La Case de l’oncle Tom/Ch XXV

Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 359-367).


CHAPITRE XXV.

Sinistres présages.


Deux jours après, Alfred et Augustin Saint-Clair se séparèrent. Éva, que la compagnie de son cousin entraînait à des exercices au-dessus de ses forces, commença dès lors à décliner rapidement. Pour ne pas admettre une vérité douloureuse, son père s’était refusé avec terreur à recourir aux médecins : — cette fois il y consentit. Depuis deux jours, Éva, trop souffrante, n’avait pu sortir de chez elle ; le docteur fut appelé.

Marie Saint-Clair, toute absorbée dans l’étude de deux ou trois nouvelles maladies dont elle se croyait victime, n’avait fait nulle attention au dépérissement graduel de sa fille. Pour premier article de foi, elle se tenait assurée que jamais personne n’avait souffert et ne pouvait souffrir comme elle, et autant qu’elle. La moindre insinuation que quelque autre pût être malade sous son toit, était repoussée avec une indignation virulente. « Ce n’était rien que paresse, manque d’énergie. Ah ! si l’on avait la dixième partie de ses maux, on saurait ce que c’est ! on sentirait la différence ! »

Plusieurs fois miss Ophélia essaya d’éveiller les craintes maternelles ; ce fut en vain.

« Je ne vois pas, répondait Marie, qu’Éva ait la moindre des choses ! elle ne fait que causer et jouer.

— Mais, sa toux…

— Sa toux ! Ce n’est pas à moi qu’il faut parler de toux ! J’y suis sujette depuis que je suis au monde. À l’âge d’Éva, on m’a crue poitrinaire. Mamie passait toutes les nuits à me veiller. Ah ! qu’est-ce que la toux d’Éva en comparaison !

— Mais elle s’affaiblit ; sa respiration devient courte.

— Seigneur ! je connais assez cela, et depuis des années ! — Une affection nerveuse.

— Mais elle a des sueurs la nuit.

— C’est moi qui ai eu, ces dix dernières années, des transpirations prodigieuses ! à tordre tout ce que je porte. Pas un fil de sec dans mes habillements de nuit, et Mamie est forcée de faire sécher mes draps ! Certes, les sueurs d’Éva ne sont pas à comparer. »

Miss Ophélia fut donc pour le moment réduite à se taire. Mais aujourd’hui qu’Éva se trouvait sérieusement atteinte, visiblement abattue, et qu’un médecin était appelé, Marie changea de note tout à coup.

« Elle le savait ! — elle l’avait toujours pressenti ! elle était condamnée à devenir la plus malheureuse des mères ! Avec sa misérable santé, voir son unique enfant dépérir, descendre sous ses yeux dans la tombe ! » Et Marie, en vertu de ce nouveau chagrin, mettait chaque nuit le sommeil de la pauvre Mamie en déroute, et persécutait, tracassait, tourmentait tout le long du jour.

« Ma chère Marie, ne dites pas ces choses-là, de grâce ! insistait Saint-Clair ; nous n’en sommes point à désespérer.

— Vous n’avez pas le cœur d’une mère, Saint-Clair ; jamais vous n’avez pu me comprendre : — comment me comprendriez-vous aujourd’hui !

— Mais ne parlez pas du moins comme si tout était perdu.

— Je n’ai pas votre heureuse indifférence, Saint-Clair. Si le danger de votre unique enfant vous laisse calme, vous ; moi, c’est autre chose. Ce coup est trop affreux, après tout ce que j’ai supporté.

— Il est vrai, reprenait Saint-Clair, qu’Éva est fait délicate : j’ai toujours craint qu’elle ne le fût. Une croissance rapide a épuisé ses forces, et la situation est critique ; mais ce n’est qu’un abattement passager, qu’expliquent l’excessive chaleur, le trop d’exercice, et l’agitation causée par la visite de son cousin. Le médecin a de l’espoir.

— À merveille ; si vous pouvez regarder les choses du bon côté, faites. C’est un bonheur ici-bas que de n’avoir pas une profonde sensibilité. Certes, je souhaiterais fort ne pas sentir ce que j’éprouve, et qui ne sert, hélas ! qu’à me rendre profondément malheureuse. Plût à Dieu que je pusse être aussi tranquille que vous l’êtes tous ! »

Tous auraient eu d’excellentes raisons de s’unir à cette prière, car Marie, se drapant dans sa nouvelle infortune, s’en faisait un droit pour harasser chacun. On ne pouvait dire une parole, faire ou ne pas faire quoi que ce soit, sans qu’elle en tirât une nouvelle preuve de la révoltante insensibilité de ceux qui l’environnaient, — tous également indifférents, disait-elle, à ses profondes angoisses. La pauvre petite Éva entendait parfois ces doléances ; alors elle s’épuisait en larmes de tendre compassion sur les douleurs de sa mère, et s’affligeait profondément d’être cause de tant de chagrin.

Une ou deux semaines s’écoulèrent, et il se manifesta dans tous les symptômes une grande amélioration, — un de ces leurres de l’inexorable mal qui entretient l’espoir jusque sur les bords de la fosse. Le pas léger glissa de nouveau dans les jardins, sur les balcons ; — Éva joua, Éva rit encore. — Son père déclara, dans les transports de sa joie, qu’il la verrait bientôt aussi robuste que jamais. Miss Ophélia et le docteur seuls ne tirèrent aucun encouragement de cette trêve illusoire. Un autre cœur aussi partageait leur conviction, et c’était le petit cœur d’Éva. Qu’est-ce donc qui parle quelquefois au fond de l’âme d’une façon si calme, si lucide, pour lui apprendre que son temps sur terre sera court ? Est-ce l’instinct secret de la nature défaillante ? Sont-ce les palpitations, les battements d’ailes de l’âme qui entrevoit l’immortalité ? Quelle que soit la cause, au fond du cœur d’Éva reposait la paisible, douce et prophétique assurance que le ciel était proche : persuasion sereine comme les rayons adoucis du soleil couchant, suave comme les placides beautés de l’automne, et dans laquelle se reposait ce pur esprit, troublé seulement par la douleur de ceux qui l’aimaient.

Quant à elle, quoique entourés dès le berceau de si vives tendresses, quoique voyant se déployer devant elle les perspectives dorées et séduisantes de l’opulence et de l’amour, elle ne regrettait rien, et ne pleurait pas sur elle-même.

À travers les récits du livre qu’elle et son humble ami lisaient si souvent ensemble, elle avait entrevu, et avait accueilli en son jeune sein, l’image de celui qui aimait les petits enfants : à mesure qu’elle la contemplait en ses pensées ingénues, l’image, cessant peu à peu de n’être qu’un souvenir, un divin et lointain reflet, arriva presque à la rayonnante réalité. Son âme émue se fondit en une tendresse surhumaine, et c’était vers Lui, disait-elle, c’était vers son royaume, qu’elle se sentait glisser.

Puis elle se reprenait, avec une touchante sollicitude, à s’attendrir sur ceux qu’elle laissait en arrière, — son père surtout. Éva, d’instinct, et sans qu’elle s’en fut rendue compte, savait qu’au fond de ce cœur-là elle pénétrait plus avant que dans tous les autres. Elle aimait aussi sa mère, — n’était-elle pas tout amour ? — Le féroce égoïsme, sur lequel il était si difficile de fermer totalement les yeux, l’inquiétait un peu dans sa naïve croyance en l’infaillibilité maternelle ; mais, ce qu’elle définissait mal, et n’aurait pu justifier, elle le palliait en se disant qu’après tout c’était maman, et qu’elle l’aimait bien fort.

Elle s’affligeait aussi pour les affectionnés et fidèles serviteurs, dont elle était la lumière et le soleil. Les enfants ne généralisent guère ; mais ce que Évangeline avait entrevu des horreurs du régime sous lequel les esclaves gémissent, était entré dans les profondeurs de cette âme recueillie, méditative, et d’une maturité précoce. Elle avait de vagues aspirations, d’ardents et douloureux désirs de faire quelque chose pour eux ; — de sauver, de rendre heureux, non-seulement ceux qu’elle connaissait, mais tous ! — élans passionnés, fervents, trop peu d’accord avec sa frêle enveloppe.

« Oncle Tom, dit-elle un jour, interrompant sa lecture à son humble ami, je puis mieux comprendre à présent que Jésus ait voulu mourir pour nous.

— Pourquoi, miss Éva ?

— Parce que je sens un peu de même.

— Comment ? miss Éva ? — Comprends pas bien.

— Je ne sais pas l’expliquer ; mais, quand je voyais ces pauvres gens sur le bateau, — vous savez, lorsque vous descendiez la rivière avec nous, — il y en avait qui regrettaient leurs mères, — d’autres leurs maris ; — d’autres pleuraient leurs petits enfants ; et aussi la pauvre Prue, quand j’ai entendu son histoire ! — Oh ! n’était-ce pas terrible ! — et, tant d’autres fois encore, j’ai senti que je serais contente de mourir, si en mourant j’empêchais tout ce mal. — Je voudrais mourir pour eux, oncle Tom, si je pouvais ! » dit l’enfant avec ferveur, et elle posa sur les robustes doigts de Tom sa petite main diaphane.

Tom regarda l’enfant avec respect ; et lorsque, appelée par son père, elle s’éloignait doucement, il essuya ses yeux à plusieurs reprises, et la suivit longtemps du regard.

« Pas possible de la retenir avec nous ! pas possible garder miss Éva ! dit-il à Mamie qu’il rencontra un instant après. Le signe du Seigneur est sur son front !

— Eh ! là ! là ! Hélas ! oui, soupira Mamie, levant les mains au ciel. Moi, le dire toujours ! — Jamais elle a été une enfant à vivre, — toujours là, au fin fond de ses yeux, un je ne sais quoi. — J’ai tant dit à maîtresse ! — et voilà que ça devient vrai ! — Nous le voir tous aujourd’hui ! — Oh ! chère ! oh ! doux petit agneau béni ! »

Éva courait, remontant les marches pour aller rejoindre son père ; le soir approchait, les lueurs du soleil couchant couronnaient sa tête d’une sorte d’auréole, comme elle s’avançait toute aérienne, dans ses vêtements blancs, ses cheveux ondés rayonnant autour de ses joues brillantes, ses yeux allumés par la fièvre lente qui la consumait.

Saint-Clair l’appelait pour lui montrer une statuette qu’il lui avait achetée ; mais son aspect, au moment où elle le rejoignit, le frappa au cœur. Il est un genre de beauté, à la fois si intense et si frêle, qu’on ne le saurait contempler sans angoisse, et son père, oubliant ce qu’il allait lui dire, l’étreignit soudain dans ses bras.

« Éva chérie ! tu te sens mieux ces jours-ci, n’est-ce pas ?

— Papa ! — la voix d’Éva prit une fermeté inaccoutumée, — il y a des choses que j’ai envie de vous dire depuis bien longtemps, — je voudrais le faire maintenant, avant que je devienne plus faible. »

Saint-Clair frissonna ; Éva s’assit sur ses genoux et appuya sa tête contre son sein. « Il ne sert à rien, papa, de vous le cacher davantage. Le temps approche où il faudra que je vous quitte. — Je m’en vais pour ne plus revenir jamais. » Éva étouffa un sanglot.

« Allons, allons, ma chère petite, mon Éva ; et, tout tremblant, Saint-Clair prenait une voix animée et joyeuse ; voilà que tu te décourages et que tu te fais nerveuse. Il ne faut pas se laisser aller à de sombres pensées. — Tiens, regarde la jolie figurine que j’ai achetée pour toi !

— Non, papa, dit Éva ; et elle repoussa doucement la statuette. Ne vous abusez pas ; — il n’y a pas de mieux, je le sais très-bien, — Je m’en vais, je le sens. — Je ne suis pas nerveuse, je ne suis point découragée ; — si ce n’était vous, cher papa, — si ce n’étaient tous ceux que j’aime, je serais parfaitement heureuse. — Je l’ai désiré, — je soupire après !

— Eh quoi, cher trésor, qui peut rendre ton pauvre petit cœur si triste ? N’as-tu pas tout ce que tu souhaites, tout ce qui peut te contenter ?

— J’aime mieux être au ciel ; seulement, pour l’amour de mes amis, je voudrais encore vivre ; mais il y a tant de choses ici qui me font peine, et qui me semblent terribles, que j’ai envie de m’en aller tout de suite là-haut. Ce n’est pas que je n’aie bien du chagrin de vous quitter ; — oh ! c’est là ce qui me fend le cœur !

— Mais, qu’y a-t-il qui puisse t’affliger ? Que vois-tu de si terrible, mon enfant ?

— Oh ! des choses qui se font tous les jours, sans cesse ! Je suis triste pour nos pauvres domestiques ; ils m’aiment tant ! ils sont tous si attentifs, si bons pour moi. — Je voudrais, papa, qu’ils fussent tous libres.

— Comment, Éva ! petite fillette, ne les trouves-tu donc pas heureux comme ils sont ?

— Mais, papa, si quelque malheur vous arrivait, que deviendraient-ils ? Il y a si peu d’hommes comme vous, papa ! Oncle Alfred, ce n’est pas la même chose ; maman non plus ; et songez aux maîtres de la pauvre vieille Prue ! tant d’horribles choses qui se font, qui se peuvent faire ! et l’enfant frissonna.

— Chère bien-aimée, tu es trop compatissante, trop sensitive ! je suis désolé de t’avoir laissé entendre de pareilles histoires !

— Oh ! papa, c’est là ce qui me chagrine. Vous me voulez si heureuse ? vous n’endurez pas que j’aie la plus légère peine ; — que je souffre de quoi que ce soit ; — vous ne voudriez pas même me laisser entendre une histoire triste, quand d’autres pauvres créatures n’ont que peines et chagrins toute leur vie ; — ah ! papa, cela semble si égoïste ! Eh ! ne dois-je pas le savoir pour y compatir ? J’y songe tant ! cela m’entre tout au fond du cœur. J’y pense et repense sans cesse. Papa, est-ce qu’il n’y a pas moyen que tous les esclaves soient libres ?

— C’est une question fort compliquée., ma chérie. Notre voie est fatale, il n’y a pas de doute ; notre système fâcheux ; beaucoup de gens le pensent ainsi, et moi avec eux. Je souhaiterais de toute mon âme qu’il n’y eût plus un seul esclave sur terre ; mais comment y arriver ? Quels moyens prendre ? Je n’en sais rien.

— Papa, vous êtes si bon, si noble, si tendre ; vous avez une façon si agréable de dire tout ce que vous dites ; si vous alliez de l’un à l’autre essayer de persuader aux gens de faire ce qui serait juste et bien ! Après que je serai morte, papa, vous y penserez, n’est-ce pas ? Vous le ferez pour l’amour de moi ? Je voudrais tant le faire, si je pouvais !

— Quand tu seras morte, Éva ! s’écria Saint-Clair avec un élan de désespoir. Oh ! enfant, ne me parle pas ainsi ! n’es-tu pas tout ce que j’ai sur terre !

— L’enfant de la vieille Prue était aussi tout ce qu’elle possédait au monde ; et pourtant elle l’a entendu crier jusqu’à mourir, sans pouvoir aller à lui ! Papa, ces pauvres gens aiment leurs chers petits comme vous m’aimez, moi.— Oh ! faites quelque chose pour eux ! N’y a-t-il pas la pauvre Mamie que j’ai vue pleurer bien des fois en parlant de ses enfants ; et Tom qui aime tant les siens ! N’est-ce pas affreux, cher papa, que de telles choses existent, et pourtant elles arrivent tous les jours !

— Là, ma chérie, là, mon Éva, dit Saint-Clair s’efforçant de la calmer. Ne t’affecte pas, ne me parle plus de mourir, et je ferai tout ce que tu voudras.

— Promettez-moi, papa, que Tom aura sa liberté, aussitôt que… — elle s’arrêta ; puis dit avec hésitation, — quand je n’y serai plus.

— Oui, chère, je ferai tout au monde ; — tout ce que tu peux me demander.

— Cher père, dit l’enfant, appuyant sa joue brûlante contre celle de Saint-Clair, que je voudrais que nous pussions y aller ensemble !

— Aller, où, mon trésor ?

— À la maison de notre père, de notre sauveur, où il y a paix, douceur, — où l’on s’aime tant ! — L’enfant en parlait comme d’un lieu qu’elle aurait vu. — N’y voulez-vous pas venir aussi, papa ?

Saint-Clair la serra plus fortement contre son sein et se tut.

— Vous viendrez à moi, papa, et l’argentine voix avait ce grave accent de conviction qu’Éva prenait parfois sans s’en apercevoir.

— Oui, je te suivrai, — je ne puis pas te quitter. »

Le soir les enveloppait de ses ombres, de plus en plus épaisses et solennelles. Saint-Clair tenait toujours le frêle petit corps serré contre sa poitrine : il ne voyait plus cet œil profond et expressif, mais la douce voix enfantine, qui soupirait à son oreille, semblait le souffle d’un esprit. Comme en une vision suprême, soudain son passé tout entier se leva devant lui : — les hymnes et les prières de sa mère ; — ses premières ardentes aspirations vers la justice et la vertu ; — puis, entre ces temps lointains et l’heure présente, des années de scepticisme, de vie mondaine, de ce que les hommes appellent une existence honorable. — Nous pouvons entasser beaucoup, beaucoup de pensées en une seconde. Saint-Clair vit, sentit, mais ne parla point, et comme la nuit s’avançait, il porta l’enfant à sa chambre ; et quand elle fut prête à mettre au lit, il renvoya les servantes, et berça Éva dans ses bras, en chantant doucement jusqu’à ce qu’elle fût endormie.