L’Homme de fer/Chapitre 20

Albin Michel (p. 169-174).


XX

L’ERMITE


Dans la salle basse du manoir de Roz, les serviteurs étaient rangés autour de la table où le pichet de cidre restait immobile et plein.

Toutes les figures étaient pâles, tous les yeux inquiets.

Le nain Fier-à-Bras parlait d’une voix lente et grave.

— On ne rira plus ici, bonnes gens, disait-il ; nous sommes dans la maison du deuil.

Quand il se tut, la voix de dom Sidoine arriva, des chambres hautes, mêlée aux gémissements de madame Reine. Dom Sidoine récitait une prière.

— Nain, sais-tu quelque chose ? demanda un valet.

— Je sais tout, répondit Fier-à-Bras.

— Parle donc, au nom du ciel !

Le nain se recueillit et dit :

— C’était le soir de la passe d’armes. Berthe et Jeannine allaient sans défiance, comptant sur les deux hommes d’armes de Maurever qui les suivaient, la lance au poing. Les deux hommes d’armes furent tués par derrière. Un monstre à forme humaine, monté sur un cheval, dont les yeux rouges flamboyaient dans la nuit, conduisait les assassins. Berthe et Jeannine furent enlevées et conduites dans le bois. Elles entendaient le monstre qui rugissait. Le monstre était l’Ogre des Iles, celui qu’on appelait l’Homme de Fer aux joutes ; celui qu’on appelait dans les salons du Dayron messire Olivier, baron d’Harmoy.

Dans le bois, les gens des Iles dressèrent une embuscade où le pauvre Aubry de Kergariou vint tomber.

À travers champs, on galopa dans la nuit sans lune. Aubry, Berthe et Jeannine furent placés dans une barque qui traversa la mer. La brume épaisse et sombre les entourait ils virent la brume rougir en devenant lumineuse, puis blanchir comme si c’eût été un léger voile de mousseline. Le voile se fit de plus en plus transparent. Ils virent au travers, il virent ce que nul regard humain ne verra plus : Hélion, la cité enchantée, la huitième merveille du monde !

Quelle lumière éclaire Hélion en l’absence du soleil ? nul ne saura jamais le dire, mais je crois bien que ce jour-là vient d’enfer.

Aubry, Berthe et Jeannine virent de blanches galeries s’allonger sur la grève, des toits dorés, des statues roses et des arbres dont les fruits sont des pierres précieuses…

Il y eut ici un murmure dans l’audience. C’était trop fort. Mathurin sans dents, organe du mécontentement général, demanda :

— Qui t’a dit tout cela, petit homme ?

— Qui m’apprend tout ce que je sais et que vous ne savez pas, pauvres gens ? répondit le nain avec fierté ; suis-je gentilhomme ! Êtes-vous manants ?… Taisez-vous, ou vous ne saurez point la grande fin de l’histoire.

À quelques pas de là, dans la chambre qu’Aubry habitait d’ordinaire, Mme Reine, blême comme si elle eût fait une maladie de six mois, était couchée sur une chaise longue. Dom Sidoine, le vieux chapelain, était assis auprès d’elle, tenant à la main un missel.

— Mon père, disait Reine, que Dieu pardonne à une pauvre mère désespérée ! La prière ne me console pas aujourd’hui.

— C’est que vous n’avez pas encore assez prié, ma fille.

— Tous ceux que j’aimais, mon père reprit la châtelaine dont les sanglots éclatèrent. Jeannin, l’ami dévoué, le cœur d’or ! Jeannine, la pauvre enfant pour qui je fus parfois bien sévère…

Elle s’interrompit pour se frapper la poitrine, puis continuant son énumération :

— Berthe, ma noble nièce, chère et douce créature qui était déjà presque ma fille… Aubry, enfin, Aubry, mon sang, mon cœur, tout mon espoir, toute ma famille ! Aubry sur qui j’avais reporté toute la tendresse de mon âme. Mon enfant, mon enfant bien-aimé !

Dom Sidoine ne parlait pas, parce qu’il y a d’immenses douleurs que les consolations avivent. Il priait maintenant tout bas.

Et Reine, disait le visage baigné de larmes :

— C’était tout le portrait de son père ! c’était le vaillant sourire de mon chevalier ! L’avez-vous vu à la passe d’armes, quand il a levé la lance ? L’avez-vous vu toucher l’écu de l’Homme de Fer ?… Lui, si jeune ! Oh ! Seigneur, Dieu du ciel ! mon fils ! je n’ai qu’un fils ! Prenez-moi tout ce que vous m’avez donné ; que je sois seule et pauvre ! que je n’aie point d’abri pour ma tête ! Que je quête mon pain par les routes, ô Dieu tout-puissant !… Mais mon fils ! mon fils ! rendez-moi mon fils !

Le vieux prêtre essuya furtivement ses yeux qui avaient des pleurs.

Mme Reine, qui s’était soulevée à demi, retomba épuisée.

— Mon père, dit-elle d’une voix faible, montez encore à la tour et voyez si rien ne vient sur la route.

C’était la vingtième fois que le bon chapelain montait à la tour.

Et comme la sœur Anne du comte de Barbe-Bleue, il était redescendu toujours le visage triste et disant

— Noble dame, je n’ai rien aperçu sur la route.

Il se leva, docile, et pris l’escalier du donjon.

Reine, pour l’attendre, ferma les yeux : elle était comme morte.

Dans la salle basse, le nain avait fantaisie de parler, justement parce qu’on ne l’interrogeait plus.

— Pourquoi ne me demandez-vous pas aussi, criait-il aigrement, comment je sais que le roi Louis le onzième n’a pu ordonner que trois chevaliers de Saint-Michel ? Comment je sais que notre seigneur le duc s’est échappé par vrai miracle des prisons du Mont ? Comment je sais que mon pauvre bon ami Jeannin est à sa place, couché sur la dure pierre du cachot ?

— Jeannin ! répétèrent dix voix avec l’accent de la curiosité la plus vive.

— Je vous fais serment sur mon blason, reprit le nain, que celui-là sera chevalier, s’il n’est pas pendu… comment sais-je cela ? Et quand je veux vous raconter de véridiques histoires, vous grognez comme un troupeau de bêtes à lard ! C’est bon, c’est bien, je me tais, parlez à votre tour !

— Noble dame, dit le chapelain qui rentrait en ce moment dans la chambre où était madame Reine, la route est déserte aussi loin que peuvent se porter les regards. On dirait que les Bretons, portant le deuil de la captivité de leur seigneur, ont fermé sur eux la porte de leurs maisons. Il n’y a, le long des chemins, ni chevaux, ni piétons, ni charrettes. Seulement, dans le sentier qui mène au mont Dol, j’ai vu un homme, monté sur un âne, qui allait au petit pas et semblait se diriger vers le manoir.

Mme Reine n’attendait rien du côté du mont Dol.

Elle mit sa tête entre ses deux mains.

— Prions, mon père, dit-elle.

— Ah ! vous voulez savoir, maintenant ! reprenait le nain triomphant dans la salle basse ; bonnes gens, la curiosité vous pique… Eh bien, je vous le dis, c’est un miracle de Dieu qu’il faut désormais pour sauver Berthe de Maurever, Aubry de Kergariou, votre jeune sire, et ma pauvre belle Jeannine. Ceux qui vont en la cité d’Hélion n’en reviennent point. L’Ogre des Iles ne fera des trois qu’une bouchée : C’est un sorcier ! C’est le démon ! Il épousera demain Berthe la noble demoiselle ; il la mettra dans la tombe après-demain, et ce sera le tour de Jeannine ! Pendant cela il soulèvera la tempête en mer autour de ses rochers, car il a tout pouvoir sur les éléments, et nulle puissance humaine ne pourra porter secours à ses victimes…

On frappa trois coups longuement espacés à la porte de la cour.

Chacun frémit dans la salle basse, car le soleil était couché. En Bretagne, la brume apporte toujours de vagues terreurs.

Il fallut l’ordre de Mme Reine, dont la voix triste s’éleva dans la chambre d’Aubry, pour que les valets du Roz songeassent à ouvrir.

Ils se rassemblèrent quatre pour aller à la porte. Quand ils eurent tiré la barre, un vieillard, vêtu d’une longue robe blanche et monté sur un âne entra dans la cour.

C’était celui-là que le chapelain dom Sidoine avait aperçu du haut du donjon. C’était Enguerrand le Blanc, l’ermite du mont Dol.

Les valets du Roz se prosternèrent, le saint ermite leur donna sa bénédiction.

Puis, sans descendre de sa monture, il s’approcha de la fenêtre de la chambre où Mme Reine pleurait et se lamentait. Il la fit ouvrir et dit du dehors :

— Fille du saint homme Hue de Maurever, qui fut l’envoyé de Dieu près du premier François de Bretagne, je viens à toi de la part de Dieu !

Mme Reine resta un instant immobile. Puis, pressentant quelque mortel malheur, elle se traîna jusqu’à la croisée et s’agenouilla devant l’appui.

— S’il n’est plus, murmura-t-elle, que la volonté de Dieu soit faite, et que j’aille le rejoindre bientôt !

— Relève-toi, Reine de Maurever ! ordonna l’ermite du mont Dol.

Reine obéit. L’espoir, tranchant comme une lame, lui traversa le cœur. Elle chancela, et dom Sidoine fut obligé de la soutenir dans ses bras.

Au dehors, les serviteurs du Roz, rangés à une distance respectueuse, écoutaient, chapeau bas et le chapelet à la main.

— Reine de Maurever, reprit l’ermite, sèche tes larmes, verse des parfums dans tes cheveux, mets tes plus beaux atours et monte à cheval. Chante dans ton âme le cantique d’actions de grâces !

— Mon fils ! mon fils ! s’écria Reine folle de joie, Dieu m’a-t-il gardé mon cher fils ?

— Rends-toi au havre de Cancale ; et attends sur le rivage.

— Et Berthe ?

L’ermite baissa la tête.

— Il fallait une femme pour tuer le Maudit ! murmura-t-il.

— Et Jeannine ?

— Accorde à ton fils sa première demande, et le bonheur reviendra dans ta maison.

Il éleva sa main tendue pour bénir Mme Reine et repassa le seuil de la cour.

Quelques minutes après, un cortège éclairé par des torches descendait vers le havre de Cancale où Mme Reine se rendait. La cavalcade allait silencieuse dans la nuit sombre. Les grands espoirs sont muets comme les douleurs profondes.