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Émile-Paul frères (p. 97-121).


CHAPITRE V


LA COLLINE FÊTE SON ROI


Cependant, sur la colline, aux heures du soir de ce long mois d’août, assises dans le grand jardin de Sion, devant les autels de la sainte Vierge et de saint Joseph que l’on voit encore aujourd’hui, un groupe de femmes se chagrinent qu’il tarde tellement, celui qui savait donner un aliment à leurs âmes. Sœur Thérèse, sœur Euphrasie, sœur Lazarine, sœur Quirin, sœur Marthe, les cinq religieuses restées fidèles à Léopold dans le malheur, du matin au soir vont et viennent de la cuisine au puits, du puits aux carrés de légumes, du poulailler aux étables, et du couvent aux quelques champs épars, pour revenir à la niche de la chienne aimée de Léopold, la Mouya, comme elle se nomme, ce qui veut dire, en patois, la meilleure. Elles travaillent pour que leur maître soit satisfait quand il reviendra. Elles dépensent de l’amour à poursuivre la moindre poussière dans les recoins des immenses corridors, et ne posent le balai que pour saisir la bêche et le râteau ; puis toutes, elles abandonnent bêches, râteaux et balais pour prendre le fil et l’aiguille et repriser les chasubles et les nappes de l’autel. Mais c’est en vain que le cœur de ces femmes cherche son repos dans les longues habitudes rurales et ménagères de leur race, l’inquiétude les ronge.

La vie matérielle est dure dans les campagnes, et la vie de l’âme presque absente. Dès que l’on construit une arche, il y vient à tire-d’ailes, de tous les environs, des êtres plus faibles ou plus délicats. Les jeunes paysannes accourues dans les abris de Léopold étaient naturellement de l’espèce qui a peur de la vie et de ses efforts, et qui désire vivre comme des enfants à qui Dieu donne la pâture ; mais les plus faibles, les plus dépourvues, on peut croire, étaient celles-là qui, l’heure venue de l’éparpillement, n’avaient pas osé prendre leur vol et s’étaient rapprochées de leur Supérieur avec plus de confiance. Qu’elles sont aujourd’hui désorientées, mal à l’aise ! Privées de courir le monde, comme elles avaient coutume pour leurs quêtes, et privées en même temps des soins mystiques de leur chef, ces colombes paysannes gémissent dans leur cage de Sion. Tandis que les frères Hubert et Martin, bonnes bêtes de somme, se demandent simplement ce que l’on deviendra demain, l’inquiétude des sœurs s’en va bien au delà. Les rêves de Léopold les ont éveillées à d’autres sensations qu’à la vie machinale du village, et cette maison sans maître, ce couvent sans directeur, ce travail et ce repos sans âme les accablent.

François et Quirin sont loin de pouvoir suppléer auprès d’elles Léopold. Platement, ils se plaignent d’avoir à tenir la paroisse, au lieu et place de leur aîné, quand ils auraient pu gagner beaucoup d’argent par la découverte des sources selon la méthode de l’abbé Paramelle. Ils pestent d’ajourner l’exploitation de la baguette magique, parce que Léopold, maintenant, imagine de s’intéresser à un visionnaire.

Les jours passaient, l’absent ne donnait aucun signe de vie. Enfin une longue lettre arriva. C’était le soir, dans le grand jardin, l’heure où les sœurs et les frères versaient les derniers arrosoirs sur les carrés de légumes.

Tout le monde se rapprocha. Quirin et François, l’ayant lue à voix basse, firent de grands éclats de rire méprisants. Puis ils commencèrent à relire tout haut, avec dérision, ces feuillets enthousiastes où Léopold leur racontait au milieu de quels prodiges il vivait. En vérité, il choisissait bien son temps pour faire de la mystique ! Sœur Thérèse qui les écoutait ne put se contenir. Dans le jardin rempli d’ombres, elle éclata en reproches véhéments. Que trouvaient-ils d’impossible aux faveurs prodigieuses que Dieu accordait à leur frère ? Elle-même, elle avait été favorisée d’un miracle, et c’était lui faire une offense personnelle que de tenir en suspicion des faits merveilleux.

Mais bientôt, sur de nouvelles lettres, François et Quirin changèrent insensiblement d’attitude. Ils les lisaient et relisaient durant des heures, sous les tilleuls de la terrasse, et si l’on s’approchait, ils se taisaient. Un beau matin, ils annoncèrent qu’ils partaient pour Tilly. Peu après, ce fut le tour de sœur Thérèse qui, mandée par eux trois, s’en alla prendre la diligence à Nancy.

Tous les vœux de la petite contrée les accompagnèrent, bien que l’on ne sût pas au juste ce qu’ils allaient chercher si loin. On en espérait du bien pour la région. Tant de fois déjà, ils étaient revenus avec des ressources nouvelles de ces mystérieuses expéditions ! Dans tous ces villages que l’on aperçoit du haut de la colline, il n’y avait quasi personne qui n’eût intérêt à la prospérité des messieurs Baillard. La diminution de leurs œuvres et du pèlerinage atteignait du même coup les aubergistes, les voituriers, les fournisseurs, tous ceux qui avaient aventuré de l’argent dans les entreprises de Léopold, mille intérêts étroitement liés à la prospérité de Sion. Et puis, la foule des âmes dévotes vénérait dans les trois prêtres d’incomparables directeurs de conscience. À ce double titre, au spirituel et au temporel, ils avaient dans toute la région une vaste clientèle. Pour se rendre compte de cet état de choses, il faut avoir entendu un vieux paysan dire avec un respect et un regret émerveillés : « À Sion, du temps des messieurs Baillard !… » Dans ces villages, Léopold possédait la double force seigneuriale et sacerdotale. Beaucoup de braves gens fondaient sur lui leur salut dans cette vie et dans l’autre. Et chacun, durant ces quelques semaines d’absence, attendit leur retour avec une vive impatience et toutes les nuances de l’espérance, depuis l’espérance mystique des sœurs jusqu’à l’espérance toute positive des créanciers.

Aussi vers la mi-août, quand les trois frères et Thérèse annoncèrent leur arrivée, ce fut une satisfaction générale et l’on prépara une petite fête. Le jour venu, dans l’après-midi, M. le maire Munier, qui d’ailleurs était leur parent, monta au couvent pour recevoir les voyageurs, et des notables l’accompagnaient, M. Haye, d’Etreval, homme de bon conseil, universellement estimé dans le pays, était là, avec M. le maître d’école Morizot et une douzaine de braves gens un peu simples, comme Pierre Mayeur, Pierre Jory, dit le Fanfan, le jeune Bibi ou Barbe Cholion, le sceptique du village, et avec toutes les dévotes, au premier rang desquelles Mme Pierre Mayeur, Mme Jean Cholion, Mme Mélanie Munier, Mme Séguin, la jeune Marie Beausson, la mère Poivre et bien d’autres. Un des frères dispersés, qui venait de s’établir comme menuisier à Lunéville, le jeune frère Navelet, avait fait plus de trente kilomètres pour féliciter son toujours vénéré Supérieur. En attendant l’arrivée de la voiture, ils circulaient tous dans le couvent, à travers le jardin, en habits du dimanche, mais libres de ton et d’allures, puisque les maîtres n’étaient pas là, et jugeant tout en paysans. On admirait comme les chères sœurs et les deux frères avaient bien travaillé le jardin. Et c’était vrai, les pommes de terre étaient magnifiques et les choux donnaient les plus belles espérances.

— Ah ! le pauvre cher homme, soupira Mme Mayeur pensant à Léopold, va-t-il être content en voyant son beau jardin !

Cependant, le long de la grande allée, les mains croisées derrière le dos avec une dignité villageoise, le maître d’école et M. Haye se promenaient en causant.

— Monsieur le Supérieur va rentrer dans une Sion bien réduite, disait avec un soupir M. Morizot.

— Peuh ! répondit M. Haye, les cinq religieuses leur sont dévouées ; ils ont les deux frères, bien vigoureux. À eux sept, voyez, ils ont pas mal travaillé le jardin.

— Sans doute, voilà des pommes de terre pour leur hiver, mais entre nous, ce n’est pas dans leur champ qu’elles ont poussé…

— Que voulez-vous dire, Morizot ? interrompit M. Haye en arrêtant ses yeux francs sur le visage un peu chafouin du maître d’école.

Ce que vous savez comme moi. Pour échapper aux créanciers, Léopold a tout mis au nom des sœurs, et de plus rien n’est payé. Tout ici appartient à la prêteuse, une prêteuse pas commode, mademoiselle L’Huillier, vous savez bien, La Noire Marie, de Gugney.

Oui, M. Haye savait tout cela aussi bien que le bonhomme, mais il écoutait avec déplaisir ce bavardage où perçait une secrète envie. Et posant sa lourde main sur les frêles épaules de son interlocuteur :

— Monsieur Morizot, dit-il pour couper au court, une seule chose est vraie, et vous avez trop de bon sens pour ne pas le voir : c’est l’intérêt de tout le pays que monsieur le Supérieur rétablisse ses affaires.

À cette minute, Bibi Cholion accourut au jardin annoncer qu’on distinguait dans la plaine la voiture. Il fallait encore une bonne demi-heure avant qu’elle atteignit le plateau. Les gamins et, à leur tête, une fillette d’une douzaine d’années, Thérèse Beausson, se portèrent à sa rencontre au bas de la côte. Et toutes les personnes d’âge se groupèrent devant le couvent, sous les tilleuls, pour recevoir les voyageurs chez eux et leur faire ainsi plus d’honneur. Dans leurs costumes du dimanche et avec leurs attitudes compassées, ces clients et amis avaient un peu l’air de ces groupes qui, sur le seuil de l’église, attendent la famille pour une messe du bout de l’an, après un décès. Mais quand la voiture parut, ce fut tout de suite, un changement.

— Bonnes nouvelles ! criait François en agitant son chapeau.

Il sembla qu’un courant d’air balayait le brouillard, et, dans le même moment, Bibi Cholion sonnait la cloche pour avertir les gens occupés dans les champs du retour de leur pasteur.

Léopold, beau comme un évêque, tendait les mains à droite, à gauche, solide, et tout rayonnant de merveilleuses espérances. Quirin, François, Thérèse, en sautant à terre avant lui, disaient de toutes les manières :

— Bonnes nouvelles, bonnes nouvelles ! comme des chasseurs qui rentrent avec leurs carniers pleins.

Quelles étaient ces bonnes nouvelles qui transfiguraient les Baillard ? Ni le maire, ni M. Haye, ni M. Morizot ne posèrent de questions : c’étaient des paysans bien élevés, et puis Léopold savait maintenir des distances entre lui et les plus fidèles de ses paroissiens. Sous les tilleuls devant l’église, on avait porté le fauteuil où s’asseyait dans ses tournées de confirmation Monseigneur de Nancy. Léopold y prit place et commença de poser des questions au maire et aux notables sur l’état spirituel de Sion et de Saxon, comme eût pu le faire Sa Grandeur. Ses yeux de feu et qui s’en allaient toujours vers l’invisible, faisaient le plus étonnant contraste avec son parler plein de douceur et d’onction. Il était manifestement moins soucieux de connaître de fâcheux désordres que de louanger ceux qui, par leur présence, venaient lui apporter une preuve de fidélité.

Sur l’appel des cloches, on continuait d’arriver. Bien qu’au mois d’août les travaux de la culture retiennent aux champs les villageois, il n’y eut guère de maison qui ne déléguât l’un des siens pour aller féliciter de son retour Monsieur le Supérieur. Aux yeux de tous ces paysans, la présence de celui-ci, l’absence de celui-là, étaient d’une grande signification, et ils voyaient dans ce petit cercle, non pas seulement sur qui les Baillard pouvaient compter, mais sur quoi, et quel crédit leur demeurait.

Les trois prêtres se multipliaient en bonne grâce, chacun avec son génie propre. Au soir tombant, les gens redescendirent au village, fort satisfaits de la réception, bien influencés par le grand air de Léopold, qui ne leur avait jamais paru si épiscopal, et surtout très intrigués, se demandant quelles pouvaient bien être ces bonnes nouvelles sur lesquelles les voyageurs avaient été si discrets.

Et maintenant c’est l’heure intime, l’heure du crépuscule. Il ne reste plus au couvent que les sœurs et les frères, pauvres gens, fleurs de fidélité et de timidité devant la vie. Le moment du souper est venu et les rassemble tous dans la cuisine. Frère Martin et frère Hubert se sont placés modestement au bas bout de la table. Léopold a mis à sa droite sœur Thérèse, à sa gauche la sœur Euphrasie, une grande fille de vingt-quatre ans, au regard ferme et triste. De chaque côté de Quirin, s’assoient ses collaboratrices de Sainte-Odile, sœur Quirin et sœur Marthe : auprès de François, la sœur Lazarine, qui tient l’école de petites filles de Saxon.

Comme ils sont contents ! Pour la première fois, depuis la grande dispersion et depuis qu’ils ont formé un nouveau foyer, ils reçoivent leur Supérieur. Autour de la table, sous la pauvre lumière d’une lampe, ils forment une petite société d’amis vérifiés par le malheur. Paysage charmant et singulier que cette tablée de prêtres, de frères et de nonnes, un très vieux paysage. Tous ces gens rassemblés là, avec leurs soutanes fatiguées, leurs robes à liserés bleus, leurs collerettes, leurs larges manches retroussées et leurs cornettes, font moins penser à des gens d’église qu’à des terriens de l’ancienne France. À leurs traits, à la rudesse de leurs manières, à la franchise salubre de leurs attitudes, on croirait voir un de ces tableaux où le grand artiste Le Nain peignait des paysans du dix-septième siècle, assis autour d’une table avec du vin et des femmes pour les servir.

Toutes ces religieuses semblaient avoir le même âge, une trentaine d’années environ. Déjà la vie avait usé leurs traits et fané chez elles toute beauté physique, mais dans le fond de leurs yeux demeurés jeunes on voyait la plus charmante simplicité rustique, une sensibilité douce et le désir de prévenir toutes les volontés de leurs prêtres. De fois à autre, l’une d’elles se levait pour aller prendre un plat sur le feu et pour remplir un pot de vin qu’elle versait dans les verres. On entendait crier sous les couteaux les larges miches de pain de ménage. Ils mangeaient grossièrement et fortement, en vrais ruraux ; ils eussent fourni à des citadins une impression un peu animale et comme d’un troupeau dont toute la beauté tient dans la santé et dans la robustesse. Mais qu’il y a de sérieux et même de noblesse dans leurs physionomies et dans leurs attitudes ! Ce qui donne sa couleur unique et profonde au tableau, c’est que ces gens sont rassemblés pour débattre les intérêts matériels les plus terre à terre, en même temps que les plus folles aspirations religieuses. Ils boivent, ils mangent, mais surtout ils sont penchés vers Léopold, dans un même mouvement d’admiration et de curiosité.

Un sourire d’extrême bienveillance ne quitte pas ses lèvres, le sourire des images de piété, celui que les petits livres d’hagiographie prêtent aux saints personnages de jadis. Tout à coup, il frappe avec son couteau sur son verre. Chacun se tait et lui, d’une voix solennelle :

— Réjouissez-vous, mes chers fils et mes chères filles ; nous vous rapportons des trésors matériels et moraux qui dépassent vos plus audacieuses prières. Avant peu, nos ennemis et ceux qui nous ont reniés vont cruellement se mordre les doigts. Nous aurons à prier pour eux. Trop tard, peut-être ! et je ne réponds pas de la complaisance de Dieu… Mais tout cela, je l’expliquerai bientôt dans le détail ; je le déploierai, le 8 septembre, pour la fête de la Nativité de la Vierge, devant tout le peuple assemblé. Ce soir, comme je ne veux pas vous laisser dans une trop cruelle attente, et pour répondre à vos filiales impatiences, mes chers enfants, j’autorise notre cher et éloquent François à soulever un peu le voile.

Alors le grand François commença de dérouler, sous les yeux de ce petit cercle prédisposé à tout croire par le mysticisme et la détresse, le récit merveilleux de leur séjour à Tilly, un long chapitre de la Légende dorée ou des Mille et une Nuits, l’énumération des prodiges qu’ils venaient de voir au sanctuaire de Vintras : voix mystérieuses venues du ciel, hosties sanglantes et couvertes d’emblèmes apparues tout à coup sur l’autel, calices vides soudain remplis de vin, colombe qui venait se poser sur l’épaule du prophète et frôler du bec son oreille quand il parlait à ses disciples, parfum de lis, de rose et de violette envahissant le sanctuaire. Tous ces miracles, François les contait avec de beaux mots caressants et brillants, comme il y en a sur les images de piété, des mots qui sont de la poésie pour les chères sœurs et qui soulevaient leur étonnement et leur admiration, qui leur arrachaient des exclamations en patois et des remerciements à la Vierge. Puis, petit à petit, à mesure qu’il s’éloignait des belles phrases qu’il avait préparées, à mesure qu’on l’interrompait de questions, mangeant et parlant tout la fois, il reprenait ses mots rudes, ses images à lui, et, au lieu du ton de prédicateur, son accent de terroir :

— Bien sûr, mes chères sœurs, qu’il y en a dans le pays qui diront : « Qu’est-ce que nous raconte là ce grand, avec son imagination aussi haute et pas plus sage que sa tête ? » Vous leur répondrez ce que vous savez bien, qu’à l’arrivée des lettres de Léopold j’ai d’abord ri dans le grand jardin, et que j’ai engagé avec lui un combat quasi à l’épée, par correspondance. Enfin, j’ai voulu voir de mes yeux. Je suis allé à Tilly. Me revoilà. Tout ce que je vous raconte, j’ai l’ai vu et entendu, et avec moi, avec nous quatre, plus de quarante-six personnes, parmi lesquelles des prêtres, des comtes et des marquis. Vintras, aussi vrai que je regarde cette chandelle, c’est un miracle ! et je crois en lui comme je crois en Dieu. Il n’a pas fait plus d’études que vous, mon bon frère Hubert, et tous les jours, pendant deux heures et demie, il parle sur toutes les matières de la théologie, sans éprouver aucun besoin de tousser ni de cracher, ni paraître jamais plus fatigué à la fin qu’au commencement. Mais ce qui prouve tout à fait qu’il est inspiré de Dieu, c’est qu’il ne sait lui-même ce qu’il dit et qu’il ne l’apprend qu’après son discours de ceux qui l’ont entendu et à qui il le fait répéter…

C’était charmant d’écouter François et de voir comment, au fond limpide de ces sortes de nature qui ne pensent qu’à admirer et à servir, se forme une inébranlable conviction. Il présentait le type idéal du clerc et de l’écuyer. On l’aurait vu indifféremment sur la paille de la rue du Fouarre, écoutant les leçons d’Abélard, ou couché en travers de la tente du chevalier son suzerain. Mais, en même temps, c’était un beau diseur, un voyageur qui arrive de loin et désireux de produire son effet. Aussi avait-il bien soigneusement gardé pour la fin l’énumération des hautes dignités dont ils revenaient revêtus :

— Il y aura vingt nouveaux pontifes pour la Régénération, qui arrivera bientôt, et nous sommes du nombre, nous trois ! Mon frère Supérieur (il montrait Léopold) est établi par Dieu Pontife d’Adoration, et mon jeune frère (il désignait Quirin) Pontife de l’Ordre. Notre sœur Thérèse est sacrée miraculeusement, elle aussi, pour être la fondatrice et la supérieure d’un nouvel ordre de femmes, peut-être le seul qui existera dans le nouveau règne de Jésus-Christ. Ce sera la Congrégation des Dames libres et très pieuses du miséricordieux amour du Cœur divin de Jésus. Désormais notre sœur s’appelle Madame Léopold-Marie-Thérèse du Saint-Esprit de Jésus. Et moi, qu’est-ce que je suis ? Je suis établi Pontife de Sagesse.

Pontife de Sagesse ! Sur ces mots, François éclata d’un gros rire.

— Vous êtes bien étonnés ! Je l’ai été plus que vous. Mais le prophète m’a dit : « On vous a appelé fou, parce que vous étiez fou de la folie de Jésus-Christ. » En voilà des merveilles !

Ce fut un transport d’admiration. Les sœurs et les frères se pressaient avec délice à l’entrée de cette vie de félicité, sans aucun étonnement car la sainte Vierge devait bien ces rétributions au zèle de son serviteur Léopold, mais avec une jubilation de spectateurs que le drame satisfait. Assise aux pieds de François, la chienne Mouya participait joyeusement au tapage. Elle ne le perdait pas des yeux et, sans souci des paroles, à chaque fois que l’orateur lançait le bras en avant, elle s’élançait elle aussi, comme pour happer un morceau. Quand tout le monde s’exclamait, elle ne se gênait pas pour aboyer…

François n’avait garde de s’arrêter. Excité par l’effet qu’il produisait et par l’excellence du modeste repas, il retrouvait sa drôlerie de jeune paysan, une drôlerie toute-puissante sur des assemblées de village, où le goût du merveilleux n’a d’égal que le goût de la farce. Après avoir entraîné ses auditeurs dans la région des prestiges, il les ramena tout d’un coup dans une réalité plaisante. Ce fut Thérèse Thiriet qui fournit une matière à sa verve aimable et rieuse.

— Vous savez qu’autrefois je ne m’entendais guère avec notre sœur Thérèse. J’ai même eu des mots, à cause d’elle, avec mon frère Supérieur. Aujourd’hui, tous les nuages sont dissipés ; nous sommes devenus, elle et moi, de grands amis. Vintras a fait encore ce miracle. Mais ça n’a pas été tout seul, n’est-ce pas, ma sœur ?

Sœur Thérèse fixait sur lui en souriant un regard indéfinissable, où il pouvait y avoir les sentiments complexes d’une religieuse pour un prêtre, d’une jeune paysanne pour un loustic, et surtout un sentiment royal de supériorité bienveillante.

— Notre sœur, continuait le grand François, a été humiliée dans un discours extatique, comme elle ne l’a jamais été. Son orgueil, sa désobéissance, ses mensonges, sa mauvaise tête lui ont été reprochés. Le prophète l’a confessée publiquement, cependant en termes généraux. Je n’ai jamais vu accabler quelqu’un de la sorte. Elle disait dans ce moment : « Voilà bien ce que monsieur François Baillard m’a si souvent reproché : il est sans doute bien content d’entendre tout cela. »

On assistait là à une de ces séances plaisantes, comme on en voit aux veillées lorraines, où les filles et les garçons échangent des facéties et des bouts rimés. C’était une véritable séance de daïe, où François daïait la religieuse. Tous ces paysans étaient enchantés : Quirin lui-même avait déridé son petit visage sérieux d’avoué, et l’allégresse générale avait gagné Léopold.

Un fumet barbare s’exhalait de la scène. Et, beauté profonde, son caractère lui venait, non pas du décor, mais des âmes. Dans ce couvent, remis en état peu avant par les frères Baillard, certains objets trop neufs, telle mécanique, un moulin à café, un réveil-matin, détonnaient, mais on y respirait, comme une chose vivante et dans la forme la plus spontanée, la foi des populations primitives de cette terre.

Cependant Léopold n’était pas homme à supporter longtemps le caractère profane que prenait la petite réunion. Et pour relever les esprits :

— Sœur Thérèse, dit-il, chantez-nous le cantique de nos processions.

La religieuse se leva. C’était une fille de taille moyenne et dont les formes gracieuses se révélaient sous la bure épaisse de sa robe. Les voyages et la gloire de son miracle avaient un peu gâté son bon naturel en lui donnant un certain goût de la mise en scène et de l’effet. Elle se tint droite et silencieuse plusieurs minutes. Sa personne élancée, ses yeux bleus et fixes lui donnaient l’apparence d’une statue d’église. Mais on la voyait respirer doucement, et il semblait que sous les yeux de tous l’enthousiasme l’envahît. Enfin, elle commença :

Par les chants les plus magnifiques,
Sion célèbre ton Sauveur ;
Exalte dans tes saints cantiques
Ton Dieu, ton chef et ton pasteur ;
Prodigue aujourd’hui pour lui plaire
Tes transports, tes soins empressés,
Jamais tu n’en pourras trop faire,
Tu n’en feras jamais assez.

Et tous reprirent en chœur les dernières paroles :

Jamais tu n’en pourras trop faire,
Tu n’en feras jamais assez,.


La médiocrité de ces strophes composées pour les pèlerins, qui les égrènent encore en parcourant les sentiers de la colline, ne pouvait pas, non plus que l’accent lorrain de la chanteuse, désenchanter ce petit monde. La sœur Thérèse avait dans toute sa personne une sorte de perpétuelle émotion trop puissante, et sa voix traduisait si bien ce frémissement intérieur ! C’était la fille de Jephté qui s’en va au-devant de son père avec des tambours et des flûtes ; c’était la confiance, la jeunesse, la fantaisie précédant, accompagnant les mornes et dures passions : c’était une fille spirituelle célébrant le retour et la victoire de l’homme dont nul n’a pu courber le front. Et lui, en la regardant, il songeait aux prophétesses de la Bible, à Myriam, sœur de Moïse, qui fut une musicienne exaltée, chantant et menant, un tambourin à la main, le chœur des femmes dansantes ; à Déborah, la vierge guerrière, que l’on appelait l’abeille d’Éphraïm et qui siégeait sous un palmier dans la montagne ; à Oulda qui pardonnait ; à Noadja de qui l’on ne sait que le nom cité par Néhémie, et il demandait à cette âme favorisée de l’élever dans les voies du ciel.

Ce fut là le haut moment de la soirée, un de ces moments sonores où l’être le plus morne connaît, sent palpiter son âme. L’Esprit de la colline remplissait cette pauvre cuisine. À cette minute, ces religieuses, autour de cette table, apparaissaient bien autres qu’on ne les vit jamais au dehors. Elles avaient des figures que, seuls, les Baillard leur surprirent jamais. Il semblait qu’une lumière, visible à travers leurs visages et venue des profondeurs de l’âme, les transfigurât. Et Thérèse, entre toutes, brillait avec le plus d’éclat, les yeux plus vastes et toute traversée par des éclairs d’amour et de plaisir. Laissant les autres sœurs verser le vin et faire le service, elle déposait aux pieds de son maître le globe étincelant des émotions de ce petit cénacle. Il y avait de la magicienne dans cette paysanne coiffée du bandeau des religieuses. Jeune encore, elle cachait sous sa coiffe de nonne la mèche échevelée que nos vieilles prophétesses lorraines livrent au vent du sabbat. Dans son cantique, un mot entre tous, ce mot de Sion, perpétuellement répété de strophe en strophe, exerçait sur Léopold une action prestigieuse. Sion, c’était pour ce grand imaginatif la Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste ; c’était sa montagne, son église et son pèlerinage ; c’était plus encore, et, dans ce beau mot, il plaçait le sentiment de l’infini qu’il portait en lui.

Lorsque ces magiques syllabes, chargées d’une si riche émotion, se mêlaient au souffle harmonieux de la miraculée, il semblait qu’il subît une incantation.

Dehors, sous la nuit, règnent la défiance, l’hostilité, et aux quatre coins du plateau s’étend le beau domaine perdu qui trouble en Léopold l’homme de désir. Mais comme une action de grâce, le chant de Thérèse éclate pour annoncer à la sainte colline l’intervention mystérieuse du ciel. L’univers en est modifié. Une Saga du Nord raconte qu’une devineresse chantait à midi l’air de la nuit, et si loin que son chant portait, les ténèbres s’établissaient. Ainsi de Thérèse : tant qu’elle chante et si loin que va son chant, Léopold est Pontife et Roi.

Quand la religieuse, épuisée, se tut, Léopold rouvrant les yeux se leva et dit avec un accent profond :

— Mes chers frères et mes chères sœurs, allons remercier la Vierge.

Son cœur déborde d’amour. À Tilly, dans un éclair, il vient de recevoir toute fulgurante la réponse à la terrible question qui depuis des mois se posait devant lui et qu’il n’osait même pas se formuler nettement : « Pour quelle tâche désormais puis-je vivre ? Que construirai-je ? Au nom de quoi vais-je quêter ? » Cette doctrine mystérieuse de Tilly, la justification par l’amour, c’est de toute antiquité qu’elle repose dans ce cœur clérical formé à Borville par des générations catholiques. Elle a fait explosion dans cet homme malheureux, au fond de sa pauvre cellule de Bosserville, quand il répétait à Dieu : « Ne suis-je pas un cœur juste ? Vois mon cœur, juge-le et donne moi un signe. » À Tilly, il l’a reconnue comme un désir, comme une foi qui reposait en lui depuis toujours. Vintras l’a confirmée, étayée par des prodiges. En quelques semaines, auprès de l’Organe, une certitude mystique vient de l’envahir avec une puissance prodigieuse, et de le mettre tout en émoi. Elle va éveiller en lui quelque chose de tout nouveau et d’idyllique, l’idée du bonheur ; elle la dégage, la fait monter à la surface. Maintenant Léopold conçoit comment pourrait se faire la satisfaction de son âme. Ce n’est plus de construire des édifices, mais de construire des temples vivants. Le prêtre bâtisseur s’élève à un degré supérieur : il veut former des âmes, présenter à Dieu une compagnie de saints. Et quel beau sens nouveau à donner au pèlerinage ! Quel fructueux motif de quête !

Tous s’étaient agenouillés dans les ténèbres de la chapelle. Les trois Baillard remercièrent à haute voix la Vierge de la profusion des grâces qu’ils avaient trouvées à Tilly, et de les avoir choisis pour être sur cette colline les apôtres du règne de l’Esprit.

C’est ainsi qu’aux jours de jadis, ici même, les chevaliers revenus de la croisade, et dont les dames pouvaient croire que leurs prières les avaient soutenus, racontaient, sous de beaux regards émerveillés, les prodiges et les profits de leur expédition, tout en buvant force hanaps, puis dévotement priaient Notre-Dame de Sion, ayant derrière eux un démon narquois.