La Cavalière/14

Société générale de librairie catholique (p. 311-338).

XIV

des gens qui habitaient les divers étages de la maison-rouge


Le Hâvre-de-Grâce ne ressemblait guère alors à l’immense cité que nous voyons aujourd’hui s’étendre des galets de Sainte-Adresse jusqu’aux falaises Sainte-Honorine, englobant la montagne d’Ingouville, les anciens travaux de Vauban, la plaine Saint Nicolas, le village de l’Eure, couvrant enfin, comme une marée montante engloutit les grèves, le lieu où fut la tour François ier et le terrain où se dressait la citadelle.

En 1718, la vieille ville du Hâvre, qui ne comptait pas plus de cinq mille habitants, serrait ses maisons autour du bassin du roi ; la nouvelle ville qui avait été sous Louis XIV le siège principal de la compagnie des Indes, éparpillait derrière le bassin Vauban ses bâtiments neufs, mais déjà abandonnés.

Il y avait en effet une propension haineuse et jalouse à faire partout le contraire de ce qu’avait fait le grand roi.

La compagnie des Indes était maintenant à Lorient, qu’elle fit naître et où elle mourût, étranglée par la vertueuse amie de Philippe d’Orléans : l’Angleterre.

C’était un véritable désert que ce côté neuf de la ville du Hâvre, dont les habitants, presque tous attachés à la compagnie, avaient suivi la compagnie en Bretagne.

Au temps où florissait encore la ville neuve abandonnée, il y avait une « maison banale » comme on appelait alors les etablissements de santé, terrestres ou maritimes, car il ne faudrait pas croire que notre siècle ingénieux ait inventé ni les eaux thermales ni les bains de mer. Cette maison, déplorablement déchue comme tout le reste était située à une petite demi-lieue de la ville, et non loin de la falaise Sainte-Honorine. Elle était la propriété d’une pauvre femme malade qui ne sortait plus guère de son lit. Cette bonne femme avait une histoire.

Dix ou douze ans auparavant, elle avait été conduite à l’autel par un jeune homme qui venait on ne savait d’où, mais qui était beau comme un séraphin. Il portait un nom anglais : Peter Gaddosh. Peu de semaines après son mariage, il avait épousé une autre femme, à Rouen puis on ne l’avait plus revu.

Suivant toute apparence, la bonne femme de la Maison-Rouge, comme on appelait l’ancien établissement banal, était la première épouse de notre bandit, collectionneur d’alliances, et précurseur en action des apôtres bavards du divorce, à moins qu’il n’y en eût d’autres avant elle. Celle de Rouen eût été alors la seconde. Nous parlerons tout à l’heure de la dernière.

Nous arrivons au Hâvre-de-Grâce cinq jours après notre départ de Nonancourt. Rien ne s’était passé d’important pendant cet intervalle, et le chevalier de Saint-Georges n’avait point encore réussi à franchir la mer, car certain petit cutter à la fringante voilure croisait incéssamment en rivière, échangeant avec la terre de fréquents et mystérieux signaux. Ce cutter attirail l’attention des garde-côtes beaucoup, et encore plus celle d’une autre espèce d’observateurs qui n’étaient point à la solde du Gouvernement français.

Contre l’habitude, la maison rouge avait en ce moment plusieurs hôtes, tous arrivés depuis peu. La propriétaire en avait affermé les divers étages.

Au rez-de-chaussée, habitait un couple paisible et presque sauvage : une femme et un homme : une grande belle femme qui s’échappait parfois à parler roide, un bon gros garçon vous ayant un air d’importance qui semblait toute neuve.

Au premier étage vivait un singulier sire qui avait fait fortune aux Indes, d’où il avait rapporté, outre une terrible quantité de roupies, un teint fort basané et une énorme barbe. Ce personnage semblait âgé d’une cinquantaine d’années, et souffrait de toutes les incommodités que l’on gagne aux Indes. Il avait avec lui son médecin ordinaire : un Indien aussi, basané et barbu.

On l’appelait le Banian, bien qu’il eût, sans aucun doute, un autre nom. Il était revenu en Europe expressément pour se marier et comptait repartir avec sa femme pour le paradis de Brahma. Comme ces nababs font toutes choses d’une façon bizare et expéditive, on ne s’étonnait nullement qu’il eût, dès le jour de son arrivée, demandé hautement quelle était l’héritière la plus belle de la ville.

Ayant eu satisfaisante réponse, il se rendit dès le lendemain chez le père de ladite héritière, un riche marchand, et lui proposa de but en blanc de prendre sa fille pour femme. Le négociant trouva la chose toute simple et même de bon goût, puisque l’épouseur avait plusieurs millions. La demoiselle ne fut point d’un autre avis, car il était très beau, ce banian, malgré son demi-siècle d’âge, et, après déjeuner, ce fut affaire conclue.

On devait les marier le dimanche suivant, et notre homme ne s’en occupait point davantage. Il avait l’air en vérité, d’épouser comme un autre va à la promenade, par habitude.

Les fenêtres du rez-de-chaussée, comme celles du premier étage, donnaient sur la Seine et avaient une magnifique vue de l’Océan. Le couple paisible et sauvage en profitait beaucoup pour surveiller la rade, le Banian davantage encore. Celui-ci se soignait très-sérieusement, passant une moitié de ses journées aux mains de son médecin l’autre moitié à la fenêtre, où il examinait, à l’aide d’une longue-vue, la rive du Calvados et ce certain petit côtre dont nous avons parlé.

Le négociant beau-père venait le voir et tenait la ligne avec prudence, craignant déjà que cette magnifique proie ne rompît l’hameçon. Chaque jour, en effet, ajoutait quelques centaines de mille livres à la fortune de son gendre qui, depuis la veille, commençait à parler d’une mine de diamants qu’il avait là-bas, pas très-loin de Golconde.

C’était un soir de la fin de février. Le temps était clair, mais il venait de l’ouest ; la rivière moutonnait ferme, parce que la lame était contre le jusant, et au loin une grande houle soulevait la mer. Les coteaux du Calvados, entre Honfleur et cette langue de sable où de nos jours, Trouville danse, chante, nage et taille le lansquenet, quand arrive la saison de la pêche-au-parisien, étaient pourpres aux dernières lueurs du soleil.

Nous traiterons la Maison-rouge comme si c’eût été un logis de verre, montrant à la fois son rez-de-chaussée et deux chambres de son premier étage.

Au rez-de-chaussée, la grande Hélène était assise auprès du feu, pâle encore, mais bien campée sur sa chaise de paille, et n’ayant déjà plus qu’une simple bande de toile sur la blessure qui devait lui laisser au front une bonne cicatrice, bien visible. On pouvait voir, dès à présent, que cet ornement militaire ne lui siérait point trop mal.

Nicaise venait justement de rentrer et se préparait à faire honneur au souper qui était sur la table. Le fidèle fatout avait le droit de dire à ses amis et à ses ennemis que, dans ces circonstances difficiles, pas une seule fois il n’avait perdu l’appétit.

— Comme ça, dit-il en nouant sa serviette autour de son cou, l’homme d’en haut n’a pas descendu aujourd’hui ?

L’homme d’en haut, c’était le banian millionnaire à marier.

— Non, répondit Hélène. N’as-tu rien su de Mariole ?

— Si fait bien, demoiselle. Ce qu’il y a d’agréable au bord de la mer, c’est que le poisson y est plus frais qu’à Bar-le Duc : j’entends le poisson qui n’est pas d’eau douce… Ne grondez pas, jarnigodiche ! je vous amuse comme ça pour vous préparer, quoique vous êtes une personne solide et pas sujette aux syncopes. La Poupette est retrouvée.

— Tu l’as vue ! s’écria Hélène qui se leva en joignant ses mains tremblantes, et tu ne le disais pas !

— Noir fait que je ne l’ai point vue, demoiselle, mais c’est tout de même. Y a des gens dont je me méfie, vous savez bien, comme l’homme d’en haut, par exemple ; y en a d’autres dont j’ai bonne idée. J’ai toujours eu bonne idée de M. Raoul, sauf un petit moment du temps où il était braconnier…

— Mais parle donc ! interrompit Hélène, c’est ce Raoul qui l’a enlevée ?

— Je ne fais que parler, demoiselle. C’est plusieurs qui l’ont enlevée, et grâce à moi, encore ! M. Raoul en était, comme de juste, puisque je lui avais coulé un mot en partant, et que s’il ne l’avait pas enlevée, vous n’auriez qu’à chanter son libéra, car elle serait maintenant à Paris, où les coquins de M. Ledoux l’auraient égarée. Est-ce vous qui auriez empêché ça, dites donc, démolie que vous étiez et enfermée à double tour dans votre chambre ? Faut être juste, M. Raoul a bien fait de la mettre au couvent…

— Au couvent ! répéta la grande fille qui respira longuement.

— Oui bien… Et faut-il vous dire, demoiselle ? car je ne sais pas si ça va vous faire plaisir ou peine…

— Dis-moi tout !

— C’est drôle tout de même, allez, elle a retrouvé son père.

— Son père ! s’écria Hélène dont les sourcils se froncèrent.

— Bonne foi oui, demoiselle. Un vieux noble Anglais dont je ne me méfie point.

— Explique-toi…

Pour le coup, Nicaise n’obéit pas. Il se leva, la bouche pleine, et courut vers la porte en réclamant le silence d’un geste énergique.

Des pas montaient l’escalier. Nicaise se baissa . pour mettre son œil à la serrure.

Qu’est-ce que tu guettes ? demanda Hélène.

— Chut ! fit Nicaise.

Quand les pas se furent éloignés, Nicaise revint à son souper en grommelant :

— Je n’ai pu rien voir. Il fait nuit dans l’escalier… mais je me méfie !

Nous suivrons ces pas qui montaient. Il y avait dans l’escalier trois hommes, dont un seul eût été reconnu par nous : le géant Tontaine, premier lieutenant de Piètre Gadoche, dans la forêt de Behonne, la nuit du guet-apens.

Tontaine avait demandé au portier de la Maison-Rouge si c’était bien ici que demeurait M. Peter Price : c’était le nom du Banian.

Ni Tontaine ni ses deux compagnons ne connaissaient les êtres, car arrivés an corridor du premier étage, ils frappèrent au hasard à la première porte qui se présenta devant eux.

— Qui est là ? demanda une voix faible et cassée.

— Nous cherchons M. Peter Price, dit Tontaine.

— La chambre à côté, répondit la voix cassée.

Cette voix, il est bon que nous le sachions, appartenait à la propriétaire de la Maison-Rouge.

Cette pauvre femme, abandonnée par son mari, Peter Gaddosh, après quelques jours de ménage et depuis tant d’années, qui vivait dans son lit languissante et bien malade. Elle se retourna sur son oreiller, mumurant :

— Ceux-là vont faire du bruit chez le voisin et m’empêcher de reposer !

Certes, eût-elle été prophétesse d’habitude, jamais elle n’aurait pu si bien deviner.

Tontaine et scs compagnons, introduits dans la chambre du Banian, se trouvèrent en face de ce personnage barbu et basané que nous avons dépeint et restèrent tout interdits.

— Est-ce bien à M. Peter Price que nous parlons ? demanda l’un des deux compagnons, qui boitait.

— À lui-même, répliqua gravement l’Indien. Vous avez cet honneur.

— C’est que… dit Tontaine on le regardant de la tête aux pieds.

— C’est que… répéta l’autre compagnon avec une voix nasale embellie par l’accent portugais.

— Voilà, dit le boiteux, nous ne connaissons pas votre seigneurie. N’y a-t-il point dans la maison un autre Peter Price que vous, mon maître ?

Cette fois le Banian perdit sa gravité pour triompher à son aise.

— Arrive, docteur, s’écria-t-il. Tontaine, Rogue et ce coquin de Salva n’ont pas reconnu leur capitaine ! Est-ce une épreuve, cela ! Et toi qui me reprochais, homme de peu de foi, de m’être logé dans la même maison que cette virago de Lorraine ! Vertubleu ! Je ne crains personne, je suis un sorcier, vois-tu mon camarade, un enchanteur, et ce belître de Cartouche ne serait pas digne de brosser mes vieux pourpoints ! La postérité, je vous en préviens, corrigera les bévues de ce siècle, et nous mettra moi et lui chacun à notre place. Cartouche est ma doublure et mon domestique !

Le médecin Saunier apporta deux flambeaux qu’il posa sur la table. Le Banian les prit dans ses mains, et, les élevant à la hauteur de son visage, se mit ainsi en pleine lumière.

— Regardez ! dit-il avec ce mâle orgueil des supériorités incontestées, comparez et admirez ! Je me suis escamoté moi-même !

Ils regardaient, en vérité, de tous leurs yeux, ils comparaient et ils admiraient. Entre cet homme d’un autre monde et M. Ledoux, marquis de Romorantin, il y avait l’immensité. Impossible de rien découvrir qui fut commun à l’un et à l’autre !

Pendant que Tontaine, Rogue et Salva restaient muets et littéralement émerveillés, la perruque du Banian vola au plafond, sa barbe tomba, et ils se trouvèrent en face du joli M. Ledoux avec son placide et courtois sourire.

Alors, l’enthousiasme ne connut plus de bornes, et nos trois coquins, incapables de se contenir, clamèrent à l’unanimité.

— Il n’y a que Gadoche ! Vive Gadoche !

— Silence, malheureux ! dit celui-ci avec effroi. Les murs écoutent !

Mais le cri était lancé, et les murs avaient en effet des oreilles. À ce cri, la malade de la chambre voisine qui était propriétaire de la maison se dressa sur son séant, comme si elle eût été mue par un ressort.

— Gaddosh ! répéta-t-elle, car ces deux syllabes, en anglais, sonnent exactement comme Gadoche. Ai-je entendu le nom de celui qui m’a tuée ! ou bien est-ce ma fièvre ?…

Elle prêta l’oreille. On ne parlait plus. Elle remit sa tête faible sur l’oreiller, pensant :

— C’est ma fièvre.

Il y avait douze ans que ce nom revenait dans sa fièvre.

De l’autre côté de la cloison, cependant, le docteur Saunier, aidé par le reste de la bande, disposait sur la table un plantureux ambigu. Le Banian Gadoche voulait fêter sa réunion avec ses lieutenants. Il avait remis, à tout événement, sa perruque et sa barbe.

— Mes féaux, dit-il, voici quelles furent mes dernières paroles, quand je vous quittai, il y a quelques jours. « Je n’en puis plus, je ne suis bon à rien ; cette damnée blessure me tue. Laissez-moi me mettre au vert et me soigner ; que je n’entende plus parler de vous jusqu’au moment où la poire sera mûre. »

— La poire est mure, patron, dit le boiteux.

— Penses-tu, ami Rogue, que je n’en sache pas aussi long que toi ? J’ai pris le vert, et ma blessure ne va pas mal, quoiqu’elle ait bien de la peine à se fermer. Il avait du venin sous les ongles, le vieux grippe-sou ! Vous ne me feriez pas dire le contraire, quand il s’agirait de la potence ! Mais, tout en me reposant, je ne dormais que d’un œil. Mangeons bien et buvons mieux, mes camarades !

À cet égard, la vénérable assemblée n’avait pas besoin d’encouragement. Rogue seul ne possédait pas tout son appétit ordiraire.

— Patron, dit-il, vous m’avez mis du noir dans Pâme. Cette Hélène Olivat de Bar-le-Duc demeure donc vraiment dans votre maison ?

— Bah ! dit Gadoche, elle a passé auprès de moi dix fois, elle m’a parlé… Je te dis que le diable ne me reconnaîtrait pas, quand je veux. Des douze femmes que j’ai légitimement épousées je n’ai rien gardé, sinon leurs économies. Elles me cherchent toutes, eh bien ! pas une ne m’a trouvé ! tu peux avaler tranquille.

— C’est très-bien, répondit le boiteux, pour vous ; mais pour nous.

La fourchette de Salva perdit de son activité. Gadoche se mit à rire.

— Poltrons ! dit-il. Ce soir, il est nuit. La nuit, tous les chats sont gris !

— Il y a les chandelles, objecta Rogue.

Et le Portugais ajouta :

— Demain, il fera jour.

— Poltrons ! poltrons ! à ma santé, mes fils ! Voyons ! un peu de gaieté ! cela ne marche pas. Demain, dites-vous ? Ne veniez-vous pas m’annoncer que la grande affaire est pour demain ?

— À l’heure de la marée, oui, patron.

— Bien ! alors, que craignez-vous ?

Il compta sur ses doigts.

— À onze heures, le plein de l’eau, n’est-ce pas ? reprit-il.

— Dix heures trois quarts, patron.

— Parfait ! Il y aura temps pour tout. À midi, je serai à l’église. Buvons.

— Pourquoi à l’église ?

— Pour ma noce.

Les trois bandits, pour le coup, s’égayèrent à cette idée.

— C’est le trézain ? demanda Rogue.

Gadoche secoua son jabot et répondit d’un air fat :

~ C’est le trézain. Dix-sept ans, charmante et de jolis ëcus. Nous allons reparler de cela, mes maîtres. Au rapport ! Où est le Stuart ?

— À Honfleur. Il doit passer l’eau cette nuit.

— Où sont les soldats d’Auvergne ?

— Au château de Gouville, en Saint-Nicolas, ici près.

— Voilà des oiseaux que je n’aime pas ! Où sont les deux Coëtlogon ?

— À la ferme de Grâce, en Sainte-Honorine, répliqua Rogue. J’ai mention d’eux à vous faire, patron. Si l’affaire durait encore quarante-huit heures seulement, je parie dix écus que ces deux-là se couperaient la gorge !

— Pour la Cavalière ? La donzelle en vaut bien la peine ! Mais se sont des frères modèles qui se tiennent comme deux doigts de la main… En tout cas, cela ferait deux rudes épées de moins contré nous !

Tontaine toucha son crâne.

— J’ai de leurs marques, grommela-t-il, mais il y a un des deux qui ne tiendra pas sa rapière de la main droite, d’ici longtemps, j’en réponds. Je l’ai marqué aussi !

— Et le Raoul ? demanda Gadoche, poursuivant son interrogatoire.

— De ce côté-ci de l’eau, repartit Salva. Il veille sur cette petite fille, la Mariole. Une drôle d’histoire, allez ! Ils l’ont mise au couvent des Ursulines, derrière Notre-Dame-du-Havre, et ils l’appellent maintenant lady Mary Douglas de Glenbervie. Est-ce gai ?

— Tiens ! tiens ! fit Gadoche.

Il réfléchit un instant.

— Bah ! reprit-il, ne nous occupons plus de ces bagatelles, La différence entre moi et Cartouche, c’est que je suis un homme sérieux et lui un croquant… Que fait la Cavalière ?

— Tantôt avec son roi, répondit Rogue, tantôt avec ses deux troubadours.

— Et les autres ?

— Le vieux Douglas au Havre, Drayton et toute la maison du roi à Honfleur ; Courtenay, Lauzan, Harrington, Lee, Quatrebarbes et le reste sur le cutter. Nous aurons un rude quart d’heure demain au bord de l’eau !

— Vous serez trois contre un, mes braves… mais écoutez ! qui diable avons-nous là ?

Il se leva en sursaut, et il y avait de quoi. Un carrosse roulait péniblement sur le chemin montueux qui conduisait à la Maison-Rouge, C’était merveille, à pareille heure, en pareil lieu !

Nos quatre convives se précipitèrent aux fenêtres. Le carrosse s’arrêtait justement devant la porte de la Maison-Rouge. Un cavalier en descendit, puis une dame qui était voilée.

Il faisait bien trop noir pour qu’il y eût apparence de reconnaître soit la figure, soit la tournure de l’un ou de l’autre. On pouvait deviner seulement qu’ils étaient jeunes tous les deux.

— Si l’homme avait eu quelque vingt années de plus, murmura Gadoche, j’aurais cru que mon beau-père m’amenait ma mariée de demain, crainte de me manquer !

Les autres prenaient la chose moins gaiement, et quand on se remit à table, il y eut un silence inquiet. Mais la visite n’était pas pour le Banian, car on entendit la porte du rez-de-chaussée s’ouvrir, puis se refermer.

Dans la chambre voisine, la malade se tournait et se retournait sur sa couche. Sa fièvre avait augmenté terriblement. Elle avait de ces pensées qui viennent avec le délire.

— Depuis que j’ai rêvé de ce nom, disait-elle, de cet abominable nom, je me sens devenir folle. Je le vois au travers de mes paupières fermées. J’ai beau me boucher les oreilles, j’entends sa voix. Je jurerais que sa voix est une de celles qui parlent ici près. Douze ans ! toute ma jeunesse perdue ! Est-ce que je le reconnaîtrais après un temps si long, ce Gaddosh ? Est-ce que je me reconnais moi-même quand je demande à mon miroir un souvenir de ma joyeuse paix d’autrefois !

La lueur d’une lampe de nuit tombait sur ses traits flétris. À la mieux regarder, on eût deviné que cette femme était vieille avant l’âge.

— Douze ans ! répéta-t-elle. J’avais vingt ans. Celles de trente ans autour de moi sont encore belles ! Oh ! je le reconnaîtrais, j’en suis sûre ! On voit clair au travers de la vengeance ! S’il y avait douze siècles au lieu de douze ans, je le reconnaîtrais encore ! Et j’aurais ce qu’il faut de force pour lui arracher le cœur !

Il m’a été donne une fois de voir et d’entendre une pauvre femme assassinée légalement par le divorce dans un pays protestant où l’impiété du divorce est la loi. Jamais Dieu ne permet la haine, mais en écoutant pleurer ces abandonnées, l’homme comprend et il excuse presque les rêves féroces de la vengeance.

La maîtresse de la Maison Rouge se tut, épuisée ; ses yeux brûlants renvoyaient les lueurs de la lampe, teintes de sanglants reflets.

En bas, c’était Nicaise qui avait ouvert la porte aux deux nocturnes visiteurs. À la vue de la femme voilée, il recula en disant :

— Bigre de bigre ! la Poupette !

Mariole était déjà dans les bras d’Hélène, qui riait et qui pleurait.

Raoul tendit la main au fatout, qui, loin de partager la joie d’Hélène, semblait de fort mauvaise humeur.

— Je n’aime point cette histoire-là, grommela-t-il. Bonsoir, monsieur le vicomte.

Mariole parlait à l’oreille de la grande fille en l’embrassant, Hélène l’écoutait toute pensive.

— Me pardonnez-vous, demoiselle ? demanda Raoul, qui vint vers elle la tête découverte.

Hélène dit avec une gaieté mélancolique :

— Vous n’êtes plus postillon, monsieur Jolicœur ?

— Je vais être matelot demain, demoiselle.

— On l’aime donc bien, ce roi ! dit-elle en soupirant. Personne ne l’abandonne, lui !

— Que Dieu vous entende ! murmura le jeune vicomte.

Il songeait à un cœur blessé dont il avait surpris les battements. Il savait le secret de lady Stuart de Rothsay, le secret qu’elle ignorait peut-être elle-même, et il se disait :

— Personne, excepté celle qui vaut pour lui tout le reste de l’univers !

— Et moi, et moi, sœur ? s’écria Mariole, qui cachait sa blonde tête dans son sein. Est-ce pour moi que tu as parlé d’abandon !

— Toi, dit rudement Hélène, il te fallait de plus nobles parents que moi !

Elle s’interrompit, parce que Mariole fondait en larmes.

— Quand tu vas être lady Douglas, poursuivit-elle plus doucement, et Mme la vicomtesse, est-ce que tu te souviendras encore de moi ?

— Demoiselle, dit Raoul, c’est à vous que son père d’adoption la confie, à la veille d’un grand événement. Elle nous appartient à tous les trois.

— Jusqu’à demain ! dit Hélène amèrement, pour ce qui est de moi !

Puis attirant la fillette contre son cœur :

— Ne m’écoute pas, ne m’écoute pas ! ajouta-t-elle en un sanglot : Tu sais bien que je ne pense jamais qu’à moi !

Elle tendit la main à Raoul et dit encore :

— Faites-la bien heureuse !

— Jarnigodiche ! s’écria Nicaise, tout ça est bel et bon, dites donc ; mais je l’aimerais mieux, moi, au couvent qu’ici, vous savez, c’te jeunesse, rapport à l’homme d’en haut.

Hélène voulut le rassurer.

— Écoutez, demoiselle, répliqua-t-il avec la fermeté nouvelle qu’il avait acquise dans ses voyages, j’ai méfiance !

Et il ajouta en brandissant un petit objet métallique qu’il tenait à la main.

— J’en aurai le cœur net, voyez-vous. Attendez voir un peu, monsieur Raoul. On ne voit rien à travers la serrure de ce paroissien-là, mais j’ai mon idée ! Et il sortit en courant.