La Cavalière/16

XVI

comment les deux messieurs de coëtlogon qui s’aimaient tant manquèrent de se battre en duel.


Le lendemain, il sembla que le soleil ne voulût point se lever. Le brouillard qui couvrait la Seine et ses deux rives était épais comme une nuit. Vilain temps pour un mariage, temps triste même pour un enterrement. Or, il y avait justement aujourd’hui dimanche un enterrement et un mariage : le mariage du Banian, l’homme aux millions, et l’enterrement de sa première femme, la maîtresse de la Maison-Rouge.

On n’attendait pas, en effet, comme aujourd’hui, pour laisser aux morts le temps de venir à résipiscence. Aussitôt fini, les défunts de la veille étaient enterrés le lendemain, excepté en Allemagne pourtant, où, dès le 16e siècle, une pensée humaine institua ces fameuses salles d’attente dans lesquelles les décédés ont, pendant trois jours, le droit de ressusciter.

Beau jour, par exemple, excellent jour pour un embarquement clandestin.

Il était déjà neuf heures du matin, mais le ciel était si sombre derrière la brume épaisse qu’on se fût cru encore au point du jour. Du haut de la falaise Saint-Honorine, on entendait la mer briser sur le galet, mais il était impossible de la voir. La falaise elle-même paraissait déserte.

Cependant, au premier son de la messe de neuf heures, montant de l’église Saint-Nicolas, avec le faible vent d’aval qu’il faisait, un homme se montra à la bouche de la valleuse d’Étreville. Il semblait être seul.

On nomme valleuses, en Seine et sur l’Océan, depuis les sables de Tancarville jusqu’au Tréport, partout où il y a des falaises, ces sortes de gouffres, changés en escaliers, qui vont des sommets à la grève. Il y en a de magnifiques, comme ceux, par exemple, qui entourent Étretat ; presque tous sont dangereux et d’une descente très-difficile.

La valleuse d’Étreville, située à l’extrémité la plus occidentale de cet énorme mur blanc qui borde la rive droite de la Seine jusqu’à la mer, était en ce temps-là l’escalier ordinaire des contrebandiers, parce qu’elle aboutit à une sorte de crique, havre microscopique où une barque peut s’abriter contre un vent d’ouest qui ne souffle pas tout à fait en tempête.

À une demi-lieue de là, en amont, une autre valleuse, moins haute, mais de plus difficile pratique, parce qu’elle s’enfonçait en terre et présentait, sur une portion de son parcours, une sorte de tunnel vertical de trente à quarante pieds, descendait à la petite grève d’Erquetot en Gonfreville.

Entre ces deux gorges, célèbres l’une et l’autre par le nombre de morts violentes qu’elles avaient vues, la falaise s’étendait, inculte ou couverte de ces broussailles étroitement enchevêtrées, particulières aux pays de vent, où les plantes semblent se racornir et se serrer pour résister mieux à l’ennemi. À peu près à égale distance des deux valleuses, les terrains cultivés de la ferme de Grâce poussaient leur pointe jusqu’à la rampe même du blanc précipice, protégés qu’ils étaient contre les vents de la mer par un petit bois d’ormes trapus dont les branches tourmentées se mêlaient comme des toisons de nègres. La ferme de Grâce, appelée aussi Sainte-Honorine, appartenait aux Gonfreville, qui possédaient en terres, le long de l’eau, plus d’un million de revenus.

Le chevalier de Saint-Georges avait passé la nuit à la ferme de Grâce avec lady Mary Stuart, MM. de Gourtenay, de Quatrebarbes et les officiers de sa maison. Raoul, qui avait rejoint ce groupe fort tard, à cause de son expédition au château de Gouville, apportait l’heure exacte du départ. Stuart, en effet, ne devait monter à bord qu’au dernier moment, à cause d’un bruit qui courait le pays, disant que mylord ambassadeur avait su rassembler, on ne savait où, toute une flotille de barques bien armées, entre lesquelles il comptait prendre le Shannon.

C’était le nom du cutter, croisant depuis quelques jours à l’embouchure de la Seine, et que M. Ledoux guettait si assidûment des fenêtres de la Maison-Rouge.

Les mesures que pouvaient avoir prises mylord ambassadeur et ses tenants n’étaient pas, du reste, les seuls obstacles opposés au départ du prétendant. Ordre avait été dépêché de Paris aux gens du roi, qu’ils fussent de terre ou de mer, d’empêcher l’embarquement. Seulement, monseigneur le régent avait ajouté de sa main aux injonctions moins clémentes de l’abbé Dubois, cette note : « Que toute effusion de sang soit évitée. »

C’en était assez pour mettre un frein à ce zèle ardent des subalternes, qui s’arrête net dès qu’il ne sait plus au juste le désir intime du maître. On doutait. Et comme en définitive il s’agissait d’épargner un déboire au roi Georges, qui était cordialement abhorré, on s’abstenait ou à peu près. Aux corps de garde de la côte, il y avait même plus d’un soldat des gabelles qui aurait commandé le feu volontiers pour envoyer une volée de balles à cette nuée de coquins embarqués aux environs de Gonfreville.

Ceux-là seuls, on le savait, étaient en nombre bien suffisant pour écraser la petite armée du chevalier de Saint-Georges.

L’homme qui se montrait au haut de la falaise, devant l’entrée de la valleuse d’Étreville, portait la toque écossaise et le plaid, car, le matin même, les fidèles de Jacques Stuart avaient revêtu l’uniforme des prochaines batailles. Il était grand, mince, gracieux, et des cheveux blonds, bouclés, tombaient sur son écharpe bariolée. Il avait une carabine anglaise en bandoulière, les pistolets à la ceinture, le dirk et la claymore au côté. C’était un beau soldat, mais tout jeune.

Sous ses pieds, dans une anfractuosité de la valleuse, une douzaine d’hommes se cachaient, armés comme lui jusqu’aux dents.

Il promena tout autour de lui, sur la campagne qui était couverte d’un voile épais, son regard triste, et qui malgré la solennité du moment, semblait distrait ; puis il suivit la lèvre de la falaise dans la direction de l’est.

— Ne vous éloignez pas, monsieur René, dit un des hommes, qui avait élevé sa tête jusqu’au niveau du sol pour le suivre des yeux. Le moment approche.

— C’est bien, répondit le jeune M. de Coëtlogon, je suis là.

Il continua néanmoins de marcher.

— Ces deux frères-là, grommela l’homme, qui était Bouchard, le maître des écuries, c’est comme un bon petit ménage ! Quand on les sépare, ils ressemblent à des âmes en peine.

— L’autre Coëtlogon commande à la valleuse d’Erquetot ? demanda Erskine.

— Oui, et du diable si ce n’est pas pitié de mettre des enfants à la tête de tout cela ! repartit le vieil écuyer. Mais tout se fait par la volonté de la Cavalière.

— La reine ! rectifia ironiquement Erskine en ôtant sa toque.

— Messieurs, dit le marquis de Lauzan, qui remontait du galet, je vous préviens que j’écoute. En France, nous aimons nos reines et nous les respectons.

— En vérité ! gronda Erskine, nous emmenons avec nous un plein panier de ces Français qui seront nos maîtres, si le roi va jusqu’à Windsor ! Ils commencent déjà à nous faire la leçon !

— Il y a loin, répondirent quatre ou cinq gaillards à jambes nues, d’ici jusqu’à Windsor !

Certes, il y avait loin d’autant que ces braves Écossais trouvaient toujours moyen de s’entretuer en route.

Erskine avait dit vrai, d’ailleurs, l’autre Coëtlogon, Yves, le blessé de la Font-de-farge, commandait à l’autre valleuse.

Nous devons ajouter que bien peu de temps auparavant Bouchard avait dit vrai aussi. Yves et René de Coëtlogon étaient si unis, si profondément frères ! Jamais, depuis leur enfance, ils ne s’étaient séparés. C’était la même vie qu’ils partageaient et leurs cœurs battaient à l’unisson.

Pourtant, aujourd’hui, si la Cavalière avait posté René à la valleuse d’Étreville et Yves à la valleuse d’Erquebot, c’est qu’elle avait lu dans leurs yeux le présage d’un malheur.

René fit une centaine de pas le long de la falaise, puis il revint, puis il marcha encore dans la direction de l’est, pour se retourner une seconde fois et faire cette promenade qui est permise à toute sentinelle aux environs de sa guérite.

Mais René ne voyait point sa guérite. Le brouillard, devenant de plus en plus dense, lui cachait presque le sol sous ses pieds.

Il allait et revenait, se croyant toujours à quelques toises de ses compagnons. Quelque chose cependant l’attirait vers l’est à son insu, car il faisait plus de pas en allant qu’en revenant. Il se trouva ainsi tout à coup devant un mur en ruines qui sortit de la brume et lui barra le passage. C’était l’ancien enclos du parc de Grâce. Machinalement, il chercha une brèche et en trouva une. De l’autre côté de la brèche, comme dans un miroir recouvert d’une gaze épaisse, il se vit : même taille, même costume, mêmes armes, même visage, encadré de longs cheveux blonds.

On trouve de ces légendes dans le pays écossais, plein de brumes et tout rempli des merveilles de la seconde vue. La brume était là et aussi le costume d’Écosse.

René recula ; son image recula : de telle sorte que le brouillard tomba entre eux comme une muraille.

Car ils étaient deux. Yves de Coëtlogon avait fait comme René. Seulement, au lieu d’aller vers l’est, il avait marché en sens contraire. Quelque chose aussi le poussait : La même chose.

— Yves ! murmura René qui ne voyait plus rien et qui doutait presque du témoignage de ses yeux.

Yves répondit tout bas :

— René !

— As-tu donc quitté ton poste, mon frère ?

— Mon frère, tu as donc quitté le tien !

— C’est vrai, et je ne saurais dire pourquoi.

— Ni moi.

Ils se rapprochèrent, sortant tous deux de la brume et tous deux si changés qu’ils eurent pitié l’un de l’autre, René tendit sa main. Yves la prit.

Leurs mains étaient glacées, et chacun, chose bizarre, sentit la main de l’autre plus froide que la sienne.

— J’ai menti, mon frère, reprit René qui baissa les yeux. Je te cherchais malgré moi.

— C’est comme moi, murmura Yves qui regarda la terre, malgré moi je te cherchais, j’ai menti.

Il y eut un long silence. La campagne se taisait. La mer envoyait un large et paisible murmure.

— Mon frère, dit René, je te jure devant Dieu que je t’aime comme autrefois.

Il avait des larmes dans les yeux.

— Je t’aime mieux qu’autrefois, repartit Yves.

Ils se regardèrent, puis ils s’embrassèrent. Leurs bouches étaient froides comme leurs mains.

Je vous le dis, c’était une chose redoutable et tragique que cet entretien solitaire, entouré de silence, caché par un nuage et coupé de longues pauses qui semblaient exprimer plus que les paroles elles-mêmes.

— Pourquoi voulais-tu me voir, mon frère ? demanda René qui passa la main sur son front.

Yves, au lieu de répondre, demanda à son tour :

— Et toi ?

— Moi, j’ai des pensées qui me tuent.

— Moi, j’ai des rêves qui me font peur.

Dans le silence qui suivit, et tandis qu’ils frémissaient tous deux, un premier bruit vint de la campagne, mais si lointain et si faible qu’aucun des deux frères ne l’entendit : Rien ne venait encore de la mer.

— Mon frère, dit René qui n’aurait pas été plus pâle pour mourir, je voudrais te quitter, je ne puis.

— C’est que tu as encore quelque chose à me dire, mon frère, répliqua Yves.

La même étincelle sombre et fauve s’alluma dans l’azur si doux de leurs yeux.

C’étaient deux enfants au cœur noble et bon, et plus d’une jeune fille eût envié la pureté de leurs sourires. Mais cette flamme qui sourdement brûlait dans leurs prunelles faisait honte et frayeur.

— Me provoques-tu ? balbutia René dont la bouche eut une frange livide.

— Non, dit Yves, chancelant, comme s’il résistait à une ivresse : je t’attends.

— Il faut donc que cela soit ! s’écria René avec désespoir.

— Il faut que cela soit, repartit Yves, je le crois, j’en suis sûr !

— Tu es donc bien malade dans ton âme, Yves, Yves, mon frère !

— Assez pour te disputer le trésor de ma vie à toi, René, René qui es mon cœur !

René baissa les yeux puis il dit d’une voix à peine intelligible :

— Lui as-tu avoué ton secret ?

— Non.

— Moi, j’ai osé lui dire le mien.

— Tu mens, car elle t’aurait chassé !

Ce fut Yves qui dit cela en touchant la garde de son arme, et aussitôt, les deux claymores sautèrent hors du fourreau, mais au son qu’elles rendirent Yves et René reculèrent d’un pas, comme si la foudre fût tombée à leurs pieds. Dans la campagne, le bruit augmentait et approchait, mais tout leur sang bouillonnait à leurs tempes et ils n’entendaient rien que la voix de leurs cœurs en démence.

Certes, si l’un des deux eût reculé, l’autre ne l’aurait point poursuivi ; mais ils étaient d’une race où jamais nul ne recula.

— Tu m’as outragé, prononça René à voix basse, tue-moi !

— C’est celui qui outrage qui doit sa vie, répliqua Yves, présentant sa poitrine découverte.

René fronça le sourcil.

— Défends-toi, ordonna-t-il rudement ; c’est assez parler. J’ai du rouge dans les yeux. Défends-toi ! Devant Dieu, je te pardonne !

Les claymores se touchèrent, puis s’échappèrent de leurs mains.

— Sommes-nous des femmes ? balbutia Yves, étonné.

— Oh ! frère, je ne peux pas, dit René dans un sanglot. Tu ressembles trop à notre mère !

Yves arracha son écharpe et s’en couvrit le visage.

— Va maintenant, dit-il en ramassant son épée, et fais comme moi. Il y a un sort sur nous, mon frère. Ah ! pourquoi m’as-tu parlé de notre mère ?

René reprit son arme et se voila de son écharpe.

Mais, au lieu de tomber en garde, il étendit sa main vers la falaise, qui formait précipice au-dessus du rivage.

— La mort est là aussi, murmura-t-il.

— Tirons au sort, s’écria Yves.

Une pièce d’or tournait déjà en l’air.

— Tête ou pile ! Tu ne réponds pas ? Moi je dis pile !

La pièce tomba ; René la couvrit de son pied.

Comme Yves s’élançait sur lui, il l’entoura de ses bras, et Yves, furieux à la fois de colère et de tendresse, lui rendit son étreinte avec une sauvage violence.

Puis ils restèrent écrasés sous une indicible angoisse, où se mêlait je ne sais quelle immense joie.

— Je te promets de mourir ce matin, frère, frère chéri, et sois heureux ! murmura Yves.

René l’enleva sur sa poitrine haletante.

— Yves, mon frère bien-aimé, dit-il ; c’est moi, c’est moi qui vais mourir.

Ils s’arrachèrent tous deux des bras l’un de l’autre. Il n’y avait plus moyen de ne pas entendre. Le bruit s’était rapproché ; des pas sonnaient dans l’ombre, de deux côtés différents.

— À nos postes ! s’écria René.

— Il n’est plus temps, répondit Yves.

Un coup de sifflet aigu monta du rivage.

Yves reprit à voix basse en montrant la brèche qu’il avait dépassée :

— L’ennemi vient de là. Ici c’est le roi qui gagne la valleuse d’Étreville. Défendons la brèche, frère. C’est encore un duel, et aux pieds de Dieu, notre mère pourra regarder celui-là ! Luttons à qui fera le mieux !

Ils s’élancèrent de front et la carabine à la main au-devant de la brèche.

Derrière eux, des pas précipités frappaient le sol et une voix vibrante s’écria : tandis qu’une troupe passait au galop :

— En avant, messieurs ! le roi pour toujours !

— C’est elle ! murmura René. Mourir loin d’elle !

— Mourir pour elle ! répondit Yves.

Devant eux, de l’autre côté de la brèche, de sombres figures sortirent du brouillard. Deux coups de carabine partirent, deux bandits tombèrent ; les autres reculèrent, étonnés.

— Le roi pour toujours ! crièrent ensemble Yves et René.

Par derrière, le galop des chevaux s’arrêta et ils purent entendre Raoul qui disait :

— Ce sont les deux messieurs de Coëtlogon. À leur secours, mylords !

Mais la voix éclatante de la Cavalière s’éleva de nouveau :

— Mylords, je vous le défends, prononça-t-elle distinctement. Le roi ! rien que le roi !

Yves et René échangèrent un mélancolique regard. Les pas s’éloignèrent dans la direction d’Étreville.

Pendant que les deux Coëtlogon rechargeaient leurs carabines, une grêle de balles sortit du brouillard. La toque de René fut emportée, et Yves laissa échapper son arme qu’il tenait de la main droite. Son bras déjà blessé était traversé d’un coup de feu.

— Tu marques un point, frère, dit-il gaiement.

Et, saisissant de la main gauche un pistolet à sa ceinture, il coucha sur l’herbe une grande ombre qui visait à dix pas.

— À l’assaut, mes mignons ! ordonna Tontaine, dont la gigantesque taille se dessina en ce moment dans la brume. Ils ne sont que deux et nous ont déjà trop arrêtés !

Une nouvelle décharge mit des points rouges au plus épais du brouillard et René fut touché à son tour.

— Manche à manche, Yves ! cria-t-il. À la claymore !

Ils dégainèrent. Un flot de coquins se ruait sur eux. Tous deux déchargèrent en même temps leur dernier pistolet ; puis René, le poignard d’une main, l’épée de l’autre, se posa au milieu du passage. Yves lui dit :

— Un peu de place, frère, soyons de front ! Tu prends tout !

Puis, presque aussitôt après, percé de deux coups de rapière et voyant l’épée de Tontaine sur sa gorge, il s’écria :

— Frère, tu as partie gagnée ! notre duel est fini !

Mais René s’était jeté au-devant de lui, et il reçut l’estocade du géant en pleine poitrine.

Ils tombèrent ensemble et embrassés.


Les bandits couraient déjà vers la valleuse d’Étreville, laissant cinq cadavres de leurs compagnons derrière eux. Vers l’ouest une vive mousquetade s’engagea sur la falaise et au bord de l’eau ; les canons du côtre tonnèrent. Puis, derrière ce voile lourd qui couvrait la rivière et ses bords, il y eut un grand silence.

Les deux messieurs de Coëtlogon gisaient comme ils étaient tombés, tout près l’un de l’autre, René un peu en avant de son frère et semblant encore le défendre. René n’avait que deux blessures ; le sang d’Yves coulait par un grand nombre de plaies, dont plusieurs étaient mortelles. Le hasard de leurs chutes avait rapproché leurs jeunes têtes, dont les cheveux blonds se mêlaient. Ils n’avaient rien au visage et c’était pitié d’admirer la pâle beauté de ces deux enfants endormis.

Comme les bruits de la bataille cessaient, un souffle agita la poitrine de René, Son premier effort, épuisé qu’il était, fut pour soulever la tête de son frère, qu’il appuya doucement contre son sein.

Yves ouvrit les yeux et ils se sourirent.

— Nous nous aimions bien, frère, murmura Yves. Dieu est bon ; il a envoyé entre nous l’adoré souvenir de ma mère. Si j’étais mort par toi, c’eût été un cruel martyre !

— Toi ! mourir par moi ! s’écria René comme on répète une parole blasphématoire et impossible.

Le sourire d’Yves devint plus doux.

— Tu n’y crois plus ! dit-il en fermant ses yeux à demi. Tu fais bien. N’ai-je pas vu la poitrine qui défendait la mienne ? Écoute, frère, j’ai à te parler avant de mourir.

— Mais tu ne mourras pas ! s’écria René, qui le pressa passionnément sur son cœur.

— Écoute ! je ne sais lequel de nous l’a dit, mais c’était la vérité. Nous n’étions qu’un cœur, nous n’avions qu’une âme. Nous devions aimer de même. Je deviens faible : ne m’arrête plus… Ah ! Dieu est bon ! Dieu est bon ! Elle était entre nous, je la voyais : c’est elle qui a dégainé nos épées. Sois béni, René, car c’est toi qui as appelé notre mère !…

Il eut un spasme. René l’entoura plus étroitement de ses bras. C’est le geste des mères éplorées qui cherchent à retenir la petite âme de l’enfant, prête à s’envoler au ciel.

— Quand je vais être mort, reprit Yves, tu seras seul à l’aimer.

— Tais-toi, tais-toi ! s’écria René, je te jure !…

Il n’acheva pas ! la main faible de son frère s’appuyait sur ses lèvres et lui fermait la bouche.

— Ne promets pas cela ! murmura-t-il, tandis qu’une larme, la première et la dernière, mouillait ses grands cils. Mentir à un mourant porte malheur. Il n’est pas en ton pouvoir de renoncer à elle. Frère, notre âme à deux, tu l’as maintenant tout entière ! Je te laisse l’héritage de mon cœur : Sois heureux, sois heureux ! Et tous les deux, priez pour moi !

Ces mots s’exhalèrent comme un souffle ; René sentit la tête de son frère plus lourde sur son sein. Il chercha les battements du cœur, mais le cœur d’Yves de Coëtlogon ne battait plus.

Une immense douleur étreignit la poitrine de René, qui perdit le sentiment et resta couché sur ce sol sanglant, la tête appuyée contre la tête déjà froide de son frère. Il fut éveillé par un bruit et ouvrit les yeux. Mary Stuart de Rothsay était auprès de lui.

— René ! René ! disait-elle, je vous retrouve vivant !

Il y eut dans le regard du jeune homme une étrange terreur.

— Il nous voit… de là haut ! balbutia-t-il. Mon frère ! mon pauvre frère chéri !

Il tourna vers Yves ses yeux, troublés deux fois par la crainte et par un reste d’espoir.

— Ah ! fit-il avec une douleur profonde, il est mort ! mon frère est mort !

Elle voulut lui prendre la main ; il la repoussa violemment.

— Allez au roi ! dit-il. Vous êtes au roi. J’ai bien entendu. M. de Chateaubriand voulait venir à son secours. Vous avez dit : Le roi ! rien que le roi !

La Cavalière leva son regard vers le ciel.

— J’avais juré, murmura-t-elle, ses beaux yeux baignés de larmes ; je tiendrai mon serment. Tant que Jacques Stuart n’aura pas mis son pied sur la terre d’Écosse, le roi ! rien que le roi ! Mais, une fois ma promesse accomplie, aura-t-il besoin de moi pour régner ? René, J’aime la France où vous êtes, je reviendrai. Je l’ai promis aussi et maintenant, je le jure : Je ne serai jamais reine !