La Case de l’oncle Tom/Ch XXXIII

Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 451-463).


CHAPITRE XXXIII.

Les ténèbres extérieures.


La terre est couverte de ténèbres épaisses et remplie de repaires de violence.
______Ps. LXXIV, verset 20.


Se traînant derrière un rude chariot, sur un chemin plus rude encore, Tom et ses compagnons avançaient péniblement.

Dans le chariot siégeait Simon Legris, et sur l’arrière les deux femmes, toujours enchaînées ensemble, avaient été arrimées avec les bagages. Toute la troupe se rendait à la plantation de Legris, située à quelque distance.

La route est sauvage, déserte ; tantôt elle tournoie à travers ces arides solitudes qu’on nomme barrens, où le vent gémit et siffle tristement dans les branches des pins ; tantôt, sur des troncs alignés, inégale chaussée, elle franchit d’interminables marécages spongieux, parsemés de cyprès. L’arbre lugubre, enguirlandé de funèbres mousses noires, monte en spirale du marais ; de temps à autre le serpent mocassin apparaît, enroulant de ses dégoûtants replis les souches et les branches vermoulues qui pourrissent dans la fange.

Désolée, même aux yeux du voyageur qui, la poche bien garnie, va et revient sur un bon cheval, en vue de quelque affaire, la contrée est bien autrement sauvage et terrible pour de malheureux esclaves, que chaque pas éloigne de tout ce qu’ils aiment, de tout ce qui charmait leur vie.

C’était ce qui se pouvait aisément lire sur ces physionomies abattues et sombres, dans ces regards douloureux, patients, tristement attachés à chaque objet qui fuyait des deux côtés de la route.

Simon, lui, voyageait plus gaiement, puisant de temps à autre un redoublement d’entrain dans le flacon de rhum qu’il tirait fréquemment de sa poche.

« Holà, hé ! vous autres, cria-t-il se retournant et jetant un coup d’œil sur les malheureux qui le suivaient : une chanson, hein ! Allons, mes drôles, — allons donc ! »

Les hommes s’entre-regardèrent ; le allons ! fut répété, et Simon fit claquer le fouet qu’il tenait à la main.

Tom essaya de chanter une hymne méthodiste.

Jérusalem, ô ma patrie !
Nom si cher, nom si respecté !
Dans mes peines vers toi je crie,
Implorant ta félicité !…

— Paix ! Te tairas-tu, damné nègre ! reprit Legris. Qu’ai-je à faire de tes infernales brailleries méthodistes ? Qu’on m’entonne quelque chose de gaillard ! allons, et vite ! »

L’un des hommes commença une de ces insignifiantes chansons, qui ont cours parmi les esclaves.

C’est un vrai raccoun que moi prendre,
Hè hi ! hè ho ! hè hi ! ho hà !
Maît’ à moi v’là qui rit à s’ fendre.
Quoi donc que tu fais là mon gas ?

Hè hi ! — hè hà ! — La lune
S’est fait voir sur la brume !
Ho ! — ho ! — aïe ! — hola là !
Oh yo ! — eh hi ! — oh — ha !

Le chanteur paraissait improviser à sa fantaisie, saisissant çà et là une rime au hasard, sans s’inquiéter autrement du sens et de la raison. Toute la bande reprenait en chœur par intervalle :

Ho ! — ho ! — aïe ! — hola là !
Oh yo ! — eh hi ! — oh ha !

C’était chanté impétueusement, avec de bruyants efforts pour se montrer gais ; mais jamais lamentables gémissements, jamais accents de douleur, jamais prières ferventes n’auraient pu atteindre à l’expression déchirante, désespérée, des notes sauvages de ce refrain. On eût dit que ces pauvres âmes muettes, menacées, — emprisonnées, — se réfugiant dans le sanctuaire de l’harmonie, avaient recours à des sons inarticulés, mélodieux langage, pour exhaler leurs prières à Dieu ! prières que Simon ne pouvait comprendre. Il entendait les éclats de la voix des esclaves ; il ne lui en fallait pas plus : « il les avait remontés ! »

« Eh bien, la petite mignarde, dit-il, se tournant vers Emmeline, et allongeant sa rude main sur l’épaule veloutée de la jeune fille : nous voilà quasiment rendus au gîte ! »

Les vociférations, les fureurs de Legris terrifiaient la pauvre Emmeline ; mais lorsqu’il posait la main sur elle, comme il venait de le faire, en prenant le ton cajoleur, elle eût préféré mille fois qu’il la frappât. L’expression de ses yeux la faisait défaillir, et elle se sentait frémir en sa chair. Involontairement elle se cramponna à la mulâtresse assise à ses côtés, comme si c’eût été sa mère.

« N’as-tu jamais porté de pendeloques, hein ? dit-il, maniant de ses doigts grossiers sa délicate petite oreille.

— Non, maître, répondît Emmeline tremblante et les yeux baissés.

— Eh bien, je t’en donnerai une paire dès que nous serons chez nous, si tu es bonne fille, s’entend. Allons donc ! n’aie pas peur, je ne te mettrai pas à de rudes besognes, va ! tu auras du bon temps avec moi ; — tu vivras, ma foi, comme une reine ! — pourvu que tu sois bonne fille ! »

Legris avait bu à un degré qui l’inclinait à se faire gracieux ; et l’approche de la plantation, dont l’enceinte commençait à paraître, achevait de le bien disposer. La propriété avait d’abord appartenu à un homme bien né, riche et plein de goût, qui avait mis beaucoup d’argent aux embellissements et améliorations ; mais il était mort insolvable, et Legris s’était porté acquéreur, ne voyant là, comme en toute autre chose, qu’un moyen de plus de gagner de l’argent. L’habitation avait ce triste aspect de délaissement, de désordre, suite habituelle de l’abandon des plans d’un premier propriétaire.

Ce qui avait été jadis une pente de gazon ras et uni au-devant de la façade, pelouse ornée çà et là de bouquets de fleurs et d’arbustes, n’était plus qu’une jachère, où se dressaient de place en place des poteaux pour attacher les bêtes. Tout autour l’herbe était foulée, et la terre dénudée, était couverte de vieux baquets, de seaux brisés et d’autres débris. Un jasmin demi mort, un chèvrefeuille flétri, se suspendaient encore à quelques colonnettes, légers ornements dégradés, hors d’aplomb, pour avoir servi de piquets à attacher les chevaux. À travers les flots de mauvaises herbes, sous lesquelles le jardin était enseveli, pointaient un petit nombre de plantes exotiques, plus vivaces que les autres, qui semblaient protester contre leur abandon. Ce qui avait été une serre, maintenant sans vitres ni châssis, étalait, sur des restes de gradins, quelques pots à fleurs garnis de baguettes, dont le feuillage desséché attestait qu’autrefois les bâtons avaient été des plantes.

Le chariot roula sur une allée de cailloutage entremêlé de mauvaises herbes, sous la noble avenue ombragée d’arbres de la Chine, dont les formes gracieuses et le feuillage toujours vert semblaient seuls prospérer au milieu de la décadence universelle ; comme la droiture, la bonté, enracinées dans de grandes et nobles âmes, fleurissent et s’affermissent au milieu des souffrances et des découragements.

La maison, qui avait été belle et spacieuse, était construite sur un plan assez ordinaire dans les États du Sud : une véranda, à deux étages (le premier, supporté par des piliers de briques), entourait l’édifice, et chaque pièce ouvrait sur ces larges galeries. Mais partout régnait le même aspect de délabrement et d’abandon. Quelques fenêtres étaient bouchées par des planches ; les vitres des autres étaient brisées ; les volets pendaient aux murailles, retenus par un seul gond. La négligence, la désolation frappaient de tous côtés les yeux.

Le terrain était jonché d’immondices de tous genres : bois, paille, tonnes défoncées, caisses en pièces. Trois ou quatre féroces boule-dogues, excités par le bruit des roues, accoururent gueules béantes, et les efforts d’un petit nombre d’esclaves en guenilles qui les suivaient, suffirent à peine pour les empêcher de se jeter sur la bande dont Tom faisait partie.

« Hein ! voyez-vous, mes drôles ! s’écria Legris, se retournant vers eux, tout en caressant ses chiens avec une hideuse satisfaction, vous voyez ce qui vous attend, s’il vous prenait fantaisie de gagner au large ! Ces bons gardiens-là, savez-vous ? sont dressés à chasser au nègre, et se régaleraient d’un de vous comme du meilleur souper. Ainsi, gare à votre peau !

« — Eh bien ! Sambo, dit-il à un noir couvert de haillons, dont le chapeau était complètement dépourvu de bord, et qui se montrait fort obséquieux autour de lui ; comment les choses ont-elles marché par ici ? hein ?

— À ravir, maît’.

— Quimbo ! cria Legris à un autre, qui se morfondait en efforts pour attirer son attention, a-t-on fait ce que j’avais dit ?

— Pas de danger qu’on y manque, maît ! »

Ces deux hommes étaient les principaux agents de Legris sur sa plantation, et il les avait systématiquement dressés à la brutalité, à la cruauté, comme ses boule-dogues, avec lesquels ils pouvaient rivaliser de férocité. La remarque, assez générale, que le commandeur nègre est plus tyrannique et plus cruel que le blanc, signifie simplement que l’un a été plus avili, plus maltraité que l’autre. Peu importe la couleur ou la race, tout esclave sera le pire des tyrans dès qu’il aura chance de l’être.

Comme quelques-uns des potentats dont nous lisons l’histoire, Legris divisait pour régner. Sambo et Quimbo se haïssaient cordialement ; tous les esclaves de la plantation les abhorraient, et en encourageant les délations mutuelles, le maître était sûr d’être, d’une façon ou d’une autre, mis au fait de tout ce qui se tramait autour de lui.

Qui pourrait renoncer complètement à toute société ? Personne. Legris lui-même encourageait chez ces principaux satellites noirs une sorte de familiarité, qui devenait aisément un piège ; car, à la moindre provocation, le maître n’avait besoin que d’un signe, et l’un des deux devenait le ministre de ses vengeances sur l’autre.

Là, devant le maître, leurs traits grossiers et bas, leur sombre expression, leurs regards d’envie et de haine qu’ils échangeaient en roulant les larges prunelles, les haillons que le vent faisait flotter autour d’eux, leur langage barbare, leurs intonations gutturales, les ravalaient au-dessous même des animaux ; et leur aspect était en parfaite harmonie avec l’abjecte désolation du lieu qu’ils habitaient.

« Ici, Sambo ! emmène-moi ces gaillards-là aux quartiers. T’avais-je pas promis de t’acheter une femme ? — Tiens, la voilà ! » ajouta-t-il, et séparant Emmeline de la mulâtresse, il poussa cette dernière vers le nègre.

La femme tressaillit, et recula en s’écriant :

« Oh ! maître, j’ai laissé mon homme à la Nouvelle-Orléans !

— Qu’est-ce que tu me viens chanter, toi ! — Tu en auras un autre ici. Pas tant de paroles, — et marche ! dit Legris, levant son fouet. Viens çà, maîtresse, poursuivit-il, se retournant vers Emmeline ; c’est par ici, avec moi. Allons, entre donc ! »

Une figure sauvage et sombre, jetant un coup d’œil par une des fenêtres, parut et s’éclipsa, et quand Legris ouvrit la porte, une voix de femme dit quelques mots d’un ton bref et impérieux. Tom, dont le regard plein d’anxiété avait suivi Emmeline, le remarqua, et entendit le maître répondre : « Retiens ta langue, toi ; j’en ferai à ma guise : que cela t’arrange ou non ! »

Tom n’en entendit pas plus, car il lui fallut suivre Sambo aux quartiers des esclaves, espèce de rue étroite entre deux rangées de grossières huttes, dans une partie de la plantation éloignée de la maison principale. Toutes avaient l’air délabré et misérable. Le cœur de Tom lui défaillit en les regardant. Il s’était encouragé un peu dans la pensée qu’il aurait sa case, grossière sans doute, un trou, mais qu’il pourrait rendre propre, tranquille, où il placerait une tablette pour sa Bible, et où il trouverait une paisible retraite durant les intervalles du travail. Il parcourut de l’œil l’intérieur de plusieurs de ces bouges, — ce n’était pas autre chose, — dépourvus de toute espèce de mobilier, où il ne se trouvait qu’un tas de paille souillée, sale litière éparse sur le sol nu, foulé, endurci par d’innombrables pas.

« Laquelle des cases sera pour moi ? demanda-t-il à Sambo d’un ton soumis.

— Sais pas ; — là, p’t-être y a encore place pour un, dit Sambo ; ici, pour un autre. Y a un fier tas de nèg’s tout d’même dans chacune pour l’heure. Par ma foi, s’il en revient d’autres, c’est pas moi qui sais quoi en faire !




La soirée s’avançait lorsque les habitants des huttes, troupeau harassé de fatigue, parurent — hommes et femmes à demi couverts de dégoûtants lambeaux, tristes, hargneux, mal disposés à faire accueil aux nouveaux venus. Les sons qui animèrent alors le pauvre village n’étaient rien moins qu’agréables : de grossières voix, rauques et gutturales, se disputaient les moulins à bras qui devaient moudre la petite provision de blé sur laquelle roulait l’espoir du souper de chacun. Depuis l’aube ils étaient aux champs, à l’ouvrage, travaillant, se hâtant, sous le fouet des piqueurs ; car on était au fort de la saison, et rien n’était épargné pour tirer de chaque main tout ce qui pouvait en être obtenu. « Bah ! dira le nonchalant oisif, ce n’est pas un pénible travail, après tout, que de cueillir du coton ! » Vraiment ? Il n’est pas pénible non plus de recevoir une goutte d’eau sur le front : et cependant la plus cruelle torture que l’inquisition ait pu infliger, ce sont ces gouttes tombant incessamment, une à une, toujours à la même place. Le plus léger travail, s’il est imposé, pressé, exigé avec une uniformité implacable, devient le plus rude des labeurs, surtout si nul libre exercice de la volonté n’en allège l’insipide monotonie.

Tom, à mesure que la foule arrivait, passait en vain en revue tous ces sombres visages, cherchant une physionomie sympathique. Il ne voyait qu’hommes abrutis et revêches, que femmes découragées, à demi défaillantes, ou bien qui n’étaient plus femmes que de nom. Le fort repoussait le faible : — partout se montrait à découvert l’égoïsme grossier, brutal, d’êtres dont on ne pouvait rien attendre, rien espérer de bon : traités comme la brute, ils arrivaient à son niveau. Le grincement criard des moulins à bras se prolongea bien avant dans la nuit ; car il y avait beaucoup d’affamés, les moulins étaient rares, et les faibles, les épuisés, chassés par les forts, n’arrivaient qu’en dernier.

« Hé ! holà ! à toi ! dit Sambo jetant un sac de blé au pied de la mulâtresse ; quel est ton satané nom ?

— Lucie, répondit-elle.

— Eh bien, Luce, te voilà ma femme : va-t’en me moudre mon blé et me faire cuire mon souper, entends-tu ?

— Je suis pas, je veux pas être votre femme, dit la mulâtresse avec l’impétuosité du désespoir, laissez-moi !

— Je t’arrangerai, va ! dit Sambo, et il leva un pied menaçant.

— Vous pouvez me tuer si vous voulez ! le plus tôt sera le mieux. — Oh ! je voudrais être morte ! s’écria-t-elle.

— Je dis, Sambo, que tu vas détériorer nos mains. Moi, pas tarder à prévenir maît’, vois-tu ! » grommela Quimbo, en train de moudre au moulin, d’où il avait brutalement chassé deux ou trois débiles créatures, qui attendaient là pour préparer leur blé.

— Et je lui dirai, moi, que tu laisses seulement pas approcher les femmes du moulin ! entends-tu, vieux nèg’ ! reprit Sambo ; mêle-toi de ce qui te regarde. »

Tom, après avoir marché tout le jour, mourant de faim, se sentait défaillir faute de nourriture.

« À toi, cria Quimbo, lui jetant un sac grossier qui pouvait contenir environ neuf litres de blé. Agrippe-moi ça, nèg’, et prends-y garde ! ménage ; c’est la pitance de ta semaine. »

Tom n’eut place aux moulins qu’à une heure fort avancée de la nuit, et touché de l’extrême détresse de deux pauvres femmes auxquelles la force manquait, il se mit à moudre pour elles, ranima les brandons à demi éteints d’un feu, où beaucoup d’autres avaient les premiers fait cuire leurs pains, et ne s’occupa qu’ensuite de son propre souper. C’était chose bien nouvelles, bien étrange en ce lieu-là, et le léger acte de charité éveilla une vibration dans ces âmes engourdies ; une expression affectueuse éclaira leurs figures ; elles pétrirent son pain, en surveillèrent la cuisson ; et Tom, accroupi près du feu, profita de la lueur pour lire quelques mots de sa Bible : il avait tant besoin de consolation !

« Qu’est ça ? demanda une des femmes.

— Une Bible, répondit Tom.

— Seigneur, je n’en ai pas tant seulement vu une depuis que j’ai quitté le Kintuck !

— Avez-vous donc été élevée au Kintuck ?

— Oui, et bien élevée, et soignée aussi, reprit en soupirant la femme ; pouvais pas m’attendre à en venir là !

— Et qu’est que c’est que ce liv’ ? demanda la seconde femme.

— Comment ! mais c’est la Bible.

— Eh Seigneur ! quoi qu’elle dit la Bible ?

— Ce qu’elle dit ? Vous n’en savez rien du tout ? reprit l’autre femme. Oh ! maîtresse m’en lisait quelque fois au Kintuck. Mais, misère ! pour ce qui est d’ici, on n’y entend que menteries et jurons.

— Lisez-nous en un brin, » reprit au bout d’un moment la première femme avec curiosité, en voyant combien Tom était absorbé dans son livre.

Tom lut : « Venez aussi à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés, et je vous soulagerai[1] »

« Ce sont là de bonnes paroles, approuva la femme ; mais qui est-ce donc qui les dit ? .

— Le Seigneur, répliqua Tom.

— Je voudrais savoir tant seulement où il est ! moi y aller bien vite. Semble plus jamais possible reposer à présent : os et chair n’y tiennent plus. Je tremble de partout. Sambo m’aboie après tout le long du jour, parce que je vas pas assez vite à cueillir. C’est nuit noire, et les minuit avant que je sois à gagner mon pauv’e manger ; et j’ai pas tant seulement commencé de m’étendre et de fermer l’œil, que v’là le cornet qui sonne, et v’là le matin, et v’là qu’il faut recommencer. Ah ! que j’irais bien lui dire tout ça au Seigneur, si je savais où le trouver !

— Il est ici, il est partout, reprit Tom.

— Misère ! c’est pas à moi que vous ferez accroire qu’il est ici ! N’y a pas le Seigneur ici du tout, du tout, dit la femme ; mais à quoi sert parler ! Je m’en vas me camper par terre, et dormir pendant que je peux. »

Les femmes se rendirent à leurs cases, et Tom resta seul près du feu à demi éteint, qui éclairait d’un reflet rouge sa noire face. La tranquille lune, au front argenté, se dessinait dans le bleu du ciel ; et calme, impassible, comme le regard que Dieu laisse tomber d’en haut sur les scènes de misère et d’oppression, la silencieuse lueur descendait sur le pauvre nègre abandonné, seul, assis, les bras croisés, sa Bible sur ses genoux.

« DIEU est-il donc ici ? » Oh ! comment l’ignorant gardera-t-il sa foi immuable ? comment ne chancellera-t-il pas à l’aspect du désordre et de l’iniquité qui règnent sans contrôle ? La lutte qui s’élève dans cette âme candide est déchirante : Tom se sent anéanti en présence du triomphe absolu du mal. C’est une angoisse sans nom ; c’est le pressentiment d’une misère sans limites ; c’est le naufrage de toutes les espérances passées que ses souvenirs tumultueux roulent devant lui, comme les vagues forcenées ballottent sous l’œil du naufragé expirant les cadavres sans vie de sa femme, de ses enfants, de tout ce qui lui fut cher. Oh ! qu’il est difficile de croire et de s’attacher avec une inébranlable ardeur au grand mot d’ordre du chrétien : « Dieu est celui qui est, celui qui récompensa ceux qui le cherchent et ne se lassent pas. »

Tom se leva désespéré, et se rendit, en trébuchant, dans la case qui lui était assignée, le plancher était déjà jonché de dormeurs accablés de lassitude, et les exhalaisons infectes le firent presque reculer. Mais la rosée de la nuit était morbide et glacée, ses membres fatigués se raidissaient, il s’enveloppa d’une couverture en lambeaux qui formait tout son lit, s’étendit sur la paille, et tomba endormi.

Alors une douce voix murmura dans son oreille ; il était assis sur le siége de mousse, au bord du lac Pontchartrain. Éva, ses yeux doux et sérieux abaissés sur le livre, lui lisait la Bible, et il entendit ces paroles :

« Quand tu passeras par les eaux, je serai avec toi ; et quand tu passeras par les fleuves, ils ne te noieront point ; quand tu marcheras dans le feu, tu ne seras point brûlé, et la flamme ne t’embrasera point, car je suis le Seigneur ton Dieu, le saint d’Israël ton Sauveur[2]. »

Les mots, peu à peu, semblèrent se dissoudre dans l’air et monter comme une musique céleste ; l’enfant releva ses grands yeux, et attacha sur Tom avec amour son profond et doux regard, d’où partaient des rayons chauds et vivifiants qui venaient lui épanouir le cœur. Elle semblait planer avec les sons, portée à demi par eux ; soudain elle déploya de blanches ailes d’où pleuvaient de brillantes étincelles, des flocons d’or, une averse d’étoiles ; puis — Éva avait disparu.

Tom s’éveilla : était-ce un rêve ? Soit. Mais qui dira qu’à ce doux, jeune esprit, pénétré durant sa vie d’un si ardent désir de soulager, de consoler les malheureux, qui dira que Dieu eût interdit après sa mort ce divin ministère ?

Douce et consolante croyance,
Qu’autour de la couche où tu dors
Planent, voltigent en silence,
Les esprits vénérés des morts.


  1. Saint Mathieu, ch. XI, verset 28.
  2. Isaïe, ch. XLIII, v. 8.