Ouvrir le menu principal
Émile-Paul frères (p. 289-321).


CHAPITRE XV


LÉOPOLD SUR LES RUINES DE SION


Une heure après son arrivée, Léopold gravit la colline de Sion. Là-haut, son couvent l’appelle. Il défend qu’on le suive, il laisse au village la petite communauté et s’achemine tout seul, vers le soir, sur les pentes sacrées.

Quel spectacle l’attendait ! De la ruine et du sublime. Le plateau avait repris sa dignité religieuse. À l’infini, l’immuable et magnifique horizon, rempli du repos de l’été, avec ses villages et ses moissons, entourait gravement la colline, et toute cette nature silencieuse semblait adorer son lieu saint. Sous les feux du couchant, la petite plate-forme avait l’aspect croulant et hiératique des sanctuaires de la vallée du Nil. On y réentendait l’esprit éternel, maintenant que les disputes s’étaient tues.

Léopold resta longtemps auprès de l’église déserte à contempler son couvent ruiné. Les toits étaient effondrés, les portes brisées battaient sous la poussée du vent, les fenêtres manquaient de vitres, les pierres écroulées jonchaient le sol au milieu des ronces et des orties. Cette chère et sainte demeure, qu’il avait vue pendant une suite d’années toute pleine de richesse et de gloire, lui apparut, en cette soirée de juillet, silencieuse comme un sépulcre. Mais cette solitude, bien faite pour affliger son cœur, eut cet effet inattendu de surexciter son orgueil. Ces ruines désespérées affirmaient la grandeur de ses conceptions et l’injustice de son exil ; elles parlaient pour lui. Les années avaient passé sans qu’il fût remplacé. Chacune de ces pierres, en tombant, jetait un amer reproche à l’évêque de Nancy : « Vous nous avez prises à celui qui nous aimait, et vous ne savez rien faire de nous. Monseigneur, comme tout cela vous accuse ! »

Dans le grand jardin où il pénétra par une brèche du mur, c’était la même impression de désastre. Plus d’allées dessinées, plus une bordure de buis, plus une tuile sur les murs. Seuls quelques vieux arbres subsistaient encore au milieu du terrain mis en prairie. Léopold se glissa dans la maison abandonnée. Il n’eut même pas à pousser la porte, le vent l’ouvrit devant lui. Il s’en alla tout droit à la chapelle. Un renard effrayé se leva sous ses pieds et s’enfuit sur les dalles du corridor, où avaient passé les robes des religieuses. Des chauve-souris voletaient en le frôlant de leurs ailes épouvantées. Et sur ces murailles sacrées au milieu de graffiti obscènes, s’étalait l’ignoble crayonnage de Bibi Cholion : « Fermé pour cause d’épizootie. » L’exilé tomba à genoux, au milieu des gravats, sur la place où avait été l’autel honoré par tant de preuves de la faveur divine, et récita avec exaltation le psaume de la captivité : « Seigneur, vos serviteurs aiment de Sion les ruines mêmes et les pierres démolies ; et leur terre natale, toute désolée qu’elle est, garde leur tendresse et leur compassion. »

Il voulut revoir la chambre de Thérèse et, gravissant avec précaution l’escalier branlant, il s’engagea dans le couloir du premier étage. Pour sa nature craintive, ces ténèbres, ces crevasses du plancher, ces rats qui s’enfuyaient dans ses jambes, ces toiles d’araignée où il se prenait le visage donnaient à cette promenade quelque chose de fantastique. Enfin il arriva, mais la porte qu’il poussait ne s’ouvrit pas sous sa main, et comme il insistait :

— Qui m’appelle, s’écria une voix sèche et furieuse, qui m’appelle ?

Et de la porte brusquement ouverte, Léopold vit surgir avec épouvante une vieille femme, grande et squelettique, enveloppée d’un drap de lit et armée d’un bâton.

— Malheureux ! Imprudent ! cria-t-elle, arrière !

C’était la Noire Marie. Elle n’avait pas réussi à vendre le couvent, et trop pauvre pour l’entretenir, elle y trouvait un abri croulant, où elle se chauffait avec ses planchers et ses poutres.

Quand Léopold se fut ressaisi :

— Je ne veux déplaire à personne, mademoiselle, dit-il, avec cette grande politesse qui lui venait de la haute idée qu’il se faisait de son personnage. D’ailleurs, reconnaissez-moi, je suis monsieur le Supérieur Léopold.

— Supérieur de quoi ? reprit la vieille, courroucée. Allez ! vous tous, les prêtres, vous ne valez pas mieux les uns que les autres.

Ce que ces paroles trahissaient de rancune contre ses collègues émut d’un profond bonheur Léopold.

— Mademoiselle Marie, dit-il, c’est la Providence qui me met en face de vous dès mon retour dans le pays. De grandes choses vont arriver. Bientôt, je vous rachèterai Sion au meilleur prix.

La Noire Marie poussa un profond soupir, et invita honnêtement Léopold à se reposer un instant chez elle.

La chambre était démeublée, mais encombrée d’une quantité de provisions. Ils s’assirent l’un en face de l’autre, sur des sacs de pommes de terre.

Quand le vieil homme se vit dans la chambre de Thérèse, devenue l’antre d’une sorcière, il fut pris d’une sorte d’enthousiasme :

— Je suis Léopold Baillard, disait-il, et je reviens d’exil pour relever la gloire de Sion.

D’une voix douce, sans une hésitation, avec une parfaite platitude de termes, mais avec l’autorité du visionnaire qui décrit ses idées fixes, il annonça que l’Année Noire était proche. On en serait averti par l’apparition de flammes dans le ciel, que mieux que personne, depuis ses fenêtres, la Noire Marie était bien placée pour voir venir.

— Le couvent sera peut-être détruit, disait-il, qu’importe ! Je n’attache d’importance qu’à l’emplacement. Vous savez si je sais construire ! Je dresserai ici ce qu’on n’a vu nulle part.

La vieille l’écoutait avec méfiance, en clignotant des yeux, et dans son visage d’un jaune de cire, où les lèvres avaient disparu, la bouche n’était plus qu’une fente transversale. Mais à la longue, elle subit cet art de parler, cette haute grâce que Léopold possédait comme aucun prêtre qu’elle eût jamais entendu.

— C’est vrai, dit-elle que des emplacements, il n’y en a pas deux dans l’univers qui conviennent aussi bien pour un monastère. Et cet évêque qui refuse d’y mettre le prix !

Ses cheveux voltigeaient par mèches diaboliques.

Soudain, Léopold devint plus solennel encore :

— Mademoiselle Marie, promettez-moi que vous ne vendrez à personne sans que nous ayons causé.

Elle le lui promit. Alors, il se leva avec une profonde émotion et lui serra les deux mains. Mais soudain, se frappant les genoux, comme s’il se punissait d’avoir fait un grave oubli, il chercha dans ses poches et en tira une petite croix de bois blanc :

— Veuillez prendre cette croix de grâce chrématisée ; elle vous protégera personnellement, à l’heure de la grande catastrophe.

La vieille fille fit une atroce grimace :

— Merci, dit-elle, vous m’avez déjà donné un chapelet de saint Hubert qui ne m’a pas porté bonheur. Il ne m’a même pas préservé des mauvais locataires.

Pourtant elle ne lui tint pas rigueur. Quand il se leva pour partir, elle lui dit de prendre garde, que certaines planches pouvaient s’effondrer. Et le tenant par la main, elle le mena à travers les ténèbres sur une poutre dont elle était sûre et qui faisait comme un pont au-dessus du vide.

Quand Léopold, dans l’ombre, redescendit de Sion à Saxon, il fut longuement suivi, de la fenêtre du presbytère, par des yeux qui, durant des années, n’allaient perdre aucune de ses démarches. Les Baillard revenus sur la colline étaient plus que jamais sous la surveillance de la haute police de l’Oblat.

Dès le lendemain, la vie des trois frères fut réglée. Ils se mirent à courir le pays : Quirin pour placer des vins de Bourgogne, et François pour solliciter des assurances. Quant à Léopold, il se réservait le commerce des esprits célestes et des âmes. L’heure était solennelle et les conjonctures d’une exceptionnelle gravité. Le feu du ciel pouvait tomber demain ; il fallait que tout le monde fût sous les armes. Il s’employa sans délai à se refaire une armée et à battre le rappel de ses anciens partisans.

Pour débuter, il s’en alla visiter ceux qui avaient assisté à sa dernière messe dans le fameux jour de la Pentecôte, ou plutôt, comme il disait, le jour du martyre de la Sagesse. À chacun d’eux il apportait, par un privilège spécial, et par une attention de Vintras, un nom d’ange. C’était soulever pour eux le voile d’un grand mystère auquel l’Apocalypse a déjà fait allusion. Lors de la révolte des anges, les uns sont restés fidèles, d’autres méritèrent d’être précipités dans l’abîme, d’autres enfin, disait l’Organe, se sont tenus dans une coupable abstention, et de ce fait furent relégués sur la terre. Les fidèles de Saxon appartenaient à cette troisième catégorie. En leur révélant leurs noms d’anges et le secret de leurs origines, Léopold pensait les enflammer d’une nouvelle ardeur pour le service de Dieu. Sœur Euphrasie devint Vhudolhael, ange des voix attractives qui portent à Dieu ; Marie-Anne Sellier, Phrumelhael, voix centuplée des monts divins ; madame Munier, Prodhahael, élevée dans les flammes qui environnent le tabernacle de Dieu ; Pierre Mayeur, Fulsdhelhael, écho des remparts divins.

Les cérémonies reprirent. Aux heures sombres du soir, les Enfants de l’Œuvre venaient par deux, par trois, chez Marie-Anne Sellier, et quand cette poignée de zélateurs était rassemblée, le Pontife d’Adoration leur donnait le dernier état de la doctrine de Vintras :

— Les catastrophes prochaines se partageront en deux phases : dans la première, il n’y aura que le conflit de l’Homme contre l’Homme : ce sera la grande guerre, l’Année Noire ; Sion verra les massacres et les incendies. Alors les Enfants du Carmel prieront sans agir ; ils devront s’abriter dans leurs demeures sous la protection des armes de défense, croix de grâce chrématisées, théphilins, hosties personnelles, dictames, eaux de salut et légendes bénies pour clore les issues de leurs demeures. Mais dans la seconde phase, les Enfants de Dieu, qu’ils soient de la terre, des mondes ou des cieux, auront une action extérieure de secours, de consolation, de protection, aussi active et étendue que les malheurs dont ils seront témoins…

Et il tenait à préciser.

— La première phase sera annoncée par des flammes apparues dans le ciel ; la seconde, par Michaël, qui surgira au zénith et lancera le mot d’ordre : Quis est Deus ? À cet appel, nous tous, Enfants de la Miséricorde, nous nous précipiterons au milieu de la lutte comme anges consolateurs. Notre rôle sera sublime. Nous servirons d’intercesseurs entre la Divinité irritée et l’Humanité corrompue, puis nous bâtirons dans les ruines du plateau le Temple de la Réconciliation : Satiabor cum apparuerit gloria tua ; je serai rassasié quand ta beauté apparaîtra.

Pendant des années, Léopold parcourut infatigablement tout le pays. Les villages le revirent avec stupeur. Vêtu tout de noir avec un léger filet blanc autour du col, à la manière des clergymen, l’étrange homme passait, droit et rapide, un peu voûté, la tête inclinée à gauche, sans arrêter sur personne son regard fulgurant. Il allait, annonçant l’Année Noire et distribuant sur son passage les noms d’ange, les croix de grâce et les théphilins. Ses adeptes, peu nombreux, mais bien entraînés, se tenaient sous les armes. Ils savaient ce qu’ils auraient à faire dès la première apparition du feu dans le ciel. Chacun d’eux tenait dans sa poche son billet de mobilisation. Il n’y avait plus qu’à attendre le signe annonciateur des vengeances de Dieu. Et Léopold, avec ses yeux d’une vivacité brusque, qu’il fut chez lui ou en tournée, le guettait, de jour et de nuit, aux quatre coins de l’horizon.

Jamais d’ailleurs les cieux ne furent plus explicites. Ces cérémonies bizarres, cette distribution d’armes mystiques, cette promotion de quelques villageois à l’angélité semblaient ravir les puissances aériennes. En Pologne, à cette date, on remarqua que la pleine lune portait dans son centre une grande macule noire. Cette lune tragique se penchait, tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche, se balançant plus rapidement mesure qu’elle s’élevait au-dessus de l’horizon. Tout à coup, elle tomba avec une rapidité extraordinaire et remonta immédiatement. Deux heures plus tard, elle cessa ses balancements, mais se mit à changer continuellement de figure, tantôt s’aplatissant, tantôt prenant une forme elliptique ou carrée, mais toujours conservant sa couleur de sang avec sa macule noire au milieu. Bientôt elle fut prise de tremblements et de mouvements spasmodiques, qui durèrent jusqu’à ce que la tache noire disparût. Et pendant tout ce temps, la lune ne jeta aucun rayon. Elle semblait une grande boule ardente suspendue tristement dans les airs.

En même temps que le firmament prodiguait à la petite communauté de telles consolations, les pestes et les choléras faisaient rage. Le cercle de menaces et de promesses se resserrait autour de Sion. Et Léopold, vêtu de ses oripeaux d’évêque vintrasien, au milieu de son petit peuple épouvanté et ravi, alliait à sa figure très nette de visionnaire quelque chose d’un roi de la foire.

Il vivait au centre d’un royaume que son imagination agrandissait sans mesure. La colline de Sion en demeurait la ville sainte, et le vieux château d’Étreval y tenait lieu de forteresse.

Étreval est un des rares châteaux que les guerres du dix-septième siècle aient laissés à peu près intacts en Lorraine. Intact, c’est trop dire : il meurt ; mais cette fois les soldats de Richelieu n’y sont pour rien ; il s’effondre de vieillesse. Cette demi-ruine, ancienne résidence d’été des Bassompierre, encore charmante avec ses trois cours successives, avec ses linteaux de porte ouvragés et le joli encadrement de ses fenêtres, constitue aujourd’hui une petite cité agricole, où plusieurs familles de paysans se sont organisés des logis. M. Haye, de son vivant, avait été le personnage le plus important et, en quelque sorte, le maire sans titre de cette sorte de phalanstère. Hélas ! ce vieil ami de la prospérité et des mauvais jours venait de mourir ; les Baillard ne le revirent pas, mais sa femme, sa fille veuve et ses petits-enfants, à l’exception de l’aîné qui étudiait pour être prêtre au grand séminaire de Nancy, demeuraient encore là, et Léopold venait souvent les visiter dans ce singulier et plaisant séjour.

Il arrivait généralement sur les trois heures de l’après-midi, enveloppé été comme hiver de son éternel pardessus. Avant le souper, il allait causer, de porte en porte, dans les trois cours ; on lui faisait partout bon accueil, en considération de ses hôtes. Vers sept heures, il rentrait chez Madame Haye. Avant de se mettre à table, quand la jeune femme se préparait à coucher les enfants, jamais il n’aurait manqué de leur faire réciter la prière du soir, pour s’assurer qu’ils étaient bien instruits de leur religion. Et ces petits bordés dans leurs lits, la soupe posée sur la nappe blanche, c’était d’abord une simple et aimable causerie, jusqu’au moment où, d’une pente fatale, il exigeait qu’on en vînt à ce qui lui tenait tellement au cœur… Jusqu’alors son sourire avait été fin et doux ; c’était une figure de bon vieux curé, ou encore d’ancien officier, anguleuse, sans dureté. Mais à mesure qu’il parlait de l’Année Noire et des flammes dans le ciel, de la comète et de l’ange Michaël, son extérieur se transformait ; les yeux qui clignotaient un peu devenaient fixes, et le regard brillant ; la voix, naturellement douce et paisible, prenait les accents de la prédication et s’élevait à des effets dramatiques.

— Laissez donc tout cela, Monsieur le Supérieur, disait la vieille Mme Haye épouvantée. Prenez encore une assiettée de soupe.

Charmantes soirées d’Étreval ! Elles étaient l’oasis des tournées pontificales de Léopold. Mais quelle amertume pour lui de passer oublié dans les lieux où il avait été puissant. Flavigny, Mattaincourt, Sainte-Odile Dans ces villages, c’était le roi Lear chez ses filles, plein de douleurs lyriques et de chants à remplir le monde. Un jour qu’il traversait Mattaincourt, il fut arrêté par un homme qu’il avait jadis placé comme jardinier chez les religieuses. Cet homme, lui ayant offert un verre de vin, le mena admirer la belle église qu’on venait d’élever à la gloire du Père Fourier, une église d’un goût maniéré qui laisse fâcheusement dans l’ombre la pauvre maison paysanne du bienheureux. Il était entré autrefois dans les plans de Léopold de la bâtir, cette basilique, et la vue admirable de ces pierres neuves, gentiment agencées et dorées à la mode du jour, lui serra le cœur. Il resta un long temps immobile et dit tristement :

— Cela restera et mes œuvres sont tombées.

Mais ces instants de faiblesse étaient rares, et toujours l’Ange de la Certitude venait le relever, et le soutenait sur les routes où il repartait en frappant la terre de son bâton.

Pour se redonner du cœur, pour rafraîchir en lui l’idée qu’il se réinstallerait prochainement sur la sainte colline, il montait au couvent, se complaisait dans ses ruines, y prolongeait sa ronde romantique et reprenait avec la Noire Marie le même éternel dialogue, où il se faisait assurer qu’elle ne vendrait jamais sans l’avoir averti.

Un jour, il appela la vieille femme, comme il avait coutume, sous les fenêtres du jardin. Elles étaient grandes ouvertes, et pourtant personne ne lui répondit. Il se retira. Mais au cours de la journée, une certaine iniquiétude lui vint, et dès le lendemain il retournait là-haut. Les fenêtres étaient toujours ouvertes, et dans la chambre, la pluie tombait comme sur la place. Il appela de nouveau, jeta une poignée de terre contre les vitres, et puis, décidément inquiet de tant d’immobilité et de silence, il pénétra à travers les couloirs jusqu’à la chambre. La Noire Marie était là, couchée sur le dos et les yeux largement ouverts… Son arrivée mit en fuite toute une armée de rats qui couraient sur le corps de la vieille femme et qui lui avaient déjà mangé les pieds.

Événement d’immense importance ! Il sautait aux yeux que le couvent, si ruiné qu’il fût, à cause de sa position éminente et de sa longue histoire, devait redevenir un bien d’église. Et sur-le-champ un bruit arriva de Nancy que l’évêque en faisait son affaire. Les pauvres Baillard n’étaient pas prêts à lui disputer cette acquisition au feu des enchères. Ils prévirent avec angoisse l’installation solennelle sur la colline de leurs ennemis les oblats. Ils comprirent clairement ce que Léopold avait discerné dès son retour, que leur vieille ennemie, en s’obstinant à garder sa ruine, avait favorisé leurs chances et collaboré aux plans de la Providence. Ô dérision, mystère ! Que les moyens de Dieu sont cachés ! Celle qui avait décidé de leur déchéance, ils durent la pleurer. Ils furent même les seuls. Tout le pays la traitait de sorcière ; chacun reportait sur ce cadavre saisissant l’horreur qu’inspirait maintenant le noble couvent disqualifié par les schismatiques. Léopold, assisté de François et de Quirin, célébra en l’honneur de la vieille fille un service funèbre selon Vintras. Il l’introduisit dans la sainte nomenclature des femmes dignes de mémoire et proclama devant les Enfants du Carmel que, sous des aspects décevants, mademoiselle L’Huillier était une des faces de l’Ève Régénérée, une des hosties du monde, sacrifiée pour racheter les crimes de Saxon. O salutaris hostia !

Ces pieux devoirs ne purent pas arracher un mot de douceur au sombre Quirin, ni dissiper la profonde inquiétude de Léopold. Au quitter de l’autel, celui-ci s’en alla seul à travers la campagne. L’idée que Monseigneur allait posséder le couvent le troublait jusqu’au fond de l’âme. Certes, il ne doutait pas des promesses du ciel, mais il ne pouvait supporter l’idée qu’en attendant les jours annoncés de la Grande Réparation, la colline fût souillée par la présence du prince-évêque de Nancy, de ses vassaux et de ses vavassaux.

Ses pas le conduisirent du côté d’Étreval. Était-ce, sans plus, un instinct du cœur, le désir d’apaiser son angoisse auprès d’amis fidèles, ou bien accueillait-il un espoir de trouver, dans ce centre de son diocèse, quelques fonds miraculeux pour racheter les bâtiments de Sion ? Dans un champ, au bas du ravin que domine le château, la vieille Mme Haye étendait son foin avec ses gens. Elle interpella cordialement Léopold :

— Montez chez nous, Monsieur le Supérieur. Justement vous trouverez notre petit séminariste qui vient d’arriver en vacances.

Et Léopold trouva là-haut l’aîné des petits-fils de Mme Haye, celui-là qui se destinait à la prêtrise.

— Ah ! dit Léopold, avec sa bonne grâce accoutumée, vous voilà maintenant avec la soutane.

Il lui en fit des compliments, et sans paraître remarquer la réserve du jeune homme, il commença de le questionner affectueusement sur ses études :

— Quel traité avez-vous fait cette année ?

Le Traité de l’Église, Monsieur Baillard.

— C’est un traité qui a ses difficultés, mais qui est bien intéressant.

— Oui bien, Monsieur Baillard, dit avec rudesse le jeune ecclésiastique ; on y apprend qu’il y a des gens qui déchirent la tunique de l’Église.

— Oh ! répondit le vieillard, je vous vois venir… (Il disait cela sans amertume et même d’un air souriant.) On vous a endoctriné contre nous. Nous sommes des damnés.

— Parfaitement, Monsieur Baillard.

De sa belle voix, noble et tranquille, Léopold commença de se justifier. Mais le jeune abbé visiblement suivait une consigne :

— Monsieur, il y a assez de temps que vous venez ici pour détourner mes parents de la vraie foi…

— Je comprends ce que vous voulez, dit alors Léopold.

Et sans rien ajouter, il quitta la maison. Au bas de la côte Mme Haye le vit revenir avec surprise.

— Comment, Monsieur le Supérieur, vous ne demeurez pas comme d’habitude pour le souper ? — Bonne mère, on m’a chassé.

— Chassé ! Et qui donc ?

— Votre petit-fils.

La vieille femme fut indignée.

— Comment ! Chasser Monsieur le Supérieur ! Un saint ! Un homme à la cheville duquel ce gamin n’ira jamais ! Il ne sait donc pas qu’on venait pour vous entendre de sept lieues à la ronde !

— Que voulez-vous, bonne mère, il écoute ce qu’on lui dit… Il en aura des compliments à la cure de Sion.

En vain essaya-t-elle de ramener son vieil ami à Étreval. Léopold ne se laissa pas convaincre, et, rempli d’amertume, il reprit le chemin de Saxon.

Ce n’était pas pour y trouver la paix. Sous le pauvre toit de Marie-Anne régnait une atmosphère d’angoisse et de grandeur. Quirin et la sœur Quirin, qui considéraient qu’eux seuls subvenaient aux besoins de la communauté, ne cessaient de récriminer sur les repas, sur toute la vie qu’ils trouvaient trop misérable. Leur dispute remplissait la maison, rumeur sourde et servile d’ailleurs, au-dessus de laquelle se tenait le silence souverain de Léopold.

Ce soir-là, après qu’ils eurent mangé leurs pommes de terre et terminé leur chétif dîner, les trois frères demeurèrent réunis, Léopold assis près de la fenêtre, à travers laquelle se montrait, derrière les arbres fruitiers, la pente qui glisse de Sion vers Chaouilley, et les autres, comme à l’ordinaire, n’osant guère causer qu’à voix basse. On entendait dans les chènevières les chiens du village aboyer. Il n’y avait pas de chandelle allumée dans la pièce, mais elle était tout éclairée par la pleine lune, et l’on distinguait en silhouette la figure de Léopold, immobile sur la chaise où il était venu s’asseoir en sortant de table.

À quoi rêvait-il, le vieux prêtre, son coude appuyé sur le bord de la croisée, et ne quittant pas du regard les nuages ? Y voyait-il les contours de ses domaines perdus, les formes de Sainte-Odile, de Flavigny, de Mattaincourt ? Tenait-il les étoiles comme autant d’âmes restituées à la pure lumière par sa propagande ? Ou bien, se dépassant d’un nouvel échelon, s’élevait-il au-dessus des désirs terrestres, au-dessus du souci plus noble des âmes, pour atteindre, sur l’échelle de Jacob, le point d’où le Voyant participe aux songeries du ciel ? Hélas ! il fallait que de ses ambitions, de son apostolat et de ses hautes folies, il redescendit au niveau de son petit monde divisé, mécontent, insatisfait, et qu’il entendit à ses pieds, au ras du sol, la dispute.

Marie-Anne dénonçait que Quirin et sœur Quirin buvaient en cachette le vin dont ils faisaient commerce pour la communauté.

— Menteuse ! répliqua la sœur Quirin. Qui est-ce qui travaille ici ? Aujourd’hui encore, Quirin a placé quatre barriques.

Tout cela murmuré, chuchoté plutôt que parlé.

Le bon François chercha une diversion. Il demanda qu’on fît lecture de la dernière lettre de Vintras. Sœur Euphrasie la prit sur le bureau de Léopold, alluma une chandelle et lut à haute voix :

« Sion pleure, Sion est abattue. Mais il n’en sera pas toujours ainsi, et le Seigneur la relèvera, et ceux qui ont souffert, qui ont été repoussés à cause de la Sion que le Seigneur veut édifier, se réjouiront, et ils feront retentir le lieu saint de leurs cantiques d’allégresse. »

Tous furent émerveillés de cette prédiction, qui venait si bien à propos pour proclamer la vanité des projets de l’Évêque sur le couvent, et Marie-Anne, qui avait un goût décidé pour le génie enthousiaste des lettres de l’Organe, s’écria, comme devant le fait le plus étonnant :

— Il paraît qu’il ne boit jamais une goutte de vin ?

— Et comment en boirait-il ? observa Quirin avec aigreur. Ils n’ont là-bas que de la bière.

Le bon François, en toute innocence, suggéra alors qu’il serait convenable d’envoyer une barrique à Londres pour faire une politesse à Vintras.

Quirin répondit froidement qu’il enverrait bien volontiers un très bon ordinaire, mais qu’il voulait savoir comment il rentrerait dans ses frais.

À ces mots François éclata, quoique toujours en se gardant de trop élever la voix

— N’avez-vous pas honte, mon frère, de réclamer de l’argent ? Oubliez-vous tout ce que l’Organe a fait pour notre aîné et ce que, nous-mêmes, nous lui devons au spirituel ? Allez-vous lui marchander un peu de vin dans le moment où il nous garantit le relèvement de Sion ? Tenez, ce n’est pas une pièce de vin commun que nous devrions lui envoyer à titre gracieux, mais une pièce de vin fin.

Léopold n’eut pas un mot qui le mêlât à cette dispute. Il semblait plus concentré et plus inabordable que jamais. Sa pensée fuyait de telles bassesses. Son visage ne se tourna même pas vers les querelleurs. Il ne voyait pas les êtres humbles et doux qui s’abritaient dans son ombre : il ne les voyait pas davantage s’ils s’avilissaient. Et il se mit à marcher dans la chambre en proférant, comme pour lui-même, des choses terribles, des injures sur Saxon :

— Saxon la brutale, Saxon la huronne, ville de pillards et d’Amalécites ! Tes cavernes sont remplies des dépouilles ravies à tes bienfaiteurs de Sion. Et maintenant ton esprit d’iniquité, d’un flot grossi, vient envahir la maison du Juste d’Etreval et souiller jusqu’ici les esprits consacrés par Vintras. Le doute m’environne, m’assaille et me flagelle. La Noire Marie, bien qu’elle fût l’instrument de grands desseins providentiels, a douté. Pour la purifier, le ciel a dû la livrer aux bêtes immondes, que seul j’ai chassées. Un doute gisait dans l’âme du plus juste des hommes et l’a fait périr, et j’ai vu aujourd’hui ce germe mortel se trahir, s’épanouir odieusement dans les actes et les propos de son malheureux petit-fils. Plus près de moi, le doute fait ses ravages. Ceux qui l’accueillent dans leur âme mourront. Que la hache se lève et s’abaisse à coups répétés ; elle m’ébranche, mais c’est pour que j’élance ma tête plus haut.

Aux accents de cette grande voix, il semblait qu’une clarté sépulcrale fût projetée sur un réprouvé. Tous s’écartaient de Quirin et de sœur Quirin. François se reculait dans l’ombre du lit. Son souffle fort et entrecoupé révélait un état d’émotion violente. Dans cette hypertension, les trois paysannes aux cheveux gris, aux épaules courbées, étaient prêtes à enfourcher le manche à balai, et par la cheminée, dans un tourbillon, à s’enfuir vers la ronde des sorciers. Léopold s’en retourna prendre, contre la fenêtre, son poste éternel de guetteur du ciel.

L’atmosphère dans cette masure devenait irrespirable. À la fin de la semaine, la nouvelle arrivait de Nancy, certaine et définitive : Monseigneur achetait le couvent, et l’on ajoutait que les oblats sollicitaient d’y établir des pères de leur congrégation. Aux yeux de Quirin, c’était la partie perdue. Il prit la décision de ne pas s’attarder davantage. Et bientôt, ce prêtre paysan, à la figure jaune et maigre, avec quelque chose à la fois de chétif et d’inusable, quitta Saxon pour se remettre avec la sœur Quirin sur la route de l’aventure. Il était las d’une religion dont l’autel ne nourrissait plus ses prêtres. C’est qu’il ne se faisait pas un sentiment assez poétique de lui-même pour se consoler de cette vie misérable, en songeant qu’il était un pontife errant sur les chemins et qui cache ses pouvoirs divins sous les fatigues d’un voyageur de commerce. N’accusons pas son prosaïsme. La vie auprès de Léopold voulait une âme trop tendue. Léopold n’était pas le prêtre, qui lit et médite les psaumes, mais le prophète qui les ressuscite dans sa propre destinée. Quirin voulait vivre, il devait s’en aller. François, tendre et soumis comme il l’était, ne pouvait que mourir.

Toutes les épreuves, qui avaient tanné et durci Léopold, avaient délabré l’organisme, jadis si puissant, de François. Maintenant il se sentait à la merci d’un battement de son cœur affaibli. Il dut peu à peu renoncer à ses tournées de courtier d’assurances, et pour tuer l’ennui, il recourait aux distractions d’un vieux paysan. Il allait chercher des salades de pissenlit dans les herbes de la colline, ou bien à la saison cueillir les prunelles sur les haies de Vaudémont. Le bon géant avait toujours été un peu porté sur la bouche ; il excellait à distiller de ces petites baies une savoureuse eau-de-vie, et volontiers il faisait des politesses avec son élixir. Assis près de la fenêtre, dans les longues journées où Léopold était absent, il cherchait à entrer en conversation avec les passants. Ceux-ci étaient-ils désarmés par la transformation qui s’était produite dans le pauvre homme à mesure que l’on s’éloignait du temps où il était tout jovialité ? La maladie et la misère avaient-elles purifié à leurs yeux cette grosse figure, hier réjouie et maintenant toute bouffie ? Il y en avait qui ne faisaient plus difficulté pour entrer dans la maison de Marie-Anne, et certains même, comme Bibi, le sceptique du village, en recherchaient l’occasion.

— Bibi, lui dit un jour François, notre adhésion à l’œuvre de la Miséricorde est tout ce que l’on peut nous opposer. Eh bien c’est une affaire de conscience. Pourquoi ceux qui ignorent ce que nous savons voudraient-ils nous condamner ? Nous nous chargeons de notre fardeau et ne l’imposons à personne. C’est Dieu qui sera ici le juge comme il l’est ailleurs.

Puis il se mit à lui expliquer la doctrine de Vintras.

Bibi avait écouté sans mot dire, en sirotant sa liqueur, et quand le grand François lui dit pour finir :

— Êtes-vous persuadé, Bibi ?

Il répondit :

— Je suis persuadé que je n’ai jamais bu de si bonne prunelle.

Et si l’interlocuteur ne trouvait pas l’échappatoire de ce farceur de Bibi, s’il répliquait à la Sagesse par quelque argument de bon sens, la scène était encore plus comique : le grand François expliquait très sérieusement qu’il était en possession de quatre cent dix-neuf raisons prouvant la vérité de sa cause, et qu’il se sentait particulièrement appuyé par le prophète Isaïe, sans parler d’Ézéchiel et de Jérémie. Il ne s’arrêtait que vaincu par ses battements de cœur.

Aucun des propos du pauvre garçon, nulle des démarches de Léopold n’échappait à la cure de Saxon. Le Père Aubry, sachant avec quelle force rejettent, sur un vieux sol religieux, les plus profonds instincts que semblaient avoir chassés les prières et l’eau bénite, aurait voulu vider l’abcès, y mettre le fer et le feu. C’était bien l’avis de l’Évêque. Nulle transaction avec le diable, pas d’armistice avec l’enfer ! Mais en sage prélat, Il ajoutait : « C’est avant tout sous le silence que vous devez les écraser. » Fidèle à cette consigne, l’Oblat ne bougeait pas, se bornait à se tenir sur le qui-vive et à se procurer, quasi chaque jour, une sorte de rapport militaire sur ce qui se passait dans la secte.

Un matin, le facteur, en montant le courrier au presbytère, avertit la servante que François Baillard venait de passer une nuit très mauvaise et qu’il était au plus mal. La bonne femme prévint aussitôt son maître, qui, laissant là son déjeuner, se hâta de descendre chez Marie-Anne.

Ce n’était pas la première fois que l’Oblat assistait à l’agonie d’un Enfant du Carmel. Jamais il n’éprouvait de résistance et tout se passait comme si le moribond avait été un paroissien ordinaire. Mais un prêtre hérétique et qu’il faut ramener dans la communion de l’Église ! L’Oblat ne méconnaît pas la difficulté ; seulement il compte sur la Providence pour l’assister, cette fois encore, comme elle n’a jamais cessé de le faire depuis son arrivée sur la colline. Grâce au ciel, toutes les positions des Baillard n’ont-elles pas été successivement emportées ? Le couvent vient de leur être repris sans espoir de retour ; ils sont bannis de leur forteresse d’Étreval ; Quirin a fait défection. L’extrémité où se trouve François, c’est une nouvelle étape dans la voie que la Providence a marquée au Père Aubry, et qui est d’installer son ordre dans l’ancienne demeure des Tiercelins. C’est pour la gloire de Dieu et pour la grandeur de l’Institut des Oblats de Marie qu’il demande de surmonter l’endurcissement de François. Il se rappelle, comme un heureux présage, la faveur qu’il a reçue du ciel, le jour déjà lointain de son arrivée, quand il a recueilli dans ses bras un mendiant moribond. Il va assainir, purifier l’âme d’un mourant, quoi de plus simple ! C’est jeter du chlore dans une maison où vient de s’achever une maladie infectieuse. Ainsi raisonne le Père Aubry ; il descend la colline avec une haute conscience de son devoir, mais sans inquiétude sur le résultat final il se fie dans la valeur de ses arguments et dans les sentiments qui naissent naturellement à l’approche de la mort.

Marie-Anne Sellier lui ouvrit.

— Il va mourir, dit-elle. Monsieur le Supérieur est absent depuis trois jours ; nous ne savons où le prévenir.

Sœur Euphrasie, entendant des voix, arriva dans le couloir. Elle pleurait et elle dit :

— Depuis ce matin il étouffe. Ce sont toutes ces histoires avec Monseigneur qui lui ont brisé le cœur.

Toutes deux menèrent l’Oblat dans une pièce au premier étage.

Le bon François, enveloppé de couvertures, gisait dans un fauteuil, la barbe très longue et la face toute violette.

Le prêtre s’approcha et lui prit la main :

— Cher Monsieur François, c’est moi, votre curé, votre ami.

Puis, voyant que le temps pressait, il lui demanda s’il ne voulait pas recevoir les derniers sacrements.

François indiqua par signe qu’il le voulait bien.

Alors l’Oblat lui dit avec une sorte de jovialité, en désignant au mur les théphilins et les croix de grâce :

— Eh bien ! Monsieur Baillard, nous nous entendons, n’est-ce pas, pour renoncer à tous ces prestiges qui vous ont abusé ?

François fit un effort pour parler et visiblement pour défendre Vintras. Mais l’Oblat l’interrompit et lui représenta qu’il n’y avait que deux moyens de recevoir une mission divine : le premier par la voie hiérarchique, qui vient des apôtres, et le second par un appel spécial de Dieu, prouvé par des miracles irrécusables, et il finit son discours en disant :

— Les prodiges de Tilly avaient-ils les conditions de véracité divine exigées par la théologie ?

— Ils en étaient redondants ! s’exclama péniblement le moribond.

L’Oblat fut interloqué. En vain reprit-il ses arguments un par un : il ne trouvait pas l’entrée du cœur de François, non plus que du cœur des deux vieilles femmes, qui se tenaient debout de chaque côté du fauteuil. Il sentit qu’il faisait fausse route, battait les buissons, laissait s’écouler des minutes irréparables ; il s’irrita, éleva trop la voix. Et comme Euphrasie se penchait, François lui dit avec son dernier sourire, où l’on crut voir un indicible mépris.

— C’est Gros-Jean… qui veut… en remontrer à son curé.

Puis il entra en agonie.

L’Oblat regagna sa cure plein de tristesse et se reprochant d’avoir été le mauvais champion de Dieu. Par légèreté, par imprudente confiance en soi-même, il avait oublié le charme puissant qu’il a plu au Créateur de laisser à Satan, et il n’avait pas su faire éclater aux yeux du pauvre abusé la force de la vérité. Toute la nuit, bourdonna à ses oreilles la plainte de cette âme qu’il n’avait pas su atteindre, qu’il avait laissée s’enfuir, opiniâtre et non réconciliée…

Les portes de l’église se fermèrent devant le cercueil du schismatique. Cette rigueur, conforme au droit canonique, fit un immense effet dans toute la population. Le jour de l’enterrement, sœur Euphrasie, navrée, humiliée à la pensée que l’homme qu’elle vénérait s’en irait au cimetière sans être accompagné de personne, alla trouver une vieille femme pauvre et lui offrit vingt francs pour suivre le convoi.

— Mes fils, ma famille ne me le pardonneraient pas, répondit celle-ci à la sœur. Gardez vos vingt francs.

Les Enfants de l’Œuvre se tapirent au fond de leurs maisons. Sœur Euphrasie, Léopold et Marie-Anne Sellier, tous les trois seuls, accompagnèrent et portèrent le corps au petit cimetière de Sion. Le maire, toutefois, marchait devant le cercueil. « Était-il donc il à quelque degré son adepte ? » ai-je demandé à l’un des survivants de cette lointaine époque. « À quoi pensez-vous ? Non, certes ! m’a-t-il répondu ; mais c’était comme représentant de l’autorité et pour qu’un homme baptisé, ancien curé, ne fût pas enterré comme un chien. »

On planta une haie entre la tombe de François et les autres tombes pour témoigner que, même dans la mort, le prêtre schismatique demeurait séparé des fidèles.