La Case de l’oncle Tom/Ch XVI

Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 197-217).


CHAPITRE XVI.

D’un nouveau maître et de son entourage.


La vie de notre héros venant se mêler à celle de gens de la haute volée, force nous est de présenter ces derniers au lecteur.

La famille d’Augustin Saint-Clair, établie dans la Louisiane, était originaire du Canada. De deux frères d’humeurs, de caractères, de natures analogues, l’un alla gouverner une belle ferme dans l’État de Vermont ; l’autre, resté dans la Louisiane, en devint l’un des plus opulents planteurs. La mère d’Augustin descendait des premiers colons français qui avaient traversé l’Atlantique. Elle n’eut que deux fils : Augustin, le dernier, hérita de l’extrême délicatesse de constitution de sa mère, et, sur l’ordre exprès des médecins, fut envoyé tout jeune à la ferme de son oncle, afin de fortifier son tempérament à l’air vivifiant du Nord.

Si la sensibilité presque féminine qu’Augustin laissait voir, dans son enfance, avait disparu en apparence, lorsqu’il parvint à l’âge d’homme, elle n’en gardait pas moins au fond toute sa vivacité, toute sa fraîcheur. Ses talents distingués, en le portant vers les études littéraires et philosophiques, l’éloignaient des affaires et de la vie positive, et à peine terminait-il son éducation qu’il fut absorbé par une passion profonde. Son heure, — celle qui ne sonne qu’une fois, avait sonné ; son étoile, — celle qui si souvent n’éclaire que des rêves, avait paru à l’horizon ; bref, il aima, fut aimé, se fiança à une charmante fille des États du Nord, et partit pour hâter les préparatifs du mariage.

Il n’était arrivé que depuis peu dans le Sud, lorsqu’il y reçut un paquet contenant toutes ses lettres d’amour. Elles lui étaient renvoyées avec un mot du tuteur de sa fiancée, qui le prévenait qu’elle avait fait un autre choix, et serait mariée au moment où il recevrait cet avis. Frappé au cœur, mais trop fier pour demander une explication ou faire entendre une plainte, Augustin essaya, par un effort désespéré, d’arracher le trait qui le navrait. Lancé dans le tourbillon du monde, il fit la cour à la jeune beauté à la mode, parvint à se faire agréer promptement, et, dès que la chose fut possible, devint l’époux d’un beau visage, de deux brillants yeux noirs, d’une dot de cent mille dollars, et fut réputé le plus heureux des mortels.

Le couple fortuné savourait sa lune de miel, en faisant à de nombreux amis les honneurs d’une splendide villa, située sur les bords du lac Pontchartrain. Augustin, au milieu d’une réunion brillante, plaisantait gaiement avec ses convives, lorsqu’on lui remit une lettre, d’une écriture trop connue. Il pâlit, mais sut se contenir, et continua la conversation. Dès qu’il le put il s’éclipsa, et alla seul, dans sa chambre, ouvrir le fatal écrit ; heureux s’il ne l’eût jamais pu lire ! C’était d’elle ; c’était le récit des longues persécutions auxquelles elle avait su résister. La famille de son tuteur voulait la contraindre à l’épouser et interceptait les lettres d’Augustin. Elle avait écrit, écrit encore, succombant presque à la douleur et au doute ; sa santé fléchissait sous le poids des anxiétés ; mais, parvenue enfin à découvrir la fraude dont ils étaient victimes, elle venait lui prodiguer les assurances d’une confiance sans bornes, et de l’inaltérable affection qui faisait maintenant le désespoir d’Augustin. Il répondit immédiatement :

« Votre lettre arrive trop tard — j’ai cru tout ce que l’on m’écrivait ; — dans mon désespoir, je me suis marié. — C’en est fait ! Oubliez, oubliez ! l’oubli est notre dernier refuge. »

Ainsi finirent pour Augustin le romanesque et l’idéal de la vie. La réalité resta ; — la réalité semblable au lit vaseux que laisse la marée, lorsque les vagues étincelantes et bleues se sont retirées, avec leur couronne de blanches voiles, et leur harmonieuse musique d’eaux jaillissant sous le battement régulier des rames, — quand il ne reste plus qu’une fange limoneuse, plate, gluante, nue, — la réalité enfin !

Dans un roman les cœurs se brisent, les gens meurent, c’est chose terminée. Il n’en est pas ainsi de la vie réelle : quand tout ce qui la faisait aimer a disparu, elle vous demeure. Boire, manger, s’habiller, marcher, faire des visites, acheter, vendre, lire, parler, cette part de l’existence restait à Augustin. Si sa femme avait eu les vertus de la femme, elle aurait pu renouer les fils rompus de la vie, et refaire la trame du bonheur. Mais Marie Saint-Clair se doutait-elle seulement qu’il y eût des fils brisés ? On le sait : ce n’était qu’un beau visage, deux yeux superbes, cent mille dollars, et tous ces avantages n’offrent rien qui puisse soulager un cœur navré.

Augustin, pâle comme un mort, étendu sur un sofa, allégua une migraine subite, et sa femme lui recommanda des sels volatils : la pâleur et le mal de tête persistèrent semaine après semaine en dépit du remède : « Vraiment, dit Marie, j’étais loin de me douter que M. Saint-Clair fût valétudinaire ! Ses maux de tête continuels sont très-désagréables pour moi ; on peut trouver étrange qu’étant si nouvellement mariée, je me montre toujours seule dans le monde. » Au plus profond de son cœur, Augustin s’applaudissait du peu de discernement de celle qu’il avait épousée ; mais il put observer, à mesure que le vernis des premiers jours de noces s’effaçait, une métamorphose d’ailleurs assez commune. Il vit la jeune beauté admirée, adulée, servie dès l’enfance, devenir, dans la vie domestique, une maîtresse dure et impérieuse. Marie n’avait pas été douée par la nature d’une sensibilité vive, ni d’une grande puissance d’affection ; le peu qu’elle en avait se perdit dans un égoïsme effréné, et sans ressource parce qu’il était complètement naïf. Entourée dès le berceau de serviteurs qui ne vivaient que pour étudier ses caprices, fille unique d’un père opulent qui ne lui refusait rien, jamais l’idée d’un sentiment, d’un droit chez autrui, pas plus que d’un devoir chez elle-même, n’avait effleuré son esprit. Riche héritière, jeune, belle, parée, le monde, dès qu’elle y parut, l’accueillit en reine ; des adorateurs de toutes classes se pressèrent autour d’elle, et lorsque Augustin l’emporta sur ses rivaux, elle le regarda naturellement comme trop heureux. Le manque de cœur est loin de rendre indulgent en fait d’échange d’affection. Il n’est peut-être pas sur terre plus impitoyable créancier que la femme égoïste ; elle se montre exigeante et jalouse à proportion de son insensibilité et de sa froideur ; elle veut être d’autant plus aimée qu’elle est moins aimable. Madame Saint-Clair, qui n’admettait pas que le mari pût se relâcher des attentions et des galanteries de l’amant, fit la plus vigoureuse défense pour retenir Augustin sous le joug. Il y eut des pleurs, des bouderies, des accès de colère, force humeur, caprices, plaintes, reproches. Le naturel aimable et conciliant de Saint-Clair le poussa tout d’abord à s’efforcer d’acheter la paix par des présents et des flatteries ; puis, quand Marie lui donna une charmante petite fille, il sentit se réveiller en lui des éclairs de tendresse. Sa mère avait été remarquable par une élévation de caractère et une pureté d’âme peu communes. En nommant l’enfant du nom révéré de son aïeule, il espéra la douer en partie de ses vertus ; mais ce mélange de vénération filiale et de tendresse paternelle remarqué par madame Saint-Clair, éveilla toutes ses jalouses susceptibilités. Il semblait que l’affection prodiguée à sa fille fût un vol fait à elle-même. Dès lors sa santé avait commencé à s’altérer. Une constante inaction de corps et d’âme, le travail rongeur de l’ennui et d’une humeur acariâtre, joints à la faiblesse inhérente aux premiers temps de la maternité, changèrent en peu d’années la florissante et belle jeune fille en une femme jaune, languissante, flétrie, dont une variété de maux imaginaires consumait la vie, et qui se considérait comme la plus souffrante et la plus malheureuse des créatures humaines.

Il n’y avait ni fin ni trêve à ses doléances : la migraine, entre autres, la confinait dans sa chambre trois jours sur six ; les soins du ménage retombaient en entier sur les domestiques, et Saint-Clair n’avait nulle raison de trouver son intérieur agréable. Sa fille unique était fort délicate : on pouvait craindre que sa santé, sa vie peut-être, fussent sacrifiées à l’impéritie, à l’incapacité de la mère. Augustin se décida donc à faire une tournée chez ses parents de l’État de Vermont ; Il y mena sa petite Évangeline, et parvint à persuader à sa cousine, miss Ophélia Saint-Clair, de venir s’établir près d’elle et de lui dans leur résidence du Sud. Il l’y conduisait, lorsqu’ils furent rencontrés sur le bateau par notre ami Tom.

Tandis que les dômes et les flèches de la Nouvelle-Orléans brillent encore à travers les vapeurs du soir aux yeux des passagers, faisons un peu connaissance avec miss Ophélia.

Quiconque a voyagé dans la Nouvelle-Angleterre se rappelle, au sein de quelque frais village, une grande ferme avec sa cour gazonnée, si propre, sous l’ombrage épais d’un érable à sucre. Ne lui souvient-il pas de cette atmosphère d’ordre, de paix, de pureté, de durée, d’immuable repos qu’on respire alentour ? Rien de perdu, rien hors de place, pas un pieu de travers dans les clôtures, pas un brin de paille oublié sur les tapis de gazon, pas un bouquet arraché aux lilas qui fleurissent sous les fenêtres. Au dedans sont de vastes pièces, tellement tranquilles et nettes, qu’il semble impossible que l’on y ait vécu, que l’on y agisse encore. Les meubles, mis en place, le sont une fois pour toutes  ; et les arrangements domestiques suivent des révolutions périodiques, aussi ponctuelles que celles de l’horloge qui, de son coin, les règle et les surveille. Certes le voyageur n’oubliera pas le grand salon, comme on le nomme dans la famille, avec sa respectable bibliothèque vitrée, où l’Histoire de Rollin, le Paradis perdu de Milton, les Progrès du Pèlerin de Bunyan, et la Bible de Famille de Scott s’alignent côte à côte avec une suite de volumes, non moins solennels et non moins vénérables. Point de servante au logis. La maîtresse, avec son bonnet d’un blanc de neige, ses lunettes sur le nez, s’assied l’après-midi, causant au milieu de ses filles comme si jamais aucune d’elles n’eût mis la main aux vulgaires soins du ménage. C’est à une époque des plus reculées de la journée, pleinement oubliée depuis, que toutes ont dépêché l’entière besogne, et, à quelque heure que vous les rencontriez, l’ouvrage est terminé ; le plancher de la cuisine ne connaît plus ni tache ni souillure ; les ustensiles, les chaises, les tables n’ont jamais été salis ou dérangés, du moins serait-il impossible de le supposer : et pourtant on fait là trois et quatre repas par jour ; la lessive et le repassage de toute la famille se confectionnent là ; et là, par quelque procédé muet et mystérieux, se fabriquait d’énormes quantités de fromage et de beurre.

C’est dans une ferme semblable, an sein d’une famille de ce caractère, que miss Ophélia avait vu s’écouler doucement environ quarante-cinq automnes, lorsque son cousin l’invita à visiter sa résidence du Sud. Bien qu’elle fût l’aînée d’une lignée nombreuse, Ophélia, aux yeux des siens, n’était toujours qu’une « enfant ». L’idée de l’envoyer à la Nouvelle-Orléans parut prodigieuse à tous. Le vieux père, à cheveux blancs, sortit l’atlas de Morse de la bibliothèque ; il y chercha les latitudes et longitudes de cette contrée lointaine ; et pour s’édifier sur la nature du pays, il lut consciencieusement les voyages de Flint au Sud et à l’Ouest. La bonne mère demanda avec anxiété « si Orléans n’était pas une ville bien perverse ! » Pour son compte, elle aimerait autant s’exiler « aux îles Sandwich, ou dans n’importe quelle autre région païenne. »

Chez le ministre, chez le docteur, dans la boutique do miss Peabody, la modiste, se murmurait la grande nouvelle : Ophélia Saint-Clair ne parlait-elle pas d’accompagner son cousin à Orléans ! Le village entier ne pouvait mieux faire que d’aider à élaborer une question aussi complexe ; en conséquence, c’était à qui en parlerait. Le ministre, inclinant vers les abolitionnistes, craignait que ce pas, fort grave, n’encourageât les habitants du Sud à maintenir l’esclavage. Le docteur, vigoureux appui de la fédération, jugeait le départ de miss Ophélia nécessaire ; il était bon de prouver aux citoyens de la Nouvelle-Orléans, qu’au fond on ne pensait pas trop mal d’eux dans le Nord : les gens du Sud avaient vraiment besoin d’être encouragés. Quand, enfin, la décision prise entra dans le domaine public, Ophélia fut, pendant une quinzaine de jours, solennellement invitée, par ses amis et connaissances, à prendre le thé chez chacun à tour de rôle, et tous ses projets et plans furent discutés et approfondis à loisir. Miss Moseley, appelée dans la ferme comme couturière, acquit soudain un certain degré d’importance, vu les développements apportés à la garde-robe d’Ophélia. Des gens dignes de foi affirmèrent que le squire Sanclare, façon usuelle de prononcer le nom dans le pays, avait remis à miss Ophélia cinquante dollars bien comptés, en l’engageant à acheter ce qu’elle trouverait de plus beau ; et deux robes neuves en soie, avec un superbe chapeau, lui avaient été expédiés de Boston.

Quant à la convenance de ces déboursés extravagants, l’esprit public hésitait : les uns trouvaient qu’on pouvait se permettre du luxe une fois dans la vie ; d’autres affirmaient que l’argent eût été plus fructueusement employé par les missionnaires ; mais tous s’accordaient sur la beauté de l’incomparable ombrelle envoyée de New-York ; et, quelque chose qu’on pût dire d’Ophélia, du moins était-il avéré qu’une de ses robes se tenait debout toute seule. Certaines rumeurs se propagèrent sur des mouchoirs à points à jour, et même, le croirait-on ? garnis de dentelles ! on alla jusqu’à dire qu’ils étaient brodés aux coins ! Le dernier fait, douteux, n’a jamais pu être éclairci.

Voyez maintenant, dans le bateau à vapeur, la voilà ! miss Ophélia en personne, revêtue de son habit de voyage neuf, d’indienne brune calandrée ; grande, roide, avec sa charpente osseuse, ses contours anguleux, son visage effilé, ses lèvres minces, comprimées par l’habitude de prendre en toute occurrence un parti décisif, ses yeux noirs et perçants, sur l’éveil pour découvrir quelque soin à prendre, quelque désordre à rectifier. Se » mouvements sont vifs, secs, énergiques. Assez taciturne d’ailleurs, elle dit cependant tout ce qu’elle veut dire, et ses mots vont droit au but. Enfin, elle est, dans son ensemble, la vivante personnification de l’ordre, de la méthode, de l’exactitude. Sa ponctualité défie celle de la meilleure pendule, et se montre aussi inexorable que le balancier d’une machine à vapeur.

À ses yeux, le péché des péchés, l’essence de tous les maux, se résume en un mot : désordre ! et ce mot revient souvent. Tout son mépris se condense dans l’emphase avec laquelle elle le prononce. Tout acte qui n’est pas la suite d’un dessein arrêté, les gens qui ne font rien, ceux qui ne savent ce qu’ils feront, ceux qui ne prennent pas les moyens de terminer ce qu’ils entreprennent, « désordonnés, désordre ! » Mais, la plupart du temps, le dédain d’Ophélia se congèle en une expression rêche et refrognée, plutôt qu’il ne s’exhale en paroles.

Son intelligence est cultivée ; son esprit net, actif, vigoureux. Elle a lu, et bien lu, l’histoire. Elle connaît ses vieux auteurs classiques ; et sa pensée, dans un cercle restreint, est droite et forte. Ses règles de morale, ses dogmes religieux, bien distincts, bien complets, dûment coordonnés, sont étiquetés, rangés, classés, comme les nombreux paquets de sa boite à ouvrage. Il y en a juste le compte, et il n’y en aura jamais ni plus ni moins. Il en est de même de ses notions sur tout ce qui concerne la vie pratique : — tenue de ménage dans toutes ses branches ; opinions politiques, sociales et privées en cours dans son village natal ; enfin, au fond de tout, comme au-dessus de tout, se trouve le principe même de ses actes et de ses pensées, sa conscience ; et nulle part la conscience ne se montre aussi dominante, aussi exclusivement reine et maîtresse que parmi les femmes de la Nouvelle-Angleterre. C’est la base, la roche vive, le granit primitif qui s’enfonce dans les profondeurs de la terre, et s’élève sur les crêtes des plus hautes montagnes.

Miss Ophélia est l’aveugle esclave du devoir. Dès qu’elle soupçonne que le sentier du devoir, c’est son expression favorite, court dans une direction, elle s’y élance, et ni l’eau ni le feu ne l’en feraient dévier. Elle marchera à travers l’ouverture béante d’un puits, ou droit à la bouche d’un canon, n’importe, si le sentier y mène. Malheureusement pour son repos, son type de perfection est si haut placé, comprend un si grand nombre de détails, et fait abstraction si complète de la fragilité humaine, que la pauvre Ophélia, en dépit d’héroïques efforts, reste un peu en route ; — aussi son humeur et sa piété contractent-elles quelque amertume dans le douloureux sentiment d’une continuelle insuffisance.

Mais qui, au nom du ciel, a pu combiner des éléments aussi hétérogènes, miss Ophélia et Augustin Saint-Clair ? — Augustin, gai, facile, étourdi, sceptique, foulant aux pieds, avec une insouciance hardie ou une insolente liberté, les habitudes les plus chères, les opinions les plus révérées de l’excellente fille ? — S’il le faut dire, c’est presque l’amour maternel. Jadis, c’est d’Ophélia que le petit garçon apprenait son catéchisme ; elle a raccommodé ses hardes, peigné ses cheveux, soigné les maux de son enfance ; enfin, coutumier du fait, Augustin a dès longtemps accaparé la plus grande part des affections d’un cœur qui est loin d’être froid ; il n’a donc pas eu grand’peine à persuader à miss Ophélia que « le sentier du devoir » conduit droit à la Nouvelle-Orléans, où elle doit venir avec lui prendre soin d’Éva, et sauver d’une ruine complète sa maison désorganisée par l’état maladif de sa femme. L’idée d’un ménage à l’abandon remue d’ailleurs les entrailles d’Ophélia ; puis elle s’est prise d’affection pour la charmante petite fille, qu’il est difficile de voir sans l’aimer ; enfin, quoiqu’elle considère Augustin comme une espèce de païen, elle l’aime, rit de ses plaisanteries, excuse ses fautes, et montre pour ses erreurs une indulgence, dont s’étonneraient ceux qui connaissent à fond lui ou elle. Mais c’est en la voyant agir que nous achèverons de juger miss Ophélia.

La voilà donc dans la chambre de l’arrière, entourée d’une multitude confuse de petits et de grands sacs de nuit, de boites, de paniers, renfermant chacun quelque lourde responsabilité. Elle lie, elle enveloppe, elle attache, elle ficelle avec feu.

« Éva, avez-vous compté vos paquets ? — Vous n’y avez pas songé, j’en étais sûre ! — C’est l’histoire de tous les enfants. Il y a le sac de nuit moucheté en moquette, et le carton à bordure bleue où se trouve votre plus beau chapeau, — cela fait deux. Il y a le petit sac en caoutchouc, trois ; mon coffret de rubans et d’aiguilles, quatre ; mon carton, cinq ; la boite aux fichus, six ; et cette petite malle en cuir, sept. Qu’avez-vous fait de votre ombrelle ? — donnez-la-moi, que je l’enveloppe de papier et l’attache à mon parapluie avec la mienne : — là ! voilà qui est fait.

— Mais, tante, puisque nous allons tout droit à la maison, à quoi bon ?

— À bien conserver, enfant ; il faut prendre soin de ce que l’on a, si l’on veut avoir quelque chose ; — et votre dé, à présent, est-il serré ?

— En vérité, tante, je n’en sais rien.

— Jamais d’attention ! Allons, je m’en vais faire la revue de votre ménagère : — un dé, la cire, deux bobines, les ciseaux, le poinçon, l’aiguille à passer. — À merveille ! — mettez-la-moi là. Mais, en vérité, ma pauvre enfant, comment vous en tirez-vous donc quand vous êtes seule avec votre père ? vous devez tout perdre !

— Eh bien, tante, quand je perds mes affaires, papa m’en rachète d’autres plus jolies.

— Le ciel nous préserve, enfant ! — quelle méthode !

— Fort commode, tante, je vous assure.

— Mais c’est d’un désordre qui passe toutes bornes !

— Eh ! là ! comment allez-vous faire, à présent, tante ? voilà la malle qui ne ferme plus, elle est trop pleine.

— Elle fermera, » dit la tante de l’air d’un général d’armée commandant la charge. Elle presse, serre, enfonce les effets rebelles, et s’élance sur le couvercle ; — les bords rapprochés ne joignaient pas encore tout à fait :

« Ici, Éva, montez ! s’écrie-t-elle courageusement ; ce qui s’est fait se peut faire. Il n’y a pas à dire, elle a fermé, elle fermera ! » Intimidée sans doute par l’énergique affirmation, la malle se rendit ; l’anneau entra dans la serrure, et miss Ophélia, triomphante, ferma et empocha la clef.

« Bien ; nous voilà prêtes ! — Mais votre père, où est-il ? Il est temps, je pense, de faire enlever nos bagages. Regardez donc un peu là autour, Éva, si vous l’apercevez.

— Le voilà tout là-bas, à l’autre bout de la chambre des messieurs ; il mange une orange.

— Il ne songe donc pas que nous arrivons ? Ne feriez-vous pas mieux, Éva, de courir l’appeler ?

— Oh ! papa ne se presse jamais, et nous ne sommes pas encore au débarcadère. Venez donc sur la galerie, tante. Tenez, voyez ! voilà notre maison ! là ! tout au haut de cette rue… »

Le bateau commença alors, avec de sourds grognements, monstre colossal et fatigué, à se frayer une route entre les nombreux navires et à se rapprocher du quai. Éva, toute joyeuse, indiquait du doigt les flèches, les clochers, les dômes de sa ville natale, à mesure qu’elle les reconnaissait.

« Oui, oui, ma chère, c’est bel et bon ; mais voilà le bateau qui s’arrête !… et votre père, encore un coup ? »

On en était au tumulte habituel de l’arrivée ; — les garçons d’hôtels allaient, venaient, se heurtaient ; — les portefaix s’arrachaient les caisses, les sacs de nuit, les coffres ; — les femmes appelaient leurs enfants avec inquiétude, et une foule compacte se pressait vers la planche d’abordage.

Miss Ophélia, campée résolument sur la malle récemment vaincue, tous ses biens et effets rangés en bel ordre militaire, se montrait déterminée à les défendre jusqu’au bout.

« Prendrai-je votre malle, madame ? — Enlèverai-je votre bagage ? — Maîtresse veut-elle pas laisser moi tout porter ? — Eh ! madame, je me charge de vos colis ? » — Demandes, instances, prières, pleuvaient en vain autour d’elle. Miss Ophélia, assise, immuable, impassible, droite comme un i, tenait son faisceau de parapluies et d’ombrelles en guise de fusil au repos, et ses courtes et fermes répliques eussent décontenancé un cocher de fiacre. À chaque assaut cependant elle en appelait à Éva : — « À quoi votre père pense-t-il donc ?… pourvu qu’il ne soit pas tombé par-dessus bord ! — Il faut qu’il lui soit arrivé quelque chose ? »

Enfin son inquiétude devenait sérieuse, quand il parut, s’avança avec son indolence habituelle, et dit, comme il tendait à Éva un quartier d’orange :

« Eh bien, notre cousine du Vermont, sommes-nous prêtes ?

— Voilà plus d’une heure que nous le sommes, prêtes, et je commençais vraiment à être fort en peine de vous !

— Trop heureux, cousine. Eh bien, la voiture attend ; la foule s’est éclaircie, nous pouvons maintenant sortir d’une façon décente et chrétienne, sans être poussés et suffoqués. Ici, dit-il au cocher debout derrière lui, enlève-moi ces paquets.

— Je m’en vais les voir charger, dit Ophélia.

— Et non vraiment, cousine, à quoi bon ?

— En tous cas j’emporte ceci, ceci, — encore cela, dit miss Ophélia, mettant à part trois boites et un petit sac de nuit.

— Mais, ma chère miss Saint-Clair de Vermont, il ne faut pas fondre sur nous de la sorte du haut de vos Montagnes Vertes ; adoptez, croyez-moi, quelque peu de nos coutumes méridionales ; on vous prendrait sous ce faix pour une femme de peine. Abandonnez le tout à ce brave homme, et je garantis qu’il posera chaque objet avec autant de précaution que si c’étaient des œufs. »

Miss Ophélia vit avec désespoir son cousin ordonner l’enlèvement de ses trésors, et ne respira qu’en se retrouvant en voiture, entourée de tout son bagage sain et sauf.

« Où est Tom ? demanda Éva.

— Juché quelque part, en dehors de la voiture, Minette : Je conduis Tom à ta mère en façon de rameau d’olivier. Il faut qu’il fasse ma paix pour ce malheureux ivrogne qui nous a versés.

— Je suis sûre que Tom est une perfection de cocher, et qu’il ne se grisera jamais, dit Éva. »

La voiture s’arrêta devant un antique hôtel d’une architecture bizarre ; mélange du style espagnol et du style français. Le corps de logis enfermait une vaste cour dans le genre moresque, où la voiture pénétra en traversant un portail cintré. L’intérieur était d’un goût élégant et voluptueux ; de larges galeries couraient tout autour, et les minces et légers arceaux, les grêles pilastres, les ornements, les arabesques reportaient l’imagination vers le règne des Orientaux en Espagne, vers l’Alhambra et les Abencerrages. Au milieu de la cour, les eaux jaillissantes d’une fontaine retombaient écumeuses dans un bassin de marbre blanc, qu’entourait une épaisse bordure d’odorantes violettes. Des myriades de poissons d’or et d’argent, vivantes pierreries, étincelaient çà et là en se jouant à travers les eaux cristallines. Une mosaïque de cailloux, disposés en fantastiques dessins et encadrés dans un gazon fin et ras comme du velours, environnait la fontaine, et une allée sablée pour les voitures circulait autour du parterre. Deux grands orangers, alors en fleur, projetaient leur ombre, exhalaient leurs parfums. De nombreux vases en marbre blanc de sculpture arabe, rangés en cercle, ornaient les marges de gazon, et contenaient les plus rares fleurs des tropiques ; c’étaient de beaux grenadiers, avec leurs feuilles d’émeraude et leurs fleurs couleur de flamme, des jasmins d’Arabie à feuilles sombres, à étoiles d’argent ; ceux d’Espagne à fleurs d’or, des géraniums panachés ; de magnifiques rosiers courbés sous leurs guirlandes embaumées, des verveines à odeur de citronnelle. Toutes ces fleurs prodiguaient leurs parfums, leurs éclatantes couleurs ; et, de loin en loin, un triste et mystique aloès, aux feuilles étranges, massives, éternelles, vieux sorcier, regardait en pitié les grâces fugitives, les passagères fraîcheurs qui foisonnaient à ses pieds.

Des rideaux d’étoffes moresques relevés, mais qu’on pouvait abaisser à volonté pour exclure les rayons du soleil, festonnaient les galeries qui tournaient autour de cette enceinte, ou tout respirait le luxe et l’élégance.

Lorsque la voiture arriva dans la cour, Éva avait l’air d’un oiseau prêt à s’échapper de sa cage, elle ne pouvait contenir sa joie.

« N’est-ce pas, n’est-ce pas délicieux ! notre maison, notre chère, notre ravissante maison ! Oh ! n’est-ce pas bien beau, chère tante ?

— Pas mal, si cela n’avait pas l’air si antique et si païen, » dit Ophélia en sortant du fiacre.

Tom, déjà descendu, regardait autour de lui dans une calme béatitude. Le nègre, plante exotique, arraché aux régions les plus splendides du monde, garde au plus profond de son cœur un amour désordonné pour tout ce qui est beau, riche, fantastique, et cette passion qu’il satisfait comme il peut, grossièrement et sans goût, excite le dédain de la race blanche, plus exacte, plus correcte et plus froide.

Épicurien et poète dans l’âme, Saint-Clair sourit à la remarque de miss Ophélia, et se tournant vers Tom, qui, tout pétrifié d’admiration, promenait partout ses regards ravis, et dont la noire face reluisait de plaisir :

« Tom, mon garçon, lui dit-il, il me semble que cela te va ?

— Oh, maître ! — un vrai paradis ! »

Ces paroles s’échangeaient tandis que les malles étaient déposées, le cocher congédié, et qu’une cohue de gens de tout âge, de toutes tailles, de toutes couleurs — hommes, femmes, enfants, accouraient par les galeries du haut et du bas pour voir arriver le maître. En tête de la foule, un jeune mulâtre, personnage important, vêtu à la dernière mode, agitait un mouchoir de batiste parfumé, et s’efforçait, avec grand zèle, de faire reculer toute la troupe vers l’autre bout de la véranda.

« Arrière, vous autres, arrière donc ! criait-il d’un ton d’autorité : je rougis pour vous ! Oseriez-vous bien importuner le maître au premier moment de son retour, et le gêner dans ses épanchements de famille ! »

À cet élégant discours, prononcé d’un grand air, tous se retirèrent confus, et restèrent à distance respectueuse, formant une masse compacte, de laquelle deux portefaix seulement se détachèrent pour enlever les bagages.

M. Adolphe, parvenu à demeurer seul en vue, lui, son gilet de satin, sa chaîne d’or et son pantalon blanc, salua, avec une mansuétude rare et une grâce exquise, dès que Saint-Clair, qui venait de payer le cocher, se retourna.

« Oh, c’est toi, Adolphe ? comment te va, mon garçon ? » dit le maître lui tendant la main.

Le mulâtre se hâta de débiter, avec un grand flux de paroles, l’improvisation qu’il préparait depuis trois semaines.

« C’est bon ! c’est bon ! dit Saint-Clair de son air habituel d’insouciante raillerie ; fort bien récité, Adolphe. Veille à ce que les bagages soient mis en place, je reviendrai tout à l’heure à nos gens. » En parlant, il conduisait miss Ophélia au salon.

Pour Éva, elle avait pris son vol jusqu’au petit boudoir qui donnait sur la véranda ; là, une grande femme jaune, aux yeux noirs, était étendue sur un lit de repos ; en apercevant la petite fille, elle se souleva.

« Maman ! cria Éva, se jetant à son cou avec transport, et l’embrassant à plusieurs reprises.

— Assez, assez ! — Prenez donc garde, enfant ! — Vous m’ébranlez toute la tête ! » dit sa mère après avoir languissamment effleuré de ses lèvres le front d’Éva.

Saint-Clair entrait ; il embrassa sa femme, d’une façon plus orthodoxe que tendre, en lui présentant sa cousine, qu’elle accueillit poliment, langoureusement, et avec une nuance de curiosité.

Dans la foule amassée en ce moment à la porte se poussait en avant, toute tremblante d’espérance et de joie, une mulâtresse entre deux âges et d’un extérieur respectable.

« Oh, te voilà, Mamie ! » Et, volant à elle, Éva s’élança dans ses bras, et l’étreignit de toutes ses forces.

La femme ne se plaignit point de sa tête ; loin de là, elle enleva de terre l’enfant qu’elle avait nourrie, la mangea de caresses, et, à demi folle de joie, finit par fondre en larmes. À peine remise à terre, Éva courut de l’un à l’autre, distribuant les serrements de mains, et les embrassades, avec une prodigalité qui, au dire de miss Ophélia, lui tournait sur le cœur.

« Si cela vous arrange, à merveille ! mais vous autres, gens du Sud, vous faites des choses auxquelles, moi, je ne saurais me résoudre.

— Quelles choses, je vous prie ? demanda Saint-Clair.

— Pour l’univers entier je ne voudrais humilier qui que ce fût ; — mais, quant à embrasser…

— Ah, les nègres ! j’entends. Vous n’y êtes pas faite, je vois.

— Non, vraiment ; comment a-t-elle ce courage !

Saint-Clair sourit et entra dans le passage en appelant :

— Holà ! ici, tous tant que vous êtes ! — que je paye ma bienvenue, allons, tous ! — Mamie, Jemmy, Polly, Sonkey, — est-on content de revoir maître ? disait-il, passant de l’un à l’autre, échangeant des poignées de main : « Gare aux marmots ! ajouta-t-il en trébuchant contre un négrillon qui cheminait à quatre pattes : Si j’écrase quelqu’un, qu’il m’avertisse ! »

Une averse d’éclats de rire joyeux et de bénédictions entassées sur « bon maître » accueillirent les petites pièces d’argent qu’il distribuait à la ronde.

« Maintenant, allez tous à votre besogne comme de braves filles et d’honnêtes garçons, » reprit-il, et la foule bigarrée se dispersa aussitôt, suivie d’Éva chargée du grand sac, qu’à son retour au logis elle avait rempli, tout le long de la route, de pommes, de noix, de sucre candi, de rubans, de galons, de dentelles et de diverses autres babioles.

Saint-Clair s’en retournait lorsque ses yeux tombèrent sur Tom, qui, tout décontenancé, se dandinait d’un pied sur l’autre, sous les regards d’Adolphe ; ce dernier, appuyé contre la balustrade, le lorgnait avec l’impertinence d’un dandy achevé.

« Eh bien ! Jocko ! dit le maître, rabattant le lorgnon d’un revers de sa main, est-ce ainsi qu’on accueille un camarade ? — Eh, vraiment ! poursuivit-il, le regardant de plus près, et posant l’index sur le brillant gilet qu’étalait Adolphe : Qu’est-ce que tu as là ? Il me semble que ceci est de ma connaissance !

— Oh, maître ! tout taché de vin ; maître n’est pas fait, dans sa position, pour porter un pareil gilet ! J’ai compris qu’il me revenait ; bon tout au plus pour un pauvre nègre comme moi. » Et Adolphe secouant sa tête, passa avec grâce ses doigts dans ses cheveux parfumés.

« C’est là ton avis, hé ? reprît nonchalamment Saint-Clair. Ah ça, écoute un peu ; je vais présenter Tom à sa maîtresse, après quoi tu le conduiras à l’office, et songes-y ! ne t’avise pas de prendre des airs avec lui. Il vaut deux fois un freluquet de ton espèce.

— Maître a toujours le mot pour rire, répliqua Adolphe d’un air radieux ; je suis ravi de voir maître en si belle humeur.

— Ici Tom ! » dit Saint-Clair, et il le fit entrer dans la chambre.

Le nègre demeura immobile sur le seuil, l’œil attaché fixement sur ces splendeurs inimaginables de miroirs, de peintures, de statues, de draperies, et, ravi en esprit comme la reine de Saba devant Salomon, il n’osait poser le pied nulle part.

« Regardez, Marie, dit Saint-Clair à sa femme, je vous ai enfin acheté un cocher en règle. — C’est, vous dis-je, un véritable cocher de corbillard, pour la noirceur et la sobriété. Si cela vous agrée, il vous mènera comme un enterrement. Allons, ouvrez les yeux, examinez-le, et ne dites plus que, dès que j’ai le dos tourné, je cesse de penser à vous. »

Marie, sans bouger, leva les yeux sur Tom.

« Je suis sûre qu’il se grisera, dit-elle.

— Non, non ; il est garanti pieux et sobre.

— Soit ; je désire qu’il tourne bien, beaucoup plus que je ne l’espère.

— Dolphe, reprit Saint-Clair, fais descendre Tom, et prends garde encore un coup, ajouta-t-il, rappelle-toi ce que je viens de te dire. »

Adolphe marcha devant d’un pas leste, et Tom le suivit d’un pas lourd.

« C’est un véritable Béhémoth ! dit Marie.

— Allons à présent, ma chère, reprit Saint-Clair, s’asseyant sur un petit tabouret au chevet du sofa, soyons aimables. Avez-vous quelque chose de gracieux à dire à un pauvre garçon ?

— Vous avez été de quinze jours en retard, sur ce que vous aviez promis, murmura la dame en faisant la moue.

— Ne vous en ai-je pas écrit le motif ?

— Une lettre si glaciale, si courte !

— Eh ! chère, le courrier partait ; il n’y avait pas le temps : il fallait abréger, ou ne pas écrire du tout.

— Toujours le même ! plein d’excellentes raisons pour faire vos voyages longs et vos lettres courtes !

— Là, regardez un peu ceci, je vous prie. Il tira de sa poche un élégant écrin de velours, et l’ouvrit : Je vous apporte ce cadeau de New-York. »

C’était le daguerréotype d’Éva et de son père se tenant par la main. Les figures étaient admirablement bien venues.

Marie considéra les portraits d’un air mécontent.

« Où avez-vous donc été choisir une pose si gauche ?

— Gauche, soit ! la pose est affaire de goût. Mais, que dites-vous de la ressemblance ?

— Vous ne feriez pas plus cas de mon opinion sur ce point que sur tout autre, à ce que je présume, répliqua Marie, et elle referma l’écrin.

— Peste soit de la femme ! pensa tout bas Saint-Clair, et il reprit tout haut : Allons, Marie, assez d’enfantillages comme cela ; dites, les trouvez-vous ressemblants ?

— Il faut être aussi insouciant que vous l’êtes pour me tourmenter de la sorte, et me contraindre à parler et à regarder, quand vous savez que je suis demeurée tout le jour couchée avec le plus affreux mal de tête ! Depuis votre arrivée c’est un bruit, un remue-ménage ! j’en suis à demi morte.

— Vous êtes sujette à la migraine, madame ? dit miss Ophélia, sortant tout à coup des profondeurs de la bergère, où elle était demeurée ensevelie, faisant, à part elle, l’inventaire du mobilier et en calculant la dépense.

— Oh ! je suis un véritable martyr, soupira la dame.

— Le thé de genièvre est bon pour les maux de tête, dit miss Ophélia ; au moins Augusta, la femme du diacre Abraham Perry, avait coutume de le dire, et c’est la meilleure des gardes-malades.

— J’aurai soin de faire apporter ici les premières graines de genièvre qui mûriront dans notre jardin des bords du lac, dit Saint-Clair, tirant gravement la sonnette. En attendant, cousine, vous devez avoir besoin de vous retirer dans votre appartement, et de vous reposer un peu après ce long voyage. Dolphe, ajouta-t-il, envoyez-nous Mamie. L’honnête mulâtresse qu’Éva avait si tendrement caressée entra presque aussitôt. Elle était très-proprement vêtue, la tête ornée d’un turban rouge et jaune, récent cadeau d’Éva, que l’enfant avait elle-même ajusté.

— Mamie, dit Saint-Clair, je te confie cette dame, elle est fatiguée. Conduis-la dans sa chambre, et veille bien à ce que rien ne lui manque. » Miss Ophélia suivit Mamie et disparut.