entends un froufrou de sylphide, la porte d’en haut se referme et je n’ai rien vu. » Cependant il se reprochait sa folie, il tirait son verrou, prenait un livre, et, les pieds sur les chenets, il s’enfonçait dans sa lecture. L’instant d’après, il était de nouveau sur l’escalier, une guitare à la main, et il guettait sa sylphide. Toute sa vie Delacroix a couru sur l’escalier avec ou sans sa guitare, attendant que certaine porte s’ouvrît. La porte s’ouvrait, il se flattait d’en voir sortir la fortune ; le plus souvent il n’en sortait qu’une déconvenue ou qu’un cuistre.

Il est dangereux d’avoir une imagination trop vive, il est dangereux aussi, au point de vue des affaires de ce monde, d’avoir des convictions inébranlables, entières, absolues, qui se refusent à transiger ; de tous les fardeaux c’est le plus noble, mais le plus gênant. Delacroix était trop convaincu pour transiger ; aussi fut-il en guerre jusqu’à la fin avec les opinions courantes, avec les petits hommes pleins d’eux-mêmes, avec le goût officiel, avec la routine, avec toutes les oies du Capitole. Après qu’il eut écrit cette merveilleuse page de peinture qu’il avait intitulée le Massacre de Scio, le directeur des Beaux-Arts le fit venir : c’était pour lui faire non une commande, mais une recommandation ; il l’exhorta paternellement à dessiner d’après la bosse. « Le ciel, écrivait Delacroix, m’a fait la grâce de conserver mon sang-froid pendant ce colloque, où cet imbécile, qui n’a ni sens commun, ni aplomb d’aucun genre, n’en avait plus du tout. » Il ajoutait : « La grande occupation de mon existence, celle qui tient en suspens et en échec les hautes et puissantes facultés que la nature m’a accordées au dire de quelques bonnes gens, c’est d’arriver à payer mon terme tous les trois mois et à vivoter mesquinement ; je suis tenté de m’appliquer la parabole de Jésus-Christ, qui dit que son royaume n’est pas de ce monde. J’ai un rare génie qui ne va pas jusqu’à me faire vivre paisiblement comme un commis. Si j’ai des enfans, je demanderai au ciel qu’ils soient bêtes. »

Toutefois, les commandes arrivèrent ; mais elles rapportaient peu, et on les accompagnait de conditions médiocrement flatteuses pour l’amour-propre du noble artiste. On lui acheta 2,000 francs ses Femmes d’Alger, pendant qu’on en offrait 4,000 pour un Ange gardien, qui ne valait ni plus ni moins que ce que vaut d’ordinaire cette sorte de marchandise. Quand on le chargea de peindre, pour le Musée de Versailles, l’entrée des croisés à Constantinople, on lui fit entendre que le roi Louis-Philippe désirait autant que possible un tableau qui n’eût pas l’air d’être un Delacroix. N’avait-il pas sujet de s’écrier : « Être comme tout le monde, voilà la vraie condition pour être heureux ? » C’est aussi la meilleure condition pour entrer du premier coup à l’Académie des beaux-arts. Cette ambition lui était venue, et, pour la satisfaire, il se remuait comme un autre ; il se piquait au jeu, on se pique toujours à ce jeu. Il confessait à ses amis « qu’il s’était embâté de cette sottise, qu’il était sur la piste de deux ou trois intrigues. » — « Je ne néglige rien ; puisque je me suis mis en campagne, j’irais en Chine, s’il était possible, pour me faire appuyer. » Il n’avait pas besoin d’aller jusqu’en Chine pour trouver des Chinois, il y en a partout. Il se faisait modeste et tout petit pour se gagner la faveur ou l’indulgence des mandarins. Si nous avons bonne mémoire, il a raconté dans l’un de ses carnets, qui n’ont pas été publiés, qu’il y avait du temps de Louis XV un homme qui avait la manie de mettre le doigt dans tous les trous. C’était son seul titre à la célébrité. Il fut inscrit sur une liste de gens de cour qui sollicitaient un régiment, et Louis XV, en voyant son nom, s’écria : — Ah ! c’est l’homme qui met son doigt dans tous les trous ; il faut lui donner le régiment. — Delacroix n’avait garde de compter sur la supériorité de son talent, sur les éblouissemens de sa palette, pour fléchir les rigueurs des mandarins. Il se flattait que dans un jour de bonne humeur ils découvriraient en lui quelque qualité vulgaire, quelque mérite subalterne, qui lui ferait trouver grâce devant eux et les déciderait à lui pardonner son génie. Il ne fut pas trompé dans ses espérances, il fut enfin de l’Institut ; mais il avait trop attendu, les désirs finissent par s’émousser, et les succès longtemps espérés perdent leur saveur. On se dit : Eh ! bon Dieu, ce n’était donc que cela !

A la malveillance, aux lardons, aux coups d’épingle des pédans s’ajoutaient les injustices de la critique et de la foule ignorante. Delacroix avait toutes les qualités qui déplaisent aux représentans du goût académique, la franchise de l’inspiration, l’audace du parti pris, l’horreur du convenu, la sincérité et la puissance de l’émotion jointes au parfait naturel ; mais il y avait aussi en lui quelque chose qui étonnait et effarouchait le vulgaire. Il est le dernier des grands peintres qui aient porté dans la peinture d’histoire une façon absolument personnelle de voir et de sentir ; il renouvelait tous ses sujets, il a fait dire à la peinture religieuse elle-même ce qu’elle n’avait pas dit avant.lui. Le vulgaire ne s’intéresse qu’à sa propre façon de sentir ; il lui faut du temps pour s’initier aux mystères du génie, pour consentir à voir le monde par les yeux d’un homme supérieur, qui ne lui donne pas toujours toutes les explications nécessaires. Delacroix dédaignait souvent de s’expliquer ; il s’écriait : « Tant pis pour qui ne me comprend pas ! » Il avait beaucoup lu, beaucoup médité, beaucoup réfléchi, et rien ne lui était étranger. En littérature il aimait le beau sous toutes ses formes ; il adorait Shakspeare, il admirait Byron, il goûtait aussi Racine, qu’il appelait le romantique du XVIIe siècle ; il s’attendrissait en lisant Tancrède, et il avait le culte des anciens, « si vrais, si purs, si entrans dans nos pensées. » Il vivait dans le commerce intime des grands poètes, et il était lui-même un grand poète, la brosse à la main.

Ses œuvres n’étaient pas accessibles de plain-pied aux esprits incultes, et on n’y trouvait rien qui pût plaire aux esprits grossiers. Il possédait la suprême distinction, l’élégance, la grâce exquise ; il avait tous les nobles mépris, et il détestait ce prétendu réalisme qui s’applique à ne voir et à ne représenter que les côtés bas de la vie. Bien qu’ils s’en défendent, les faux réalistes ont fait leur choix, ils vont où leur goût les porte, il y a beaucoup de convenu, beaucoup de procédés dans leur affaire. Ils ne croient qu’au bistouri, ils analysent le cœur humain comme on vide un abcès, la manche retroussée jusqu’au coude ; la physiologie n’a pour eux point de secrets, ils s’en sont fait une muse, ils expliquent tout par le jeu des viscères ; ce sont des puits de science, mais au fond de ces puits il n’y a le plus souvent qu’un quidam mal élevé. Goethe disait aux artistes, aux écrivains : « Choisissez votre sujet comme vous l’entendrez, racontez-moi ce qu’il vous plaira ; mais que je reconnaisse à votre accent que l’homme qui me parle est un homme de bonne compagnie. » On a quelquefois l’occasion d’entendre de vilaines histoires racontées par des goujats ? ; c’est un plaisir qu’il n’est pas difficile de se procurer ; nous ne pensons pas toutefois que ce soit le but suprême de l’art. Delacroix ne le pensait pas non plus ; il avait peu de goût pour le ruisseau et pour ce qu’on y trouve, et il n’allait pas chercher son bien dans le panier aux ordures., Un jour qu’il avait visité un musée phrénologique, où l’on avait rassemblé les têtes de trois ou quatre idiots, deux assassins voleurs, trois voleurs non assassins et un assassin par vertu, il écrivait à l’un de ses amis : « En vérité, l’homme n’a-t-il reçu le don de réfléchir et de comparer que pour s’appliquer à la poursuite des sottises les plus grossières ? .. Des charognes analysées avec la patience que mettent les corbeaux à dépecer les cadavres ! Je retrouve partout, en les détestant davantage, les savans étalant à plaisir sur ces lambeaux les contradictions de leurs connaissances bornées. » L’horrible lui répugnait autant que le fade. Il se piquait de démontrer qu’on peut être romantique et avoir du bon sens et de l’élévation ; il estimait que la brutalité n’a rien de commun avec la force, que sans la mesure et sans le choix on n’est pas un artiste, et « . que ce n’est pas un mauvais signe de déplaire à beaucoup de gens dans un temps où l’enflure, le pathos et le mauvais goût « ont le goût général. » Delacroix a été dans l’art le dernier des aristocrates, et ce Coriolan ne se prêtait pas à négocier avec la plèbe. Aussi fut-il toujours contesté, toujours inquiété dans la jouissance de sa gloire. Jusqu’à la fin sa vie fut un train de guerre, et c’est la mort qui s’est chargée de l’imposer à l’universelle admiration.

Delacroix, nous l’avons dit, avait plus d’une raison d’être mécontent de son sort, et une seule suffit souvent pour gâter toute une vie. Toutefois, malgré ses accès de profond découragement et de sombre mélancolie, il a porté jusqu’au bout joyeusement son fardeau, et il a joui de sa destinée autant que le permet l’humaine faiblesse. Sa correspondance renferme un traité complet de l’art d’être heureux en dépit de tout. Il faut convenir que la nature l’aidait à prendre son parti de bien des choses ; elle l’avait gratifié d’un fond d’ironique gaîté qui résistait à tous les mécomptes, à tous les dégoûts. Il s’écriait parfois comme Hamlet : « L’homme ne me plaît point, ni la femme non plus. » Il en était quitte « pour se coucher de bonne heure en narguant les insolens et les cousus d’or, et il tâchait d’être gueux en enrageant le moins possible. » Les intrigans, les jaloux ne lui causaient que des peines passagères, dont il se soulageait par une épigramme ou par un sourire de dédain. Il traitait M. Ingres de Chinois, ce qui ne l’empêchait pas de lui reconnaître beaucoup de talent. Ingres ne comprenait pas Delacroix, Delacroix comprenait Ingres ; l’homme qui comprend est bien près d’être heureux ; on prend facilement en patience ce qu’on voit de haut. — « Je possède, autant que cela peut être dans ce monde qui tourne toujours sous nos pieds, ce bien qu’on appelle la tranquillité, bien qui n’est connu ni des procureurs impériaux qui veulent être premiers présidens, ni des commandeurs qui veulent être grands officiers. A la vérite, je me suis porté pour être académicien ; mais il y a si longtemps que j’ai cette envie que je commence à être blasé sur l’espoir ou sur la crainte à cet endroit. »

On a souvent des ennemis qu’on ne mérite pas, on à presque toujours les amis qu’on mérite. Delacroix en eut d’excellens, qui lui ont tenu lieu de famille et dont il n’a jamais lassé l’attachement par des exigences outrées, par des susceptibilités maladives, par ces caprices fâcheux qui refroidissent les cœurs les plus dévoués. Personne ne sut mieux que lui aimer ses amis. Quand il écrit à son cher Pierret ou à Guillemardet ou à Soulier et qu’il célèbre « la sainte, la divine amitié » qui les unit, il trouve des mots, des cris dignes de Montaigne : « Que reste-t-il de l’amour ? cendre et poussière, moins que cela ; mais des émotions pures de l’amitié dans la jeunesse, il reste un monde de sensations délicieuses ; voilà où je me réfugie bien souvent…. Comme je t’aimais quand nous faisions des projets de peinture, que nous parlions de couchers de soleil et de pittoresque ! Ne m’as-tu pas mené chez ta sœur et chez ta mère ? N’ai-je pas partagé ton repas à ton foyer ? J’ai mangé de ton pain comme d’une eucharistie fraternelle, bénie par la présence de ta respectable mère… Quand le soir j’apercevais de la lumière à ta mansarde, j’étais comme Léandre découvrant son flambeau à travers le brouillard. Tu n’es pas cependant ma maîtresse, mon cher ami, mais l’ami et l’amante sont tout voisins chez moi… Conservez-vous, conservons surtout l’amitié. Dieu ! que c’est un dépôt fragile ! Que peu de chose peut tenir dans ce miroir où deux têtes se réfléchissent ensemble ! qu’il faut peu de chose pour troubler ou rendre terne l’une des deux images ! Jusqu’ici je vous vois pur et net. Faites durer cela, et puissiez-vous me voir de même ! » Les compagnons de sa jeunesse lui sont toujours demeurés fidèles ; ils ont traversé la vie avec lui la main dans la main et les yeux dans les yeux ; ils l’ont soutenu dans ses abattemens, ils ont ranimé sa gaîté, ils lui ont révélé son génie. Tout comprendre et avoir de vrais amis, n’est-ce pas le gros lot dans la grande loterie ?

Quant au monde, il avait tout ce qu’il faut pour lui plaire, il avait aussi tout ce qu’il faut pour s’y plaire, car il était curieux ; mais tantôt il le recherchait, tantôt il le fuyait. Il savait se prêter à lui sans se donner jamais, et il se réservait sa liberté. « Les quelques soirées où je vais par habitude m’ennuyer et me désennuyer finissent au total par me fatiguer à l’excès. Le plus souvent je suis accaparé par quelque jobard qui me parle peinture à tort et à travers, pensant que j’emporte de sa conversation et de sa capacité une haute idée. De femmes, ça ne m’en procure pas ; je suis trop pâle et trop maigre. » On n’est l’esclave du monde que quand on craint la solitude ; Delacroix l’aimait avec une sorte de férocité. Dans le temps où il projetait de faire un voyage en Italie, il disait : « J’irai tout seul, comme un ours, comme un tigre, s’il le faut ; j’aurai des griffes aux ennuyeux. » Vingt ans plus tard, se trouvant à Ems, il écrivait : « Mes mauvais momens ont été dans les promenades à l’usage des promeneurs, parce que j’y rencontrais ces faces fardées, habillées, bourgeoises ou aristocratiques, tous mannequins. Là l’ennui me saisissait ; mais à peine étais-je dans les champs, au milieu des paysans, des bœufs, de quelque chose de naturel enfin, je rentrais dans la possession de moi-même, je jouissais de la vie. Voilà l’estime que je fais de ce qu’on appelle le monde. Voilà une conformité de plus que tu me trouveras avec ton cher Rousseau. Il ne me manque plus que l’habit d’Arménien, et tu sais que je soupire après sa possession. » II n’a jamais endossé l’habit d’Arménien ; tout au contraire il se fit faire une culotte courte pour aller à la cour. Il avait ce qui manquait à Jean-Jacques, la mesure et l’équilibre de l’esprit, et il s’intéressait à tout, même aux indifférens, : même aux sots. La plus intelligente des princesses royales de ce temps confessait dans un moment de sincérité que la cour est sans conteste l’endroit du monde où l’on s’ennuie le plus. Delacroix ne s’y ennuyait pas ; il entendait des Te Deum en grand costume, il assistait à des banquets, où il s’amusait avec les imbéciles autant qu’avec les gens d’esprit, « Confondus dans cette foule, tous les hommes se ressemblent ; un sentiment commun les anime, celui de se pousser et de passer sur le corps du voisin. C’est un spectacle plein d’intérêt pour un philosophe qui n’est pas encore revenu de toutes les vanités. » Les philosophes ont sur les princesses royales ce grand avantage que, lorsqu’ils vont à la cour, ils en prennent ce qui leur convient ! et qu’ils s’en vont quand il leur plaît ; les princesses n’ont pas le droit de choisir, elles n’ont pas non plus le droit de s’en alter.

Delacroix se plaignait d’être souvent tourmenté par ses chimères. Il ne faut pas calomnier l’imagination ni méconnaître ses bienfaits. Tour à tour elle nous chagrine, elle nous fatigue par ses obsessions, ou elle console, elle enchante nos ennuis par ses promesses. C’est elle qui double le prix des petits bonheurs, elle les assaisonne, elle leur donne le sel et la grâce. Rousseau disait que la joie est plus amie des liards que des louis. Les petits bonheurs sont une plante qui pousse partout, il y en a pour tout le monde, et personne n’a su mieux les goûter que Delacroix. La Saint-Sylvestre fêtée avec deux amis lui causait des ravissemens. « Que les pots, les ripailles sont de douces choses ! Là, à la lumière de la chandelle tout unie, on s’établit sur une table où l’on s’appuie les coudes, et on boit et mange beaucoup pour avoir beaucoup de ce bon esprit d’homme échauffé. C’est là la gaîté, et que la nôtre est vraie ! Ah ! que les potentats et les grands politiques sont à plaindre de n’avoir point de Saint-Sylvestre ! .. Mon ami, enveloppons-nous dans notre manteau, si nous en avons un. Gardons encore une vieille bouteille pour l’amitié ; tout cela nous mènera à quelque chose… Pousse-toi, mon cher bon, poussons-nous, et tâchons d’avoir, avant de tordre l’œil, un peu de pain et d’indépendance dans ce bas monde. Une petite bibliothèque, quelques bons vins et quelques bonnes choses encore. Le reste, comme dit mon ancien ami Sardanapale, ne vaut pas un fétu. » Que ne trouve-t-on pas au fond d’une vieille bouteille ? On en fait sortir à volonté des souvenirs, des songes, des espérances, des enchantemens, et tout cela mène à quelque chose. On finit par avoir pignon sur rue, on devient propriétaire à Champrosay, et, bien que Champrosay ressemble un peu trop à un village d’opéra-comique, ony passe de délicieux momens. On regarde couler la Seine, on voit aller et venir des bateaux qui montent ou qui descendent, on observe les pêcheurs à la ligne, qui vous enseignent les longues patiences. C’est là aussi qu’on savoure les douceurs du premier printemps. « La plus pauvre allée, avec ses baguettes toutes droites, sans feuilles, dans un horizon terne, en dit autant à l’imagination que les sites les plus vantés. Ce petit cotylédon qui perce la terre, cette violette qui répand son premier parfum, sont ravissans. » Il avait raison ; les potentats sont à plaindre, ils ne savent pas fêter la Saint-Sylvestre et ils n’ont jamais cueilli les premières violettes.

Les petits bonheurs n’excluent pas les grands ; le plus grand de tous pour un grand artiste est de croire en soi-même et d’aimer passionnément son art. Mais quand on n’appartient pas à la béate famille des fats et des outrecuidans, l’estime qu’on fait de soi est sujette à de douloureuses intermittences, et quand on adore son art, on est comme tous les amoureux, on a des inquiétudes et des terreurs. Delacroix contestait souvent avec le démon dont il était possédé et qui lui demandait parfois l’impossible, en lui reprochant durement ses impuissances. On le traitait d’improvisateur ; il s’appelait lui-même l’homme aux repentirs, et il considérait le grattoir comme le plus précieux des instrumens. « Que je voudrais m’admirer un peu ! s’écriait-il ; mais je doute plus que jamais de mon infaillibilité. » Au surplus, peut-on se passer longtemps de l’admiration des autres ? Peut-on étouffer en soi l’âpre désir du succès ? « Donnez-moi un désert, s’écriait-il aussi, et faites-moi l’amputation d’un vieux et irascible amour-propre ; je serai encore heureux dans ce monde. » Mais il domptait son cœur ; il le prenait à deux mains et lui disait : Tout beau, ton heure viendra ! Le baron Gérard, avec qui il causait un jour « des côtés sombres de la vie, » lui représenta que ce qu’il y avait encore de préférable, c’était l’enfer et l’atelier. Le travail est un supplice délicieux, et l’atelier est le seul enfer ou habite le bonheur.

Cet aristocrate avait l’amour des plaisirs simples, ce romantique était un sage. Le marquis Gino Capponi, de vénérable mémoire, nous disait jadis que la plupart des hommes ont le grand tort de ne pas faire assez de cas des avantages négatifs. Delacroix savait les apprécier. Il se félicitait de n’être ni un ambitieux vulgaire, ni un critique impuissant, ni un fat, ni un zoïle, ni un faiseur comme il y en a tant parmi les artistes, ni un industriel comme il y en a trop parmi les gens de lettres, ni un marchand de bonnets, ni un Auvergnat marchand de cuivres, ni l’un de ces hommes « qui dès l’âge de vingt-cinq ans ont enfoui leur cœur au fond d’un coffre-fort. » Il estimait qu’un Delacroix sombre, découragé, solitaire, était plus heureux qu’un saltimbanque en vogue, qui voit la foule s’entasser dans sa baraque. Il avait appris d’Horace, qu’il appelait le plus grand médecin des âmes, à philosopher sur la vie, et il savait qu’il ne faut pas trop exiger d’elle, qu’elle a ses lois que nous n’avons pas faites, que ce n’est pas à nous qu’elle rend ses comptes, et que de toutes les habitudes la plus utile à contracter est la résignation ou, comme il le disait, une certaine modestie de désirs et de jouissances. Il savait aussi que « toutes les sources de bonheur sont comme certaines sources minérales, moitié chaudes et moitié froides, à la fois troubles et limpides, qu’il y a en toutes choses un côté plus amer, parce que l’autre est plus délectable, » que la gêne et la souffrance aiguisent en nous le sentiment du plaisir, et que dans ce monde tout s’achète et tout se paie. Il avait découvert que l’ennui a son utilité, qu’il est juste de savoir gré aux ennuyeux de la vive allégresse que nous éprouvons quand ils prennent congé de nous ; il avait pour principe que la solitude et la distraction ne peuvent, être ni l’une ni l’autre l’état constant du sage, « qu’il convient de les entremêler de telle sorte qu’il s’ensuive le désir de l’état dans lequel on ne se trouve pas, que lorsqu’on peut espérer ce qu’on désire, on a toute la somme de félicité accordée à notre machine pensante, attendu qu’obtenir ce qu’on a désiré est déjà un acheminement à l’inquiétude, au malaise et à la douleur. » Sa philosophie pratique ne fit que s’affermir avec l’âge. Trop sensible aux premières approches de la vieillesse, il se réconciliait avec elle en pensant qu’elle est après tout le seul moyen qu’on ait encore inventé pour vivre longtemps, que nous connaissons en détail cette méchante auberge dans laquelle le sort nous a logés, « que l’autre, celle qui nous attend de l’autre côté, est bien étroite et bien froide. » Était-ce Rabelais ou Marc-Aurèle qui lui avait enseigné que nous devons de plus en plus nous détacher de tout ce qui ne dépend point de nous, qu’il est bon de se confire dans le mépris des choses fortuites, que le souverain bien est le contentement de soi, qu’il faut arriver de jour en jour à s’aimer mieux soi-même, et que cette joie est refusée aux oisifs ? Il en concluait que le travail est le premier besoin de l’homme, qu’il importe de beaucoup travailler, « sans toutefois se refuser de loin en loin quelques petites affaires de cœur. »

On n’échappe pas aux idées noires. Delacroix avait ses nuits d’insomnie pendant lesquelles le problème de la destinée le prenait à la gorge. Il conversait avec Pascal, qui lui représentait que le travail lui-même n’est qu’une distraction inventée par l’homme pour se cacher l’horreur de sa profonde misère. Il s’écriait alors : « Que ce monde est bizarre ! Pourquoi sommes-nous encore là ? pourquoi d’autres n’y sont-ils plus ? Inexplicable vie, abîme de tristesse et d’ennui quand on regarde pardessus bord. Il faut se tenir coi dans sa cale comme des passagers dans leur cabine, et ne pas sonder, même du regard, les profondeurs qui nous environnent… Dans la maladie, dans certains momens de solitude, quand le but de tout cela s’offre nettement dans sa nudité, il faut à l’homme doué d’imagination un certain courage pour ne pas aller au-devant du fantôme et embrasser le squelette. » Il n’embrassait pas le squelette, il recourait aux grands remèdes. Il relisait non plus les épîtres d’Horace, mais Candide, ce livre vrai entre tous les livres, » et il disait : « Tout cela est bel et bon, mais il faut cultiver son jardin sans raisonner. » Quand on cultive son jardin, on oublie l’inquisition et M. Ingres, les moutons rouges du pays d’Eldorado et les procès qui dévorent les héritages ; on ne se souvient plus ni des cabales, ni des critiques, ni des injustices, ni des coups de nerf de bœuf, ni des galères où on a ramé, ni des Bulgares, ni même de Mlle Cunégonde et de sa beauté perdue. Sa bêche à la main, Delacroix se remettait à l’ouvrage ; l’instant d’après, il apercevait un rayon de soleil sur le toit voisin, il entendait chanter un oiseau, la porte de son atelier s’ouvrait, il voyait entrer une figure aimée, et, les petites affaires de cœur y aidant, toute sa gaîté lui revenait, gaîté de lion qui contemple ses griffes et qui sait qu’en définitive le monde appartient aux lions.

La philosophie peut à l’extrême rigueur se passer du bonheur ; le bonheur peut difficilement se passer de la philosophie, il n’est jamais assez complet pour n’avoir pas besoin d’une rallonge. Un grand politique de notre temps, dont toutes les entreprises ont été couronnées d’un succès presque miraculeux, a déclaré que malgré son génie et sa fortune il ne consentirait pas à vivre un jour de plus ici-bas s’il ne croyait à rien. Les uns croient à la Providence, d’autres à la fatalité, ceux-ci à l’éternelle raison, ceux-là à l’aveugle destin ; quelques-uns ne croient qu’à leur jardin et à leur bêche, l’essentiel est de croire à quelque chose. Hommes d’état, artistes, écrivains, tout le monde pourra trouver dans les lettres de Delacroix des maximes et des avertissemens à son usage. Il y a cependant une classe de mécontens qui les liront sans profit ; elles nous apprennent à nous consoler de nos insuccès, elles ne nous apprennent point à nous consoler des succès des autres ; n’ayant jamais souffert de cette maladie, Delacroix n’a indiqué aucune recette pour la guérir. En 1879 comme en 1878, les jaloux, les envieux chercheront vainement un médecin qui les soulage ; ce sont des incurables. Ils nourrissent dans leur cœur un serpent à qui ils se promettent de servir en pâture leur prochain, mais qui finit toujours par les dévorer eux-mêmes. Être mangé par son propre serpent, voilà une triste destinée et un cas désespéré auquel la philosophie ne connaît point de remède.


G. VALBERT.

  1. Lettres d’Eugène Delacroix, 1815 à 1863. Paris, Quantin, 1878.