L’Homme de fer/Chapitre 16

Albin Michel (p. 143-149).


XVI

FRÈRE TOURIER


Jeannin criait :

— Arrêtez le païen ! Chrétiens, donnez-moi votre aide au nom de Dieu !

Mais l’épée du comte flamboyait au soleil. La cohue grondait et ne bougeait pas.

Le duc de Bretagne, étouffé dans son armure, se plaignait sourdement. Beaucoup pensaient que l’Homme de Fer emportait un cadavre.

À mesure que la course avançait, la distance diminuait réellement entre le comte et Jeannin. Jeannin était parfaitement monté : il avait le cheval du duc de Bretagne. La distance augmentait au contraire entre le bon écuyer et les chevaliers bretons qui couraient maintenant à plus de mille pas en arrière. En gardant son avantage, Jeannin pouvait encore espérer d’atteindre l’Homme de Fer. C’était l’espérance de la foule qui flairait un combat épique entre ces deux superbes soldats.

Le cheval du comte, malgré sa vigueur extraordinaire, jetait une fumée épaisse par les naseaux. Ses flancs épuisés battaient. L’écume qui tombaient de sa bouche était sanglante. Le comte l’excitait de la voix et ménageait encore les éperons. Le cheval de Jeannin, plus fin, plus vif et moins chargé, avait été plus surmené au début de la course. Ses efforts étaient maintenant convulsifs ; il allait par bonds ; ses flancs déchirés ne répondaient plus à l’éperon.

Jeannin sentait cela. Il criait :

— Arrête, traître et lâche ! Arrête, païen maudit !

Le comte Otto se retournait et souriait. Il avait levé sa visière pour donner l’air frais à son front qui ruisselait de sueur. Son beau visage pâle et tranquille semblait railler les efforts surhumains du bon écuyer.

La mer était sur les grèves. La route parcourue par la foule se couvrait d’eau, et le flot taquin poursuivait les traînards. En ce moment même où le comte et Jeannin arrivaient devant le Mont, la mer arrachait les échafaudages du champ-clos et portait à la rive des gradins désemparés.

Les murailles du monastère regorgeaient de spectateurs comme les grèves et le rivage. On ne comprenait rien à cette course désespérée, et chacun cherchait à deviner le mot de l’énigme. Nous pouvons affirmer qu’à cette heure il n’y avait pas un moineau réfectoire ni à l’église.

Le comte Otto avait manqué d’une minute la passe qui regarde Ardevon. Il fit le tour du Mont pour gagner celle qui fait face à Avranches et qui se couvre la dernière. Quand il l’atteignit, ce n’était plus qu’une bande étroite de sable détrempé. Pendant qu’il la franchissait, la mer passa entre les jambes de son cheval. Le cheval de Jeannin, qui suivait à une longueur de lance, eut de l’eau jusqu’au milieu des jarrets, puis la mer étendit son niveau sur la chaussée. Le gros des chevaliers bretons, arrivant à son tour, se trouva en face d’un fleuve salé plus large que la Loire. Il fallut reculer.

La partie n’était plus qu’entre l’Homme de Fer et Jeannin. Jeannin dégaina et donna du plat de son épée à tour de bras dans les oreilles de son cheval qui bondit furieusement. Un autre bond semblable l’aurait mis aux côtés de l’Homme de Fer.

— En avant, bon écuyer ! criaient les Bretons de l’autre côté du canal.

Ils reculaient pas à pas devant la mer victorieuse.

— En avant ! en avant ! Jeannin, brave homme, tu le tiens à la montée !

De la grève à la porte du couvent, il y avait en effet une rampe que, de mémoire d’homme, nul cheval n’avait gravie qu’au pas et tiré par la bride. La rampe a été minée depuis et déferait encore le trot du plus vigoureux coursier.

Jeannin serrait déjà la poignée de son estoc et se préparait au combat.

Le comte Otto enfonça pour la première fois les éperons dans le ventre de son cheval, qui attaqua la rampe au galop. Le roc rendit quatre gerbes d’étincelles.

— Ouvrez, au nom du roi de France ! cria en même temps le comte d’une voix sonore.

On vit la lourde porte du monastère tourner lentement et comme à regret sur ses gonds.

Le cheval de Jeannin, emporté par son élan, attaqua la rampe à son tour. Contre toute attente, son sabot tint sur le roc vif. Dans un effort suprême, il gagna encore quelques pieds.

Jeannin leva son épée.

— En avant ! en avant ! bon écuyer !

Pour la seconde fois l’Homme de Fer laboura les flancs de son coursier, dont le puissant poitrail rendit une plainte. Son sabot mordit le roc. En retombant, l’épée de Jeannin frappa le vide.

La scène avait maintenant pour spectateurs le monastère tout entier suspendu aux crénaux, les Bretons, les Français, les hommes de Chaussey, la foule, qui commençait à border le canal, et les pèlerins dispersés sur la grève. Dix mille poitrines haletaient oppressées.

— Un effort, Jeannin ! En avant ! en avant !

Ainsi parlèrent une dernière fois les chevaliers de Bretagne, impuissants à secourir leur souverain. À leur cri répondit une voix sourde et brisée :

— Jeannin, sauve-moi, et tu seras chevalier !

C’était le duc.

— Saint archange ! supplia Jeannin debout sur ses étriers, prête-moi tes ailes !

La porte béante était a dix pas. Au moment où Jeannin, qui tenait à pleine main la crinière de son cheval pour se coucher en avant et frapper, ramenait son épée en arrière, le grand cheval du Perche s’engouffra sous la porte avec son double fardeau.

— Fermez ! ordonna l’Homme de Fer.

La porte massive roula sur ses gonds en criant. Le cheval de Jeannin vint donner de la tête contre les madriers garnis e fer et tomba mort, après avoir reculé de trois ou quatre longueurs.

Un cri, un seul et grand cri s’éleva de l’autre côté de la mer. On voyait Jeannin entre le cadavre du noble animal et la porte close, Jeannin étendu sur la pierre, sanglant, immobile.


Une heure avait passé : la mer était haute, le crépuscule du soir éteignait ses derniers rayons. Au ciel pur, vers l’orient, brillaient déjà quelques étoiles. Le riche paysage avranchin disparaissait déjà dans la nuit. Le Mont Saint-Michel, entouré d’eau de tous côtés, dominait l’Océan triste, seul, mais fier, et semblait répéter à l’onde enflée follement la souveraine parole du Créateur :

— Tu n’iras pas plus loin !

Tout était calme dans la vieille arche de pierre. Les moines psalmodiaient au chœur dans la basilique, préparée pour la cérémonie du lendemain.

C’était le lendemain que le roi Louis XI devait placer sa chevalerie nouvelle sous la protection de l’archange. Le roi n’était pas de retour ; on ne l’attendait désormais qu’au bas de l’eau.

À la place même où la foule immense s’agitait deux heures auparavant, le flot passait profond et silencieux. Il y avait une lieue de mer entre la base du Mont et le rivage.

La porte du couvent s’ouvrit sans bruit. Deux hommes parurent, éclairés à revers par la lampe qui brûlait dans la cellule du frère portier. On aurait pu distinguer du dehors le crâne chauve d’un moine et une tête couverte d’épais cheveux blonds bouclés.

La tête chevelue se portait à un demi-pied au-dessus de la tête du moine.

— Finir mes jours dans un des cachots souterrains, chuchota la voix, hélas ! bien changée du pauvre frère Bruno la Bavette, ou avoir toutes les nuits un démon enragé qui vienne me tirer par les pieds et s’asseoir lourdement sur ma poitrine, voilà mon lot. Je puis choisir. Pour un rien, petit Jeannin, mon cher compagnon, je me jetterais tête première du haut de la Merveille dans la mer haute comme ce pauvre Richardet de Plancoët, qui était troisième sommelier et qu’on accusa, en cinquante-sept, d’avoir détourné à son profit treize bouteilles du propre hypocras de l’abbé. On ne retrouva point son corps, mais bien les treize bouteilles en un coin obscur de la cave, et l’abbé lui fit dire des messes de miserere depuis le saint jour de Noël jusqu’à Pâques. Cela me rappelle qu’au temps de ma jeunesse, je vis choir un couvreur du haut de la tour du Boufïay, à Nantes, et que ce malheureux…

— Mon frère, interrompit Jeannin, vous m’avez promis de m’enseigner un moyeu de passer l’eau.

— Seigneur Dieu ! s’écria Bruno, j’ai promis bien autre chose !

Il ajouta en comptant sur ses doigts :

— J’ai promis au confessionnal de ne plus pécher ; j’ai promis au seigneur abbé de tenir close loyalement la porte du couvent ; j’ai promis au nain maudit ou, pour parler mieux, à son scélérat de spectre de t’ouvrir nuitamment la même porte, et je l’ai fait deux fois pour ton entrée et ta sortie. Va, va, petit Jeannin, mon cher ami, ce qui m’arrivera, je n’en suis point en peine. Un service à me rendre serait de me passer la pierre au cou pendant que la mer est haute.

— Tout ira pour le mieux, mon frère, répliqua Jeannin, et le duc mon seigneur vous récompensera généreusement… Où trouverai-je la barque ?

— Là-bas, sous la ville, entre la Tour-Carrée et l’Éperon… Ne me diras-tu point, mon fillot, si la passe d’armes fut belle ?

— Et la chaîne qui tient la barque n’a point de cadenas ?

— Une corde et un nœud… Saint patron ! jamais je n’avais vu cheval dépasser la tour ! Je raconterai cette aventure-là bien longtemps… mais vivrai-je seulement une semaine ?…

— J’ai cru que tu étais mort, là, sur ce roc, mon petit Jeannin, et il y avait de quoi mourir, c’est moi qui te le dis ! Le comte damné a crié en entrant « Ne faites point de mal à celui qui est dehors. C’est le plus brave soldat que j’aie rencontré en ma vie ! Qui donc songeait à te faire du mal ? Sais-tu ce qui advint à Martin Legris, du hameau des Figuiers, au-delà de Nantes ? Sa jument devint folle pour ce qu’elle avait brouté de la marjolaine, et se jeta un soir contre la poterne du château de Clisson. Martel revenait de la foire, et la foire s’était tenue je ne sais où, là-bas, du côté de Guérande ; il avait un coup de trop sous le bonnet, quoique son cousin Luc, qu’on appelait Lucas du Bout-de-Lande, fût trois fois plus ivrogne que lui et quatre aussi. C’est ce Lucas qui disait à la nièce de Pierre Himel, le maître charron de Goyon, lequel avait épousé Jeannette DoëJc, la propre nièce du curé de Savenay Perrotte, ma commère.

Frère Bruno s’arrêta pour se demander :

— Était-ce elle ou sa sœur qui s’appelait Perrotte ? car elle avait une sœur, deux sœurs même en comptant la petite boiteuse qui était du second lit.

Jeannin avait descendu la rampe. Il cherchait la barque entre la Tour-Carrée et l’Éperon. Frère Bruno le suivait de loin en causant. Jeannin avait passé de l’eau fraîche sur ses contusions et changé son armure pesante contre un justaucorps de cuir. Il était dispos et tout prêt à recommencer.

— Mon frère, dit-il, voici la barque. Dans deux heures, s’il plaît à Dieu, je serai de retour.

— S’il plaît à Dieu, mon cher ami, tu fais bien de le dire, car la barque n’en peut plus et les courants sont forts. La petite boiteuse avait de l’esprit comme quatre. Quand elle fut pour se marier… Pas si vite ! Jeannin, mon ami ! les courants ont changé de place depuis le temps où tu étais coquetier. Laisse-moi te dire…

L’écuyer de madame Reine venait de sauter dans la barque. Il donna son premier coup d’aviron.

— Je prendrai les courants où ils sont, mon frère, répliqua-t-il ; tenez-vous prêt dans deux heures.