L’Homme de fer/Chapitre 4

Albin Michel (p. 36-47).


IV

LE LUTIN


La patience n’était pas le vice dominant de frère Bruno.

Vade retro ! s’écria-t-il enfin sans ralentir le pas, j’ai peur, c’est vrai, mais je donne mon âme à Dieu et je te provoque, esprit, fantôme ou démon !

L’esprit, le fantôme ou le démon répondit :

— Le roi s’est moqué de toi !

— Tu en as menti ! répliqua frère Bruno ; je ne connais pas le roi.

— Connais-tu maître Pierre Gillot, de Tours en Touraine ? demanda la mystérieuse voix.

Frère Bruno resta un pied en l’air, malgré sa goutte. Un trait de lumière le frappait.

— Grand saint Michel ! grommela-t-il, est-ce que c’est possible ? Maître Gillot…

— Maitre Gillot est le roi, reprit la voix ; le roi est venu pour assassiner le duc de Bretagne ou tout au moins le tenir captif par trahison, et c’est le roi que tu as envoyé à Jeannin l’écuyer, au manoir du Roz.

— Est-ce possible ! Est-ce possible ! répétait le moine convers.

En même temps, il se recueillait et faisait cet important travail :

— En l’an soixante-neuf… voilà une année fertile en bonnes aventures ! En l’an soixante-neuf, Pierre Gillot, de Tours en Touraine, qui monte à ma cellule et me conte des histoires à dormir debout, mariage du dauphin en projet et de la duchesse en semi. Je donne là dedans, comme un vieil innocent que je suis. Pierre Gillot me tire les vers du nez et me fait nommer portier… Pierre Gillot était le roi de France !

— Merci de moi ! voici la pluie ! s’écria-t-il ; spectre ! je sais bien que tu es l’âme de Fier-à-Bras l’Araignoire.

— On ne peut rien vous cacher, mon frère dit la voix qui s’étouffait dans un éclat de rire.

— Les défunts ont-ils donc tant de gaîté ? grommela Bruno, pris d’un doute.

— Quand ils furent d’un caractère joyeux en ce monde mortel, oui, mon frère.

— Ceci paraît plausible, fit le moine ; veux-tu des prières ?

— Une prière n’est jamais de trop.

— Tu en auras. Que Dieu te garde !

— Restez, s’il vous plaît, mon frère ; je veux encore autre chose.

Les gouttes de pluie, tombaient, larges comme des écus.

— Dis ce qu’il te faut ! s’écria le moine avec impatience.

– Il me faut l’entrée du couvent pour mon ancien compère Jeannin et ses hommes d’armes.

— Impossible !

À peine ce mot était-il prononcé, qu’un éclair fit le jour dans la plaine. Quelque chose bondit hors du buisson de saules en poussant un cri bizarre et inhumain. Le pauvre frère perdit le souffle. Le quelque chose était sur sa nuque, et deux objets qu’on pouvait prendre pour des jambes lui serraient le cou vigoureusement.

En général, les esprits n’ont point de jambes. Mais au fond, sait-on bien précisément les choses de l’autre monde ? Frère Bruno chancela ; ses genoux fléchirent ; il se prosterna la face contre terre. En cette position, les deux jambes posaient commodément leurs pieds sur le sol.

Vade retro ! balbutia-t-il. Ah coquin, tu m’étrangles ! Grâce, mon petit ami, nous étions compères de ton vivant !… Vas-tu me lâcher, vampire !

Le quelque chose le prit par sa dernière mèche en façon de licou et se mit à faire le mouvement d’un cavalier qui trotte.

— Scélérat damné ! démon ! criait le malheureux Bruno ; ah ! je me souviendrai longtemps de cette aventure !… Mon digne petit compagnon, que t’ai-je fait ?

— Hop ! cria le lutin ; au trot ! au galop ! hop ! hop !

— Pitié ! râla Bruno, dont la langue pendait.

— Feras-tu ce que veut Jeannin ?

— Je ne puis.

— Alors, nous allons chevaucher jusqu’aux sables mouvants.

— Miséricorde !

— Ou plutôt, je vais dire un mot au tonnerre.

Un éclat de foudre fit trembler l’atmosphère et le sol.

— Miséricorde ! miséricorde ! répéta le frère Bruno affolé, je ferai tout ce que tu voudras, mon cher petit ami.

Il sentit son cou subitement dégagé. Il se releva. Son regard timide chercha tout alentour, et Dieu sait que les éclairs ne manquaient point pour aider sa recherche. Il n’y avait personne auprès de lui. Un instant il pensa qu’il avait été le jouet d’un cauchemar. Mais, au dernier éclair, le buisson de saules s’agita, comme si une main robuste l’eût secoué furieusement, et la voix fantastique s’éleva de nouveau :

— Je vais annoncer au bon écuyer Jeannin, dit-elle, que tu l’attends avec ses hommes d’armes.

— C’est convenu, répliqua le moine ; que Dieu me protège !

— Au revoir !

Frère Bruno reprit sa course. Quand il eut fait une centaine de pas sous la pluie, il se retourna, les poings fermés, et menaça le vide.

— J’en aurai le torticolis ! dit-il, et que le diable t’emporte avec ton bon écuyer Jeannin !… En soixante-neuf, les saules blancs du Couesnon qui s’agitaient tout seuls et l’âme de Fier-à-Bras l’Araignoire qui me sauta à califourchon sur le cou, pendant que le tonnerre faisait rage et que la pluie tombait à torrents… Mauvaise histoire ! Et ce qui s’en suivra mon patron le sait !

Il arriva à la tente du gruyer traversé jusqu’aux os. Il se mit au lit sans conter aucune bonne aventure à son hôte. En se couchant, il trouva moyen de décharger sa mauvaise humeur sur quelqu’un.

— C’est ta faute, dit-il.

— Je t’attendais là ! Quand les choses tournent mal, c’est toujours ma faute, n’est-ce pas ?

— On ne donne pas rendez-vous aux soudards à dix heures de nuit.

— Tu peux bien dire onze heures.

— Raison de plus ! Tu as ce que tu mérites.

— Et toi aussi ! En voilà assez, à la niche et fais le mort !

Comment se conduire avec ses tyrans domestiques qui n’admettent pas la discussion ? Le mieux est de se soumettre. Frère Bruno étouffa un murmure et se coucha. Il dormit comme un juste qu’il était, rêvant qu’on le mettait en paradis et que le paradis était une maison immense, toute pleine d’oreilles incessamment avides d’entendre conter de bonnes histoires.

Jeannin, cependant, était resté sur le pont, tout pensif. Son plan lui avait coûté beaucoup de travail : il le jugeait excellent ; mais voilà que tout cet édifice, péniblement construit, manquait par la base. C’était à recommencer.

Il y avait à la tête du pont un bouquet de vieux peupliers bien branchus ; quand la pluie vint, Jeannin se mit à couvert sous les arbres. Il discutait en vérité avec lui-même comme s’il eût été frère Bruno la Bavette.

— Ces choses sont au-dessus de ma portée, se disait-il ; qu’ai-je à faire en ce monde, sinon à garder la veuve de mon maître et son noble héritier ? La Bretagne est trop grande ; c’est tout au plus si je saurai défendre notre petit manoir du Roz… Malheureux que je suis ! ai-je su défendre ma fille chérie contre la tristesse qui efface les belles couleurs de sa joue ? Les princes ont des conseillers et des capitaines. Jeannin ! Jeannin ! ne songe qu’à ceux que tu aimes !

— Jeannin ! Jeannin ! ait tout auprès de lui une voix bien connue, songe à la pluie qui tombe et au rhume que tu vas gagner !

Le bon écuyer se leva tout droit.

— Songe, reprit la voix, que les peupliers attirent la foudre, et viens avec moi dans mon réduit.

— Fier-à-Bras ! balbutia Jeannin, qui avait reconnu le petit homme à la lueur des éclairs ; veux-tu donc m’entraîner en l’autre monde où tu habites ?

Le nain fit une gambade et se mit à rire.

— Es-tu aussi simple que le pauvre frère Bruno ? s’écria-t-il ; en voilà un à qui j’ai fait une belle peur ! Viens avec moi, Jeannin, mon ami, et je te dirai comment rendre les fraîches couleurs aux joues de ta chère fille.

Jeannin hésitait. Il se signa.

— Te faut-il la preuve que je suis un homme de chair et d’os comme toi ? reprit Fier-à-Bras ; sois donc convaincu.

Il se baissa un petit peu, presque pas, et l’écuyer porta la main à son mollet en laissant échapper un cri. Fier-à-Bras l’avait pincé jusqu’au sang.

— Tu es en vie, coquin, dit Jeannin avec un véritable élan de joie ; tant mieux ! Pendant l’incendie, j’ai fait ce que j’ai pu pour arriver jusqu’à toi, mais j’avais un pourpoint de laine, et ces mécréants étaient armés de toutes pièces.

— Je t’ai vu, répliqua le nain, et je te dis grand merci, mon compère. Dans toute cette foule, il n’y a eu que toi pour dégainer en ma faveur. Ah ! si seulement cette sotte pluie qui tombe à verse maintenant avait avancé de deux heures, le bonhomme Rémy ne serait pas rôti et je pourrais faire valoir contre lui ma créance… C’est trente sols tournois que je perds à ce jeu-là, c’est-à-dire quinze tourtes d’Ardevon !

Il avait pris l’écuyer par la manche et l’attirait vers le cours du Couesnon. Tout en marchant, il continuait :

— La pluie perce déjà le feuillage des peupliers, et je ne veux pas gâter mes chausses neuves. Mon manteau a été brûlé avec le père Rémy et le grand idiot de Jersey. Tu dis bien, mon ami Jeannin : tant mieux que je vive ! tant mieux pour ! moi tant mieux pour toi ! tant mieux pour Coëtquen, mon maître ! tant mieux pour la digne femme Lequien, qui met au four les bonnes tourtes d’Ardevon ! tant mieux pour la Bretagne, qui me possède, pour la France, qui possédera la Bretagne ! Tant mieux pour l’Europe tant mieux pour l’univers !

— Là ! fit-il en tournant court sous la première arche du pont ; la mer baisse tout exprès pour nous, et nous serons ici comme dans notre chambre. J’ai dormi plus d’une fois en ce lieu ; seulement il ne faut pas avoir le sommeil trop dur, car le flux vient sans crier gare ! Assieds-toi là, mon ami Jeannin : nous allons causer raison comme si tu étais un homme de sens.

Sous l’arche, du côté du rivage, il y avait un enfoncement en forme de niche. Dans la niche, on avait mis une grosse pierre qui pouvait servir de siège. Jeannin s’assit ; Fier-à-Bras se mit sans façon sur ses genoux.

— Écoute le vent siffler et la pluie tomber, dit-il ici, nous nous moquons de la pluie et du vent.

— Que me parlais-tu de ma fille ?… commença Jeannin.

— Bon ! bon ! tu vas trop vite. Chaque chose aura son temps. Dis-moi ce que tu as fait aujourd’hui.

— J’ai songé…

— Creux ? J’aime mieux ton bras que ta cervelle. Moi, qui suis un penseur et un philosophe, je puis bien passer montemps à songer ; toi, tu as bons yeux et bon poignet : regards et agis.

— J’ai beau regarder, mon pauvre Fier-à-Bras…

— Tu ne vois rien, n’est-ce pas ?

— Rien de bon ! et pour ce qui est d’agir…

— Tu ne sais pas par quel bout t’y prendre ?… Ah ! ah ! si j’étais mort, tu serais un homme perdu ! Que s’est-il passé l’hôtel du Dayron, depuis ce matin ?

— On a festoyé, on a ri, on a dansé.

— Y étais-tu ?

— Non.

— Que n’y étais-je, moi ! On a dû remarquer mon absence. L’appât du gain et des tourtes m’avait entraîné : je suis puni… L’Homme de Fer était ce soir à l’hôtel du Dayron.

— L’Homme de Fer ! répéta Jeannin.

— L’Homme de Fer a regardé ta fille, reprit Fier-à-Bras.

Jeannin serra involontairement la poignée de sa dague.

— Tu es fort, continua le nain tranquillement, mais celui-là est plus fort que toi. L’ermite a dit qu’il serait tué par une femme. Pourquoi ? parce qu’aucun homme ne pourrait le tuer. Je n’ai pas pu tout voir à cause du rôle que je jouais dans la baraque du vieux Rémy ; mais j’ai aperçu ta fille sur la terrasse avec Berthe de Maurever. Le comte Otto regardait aussi Berthe de Maurever.

— Prends garde ! s’écria Jeannin, c’est la fiancée de mon jeune seigneur !

— Ne t’occupe pas d’elle plus que ton jeune seigneur lui-même… J’ai vu encore madame Reine qui te cherchait des yeux dans la foule. Si j’avais pu quitter la loge et me glisser à l’hôtel du Dayron, ne fût-ce que pour dix minutes, je t’en dirais plus long, mais il fallait exécuter loyalement mon contrat avec le bonhomme Rémy, n’est-ce pas vrai ? Je n’ai vu les choses que de loin… Ce que je puis te dire en toute sûreté de conscience, c’est que ton messire Aubry est damné aux trois quarts et demi.

— Quand tu parles de messire Aubry ou de madame Reine, interrompit Jeannin sévèrement, garde-toi de perdre le respect !

— J’ai bien perdu trente sols tournois auxquels je tenais plus qu’à tout le respect du monde ! Puisque tu ne veux point le savoir, je ne te dirai pas que j’ai vu messire Aubry chevaucher côte à côte avec le diable !… Ah ! ah ! mon ami Jeannin, il est grand temps que tu sois chevalier !

— Explique-toi.

— Que nenni ! L’explication serait peu respectueuse pour ton jeune maître. Je suis gentilhomme et j’ai le droit d’avoir mon opinion, la voici : je donnerais pour notre belle Jeannine messire Aubry, madame Reine et Berthe de Maurever pardessus le marché. J’ai idée parfois que je l’aime autant que mes tourtes, notre belle Jeannine ! Pasques-Dieu ! comme dit mon cousin le roi de France ; l’ermite l’a appelée noble dame, et l’ermite ne parle pas au hasard…

Jeannin le prit par les deux épaules et le regarda en face.

— Messire Aubry aurait-il commis quelque faute grave ? demanda-t-il.

— La faute que commet le papillon en mettant son aile trop près de la chandelle, répondit le nain.

— Court-il un danger que je puisse lui épargner ?

— Il court le danger des fous sur les ponts où il n’y a point de parapet.

— Au nom de Dieu ! dit Jeannin pour la seconde fois, explique-toi !

Mais le nain disait et faisait ce qu’il voulait, rien autre.

— Tout à l’heure, fit-il, comme s’il se fût parlé à lui-même, pendant que nous étions sous les peupliers, je regardais la façade de l’hôtel du Dayron. Toutes les fenêtres étaient noires, hormis une seule. Sur les blancs rideaux de celle-là ; j’ai vu deux silhouettes se détacher le profil hautain de Berthe et le gentil profil de Jeannine…

— Berthe de Maurever, en effet, dit l’écuyer, daigne porter à ma fille une affection qui nous honore.

— Et qui me fait l’aimer un petit peu, ajouta le nain, bien qu’elle soit la nièce de dame Josèphe de la Croix-Mauduit, qui m’a fait chasser de son hôtel par son vieil écuyer. Sais-tu, Jeannin ? si tu ne deviens pas chevalier, tu ressembleras sur tes vieux jours à l’écuyer de dame Josèphe, lequel rit encore moins souvent que madame Reine… Mais pourquoi cette chambre aux rideaux blancs reste-t-elle éclairée quand toutes les autres lumières sont éteintes ? Et pourquoi les deux jeunes filles veillent-elles quand tout le monde dort ?

— Oui, pourquoi ? répéta Jeannin qui ouvrit ses deux oreilles.

— Voilà, dit Fier-à-Bras, nous saurons cela un jour ou l’autre, si Dieu nous prête vie… Mais tu n’es guère curieux, mon oncle ! Tu ne m’as pas seulement demandé comment j’avais échappé au feu de l’Ogre des îles. Les miracles sont-ils si communs qu’on ne tourne point la tête pour les voir ?

— C’est donc par miracle que tu as été épargné, petit homme ?

— Je te fais juge. J’avais été dévoré déjà je ne sais combien de fois, et j’étais harassé de fatigue… Entre parenthèses, je parie que tu ne sais pas comment fait un balourd pour dévorer un gentilhomme ?

— Non, assurément.

— C’est curieux. Ce père Rémy était un vieux coquin de mérite. Il avait inventé cela. Figure-toi que le pauvre grand Jersyas, quand la baraque était bien pleine, revêtait une dalmatique de chevalier, longue, large et maintenue sur la poitrine par une légère armature en fil de fer. L’armature faisait ballonner le devant de la dalmatique sous le menton de Jersyas. Pendant qu’il manœuvrait ses énormes dents postiches, je me plongeais dans sa barbe d’étoupe, et je disparaissais petit à petit entre la dalmatique ballonnée et la peau. Les spectateurs avaient la chair de poule, on n’entendait que des sanglots dans la baraque ils s’amusaient pour leur argent, va !… Tu me diras : Ce n’est pas tout d’avaler un gentilhomme, il faut en faire la digestion. Nous allons y venir. Entre les jambes de Jersyas il y avait un sac de cuir suspendu par des courroies attachées autour de ses reins. J’arrivais tout essoufflé dans le sac, car je peinais beaucoup en passant au travers de sa barbe d’étoupe. Le corps ce n’était rien ; mais la tête, je l’ai grosse pour pouvoir loger toute ma cervelle ; la tête c’était le diable ! Si tu veux te mettre ma place, tu comprendras qu’on n’était pas très commodément dans le sac de cuir pour reprendre haleine. Je ne gardais mon courage qu’en songeant au four de dame Lequien où cuisaient mes quinze tourtes d’Ardevon.

Ici le nain poussa un profond soupir. Jeannin écoutait bouche béante. Il y avait en lui de l’enfant, malgré son honnête gravité il se croyait à la veillée.

— Enfin, reprit Fier-à-Bras, il me viendra peut-être quelque aubaine en récompense de ce que j’ai perdu. Je restais dans le sac de cuir jusqu’au moment où le géant prenait sa massue pour se défendre contre les chevaliers français et bretons qui venaient l’attaquer dans son castel. C’était la crise. Le géant, obligé de bondir et de faire toutes sortes de contorsions avant de recevoir le coup de la mort, ne pouvait pas me garder entre ses jambes,

— Dans votre mystère, interrompit Jeannin, les chevaliers de France et de Bretagne mettaient donc à mort l’Homme de Fer ?

— Eh ! sans doute, mon oncle ! C’est là ce qui lui a tant déplu ! Il avait envoyé par un messager, noir comme la crémaillère du Roz, l’ordre de ne le point montrer vaincu dans sa lutte avec les chevaliers. Mais si nous avions fait cela, les bonnes gens nous auraient étranglés bel et bien ! Ne m’interromps plus, car voilà qu’il est tard et j’ai sommeil. Le géant allait donc chercher sa massue, appuyée contre un arbre. Au pied de l’arbre, il y avait un trou fermé par une trappe. Je détachais les courroies, j’ouvrais la trappe et la digestion était faite.

— Voire ! fit Jeannin émerveillé, la dalmatique cachait tout cela !

— Cette observation prouve bien que tu as du sens, mon oncle ! je refermais la trappe et le public n’y voyait que du feu… Devines-tu le reste ?

— Quand les incendiaires sont arrivés, tu étais dans ton trou ?

— Non pas, mais je m’y suis mis, et je venais d’en sortir, après l’incendie fini, quand j’ai entendu Bruno la Bavette qui se disputait tout seul dans la plaine ; j’ai assisté à votre entrevue ; j’ai percé à jour tes projets et je les ai servis, parce que je suis un noble Breton, après tout.

— En quoi as-tu servi mes projets ? demanda Jeannin.

— Quand il en sera temps, je te conduirai moi-même au monastère et tu verras si la porte reste close devant moi !

— Je voudrais savoir…

— Point ! Demain matin nous causerons affaires. Le flux vient à six heures, je t’éveillerai. Dormons !

Jeannin eut beau l’interroger, il ne répondit plus qu’en ronflant. Le bon écuyer s’enveloppa dans son manteau, en ayant soin de protéger le nain qui était toujours sur ses genoux, et ses ronflements sonores accompagnèrent bientôt ceux de Fier-à-Bras. Il y avait longtemps que le soleil était levé quand Jeannin s’éveilla en sursaut, parce que l’eau du fleuve lui montait le long des jambes. Fier-à-Bras, ne voulant point mouiller ses chaussures, se mit à cheval sur l’épaule droite de l’homme d’armes. Ils regagnèrent ainsi la prairie.

— Mène-moi déjeuner quelque part, dit le nain, et je t’en apprendrai si long que tes oreilles tinteront comme la maîtresse cloche de Combourg.

— Il faut que j’aie auparavant des nouvelles de ma fille, répliqua l’écuyer.

— Je puis t’en donner, je viens de voir son gracieux minois à la fenêtre de l’hôtel du Dayron. Elle suivait de l’œil ces deux cavaliers qui vont disparaître là-bas dans la brume.

— L’un de ces chevaliers n’est-il point messire Aubry ? murmura Jeannin qui se fit de la main un garde-vue.

— Si fait, répliqua le nain.

— Et l’autre ?

— L’autre ?… Voici la seconde fois que je vois messire Aubry chevaucher côte à côte avec le diable.

— Mon cheval est ici près, s’écria Jeannin, je pars et je les aurais rejoints dans un quart d’heure !

— Si tu trouves leurs traces, dit Fier-à-Bras en étendant le doigt vers la plaine ; vois ! ils sont déjà dans le brouillard ?

Ils étaient à la porte de la ville et non loin de l’auberge où Jeannin avait mis son cheval, Jeannin était bien résolu à donner la chasse à son élève. En cas de danger, il voulait à tout le moins en prendre sa part. Mais le nain commanda d’autorité à déjeuner pour un gentilhomme et un soldat.

— Tu n’iras point, ce matin, courir la prétentaine, mon oncle, dit-il pendant que Jeannin sellait son cheval ; c’est moi qui te taillerai ta besogne… À table ! À table !

Jeannin voulut résister, mais Fier-à-Bras savait le mot magique sous lequel pliait la volonté du bon écuyer ; il prononça le nom de Jeannine. Jeannin se mit à table. Le nain but, mangea et parla comme quatre. Quand il eut achevé sa dernière rasade, il se mit sur ses petites jambes, qui flageolaient ni plus ni moins que celles d’un ivrogne de taille ordinaire, et s’écria :

— Eh bien ! mon oncle, que dis-tu de ma politique ?

— Je crois que tu es sorcier ou devin, petit homme ! répondit Jeannin tout pensif.

— Donc, reprit Fier-à-Bras, monte à cheval et va chez le duc. Voici Catiolle la mareyeuse qui passe avec son âne ; je vais me mettre dans un de ses paniers, elle me conduira chez le roi.