La Chatte métamorphosée en femme (folie-vaudeville)


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Théâtre complet d’Eugène ScribeAimé André, Libraire-éditeurTome septième (p. 351-403).

LA CHATTE


MÉTAMORPHOSÉE EN FEMME,

FOLIE-VAUDEVILLE EN UN ACTE,

Représentée, pour la première fois, à Paris,
sur le théâtre du Gymnase dramatique,
le 3 mars 1827.

EN SOCIÉTÉ AVEC M. MÉLESVILLE.


PERSONNAGES

GUIDO, fils d’un négociant de Trieste.

MARIANNE, sa domestique.

MINETTE, chatte de Guido.

DIG-DIG, jongleur indien.


La scène se passe à Biberach, en Souabe.

Le théâtre représente la chambre de Guido. Au fond, une alcôve avec une petite croisée élevée, contre laquelle est un petit lit de repos caché par deux rideaux. À droite de l’acteur, une table sur laquelle est un coffre de moyenne grandeur. Au-dessus de la table, une cage accrochée à la muraille. Deux portes latérales ; à gauche la porte d’entrée ; à droite celle qui est censée conduire dans une autre chambre.

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LA CHATTE
MÉTAMORPHOSÉE EN FEMME,




Scène PREMIÈRE.

MARIANNE, seule, assise auprès de la table et tricotant ; elle tient sur ses genoux une chatte blanche endormie.

Notre maître ne revient pas. Depuis ce matin qu’il court toute la ville de Biberach, il n’aura rien trouvé, c’est sûr. Pauvre Guido ! le plus beau jeune homme de toute la Souabe ! un jeune homme si bon, si aimable, qui avait tant d’amis quand il avait de l’argent !… ils sont tous partis ; et de tous ceux qui dînaient chez nous, ils n’est resté à la maison que notre chatte, cette pauvre Minette, qui dort là, sur mes genoux, et dont il faudra se séparer aussi. La cuisinière du gouverneur m’en a déjà offert trois florins, que j’ai refusés. Trois florins ! la fourrure seule vaut cela. Sans compter son caractère ; et cependant je serai bien obligée d’en venir là, par intérêt pour elle ; car ici, nous n’avons pas même de quoi la nourrir. Entends-tu, Minette ; tu ne seras pas à plaindre, c’est moi ! parce que les chattes, c’est la passion des vieilles gouvernantes, et, depuis la mort de mon mari, je peux dire, foi d’honnête femme, que c’est le seul attachement que je me sois permis.

Air de la Robe et les Bottes.

Le ciel voulut, dans sa sagesse,
Que notre cœur en tout temps s’attachât.
Jeune, on est tendre ; et quand vient la vieillesse,
Afin d’aimer, on aime encor son chat.
Des chats pourtant le naturel est traître,
Ils trompent qui sait les chérir,
C’est pour cela qu’nous les aimons peut-être :
Des amans c’est un souvenir.

(À la fin de ce couplet, elle se lève et va placer Minette endormie sur le lit de repos, dont un des rideaux seulement est entr’ouvert, et de manière que la chatte n’est plus vue des spectateurs. On frappe en dehors.)

Ah, mon Dieu ! c’est notre maître… ne lui parlons pas de l’idée de vendre Minette ; car il l’aime tant qu’il se laisserait plutôt mourir de faim.

GUIDO, en dehors.

Marianne, Marianne.

MARIANNE, qui a posé Minette sur le lit, va ouvrir.

Voilà, voilà.


Scène II.

MARIANNE, GUIDO.
GUIDO.

C’est heureux ! j’ai cru que vous aussi, Marianne, vous alliez me laisser à la porte.

MARIANNE.

C’est que j’avais peur de réveiller Minette.

GUIDO, d’un air sombre.

Pauvre petite ! elle dort ; elle fait bien ! et moi aussi, je voudrais dormir, dormir toujours ! D’abord, qui dort dîne, c’est une économie, et puis on a un autre plaisir plus vif encore, s’il est possible.

MARIANNE.

Et lequel ?

GUIDO.

C’est de ne plus voir les hommes, et dans mon état de misanthrope, Marianne, je ne peux plus les envisager.

MARIANNE.

Est-il possible ! vous n’avez donc rien obtenu des débiteurs de votre père ?

GUIDO.

Ah, bien oui ! si tu avais vu les mines allongées qu’ils m’ont faites ?

Air : Vaudeville de l’Écu de six francs.

L’un ne pouvait me reconnaître ;
D’autres avaient eu des malheurs…
Puis je les voyais disparaître.

MARIANNE.

Il fallait les poursuivre ailleurs,
Et rejoindre ces enjôleurs.

GUIDO.

Impossible, je te le jure,
Je le donne aux plus fins coureurs ;
Depuis qu’ils ont eu des malheurs,
Tous mes débiteurs ont voiture.

Et moi je suis à pied ! c’est comme ça que je suis venu de Trieste, et c’est comme ça que je m’en retournerai.

MARIANNE.

C’était bien la peine de venir en ce maudit pays ! je vous demande à quoi ça vous aura servi.

GUIDO.

À nous instruire, Marianne : on dit que les voyages forment la jeunesse, ainsi…

MARIANNE.

Les vôtres, jusqu’à présent, ne vous ont appris qu’à faire des folies et des…

GUIDO.

Et des bêtises, vous voulez dire, Marianne ; allez toujours, que je ne vous gêne pas ; parce que j’ai eu les passions vives et fougueuses, on croit que j’ai perdu mon temps et ma jeunesse ; c’est l’opinion générale, je le sais ; mais ce n’est pas la mienne, et les opinions sont libres. D’abord à Leipsick, où j’étais censé être étudiant, je n’ai pas étudié, mais j’ai lu Werther et le docteur Faust, qui ont encore ajouté à l’exaltation naturelle de mes idées ; voilà pour la littérature ; plus tard, je me suis lancé à l’opéra de Stuttgard, où les plus jolies Bayadères….. Tu sais comme elles dansaient !

MARIANNE.

Et vos écus aussi !

GUIDO.

Voilà pour la connaissance des femmes ! Enfin ici ? à Biberach, où j’étais venu pour recueillir quelques débris de notre maison de commerce, j’ai trouvé des amis intimes, qui, après avoir mangé avec moi la succession paternelle, m’ont fermé leur porte au nez. Voilà pour l’étude du cœur humain ! voilà, Marianne, voilà ce que j’ai appris ; de quoi te plains-tu ?

MARIANNE.

De ce que vous ne voulez rien faire pour sortir de l’état ou vous êtes… Pourquoi avoir refusé d’écrire à votre oncle, qui habitait cette ville, et qui était si riche ?

GUIDO, vivement.

Mon oncle, Marianne ! je vous ai défendu de prononcer son nom devant moi ; c’est lui, c’est cet honnête négociant qui a ruiné mon père, avec ses comptes à parties doubles. D’ailleurs il aurait eu de la peine à me répondre puisqu’il est mort.

MARIANNE.

Il fallait s’adresser à son intendant, M. Schlagg.

GUIDO.

Cet astucieux personnage ! qui, quand j’étais petit, s’amusait toujours à mes dépens ; m’a-t-il attrapé de fois, celui-là ! mais il ne m’y reprendra plus.

MARIANNE.

Mais au moins, votre jeune cousine, avec laquelle autrefois vous avez été élevé, et qui est, dit-on, si espiègle, si maligne, et pourtant si bonne ; elle voulait réparer les torts de son père ; elle vous avait fait proposer sa main ; elle a tout tenté pour vous voir : vous avez toujours refusé.

GUIDO.

Et je refuserai toujours.

MARIANNE.

Et pourquoi, je vous le demande ?

GUIDO.

Pour deux raisons : la première, je te l’ai déjà dite, parce que je suis misanthrope ; et la seconde…..

MARIANNE.

Eh bien ?

GUIDO.

Je ne te la dirai pas.

MARIANNE.

Alors, c’est comme si vous n’en aviez qu’une.

GUIDO.

Ma seconde raison, et c’est la plus forte, c’est que j’ai une passion dans le cœur.

MARIANNE.

Et pour qui ? grand Dieu ! pour quelque jeune demoiselle ?

GUIDO, d’un air sombre.

Non.

MARIANNE.

Pour quelque veuve ?

GUIDO.

Non.

MARIANNE.

Ô ciel ! c’est pour quelque femme mariée ?

GUIDO, avec effort.

Non ; mais tu ne le sauras jamais, ni toi, ni personne au monde ; moi qui te parle, je ne suis pas même sûr de le savoir.

MARIANNE.

C’est donc quelque chose de bien terrible ?

GUIDO.

Si terrible que, vois-tu, Marianne, je serais amoureux de toi, si c’était possible, je mets tout au pis, que ça ne serait rien auprès.

MARIANNE.

Qu’est-ce que ça signifie ?

GUIDO.

Brisons là, Marianne ; de deux choses l’une : ou tu me comprends, et alors nous nous entendons ; ou bien tu ne me comprends pas, et alors nous sommes d’accord, parce que je ne me comprends pas moi-même.

MARIANNE.

Ah, mon Dieu ! mon Dieu ! vous qui êtes un si bon jeune homme, faut-il vous voir perdre ainsi l’esprit !

GUIDO, froidement.

Je n’ai rien perdu, Marianne ; mais laisse-moi seul, laisse-moi nourrir mes rêveries et ma mélancolie.

MARIANNE.

Oui, monsieur, nourrissez-vous.

(Elle va prendre un panier dans le fond.)
GUIDO.

À propos de ça, qu’est-ce que tu as pour notre déjeuner ?

MARIANNE, revenant, et passant à la gauche de Guido.

Hélas ! je n’ai rien.

GUIDO.

Pour nous deux ?

MARIANNE.

Oui, monsieur.

GUIDO.

Ça suffit, je ne t’en demande pas davantage. (Avec sentiment.) Tâche seulement que la meilleure part soit pour Minette.

MARIANNE.

Comment, monsieur…

GUIDO.

Moi, j’ai des idées de philosophie qui me soutiennent ; mais elle, pauvre petite ! occupe-toi de sa pâtée, c’est l’essentiel.

MARIANNE.

Oui, monsieur. (À part.) Oh ! je n’y tiens plus ; je vais retrouver la cuisinière du gouverneur, et vendre cette pauvre chatte.

Air : Vaudeville des Blouses.

C’est mon devoir, allons, il faut le suivre ;
Je vais conclur’ ce-marché sans retour ;
Depuis le temps que nous la faisons vivre,
Elle peut bien nous fair’ vivre à son tour.

GUIDO, à lui-même.

Oui, cet amour, hélas ! qu’on me reproche
M’ôte la soif et la faim ; c’est beaucoup.
C’est tout profit. N’a-t-on rien dans sa poche,
Il faut aimer ; l’amour tient lieu de tout.

ENSEMBLE.
MARIANNE, à part.

C’est mon devoir, allons, il faut le suivre, etc.

GUIDO.

À ses transports quand mon âme se livre,
J’oublierais tout ; et je sens chaque jour
Que, dans ce monde, on n’a besoin pour vivre
Que d’un cœur tendre et de beaucoup d’amour.

(Marianne sort par la porte à gauche de l’acteur.)

Scène III.

GUIDO, seul.

Elle est sortie ! elle me laisse enfin ; et maintenant que je suis seul, dirai-je la cause de mes tourmens ? (S’avançant au bord du théâtre comme pour parler, et s’arrêtant.) Je ne la dirai pas, et l’objet même de ma passion l’ignorera toujours. Ô Guido ! Guido ! réfléchis un peu. Un amour que tu n’oses avouer, n’est-il pas un amour criminel ? Non, ce n’est pas un crime ; ce n’est qu’une passion ; et, quand je dis une passion, ce n’est pas une passion. C’est une idée, une simple idée ; et encore je l’appelle une idée, parce qu’il faut lui donner un nom ; car, sans cela, ça n’en aurait pas ! Voilà donc, Guido, où t’a conduit la haine de l’espèce humaine ! Tu es devenu un maniaque, un idéologue, et la seule définition que tu puisses donner de toi-même, c’est qu’il est impossible d’être plus bête ! Oui, je le suis ; rien ne peut me justifier ! et cependant, je ne suis pas plus bête que toi, ô Pygmalion ! qui adorais une statue : comme toi, j’éprouve un amour désordonné et incompréhensible ; comme toi, je brûle, et je brûle sans espoir ; comme toi, mais raison de plus, et comme tu le dis si bien, ô docteur Faust, ô mon maître ! si c’était possible, si c’était raisonnable, ce ne serait plus une passion. (S’approchant du lit de repos qui est au fond.) Elle est là… qu’elle est gracieuse et gentille ! sa petite tête posée sur sa petite patte ! pauvre petit minou ! petit l’amour ! (Douloureusement.) Elle ne me répond pas ? est-ce qu’elle dort ? est-ce qu’elle est morte ? Minette, oh, dieux ! Minette… non… non… (Passant la main sur sa tête et sur sa bouche.) Elle a fait comme ça ! puis comme ça. On vient. (Fermant les deux rideaux.) Dieux ! si l’on m’avait vu, il n’en faudrait pas davantage pour compromettre… (Apercevant Dig-Dig.) Un étranger ! Quelle drôle de figure, et quel diable de costume !


Scène IV.

GUIDO, DIG-DIG, en Indien.
DIG-DIG, à part et saluant.

Il m’a l’air aussi naïf qu’autrefois et je crois que je pourrai… Bon ! il est seul ! (Haut.) N’est-ce point au jeune Guido que j’ai l’honneur de parler ?

GUIDO.

À lui-même, je suis ce jeune Guido… Mais on n’entre pas ainsi chez les gens, quand on ne les connaît pas.

DIG-DIG, d’un ton mielleux.

La connaissance sera bientôt faite, ô mon fils ; et vous ne vous repentirez point de ma visite. Mon costume vous indique assez que je ne suis point Européen. Je suis Indien… Votre père a fait autrefois des affaires avec des négocians de la compagnie des Indes, mes compatriotes, et…

GUIDO, à part.

Je vois ce que c’est ; quelques lettres de change arriérées… (Haut.) Monsieur, j’ai renoncé au commerce des hommes, et surtout aux hommes de commerce, et si c’est de l’argent à donner…

DIG-DIG, lui présentant une bourse.

Au contraire, c’est une centaine de florins à recevoir.

GUIDO.

Qu’est-ce que vous me faites l’honneur de me dire ? Eh ! oui vraiment.

DIG-DIG.

La personne qui m’envoie, et qui désire rester inconnue, est un débiteur de votre père, un Indien comme moi.

GUIDO.

C’est donc ça, c’est bien de l’argent qui m’arrive de l’autre monde. Mettons cela dans ma caisse. (Il met la bourse que lui a donnée Dig-Dig dans le petit coffre qui est sur la table.) Ce n’est pas la place qui manque. Ah ! monsieur est Indien ! et comment vous trouvez-vous en Allemagne, en Souabe ?

DIG-DIG.

Mon fils, l’homme est un voyageur. Tel que vous me voyez, je suis né dans le royaume de Cachemire ; mon père, qui était un bonze de troisième classe, m’avait placé dans le temple de Candahar, auprès du grand Gourou de Cachemire.

GUIDO, avec respect.

Auprès du grand Gourou ?… Il a vu le Gourou… Vous avez vu le Gourou ? (Il baise la manche de Dig-Dig.)

DIG-DIG.

Très souvent, mais l’amour des voyages m’a pris ; j’ai vu la France ; j’ai vu Paris.

GUIDO.

Beau pays ! pour un savant tel que vous.

DIG-DIG.

Pays superbe ! où je serais mort de faim, si je ne m’étais rappelé les tours d’adresse que l’on possède dans notre patrie ; et sous le nom de Dig-Dig, jongleur indien, car dans ce pays tous les jongleurs réussissent, j’ai eu l’honneur de faire courir tout Paris, il y a dix ans. Enfin, je suis venu me fixer dans cette ville, où je jouis d’une certaine considération. J’y enseigne la danse, l’astronomie et l’escamotage, ce qui ne m’empêche pas de me livrer à mon étude favorite, le grand œuvre de-Brama, la transmutation des âmes.

GUIDO.

La transmutation des âmes !

DIG-DIG.

C’est un des dogmes de notre croyance ; car vous savez sans doute ce que c’est que la métempsycose ?

GUIDO.

Parbleu ! si je le sais.

DIG-DIG.
Air : Du Fleuve de la vie.

Oui, quand finit notre existence,
Selon nos vertus, nos défauts,
Nous obtenons pour récompense
L’honneur d’être ours, bœufs ou perdreaux.
Dogme profond ! culte admirable !
Système aussi doux que moral,
Qui nous fait, dans chaque animal,
Aimer notre semblable !

Je vous parle ainsi, parce que je pense bien qu’un garçon d’esprit tel que vous doit croire à la métempsycose.

GUIDO.

Si j’y crois ! certainement ! D’abord, comme dit le docteur Faust, que je citerai toujours, si ça n’est qu’impossible, ça se peut.

DIG-DIG.

Comment, si ça se peut ? Moi, qui vous parle, je me rappelle parfaitement avoir été chameau.

GUIDO.

Vous avez été chameau !

DIG-DIG.

Pendant dix ans, en Égypte ; puis, girafe.

GUIDO.

Vraiment ! Eh bien ! il vous en reste encore quelque chose.

DIG-DIG.

Je ne dis pas ; mais vous, rien qu’en vous voyant, je pourrais vous dire… Vous avez dû être mouton.

GUIDO, froidement.

C’est possible !

DIG-DIG.

Un beau mouton.

GUIDO.

Je le croirais assez. D’abord, je l’aime beaucoup ; ce qui est peut-être un reste d’égoïsme ; ensuite, la facilité que j’ai toujours eue à me laisser manger la laine sur le… Ah, mon dieu ! quand j’y pense : puisque vous êtes si savant, j’ai une demande à vous faire, une demande d’où dépend le bonheur de ma vie.

DIG-DIG.

Parlez, mon fils.

GUIDO.

Vous saurez que j’ai ici une chatte charmante, un angora magnifique.

DIG-DIG.

Je la connais.

GUIDO, avec une nuance de jalousie.

Comment ! vous la connaissez ?

DIG-DIG.

Je l’ai souvent admirée, quand Marianne, votre vieille gouvernante, la portait sur son bras ; j’ai même fait causer cette brave femme plusieurs fois, et j’en sais sur vous plus que vous ne croyez.

GUIDO.

Eh bien ! dites-moi, qu’est-ce que vous pensez de Minette ? qu’est-ce que ça doit être ?

DIG-DIG.

C’est bien aisé à voir, à l’esprit qui brille dans ses yeux, à la grâce qui anime tous ses mouvemens ; je vous dirai, mon cher, que cette enveloppe cache la jeune fille la plus jolie et la plus malicieuse.

GUIDO, avec transport.

Dieu ! que me dites-vous là ? tout s’explique maintenant, et l’instinct de l’amour n’est point une chimère. Apprenez que mon cœur avait deviné sa métamorphose ; et que cette jeune fille si aimable, si gracieuse, je l’aime, je l’adore.

DIG-DIG.

Il serait possible !

GUIDO.

Et c’en est fait du jeune Guido, si vous ne m’enseignez pas quelque moyen, quelque secret ; il doit y en avoir, ô vénérable Indien !

DIG-DIG, avec mystère.

Chut, je ne dis pas non. Vous sentez bien qu’on n’a pas été, pendant dix ans, près du Gourou sans avoir escamoté quelques-uns de ses secrets ! et j’ai là une amulette dont la vertu est infaillible pour opérer la transmigration des âmes à volonté. (Il montre une bague.)

GUIDO.

En vérité !

DIG-DIG.

Il suffit de la frotter, en prononçant trois fois le nom de Brama.

GUIDO, vivement.

Ah, mon ami, mon cher ami ! si vous vouliez me la céder, tout ce que j’ai, mon sang, ma vie…

DIG-DIG.

Je ne vous cache pas que c’est fort cher. Ce sont des articles qui manquent dans le commerce ; et à moins de 200 florins…

GUIDO, allant au coffre.

Tenez, tenez, en voilà déjà cent ; ils ne seront pas restés long-temps en caisse : et pour le reste, je vous ferai mon billet.

DIG-DIG.

Dieu ! quelle tête ! et quelle imagination ! Si c’est ainsi que vous faites toutes vos affaires, ô mon fils !

GUIDO, prenant la bague.

Elle est à moi ! quel bonheur ! (Il court vers le lit où repose Minette.)

DIG-DIG.

Prenez garde, prenez garde, vous ne savez pas ce que vous désirez ; et avant la fin du jour, vous vous repentirez peut-être d’avoir fait usage de ce talisman ; songez-y bien, ô jeune imprudent !

Air : Ce mouchoir, belle Raimonde.

Avant que ta voix anime
Cet être qui te charma,
Rappelle-toi la maxime
Que nous prescrivit Brama !
Cette maxime profonde,
Livre trois, premier verset :
« Ne dérangez pas le monde,
« Laissez chacun comme il est. »

(À Guido, qui le reconduit.) Ne vous dérangez donc pas, je vous en prie.

(Il sort.)

Scène V.

GUIDO, seul.

Qu’est-ce qu’il dit donc ? ne dérangez pas le monde ; je ne veux pas le déranger, au contraire, je veux le remettre comme il était, et ça ne sera pas long. (Avec amour.) Minette ! (Il prend l’amulette.) Eh bien ! c’est drôle, le cœur me bat ; on dirait que j’ai peur. (Il s’approche du lit et recule aussitôt.)

Air de Weber.

Ô dieu puissant du Gange !
Toi par qui tout se change,
Celle que j’aime est là,
À mes yeux montre-la,
Brama ! Brama ! Brama !

(En prononçant ces mots, il frotte l’amulette et tout à coup les rideaux du lit s’ouvrent sur un roulement de timbales.)

Scène VI.

GUIDO, une jeune fille vêtue de blanc, couchée sur le lit et endormie.
GUIDO, reculant.

C’est elle ! c’est une femme.

MINETTE, s’éveillant, se frottant les yeux et passant sa main derrière sa tête.

Où suis-je ? quel jour nouveau ! (Se mettant sur son séant, puis se levant sur ses pieds.) Ah, que je suis élevée ! que je suis loin de la terre !

(Elle fait quelques pas en marchant avec crainte ; elle s’arrête au milieu du théâtre, secoue la tête à la manière des chats ; puis elle étend ses bras, qu’elle tâte, et dont elle semble chercher la fourrure.)

C’est singulier… disparu.

GUIDO, suivant tous ses mouvemens.

Je n’ose plus m’en approcher, et je ne sais comment lui parler. Absolument la même physionomie, cependant elle est mieux que tout à l’heure. (L’appelant comme un chat.) Pst, pst. Minette ! Minette !

MINETTE.

Qui m’appelle ? C’est mon maître, c’est Guido.

(Elle lui tend la main.)
GUIDO.

Elle n’a pas oublié mon nom. (Prenant sa main.) Ah ! je la reconnais ! Dieux, que c’est doux !

MINETTE, le regardant.

Ô prodige ! comme lui je marche, comme lui je parle ; mille sentimens nouveaux arrivent en foule là (Montrant sa tête.) et puis là. (Mettant la main sur son cœur.) Ciel ! qu’est-ce que je sens ? comme il bat. Guido, Guido, qui suis-je donc ?

GUIDO, l’admirant.

Ce qu’il y a de plus joli au monde ; une femme, une vraie femme, du moins je le crois.

MINETTE.

Moi, une femme ! quel bonheur !

GUIDO.

Oui, sans doute. Voilà ce que je demandais tous les jours au ciel. Allons-nous être heureux ensemble ! Tout ce que tu souhaiteras, tout ce qui pourra te plaire… (Voyant qu’elle regarde autour d’elle.) Parle, que veux-tu ? quelle est la première chose que tu désires ?

MINETTE.

Un miroir.

GUIDO.

Comment ! ah ! c’est juste. (Allant à la table.) Serrons d’abord mon précieux talisman. (Il met le talisman dans le coffre, et va après cela prendre un petit miroir.)

MINETTE.

J’ai tant d’envie de me connaître. Eh bien !

Air : Aussitôt que je t’aperçois.
GUIDO.

Ah ! dans le bonheur de te voir
Mon âme était plongée !

(Il lui présente un miroir.)
MINETTE, avec empressement.

Donne donc vite ce miroir.

(Se regardant.)

Dieu ! que je suis changée !

(Faisant des-mines.)

Mais c’est égal,
Ce n’est pas mal.

(Avec crainte et regardant derrière.)

Mais est-ce moi
Que j’aperçoi ?
À peine, à peine je le croi.

GUIDO, la regardant.

Ô femmes ! la coquetterie
Chez vous commence avec la vie !

MINETTE, se regardant toujours.

Oh, oui ! c’est bien moi,
Ce doit être moi.
Je n’avais jamais vu mes traits,
Et pourtant je les reconnais.


(Se tournant vers Guido.)

Je suis jolie, n’est-ce pas ?

GUIDO, croisant ses bras.

Elle me demande cela, à moi ! (Avec amour.) Charmante !

MINETTE.

C’est ce qu’il me semblait. Mais au premier coup d’œil on craint de se tromper.

GUIDO, la regardant.

Il faut convenir que j’ai joliment réussi. Tous ces charmes-là, c’est mon ouvrage.

MINETTE, posant le miroir sur la table.

Ah, tant mieux ! je t’en remercie. Mais, je vous demanderai, monsieur, pourquoi vous ne m’avez pas faite plus grande ?

GUIDO.

La ; ce que c’est que l’ambition ! tout à l’heure elle n’était pas plus haute que ça. (Mettant la main contre terre.) Déjà des idées de grandeur !

MINETTE.

Non, seulement comme cela. (Se levant sur la pointe des pieds.) Rien qu’un peu, je t’en prie ; qu’est-ce que cela te coûte ?

GUIDO.

Je ne peux plus. Ce ne sont pas de ces ouvrages qu’on retouche à volonté.

MINETTE.

Ah, bien ! tu n’es pas complaisant.

GUIDO.

Et toi, si tu n’es pas contente, tu es bien difficile.

MINETTE, lui tendant la main en souriant.

Ah, oui ! pardon ; je suis une ingrate.

GUIDO.

D’ailleurs, de quoi te plains-tu ? N’es-tu pas ce que tu étais autrefois ?

MINETTE.

Non, jamais je n’ai été femme, c’est la première fois.

GUIDO.

Bah !

MINETTE.

Mais, en revanche, j’ai été bien d’autres choses. (Guido faisant un mouvement.) Oui, monsieur. Est-ce que vous ne vous souvenez pas de ce que vous avez été, vous ?

GUIDO.

Mais, dame, je croyais avoir toujours été ce que je suis, un jeune homme aimable.

MINETTE.

Oh, moi ! je ne dirais pas au juste… mais je me rappelle confusément… il y a bien long-temps, bien long-temps… Oui, j’ai été d’abord une petite fleur des champs, une petite marguerite.

GUIDO.

Tiens, une petite marguerite, c’était gentil, ça !

MINETTE.

Pas trop, toujours exposée au soleil, le moyen de rester fraîche et jolie ; aussi, chaque jour j’adressais ma prière à Brama.

Air de Beethowen.

« Change, change-moi, Brama !
 « Brama !
 « — Sois satisfaite, »
Répondit Brama ;
Et crac, voilà
Qu’en allouette
Il me changea.

Soudain quittant le sol,
Dans l’air je prends mon vol,
Imitant les bémols
Des rossignols.
Mais un jour, au miroir,
Le désir de me voir
Me fit prendre aux filets :
Et je disais :

« Change, change-moi, Brama !
Brama !
Quelle merveille !
Tout à coup Brama,
Qui m’exauça,
En une abeille
Me changea.

Ah, quel heureux destin !
Cueillir chaque matin,
Sur la rose et le thym,
Nouveau butin.
Mais les fleurs, le printemps,
Par malheur n’ont qu’un temps.
L’hiver, je m’ennuyais,
Et je disais :
» Change, change-moi, Brama !
 « Brama !
 « Oui, je m’en flatte,
 « Ton cœur m’entendra. »
Soudain, voilà
Qu’en jeune chatte
Il me changea.

De moi l’on raffolait,
Chacun me cajolait.
Toujours du pain mollet
Et du bon lait.
Mais les chats ont, dit-on
Le naturel félon.
Pour eux j’en rougissais,
Et je disais :
« Change, change-moi, Brama !
 « De toi
 « Mon cœur réclame
 « Cette faveur-là. « 
Soudain, voilà
Qu’en une femme
Il me changea !

GUIDO.

On vient, c’est sans doute ma vieille gouvernante ! Qu’elle ne puisse pas soupçonner ton ancienne condition.

MINETTE.

Sois tranquille ; je suis discrète.

GUIDO.

Et elle est discrète encore ! Quand je me la serais faite moi-même. Chut, la voici.


Scène VII.

Les mêmes, MARIANNE, portant un panier.
MARIANNE, à part.

C’est fini, le marché est conclu, je l’ai vendue pour trois florins : mais je n’aurai jamais le courage de… (Haut.) Que vois-je ! une femme en ces lieux !


(À l’entrée de Marianne, Minette se place à la droite de Guido, et cherche à se cacher aux yeux de la gouvernante, qui va à la table, et ôte le coffre qui y était resté.)

GUIDO, bas à Minette.

Attention, Minette, et laisse-moi faire. (Haut.) Te voilà bien étonnée, ma pauvre Marianne ; c’est…… c’est la fille d’un ancien ami de mon père, qui arrive à l’instant même d’Angleterre.

(Pendant ce temps, Marianne a déposé sur la table ce qu’elle apportait.)

MARIANNE, la regardant.

D’Angleterre !

GUIDO.

Oui, une jeune lady. Comme elle était sans asile, je lui en ai offert un. Elle logera avec nous.

MARIANNE.

Avec nous ! (Posant son panier.) Ah, bien ! par exemple, voici du nouveau.

MINETTE, bas à Guido.

C’est Je déjeuner qu’elle rapporte, c’est de la crème ; ail, tant mieux ! (Elle passe sa langue sur ses lèvres.)

MARIANNE.

Comment, not’ maître, vous qui aviez renoncé aux femmes !

GUIDO.

Ah, celle-ci, quelle différence ! c’est d’une tout autre espèce ; c’est la candeur, l’innocence même.

MARIANNE, avec ironie.

Et elle arrive d’Angleterre ? (Elle porte le coffre dans la chambre à côté, et commence à mettre sur la table tout ce qu’il faut pour le déjeuner.) Je vois ce que c’est. Monsieur est las de mes services. C’est une jeune gouvernante qu’il lui faut : mais en la voyant de cet âge-là, Dieu sait ce qu’on en dira ; on ne vous épargnera pas les propos, ni les coups de patte ?

GUIDO, regardant Minette.

Pour ce qui est de ça, nous ne les craignons pas, et nous sommes là pour y répondre, n’est-ce pas, chère amie ?

MARIANNE, allant à lui.

Chère amie ! qu’est-ce que j’entends là ? serait-ce par hasard la passion que vous ne vouliez pas m’avouer ce matin ?

GUIDO.

Juste, c’est elle. (À part.) Elle ne croit pas si bien deviner. (Haut.) Oui, ma chère Marianne, c’est là cette femme charmante, dont le bon ton, la grâce et les manières distinguées… Ah, mon dieu ! qu’est-ce qu’elle fait donc là ?


(Il se retourne, et aperçoit Minette, qui s’est approchée tout doucement de la table, trempant ses doigts dans la crème et les portant à sa bouche, comme les chats.)

MARIANNE, bas à Guido.
Air de Voltaire chez Ninon.

Eh mais ! qu’aperçois-je d’ici ?
Ô ciel ! ma surprise est extrême !
Monsieur, voyez donc mylady.

MINETTE, à part.

Ô dieux ! que c’est bon, de la crème !

MARIANNE.

Cela s’annonce joliment !

GUIDO, à Minette.

Quelle distraction ! ma chère ;
Y pensez-vous ?

MARIANNE.

Y pensez-vous ? Apparemment,
C’est un usage d’Angleterre.


(Guido fait signe à Minette de s’asseoir vis-à-vis de lui. Il lui verse de la crème, et lui montre comment il faut tremper son pain, ce que Minette exécute maladroitement.)

GUIDO.

Mais quel déjeuner, Marianne ! toi qui n’avais pas d’argent ; comment as-tu fait ?

MARIANNE, avec humeur.

Comment j’ai fait ! il l’a bien fallu ; j’ai vendu notre chatte pour trois florins.

GUIDO.

Par exemple, sans me consulter !

MARIANNE.

Ah bien, oui ! (Regardant Minette.) Vous avez maintenant bien d’autres choses à penser. Je l’ai vendue à la femme du gouverneur, une femme très sensible, qui aime beaucoup les chats.

MINETTE, à part et mangeant.

Me vendre ! c’est drôle !

MARIANNE.

C’est pour amuser son fils, un jeune homme de dix-huit ans, de la plus belle espérance.

MINETTE, à part.

Et à un jeune homme encore ! (Elle boit dans l’assiette.)

GUIDO, lui faisant signe.

Pas comme ça. (À part.) Elle n’a pas encore l’habitude de dîner à table. (À Marianne.) Eh bien, à la bonne heure. Puisque le fils du gouverneur l’a achetée, qu’il vienne la prendre, (À part.) s’il peut la reconnaître.

MARIANNE, à elle-même.

Moi qui croyais que ça allait le désoler. Quelle insensibilité ! Mais où est donc cette petite Minette ? elle qui vient toujours au devant de moi. (Appelant.) Minette ! Minette !

MINETTE, se levant vivement.

Me voici.

MARIANNE, se retournant.

Qu’est-ce que c’est ?

GUIDO, qui la fait rasseoir en lui faisant signe.

Je dis que je la vois d’ici.

MARIANNE.

Peut-être dans mon panier à ouvrage.

GUIDO, se remettant à déjeuner.

Oui, cherche.


(Marianne prend son panier, duquel s’échappe une pelotte de coton ; Minette, qui l’aperçoit, quitte la table, court doucement après la pelotte, qu’elle dévide presque en entier en jouant avec les autres pelottes de laine comme les chats.)

MARIANNE.

Eh bien ! eh bien ! qu’est-ce que c’est que ces manières-là ?

GUIDO, se levant.

Allons, voilà bien un autre embrouillamini.

MARIANNE, arrachant le peloton à Minette.

Voulez-vous bien finir, mademoiselle.

GUIDO, à Minette.

Ma chère amie !

MINETTE, frappant du pied.

Elle me contrarie toujours ; elle me prive de tous mes plaisirs.

GUIDO, à Marianne.

C’est vrai aussi ; laisse-la faire.

MARIANNE, montrant, ses écheveaux tout mêlés.

Que je la laisse faire ! voyez un peu ; retrouvez donc une paire de bas.

GUIDO.

Eh, que veux-tu que j’aille démêler là dedans ! est-ce que cela me regarde ?

MINETTE, qui s’est approchée de la cage, et jouant avec les oiseaux.

Ah, que c’est gentil !

(Elle renverse la cage qui tombe sur la table.)
MARIANNE, criant et allant ramasser la cage.

Miséricorde ! mes serins de Canarie.

MINETTE.

Ah bien, c’est ennuyeux ! on ne peut pas s’amuser, avec elle.

MARIANNE, avec colère.

Une petite fille de quinze ans, qui n’a pas d’expérience.

MINETTE, la contrefaisant.

vieille fille de soixante, qui en a beaucoup trop.

MARIANNE, exaspérée.

Ah, c’est trop fort !


Air : Pardon, car je crois voir. (Fragment du Mâçon.)
ENSEMBLE.
MARIANNE.

C’est à n’y pas tenir,
À chaque instant nouveau martyr.
De ces lieux il faudra sortir,
C’est à n’y pas tenir ;
Et plutôt que de le souffrir,
J’aimerais mieux mourir.

MINETTE.

C’est à n’y pas tenir,
Et je ne saurais le souffrir ;
De ces lieux vous pouvez sortir,
C’est à n’y pas tenir ;
Et plutôt que de le souffrir,
J’aimerais mieux mourir.

GUIDO.

C’est à n’y pas tenir,
À chaque instant nouveau martyr.
Nous n’en pourrons jamais sortir ;
C’est à n’y pas tenir,
Silence… voulez-vous finir ?
Ah, c’est pour en mourir !



ENSEMBLE.
MARIANNE.

Mais voyez donc quelle mauvaise humeur !
Je n’y tiens plus, je cède à ma fureur.

MINETTE.

Mais voyez donc quelle mauvaise humeur !
Oui. contre moi je la vois en fureur.

GUIDO.

Allons, calmez cette mauvaise humeur,
Et rendez-moi la paix et le bonheur.

(Marianne sort en colère et entre dans la chambre à droite.)


Scène VIII.

GUIDO, MINETTE.
GUIDO, à part.

Allons, nous voilà déjà en querelle ; joli début !

(Il s’assied auprès de la table.)
MINETTE, d’un air de triomphe.

Elle s’éloigne, tant mieux ; jusqu’à son retour, nous serons tranquilles, au moins ! (À Guido.) Eh bien ! tu parais fâché ?

GUIDO.

Venez ici, Minette ; venez ici, mamzelle. (Minette s’approche.) Qu’est-ce que vous avez fait là ? Pourquoi avez-vous touché à ces serins de Canarie ? elle aime ses serins, cette femme.

MINETTE.

Aussi, elle est trop difficile à vivre ; (D’un ton caressant.) et je suis bien sûre que vous ne voudrez pas me refuser la première grâce que je vous demande. (Elle lui prend la main.)

GUIDO, à part.

C’est ça, patte de velours.

MINETTE.

Guido, mon ami ! mon bon ami, dites-lui de s’en aller.

GUIDO.

S’en aller ! cette bonne Marianne qui vous a élevée !

MINETTE.

Je l’aimerai toujours, mais loin d’ici.

(Elle passe plusieurs fois sa main par dessus son oreille.)
GUIDO, à part.

Allons, nous allons avoir de l’orage. (D’un air piqué.) Minette, vous n’avez pas réfléchi à ce que vous demandez.

MINETTE, câlinant avec sa main.

Mon ami !

GUIDO, avec dignité.

Minette, vous me faites de la peine.

MINETTE.

Vous me refusez ; allez, je ne vous aime plus.

(Elle lui donne un coup de griffe sur la main.)
GUIDO.

Dieu ! que c’est traître ! (À part.) Ah ça, elle a conservé de singulières manières ! il faudra là-dessus que je lui fasse la morale, ou du moins que je lui fasse les ongles. (Haut.) Ma chère, vous m’avez fait mal.

MINETTE, s’éloignant.

Laissez-moi, monsieur, ne me parlez plus, puisque vous reconnaissez si mal la tendresse que l’on a pour vous.

GUIDO, secouant la tête.

Ah ! votre tendresse !

MINETTE.

Comment, monsieur, vous en doutez ? c’est affreux.

Air de Céline.

Oui, lorsque je pense aux caresses
Qu’autrefois je vous prodiguais,
Ah ! j’en rougis ! car mes tendresses
Avaient déjà précédé vos bienfaits.
C’était d’instinct, du moins je le suppose ;
Mais cet instinct, comme moi, dans ce jour
A subi sa métamorphose,
Et maintenant c’est de l’amour.

GUIDO, à part.

Dieu ! si je me croyais.. après un pareil aveu ! (Se reprenant froidement.) Permettez, Minette, je veux croire que vous m’aimez ; j’ai besoin de le croire, mais ce n’est pas tout. Je pouvais passer à ma chatte bien des choses que je ne passerais pas à ma femme ; et si, avec cette figure charmante, vous aviez conservé les goûts et les penchans de votre ancien état… J’ai déjà remarqué tout à l’heure un certain décousu dans vos manières…

MINETTE, pleurant.

Il n’est pas encore content. Eh bien ! je te promets de veiller sur moi, de vaincre le naturel qui te déplaît.

GUIDO, à ses genoux.

Et moi, je te promets en revanche de n’aimer que toi ; de n’avoir désormais d’autre volonté que la tienne, et…

MINETTE, l’oreille au guet.

Chut !

GUIDO.

Hein !

MINETTE.

N’entends-tu pas du bruit ?

GUIDO.

Qu’est-ce que ça fait ? (Continuant.) Songe donc quel bonheur d’être sans cesse occupés l’un de l’autre.

MINETTE, écoutant.

C’en est une !

GUIDO, de même.

Et quand je te peindrai mon amour, mon émotion ! quel plaisir de t’entendre me dire…

MINETTE, s’avançant doucement.

Tais-toi, tais-toi.

GUIDO.

Eh bien où vas-tu donc ?

MINETTE.

Bien sûr, c’en est une, entends-tu ?

GUIDO.

Comment, c’en est une ? (Minette s’avance à pas comptés vers l’armoire à gauche ; puis s’élance tout à coup comme un chat.) Qu’est-ce que c’est ? Minette, voulez-vous bien finir ?

MINETTE.

La, c’est toi qui lui as fait peur ; elle s’enfuit : c’est insupportable, c’est si gentil !

GUIDO, de même.

Il n’y a pas moyen avec elle d’être en tête à tête : on se croit seul, et il y a là du monde dans les armoires. (Haut.) Minette, Minette ! ici, tout de suite.

Air : J’en guette un petit de mon âge.

Je ne veux plus de semblable caprice.

MINETTE.

Et moi je veux des soins plus complaisans.
À mes désirs je veux qu’on obéisse.

GUIDO.

Quoi, vous voulez !… Est-ce vous que j’entends ?
Quel changement s’est donc fait en votre âme ?
Soumise et pleine de bonté,
Vous n’aviez pas, hier, de volonté.

MINETTE.

Oui ; mais aujourd’hui je suis femme.

GUIDO.

Eh bien, c’est là que je vous prends ; si vous êtes femme, raison de plus pour ne plus avoir de pareilles distractions ; on ne court pas ainsi après les gens, ça n’est pas convenable. Avec des manières comme celles-là, Minette, je ne pourrai jamais vous présenter dans la société ; et quand je sortirai, je serai obligé de vous laisser ici en pénitence.

MINETTE.

Eh bien, par exemple ! le beau plaisir d’être femme pour être en esclavage ; j’aurais donc perdu au change ! car autrefois j’étais libre, j’étais ma maîtresse, je pouvais sortir et rentrer sans permission, et j’entends bien qu’il en soit toujours ainsi.

GUIDO.

Et que deviendra ma dignité de maître ?

MINETTE.

Elle deviendra ce qu’elle pourra, Je défendrai mes droits ; et pour commencer, je vous déclare, monsieur, que je veux sortir d’ici à l’instant même.

GUIDO, vivement.

Et moi, je ne le veux pas. Qu’est-ce que c’est donc que ces idées de rébellion ? (Il la fait passer à sa droite.)


Air : Walse de Robin des Bois.

À vos vœux je ne puis me rendre.

MINETTE.

Je n’ai donc plus… vous le voulez,
Qu’un seul parti… je vais le prendre.

(Elle va vers la porte.)
GUIDO, y courant.

Et moi je vais prendre les clés.

(Fermant la porte.)

De ce logis je suis le maître.
La porte est close.

MINETTE.

La porte est close.Oh, je le voi !

(À part, et regardant la fenêtre du fond.)

Mais il me reste la fenêtre,
Là, du moins, je serai chez moi.

ENSEMBLE.
GUIDO, à part.

Je suis fâché d’être sévère ;
Mais quand mes ordres sont bravés,
Je cède alors à ma colère.

(Haut.)

Quoi, Minette, vous vous sauvez !

MINETTE, à Guido.

Oui, monsieur, vos ordres sévères
Par moi-même seront bravés ;
Adieu ; je rentre sur mes terres,
Suivez-moi, si vous le pouvez.


(Elle s’est élancée sur le lit qui est au fond, et de là, par la fenêtre, elle gagne le toit et disparaît. L’orchestre, qui avait été très fort pendant ces quatre derniers vers, diminue à mesure qu’elle s’éloigne.)

Scène IX.

GUIDO, seul, courant vers la fenêtre et parlant sur la ritournelle.

Minette, Minette ! a-t-on jamais vu une tête pareille ? Comment la suivre, moi qui n’ai pas l’habitude de voyager de la sorte ? Eh, vite, voyons par la petite terrasse, s’il n’y aurait pas moyen de la rejoindre. Dieux ! cette pauvre Minette !

(Il sort par la porte à gauche.)

Scène X.

MINETTE, passant au même instant sa tête par la fenêtre du fond, et descendant sur le théâtre.

Oui, cours après moi, si tu peux ! pourvu qu’il ne se fasse pas de mal. Oh ! je suis sûre qu’il n’ira pas loin. Ah, mon Dieu ! c’est mon ennemie ; c’est la vieille gouvernante.


Scène XI.

MINETTE, MARIANNE, sortant de la chambre à droite.
MARIANNE, d’un air froid et revêche.

Monsieur n’est pas ici ?

MINETTE, regardant le toit.

Non, il est allé prendre l’air.

MARIANNE.

J’en suis fâchée ; je venais lui demander mon compte, parce qu’il faut qu’une de nous sorte d’ici.

MINETTE, froidement.

C’est déjà convenu, je reste.

MARIANNE.

Est-il possible ?

MINETTE.

Et vous aussi, la vieille, j’y ai consenti.

MARIANNE.

La vieille ! la vieille ! m’entendre traiter ainsi ! je vais chercher mes effets, et je ne resterai pas une seconde de plus dans cette maison, où je ne regretterai rien, car j’ai retrouvé ma pauvre Minette, ma seule consolation.

MINETTE, vivement.

Vous l’avez retrouvée !

MARIANNE.

Oui, mademoiselle, là haut, dans une armoire ; et je ne sais pas qui s’était permis de l’enfermer, et d’attenter à sa liberté.

MINETTE.

Il s’agit bien de cela ; où est-elle ?

MARIANNE, montrant la chambre à droite.

Elle est là, en sûreté.

MINETTE.

Je ne veux pas qu’elle paraisse.

MARIANNE.

Vous ne voulez pas ! Apprenez que je suis là pour la défendre.

MINETTE.

Du tout, pour m’obéir ; et je n’ai qu’un mot à prononcer.

MARIANNE.

Moi ! abandonner ma chère Minette ! (Minette s’est approchée d’elle, et lui a parlé bas à l’oreille.) Ciel ! il se pourrait ! (Avec respect.) Quoi ! c’est vous ! c’est vous !

MINETTE, regardant toujours si Guido vient.

Silence donc, (À mi-voix.) Eh ! oui vraiment, la solitude, le chagrin, l’exaltation germanique, ont tourné la tête à ce pauvre Guido ; car il est à moitié fou, mon cher cousin.

MARIANNE.

Il prétend qu’il est misanthrope et romantique.

MINETTE.

C’est ce que je voulais dire.

MARIANNE.

Mais il a un si bon cœur !

MINETTE.

Aussi, pour réparer des torts qu’il s’est toujours reprochés, mon père, en mourant, m’a suppliée de l’épouser, si c’était possible, mais il ne veut pas me voir : et ce qu’il y a de plus humiliant, il n’aime que sa chère Minette… Il fallait bien le corriger, et ce ne sera pas long, je l’espère, surtout si tu veux me seconder.

MARIANNE.

Si je le veux. Parlez, commandez ; que faut-il faire ?

MINETTE.

Cacher bien vite Minette, la faire disparaître, car s’il la voyait, tout serait perdu.

MARIANNE, prête à sortir par la droite.

Je vais l’emporter de la maison.

MINETTE.

Pas dans ce moment, j’entends Guido qui revient.

MARIANNE.

Soyez tranquille, je sais où la cacher, et tout à l’heure, je pourrai l’emporter devant lui sans qu’il s’en aperçoive.

(Elle sort par la porte à droite ; en même temps Guido entre par la porte à gauche n et Minette se tient derrière un des rideaux, au fond du théâtre.)


Scène XII.

MINETTE, GUIDO.
GUIDO, se croyant seul.

Au diable les voyages. J’ai voulu mettre le pied sur le toit ; mais les chemins sont si mauvais ; je me suis trouvé au confluent de deux gouttières ; heureusement que je n’ai pas cédé au torrent, sans cela, votre serviteur, (Il se jette sur une chaise.) Mais cette pauvre Minette, je ne l’ai pas aperçue ; où est-elle maintenant ?

MINETTE, venant doucement et se mettant à genoux auprès de lui.

Me voici.

GUIDO.

C’est elle, la voilà de retour. Pauvre petite Minette ! pauvre petite chatte ! N’a-t-elle pas bien froid ?

MINETTE.

Un peu.

GUIDO, lui prenant les mains et les réchauffant.

Cela vous apprendra à me quitter, mamzelle, à aller courir le monde. Fi ! que c’est vilain !

MINETTE, grommelant comme les chats qu’on caresse.

Tu ne m’en veux donc plus ?

GUIDO, se levant.

Peut-être, on verra. Qui vous ramène ?

MINETTE.

J’ai voulu te faire mes adieux avant de te quitter pour toujours.

GUIDO.

Me quitter ! tu voudrais encore me quitter ?

MINETTE.

Pour ton bonheur, car je sens bien que je te rendrais malheureux. Nos caractères sont si differens !

GUIDO.

Il est sûr qu’il n’y a pas encore compatibilité d’humeurs, mais ca viendra.

MINETTE.

Jamais. On ne change pas le naturel. Songez donc, monsieur, que j’ai été chatte, que je suis femme, et que ces deux natures-là combinées ensemble, c’est terrible !

Air : Oui, noir, mais pas si diable.

Mon premier caractère,
Et surtout mon second.
Me rendent fort légère ;
Mon esprit vagabond
Ne peut rester à la maison.

Après une maîtresse
On court avec ivresse ;
Mais pourriez-vous sans cesse,
Quand j’aurais votre foi,
Passer vos jours à courir après moi,
À courir (bis) après moi.

L’instinct, ma loi suprême,
Ne peut perdre ses droits ;
Près de vous, la nuit même,
Au moindre bruit, vingt fois,
Crac, on me verrait sur les toits.
Et rien qu’à ce nuage
Qui couvre son visage,
Monsieur, dans son ménage,
Ne voudrait pas, je voi,

(Souriant.)

Passer son temps à courir après moi,
À courir après moi.

GUIDO, indigné.

C’est qu’elle a encore l’air de se moquer de moi. Et dire que je ne peux pas vivre sans elle !

MINETTE.

Il faudra cependant vous y faire, maintenant surtout que j’ai un nouveau maître !

GUIDO.

Comment, un nouveau maître !

MINETTE.

Oui, le fils du gouverneur, ce jeune seigneur avec lequel Marianne avait fait marché, ce matin, pour trois florins.

GUIDO.

Qu’est-ce que j’apprends là ? Et où l’avez-vous vu ?

MINETTE.

Ici même, tout à l’heure ; il venait pour chercher Minette, et alors je lui ai tout raconté.

GUIDO.

Ô ciel, quelle indiscrétion !

MINETTE.

Et il dit qu’il va me réclamer.

GUIDO, vivement.

Peu m’importe.

Air : Sans mentir.

J’ai le bon droit, je m’en flatte,
Et je saurai l’emporter ;
Car enfin c’est une chatte
Qu’il prétendit acheter.
Lui donner femme jolie
Serait le tromper.

MINETTE, finement.

Serait le tromper.Oui da.
Malgré cette tromperie,
Je crois que ce seigneur-là
L’aimera (bis)
Tout autant comme cela.

D’ailleurs il n’est pas mal, ce jeune homme ; un air ingénu, la naïveté allemande ; et avec un pareil maître, je serai la maîtresse, tandis qu’avec vous ce n’est pas facile : vous avez de l’esprit.

GUIDO.

Moi ! si on peut dire ça !

MINETTE.

Et puis, il est bien plus riche que vous. Il me donnera un beau palais, de belles robes, de magnifiques parures.

GUIDO, avec jalousie.

Est-il possible ! et la reconnaissance que vous devez à mon amour, à mes bienfaits ?

MINETTE, avec malice.

Je suis désolée d’être ingrate ; mais ce n’est pas ma faute, c’est le naturel ; et nous sommes convenus qu’on ne pouvait le changer.

GUIDO.

Oui, mais sans me prévenir !

MINETTE.

C’est le naturel.

GUIDO.

Se montrer aussi perfide !

MINETTE.

Le naturel.

GUIDO.

Aussi girouette !

MINETTE.

Ça, c’est le mauvais exemple ; parce que les hommes…

GUIDO, hors de lui.

Allez, j’apprends enfin à vous connaître, et votre espèce ne vaut pas mieux que l’espèce humaine.

MINETTE, avec joie.

Ah ! nous y voilà enfin. Comment ! je ne te semble donc plus jolie ? à présent ?

GUIDO.

Au contraire, et c’est ce dont j’enrage ; mais, en voyant ces jolis traits, je penserai toujours qu’il y a du chat là-dessous, et je vois bien qu’à moins d’un miracle, je serai malheureux toute ma vie. Mais toi aussi, c’est en vain que tu espères rejoindre ce rival, tu resteras ici malgré toi.

MINETTE, regardant la fenêtre.

Vous savez bien que quand je le veux…

GUIDO.

Oui, mais cette fois j’y mettrai bon ordre. (Allant lui prendre la main. Apercevant Marianne qui paraît avec le coffre sous le bras.) Marianne ! Marianne !


Scène XIII.

Les précédens ; MARIANNE.
MARIANNE.

Eh bien ! eh bien ! qu’est-ce donc ?

GUIDO, tenant toujours la main de Minette.

Fermez cette fenêtre, (Montrant celle du fond.) et dépêchons, quand je l’ordonne.

MARIANNE, posant son coffre sur la table.

Ne vous fâchez pas, on y va.

MINETTE.

Et moi, Marianne, je vous le défends. (Marianne s’arrête sur-le-champ.)

GUIDO.

Eh bien ! elle reste en route. Qu’est-ce que ça signifie ? Répondez.

MINETTE.

Je lui défends de répondre, et pour plus de sûreté, je lui ôte la parole. (Marianne, qui ouvrait la bouche, ne prononce plus un mot.)

GUIDO.

Ô ciel, elle est muette ! encore un changement, plus inconcevable peut-être que tous les autres. C’est fini ; je ne suis plus maître chez moi. Oh, que tu avais raison, sage Indien, quand tu me disais ce matin : Ne dérangez pas le monde ! Il me l’a dit deux fois, ce brave Indien.


Scène XIV.

Les précédens ; DIG-DIG, qui est rentré un peu avant et qui a fait des signes à Minette, reprend sa gravité dès que Guido l’aperçoit.
GUIDO, allant à lui.

Ah, seigneur Dig-Dig ! il n’y a que vous qui puissiez me secourir ; je la remets entre vos mains, prenez-la, emmenez-la, que je n’en entende plus parler.

(Dig-Dig fait un pas.)
MINETTE, étendant la main, vers lui.

Indien, je t’ordonne de rester à cette place, sans pouvoir faire un pas, ni prononcer une seule parole.

(Dig-Dig, qui s’avançait vers elle, reste sur-le-champ immobile, et ouvre plusieurs fois la bouche sans pouvoir parler.)

GUIDO.

Et lui aussi ! le voilà changé en magot !

MINETTE.

Je n’ai pas eu grand’peine ; (À Guido,) et toi-même, si tu dis un mot, je te fais prendre la forme que j’ai quittée ce matin.

GUIDO, indigné.

Moi, me rabaisser à ce point ! et je laisserais son audace impunie ! (Regardant le coffre.) Dieu ! mon talisman que j’oubliais ! Ô Brama ! excellent Brama ! la première chose que je t’ai demandée était une bêtise, et peut-être, sans te le reprocher, tu en as fait une en me l’accordant ; mais n’en parlons plus, punis son ingratitude, rends-lui sa première forme, (Allant au coffre qu’il ouvre.) et par le pouvoir de ce talisman… Que vois-je ! (Il a ouvert le coffre, et une grosse chatte blanche en sort et s’élance à terre.)

DIG-DIG, criant.

Au chat, au chat !

MARIANNE, de même.

Minette, Minette.

GUIDO, regardant Minette.

Ô ciel ! (Montrant le coffre.) Quoi, madame, vous étiez là, et vous voilà encore ! Qu’est-ce que cela veut dire ?

MINETTE.

Que nous sommes deux.

MARIANNE.

Et que celle-là est votre cousine.

GUIDO, vivement.

Ma cousine, ma petite cousine !

MARIANNE.

Qui a pris elle-même la peine de vous corriger, et de se moquer de vous.

GUIDO, confus.

Quoi ! tant de bonté !…

MINETTE, souriant.

Oui, monsieur, ces cent florins qu’on vous a apportés, ce talisman qu’on vous a vendu, cette métamorphose qui vous a mis aux anges, et tant d’autres incidens qui vous ont fait donner au diable.

DIG-DIG.

Tout cela a été préparé, disposé, escamoté par votre serviteur Dig-Dig, (Faisant le geste d’escamoter.) qui n’est autre qu’Antoine Schlagg, ancien intendant de votre oncle.

MARIANNE, à Guido.

Celui qui ne devait plus vous attraper.

GUIDO.

Et il m’a fait croire qu’il avait été chameau.

DIG-DIG.

C’est vous qui avez eu la bonté de donner là dedans.

GUIDO.

Il est de fait que j’ai donné dans la… Dieu ! y ai-je donné ! Mais, c’en est fait, je déteste les bêtes, je me déteste moi-même ; c’est vous seule que j’aime. Oui, ma petite cousine, je le sens maintenant, et si je savais comment réparer mes erreurs…

MINETTE.

En faisant comme moi, en les oubliant ! Grâce au ciel, j’ai rempli le vœu de mon père ; ce n’est pas sans peine. Oui, monsieur, j’avais dans votre esprit une rivale bien redoutable, que je ne craindrai plus maintenant, car j’aurai toujours pour vous le cœur et la tendresse de Minette, sans en avoir le caractère, ni les… (Levant la main comme pour griffer.)

GUIDO.

Hein, hein !

MINETTE, souriant.

Oh ! maintenant, tu peux la prendre, il n’y a plus de danger.

MINETTE.
Air de Beethoven.

Change, change, change qui voudra
Sa destinée,
Mon sort, le voilà
Fixé toujours

(Prenant la main de Guido.)

Par l’hyménée
Et les amours.

(Au public.)

Mes défauts sont si grands,
Que Brama, je le sens,
Ne peut me corriger,
Ni me changer.
Mais si vous voulez bien,
Je connais un moyen,
Qui, plus sûr que le sien,
Ne coûte rien.
Changez, changez-vous
En un parterre
Peu sévère,
Changez, changez-vous,
Messieurs, pour nous.
En un parterre
Aimable et doux.

TOUS EN CHŒUR.

Changez, changez-vous
En un parterre, etc.


FIN DE LA CHATTE MÉTAMORPHOSÉE EN FEMME.