L’Heptaméron des nouvelles/Tome IV/05


IV. — FARCE

DE
TROP, PROU, PEU, MOINS.
Bib. nat.; Fonds français, no 12,485, folio 130 vo à 147 vo.
Trop commence:

Qui vouldra sçavoir qui je suys
Descende au plus profond du puyz
Et parle à ceulx qui plus hault chantent ;
A ceulx qui courent d’huys en huys,
Et à ceulx qui par un perthuys
Les gens de sarbatane enchantent[1] ;
A ceulx qui plus parlent, plus mentent ;
A ceulx à qui tout est rendu,
Et à ceulx qui, joyeux, lamentent
Leur gaing où quelque autre ha perdu.

Mon nom est doulx & amyable,
Si nécessaire & agréable
Que tout chascun le peult bien dire.

Mon surnom est espoventable,
Et si n’est pas moins admirable
Que cestuy là, du temps de l’ire
De Dieu, que nully n’osoit lire,
Et semblable est, à sot esprit[2],
Au plus beau nom qu’on puisse escripre,
Ny qui fut onc en libvre escript.

Ma Seigneurie & mon office,
Mon estat & mon exercice,
Est plus grand que toute la Terre :
Nul poisson, sinon l’escrevisse,
Ny parvient, car ma grand justice
Par aultre ne se peut conquerre.
Mon estat est forger tonnerre[3],
Mais si suis je un meschant couard ;
C’est moy qui faictz pour la paix guerre,
Qui fille & tordz à tout la hard.

Ma demeure est en un beau lieu,
Au prys duquel celuy de Dieu
Ressemble Hospital plein d’ordure.
Tout mon passetemps & mon jeu,
C’est me jouer à l’eau, au feu ;
Là se recrée ma nature ;
Sur boys doré, sur pierre dure,
Je suis assis ; là me repose.

Un mal y ha ; l’an trop peu dure
Pour faire ce que dire n’oze.

Je suis couvert d’un grand manteau,
Si bien fait, si large & si beau,
Que dessoubz luy nul sot n’eschappe ;
Mon saye est de drap bien nouveau ;
Puis j’ay en bonnet & chappeau
Assez pour faire à aultruy chappe.
Avecques mes gands tout j’attrappe
Et, quand soubz ma main les ay mis,
Sans grand ennuy nul n’en eschappe ;
Ainsi l’ay juré & promis.

Vous qui avez si belles testes,
Si vous ne ressemblez aux bestes,
Vous povez bien mon nom sçavoir.
Mes contenances sont honnestes ;
Tant aux jours ouvriers comme aux festes
Vostre œil ne peult rien meilleur voir,
Et la grandeur de mon povoir
Excède tout entendement.
Je suis celuy, à dire voir,
Qui ne hayt que droit jugement.


Prou commence:

Avez vous point ouy parler
De celuy qui ne peult celer
Son secret quand il est yvrongne,
Qui ne fait que venir, qu’aller
Pour les groz morceaulx avaller,

Oubliant sa propre besongne ?
Cest moy. Point nauray de vergongne
De m’apparoistre & me monstrer ;
Bien que chacun s’en plainct & grongne,
Je ne crains nully rencontrer.

Mon nom est faict de noms sans nombre.
Je suis grand & pour servir d’umbre,
Mais mon umbre est comme de l’yf ;
Qui s’y repose & endort sombre
Y trouvera mauvais encombre,
Qui en fin le rendra chétif.
A promettre je suis hastif,
Mais qui se fie à mes promesses
Est trompé, car de cœur nayf
Ne les faictz, mais par grancts finesses.
 
Mon esprit est tout fantastique,
Qui, sans prendre repoz, s’applique
A mon particulier prouffit ;
Et qui m’en reprent, je réplicque
Que c’est pour la chose publicque,
Et ceste responce suffit.
Je suis à mon plaisir confit,
En ma richesse & à ma gloire ;
Faire veux ce qu’onques ne fist
Nul, pour laisser de moy mémoire.
 
Demandez à tous bons Souldars,
Qui pour argent vont aux hazardz,
Ilz vous diront qui je puis estre ;
Allez où l’on tire des arcz

Et où l’on desploye estandartz ;
Là quelque foys me verrez estre.
Je ne veulx point avoir de maistre,
Ne servir à nul, fors qu’à moy ;
J’ay toujours preste la main dextre
Pour jurer & rompre ma foy.

Je me conduictz selon le temps,
Entre contens & mal contens,
Sans avoir à nul amytié.
Si nul contredisant j’entendz,
Mes satallites combatans
Je metz en avant sans pitié ;
Le moindre est ainsy chastié,
Mais, si d’un Grand j’ay quelque affaire,
De mon pain aura la moitié.
Velà les tours que je sçay faire.


Trop.

Dieu gard celuy dont l’espérance
Ha fait reluire maint harnois ;


Prou.

Dieu gard la très belle apparence
Que, plus je voy, moins je congnois.


Trop.

Me mescongnoissez vous[4], mon Filz ?
Je suis
Trop, vostre père grand ;

Prou estes nommé ; je vous feiz,
Mais avant moy estiez pourtant.


Prou.

Ha, Trop, pas ne vous congnoissoye ;
Je ne regardoys qu’au dehors,
Et d’aultre forme vous pensoye,
Car comme moy avez un corps.


Trop.

Au fondz de vostre cueur dedens
Je voy soit plaisir ou regret ;
A chacun vous fermer les dents,
Mais à moy ouvrez le secret.


Prou.

C’est raison que je vous descœuvre
Le fondz du cueur entièrement,
Et vous jugerez si mon œuvre
Est bonne à vostre jugement.


Trop.

O quel amour, ô quel lyen !
Mon filz, vostre cœur est semblable,
Faict & remply comme le mien ;
C’est conjonction admyrable.


Prou.

Le vostre toutesfoys ne voy,
Mais seulement, voyant la face,
Pareil au mien du tout le croy ;
Ce lien tous les autres passe.


Trop.

J’ayme honneur, proufit & plaisir ;


Prou.

D’autre chose je n’ay desir.


Trop.

J’ayme estre adoré en ce monde ;


Prou.

Ma félicité là je fonde.


Trop.

J’ayme grandes possessions.


Prou.

Là tendent mes intentions.


Trop.

J’ayme mieux estre craint qu’aymė ;


Prou.

Moy sur tous autres estimé[5].


Trop.

J’ayme n’avoir point de pareil ;


Prou.

Envieux suis sur le Soleil.


Trop.

Tout avoir veulx, sans riens lascher ;


Prou.

C’est à quoy tousjours veux tacher.


Trop.

Jamais je ne suis saoul des biens ;


Prou.

J’ay tousjours peur de n’avoir riens.


Trop.

J’ayme Villes, Palais, Chasteaux ;


Prou.

Ces passetemps me sont bien beaulx.


Trop.

J’ayme des chantres la musicque ;


Prou.

Là aussi mon esprit j’applicque.


Trop.

J’ayme femmes, bons vins, bancquetz ;


Prou.

Je les estime grans acquetz[6].


Trop.

J’ayme fort d’assembler trésor ;


Prou.

Et moy aussi, ou plus encor.


Trop.

J’ayme les pierres précieuses ;


Prou.

Je les treuve délicieuses.


Trop.

J’ayme draps d’or, d’argent, de soye ;


Prou.

Cella me donne au cœur grand joye.


Trop.

J’ayme à bastir, à acquérir ;


Prou.

C’est ce que plus je veulx quérir.


Trop.

Mais sur tout j’ayme la vengeance ;


Prou.

C’est à mon cœur grande allégeance.


Trop.

Je prens plaisir aux trahisons ;


Prou.

Et moy, pour bien grandes raisons.


Trop.

J’honore ung bon empoisonneur ;


Prou.

De mes biens je luy suis donneur.


Trop.

Aux Astrologues je me fie[7] ;


Prou.

Et aux Devins je me confye.


Trop.

Je crains tristesse & maladie ;


Prou.

Si faict ma personne hardie.


Trop.

Je crains d’estre de tous congneu ;


Prou.

Ceste peur m’a tousjours tenu.


Trop.

Je crains tout accident de bile[8] ;


Prou.

J’ay de ces craintes là dix mille.


Trop.

Je crains fort[9] & vent, & tempeste ;


Prou.

J’ay telle crainte dens ma teste.


Trop.

Tous maux & malheurs je crains fort,
Mais plus que tout je crains la Mort ;


Prou.

Hélas, j’en senz la peur horrible,
Car par sus tout elle est terrible.


Trop.

Puis que l’un à l’autre ressemble,
Cheminons donc d’un pied ensemble ;


Prou.

Vostre chemin & vostre voye
Veulx tenir, car je reçoy joye
D’avoir un tel amy trouvé.


Trop.

A fin que tel soys approuvé,
Dire vous veulx la vérité ;


Prou.

Dites la moy par charité.


Trop.

Las, qu’est ce que vous portez là ?


Prou.

Las, je ne sçay d’où vient cela.


Trop.

Ce sont aureilles ;


Prou.

Ce sont aureilles ; Ce sont Dyables ;


Trop.

Oreilles les plus détestables
Que jamais homme pourroit voir.


Prou.

Aussi je vous fais asçavoir
Que vous en avez de la sorte.


Trop.

Que j’en ay ? O passion forte,
Qui est importable à porter !


Prou.

L’un l’autre nous faut conforter,
Dissimulant nostre meschef.


Trop.

Avoir en un si parfait chef
Aureilles de bestes vilaynes !


Prou.

O qu’elles nous donront de peynes
Si du monde elles sont congneues !


Trop.

Il fault qu’elles soyent tenues
Soubz honnorable couverture.
Tous ces chapeaux à l’aventure
Mettray. Voyez s’il me vient[10] bien.


Prou.

Il me semble qu’il n’y fault rien.
Je voys ainsi aux miennes faire
Soubs ces bonnetz, pour contrefaire
Ce que nous sommes devant tous.
Or suis je bien ?


Trop.

Ouy bien vous ;


Prou.

Et vous aussi. Sus[11] donc, allons,
Et n’espargnons point noz tallons :
Il nous fault arpenter la Terre.


Trop.

Grande douleur le cœur me serre ;
En riens ne me puis esjouyr.


Prou.

Les grandz biens dont pensoys jouyr
Ne m’empeschent que je ne crye,
Car, s’on voit nostre besterie[12],
Nous serons mocquez de chacun.


Trop.

Le mal est à nous deux commun.
Aussy telle est nostre puissance
Que, si quelqu’un a congnoissance
De nous & qu’il en die un mot,
Nous ferons bien tant que le Sot
Aura son parler limité ;


Prou.

Mais il dira la vérité.


Trop.

C’est tout un. Vérité soit verte[13] ;
Mais qu’elle ne soit descouverte,
Vous la porterons doulcement.


Prou.

Si avons nous le sentement
D’une telle imperfection.


Trop.

C’est où dissimulation
Sera en nous vertu parfaicte.


Prou.

Puis que la chose est ainsy faite,
Passons le temps ; allons aux champs.


Trop.

Qui ha mis là ces deux Marchans,
Qui entre eulx ne cessent de rire ?


Prou.

Escoutons ce qu’ilz sçavent dire.


Peu commence:

L’on me nomme Peu, qui se cache
Par tout, je veux bien qu’on le sache,
Le peu aymé, le point doubté[14].
Je garde la brebis, la vache ;
Le pourceau par le pied j’attache ;
Mon corps sans cesser est bouté

A tout travail. Moult m’a cousté
Tant que je ne possède riens,
Mais j’ay une bourse au costé
Qui est remplye de tous biens.

Moins commence:

Je me nomme le paouvre Moins,
Le moindre de tous les humains,
Qui n’ay riens & riens avoir veulx.
Tousjours laboure soirs & mains,
De corps, de piedz, de bras, de mains ;
En cela j’acomplis mes vœuz.
Soulcy n’ay d’enfans ny nepveux ;
De les enrichir n’ay envie ;
Ma richesse est soubz mes cheveux,
Par quoy ne crains perdre la vie.


Peu.

Tu es des miens ;


Moins.

Des vostres suis ;


Peu.

Tous d’un cerveau sommes conduictz ;


Moins.

Tous marchons d’un consentement ;


Peu.

Tous deux n’avons qu’un sentiment.


Moins.

Je vous congnoys bien à la voix ;


Peu.

Et de long temps je vous sçavois
Tel avoir esté que vous estes.


Moins.

Pareil acoustrement de testes
Nous portons, & sans différence ;


Peu.

Nous avons pareille espérance,
Pareil but & pareille fin.


Moins.

Vous n’estes pas plus que moy fin,
Mais les plus fins nous affinons.


Peu.

C’est pource que nous ne finons
D’estre,
Peu & Moins, si petis
Que gens pleins de grandz appétis
Ne sçavent pas par[15] où nous prendre.


Moins.

Nous ne craignons nully attendre,
Car, quand nous aprochons des hommes,

Si petitz auprès deux nous sommes
Qu’ilz ne nous peuvent regarder.


Peu.

Craintif ne se doit hasarder
Quand il ha par où estre pris.


Moins.

Noz habitz sont de si vil pris
Que, si quelqu’un par là nous tyre,
Si facillement les dessire
Que l’on ne nous peut retenir.


Peu.

L’on ne peult l’innocent pugnir,
Ne celuy, qui ait[16] riens, toucher.


Moins.

Qui vouldra au mort reprocher
Ses péchez & ses grandz meffaits,
Il portera si bien le faix
Qu’il n’en daignera rien respondre.


Peu.

L’on ne peult brebis rèze tondre ;
Qui n’a riens, riens aussi ne perd.


Moins.

Qui ne porte riens, riens n’appert,
Par quoy ceste lectre est bien close
A cil qui cerche quelque chose.


Peu.

Ilz ne peuvent trouver le bout ;
Hellas, ilz pensent avoir tout,
Mais ce tout là, qu’ilz disent leur,
Ce n’est en fin que tout malheur ;
Nostre
Tout n’est pas de la sorte.


Moins.

Certes il fault que ce Tout sorte
De riens pour estre cher tenu.


Peu.

Il nous est donc bien advenu
D’endurer povretez extrêmes[17]
Et n’avoir riens, fors que nous mesmes.


Moins.

Mais un grand trésor nous avons,
Dont assez chanter ne pouvons ;
C’est noz cornes, avecques lesquelles
Nous sommes de toutes querelles
Desfenduz, voire, & substantez[18],


Peu.

Et de tous cas alimentez
Dont nous avons nécessité.


Moins.

Nous sommes hors de cécité

Et de ténébreuse fumière ;
Nous nous servons de la lumière
Du Soleil en lieu de flambeau.


Peu.

Vrayment, le Soleil est si beau
Qu’auprèz de luy tout autre feu
Ne semble que paincture ou jeu.


Moins.

Or chemynons en la splendeur
De ce Soleil par grand ardeur.
Ne disons mot, mais escoutons.


Peu.

Si l’on nous appelle Moutons,
Ou les Cornuz, il se fault taire.


Moins.

Je sçay bien jouer ce mistère,
Mais chemynons, rians toujours ;
Avant qu’ayons finé nos jours,
Celluy viendra qui doit venir.


Peu.

De rire ne me puys tenir,
Car ma corne le m’a promis.


Moins.

Nous sommes cornuz & amys,
Ung cœur & une voulenté,


Peu.

Une mort & une santé ;
Mais sur tout ceste mort desire.


Moins.

Las, aprèz elle je souspire.


Prou.

Voy le là ;


Trop.

Par ma foy, c’est il ;


Peu.

Voy le là ;


Moins.

 O, qu’il est subtil ;


Prou.

Je le voy ;


Trop.

Vrayment je le sens ;


Prou.

Ouy, mieux les aulx que l’encens ;


Peu.

Qu’il contrefait bien le gentil.


Moins.

Tournons delà ;


Peu.

Non, allons droit ;
S’il vient à nous, laissons le courte ;


Prou.

Il fault sçavoir par quel endroit
Se tire gresse de la bourre ;


Trop.

Avant l’yver si bien me fourre
Que je n’ay garde d’avoir froid.


Prou.

Devisons à ce mal vestu ;
Il nous dira quelque sottise ;


Trop.

C’est bien dict.


Prou.

Amy, que faictz tu ?
Quel est de ton vivre la guyse ?


Peu.

Las, Monsieur, un paouvre festu
S’allume bien sans qu’on l’attise ;


Moins.

Un grand arbre est tost abastu.


Prou.

Pourquoy portez vous sur vos testes
Cornes ? Ce doit faire un Cocu.


Trop.

C’est pour en estre plus honnestes ;
C’est aussi pour tout mieulx entendre ;


Moins.

Nos cornes sont pour nous défendre ;
Elles ne sont de chair ne d’os ;


Moins.

Mais de tous deux, entendez vous,
Pour défendre l’os & la peau.


Prou.

Elles percent vostre chappeau ;


Moins.

Mais le chapeau en est gardé.


Trop.

Vrayment il en est tout lardė,
Et si n’en avez congnoissance.


Moins.

Sa vertu & grande puissance
Ne se peult en oreilles mettre
Ainsi grandes que pourroient estre
Les vostres.


Prou.

Et pour quoy ne peult ?


Moins.

Chacun n’est pas sage qui veult.


Trop.

Si tu le dictz, nous l’entendrons.


Peu.

Noz cornes, nous le maintiendrons,
Sont à louer, je dictz beaucoup
Qui nous voudroit donner un coup
Sur la teste, il se blesseroit,
Voire, & la corne offerseroit
La main qui nous vouldroit frapper.


Moins.

Elle nous sert pour eschapper
Mille maux, pour ce qu’entre deux
Elle se met de nous & d’eulx.


Prou.

Quelz eulx ?


Peu.

Ce sont gros œufz d’aultruche[19],
Qui frappent plus fort qu’une busche,
Mais la corne les casse tous.


Trop.

Vrayment voicy de plaisans foulz,
Qui craingnent œufz d’aultruche & d’oye.


Prou.

Pourquoy menez vous telle joye,
Que jamais nul ne void finer ?


Moins.

Vous ne le sçauriez devyner,
Et nous ne le vous povons dire.


Trop.

Pourquoy ?


Peu.

Nous vous ferions tant rire,
Et ririons tant en le disant,
Que Seigneur, Villain ne Paisant
Ne le pourroit jamais apprendre.


Prou.

Pourquoy ?


Moins.

L’on ne nous peult entendre,
Car nous rions tant, tant & tant,
Que riens que la voix l’on n’entend
Qui demonstre nostre plaisir.


Peu.

Nous n’avons force ne loisir
De parler ; le ris nous affolle
Et nous empesche la parolle
Tant qu’elle ne peult s’avancer.


Moins.

Monsieur, seulement d’y penser,
Je ris jusqu’à la lerme à l’œil,


Trop.

Vous ne sentez ennuy ne deuil ?


Peu.

Nous ne sommes jamais marris.


Prou.

Et s’on vous frappe ?


Moins.

Et s’on vous frappe ? Je m’en ris,
Car il me souvient de ma corne.


Peu.

Fy d’ennuy, il est triste & morne ;
Vive la petite cornette !


Moins.

Vive la corne joliette,
Dont le compte en est si joyeux
Qu’il faict venir la lerme aux yeux
De rire, en le cuydant redire,
Ou le penser, ou bien l’escrire !
Quand le cuydons mettre dehors,
Ce fol rire nous prend alors,
Qui le fait demeurer dedens.


Trop.

Nous en rions.


Peu.

Nous en rions. Ouy, des dents,

Car du cœur rire ne sçauriez.
Si vous le sçaviez, vous ririez ;
Il ne tient qu’au compte sçavoir.


Prou.

Dites le nous.


Moins.

Dites le nous. Je n’ay povoir.


Trop.

Commencez un peu seulement.


Peu.

Il estoit au commencement[20]
Je ne sçauroys passer plus outre.


Prou.

Mais qu’estoit-il ? Parlez, Apoustre.


Moins.

Il estoit… Ha, je n’en puys plus.


Trop.

Achevez nous donc le surplus ;
N’en dites parolle si brefve.


Peu.

Il estoit un… Ma foy, je crève[21] ;

La joye tant au cœur me touche
Qu’elle me fait clorre la bouche.


Prou.

Il rid si très fort qu’il en sue.


Trop.

Il peult bien porter la massue[22],
Car jamais plus fol je ne viz.


Prou.

Or viens cà. Que t’est il adviz
De nous ? Regarde noz visaiges.


Moins.

Vous estes deux grandz personnaiges,
Si grandz que je crains d’aprocher
De vous, ou voz robes toucher,
Car elles sont trop précieuses.


Peu.

Ouy, & bien laborieuses ;
Voyez ce gorgias labouraige.


Trop.

Il nomme labeur cest ouvrage ;
C’est cannetille, proufilleure.
Ricaméure avecques frizeure ;
C’est tout fin or, argent & soye.


Prou.

Te mocques tu ?


Moins.

Te mocques tu ? je riz de joye.


Trop.

De veoir nostre habit, qui tant vault ?


Peu.

Nenny, mais de ce qu’il y fault.


Prou.

Nostre habit est parfait, vrayment.


Moins.

Une corne tant seulement
Feroit l’habillement parfaict.


Trop.

Or, pour le rendre satisfait,
Voyez, nous portons une corne :
Ceste cy est de la Licorne
Contre le venin[23] & la peste.


Prou.

Voycy encor un peu de reste
Du bout de ceste grande beste
De Cerf, qui garde la tempeste

De tomber où elle demeure.
Tu riz ?


Moins.

Tu riz ? Si très fort que j’en pleure.
Mon Dieu, n’avez vous point de honte
D’ignorer ainsi le beau compte
Qui vous feroit rire avec nous ?


Trop.

Cornes avons, entendez vous,
Qui sont vertueuses & belles ;


Moins.

Il leur fault porter des chandelles[24],
Puis que de mal peuvent guarir.


Peu.

Vous gardent-elles de mourir ?


Prou.

Nenny.


Moins.

Nenny. Vrayment si font les nostres,
Qui valent donq mieulx que les vostres ;
Car, quand Mort nous vient approcher,
Si grand peur ha de s’acrocher
A noz cornes qu’elle s’enfuit ;
Elle les craint, par quoy s’ensuit
Que quictes d’elle nous vivons.


Trop.

Les vostres laides nous trouvons ;
Elles nous semblent trop pesantes.


Peu.

Mais elles nous sont si plaisantes
Que les vostres n’estimons rien.


Prou.

Les nostres acoustrons si bien
D’or, d’argent & de pierreries,
Que maladies sont guéries
En beuvant l’eau où les mettons.


Trop.

Ces vieilles cornes de moutons
Ne valent rien ; ce n’est qu’ordure.


Moins.

Si je vous avois fait lecture
De ma corne & de son histoire,
Jamais vous ne sçauriez plus croire
Que nulle autre vallust son prys,
Et, y repensant, suis espris
De ce rire continuel.


Prou.

Quelle raison ?


Peu.

Quelle raison ? Le compte est tel,

Si plaisant & si délectable,
Que d’Actéon la belle fable,
Qui eut cornes dont faites compte,
N’est rien au prys de nostre comple.
Toute l’histoire que dit Pline
De ceste Licorne tant fine,
Qui se prend par une pucelle,
N’en approche point & n’est telle[25].


Moins.

Tout cela se peult racompter,
Mais la nostre doibt surmonter,
D’autant que l’on n’en sait parler.


Trop.

Nous n’en sçavons riens.


Peu.

Nous n’en sçavons riens. Le celer
Nous en faict grand mal, & aussy
Fait il à vous.


Prou.

Fait il à vous. Et qu’esse cy ?
De l’ouyr nous donnez envie,
Puis ne sonnez mot.


Moins[26].

Puis ne sonnez mot. Nostre vie
Nous deffauldroit en le comptant.


Trop[26].

Ce compte vous rend il contens ?


Peu.

Contens ? mais soullez oultre bort.


Prou.

Jamais ne viz rire si fort ;
Ilz tiendront de rire les rencz.


Trop.

Las, que nous sommes différens
De leur façon & de leur vivre !


Moins.

Je suis de joye si très yvre
Que riens, fors rire, ne sçay faire.


Prou.

Bien avons aultre chose à faire ;
Nous ne sommes pas sans soulcy.


Peu.

Si vous voy je, la Dieu mercy,

Pleins d’honneurs & biens à planté,
Et semblez estre en grand’ santé
De voir vostre face & couleur.


Trop.

Il ne voit pas nostre douleur,
Ny où nostre soullier nous mache.


Moins.

Le veau qui est dedens la vache
Ne se veoid, s’il n’est mis dehors.


Prou.

Nous ne povons par nulz effors
Nos grandes oreilles cacher.


Peu.

Cela ne vous doit point fascher,
Car plus grandes vous les avez
Et bien plus sçavoir vous devez
Que les aultres, ne faictes pas ?


Trop.

Mydas, Mydas, Mydas, Mydas[27],
Voz tristesses sont nompareilles.


Moins.

Vous font elles mal, les oreilles
Qui vous font tant pleurer & plaindre ?


Prou.

Aultre mal, sinon que contraindre
Ne les puis dessoubz mon bonnet.


Peu.

Il me semble que pas bon n’est
Cacher ce qui se doibt monstrer.


Trop.

Si ne tient il à m’acoustrer
De chappeaulx, de bonnetz de nuict,
Mais leur grandeur si fort me nuyt
Qu’à mon gré je ne les puis mettre.


Moins.

Vous n’en estes pas donq le maistre ?


Trop.

Mais beaucoup moins que serviteur.
Malgré moy j’en suis le porteur,
Et mes oreilles sont maistresses.


Prou.

Mon Dieu, que voicy de tristesses
Qui pour elles, sans nul sejour,
Nous augmentent de jour en jour !
C’est une douleur incertaine.


Peu.

S’il n’avoit ny amour ny hayne

A riens qu’aux cornes, comme nous,
Il n’auroit pas tant de courroux.


Trop.

Hellas, hellas, hellas, hellas !


Prou.

Mydas, Mydas, Mydas, Mydas,
Que pour vous nous avons de peyne !


Trop.

Et nostre peyne est par trop vaine,
Car nous ne povons adviser
Le moyen de nous desguiser
Que noz oreilles l’on ne voye.


Prou.

Jamais au cœur nous n’aurons joye,
Quelques mines que nous mynons,


Trop.

Et nos cœurs par crainte minons ;
Nostre vie est bien malheureuse.


Moins.

Mais triomphante & glorieuse,
A veoir voz habitz & voz pompes.


Peu.

Ne jouez vous jamais aux trompes.
Au fouet, à frapper bien fort ?

Cela vous seroit réconfort
En lieu de meilleur excercisse.


Moins.

Je ne voy par dehors nul vice
En voz oreilles, ce me serible ;
Toutes deux les avez ensemble
Saines & nettes.


Prou.

Saines & nettes. Ouy bien,
Mais ne voyez vous pas combien
Elles sont grandes ?


Peu.

Elles sont grandes ? Demeurez ;
Fault il que pour si peu pleurez,
Veu qu’avez tout ce qu’il vous fault ?


Trop.

Las, tout nostre bien peu nous vault,
Et si nous empesche & nous nuit,
Car dessoubs ce bonnet de nuict
Ne puys musser ceste grandeur.


Prou.

Quand je pense en leur grand laydeur,
Je n’ay en riens contentement.


Moins.

Et en vostre beau vestement
N’y prenez vous plaisir ne gloire ?


Trop.

Non, car mes oreilles mémoire
Me donnent de ce qui me fasche,
Et fault que ce morceau je masche.


Prou.

Ce nous est un cruel repas.


Trop.

Mydas, Mydas, Mydas, Mydas,
Pour nous très mal vous fustes né.


Peu.

Ne vous desplaise, Domine,
— De vous nommer n’ay pas l’usaige —
S’il plaisoit à vostre couraige
Quelque chose nous desgorger
De vos ennuys[28] ?


Moins.

De vos ennuys ? C’est pour forger,
Si nous povons, quelque remède.


Prou.

A vous dire noz maux, à l’aide !
L’histoire en est si très piteuse,
La mémoire en est tant hideuse
Que pour le dire n’avons termes.


Trop.

Elle ne s’escript que de lermes ;
Elle ne se dit que de criz.


Prou.

Si piteux en sont les escriptz
Que l’on ne les peut réciter.


Trop.

Ilz me font bien plus inciter
A pleurer par compassion
Que ne feroit la Passion
De
Jesu Christ, ny de ses Saintz.


Peu.

Leurs cerveaux ne sont pas trop sains ;
Leur sens est du tout diverty[29].


Moins.

Ne povez vous prendre party
Pour un peu vous réconforter ?


Prou.

Non, car il les nous fault porter,
Mais nous n’en daignerions parler,
Sinon que les dissimuler
Nous ne povons.


Peu.

Nous ne povons. Soubs vostre cappe
Couvrez les.


Trop.

Couvrez les. Ceste cy m’eschappe,
Et l’aultre ne puys retenir.


Prou.

Mes bonnetz ne peuvent tenir
Sur ma teste, pour l’amour d’elles.


Moins.

Quant à moy, je les trouve belles,
Mais que ce qui leur appartient
Y feust aussy.


Trop.

Y feust aussy. Quoy ?


Moins.

Y feust aussy. Quoy ? Il convient
Des cornes pour les décorer ;


Peu.

La Corne feroit honorer
Voz oreilles par sa présence ;


Prou.

Mais accroistroit la congnoissance
De ce que ne voulons qu’on saiche.


Moins.

Si la corne y prend son attache,
Nul ne se peut de vous moquer ;


Peu.

Vous la verrez soudain chocquer
Ceux qui en mocquant sont chocqueurs ;


Trop.

Je ne crains rien que les mocqueurs,
Car je n’ayme riens que l’honneur.


Moins.

Et la joye qui est au cœur,
Ne l’estimez vous riens, mon Sire ?


Prou.

J’en suis bien loing ; las, je souspire
Pource qu’avoir je ne la puis !


Peu.

Pour quoy ?


Prou.

Pour quoy ? Pour la peyne où je suis
De cacher ces oreilles lourdes.


Moins.

Peult estre qu’elles sont si sourdes
Que vous n’en povez bien ouyr.


Trop.

Leur ouyr[30] ne me fait jouyr
De nul plaisir, car jusqu’au centre
De mon cœur tousjours douleur entre,
Qui par ces grans oreilles passe.


Peu.

Noyez vous rien qui vous soullace ?
Ayez de plaisans racompteurs.


Prou.

Tant nous avons de plaisanteurs
Qui disent choses admyrables !


Moins.

Vous sont elles point agréables ?


Trop.

Ouy, aux oreilles un peu,
Mais au cœur augmentent le feu
D’ennuy, venant par ces escoutes,
Car elles ne luy plaisent toutes,
D’ont plaisir n’en povons gouster.[31]


Prou.

Plus essayons de les oster
Et plus y mettons nostre entente,

Et plus nostre douleur augmente,
Par quoy nostre labeur est vain.


Peu.

Mais si vous les couppiez soudain ?


Trop.

Nous en avons bien eu envie,
Mais à elles tient nostre vie,
Que nous perdons[32] en les perdant.


Moins.

Vostre vie y est donc pendant ?
En bonne foy, vous avez tort,
Car plus tost y pend vostre mort,
Veu qu’elles vous font tant cryer.


Prou.

Si ne tient il pas à prier
Médecins, & vivantz & mortz,
Et prendre bruvaiges bien fortz,
Et tous les remèdes duysibles,
Pour, sans plus, les rendre invisibles ;
Mais riens ne nous a proufitté.


Trop.

Ces gentz, pleins de nécessité,
Sont plus ayses que nous ne sommes.


Peu.

Nous ne craingnons Diables ne hommes,
Ne ceste muable Fortune ;


Moins.

Et toute saison nous est une ;
En chauld, en froid nous sommes sains.


Prou.

Labourez vous point de voz mains ?


Peu.

Ouy, mais nostre esprit repose,
Qui s’esjouyst en toute chose,
Car la corne luy touche au cœur.


Trop.

Vrayment, vous estes un menteur ;
Sur vostre teste je la voy.


Peu.

Mais au cœur je la sens bien, moy,
Car moy mesme au cœur je la sens.


Prou.

Si jamais y eut d’Innocents,
Ceux cy en sont ; tel nom leur donne ;


Trop.

Et folz naturelz les ordonne,
Aussy plaisans que j’en viz onques.


Moins.

Et vous demeurez saiges donques ?


Prou.

Et vous serez folz & petitz.


Peu.

Ouy, faisans noz appétitz,
Et vous serez & grans & sages,
Et bienheureux s’en[33] voz courages.
Avyez plaisir à nous pareil.


Moins.

Nous n’avons trestous qu’un Soleil ;
Et l’un est Noir & l’autre est Blanc.


Trop.

Ha, chacun doibt aller par rang ;
Vouldriez vous tout ainsy confondre ?


Peu.

Je riz tant que ne puys respondre,
Car ma corne ne craint nul vent.


Prou.

Mais comment il rid ?


Trop.

Mais comment il rid ? Hay avant.

Vous faites bien vostre mestier ;
Et noz yeulx à plein benoistier[34]
Ne font que pleurer eaux amères.


Peu.

Ne parlez vous point aux commères,
Qui sçaivent tant de si bons motz ?


Prou.

Je croy que vous estes si sotz
Que à elles n’oseriez parler.


Moins.

Si faisons bien, sans riens celer ;
Mais en parlant tousjours rions.


Prou.

Et en pleurant on[35] les prions,
Car souvent sommes refusez.


Peu.

Des femmes donq vous abusez,
En les adorant comme images.


Trop.

Plus elles fardent leurs visages,

Et plus nostre cœur est ataint
De la blancheur de leur beau taint.


Prou.

Leur parler par bouches vermeilles
Entre souvent à noz aureilles,
Tant qu’elles en sont bien remplies.


Moins.

Voz joyes sont donq acomplies ;
D’ouyr parler doulx comme soye,
Et voir de beaulté la montjoye[36],
Vous debvriez rire comme nous.


Trop.

Tout cela se tourne[37] en courroux
Et remplist le cœur de martyre.


Peu.

Vous n’avez donq cause de rire ?
Aymez vous point chasser, voler,
Jouster, chanter, dancer, baller,
Ou quelques plaisans passetemps ?


Prou.

Cela nous rend plus mal contens,
Car à la fin en douleur tourne,
Et le plaisir si peu séjourne
Que ne sçavons s’il en y a[38].


Moins.

Alleluya ! Alleluya !
En tout plaisir avoir tristesse ?


Trop.

Et vous ?


Peu.

Et vous ?En tout tourment lyesse,
Car noz cornes nous reconfortent.


Prou.

Hé, noz oreilles nous apportent
Pour un plaisir mille douleurs.


Moins.

Aux fleurs[39] de diverses couleurs,
Aux préz, aux bois &[40] aux rivières,
Aux jardins de toutes manyères,
En chasteaulx & en bastimens,
Et en triumphans ornemens,
N’y prenez vous point de soulas ?


Prou.

Mydas, Mydas, Mydas, Mydas
Le plaisir du tout nous en ouste.


Trop.

Hellas, & que cher il nous couste !
Noz biens il convertit en maux.


Peu.

Et tous noz ennuys & travaulx
Nostre corne tourne en tout bien.


Prou.

Plus heureux sont à n’avoir rien
Que nous ne sommes d’avoir tout.


Moins.

Ne pourriez vous trouver le bout
De vostre ennuy, pour l’arracher ?


Trop.

Helas, nous achetons bien cher
Un jour d’aise & parfaict repoz !


Peu.

Prenez plaisir à noz propoz,
Et riez.


Trop.

Et riez. Las, je ne sçauroye,
Ne resjouir ne me pourroye,
Quoy que jamais peust advenir.


Moins.

Si un petit pouviez tenir
Mes cornes dedens voz oreilles,
Vous seriez joyeux à merveilles.
Vous plaist il un peu l’endurer ?


Trop.

Ouy. — Las, je ne puis durer ;
Quelle douleur elle me faict


Peu.

Vous seriez joyeux très parfaict
Si un peu avez patience.


Prou.

Que j’essaye ceste science ;
Mettez moy vostre corne ycy.


Peu.

Je le veulx bien.


Prou.

Je le veulx bien. Mercy, mercy ;
Je n’en puis la douleur porter.


Moins.

Ce mal vous peut réconforter,
Et vous le voulez refuser ?


Trop.

Il n’est possible d’en user ;
Nous n’avons pas ceste puissance.


Peu.

Par cecy auriez congnoissance
Du beau compte & de sa ryrye.


Prou.

Voicy une grand’ moquerye
De nous arrester à tels folz[41].


Trop.

Nous en sommes plus las que saoulz ;
Des cornes plus nous ne voullons.
Les oreilles, dont nous doulons,
Ne sont encores si piquantes.


Moins.

Si vous sont elles bien duisantes,
Car sans elles vous demourrez[42]
En tristesse, & si en mourrez
Piteusement, la lerme à l’œil.


Prou.

Bien nous couvrirons nostre dueil
De tous les passetemps du Monde.


Trop.

Ces oreilles là, où je fonde
Mon ennuy, si bien couvriray
Que tout mon trésor ouvriray[43]
Pour les couvrir.


Prou.

Pour les couvrir. Moy, de bonnetz,
De tocques, de touretz de nés,
De garde-colz & de cornettes.


Peu.

Point ne fault couvrir noz cornettes,
Car à les monstrer desirons.


Prou.

Tant de veloux nous deschirons,
Tant de drap d’or & de broché,
Que leur perthuys sera bousché,
Car elles sont par trop ouvertes.


Trop.

A fin que mieulx soient recouvertes[44],
N’y espargneray[45] or, ny toile,
Chapperon, ny cappe, ny voille,
Ny petis bonnetz neuf & beaux,
Ny un, ny deux, ny trois chapeaux,
Ny[46] cinq cens, pour mieux les abbatre.


Prou.

Et des bonnetz, un, deux, troys, quatre ;
C’est bien pour leur faire une cappe.


Trop.

Et, par mon nom, tout nous eschappe ;
C’est grand pitié ;


Prou.

C’est grand pitié ; C’est grand vergongne.


Trop.

Voicy une estrange besongne.
Que ferons nous, gens bien heurez ?


Moins.

Riens, sinon qu’un peu endurez
De nostre corne la vertu.


Prou.

Il n’est possible. Ne sçaiz tu
Autre remède plus fasible[47] ?


Peu.

L’on dit souvent qu’à l’impossible
Tous remèdes sont deffaillans.
Rolans ne sommes[48], ne vaillans ;
Nous ne sçavons rien de nouveau.


Moins.

Tout nous est bon, tout nous est beau.


Trop.

Tout nous est mauvais, laid & ord ;
Enchantement n’y ha, ny sort,
Qui nous y sçeust de rien servir.


Peu.

S’il vous plaisoit vous asservir,
Seulement un demy quart d’heure,
Que dens vostre oreille demeure
Nostre corne, nous sommes seurs
Que vous serez vrais possesseurs
De la joye que nous avons.


Prou.

Endurer nous ne la povons,
Et mieux aymons ainsy souffrir
Que par voz cornettes offrir[49]
Nos testes à si grand tourment.


Moins.

Si ne povez vous aultrement
Estre joyeux.


Trop.

Estre joyeux. Or nous serons
Tristes tousjours, & si mourrons
Plus tost de dueil que cornes telles
Nous facent douleurs si mortelles
Que nous commencions à sentir.


Prou.

C’est pour faire l’âme partir
D’avec le corps.


Peu.

D’avec le corps. Je le confesse
Qu’elles donnent peyne & destresse
Quasi jusqu’à l’extrémité,
Mais leur tourment est limité
Et ne va jusqu’au désespoir.


Trop.

De l’endurer n’avons povoir.


Moins.

Si le plaisir en peuviez croire,
Il vous feroit doulcement boire
Le mal & très bien en gré prendre.


Prou.

Ce plaisir ne pouvons entendre,
Qui commence par tant de mal.


Peu.

Les grans oreilles d’animal
N’aperçoyvent point ny[50] n’entendent
Le grand plaisir à quoy prétendent
Les cornes, que tenons si cher.


Moins.

Allons, à fin de ne fascher
Eux, ny les aultres, ny nous mesmes.


Trop.

Nous demeurrons tristes & blesmes,
En lamentant, pleurant, cryant.


Peu.

Et nous, chemynons en ryant,
Et voyant que tost est finée
Du matin au soir la journée
Et qu’aprochons de nostre lict.


Moins.

Au repoz treuve grand délyt
Qui a labouré bon & beau.


Prou.

Celuy qui est dens un tombeau,
A vostre adviz, est il bien aise ?


Peu.

Il ne craint ny glace ny brèze[51] ;
Il ne craint mort ny maladye.


Trop.

Mais toutesfoys, quoy que l’on dye,
Il n’est que d’estre.


Moins.

Il n’est que d’estre. C’est bien dict.


Prou.

J’ententz estre en joye & crédict,
Satisfaict de tous ses desirs.


Peu.

Nous sommes jà pleins de plaisirs
Et confessons qu’il n’est rien qu’estre.


Trop.

Estre quoy ?


Moins.

Estre quoy ? A une fenestre,
Regardant le Beau Temps venir,
Vivant du joyeux souvenir
De noz cornes tant amoureuses.


Prou.

Noz oreilles si ennuyeuses
Font nostre estre tant langoureux,
Et sans cesser sommes peneux
De veoir de noz oreilles l’ombre.


Trop.

Puis que noz maulx sont en tel nombre
Que l’on les peult dire inombrables,
Je crains les visions des Diables,
Et[52] les joyes de Paradis
N’empeschent noz ennuyz mauldictz.


Prou.

Peur nous assault de tous costez,
Mais plus fort au cœur, n’en doutez,
Car c’est où est le grand déluge.
Mais, à fin que nul ne nous juge,
Allons nous en, car c’est assez.


Moins.

Priez Dieu pour les trespassés,
Dont le retour est incongneu.


Peu.

Il en est quelqu’un revenu,
Mais bien peu ; le chemin est long.


Moins.

J’entens cornes de nostre front[53].
Allons nous reposer ensemble ;


Peu.

Allons, que le Temps ne nous emble.


  1. C’est-à-dire à ceux qui, sans être vus, lancent avec une sarbacane au travers d’un trou de muraille des projectiles sur des gens qui ne savent d’où viennent les coups. — M.
  2. Pour un esprit sot ; d sot esprit, qui se comprend, est la leçon du ms. ; l’édition donne : d cest Esprit. — M.
  3. Il faut conserver tonnerre, leçon de l’édition, parce que celle du ms., la guerre, donne le même mot que la rime correspondante. — M.
  4. Éd. : Me congnoissez-vous, qui laisse le vers boiteux d’un pied. — M.
  5. Ms. : Voire & sur tous aultre estimé. — M.
  6. Ms. : J’estime les biens grandz acquestz. — M.
  7. Imp. impératif : Aux estrangers je ne me fie. — M.
  8. Ms. : accident & débille. — M.
  9. Imp. : froit. — M.
  10. Ms. : s’il m’advient.
  11. Ms. : Sur. — M.
  12. Ms. : Car, si l’on veoid nostre bestye. — M.
  13. On pourrait croire, ainsi que l’a proposé le dernier éditeur de la Marguerite des Marguerites : C’est tout ung. Ver’té soit ver’té. Mais nous avons aux deux vers précédents limité & vérité qui riment ensemble, & il faut une rime en erte pour rimer avec découverte. — M.
  14. Celui dont on n’a pas peur. Imp. : Le peu aymé, le povre & moins douté, qui met un vers de dix syllabes au milieu de vers de huit pieds. — M.
  15. L’édition donne bien au lieu de par. — M.
  16. Éd. : est. — M.
  17. Ms. : paouvreté extrême. — M.
  18. Éd. : soulager. — M.
  19. Calembour contre la Maison d’Autriche. — M.
  20. In principio erat Verbum… Ce sont les premiers mots de l’Évangile de S. Jean, ce qui explique l’interpellation ironique de Prou : « Parlez, Apostre », adressée au pauvre Peu, homme de rien.
  21. Ms. : je resve. — M.
  22. La marotte du Sot & du Fou. — M.
  23. Ms. : venim. — M.
  24. Leur offrir des cierges. — M.
  25. Pline ne parle pas le moins du monde de la façon dont tont le moyen âge & cru que la licorne ne pouvait être approchée que par une vierge : Orsari Indi… venantur asperrimam autem feram monocerotem, reliquo corpore equo similem, capite cervo, pedibus elephanto, cauda apro, mugitu gravi, uno cornu nigro media fronte cubitorum duum eminente. Hanc feram vivam negant capi. L. {{rom-maj|VIII), cap. 31. — M.
  26. a et b Ces deux indications d’interlocuteurs manquent à l’édition du XVIe siècle. M. Franck les avait justement restituées. — M.
  27. C’est-à-dire : Nos oreilles. — M.
  28. Ms. : ennemys. — M.
  29. Éd. : Et leur sens est trop diverty. — M.
  30. C’est-à-dire : ce qu’elles entendent. Imp. : Leur ouy, par l’omission d’une lettre. — M.
  31. Au lieu des deux vers précédents & de celui-ci, le ms. a seulement : le feuDe mes maulx à le escouter. — M.
  32. Éd. : perdrions. — M.
  33. Ms. : Si en. L’éd. donne ici en, & au vers suivant : S’avyez. — M.
  34. Éd. : Et noz cœurs à pleix benestier. — M.
  35. Au lieu de on, qui est dans le ms., très clairement écrit comme toujours, l’édition donne nous, qui est le sens ; mais il n’en faut pas moins conserver on, que Marguerite a peut-être rapporté d’Alençon, car c’est une forme normande. — M.
  36. Éd. : De voir de beaulté la mont joye. — M.
  37. Ms. : treuve. — M.
  38. Éd. : s’il y en ha, ce qui rime moins bien avec alleluya. — M.
  39. Éd. : Aux préz. — M.
  40. Éd. : Aux fleuves, aux boys. — M.
  41. Éd. : à ces foulz. — M.
  42. Éd. : demourez. — M.
  43. Éd. : Que mon trésor employeray. — M.
  44. Ms. : couvertes. — M.
  45. Éd. : N’y espargnons ny. — M.
  46. Éd. : Nos, qui n’a pas de sens. — M.
  47. Éd. : faisible ; nous disons faisable. — M.
  48. Nous ne sommes pas des Rolands. — M.
  49. Éd. : Qu’à vos folles cornes offrir. — M.
  50. Éd. : & si. — M.
  51. Ni froid ni chaud. Dans les deux vers l’édition de la Marguerite donne la mauvaise leçon : Je ne crains. — M.
  52. Éd. : Car. — M.
  53. L’édition donne : Gentes cornes de notre front, de sorte que le vers suivant leur serait adressé. Il semble qu’il vaille mieux ne pas séparer les deux Allons des deux compagnons, & le J’entens nos cornes du ms. se peut comprendre en se souvenant de l’un des sens de corne, qui n’est pas seulement une corne osseuse, mais aussi une corne à sonner, ce qui s’est conservé dans cornet à bouquin & dans cor. — M.