L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche/Deuxième partie/Chapitre LVII

Traduction par Louis Viardot.
J.-J. Dubochet (tome 2p. 589-594).


CHAPITRE LVII.

Qui traite de quelle manière Don Quichotte prit congé du duc, et de ce qui lui arriva avec l’effrontée et discrète Altisidore, demoiselle de la duchesse.



Enfin il parut convenable à Don Quichotte de sortir d’une oisiveté aussi complète que celle où il languissait dans ce château. Il s’imaginait que sa personne faisait grande faute au monde, tandis qu’il se laissait retenir et amollir parmi les délices infinies que ses nobles hôtes lui faisaient goûter comme chevalier errant, et qu’il aurait à rendre au ciel un compte rigoureux de cette mollesse et de cette oisiveté. Un jour donc il demanda au duc et à la duchesse la permission de prendre congé d’eux. Ils la lui donnèrent, mais en témoignant une grande peine de ce qu’il les quittât. La duchesse remit à Sancho Panza les lettres de sa femme, et celui-ci pleura en les écoutant lire. « Qui aurait pensé, dit-il, que d’aussi belles espérances que celles qu’avait engendrées dans le cœur de ma femme Thérèse Panza la nouvelle de mon gouvernement, s’en iraient en fumée, et qu’aujourd’hui il faudrait de nouveau me traîner à la quête des aventures de mon maître Don Quichotte de la Manche ! Toutefois, je suis satisfait de voir que ma Thérèse ait répondu à ce qu’on devait attendre d’elle en envoyant des glands à la duchesse. Si elle ne l’eût pas fait, elle se serait montrée ingrate, et moi je m’en serais désolé. Ce qui me console, c’est qu’on ne pourra pas donner à ce cadeau le nom de pot-de-vin, car lorsqu’elle l’a envoyé, j’étais déjà possesseur du gouvernement, et il est juste que ceux qui reçoivent des bienfaits se montrent reconnaissants, ne fût-ce qu’avec des bagatelles. En fin de compte, je suis entré nu dans le gouvernement, et nu j’en sors, de façon que je puis répéter en toute sûreté de conscience, ce qui n’est pas peu de chose : Nu je suis né, nu je me trouve, je ne perds ni ne gagne. »

Voilà ce que se disait à lui-même Sancho, le jour du départ. Don Quichotte, qui avait fait la nuit d’avant ses adieux au duc et à la duchesse, sortit dès le matin, et se présenta tout armé sur la plate-forme du château. Tous les gens de la maison le regardaient du haut des galeries, et le duc sortit également avec la duchesse pour le voir. Sancho était monté sur son âne, avec son bissac, sa valise et ses provisions, ravi de joie, parce que le majordome du duc, celui qui avait fait le rôle de la Trifaldi, lui avait glissé dans la poche une petite bourse avec deux cents écus d’or, pour parer aux nécessités du voyage, ce que Don Quichotte ne savait point encore. Tandis que tout le monde avait les yeux sur le chevalier, comme on vient de le dire, tout à coup, parmi les autres duègnes et demoiselles de la duchesse qui le regardaient aussi, l’effrontée et discrète Altisidore éleva la voix, et, d’un ton plaintif, s’écria :

« Écoute, méchant chevalier, retiens un peu la bride et ne tourmente pas les flancs de ta bête mal gouvernée. Regarde, perfide, tu ne fuis pas quelque serpent féroce, mais une douce agnèle qui est encore bien loin d’être brebis. Tu t’es joué, monstre horrible, de la plus belle fille que Diane ait vue sur ses montagnes, et Vénus dans ses forêts. Cruel Biréno[1], fugitif Énée, que Barabbas t’accompagne, et deviens ce que tu pourras[2].

» Tu emportes, ô impie, dans les griffes de tes mains, les entrailles d’une amante aussi humble que tendre. Tu emportes trois mouchoirs de nuit et les jarretières d’une jambe qui égale le marbre de Paros par sa blancheur et son poli. Tu emportes deux mille soupirs d’un feu si brûlant qu’ils pourraient embraser deux mille Troies, si deux mille Troies il y avait. Cruel Biréno, fugitif Énée, que Barabbas t’accompagne, et deviens ce que tu pourras.

» De ce Sancho, ton écuyer, puissent les entrailles être si dures et si revêches que Dulcinée ne sorte point de son enchantement. Que la triste dame porte la peine du crime que tu as commis, car quelquefois, dans mon pays, les justes paient pour les pécheurs. Que tes plus fines aventures se changent en mésaventures, tes divertissements en songes, et ta constance en oubli. Cruel Biréno, fugitif Énée, que Barabbas t’accompagne, et deviens ce que tu pourras.

» Que tu sois tenu pour perfide de Séville jusqu’à Marchéna, de Grenade jusqu’à Loja, de Londres jusqu’en Angleterre. Si tu joues à l’hombre ou au piquet, que les rois te fuient, et que tu ne voies ni as ni sept dans ton jeu. Si tu te coupes les cors, que le sang coule des blessures, et quand tu t’arracheras les dents, qu’il te reste des chicots. Cruel Biréno, fugitif Énée, que Barabbas t’accompagne, et deviens ce que tu pourras. »

Tandis que la plaintive Altisidore se lamentait de la sorte, Don Quichotte la regardait fixement, puis, sans lui répondre une parole, il tourna la tête vers Sancho : « Par le salut de tes aïeux, mon bon Sancho, lui dit-il, je te conjure et t’adjure de me dire une vérité. Emportes-tu par hasard les trois mouchoirs de nuit et les jarretières dont parle cette amoureuse demoiselle ? — Les trois mouchoirs, oui, je les emporte, répondit Sancho ; mais les jarretières, comme sur ma main. » La duchesse resta toute surprise de l’effronterie d’Altisidore ; et, bien qu’elle la connût pour hardie et rieuse, elle ne la croyait pas femme à prendre de telles libertés. D’ailleurs, comme elle n’était pas prévenue de ce tour, sa surprise en fut plus grande. Le duc voulut appuyer sur la plaisanterie, et dit à Don Quichotte : « Il me semble mal à vous, seigneur chevalier, qu’après le bon accueil qu’on vous a fait dans ce château, vous osiez emporter trois mouchoirs, pour le moins, si ce n’est, pour le plus, les jarretières de mademoiselle. Ce sont là des indices de mauvais cœur et des témoignages qui ne répondent point à votre renommée. Rendez-lui les jarretières, ou sinon je vous défie en combat à outrance, sans crainte que les malandrins enchanteurs me transforment ou me changent le visage, comme ils ont fait à mon laquais Tosilos, celui qui est entré en lice avec vous. — Dieu me préserve, répondit Don Quichotte, de tirer l’épée contre votre illustre personne, de qui j’ai reçu tant de faveurs. Je rendrai les mouchoirs, puisque Sancho dit qu’il les a ; quant aux jarretières, c’est impossible, puisque je ne les ai pas reçues, ni lui non plus ; et si votre demoiselle veut chercher dans ses cachettes, elle les y trouvera certainement. Jamais, seigneur duc, jamais je ne fus voleur, et je pense bien ne pas l’être en toute ma vie, à moins que la main de Dieu ne m’abandonne. Cette demoiselle parle, à ce qu’elle dit, comme une amoureuse, chose dont je suis tout à fait innocent ; ainsi je n’ai pas à lui demander pardon, ni à elle, ni à votre excellence, que je supplie d’avoir de moi meilleure opinion, et de me donner encore une fois la permission de continuer mon voyage. — Que Dieu vous le donne si bon, seigneur Don Quichotte, s’écria la duchesse, que nous apprenions toujours d’heureuses nouvelles de vos exploits. Allez avec Dieu, car plus vous demeurez et plus vous augmentez la flamme amoureuse dans le cœur des demoiselles qui ont les regards sur vous. Pour la mienne, je la châtierai de façon que désormais elle ne se relâche plus, ni des yeux, ni de la langue. — Je veux que tu écoutes encore une seule parole, ô valeureux Don Quichotte, repartit aussitôt Altisidore : c’est que je te demande pardon de t’avoir accusé du vol des jarretières, car, en mon âme et conscience, je les ai aux deux jambes, et j’avais commis l’étourderie de celui qui cherchait son âne étant monté dessus. — Ne l’avais-je pas dit ? s’écria Sancho. Oh ! je suis bon, vraiment, pour recéler des vols. Pardieu, si j’avais voulu me mêler d’en faire, j’en avais l’occasion toute trouvée dans mon gouvernement. »

Don Quichotte inclina la tête, fit une profonde révérence au duc, à la duchesse, à tous les assistants, et faisant tourner bride à Rossinante, suivi de Sancho sur le grison, il sortit du château, et prit la route de Saragosse.


  1. Au dixième chant de l’Orlando furioso, Biréno abandonne son amante Olympie dans une île déserte. À son réveil, elle maudit le perfide et le charge d’imprécations, comme Didon au départ d’Énée. De là les deux comparaisons d’Altisidore.
  2. Cette imprécation forme ce que les Espagnols appellent el estribillo (le refrain), et se trouve répétée à la fin de toutes les strophes.