La Case de l’oncle Tom/Ch IX

Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 92-99).


CHAPITRE IX

L’Évasion.


Sam et Andy retournaient au logis, en grande jubilation, tandis que cette scène se passait à la taverne. Sam ne se tenait pas de joie. Ses transports se traduisaient par toutes sortes de hurlements, d’interjections hétéroclites, de mouvements désordonnés et de contorsions bizarres. Parfois il était assis à rebours, la face tournée vers la queue et la croupe du cheval ; soudain il poussait un cri de triomphe, et une culbute le remettait droit en selle. — Allongeant alors une face lugubre, il réprimandait Andy, d’un ton ronflant, des risées inconvenantes que se permettait l’étourdi. Puis, instantanément il se battait les flancs de ses bras, et s’abandonnait à des tonnerres de rire qui faisaient retentir les bois. À travers toutes ces évolutions il parvint à maintenir les chevaux au grand galop, et, entre dix et onze heures, leurs sabots résonnaient sur le gravier de la cour.

Madame Shelby vola au balcon.

« Est-ce vous, Sam ? où sont-ils ?

— Massa Haley être à se délasser à la taverne ; lui, bien fatigué, ah ! bien las, maîtresse !

— Mais Éliza ! Sam ?

— Eh ! eh ! Jourdain être passé : elle avoir gagné, comme on dit, la terre de Chanaan.

— Comment ! que voulez-vous dire, Sam ? Et perdant la respiration à l’idée que soulevaient ces paroles, madame Shelby se sentit défaillir.

— Le Seigneur protéger les siens, maîtresse ! Lizie avoir gagné l’Ohio[1], à travers la rivière, comme si le Seigneur l’enlevait dans son chariot de feu attelé de deux chevaux blancs. »

La veine religieuse de Sam, s’exaltant en présence de sa maîtresse, il faisait fréquemment étalage devant elle des citations et images tirées des Écritures.

« Montez, Sam, dit M. Shelby s’avançant sur la véranda, et venez répondre à votre maîtresse.

Allons ! allons ! Émilie, vous prenez froid. Vous voilà toute transie ; vous vous laissez aussi trop émouvoir, ma chère !

— Trop ! — Ne suis-je pas femme ? ne suis-je pas mère ? et ne répondrons-nous pas tous deux à Dieu de cette pauvre fille ! Mon Dieu ! mon Dieu ! que ce péché ne retombe pas sur nos têtes !

— Quel péché, Émilie ? Vous le savez, nous n’avons fait que ce que nous étions positivement contraints de faire.

— N’importe ! Il y a au fond de tout cela un vague sentiment de crime que je cherche en vain à raisonner.

— Ici, Andy, toi, négrillon ! leste et preste ! cria Sam sous la véranda. À l’écurie les chevaux, et vite ! entends-tu pas maître appeler moi ? et Sam parut au salon presque aussitôt, son couvre-chef de feuilles à la main.

— Voyons, Sam, dis-nous distinctement ce qui s’est passé. Où est Éliza, si tu le sais ?

— Eh bien, maître, moi l’avoir vue, de mes yeux vue, traverser sur les glaçons flottants. Remarquable tout d’même ! ni pu ni moins qu’un miracle : et j’ai vu un homme aider Lizie à grimper du côté de l’Ohio, puis, la nuit venir, et plus rien voir.

— Sam, ton miracle me semble un peu apocryphe. Voyager sur des glaces flottantes n’est pas chose facile.

— Facile ! personne le faire, sans l’aide du Seigneur ! Voilà, maître, la chose tout au long. Massa Haley, moi et Andy, arriver quasi à la petite taverne, au tournant de la rivière, moi, d’un brin en avant (pas pouvoir me retenir, trop zélé pour rattraper Lizie). Quand moi, droit en face, la voir à la fenêtre de la taverne ; les autres être pas loin ! Pan ! v’la mon chapeau qui décampe, et moi de crier à réveiller un mort. Lizie, c’est clair, entendre et s’esquiver. Bah ! juste comm’ elle détalait devers la rivière, massa Haley passer devant le portail, l’entrevoir, hurler après elle, et lui, moi, Andy, donner la chasse à Lizie. — Elle, courir jusqu’au bord ; — là, grand courant ; dix pieds de large, — au delà gros glaçons se choquer, se heurter, faire tapage tous ensemble ; grande île mouvante, quoi ! — et nous sur ses talons ; moi bien la croire prise, sur mon âme ! — mais le cri qu’elle a fait ! — jamais rien entendu de pareil ! et la voir tout d’un coup, de l’autre côté du courant, sur les glaces, — aller ! aller ! criant ! sautant ! — Un glaçon fait crac ! elle être en l’air ; cric, un aut’ glaçon ; elle rebondir ! un vrai chevreuil ! — Seigneur Dieu, y a-t-il du ressort dans cette créature ! y en a-t-il ! c’est à pas y croire !

Madame Shelby demeurait immobile, muette, pâle d’émotion, durant tout le récit de Sam.

— Dieu soit loué ! dit-elle enfin, elle n’est pas morte. Mais où est la pauvre enfant, maintenant !

— Le Seigneur y prévoira ! dit Sam roulant pieusement ses prunelles levées. Moi dire toujours, y avoir une Providence. Maîtresse avoir bien appris à nous : les instruments être tout prêts pour faire la volonté du Seigneur. — Eh ben juste, sans moi, pauv’ p’tit instrument, Lizie être prise une douzaine de fois. Qui lâcher les chevaux ce matin et mener eux chassant jusque près le dîner ? Sam. Qui prom’ner massa Haley, cinq milles en dehors le chemin droit, jusqu’à la brune ? Sam ! autrement massa Haley tombait sur Lizie, comme un chien sur un raccoon. En voilà des providences !

— Je te conseille, maître Sam, de devenir plus sobre de providences de cette espèce. Je ne prétends pas que des gentilshommes soient joués de la sorte chez moi, » dit M. Shelby avec autant de sévérité qu’il en put trouver pour l’occasion.

Mais il n’est pas plus aisé d’abuser le nègre que l’enfant à l’aide d’une feinte colère. Tous deux voient distinctement le vrai des choses à travers les apparences mensongères, et Sam ne fut en rien déconcerté par la rebuffade, bien qu’il jugeât à propos d’affecter une gravité dolente, et de laisser pendre les coins de sa bouche en signe de componction.

« Maître avoir raison, — bien raison. Fort vilain à moi, y a pas à dire ; et mait’ et maîtresse pas encourager ça. — Mais pauv’ nèg’ bien tenté jouer malins tours à ces gens de rien qui prennent des airs comme ce massa Haley. Sam assez bien élevé pour voir lui pas gentilhomme du tout.

— Eh bien, Sam, dit madame Shelby, comme vous me paraissez vivement sentir vos torts, vous pouvez descendre à la cuisine, et dire à tante Chloé de vous donner une tranche du jambon qu’on a desservi aujourd’hui. Vous et Andy devez avoir grand’faim.

— Maîtresse, bien trop bonne pour nous autres, » répondit Sam ; et saluant d’un air allègre, il disparut.

On voit, et nous l’avons dit, que Sam possédait un talent naturel qui, dans la ligne politique, l’eût poussé loin et haut. Il savait capitaliser, à son honneur et gloire, tout ce qui tournait bien. Ayant, il s’en flattait du moins, fait mousser à la satisfaction du salon sa piété et son humilité, il campa sa feuille de palmier sur sa tête d’un air conquérant, et se dirigea vers les domaines de tante Chloé, déterminé à faire florès à la cuisine.

« Je vais pérorer un brin à ces nèg’s là-bas, se disait Sam, maintenant que j’ai la chance. Seigneur ! si je n’en dévide pas de quoi leur faire écarquiller les yeux ! »

Un des grands délices de la vie de Sam avait été d’accompagner son maître aux réunions politiques de tous genres. À cheval sur une balustrade, ou perché sur quelque arbre, il passait des heures entières à observer, à écouter les orateurs avec des ravissements de joie ; descendant ensuite parmi ses frères, à nuances diverses, rassemblés pour la même occasion, il les édifiait, les délectait par les plus burlesques, les plus risibles imitations, débitées avec un sérieux imperturbable, une solennité des plus divertissantes. Quoique son auditoire immédiat fût en général composé de noirs, il s’y trouvait souvent un entourage assez imposant d’individus de complexions plus claires, lesquels écoutaient, riaient, clignaient des yeux, à l’inexprimable orgueil de Sam. De fait, persuadé de sa vocation oratoire, il saisissait chaque occasion de donner pleine carrière à son éloquence.

Mais entre Sam et tante Chloé existait de tout temps une sorte de guerre chronique, ou plutôt une froideur prononcée. Cette fois les intérêts de Sam se trouvant englobés dans le département des provisions de bouche, il crut sage de se montrer conciliant. Certain que les ordres de maîtresse seraient toujours suivis à la lettre, il désirait que l’esprit en vivifiât et agrandit l’exécution. Il parut donc devant tante Chloé avec une expression touchante de résignation et de souffrance, en homme qui vient d’endurer des fatigues inouïes pour la défense de l’innocence opprimée ; il développa habilement les faits, et dit comme quoi maîtresse l’envoyait à tante Chloé, pour qu’elle rétablit, entre ses solides et ses fluides, l’équilibre interrompu. Il reconnaissait ainsi d’une façon explicite les droits et la suprématie de la cuisinière dans toute l’étendue de ses domaines.

La chose prit on ne peut mieux. Jamais candide électeur, cajolé par un candidat politique, ne fut plus aisément gagné que tante Chloé par la suave éloquence de Sam. Eût-il été le fils prodigue, il n’eût pu être accueilli avec plus de libéralité maternelle.

En moins de rien, il se trouva glorieusement assis en face d’une large casserole garnie d’une ella podrida des reliefs de tout ce qui avait été servi sur la table des maîtres, depuis deux ou trois jours : — savoureux morceaux de jambon, blocs dorés de gâteaux de maïs, triangles de pâtés de toutes dimensions, ailes et gésiers de poulets, le tout dans une confusion pittoresque ; et Sam, monarque de cette bombance, siégeait, sa feuille de palmier retroussée de côté, d’une façon gaillarde, et protégeait Andy, placé à sa droite.

La cuisine se remplit de camarades accourus de toutes les cases pour entendre la fin des exploits du jour. C’était l’heure du triomphe de Sam. L’histoire fut répétée avec toutes sortes d’ornements et d’amplifications ; Sam ne se fit faute de rien de ce qui pouvait en rehausser l’effet. Comme les habiles, il n’avait garde de laisser le récit perdre de son éclat en passant par ses lèvres. Des rugissements de rire accompagnèrent sa narration, et furent bientôt repris et prolongés, en glapissements joyeux, par tout le menu fretin qui fourmillait sur le plancher ou perchait dans chaque recoin. Mais au milieu du vacarme, des éclats, des transports, Sam conserva son immuable gravité ; seulement il roulait parfois ses yeux à demi-levés au ciel, ou lançait de côté à ses auditeurs les plus drôles d’œillades, mais sans rien perdre d’ailleurs de l’élévation sentencieuse de son débit.

« Vous aut’s concitoyens et amis, dit-il, brandissant avec énergie un pilon de dinde ; vous aut’s voir maintenant la chose : moi, vot’ enfant, défendre vous tous, — oui, tous ! — Prendre un, est-ce pas comme prendre tous les autres ? vous voir ; principe le même, est-ce clair ? Qu’un de ces traqueurs d’hommes vienne flairer là autour ! il m’y trouvera, moi, Sam ! moi soutenir vous tous, frères, — moi maintenir vos droits moi vous défendre jusqu’au dernier souffle !

— Comment que ç’est, Sam ? interrompit Andy ; ce matin, toi dire vouloir prendre Lizie pour massa, bien sûr ; — tes deux parlers ne pendent pas pareils !

— Écoute, petit, repartit Sam avec une étourdissante supériorité, toi pas causer quand toi pas savoir, vois-tu ? — Enfants comme toi, Andy, pleins de bons vouloirs, bons garçons ! mais eux pas pouvoir entrer dans la collision du principe des choses. »


Andy parut écrasé, surtout par le mot imposant de collision, qui fit ouvrir de grands yeux aux jeunes membres de l’assemblée, et leur parut un argument sans réplique.

« C’est par conscience pure, Andy, que moi vouloir attraper Lizie : croire maître aussi sur sa piste ; mais, quand voir maîtresse toute au rebours, conscience plus forte alors du côté de maîtresse : tout simple, être le meilleur côté ! vous, voir moi toujours pressister dans mon opinion ; toujours tenir ferme pour conscience et principes. — Avant tout les principes ! s’écria Sam, tiraillant avec enthousiasme de ses dents blanches un cou de poulet ; — et à quoi bon principes sans pressistance ? moi le demander, à quoi bon ? — Tiens, Andy, toi nettoyer cet os ; encore bonne viande après. »

L’auditoire de Sam demeurant bouche béante, il ne pouvait mieux faire que de continuer.

« Vous pas comprendre, peut-être, amis et frères nèg’s, poursuivit Sam, s’enfonçant dans les profondeurs abstraites de son thème, vous pas comprendre quoi que c’est que pressistance ? chose pas toujours claire à chacun de nous aut’s. Tenez, quand un quelqu’un veut aujourd’hui une chose, et demain le contraire de cette chose, les gens diront pas pressistant. Être naturel eux le dire.

— Passe-moi ce morceau de gâteau, Andy. — Mais voyons un brin au fin fond de l’affaire. — J’espère les gentilshommes et le beau sexe vouloir bien excuser moi faire une comparaison. Moi, Sam, vouloir grimer par là-haut sur une meule de foin ; eh bien, moi, Sam, mettre mon échelle de ce côté : l’échelle pas bien tenir ? moi la mettre de l’aut’ côté. Suis-je pas pressistant ? moi, toujours vouloir monter sur la meule ! voyez-vous pas ça, vous autres ?

— Être votre unique pressistance, bien sûr, dit tante Chloé, attristée par les réjouissances de la soirée qui, selon la comparaison de l’Écriture, étaient pour elle comme du vinaigre sur du nitre.

— Oui, en vérité, s’écria Sam, regorgeant de victuailles et de gloire, et se levant pour la péroraison : oui, compagnons et frères, et dames des aut’ sexes en général, j’ai des principes — je m’en vante ; ils pressistent à ce jour et à tous les jours ; — j’ai des principes et je m’y cramponne. — Dès que Sam pense un principe être là, Sam y courir ; — on peut brûler Sam tout vif, Sam courir au poteau ; — Sam aller et dire : Ici moi suis venu, moi, Sam, répand’ mon dernier sang pour mes principes, pour ma patrie, et pour les générals intérêts de la société.

— Eh bien, reprit tante Chloé, qu’un de tes principes soit d’aller te coucher, et vite ! Comptes-tu les tenir là toute la nuit ? Maintenant à vous aut’, petite engeance ! celui qui ne veut pas être tapé n’a qu’à décamper au plus tôt.

— Nèg’s ! et vous tous, dit Sam, faisant ondoyer sa feuille de palmier en saluant avec majesté : moi, vous bénis tous ! Allez à vos lits, et soyez sages ! »

Munie de cette bénédiction pathétique, l’assemblée se dispersa.


  1. l’État de l’Ohio où l’esclavage n’existe pas, et qui est séparé du Kentucky par le fleuve du même nom. D’après la loi à laquelle il est souvent fait allusion dans ce livre, il y a maintenant extradition des esclaves de l’État libre où ils se réfugient à l’État d’où ils se sont enfuis. C’est en Canada seulement, l’ancienne terre française, sous la domination de l’Angleterre aujourd’hui, que les noirs fugitifs peuvent se croire en sûreté.