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L’asile (Mendès)

PhilomélaJ. Hetzel, libraire-éditeur (p. 133-140).
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L’ASILE



Frère, s’il vous survient quelque douleur profonde,
Si la maîtresse en qui votre avenir se fonde,
Un soir, nue et farouche et les cheveux épars,
Se r’habille à la hâte en s’écriant : Je pars !
Et si, malgré vos pleurs de rage, elle vous laisse
Seul comme un chien perdu qui traîne encor sa laisse

Et hurle sous le ciel épouvanté des nuits ;
Oh ! cher désespéré, pour guérir vos ennuis,
N’allez pas décrocher de cette panoplie
Un poignard dont la lame étincelante plie ;
Gardez-vous d’acheter à quelque charlatan
Une drogue et de dire à votre âme : Va-t’en !
Comme un lâche qui craint de subir sa torture.
Allons ! prends la besace et boucle ta ceinture
Et pars ! Inaperçu, de nuit, comme un voleur,
Il faut chercher quelque désert où ta douleur
Ait son affinité secrète qui l’apaise,
Où, lorsque le matin colore la falaise,
Se reflète, parmi les flots du gouffre amer,
Un ciel profond et bleu comme une belle mer !


Je sais une maison sinistre, inhabitée,
Malgré l’effarement de la longue nuitée,
Les mendiants douteux cachés dans les blés mûrs
Ne tentèrent jamais d’escalader ses murs.
Un lion dont la pluie a décrépit le buste
Veille dans la ramée éparse d’un arbuste,
Et, morne, sur le seuil, la niche de vieux bois
Qui n’a point oublié l’hôtesse aux doux abois
Accueille tristement les chiennes vagabondes.
Maladif, à travers les herbes moribondes,
Le bluet où l’aurore attache un diamant
Se courbe vers le sol mélancoliquement.

Les nids abandonnés sous la brique des frises
Ne mêlent plus de voix à la chanson des brises ;
Sous les saules pendants comme des oripeaux,
Dans la nuit d’un cloaque infâme, les crapauds
S’épouvantent au bruit de la feuille qui tombe ;
Et c’est une maison triste comme une tombe !
Ô calme ! ni hameau ni chaumière à l’entour ;
Point d’église gothique avec sa vieille tour
À l’horizon, là-bas, parmi les brumes blanches ;
Point de légers moulins aux quatre ailes de planches
Qui semblent deux ramiers jaloux se poursuivant
Éperdus dans le vol circulaire du vent ;
Rien que la lande égale à la mer sans rivages,
Où, rampante parmi les bruyères sauvages,
La grande louve hurle horriblement la faim ;
Rien que la mer pareille à la plaine sans fin,

La mer échcvelée, aux fracas métalliques !
Et les rondes, là nuit, des bêtes faméliques
Poussent dans le désert des cris d’agonisants,
Et le flot qui se rue à l’assaut des brisants
Avec le râle affreux d’un monstre qui suffoque,
Bave, lourd et suant comme un ventre de phoque !

Si ton cœur se déchire et fuit la guérison,
C’est là qu’il faut aller, mon frère ! La maison
N’a plus de maître, et nul n’a refermé l’entrée
Depuis que l’hôte ancien, dont l’âme est délivrée,
Y reçut un passant formidable, la mort !

Oh ! c’est un souvenir qui jamais ne démord,

D’avoir en son réduit lugubre vu cet hôte !
Le désespoir avait courbé sa taille haute ;
Hâve, le front ridé comme le front d’un vieux,
Le blasphème à la bouche et les pleurs dans les yeux,
Il parcourait sans fin la salle ruinée,
Et, parfois, accroupi devant la cheminée,
Il consumait les jours et les nuits sans sommeil,
Ne sachant si c’était la lune ou le soleil
Qui luisait à travers les fenêtres mal jointes,
Et quand sifflait la bise aux fouets armés de pointes,
Oubliant, sous le poids de son rêve engourdi,
De jeter une bûche au landier refroidi !

À cette heure la place est libre : va la prendre !

Et moi-même, le front déshonoré de cendré,
Les pieds nus comme sont les pèlerins, un jour
J’apporterai mon cœur meurtri par une amour
Fatale, dans la paix de cette solitude.
Je laisserai s’abattre enfin mon attitude
Orgueilleuse, et, pareille à quelque horrible fleur,
Tu t’épanouiras dans l’ombre, ô ma douleur !
Au milieu de la nuit et des silences graves,
Tu pousseras ton noir branchage sans entraves !
Tes racines toujours plus avant dans ma chair
S’enfonceront ainsi que des vrilles de fer,
Et mon sang, et mon sang les gonflera de sèves !
Tant qu’à la fin, hanté d’inexprimables rêves,
Pâli sous ton étreinte, ivre de tes parfums,
Je m’endorme à côté de mes espoirs défunts.
Car je t’aime à jamais, ô douleur, ô farouche


Amoureuse ! et j’unis mes lèvres à ta bouche.
Par toi l’âme s’exhale en cris mélodieux,
Et les désespérés sont semblables aux dieux !