L’Homme de fer/Chapitre 21

Albin Michel (p. 175-186).


XXI

L’ECHAFAUD


La mer était calme. La brise molle venait de Cherrueix, apportant la senteur des campagnes à travers l’immensité des grèves.

Sous les falaises de Cancale, à l’endroit où s’élève maintenant le faubourg de la Houle, quelques cabanes de pêcheurs s’éparpillaient. Un petit havre naturel s’ouvrait parmi les roches que la mine a fait sauter depuis.

Du large, on aurait pu voir les torches des serviteurs du Roz qui allaient et venaient sur la rive. De la rive, par cette nuit sans lune, on n’apercevait rien sur la mer.

Mme Reine attendait depuis longtemps déjà. Le clocher du couvent de Saint-Yves, situé sur la montagne, au nord de la ville, venait d’envoyer onze heures.

— L’ermite du mont Dol est un saint, n’est-ce pas, mon père ? demanda Mme Reine à dom Sidoine.

Elle avait besoin qu’on fortifiât son espérance, qui déjà chancelait.

Dom Sidoine répondit :

— La réputation de l’ermite est bonne. Je n’ai pas à donner mon opinion sur ses prédictions et ses miracles. Quiconque juge son prochain sera jugé.

Mme Reine n’interrogea plus son chapelain.

Les serviteurs, réunis en groupe sur le galet regardaient au large de tous leurs yeux. Dieu sait ce qu’ils voyaient ! Pélo le Bouvier distinguait parfaitement de grands vaisseaux noirs qui marchaient sans voiles et dont les sombres mâts piquaient le ciel à l’horizon ; la petite Jouanne apercevait la mer plate et sans lames des lutins échevelés qui dansaient une ronde. Tantôt ils rasaient l’eau de leurs pieds nus ; tantôt ils disparaissaient, noyés dans l’océan et ne montraient plus au-dessus du niveau que leurs têtes grimaçantes.

Au loin, chacun découvrait les îles Chaussey, qui ne se voient pas de là, même en plein jour.

— Voyez ! s’écria tout à coup Goton, interrompant son chapelet : un grand palais qui fume !

Mathurin seul, par esprit d’opposition conjugale, ne vit pas le palais qui fumait.

La mer se mit à monter. Le flot chanta sur les pierres arrondies. Un cri vint du large. Mme Reine seule l’entendit. Elle s’agenouilla.

— Mon fils ! dit-elle, j’ai reconnu la voix de mon fils !

— Haut les torches ! ordonna dom Sidoine.

On leva les torches ; on monta même sur les rochers, mais la mer restait sombre et rien n’apparaissait sur son dos.

Minuit sonna au beffroi du couvent de Saint-Yves.

Au douzième coup, un bruit de rames, distinct et régulier, arriva jusqu’à la plage.

— Mon fils ! mon fils ! s’écria Mme Reine.

— Ma mère ! répondit la voix d’Aubry.

Ivre qu’elle était, elle mit les pieds dans le flot pour aller à lui.

Cependant la mer, unie comme un sombre miroir, ne montrait rien.

— Jeannin est-il avec toi ? demanda Mme Reine.

— Jeannin, le brave des braves, et sa fille, ma mère !

— Et Berthe de Maurever ?

Cette fois, Aubry ne répondit pas.

Un grand cri s’éleva parmi les serviteurs du Roz. La barque sortait lentement de l’ombre et glissait là-bas comme un fantôme noir.

Aubry sauta le premier sur le galet ; il était dans les bras de sa mère.

Il y avait soixante hommes d’armes dans les quatre barques que le roi Louis XI avait confiées à Jeannin.

Il y avait soixante chevaliers autour de l’Homme de Fer dans la principale des îles Chaussey, celle où la tradition des grèves place Hélion, la ville morte.

Jeannin, d’un côté, Otto Béringhem de l’autre, faisaient chacun le soixante et unième.

Bataille égale, armes semblables le choc devait être terrible !

Quand Jeannin et ses lances arrivèrent dans les eaux de l’archipel, Hélion s’illumina ; puis une grande voix sonna dans le silence. Elle disait :

— Airam !

Un brouillard, qui semblait fait de métal, environna la ville. En même temps, une furieuse tempête s’éleva. Parmi les éclats de tonnerre, les sifflements du vent et le tapage des lames, les quatre barques en détresse pensaient ouïr je ne sais quelle harmonie bizarre mêlée à des cris d’orgie.

Jeannin, qui était un homme craignant Dieu, récita un Pater et traça une croix dans l’air avec son épée.

Le brouillard se déchira…

…C’était une salle immense et toute pleine de cette clarté mystique qui montait on ne sait d’où pour illuminer les nuits de la ville du soleil.

Les chevaliers des Îles s’asseyaient autour de la table des festins. Le vin coulait dans le cristal et l’or. Il y avait autant de dames splendidement parées que de chevaliers. Toutes les têtes avaient une couronne ; toutes les lèvres un sourire.

Otto Béringhem, fier et beau comme un roi, tira l’épée et se mit à la tête de ses chevaliers. Jeannin, le bon écuyer, donna sur eux tête baissée, et la grande bataille commença.

Chaque fois que la voix du Maudit criait son appel magique : Airam ! Airam ! la voix du bon Jeannin s’élevait pour jeter vers le ciel le nom béni de la mère du Christ.

Tout à coup, au milieu de la mêlée, on vit paraître une jeune fille aux longs cheveux dénoués. Elle avait le sourire aux lèvres.

C’était Jeannine qui levait au-dessus de sa tête la médaille bénite que lui avait donnée sa mère mourante.

Alors, la terre trembla sous les pas des combattants ; on entendit, au lointain comme un sourd éclat de foudre. La nuit tomba sur la table des festins. Les femmes couronnées de fleurs s’évanouirent comme autant de fantômes. Des ossements desséchés sonnèrent dans les armures des chevaliers des Îles.

Otto Béringhem et ses deux faux évêques, les ministres de ses enchantements, étaient seuls vivants. Les hommes d’armes du bon écuyer Jeannin n’eurent pas de peine à les charger de chaînes.

Au fond des noirs cachots, creusés sous le palais, on trouva Aubry et Berthe de Maurever.

Berthe ne sourit point à sa délivrance. Berthe ne devait plus jamais sourire.

Quand le bon Jeannin raconta sa victoire à Mme Reine, qui pleurait dans les bras de son fils Aubry ; il ne prononça le nom de Berthe que pour dire :

— Elle est maintenant au manoir.

Deux semaines s’écoulèrent. Un matin, Berthe, qui n’avait pas prononcé une parole depuis son retour au manoir du Roz, Berthe dit :

— Je veux aller demain en la ville de Rennes.

Mme Reine hésitait et demandait pourquoi.

— Parce que, répondit la belle jeune fille, Dieu le veut.

Elle n’était pas folle, mais ses yeux avaient d’étranges regards.

Le lendemain était le vendredi 1er octobre 1469

Ce jour-là l’église Saint-Aubin tinta le glas dès l’aube ; la ville de Rennes n’avait point dormi. Une foule immense remplissait les abords des portes Saint-Michel, les avenues de la place Sainte-Anne et le haut des Lices, ou se dressait un échafaud tendu de serge noire.

Il y avait des estrades autour de l’échafaud. Aux fenêtres, des paquets de têtes se montraient. Les ardoises des toits disparaissaient sous une fourmilière humaine.

Le roi Louis XI, pour se réconcilier avec son amé cousin, François de Bretagne, et pour se débarrasser des soucis de la procédure, avait envoyé du Mont Saint-Michel à Dol le félon Otto Béringhem prisonnier.

Le duc François se souvenait de sa course à travers les grèves. Ses reins étaient encore tout meurtris et le gênaient après boire.

Nantes est loin de Dol. Le duc, dans la hâte qu’il avait de se venger, ordonna que le procès du Maudit se ferait au présidial de Rennes, devant une cour spécial et sans appel. Les preuves abondaient, trois mille témoins avaient vu le régicide sur les grèves. Cependant ce fut pour fait de sorcellerie que le comte Otto Béringhem fut condamné à faire amende honorable, pieds nus, cheveux ras, et à avoir la tête tranchée par le glaive.

La sentence devait être exécutée le 1er octobre 1469. Voilà pourquoi les rues et les places de la ville de Rennes étaient encombrées de spectateurs curieux.

On disait que le duc et sa cour assisteraient à la cérémonie.

On disait aussi que le fer devait s’émousser et rebondir sur les vertèbres du Maudit qui était invulnérable.

À huit heures du matin, le cortège partit de la prison des Portes-Mordelaises et prit le chemin de la cathédrale. Les cloches sonnaient à toutes les églises, et, du haut de toutes les tours, les trompes jetaient de sinitres huées.

En tête du cortège, une compagnie d’hommes d’armes à cheval marchait au pas, puis venait la confrérie des pénitents, puis les syndicats, puis la sénéchaussée ; le clergé, sans croix ni bannières, suivait.

Toute cette pompe était pour l’amende honorable.

Sur les marches de la cathédrale, l’évoque de Rennes était entre l’évêque de Dol et l’évoque de Saint-Malo.

Quand le diacre placé a la rosace vit approcher le cortège, il cria :

— Fermez les portes !

Et les portes de la cathédrale furent closes à grand bruit.

Derrière le clergé, dernier corps de la procession expiatoire, roulait une charrette de paysan escortée par une seconde compagnie d’hommes d’armes, et entourée de moines de la Merci. Les deux faux évêques étaient assis au fond de la charrette, portant chacun un voile noir sur la figure. Debout au milieu d’eux, les mains liées, le voile noir aussi sur le visage, l’Homme de Fer se tenait droit et hautain.

La foule l’insultait, mais tout bas.

Il y avait dans ce flot mouvant du peuple breton une vague et indicible terreur.

L’Homme de Fer ne pouvait pas mourir sans vengeance. On se disait cela. Cette journée du 1er octobre devait être marquée par quelque malheur public.

On fit descendre les trois condamnés de la charrette. Les deux faux prélats agenouillèrent au bas des marches. Otto refusa de fléchir les genoux.

L’évêque de Rennes renouvela contre lui la formule d excommunication, pendant que la foule, prosternée, baissait la tête et priait.

D’un mouvement brusque, le comte Otto parvint à déranger le voile qui couvrait son visage. Il se fit un large cercle autour du perron de la cathédrale, parce qu’on avait vu flamboyer son regard.

Il eut un rire dédaigneux et ne parla point.

La cérémonie se termina dans un morne silence. On avait vu comme une menace terrible dans la prunette effrontée du Maudit. Le glas reprit au clocher et les trompes donnèrent des huées.

Les deux faux évêques remontèrent docilement dans la charrette funèbre. Otto repoussa les gardes et marcha de son pied. Il traversa ainsi toutes les rues de la ville et la place des Lices, où le bon connétable Bertrand Duguesclin avait fait, avec l’aide de Dieu, de si vaillantes prouesses.

À la vue de l’échafaud, il eut encore ce sardonique sourire.

Sur les estrades, toute la noblesse bretonne était assise. Tous ceux qui avaient vu Olivier d’Harmoy terrasser Dunois à la passe d’armes des grèves voulaient le voir encore à l’heure de rendre l’âme.

Chacun se disait :

— Sans le maléfice, aurait-il fait mieux que le brave des braves ?

De Plœuc et Goulaine était là pour le duc. Aux premiers rangs, le pâle soleil d’octobre éclairait une longue file de dames.

Sur l’estrade la plus rapprochée de l’échafaud, Otto Béringhem put reconnaître Berthe de Maurever aux pieds de laquelle Jeannine s’asseyait.

Elles étaient placées ainsi à la passe d’armes lorsqu’il avait partagé entre elles la couronne de beauté.

Le sourire du maudit se glaça un instant sur ses lèvres.

Mais ce ne fut qu’un instant. Il salua de la tête et murmura :

— À la plus belle !

Mme Reine soutint dans ses bras Berthe défaillante. Jeannin et Aubry se mirent au-devant des deux jeunes filles.

Otto salua Jeannin et Aubry.

Les deux faux évêques montèrent les premiers à l’échafaud, et moururent en demandant pardon à Dieu.

Quand ce fut au tour d’Otto, il franchit les degrés d’un pas ferme et promena sur la foule ce regard sarcastique qui avait effrayé les bonnes gens devant la cathédrale.

— Brûlez quelques feuilles de romarin, Bette, ma fille, dit précipitamment dame Josèphe de la Croix-Mauduit qui avait fait le voyage de Rennes pour remonter sa garde-robe et sa livrée ; je me souviendrai toute ma vie d’avoir respiré le même air que ce démon incarné, dans le salon de l’hôtel du Dayron. Comptez trois fois trois en vous-même, Bette, et vous aussi, maître Biberel, pour prévenir le jet des sorts, et n’oubliez pas, après la cérémonie, d’aller quérir des nouvelles de mon faucon à l’oisellerie de Pierre Marie Tuault, ici près, rue aux Foulons. Depuis l’accident que je lui ai imputé à crime, lors de notre voyage en grève, l’animal est indisposé, ce qui m’a portée à faire cette réflexion, que j’avais manqué d’indulgence…

— Seigneur Dieu ! interrompit Bette pour la première fois de sa vie ; comme Mlle Berthe est pâle

— On dirait qu’elle va mourir ! ajouta maître Biberel.

Dame Josèphe se tourna vers sa jeune parente et fronça le sourcil d’un air mécontent.

— Elle a pris ces mauvaises façons au miroir du Roz, murmura-t-elle Bette, portez-lui mon sachet de benjoin, dont l’odeur dégage le cerveau de toute nuisible vapeur, et priez-la de ma part qu’elle se tienne plus convenablement en présence d’une si grave assemblée.

Tout près de là, le nain Fier-à-Bras, hissé sur une barique, pérorait.

— Il est bien certain, disait-il, que cet homme… si c’est un homme… et nous allons voir ça tout à l’heure, quand le fer touchera son cou… il est bien certain que cet homme est mort une fois déjà, dans les Iles, poignardé par une sainte jeune fille que vous connaissez bien tous…

— Retiens ta langue ! fit de loin frère Bruno qui cherchait à se faire jour jusqu’à lui. Trop bavarder est péché capital ! Suis mon exemple. M’entendis-tu jamais prononcer une parole inutile ?

Et tout en jouant des coudas, il grommelait :

— Le premier jour d’octobre de l’an quarante-neuf, les trois mécréants de la ville morte… l’échafaud était place des Lices en la ville de Rennes où je connus jadis Mestivier, du faubourg saint Hélier, qui était couveur d’œufs de cane, et dont la fille aînée…

Un grand murmure s’éleva dans la foule. Le bourreau venait d’arracher le voile noir qui couvrait encore à demi la tête d’Otto Béringhem. Sa belle figure, souriante et fière dominait les hommes de l’échafaud.

— Repens-toi, condamné ! cria en ce moment Jean de Vesins, un des assesseurs du tribunal spécial : te voilà près de la mort !

— Repens-toi, juge ! répondit Otto, tu es plus près de la mort que moi !

Les frères de la Merci se rangèrent autour de l’échafaud. Un son de trompe éclata. Le grand sénéchal de Bretagne fit de la main un signe.

Le glaive tournoya deux fois autour de la tête du bourreau. Plus d’un regard se baissa, blessé par la gerbe d’étincelles qui jaillissait de la lame affilée. Le bourreau était un Léonais de six pieds, taillé en hercule, portant un surcot rouge, à capuchon corné, sur des chausses de la même couleur.

Au troisième tour, le glaive vint frapper à toute volée la nuque de l’Homme de Fer.

Une immense clameur s’éleva de la foule.

C’était le bien nommé, cet homme de fer ! Il restait debout ; son froid sourire n’avait point quitté ses lèvres. Pas une goutte de sang à sa nuque, — mais une large brèche au glaive de l’exécuteur qui avait reculé, blême d’épouvante, jusqu’au rebord de l’échafaud !

Les moines de la Merci entonnèrent un psaume.

La voix d’Otto Béringhem domina leurs voix. On l’entendit qui criait :

— Airam !

Comme si un mystérieux pouvoir eût détourné sur un autre le coup qui devait trancher sa tête, l’assesseur Jean de Vesins poussa un seul cri, se débattit, et tomba mort.

Mais la foule eut à peine le temps de prendre garde à cette catastrophe ; Otto Béringhem étendit la main vers le sud ; tous les yeux suivirent son geste. Une épaisse colonne de fumée passait par-dessus les maisons dans la direction de la place Sainte-Anne.

Des voix en détresse disaient au loin :

— Au feu ! au feu !

La cloche de Saint-Aubin se mit à sonner le tocsin.

Le grand sénéchal agita son bâton. L’exécuteur, plus pâle qu’un mort, revint vers Otto Béringhem. Le glaive tournoya de nouveau et rebondit une seconde fois comme s’il eût touché un roc.

Otto étendit la main vers l’ouest et répéta le mot qui faisait sa force terrible.

— Du bas des lices, des voix plaintives crièrent : Au feu ! au feu !

Une colonne de fumée monta sur les toits des hôtels nobles qui bordaient la rue Nantaise, et le son haletant du tocsin tomba du clocher de Saint-Étienne.

— Frappe ! commanda le sénéchal, qui se mit debout sur son estrade.

Comme le bourreau hésitait, tremblant, le sénéchal répéta :

– Frappe, sous peine de la vie !

Le glaive porta un troisième coup. Le côté nord de la ville fuma. Le tocsin de la cathédrale répondit au tocsin de Saint-Aubin et de Saint-Étienne.

Au quatrième coup, de grands nuages de fumée couvrirent la partie orientale de la ville ; les églises de Saint-Germain, de Saint-Sauveur et de Toussaint mirent en branle leurs bourdons.

Le tocsin sonnait partout. La fumée rougissait aux quatre coins du ciel, rabattant sur la foule l’odeur brûlante et sinistre de l’incendie.

Otto était toujours debout au centre de la cohue affolée. Sa tête se dressait toujours haute et railleuse. Les moines de la Merci cessèrent de chanter. Le bourreau jeta son glaive…

En ce moment parut au centre de la place, et sans que personne eût pu dire comment il avait percé les rangs serrés de la cohue, ua vieillard à la face vénérable, dont le front se couronnait de longs cheveux blancs. Il était monté sur un âne, comme Notre-Seigneur, et portait à la main un crucifix.

À sa vue, la figure d’Otto Béringhem se décomposa. Le maudit essaya de briser ses liens et grinça des dents en blasphémant.

Tous ceux qui étaient venus là des bords de la mer, reconnurent bien le saint ermite du mont Dol, Enguerrand le Blanc.

Il éleva la croix au-dessus de sa tête. L’Homme de Fer courba le front.

Un silence solennel régnait sur la place.

L’ermite dit :

— Prosternez-vous la face contre terre et priez !

Il n’y eut pas un genou qui ne touchât le sol.

L’ermite mit pied à terre et s’en alla prendre Berthe de Maurever par la main. Il lui traça sur le front le signe du Chrétien, puis il dit :

— Dieu le veut… allez, ma fille.

Berthe, l’œil fixe, le pas automatique, semblable à ces somnambules que la volonté du magnétiseur fait agir malgré elles, descendit les degrés de son estrade et monta ceux de l’échafaud. L’ermite lui montra du doigt le glaive ; elle le souleva avec peine. L’ermite lui montra l’Homme de Fer.

Comme Berthe, trop faible, ne pouvait porter le glaive jusqu’à la nuque du comte Otto, l’ermite dit à celui-ci :

— À genoux, au nom du Dieu vivant !

L’Homme de Fer se raidit ; mais, comme si un poids écrasant eût chargé tout à coup ses épaules, on vit fléchir ses robustes jarrets.

La jeune fille, par un effort suprême, approcha le glaive de sa nuque. L’acier toucha la chair. Il n’y avait pas, dit la légende, de quoi blesser un agneau nouveau-né… La tête d’Otto Béringhem roula sur les planches de l’échafaud.

Berthe éleva ses deux bras vers le ciel et se coucha, morte auprès du mécréant décapité.

Le front du Maudit était tout noir ; celui de la jeune fille, blanc comme les lis, avait une auréole.

À ce tableau, l’incendie faisait un cadre flamboyant.

L’incendie de la ville de Rennes dura deux jours et deux nuits. Il ne s’arrêta qu’à l’autel de la Vierge, en l’église de Saint-Sauveur.

Ceci n’empêche point les gens de Normandie de montrer, au nord-est du groupe de Chaussey, un roc haut et noir, qui ressemble de loin à la statue d’un chevalier. Les Montois et ceux de la côte, depuis Avranches jusqu’à la pointe de Carolles, jurent que l’Ogre des Iles mourut là, de la pointe d’un poignard, non du tranchant d’un glaive ; mais toujours de la main d’une jeune fille.

Cette noire pointe de roc, qui signale des récifs sous-marins, porte encore le nom de l’Homme de Fer.

Le duc François de Bretagne tint parole : Jeannin fut chevalier. Il chaussa ses éperons d’or le jour où Mme Reine ouvrit ses deux bras à Jeannine en l’appelant sa fille.



fin