La Case de l’oncle Tom/Ch X

Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 99-120).


CHAPITRE X.

D’où il appert qu’un sénateur n’est qu’un homme.


La lueur d’un feu joyeux, se reflétant sur les tasses et la brillante théière, éclairait gaiement le foyer et le tapis du riant petit salon où le sénateur Bird tirait ses bottes, avant de glisser ses pieds dans les douillettes pantoufles que, durant la session du Congrès, sa femme venait de lui broder.

Madame Bird, l’air ravi, tout en surveillant les arrangements de la table, distribuait çà et là quelques avertissements à un tas de petits espiègles lancés dans toutes les gambades et malices folâtres qui, depuis le déluge, étonnent si constamment les mères.

« Tommy, laisse en paix le bouton de la porte ; — là ! voilà un bon garçon ! — Mary, Mary, ne tire pas la queue du chat : pauvre minet ! — Jim, il ne faut pas grimper sur la table, — non ; du tout, du tout ! — C’est une si bonne surprise pour nous tous de vous avoir là ce soir ! dit-elle enfin à son mari dès qu’elle en trouva le moment.

— Oui, oui ; j’ai pensé que j’avais juste le temps de venir me reposer une soirée près de vous, et de passer au logis une nuit tranquille Je suis harassé ! j’ai la tête rompue !

Madame Bird lança un coup d’œil au flacon de camphre que laissait apercevoir une armoire entr’ouverte ; elle se levait, M. Bird l’arrêta.

— Non, non, Marie, pas de drogues ! une tasse de votre thé, bien chaud, et quelques heures de bien-être au logis, voilà tout ce que je veux. Faire des lois est, ma foi, une rude besogne !

Et le sénateur sourit, heureux de se considérer comme une victime offerte à la patrie.

— Eh bien, dit sa femme lorsque ses occupations autour de la table commencèrent à se ralentir, qu’ont-ils donc fait au sénat ? »

Or, c’était chose inouïe pour la douce petite madame Bird de se troubler la tête des affaires des chambres législatives, ce qui se passait dans les siennes suffisant de reste à l’occuper. M. Bird ouvrit donc de grands yeux, comme il lui répondait : « Rien de bien important.

— Bon ! alors il n’est pas vrai qu’on ait fait une loi pour défendre de donner à boire et à manger aux pauvres gens de couleur qui passent par ici ? On prétendait qu’il était question de quelque chose de semblable ; jamais législature chrétienne n’adopterait pareille loi !

— Eh mais, Marie, vous vous lancez dans la politique !

— Quelle folie ! non, certes, je ne me soucie mie de tous vos longs discours ; mais ce serait là une chose cruelle, impie, vraiment ! et j’espère, mon cher, que rien de ce genre n’a passé.

— Nous avons sanctionné une loi qui défend de prêter secours aux esclaves fugitifs qui nous viennent du Kentucky, ma chère. Ces fous d’abolitionnistes en ont tant fait que nos frères du Kentucky se sont montés la tête, et il a semblé nécessaire, et non moins sage que chrétien, de faire quelque chose de ce coté de l’Ohio pour calmer l’agitation.

— Et que dit-elle donc, cette loi ? Elle ne nous défend pas, j’espère, d’abriter une nuit de pauvres créatures, de leur donner un bon repas, quelques vieilles hardes, et de les renvoyer ensuite paisiblement à leurs affaires ?

— Comment ? mais si, ma chère. Ce serait les aider et se faire leurs complices. »

Madame Bird était une petite femme de moins de quatre pieds de hauteur, aux doux yeux bleus, au teint de fleur de pêcher, timide, rougissante, à la voix mélodieuse. Quant au courage, on savait que le gloussement d’une dinde l’avait une fois mise en fuite, et un chien de taille moyenne, pour la tenir en respect, n’avait qu’à lui montrer les dents. Son mari, ses enfants, étaient son univers, qu’elle gouvernait par la tendresse et les prières, non par le raisonnement ou l’autorité. Une seule chose pouvait révolter cette nature douce et sympathique ; la moindre apparence de cruauté soulevait en elle une colère inattendue, soudaine, tout à fait hors de proportion avec son tempérament délicat et tendre. C’était bien la mère la plus indulgente, la plus prompte à pardonner, et cependant ses garçons n’avaient garde d’oublier certaine correction, qu’elle leur appliqua pour les avoir trouvés, en compagnie de quelques petits garnements du voisinage, en train de lapider un malheureux petit chat.

« Vrai, disait l’aîné des fils, j’en garde encore les marques. Mère arriva sur moi comme une furieuse, et j’étais fouetté et fourré au lit sans souper, avant d’avoir demandé pourquoi ; puis j’entendis mère pleurer derrière la porte, ce qui me fit plus de peine que tout. Aussi, on ne nous y reprendra plus, à jeter une pierre à un chat, j’en réponds ! »

Cette fois-ci madame Bird se leva vivement, les joues pourpres, ce qui ne la rendait que plus jolie, s’avança droit sur son mari, et lui dit d’un ton ferme :

« John, je veux savoir maintenant si une pareille loi vous semble juste et chrétienne, à vous ?

— Me tuerez-vous, ma petite femme, si je dis oui ?

— Je n’aurais jamais pensé cela de vous, John ! Mais vous n’avez pas voté pour ?…

— Si, ma belle ennemie.

— Vous devriez être honteux, John ! De pauvres créatures sans logis, sans amis ! C’est une odieuse, lâche, abominable loi, et je la violerai, pour mon compte, à la première occasion. — J’espère que j’en trouverai des occasions, et plus d’une ! Ce serait beau vraiment qu’une femme ne pût donner un souper et un lit à de malheureux affamés, parce qu’ils sont esclaves, qu’ils ont été injuriés, battus, opprimés toute leur vie, pauvres gens !

Écoutez-moi donc, Marie ; vos sentiments sont tout à fait justes, tendres, bons, et je vous en aime davantage, ma chère ; mais il ne faut pas, voyez-vous, que notre sensibilité étouffe notre jugement : ce n’est pas de sentiments privés seulement, c’est d’intérêts publics qu’il s’agit. L’émotion gagne de proche en proche, et il faut bien sacrifier nos sympathies particulières.

— Je n’entends rien à toute votre politique, vous le savez de reste, John ; mais je puis ouvrir ma Bible, et j’y lis qu’il faut nourrir celui qui a faim, habiller celui qui est nu, consoler celui qui pleure, et c’est à ma Bible que je m’en tiens,

— Mais si, en agissant ainsi, vous provoquez de grands malheurs publics ?

— Obéir à Dieu ne peut amener de mal pour personne ; et, de quelque façon que les choses tournent, le plus sûr c’est de faire ce qu’il nous commande, lui !

— Écoutez un peu, Marie, et, par les arguments les plus clairs, je vous prouverai…

— Eh ! laissez-moi tranquille, John ! vous parleriez toute la nuit que vous ne me prouveriez rien. J’en appelle à vous-même ! Est-ce vous qui repousserez de votre porte une pauvre créature tremblante, affamée, mourante ! et cela parce qu’elle est sans asile ? vous, John ! »

S’il faut l’avouer, notre sénateur était d’un naturel humain : l’acte de repousser des malheureux n’entrait nullement dans ses habitudes, et l’argument de sa femme avait d’autant plus de force qu’elle connaissait ce point vulnérable. M. Bird eut donc recours aux moyens connus de gagner du temps : Hem ! Hem ! répéta-t-il plusieurs fois ; il toussa, tira son mouchoir, et se mit à essuyer les verres de ses lunettes. Voyant l’ennemi lâcher pied, madame Bird poursuivit ses avantages.

« J’aimerais à vous y voir, John, réellement je l’aimerais. Vous voir jeter dehors une femme au milieu d’une tempête de neige, par exemple, ou bien l’envoyer en prison, n’est-ce pas ? cela vous irait !

— Il y a de très-pénibles devoirs… reprenait M. Bird d’un ton calme, mais sa femme l’interrompit.

— Devoirs, John ! ne prononcez pas ce mot ! Ce n’est pas, ce ne peut être un devoir, vous le savez à merveille. — Ceux qui veulent garder leurs esclaves n’ont qu’à les bien traiter ; c’est ma doctrine à moi. Si j’en avais (et Dieu me préserve d’en avoir jamais !), permis à eux de quitter moi et vous, John ; j’en cours le risque. Mais, croyez-moi, les gens ne se sauvent guère de l’endroit où ils sont heureux ; et quand ils s’enfuient, pauvres créatures ! ils souffrent assez du froid, de la faim, de la peur, sans que tout le monde se tourne contre eux. Aussi, que la loi ordonne ou n’ordonne pas, ce n’est pas moi qui lui obéirai, j’en prends Dieu à témoin !

— Mais, chère Marie, laissez-moi raisonner un peu avec vous…

— Oh ! pas de raisonnements, John ! je les déteste, surtout en pareil sujet. Vous avez une façon, vous autres hommes politiques, d’embrouiller la question la plus simple et de vous tromper vous-mêmes, mais, arrivés à la pratique, c’est autre chose, et je vous connais bien, John ! Cela ne vous semble pas plus loyal qu’à moi, et vous ne le ferez pas plus que moi. »

À ce moment critique, le vieux Cudjoe, le Jean fait tout du logis, entr’ouvrit la porte, montra sa noire face, et pria maîtresse de passer un moment à la cuisine. Le sénateur profita du répit ; son regard, à demi facétieux, à demi vexé, suivit une minute sa petite femme, puis il se plongea dans sa bergère et dans son journal.

Peu après la voix émue de madame Bird se fit entendre à la porte : « John ! John ! venez ! venez tout de suite, je vous prie ! »

Il posa la gazette, se rendit à la cuisine, et demeura stupéfait devant le spectacle qui s’offrait à lui. Sur deux chaises, devant la cheminée, était étendu un corps, en apparence privé de vie. C’étaient les formes délicates d’une jeune femme ; ses vêtements roides et glacés tombaient en lambeaux ; un de ses pieds saignants et déchirés conservait les débris d’un soulier, l’autre, les restes d’un bas ; l’empreinte de la race méprisée se devinait encore sur ce pâle visage, dont il était impossible cependant de contempler sans émotion la touchante et douloureuse beauté. Ces traits rigides, cette immobilité glaciale, tout cet aspect de mort faisaient frissonner M. Bird, qui, silencieux, retenait son haleine, tandis qu’aidée de leur unique servante mulâtre la tante Déborah, sa femme prodiguait les secours : le vieux Cudjoe, tenant l’enfant sur ses genoux, se hâtait de lui enlever ses bas et ses souliers, et de réchauffer ses petits pieds glacés.

« Je dis que c’est une vue à regarder ! dit Déborah avec compassion. Le trop chaud être cause de cette pamoison, bien sûr. Quand pauv’ créature frapper là, encore toute alerte ; elle, entrer, prier pour avoir un air de feu, puis, quand moi demander d’où elle venait ? tout d’un coup la voilà pâmée ! — Faut que voir ses mains ! jamais ça n’a fait de la grosse besogne.

— Pauvre femme ! » dit madame Bird lorsque, entr’ouvrant enfin ses grands yeux noirs, l’étrangère promena autour d’elle un regard vague et languissant. Mais soudain ses traits se contractent, elle se tord, se redresse en s’écriant : « Mon Henri ! ils me l’ont pris !… ils le tiennent ! Au secours !… »

À ce cri, l’enfant s’élança de dessus les genoux de Cudjoe et accourut tendant ses petits bras à sa mère. « Le voilà ! le voilà ! s’écria-t-elle ; puis, s’adressant à la maîtresse : Oh ! madame, protégez-nous ! sauvez-le ! ne les laissez pas me le prendre ! dit-elle d’un air égaré.

— Vous êtes en sûreté ici, pauvre femme, reprit madame Bird avec bonté. Calmez-vous, ne craignez rien.

— Dieu vous bénisse ! » dit la femme, étouffant ses sanglots dans ses mains ; l’enfant, qui la regardait pleurer, s’efforça de grimper sur elle.

Grâce à des soins tendres et bien entendus que nul n’aurait su mieux rendre, madame Bird parvint à tranquilliser la femme. Un lit de camp fut improvisé pour elle sur le banc proche du feu, et bientôt, tenant l’enfant endormi, qu’elle n’avait jamais pu se résoudre à quitter un instant, elle tomba dans un profond sommeil, mais sans relâcher son inflexible étreinte.

Revenus au salon, M. et madame Bird, chose étrange ! ne firent ni l’un ni l’autre la moindre allusion à leur conversation précédente ; la femme était toute à son tricot ; le mari se montrait absorbé dans son journal.

« Je ne saurais imaginer qui elle est, et ce qu’elle est ! dit-il enfin en posant la feuille.

— Quand elle se réveillera et sera un peu remise, nous verrons, répliqua madame Bird.

— Je dis, femme…

— Quoi, mon cher ?

— Ne pourrait-elle mettre une de vos robes ? En défaisant un ourlet, un pli ; elle me paraît plus grande que vous. »

Un sourire très-visible glissa sur le visage arrondi de madame Bird, comme elle répondait : « Nous verrons. » Une autre pause, et M. Bird reprit :

« Je dis, femme…

— Eh bien, quoi ? mon ami ?

— N’y a-t-il pas un vieux manteau de bombazine que vous gardez pour me couvrir quand je m’assoupis un peu après dîner ? Vous pourriez tout aussi bien le lui donner. Elle a si grand besoin d’habits ! »

En ce moment, Déborah parut à la porte pour dire que la femme réveillée demandait à voir maîtresse. M. et madame Bird se rendirent à la cuisine, suivis des deux fils aînés, le petit monde étant déjà consigné au lit.

La femme, assise devant le feu, attachait sur la flamme un regard fixe et navré qui ne conservait rien de sa précédente agitation.

« Vous avez désiré me voir ? lui dit, d’un ton doux, madame Bird ; j’espère que vous allez mieux maintenant, ma pauvre femme ? »

Un soupir profond et brisé fut sa seule réponse. Mais, levant lentement ses yeux noirs, elle regarda madame Bird avec une expression suppliante qui amena des larmes dans les yeux de l’excellente petite femme.

« Vous n’avez rien à craindre ici ; vous êtes avec des amis ; dites-moi d’où vous venez, et ce qu’on peut faire pour vous.

— Je suis venue du Kentucky.

— Quand ? demanda monsieur Bird reprenant l’interrogatoire.

— Ce soir.

— Comment avez-vous fait ?

— J’ai traversé sur la glace.

— Sur la glace ! se récrièrent-ils tous.

— Oui, dit lentement la femme ; Dieu aidant, je l’ai fait. Ils étaient derrière moi, tout près, et il n’y avait pas d’autre route.

— Hé là ! maîtresse, s’écria Cudjoe, la glace être toute brisée, et les blocs se dandiner et brandiller tout du long de l’eau !

— Je le sais — je le sais bien, continua la femme s’exaltant : mais je l’ai fait ! Je n’espérais pas traverser ; qu’importe ! je ne pouvais que mourir. — Le Seigneur m’est venu en aide. — Personne ne sait, avant d’avoir essayé, jusqu’où le Seigneur peut le secourir ! ajouta-t-elle, et un éclair jaillit de ses yeux.

— Étiez-vous esclave ? reprit M. Bird.

— Oui, monsieur, d’un habitant du Kentucky.

— Était-il dur pour vous ?

— Non, monsieur ; un bon maître.

— Et votre maîtresse ?… méchante peut-être ?

— Non, monsieur ; excellente.

— Pourquoi alors quitter une bonne maison et fuir à travers tant de dangers ? »

La femme avait jeté sur madame Bird un regard scrutateur ; elle avait vu le deuil profond de ses vêtements. « Madame, dit-elle, n’avez-vous jamais perdu d’enfant ? »

La question tout à fait inattendue rouvrait une blessure vive : il n’y avait pas un mois qu’un enfant chéri avait été déposé dans la tombe.

M. Bird se détourna et marcha vers la fenêtre : sa petite femme fondit en larmes, et retrouvant enfin la voix : « Pourquoi me demander cela ? dit-elle ; j’ai perdu un cher petit…

— Vous me plaindrez alors ; j’en ai perdu deux, l’un après l’autre ; ils sont enterrés la-bas, d’où je viens. Il ne me restait plus que celui-ci. Jamais je n’ai dormi une nuit sans lui. C’était tout mon avoir, tout mon amour, tout mon orgueil ! et l’on allait me l’enlever, madame, pour le vendre ! le vendre au Sud ! l’emmener tout seul ! un enfant ! un petit enfant qui jamais n’a quitté sa mère ! Je n’ai pu le supporter, madame. Je n’avais que lui au monde ; sans lui je ne pouvais plus être bonne à rien. Quand j’ai su les papiers signés, quand je l’ai su vendu, je l’ai pris dans mes bras ; j’ai couru toute la nuit : mais ils m’ont poursuivie, l’homme qui l’avait acheté et quelques-uns des gens de mon maître : je les sentais derrière moi, je les entendais ; et j’ai sauté sur la glace. Comment j’ai traversé, Dieu le sait, non pas moi. Seulement je me souviens d’un homme qui m’a tendu la main, de la rive, et m’a aidée à y monter. »

Ni pleurs, ni sanglots ; la femme en était au point où les larmes tarissent. Mais chacun autour d’elle laissait, à sa manière, échapper les marques d’un profond attendrissement.

Les deux petits garçons, après une perquisition désespérée dans leurs poches, à la recherche de ce qui ne s’y trouve jamais, un mouchoir, sanglotaient dans les pans du jupon de leur mère où ils s’essuyaient les yeux et le nez à cœur joie ; madame Bird se cachait le visage dans son mouchoir ; et la vieille Déborah, les larmes roulant le long de sa noire et honnête figure, s’écriait : Le Seigneur ait pitié de nous ! avec toute la ferveur d’un couventicule en plein champ ; tandis que le vieux Cudjoe répondait sur le même diapason, tout en se disloquant les traits par une succession de grimaces compatissantes et se frottant les yeux de toutes ses forces aux revers de ses manches. Quant au sénateur, c’était un homme d’État : on ne pouvait s’attendre à le voir pleurer comme le commun des mortels. Il tourna donc le dos à la compagnie, considéra la fenêtre, s’éclaircit à diverses reprises le gosier, recommença à essuyer ses lunettes, et se moucha plusieurs fois d’une façon très-suspecte.

« Comment avez-vous pu me dire que vous aviez un bon maître ! s’écria-t-il tout à coup, domptant avec résolution un je ne sais quoi qui lui remontait à la gorge, et se retournant brusquement vers la pauvre étrangère.

— Parce qu’il était vraiment bon ; — et ma chère maîtresse, si bonne ! Mais ils ne pouvaient se tirer d’affaires ; ils étaient dans les dettes, je ne sais trop comment ; l’homme auquel ils devaient avait prise sur eux, et ils étaient forcés de faire sa volonté. J’écoutais : j’ai entendu maître le dire à maîtresse, comme elle plaidait et priait pour moi. Il disait qu’il ne pouvait s’en tirer, et que les papiers étaient signés. — C’est alors que j’ai pris le petit, que j’ai laissé la chère maison, et que je me suis enfuie.

— Vous avez un mari pourtant ?

— Oui ; mais il appartient à un autre homme, un dur maître ! qui lui permettait à peine de me venir voir ; ce maître est devenu de plus en plus dur avec nous ; il a menacé de le vendre pour le Sud : c’est bien à croire que je ne le reverrai plus jamais. »

Elle dit ces paroles d’une voix si tranquille, qu’un observateur vulgaire eût pu la supposer indifférente ; mais dans ses grands yeux noirs et fixes on pouvait lire une profonde angoisse.

« Et où comptez-vous aller, ma pauvre femme ? demanda madame Bird.

— Au Canada : si je savais seulement où c’est ! Le Canada ! est-ce donc si loin ? Elle leva sur madame Bird un regard confiant et ingénu.

— Pauvre enfant ! dit involontairement madame Bird.

— Faut-il faire beaucoup, beaucoup de chemin ? reprit la femme avec vivacité.

— Plus que vous ne pensez, pauvre enfant, dit madame Bird ; mais nous allons réfléchir à ce qui se pourra faire. Allons, Déborah, dresse-lui un lit dans ta chambre, près de la cuisine, et, demain matin, nous aviserons au reste. En attendant, ne craignez rien, chère femme, mettez en Dieu votre confiance ; il vous protégera. »

Madame Bird et son mari retournèrent au salon, où elle s’assit, toute recueillie, dans sa petite berceuse devant le feu ; elle se penchait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, d’un air pensif. Quant à M. Bird, il arpentait la chambre à grands pas : « Ouf ! se grommelait-il à lui-même ; peste ! une désagréable affaire ! Enfin, arrivant droit à sa femme :

« Très-décidément, madame Bird, dit-il, il faut qu’elle parte cette nuit même. Le drôle est sur la piste, et demain, dès le grand matin, il sera ici. S’il ne s’agissait que de la femme, on la tiendrait renfermée jusqu’à ce que tout fût assoupi. Mais le petit bon homme ! une armée, infanterie et cavalerie, ne le ferait pas tenir tranquille, j’en réponds. Il passera sa petite tête par quelque trou, fenêtre ou porte, et éventera la mèche. Une jolie besogne pour moi, s’ils venaient à être attrapés ici tous deux ! Non, non ! il faut qu’elle parte à l’instant même.

— Cette nuit ! pas possible ! et pour aller où ?

— Oh ! je sais assez où la mener ; et le sénateur commença à remettre ses bottes : puis, s’arrêtant à mi-chemin, il embrassa son genou et demeura enseveli dans ses réflexions.

— C’est une malencontreuse, une vilaine, une maudite affaire ! reprit-il enfin, s’évertuant de nouveau après les tirants de ses bottes, voilà le fait. Puis, dès qu’il en eut complètement entré une, il demeura assis, l’autre botte en main, plongé dans l’examen attentif des dessins du tapis. — N’importe ! il le faut ; il n’y a pas à dire. — Peste soit de la corvée ! » Avec cette exclamation il acheva vivement de se botter et alla regarder par la fenêtre.

La petite madame Bird était une femme circonspecte, qui, de sa vie et de ses jours, ne se serait avisée de dire : « Je vous l’avais bien dit ! » et quoiqu’elle s’aperçût à merveille de la direction qu’avaient prises les réflexions de son mari, elle s’abstint très-prudemment d’intervenir, et demeura tranquille dans sa chaise, attendant qu’il plût à son seigneur et maître de lui communiquer le résultat de ses méditations.

« Il y a, voyez-vous, mon vieux client Van Trompe, qui nous est venu du Kentucky après avoir affranchi tous ses esclaves ; il a acheté une habitation sept milles plus haut, le long de la crique. C’est un pays perdu dans les bois où personne ne s’aviserait d’aller, à moins d’urgence. Elle y sera certes assez en sûreté : mais, le mal c’est qu’il faut l’y conduire en voiture et de nuit, et il n’y a que moi qui le puisse.

— Que vous ? mais Cudjoe est excellent cocher !

— Oui, oui, ici ; là c’est autre chose. Il faut traverser deux fois la crique ; et le dernier gué est dangereux, à moins qu’on ne le connaisse à merveille. Je l’ai passé plus de cent fois à cheval, et sais parfaitement le tournant qu’il faut prendre. Ainsi, vous le voyez, il n’y a pas à dire. Sur les minuit Cudjoe attellera le plus secrètement possible, et je les emmène avec moi ; puis, pour colorer les choses, il me conduira à une auberge voisine où passe, entre trois et quatre heures de la nuit, la diligence de Colombus. J’aurai l’air de n’avoir pris ma voiture que pour cela, et je paraîtrai au Congrès, tout aux affaires, à l’ouverture de la séance. Je ferai la une drôle de mine, après tout ce qui s’est passé ! mais que je sois pendu si je puis agir autrement !

— Votre cœur est meilleur que votre tête, en tous cas, John, dit sa femme, posant sa petite main blanche sur celle de son mari. Eh, vous aurais-je si fort aimé, si je ne vous avais connu mieux que vous ne vous connaissez vous-même ! » Et la petite femme, en disant cela, était si jolie avec ses yeux brillants de larmes, que le sénateur se regarda comme un personnage bien séduisant pour s’être attiré l’admiration d’une si ravissante créature. Que lui restait-il donc à faire, si ce n’est d’aller inspecter la voiture ? À la porte néanmoins il s’arrêta une minute, et, revenant sur ses pas, dit avec hésitation :

« Marie ! pardon… je ne sais ce que vous en penserez… mais il y a ce tiroir tout plein… plein des effets de ce pauvre… de ce pauvre petit. » — Et, tournant les talons, il tira la porte après lui.

Sa femme ouvrit lentement un cabinet attenant à sa chambre, prit la lampe qu’elle alla poser sur un bureau : là, d’un renfoncement secret, elle tira une clef qu’elle fit entrer dans la serrure d’un tiroir, et elle s’arrêta immobile. Ses deux fils qui, comme tous les enfants, avaient suivi leur mère, demeurèrent debout, silencieux à ses côtés, et attachèrent sur elle des regards interrogateurs. — Oh ! vous qui lisez ceci, s’il n’y a pas dans votre maison un coin secret, une cachette, que vous n’ouvrez que le cœur palpitant, les yeux humides, avec un douloureux respect, comme on ouvrirait une tombe : alors ! oh alors ! dites-vous heureuse, heureuse mère !

Madame Bird tira doucement le tiroir : il s’y trouvait de petits manteaux, de petits habits de diverses formes, des piles de petits tabliers, des rangées de petits bas, même une paire de souliers mignons, usés au bout, qui sortaient à demi de leur enveloppe de papier. Il y avait encore des joujoux : un petit cheval, une petite charrette, une toupie, une paume, souvenirs rassemblés avec tant de déchirements de cœur !… Assise, la figure cachée entre ses mains, elle pleura jusqu’à ce que les larmes filtrant au travers de ses doigts, tombassent dans le tiroir ; redressant alors vivement la tête, elle choisit, avec une hâte fébrile, les objets les plus solides, les plus simples, et en fit un paquet.

« Maman ! dit un des petits garçons, lui touchant doucement le bras, est-ce que vous allez donner ces… ses choses ?

— Mes bons enfants, dit-elle, et sa voix tremblait de ferveur et d’émotion, si notre bien-aimé petit Harri nous regarde du haut du ciel, il sera content. Jamais je n’aurais pu donner cela à quelqu’un d’indifférent, d’heureux ! mais c’est à une mère, bien plus brisée, bien plus désolée que moi, que je le donne, et la bénédiction de Dieu le suivra, je l’espère ! »

Il est ici-bas des âmes bénies d’en haut, dont les douleurs mûrissent en joie pour les infortunés, dont les espérances enfouies germent en moissons de fleurs, se changent en baumes salutaires aux cœurs blessés, aux souffrants, aux abandonnés. Cette femme, jeune et délicate, assise là, près de sa lampe, laissant couler lentement ses larmes, et réunissant en hâte les derniers souvenirs du cher petit qu’elle pleure, pour les donner au pauvre enfant fugitif, cette femme est une de ces âmes d’élite.

Madame Bird se leva ensuite, ouvrit une armoire, en tira deux habillements en bon état, et s’assit devant sa table : là, avec ses ciseaux, son aiguille, son dez, elle se dépêcha de son mieux, selon l’avis ouvert par son mari, à défaire ourlets et remplis, et à allonger les jupes ; ouvrage qu’elle ne quitta que lorsque la vieille horloge du coin eût sonné minuit, et qu’elle entendit le bruit sourd des roues devant la porte.

« Marie, dit M. Bird, qui entrait son paletot sur le bras, il est temps ; éveillez-les, nous devrions déjà être loin. »

Madame Bird déposa promptement les différents objets dans une petite malle qu’elle ferma, en priant son mari de la faire porter dans la voiture, et elle courut appeler la pauvre femme. Celle-ci, couverte d’un manteau, d’un chapeau et d’un châle qui avaient appartenu à sa bienfaitrice, parut bientôt sur le seuil, son enfant dans ses bras. Le sénateur la fit au plus vite monter en voiture, et sa femme se hissa derrière lui sur le marche pied. Éliza, penchée hors de la portière, tendit sa main, aussi belle, aussi douce, aussi blanche que celle qui la prit en retour ; ses longs yeux noirs s’attachèrent à ceux de madame Bird avec une expression pénétrante et passionnée ; il semblait qu’elle allait parler ; ses lèvres s’entr’ouvraient frémissantes ; deux fois elle essaya, mais aucun son ne put sortir : du doigt elle montra le ciel avec un regard ineffable, retomba sur son siège, se couvrit le visage de ses mains, et la voiture roula.

La situation était des plus critiques pour le patriote qui venait, la semaine précédente, de provoquer, dans la législature de son pays, de sévères mesures contre les esclaves fugitifs, leurs receleurs et leurs complices. L’éloquence de notre bon sénateur avait, à la session de l’Ohio, rivalisé avec celle qui fit tant d’honneur, au grand Congrès, à ses confrères de Washington. Sublime comme eux, les mains dans ses poches, il avait vitupéré contre la faiblesse sentimentale de ceux qui peuvent mettre en balance, avec les grands intérêts de l’État, leur puérile pitié pour quelques misérables fugitifs.

Audacieux comme un lion, plein de sa conviction, il l’avait fait pénétrer dans toutes les âmes ; mais alors il ne voyait que les froides lettres qui forment le mot fugitif ; tout au plus songeait-il vaguement à la grossière image d’un noir, portant un paquet au bout d’un bâton, avec ces mots burinés au-dessous : En fuite : appartenant au soussigné ; mots qu’il avait si souvent lus dans les annonces des journaux. L’impression, la poignante réalité, l’œil qui implore, la frêle et tremblante main humaine qui supplie, l’appel déchirant d’une angoisse désespérée, il ne les avait pas même rêvés. Il n’avait garde d’imaginer que le fugitif pût être une malheureuse mère, un pauvre enfant sans défense — comme celui qui portait maintenant le petit chapeau, si vite reconnu, de l’enfant qu’il avait vu mourir. Ainsi donc, notre sénateur n’étant ni de bronze ni de pierre, — mais un homme et un homme de cœur, — son patriotisme se trouvait en triste passe. N’en triomphez pas trop à ses dépens, bons frères des États du Sud, car nous doutons fort que beaucoup d’entre vous eussent lieu en pareille circonstance de se targuer de plus d’héroïsme. Nous avons des raisons de croire que dans les États du Kentucky, du Mississipi, se trouvent des âmes nobles et généreuses auxquelles l’appel du malheur n’arrive point en vain. Ah ! bons frères et compatriotes ! est-il loyal de votre part de réclamer de nous des services que, fussiez-vous à notre place, votre magnanimité vous défendrait de rendre ?

Quoi qu’il en soit, si notre brave sénateur se chargeait la conscience d’un péché politique, il était en bon train de l’expier par une nuit de pénitence. Il y avait eu d’interminables périodes de pluies ; le profond et riche sol de l’Ohio est, on le sait, des plus fangeux, et il fallait suivre une route à rails du bon vieux temps.

« Quelle sorte de route donc ? demanderont les voyageurs de l’Est qui ne connaissent de rails que ceux sur lesquels volent les locomotives. »

Sachez alors, innocent ami, que dans ces bienheureuses régions de l’Ouest, où la boue est d’une profondeur sans limites, les routes sont fabriquées à l’aide de troncs d’arbres raboteux placés transversalement côte à côte, et revêtus de terre, mousse, gazon, de tout ce qui vient sous la main, dans sa fraîcheur primitive. Ensuite, les naturels du pays s’applaudissent, appellent ce piège à roues une route, et s’empressent de trotter dessus. Avec le temps et les pluies, gazons et terres disparaissent, les troncs voyagent çà et là, s’arrêtent dans des postures pittoresques, un bout en l’air, l’autre en bas, ou bien faisant la croix, et laissant entre eux de vastes ornières, abîmes pleins d’une boue noire et liquide.

C’était sur une route de ce genre que trébuchait notre sénateur, tout en réfléchissant, autant que le permettaient les circonstances, tandis que s’embourbaient les roues et que les essieux criaient. Tantôt on penche d’un côté, tantôt de l’autre. — Un soubresaut imprévu jette sur la portière inclinée le sénateur, l’enfant, la femme, et soudain la voiture s’arrête : on entend Cudjoe au dehors pester après ses chevaux ; ils tirent, ils s’évertuent en vain. Lorsque le sénateur a perdu toute patience, l’équipage se relève d’un bond ; — les deux roues de devant plongent dans le vide, et femme, enfant, sénateur vont donner du nez sur les coussins. — Le chapeau du sénateur s’enfonce sans cérémonie sur sa tète en façon d’éteignoir ; — l’enfant crie ; — Cudjoe adresse à ses bêtes qui ruent en se cabrant sous le fouet les plus énergiques exhortations. La voiture se relève encore ; — cette fois, ce sont les roues de derrière qui glissent dans l’abîme, et les voyageurs sont rejetés pêle-mêle sur le siège du fond ; les coudes du sénateur décoiffent la jeune femme, dont les pieds, en revanche, vont se loger dans le malheureux castor, qui du choc a rebondi : quelques minutes encore, et le bourbier est franchi, les chevaux pantelants s’arrêtent ; — le sénateur ramasse son chapeau, la femme rattache le sien, apaise son enfant, et tous trois se raidissent contre les événements à venir.

Durant un bout de chemin, ce n’est plus que le roulis criard et habituel des roues boiteuses, entremêlé de quelques cahots et secousses ; mais, à l’instant où nos voyageurs se flattent d’être hors de peine, un soudain plongeon les met subitement sur pied, et les rejette non moins subitement sur leur siège ; la voiture s’arrête net, et Cudjoe, après s’être beaucoup agité au dehors, parait à la portière.

« Maître, s’il vous plaît, la place être fort mauvaise. Pas possible s’en tirer : faut mettre des rails, pour sûr. »

Le sénateur, en désespoir de cause, se prépare à sortir ; il tâte, indécis, cherchant la terre ferme ; soudain son pied s’enfonce à une incommensurable profondeur. Il s’efforce de le retirer, perd l’équilibre, roule dans la boue, d’où il est repêché par le fidèle Cudjoe, dans le plus déplorable état.

Par pure sympathie pour les os du lecteur, nous renonçons à poursuivre ce récit. Les voyageurs de l’Ouest qui ont passé les heures de la nuit dans l’agréable occupation d’arracher les pieux des barrières pour en faire des rails, et tirer leurs voitures de quelque abominable trou, auront une compassion suffisante de notre infortuné héros. Demandons-leur pour lui une larme silencieuse et passons.

Il était fort tard lorsque la voiture, boueuse et ruisselante, sortit de la crique, et s’arrêta à la porte d’une grande ferme. Il fallut quelque persévérance pour en réveiller les habitants ; enfin le respectable propriétaire parut et débarra la porte. C’était un grand, gros, robuste ourson, de six pieds et quelques pouces de haut en dehors des bottes, enveloppé d’une blouse de chasse de flanelle rouge. Une natte épaisse et emmêlée de cheveux roux, une barbe de même nuance et de plusieurs jours de date, ne contribuaient pas à rendre son extérieur prévenant. Il demeura quelques minutes tout droit, levant en l’air sa chandelle, lorgnant nos voyageurs d’un œil hagard, avec une expression effarouchée des plus lisibles. Ce ne fut pas sans efforts que le sénateur parvint à lui faire comprendre ce dont il s’agissait. Pendant qu’il s’y évertue, faisons connaître un peu à nos lecteurs ce nouveau personnage.

L’honnête vieux Jean Van Trompe, jadis propriétaire de vastes biens dans le Kentucky, et d’un personnel d’esclaves très-considérable, n’avait d’un ours que la peau. Doué par la nature d’un cœur juste, honnête et noble, un grand cœur dans un corps de géant, il avait pendant quelques années supporté, avec un malaise croissant, le jeu d’un système également funeste à l’oppresseur et à l’opprimé. Un jour enfin son noble cœur se gonflant de façon à rompre sa chaîne, il avait pris son portefeuille, et traversant l’Ohio, acheté dans cet État bon nombre d’hectares d’un terrain riche et productif. Après quoi, affranchissant tout son monde, hommes, femmes, enfants, il les expédia dans des charrettes à ces nouvelles terres pour s’y établir ; et l’honnête Jean, se retirant sur une ferme isolée au bord d’une baie, jouissait en paix, dans cette profonde retraite, de sa conscience et de ses réflexions.

« Êtes-vous homme à protéger une pauvre femme et son enfant contre ces traqueurs d’esclaves ? demanda nettement le sénateur.

— Je suppose que oui ! répondit Van Trompe avec quelque emphase.

— J’en étais sûr.

— Qu’ils y viennent ! reprit le brave homme, développant dans toute leur étendue ses membres musculeux.

Qu’ils y viennent ! j’ai sept fils, chacun de six pieds de haut, tous à leurs ordres. Présentez-leur nos humbles respects ! poursuivit le facétieux Jean Van Trompe, dites-leur que nous sommes prêts ! que le plus tôt sera le mieux ! » Le géant passa sa main puissante à travers le chaume épais qui formait sa chevelure, et éclata d’un rire homérique.

Fatiguée, exténuée, abattue, la pauvre Éliza se traîna vers la porte, son enfant profondément endormi dans ses bras. L’ourson approcha la lumière de sa figure, et, laissant échapper un grognement de compassion, ouvrit la porte d’une petite chambre attenant à la vaste cuisine où ils se trouvaient ; il lui fit signe d’y entrer, alluma une chandelle, posa le flambeau sur la table, et s’adressant alors à Éliza :

« Maintenant, je vous le dis, jeune fille, ne vous avisez pas d’avoir peur. Qu’ils y viennent ! je ne vous dis que ça ; je suis prêt ! et il montra deux ou trois bonnes carabines rangées au-dessus de la cheminée. Ceux qui me connaissent, un brin seulement, savent assez qu’il ne serait pas sain du tout d’essayer d’enlever quelqu’un de chez moi, malgré moi ! Or donc, dormez maintenant sur les deux oreilles, comme si votre mère vous berçait. » Ayant parlé, il referma la porte.

« C’est qu’elle est des plus jolies, dit-il au sénateur ; et en pareil cas les plus belles ont les meilleures raisons de se sauver, pour peu qu’elles aient quelques sentiments ; je suis au fait !

Le sénateur raconta en peu de mots les aventures d’Éliza.

— Oh ! — ah ! — ouf. — Allons ! — demandez-moi un peu ! — Hé là là ! — elle ! oh ! elle ! — une mère ! Eh ! c’est la nature même ! et chassée comme un daim, pour avoir des sentiments naturels, pour avoir agi comme doit agir une mère ! Ces choses-là me feraient jurer ! dit l’honnête Jean, essuyant ses yeux du revers de sa main rugueuse. Voyez-vous, monsieur, c’est pourquoi j’ai passé des années et des années sans me joindre à aucune Église : les ministres de nos côtés prêchaient que la Bible autorise ces rafles d’hommes. Je ne pouvais leur tenir tête, moi, avec leur grec et leur hébreu ! je les plantai donc là, eux et leurs livres. Ce n’est que lorsque j’ai trouvé un ministre qui pouvait leur river leur clou, en grec et en toutes langues, et qui prêchait juste le contraire, que j’ai dit : Voilà mon homme ! et j’ai mordu à la chose et joint sa chapelle, — C’est là l’histoire ! Et Jean qui s’était empressé, tout en parlant, de déboucher quelques bouteilles d’un cidre mousseux, le servit à son hôte

— Vous ferez bien, voyez-vous, de nous rester jusqu’au jour, poursuivit-il cordialement. J’appellerai la vieille, et votre lit sera fait en un clin d’œil.

— Merci, mon bon ami, je devrais être parti déjà. Il faut que je prenne la diligence pour Colombus.

— Ah ! s’il le faut, alors je fais un bout de chemin avec vous, et je vous montrerai une traverse qui vaut mieux que la détestable route par laquelle vous êtes venu. »

Jean s’équipa, prit une lanterne, et guida la voiture par un chemin qui descendait vers le bas de la ferme. En le quittant le sénateur lui mit dans la main un billet de dix dollars.

« C’est pour elle, dit-il.

— Oui, oui, répliqua Van Trompe aussi brièvement. » Ils échangèrent une poignée de mains, et se séparèrent.