L’Homme de fer/Chapitre 11

Albin Michel (p. 98-109).


XI

OÙ LE FAUCON DE DAME JOSÈPHE MONTRE QU’ON PEUT FAILLIR À TOUT AGE


Le nain Fier-à-Bras courut ainsi jusqu’au camp ducal, où Jeannin l’attendait avec impatience. En quelques mots, il raconta au bon écuyer ses surprenantes aventures, puis il ajouta :

— Maintenant, mon oncle, commences-tu à croire que tu seras chevalier ?

Jeannin ne voyait aucune espèce de rapport entre les projets de Louis XI et sa propre élévation. Que Fier-à-Bras eût surpris, caché dans une pièce d’argenterie, l’entretien du roi de France et de l’Homme de Fer, c’était bien, assurément ; mais de là aux éperons d’or chaussés par lui, Jeannin, il y avait de la marge.

— Ah ! mon oncle ! mon oncle ! s’écria le nain en colère, ce ne sont pas les braves gens comme toi qui inventent la poudre. Si je n’étais pas là, par la grâce de Dieu, ta fille mourrait !

Ouvre tes deux oreilles, reprit-il d’un accent impérieux, et, si tu ne comprends point, tâche au moins de te souvenir. Tout à l’heure, quand j’aurai achevé mon rapport au duc, notre seigneur, avance hardiment au milieu du cercle des barons, et dis ces propres paroles « Je suis l’écuyer Jeannin que le Maudit a dessein d’épargner. Que mon seigneur prenne mon armure et mon cheval, il ne courra aucun danger. » Faut-il répéter.

— Non, je sais ma leçon… mais qu’en arrivera-t-il ?

Le roi des preux, répondit Fier-à-Bras, le fier Roland, n’aurait peut-être point consenti à cela, mais François de Bretagne n’y regardera pas de si près.

En ce moment, Laënnec, le sergent d’armes, qui avait été dépêché au conseil, revint, apportant l’ordre d’introduire l’écuyer et le nain. Ce fut malheureux. Une demi-heure de plus, et le bon Jeannin commençait à comprendre !

Le duc but en voyant entrer Jeannin et son petit compagnon. Après avoir bu, il ordonna à l’écuyer de s’expliquer. Fier-à-Bras prit alors la parole et le duc rebut. Fier-à-Bras parlait bien ; le récit qu’il fit de son aventure dans la tente du roi, récit qu’il enjoliva peut-être un peu, intéressa au plus haut degré le noble auditoire. En l’écoutant, le duc emplissait et vidait son verre avec un sincère plaisir.

— Coëtquen, dit-il, quand le nain eut fini, tu me donneras cette créature.

— Elle est à vous, mon seigneur, repartit le sire de Coëtquen.

— Viens ça, Nasboth ! s’écria le duc enchanté je t’appellerai Nasboth en souvenir de la salière. Verse-moi à boire… Ah ! ah ! l’Homme de Fer a promis qu’il me conduirait au Mont pieds et poings liés ?

— Oui, monseigneur, et pour vous dévoiler cette trame, je manque ma fortune.

Ici l’histoire des dix-huit mille deux cent cinquante tourtes d’Ardevon qui eut un succès de délire. Le duc but trois rasades coup sur coup pour témoigner, comme il faut, son contentement.

— Messieurs, dit-il, le roi Louis n’a oublié qu’une chose : c’est de nous convoquer à sa passe d’armes.

Comme il prononçait ce dernier mot, il se fit un grand bruit au dehors. Les trompettes sonnèrent. Le duc pâlit un peu et vida son gobelet d’un air chagrin. Laënnec souleva de nouveau la draperie de la tente et introduisit en grande cérémonie un homme, vêtu de ce manteau fleurdelisé que le roi de France et les rois d’armes avaient seuls le droit de porter.

Celui-ci était Montjoie, le roi d’armes. Et il venait convier le duc de Bretagne aux joutes et tournois qui devaient avoir lieu, ce jour-là même, ès grèves de la Rive, entre le mont Saint-Michel et la terre ferme.

Le duc tendit son verre à Fier-à-Bras quand le hérault fut parti.

— Monseigneur a refusé le collier de Saint-Michel, dit Monsieur Tanneguy, monseigneur peut bien décliner l’assignation du roi qui vient tardivement, ce me semble.

— Es-tu déjà Français, pour ce qu’on veut te donner l’ordre de Saint-Michel, mon cousin Tanneguy ? demanda François entre deux gorgées.

Tanneguy du Chastel se redressa, mais ne répliqua point. Il y eut un murmure parmi les barons de Bretagne qui tous vénéraient cette vaillante barbe grise. Dunois s’écria :

— Nous irons, par notre Dame ! n’est-ce pas, monseigneur ? Mais nous irons en armes et en force !

— Nous irons, répliqua le duc François qui repoussa d’une main son verre et tendit l’autre à Monsieur Tanneguy. Mon cousin, je n’ai point voulu vous offenser.

Fier-à-Bras fit signe à Jeannin ; Jeannin s’avança au milieu du cercle.

— Monseigneur, dit-il, répétant laborieusement la leçon que le nain lui avait faite, je suis l’écuyer de Kergariou que le Maudit a dessein d’épargner. Que monseigneur prenne mes armes et mon cheval, il ira aux joute, sans courir aucun danger.

Il y eut un grand silence dans la tente du duc de Bretagne. Tous les barons baissèrent les yeux comme s’ils eussent craint de s’entre-regarder. Le rouge monta au visage de Dunois ; le duc François, au contraire, malgré de nombreuses rasades, avait au front une nuance de pâleur.

— Notre seigneur n’a point d’héritier en son palais de Nantes, dit Monsieur Tanneguy d’une voix lente et grave ; mon avis est que notre seigneur accepte l’offre de ce brave homme.

— Serai-je donc le premier duc de Bretagne, murmura François, qui ait pris un déguisement pour aller à l’ennemi ?

— En cas de trahison, répliqua Tanneguy, nous nous rangerons autour de vous et vous aurez une épée.

Personne autre n’opina. Dunois frémissait. Le duc dit :

— Que Dieu me prête l’occasion, je montrerai à tous ceux qui sont là si je suis petit chevalier ! Ce que je fais est pour la Bretagne dont le peuple est à ma garde. Brave homme, je porterai tes armes et je monterai ton cheval.

— Après quoi, dit Fier-à-Bras qui remplit de lui-même la coupe de François, ce seront armes et montures de chevalier !

Le duc avait fait dessein de ne plus boire ; cependant il but. Sachons-lui gré de l’intention.

— Messires, dit-il, préparez-vous et à cheval !

— Hein ! s’écria Fier-à-Bras en s’élançant vers Jeannin, me voici échanson d’un prince, et toi, te voilà chevalier ! Comprends-tu maintenant ?

— Je comprends, répondit Jeannin sans sourciller, qu’avant la fin du jour j’aurai quelque bon coup de dague. C’est mon métier. Petit homme, tu as fait pour le mieux, et je te remercie.

Il y avait du temps déjà qu’on parlait de ces joutes. Au XVe siècle, la publicité ne se faisait pas aussi facilement ni de la même façon qu’aujourd’hui : mais elle se faisait. Une chose dont on n’a point abusé garde tout son crédit. La publicité, toute faible et naïve qu’elle était, courait le monde en boitant et le monde trouvait encore qu’elle allait bien vite, car il lui prêtait des ailes en l’appelant la Renommée. Donc, la Renommée avait porté partout la nouvelle de ces fêtes promises par le roi Louis XI. Les bonnes gens de Bretagne et de Normandie ne savaient pas au juste comment se crée un ordre de chevalerie ; on leur avait parlé d’une passe d’armes mémorable, ils pensaient que l’ordre de Saint-Michel serait institué en plein champ ou plutôt en pleine grève, et que chacun pourrait voir.

C’est ici la grande question que chacun puisse voir. À la vérité, la condition n’est jamais remplie, et dans toute solennité les neuf dixièmes des curieux restent à la porte, mais ceux-là mêmes qui sont restés en dehors toute leur vie espèrent entrer une fois avant de mourir.

Ce devait être un spectacle d’élite qu’une joute où tant de princes et tant de hauts barons recevraient leurs colliers d’or de la main du roi. On disait, en outre, merveilles du costume de la frérie manteau de damas blanc, brodé d’or, semé de coquilles et fourré d’hermine de bout en bout, chaperon de velours cramoisi à longue cornette, pour être mis sur la tête ou pendre sur le cou, chausses perlées, pourpoint de camelot de soie blanche à bord courant de coquilles brodées.

Les officiers de l’ordre, affirmaient les bien informés, marchaient en robes de camelot de soie blanche, pareillement brodées et en chaperon d’écarlate. Pour le roi, la robe de moire écarlate avec le chaperon noir.

Et les dames ! On allait voir sans doute la duchesse d’Étampes et la petite madame Anne de Beaujeu, fille de France, la dame de Montsoreau, qui suivait partout le duc de Guyenne, et les princesses, et peut-être la reine !

Jugez ! on était venu de dix lieues à la ronde pour contempler la Grenouille tirée sur le pont du Couesnon. Jugez ! on pouvait venir de vingt lieues et aussi de trente pour assister à cette nonpareille cérémonie.

Une chose notable entre toutes, c’était l’emplacement même choisi pour les lices. Ce roi Louis XI ne faisait, en vérité, rien comme les autres. À droite de l’embouchure du Couesnon, entre la rive normande et le mont Saint-Michel, il y avait, au milieu d’un marécage marneux que la mer couvrait en marée, une plage dite la grève Saint-Sulpice, formée de beau sable jaune et fin comme de la poudre d’or. On aurait jusqu’au soir pour s’ébattre en ce lieu ; après quoi le flux, grossi par les influences lunaires, allait couvrir les lices et jeter son niveau par-dessus les estrades tendues de velours.

Une passe d’armes en grève ! Des joutes qui devaient avoir l’immensité pour arène ! Un tournoi qui, après une heure écoulée, eût pu se changer en combat naval !

Aussi pour en revenir à la Grenouille, qui est un des faits majeurs de notre récit, elle s’était tirée dès le matin mollement et par manière d’acquit. On n’avait cassé qu’une paire de bras sur le pont du Couesnon ; de méchants bras qui s’étaient disloqués sans gloire et au premier tirage des bras de beurre, suivant l’expression favorite de Marcou. Le règne de la Grenouille était passé ; il faut n’avoir rien de mieux à faire pour se divertir à ce jeu de la Grenouille ! À bas la Grenouille !

Et vite ! démolissez les baraques ! chargez les planches vermoulues sur les chariots de misère. Il s’agit bien de Rollon Tête d’Âne et de l’enlèvement des Sabines ! À peine donne-t-on un regard au tas de cendres qui marque le tombeau du père Rémy. Toutes ces choses sont d’hier ; elles ont cent ans. Les joutes ! la grève ! les armures damasquinées ! les manteaux fourrés d’hermine ! les colliers d’or ! les dames ! les chevaliers !

Il fallait voir la foule descendre des deux côtés du Couesnon par groupes échelonnés et pressés, les paysans et les bourgeois en caravane, le plus grand nombre à pied, quelques-uns juchés deux à deux et même trois par trois sur des chevaux de labour ; ici toute une métairie dans une charrette ; là, sur un petit âne, un grand coquin de pataud dont les sabots ferrés touchent terre, des fillettes portées à la guerdindelle entre deux coqs de village (la guerdindelle se nomme en d’autres pays la selle au roi) ; plus loin, de lourds garçons, voûtant leurs épaules trapues et marchant bras dessus bras dessous en chantant la ronde des Allants ; partout, des ménagères attelées au panier de provisions, partout des enfants joufflus à cheval sur le cou de leur père.

Mathurin Sans Dents et Goton, sa femme, étaient ce matin en belle humeur. Goton avait un mouchoir autour de la joue pour un maître coup de poing que son Mathurin lui avait conflé la veille au soir. C’était un gage de réconciliation, ils cheminaient cahin-caha, riant et se gourmant de bonne amitié comme au temps de leur lune de miel. Jouanne, la petite gardeuse d’oies, et le pàtour du presbytère de la Gouesnière, redonnaient, à la face de tous, de frappantes preuves d’affection. Jouanne avait déchiré le vestaquin de son pâtour ; le pâtour avait roulé sa Jouanne dans la boue : idylles bretonnes, chères et gracieuses tendresses des enfants de la nature !

Puis c’étaient les compagnies nobles, arrivant de Pontorson et des châteaux voisins, gentilshommes et belles dames, palefrois et haquenées. La plus nombreuse et la plus brillante de ces compagnies était sortie de l’hôtel du Dayron, après avoir vu du haut de la terrasse l’escorte royale et l’escorte ducale partir de leurs campements respectifs. Une troisième escorte, celle du Seigneur des Iles, avait pris, quelques instants auparavant le chemin des grèves.

C’était beau. Les bannières se balançaient à la brise molle, l’acier des armures dispersait au loin les gerbes d’étincelles. L’écho des fanfares arrivait tantôt enflé par le vent, tantôt brisé et comme mourant.

— Bette, ma mie, disait dame Josèphe de la Croix-Mauduit à sa suivante, qui chevauchait sur une bête à longues pattes dont le cou planté droit supportait une tête pitense, Bette, voici l’occasion de montrer que nous sommes gens hors du commun et d’honorable maison ; ne regardez ni à droite ni à gauche ; la curiosité vaine est le fait du menu peuple ; réglez le pas de votre haquenée sur l’allure de la mienne, qui sait comment on se conduit en pareille occurrence, puisqu’elle assista aux têtes du couronnement du duc Pierre. Si vous avez des yeux, vous établirez aisément la différence qui existe entre ma monture et celles des bourgeoises inconsidérées. Tenez la tête haute, Bette, et si vous entendez autour de vous des pages ou hommes d’armes jasant, fermez l’oreille, car on ne gagne rien à ouïr de pareils entretiens ; je veux vous dire en outre. Bette, ma mie…

Elle s’interrompit, et son maigre visage exprima tout à coup une profonde consternation. Elle regarda avec des yeux agrandis par l’horreur son gant de peau de daim, brodé de soie verte, on le vieux faucon était perché, comme toujours.

Le gant venait de subir un dommage dont le vieux faucon était l’auteur.

— Voilà onze ans, vienne la Noël, dit dame Josèphe d’une voix altérée, que j’acquis cet oiseau de la fauconnerie de Pierre-Marie Tuault, rue aux Foulons, à Rennes. Il avait alors deux mois et mangeait seul. Je ne l’aurais jamais cru capable d’une action aussi indécente, car il ne m’avait donné jusqu’à ce jour que du contentement… Faites approcher maître Biberel, mon écuyer.

Le coupable faucon ne manifestait aucun remords. Il continuait de dormir, perché sur le poing déshonoré de la douairière.

— Maître Biberel, reprit celle-ci d’un ton sévère en s’adressant à son écuyer, vous fûtes chargé par moi d’éduquer et instruire ce gerfaut ; c’est à vous que je dois dénoncer sa conduite. Qu’est l’éducation, sinon l’art de régler et modérer les défaillances de la nature ? Ce que mon faucon vient d’accomplir ici devait être fait ce matin au perchoir. En principe, cela n’a rien de répréhensible ; mais par le temps et le lieu, l’action devient blâmable. Prenez l’oiseau, maître Biberel, pendant que Bette va me tirer mon gant et me le nettoyer, autant qu’on peut le faire en voyage. Comme toute faute mérite châtiment, appliquez au gerfaut une demi-douzaine de croquignoles ou chiquenaudes à la naissance de l’aile, sans le blesser ni maltraiter trop cruellement. L’instinct des animaux leur apprend le motif des punitions qu’on leur inflige. Je souffre de l’ordre sévère que je vous donne, attendu que j’ai le cœur sensible, n’aimant à voir peiner aucune créature de Dieu ; mais, agissant comme je fais, je crois remplir mon devoir.

Maître Biberel corrigea le faucon, qui hérissa ses plumes, étonné qu’il était de recevoir le fouet pour une action si naturelle, et Bette nettoya le gant tant bien que mal.

— Je voudrais, reprit la douairière, que ma nièce Berthe fût ici, près de moi, pour juger comme on doit faire en certaines circonstances fortuites. Ainsi vient l’expérience. Mais Berthe chevauche entre son cousin Aubry de Kergariou, qui est un beau jouvenceau, ne le prouvez-vous pas, Bette, et messire Olivier, lequel nous contait hier de surprenantes légendes. Il me semble que je vois encore auprès d’elle cette fillette pour qui elle s’est prise d’une affection inconsidérée. Ma nièce a veillé tard cette nuit. À son âge, je n’aimais que mes colombes et que mes passereaux apprivoisés. Mais il n’y a plus de jeunesse au temps où nous vivons, et facilement pouvons-nous prévoir que la fin du monde approche.

On lui rendit son gant, puis son faucon. Elle dit à ce dernier sans se fâcher :

— Une seconde faute du même genre appellerait un châtiment double. À la troisième récidive, je donnerais ma faveur à un autre gerfaut. Tiens-toi donc pour averti, et comporte toi désormais comme il convient à la position que tu occupes auprès de moi. Je te pardonne !

— Je vous le demande ! reprit-elle avec une certaine émotion en s’adressant au vieil écuyer et à la vieille suivante, si le gerfaut avait agi de la sorte quand nous allons paraître devant les têtes couronnées ! Si, au milieu d’une révérence de dignité première !…

Elle n’acheva pas, tant la pensée d’un pareil opprobre l’agitait violemment.

Dame Josèphe était séparée de sa nièce par toute l’épaisseur de la cavalcade dont elle formait l’arrière-garde. Immédiatement devant elle marchait madame Reine, escortée de ses deux hommes d’armes, et formant groupe avec la famille du sire du Dayron. Ce n’est pas notre faute si la figure de madame Reine s’efface de plus en plus à mesure que s’avance notre récit. Elle était là cependant, à quelques pas du théâtre de ses anciens exploits, tout près des grèves où elle avait bravé jadis les hommes d’armes et la mer. Mais si vous l’aviez vue, presque aussi roide sur sa haquenée que dame Josèphe elle-même Que dire d’une femme qui n’est plus fée des Grèves, et qui ne tient pas encore cour plénière pour juger les actions perverses d’un faucon ? Elle avait laissé son trousseau de clés au manoir du Roz ; elle savait Jeannin absent pour le service ducal elle connaissait la résolution prise par Jeannine d’entrer au couvent ; elle n’avait même plus cette physionomie que donne l’inquiétude maternelle. Un mois de ce repos, et madame Reine prenait l’embonpoint des veuves qui ont assez pleuré.

À quoi pensait-elle ? Certes on ne peut répondre « à rien ». Elle pensait à Aubry, son bien-aimé fils, qui allait peut-être coucher la lance au tournoi. Que n’avait-il l’adresse et la vigueur de Jeannin, ou la grâce suprême de messire Olivier ? Qu’était-ce ce messire Olivier ? Un problème. On se fut occupé d’Aubry davantage si Aubry eût été un problème. Madame Reine désirait que l’on s’occupât d’Aubry. Qui donc lui avait dit que Jeannin serait peut-être chevalier ? Au cas où Jeannin fut devenu chevalier… Certes, certes, madame Reine pensait ; elle pensait beaucoup. Il y avait deux bœufs à tuer au manoir du Roz, l’un plus gras, l’autre qui boitait. Bœuf qui boite est comme poire blette il faut se hâter. Cette année, les redevances étaient en retard. Faudrait-il une dot à Jeannine pour la cloîtrer ? Madame Reine n’était point avare l’argent nécessaire on le trouverait. Mais que de dépenses, Jésus ! quand allait venir la noce du messire Aubry avec Berthe de Maurerever ! Et la guerre ! On en parlait. Le domaine de l’Aumône était bien exposé : ces biens qui sont aux frontières, c’est une mine de soucis. Pour les présents de noces, on pouvait vendre la tenance de Saint-Jean ou emprunter sur les biens de Kergariou en Saint-Brieuc. Chevalier, ce Jeannin ! comment le remplacer ? Au retour, mander les maçons pour la muraille de l’écurie qui se lézardait : tout s’use. Et voir à la cave, parce que le sommellier était à caution. Ce Jeannin, chevalier !

Vous voyez bien que madame Reine pensait. Quand ses voisins lui parlaient, elle répondait en outre fort sensément. Mais si quelqu’un plaisantait par hasard, elle devenait triste. Pour la faire sourire, il eût fallu le carillon doux et cher de ses clés.

Dame Josèphe était trop loin de nos jeunes gens ; elle avait mal vu. Berthe n’était point entre Olivier et Aubry ; elle chevauchait auprès de Jeannine. Aubry et Olivier causaient ensemble. Aubry était soucieux.

— Ce devait être un rêve, dit-il à voix basse et en regardant tout autour de lui pour voir si personne n’était à portée de l’entendre.

— Ce n’était point un rêve, répliqua messire Olivier ; vous avez vu seulement ce qui était hors de la portée de vos yeux, comme on fait avec ces tubes d’invention nouvelle qui servent à la science astronomique. Pour vous, la mer et les grèves ne s’étaient-elles jamais changées en magiques miroirs, reflétant des merveilles inconnues ;

— J’avais vu le Mont dans les tangues, à l’heure où la brume lutte contre les premiers rayons du soleil, le Mont renversé et plongeant la statue de son Archange au plus profond des sables. Mais ces tableaux mobiles, ces magnificences impossibles, cette féerie qui semble inventée par le délire… Enfin, tout ce qui a frappé mes yeux éblouis, qu’était-ce ?

— Hélion ! prononça messire Olivier ; Le mirage n’a fait que rapprocher de vous la ville des merveilles.

Berthe et Jeannine allaient silencieuses. Jeannine avait les habits d’une bourgeoise, ce qui était trop beau pour elle, au dire de la grosse Javotte, son ennemie ; Berthe portait ses plus nobles atours. C’était Javotte qui avait agrafé son corsage et natté ses cheveux blonds. Parmi les damoiselles appelées à faire l’ornement des joutes, Javotte défiait bien quiconque d’en trouver une mieux accommodée et coiffée que Berthe de Maurever.

Les deux jeunes filles ne s’étaient point parlé depuis l’heure du lever. Quand on s’était mis en route, Berthe avait fait signe à Jeannine d’approcher : c’était tout. Jeannine était pensive et triste ; elle évitait les regards d’Aubry, qui constamment cherchaient les siens ; elle ne s’apercevait même pas que l’œil de messire Olivier se fixait à chaque instant sur elle. Berthe avait le hennin des filles nobles, et du haut de cette coiffure un long voile tombait. Quand le vent soulevait les plis du voile, on voyait Berthe pâle et changée, perdant son regard fixe dans le vide. Il y avait dans ses yeux une sorte d’égarement. Elle cherchait Aubry comme Aubry cherchait Jeannine. Quand elle rencontrait la flamboyante prunelle du baron d’Harmoy, tout son être semblait éprouver une souffrance.

Ceux que la cavalcade dépassait disaient : Voilà deux belles jeunes filles qui ont trop fatigué cette nuit à la fête du Dayron.

Trop de fatigue en une fête, cela veut dire trop de joie.

— Jeannine, dit enfin Berthe dont la voix tremblait, il n’a de regards que pour toi, et je me sens condamnée.

— Vous avez voulu que je vous accompagne, demoiselle, répliqua Jeannine ; moi, je ne le voulais point.

— Il me fallait connaître mon sort, ma fille.

— Votre sort est d’avoir la foi d’un chevalier, demoiselle. Aubry vous aimera…

— Quand tu ne seras plus là, n’est-ce pas, Jeannine ?… Eh bien ! Cette affection humiliante dont je n’aurais pas voulu hier, aujourd’hui je l’accepterai, car j’ai peur !

Elle prit la main de Jeannine et la serra fortement. La route tournait. Le cheval du baron d’Harmoy s’était trouvé un instant auprès de celui de Berthe, et la voix d’Olivier avait murmuré tout contre l’oreille de la noble fille :

— Si je veux, il vous aimera !