L’Heptaméron/La deuxième journée

L’HEPTAMÉRON
D E S   N O U V E L L E S
DE
LA ROINE DE NAVARRE

DEUXIESME JOURNÉE


PROLOGUE


e lendemain se levèrent en grand desir de retourner au lieu où le jour précédent avoyent eu tant de plaisir, car chacun avoyt son compte si prest qu’il leur tardoyt qu’il ne fust mis en lumière. Après qu’ilz eurent ouy la leçon de Madame Oisille & la messe, où chascun recommanda à Dieu son esperit afin qu’il leur donnast parolle & grace de continuer l’assemblée, s’en allèrent disner, ramentevans les uns aux autres plusieurs histoires passées.

Et après disner, qu’ilz se furent reposez en leurs chambres, s’en retournèrent à l’heure ordonnée dedans le pré, où il sembloyt que le jour & le temps favorisast leur entreprinse, & après qu’ilz se furent tous assis sur le siège naturel de l’herbe verte, Parlamente dist :

« Puis que je donnay hier soir fin à la dixiesme, c’est à moy à eslire celle qui doibt commancer aujourd’huy, &, pour ce que Madame Oisille fut la première des femmes qui parla, comme la plus saige & ancienne, je donne ma voix à la plus jeune, je ne dictz pas à la plus folle, estant asseurée que, si nous la suyvons toutes, ne ferons pas attendre Vespres si longuement que nous feismes hier. Par quoy, Nomerfide, vous tiendrez aujourd’huy les rangs de bien dire ; mais, je vous prie, ne nous faictes poinct recommancer nostre journée par larmes.

— Il ne m’en falloit pas prier », dist Nomerfide, « car une de noz compaignes m’a faict choisir un conte, que j’ay si bien mis en ma teste que je n’en puis dire d’aultre, &, s’il vous engendre tristesse, vostre naturel sera bien mélencolicque :



ONZIESME NOUVELLE


Madame de Roncex, estant aux Cordeliers de Thouars, fut si pressée d’aler à ses affaires que, sans regarder si les anneaus du retrèt estoyent netz, s’ala seoir en lieu si ord que ses fesses & abillemens en furent souillés, de sorte que, cryant à l’ayde & desirant recouvrer quelque femme pour la netoyer, fut servye d’hommes qui la veirent nue & au pire état que femme se sçauroit montrer.


n la maison de Madame de La Trémoille y avoit une Dame, nommée Roncex, laquelle, ung jour que sa maistresse estoit allée aux Cordeliers, eust une grande nécessité d’aller au lieu où on ne peut envoier sa chamberière, & appella avecq elle une fille, nommée La Mothe, pour luy tenir compaignie ; mais, pour estre honteuse & secrette, laissa la dite Mothe en la chambre & entra toute seule en un retraict assez obscur, lequel estoit commung à tous les Cordeliers, qui avoient si bien rendu compte en ce lieu de toutes leurs viandes que tout le retraict, l’aneau & la place estoient tout couverts de moust de Bacchus & de la Déesse Cerės, passé par le ventre des Cordeliers.

Ceste pauvre femme, qui estoyt si pressée que à peine eut elle le loisir de lever sa robbe pour se mettre sur l’anneau, de fortune s’alla asseoir sur le plus ord & salle endroit qui fût en tout le retraict, où elle se trouva prinse mieulx que à la gluz, & toutes ses pauvres fesses, habillemens & piedz si merveilleusement gastez qu’elle n’osoit marcher ne se tourner de nul cousté, de paour d’avoir encores pis. Dont elle se print à crier tant qu’il luy fut possible : « La Mothe, m’amie, je suis perdue & déshonorée ! »

La pauvre fille, qui avoyt oy autresfois faire des comptes de la malice des Cordeliers, soupçonnant que quelques uns fussent cachez là dedans qui la voulsissent prendre par force, courut tant qu’elle peut, disant à tous ceulx qu’elle trouvoit : « Venez secourir Madame de Roncex, que les Cordeliers veulent prendre par force en ce retraict », lesquels y coururent en grande diligence & trouvèrent la pauvre Dame de Roncex qui cryoit à l’ayde, desirant avoir quelque femme qui la peust nectoier, & avoit le derriere tout descouvert, craingnant en approcher ses habillemens, de paour de les gaster.

À ce cry là entrèrent les Gentilz hommes, qui veirent ce beau spectacle & ne trouvèrent autre Cordelier qui la tourmentast, sinon l’ordure dont elle avoyt toutes les fesses engluées, qui ne fut pas sans rire de leur costé, ni sans grande honte du cousté d’elle, car, en lieu d’avoir des femmes pour la netoier, fut servie d’hommes qui la veirent nue au pire estat que une femme se povoit monstrer. Par quoy, les voiant, acheva de souiller ce qui estoit net & abessa ses habillemens pour se couvrir, oubliant l’ordure où elle estoit pour la honte qu’elle avoyt de veoir les hommes. Et, quand elle fut hors de ce villain lieu, la fallut despouiller toute nue & changer de tous habillemens avant qu’elle partist du couvent. Elle se fust voluntiers corroucée du secours que luy amena La Mothe, mais, entendant que la pauvre fille cuydoit qu’elle eust beaucoup pis, changea sa collère à rire comme les autres.


« Il me semble, mes Dames, que ce compte n’a esté ne long, ne mélencolicque, & que vous avez eu de moy ce que vous en avez espéré », dont la compaignie se print bien fort à rire, & luy dist Oisille :

« Combien que le compte soit ord & salle, congnoissant les personnes à qui il est advenu, on ne le sçauroit trouver fascheux ; mais j’eusse bien voulu voir la myne de La Mothe & de celle à qui elle avoyt admené si bon secours. Mais, puis que vous avez si tost finy », ce dit elle à Nomerfide, « donnez vostre voix à quelqu’un qui ne pense pas si legiérement. »

Nomerfide respondit : « Si vous voulez que ma faulte soyt rabillée, je donne ma voix à Dagoucin, lequel est si saige que pour mourir ne diroit une follye. »

Dagoucin la remercia de la bonne estime qu’elle avoyt de son bon sens, & commencea à dire :

« L’histoire que j’ay deliberé de vous racompter, c’est pour vous faire veoir comme Amour aveuglist les plus grands & honnestes cueurs, & comme meschanceté est difficille à vaincre par quelque bénéfice ne biens que ce soit. »


ONZIESME NOUVELLE

(D’après l’édition de Gruget.)


Propos facétieux d’un Cordelier en ses sermons.


rès la ville de Bléré en Touraine y a un village, nommé Sainct-Martin-le-Beau, où fut appellé un Cordelier, du Convent de Tours, pour prescher les Avents & le Caresme ensuyvant. Ce Cordelier, plus enlangagé que docte, n’ayant quelquesfois de quoy parler pour achever son heure, s’amusoit à faire des comptes, qui satisfaisoient aucunement à ces bonnes gens de village.

Un jour de jeudy absolut, preschant de l’aigneau pascal, quand ce vint à parler de le manger de nuict & qu’il veit à sa prédication de belles jeunes Dames d’Amboise, qui estoient là freschement arrivées pour y faire leurs Pasques & y séjourner quelques jours après, il se voulut mettre sur le beau bout & demanda à toute l’assistence des femmes si elles ne sçavoient que c’estoit de manger de la chair crue de nuict : « Je le vous veux apprendre, mes dames », ce dist il. Les jeunes hommes d’Amboise là présens, qui ne faisoient que d’y arriver avec leurs femmes, soeurs & niepces, & qui ne cognoissoient l’humeur du pèlerin, commencèrent à s’en scandaliser ; mais, après qu’ils l’eurent escouté davantage, ils convertirent le scandale en risée, mesmement quand il dist que, pour manger l’aigneau, il falloit avoir les reins ceints, des pieds en ses souliers, & une main à son baston.

Le Cordelier, les voyant rire & se doutant pourquoy, se reprint incontinent : « Eh bien, » dist-il, « des souliers en ses pieds & un baston en sa main. Blanc chapeau, & chapeau blanc, est ce pas tout un ? » Si ce fut lors à rire, je croy que vous n’en doutez point. Les Dames mesmes ne s’en peurent garder, ausquelles il s’attacha d’autres propos récréatifs. Et, se sentant près de son heure, ne voulant pas que ces Dames s’en allassent mal contentes de luy, il leur dist :

« Or çà, mes belles Dames, mais que vous soyez tantost à cacqueter parmi les commères, vous demanderez : Mais qui est ce maistre Frère, qui parle si hardiment ? C’est quelque bon compagnon. Je vous diray, mes Dames, je vous diray, ne vous en estonnez pas, non, si je parle hardiment, car je suis d’Anjou, à vostre commandement. » Et, en disant ces mots, mit fin à sa prédication, par laquelle il laissa ses auditeurs plus prompts à rire de ses sots propos qu’à pleurer en la mémoire de la passion de Nostre Seigneur, dont la commémoration se faisoit en ces jours là.

Ses autres sermons, durant les Festes, furent quasi de pareille efficace, &, comme vous sçavez que tels Frères n’oublient pas à se faire quester pour avoir leurs œufs de Pasques, en quoy faisant on leur donne, non seulement des œufs, mais plusieurs autres choses, comme du linge, de la filace, des andouïlles, des jambons, des eschinées, & autres menues chosettes. Quand ce vint le mardy d’après Pasques, en faisant ses recommendations, dont telles gens ne sont point chiches, il dist :

« Mes Dames, je suis tenu à vous rendre graces de la libéralité dont vous avez usé envers nostre pauvre Convent ; mais si fault il que je vous die que vous n’avez pas considéré les nécessitez que nous avons, car la plus part de ce que nous avez donné, ce sont andouïlles, & nous n’en avons point de faulte ; Dieu mercy, nostre Convent en est tout farcy. Qu’en ferons-nous donc de tant ? Sçavez-vous quoy ? Mes Dames, je suis d’avis que vous mesliez vos jambons parmy nos andouïlles ; vous ferez belle aumosne. »

Puis, en continuant son sermon, il feit venir le scandale à propos &, en discourant assez brusquement par dessus, avec quelques exemples, il se meit en grande admiration, disant :

« Eh dea, Messieurs & Mes Dames de Sainct-Martin, je m’estonne fort de vous, qui vous scandalisez pour moins que rien & sans propos, & tenez vos comptes de moy par tout, en disant : C’est un grand cas ; mais qui l’eust cuidé que le beau Père eust engrossy la fille de son Hostesse ? Vrayement, » dist il, « voilà bien de quoy s’esbahir qu’un Moyne ait engrossy une fille ; mais venez çà, belles Dames, ne devriez vous pas bien vous estonner davantage si la fille avoit engrossy le Moyne ? »


« Voilà, mes Dames, les belles viandes de quoy ce gentil Pasteur nourrissoit le troupeau de Dieu. Encores estoit il si effronté que, après son péché, il en tenoit ses comptes en pleine chaire, où ne se doit tenir propos qui ne soit totalement à l’érudition de son prochain & l’honneur de Dieu premièrement.

— Vrayement, » dist Saffredent, « voilà un maistre Moyne. J’aymerois quasi autant Frère Anjibaut, sur le dos duquel on mettoit tous les propos facétieux qui se peuvent rencontrer en bonne compagnie.

— Si ne trouvai je point de risée en telles dérisions, » dist Oisille, « principalement en tel endroict.

— Vous ne dictes pas, ma Dame, » dist Nomerfide, « qu’en ce temps là, encores qu’il n’y ait pas fort longtemps, les bonnes gens de village, voire la plus part de ceux des bonnes villes, qui se pensent bien plus habiles que les autres, avoient tels Prédicateurs en plus grande révérence que ceux qui les preschoient purement & simplement le sainct Evangile.

— En quelque sorte que ce fust, » dist lors Hircan, « si n’avoit il pas tort de demander des jambons pour des andouïlles, car il y a plus à manger. Voire, &, si quelque dévotieuse créature l’eust entendu par amphibologie, comme je croirois bien que luy mesme l’entendit, luy ny ses compagnons ne s’en feussent point mal trouvez, non plus que la jeune garse qui en eut plein son sac.

— Mais voyez vous quel effronté c’estoit », dist Oisille, « qui renversoit le sens du Texte à son plaisir, pensant avoir affaire à beste comme luy, & en se faisant chercher impudemment à suborner les pauvres femmelettes, à fin de leur apprendre à manger de la chair cruë de nuict.

— Voire, mais vous ne dictes pas », dist Simontault, « qu’il voyoit devant luy ces jeunes Tripières d’Amboise, dans le baquet desquelles il eust volontiers lavé son, nommeray je ? Non, mais vous m’entendez bien, & leur en faire gouster, non pas roty, ains tout groulant & frétillant, pour leur donner plus de plaisir.

— Tout beau, tout beau, Seigneur Simontault », dist Parlamente ; « vous vous oubliez. Avez vous mis en réserve votre accoustumée modestie, pour ne vous en plus servir qu’au besoing ?

— Non, ma Dame, non, » dist il, « mais le Moyne peu honneste m’a ainsi faict esgarer. Parquoy, à fin que nous rentrions en noz premières erres, je prie Nomerfide, qui est cause de mon esgarement, donner sa voix à quelqu’un qui face oublier à la compagnie nostre commune faulte.

— Puis que me faictes participer à vostre coulpe, » dist Nomerfide, « je m’adresseray à tel qui réparera nostre imperfection présente. Ce sera Dagoucin, qui est si sage que, pour mourir, ne vouldroit dire une follie. »


DOUZIESME NOUVELLE


Le Duc de Florence, n’ayant jamais peu faire entendre à une Dame l’affection qu’il luy portoit, se découvrit à un Gentil homme, frère de la Dame, & le pria de l’en faire jouyr. Ce qu’après plusieurs remontrances au contraire, luy accorda de bouche seulement, car il le tua dedans son lit, à l’heure qu’il espèroit avoir victoire de celle qu’il avoit estimée invincible, & ainsi, délivrant sa patrie d’un tel tyran, sauva sa vie & l’honneur de sa Maison.


epuis dix ans en çà, en la Ville de Florence y avoit un Duc, de la Maison de Médicis, lequel avoyt espousé Madame Marguerite, fille bastarde de l’Empereur, &, pour ce qu’elle estoit encores si jeune qu’il ne luy estoit licite de coucher avecq elle, attendant son aage plus meur, la traicta fort doulcement, car, pour l’espargner, fut amoureux de quelques autres Dames de la Ville, que la nuict il alloit veoir tandis que sa femme dormoit.

Entre autres le fut d’une fort belle, saige & honneste Dame, laquelle estoit seur d’un Gentil homme que le Duc aimoit comme luy mesmes, & auquel il donnoit tant d’autorité en sa maison que sa parolle estoit obéye & craincte comme celle du Duc, & n’y avoit secret en son cueur qu’il ne luy declairast, en sorte que l’on le pouvoit nommer le second luy mesmes.

Et voyant le Duc sa seur estre tant femme de bien qu’il n’y avoit moien de luy declairer l’amour qu’il luy portoit, après avoir cherché toutes occasions à luy possibles, vint à ce Gentil homme qu’il aimoit tant, en luy disant :

« S’il y avoit chose en ce monde, mon ami, que je ne voulsisse faire pour vous, je craindrois à vous declarer ma fantaisye, & encores plus à vous prier m’y estre aidant. Mais je vous porte tant d’amour que, si j’avois femme, mère ou fille qui peust servir à sauver vostre vie, je les y employerois plustost que de vous laisser mourir en torment, & j’estime que l’amour que vous me portez est reciprocque à la mienne & que, si moy, qui suis vostre maistre, vous portois telle affection, que pour le moins ne la sçauriez porter moindre. Par quoy je vous declaireray un secret, dont le taire me met en l’estat que vous voyez, duquel je n’espère amandement que par la mort ou par le service que vous me pouvez faire. »

Le Gentil homme, oyant les raisons de son maistre & voyant son visaige non fainct tout baigné de larmes, en eut si grande compassion qu’il luy dist : « Monsieur, je suis vostre creature. Tout le bien & l’honneur que j’ay en ce monde vient de vous ; vous pouvez parler à moy comme à vostre ame, estant seur que ce qui sera en ma puissance est en vos mains. »

À l’heure, le Duc commença à luy déclairer l’amour qu’il portoit à sa seur, qui estoit si grande & si forte que, si par son moyen n’en avoit la joissance, il ne voioit pas qu’il peust vivre longuement, car il sçavoit bien qu’envers elle prières ne présens ne servoient de riens. Par quoy il le pria que, s’il aimoit sa vie autant que luy la sienne, luy trouvast moyen de luy faire recouvrer le bien que sans luy il n’espéroit jamais d’avoir.

Le frère, qui aimoit sa seur & l’honneur de sa Maison plus que le plaisir du Duc, luy voulut faire quelque remonstrance, luy suppliant en tous autres endroicts l’employer, hors mis en une chose si cruelle à luy que de pourchasser le deshonneur de son sang, & que son cueur & son honneur ne se pouvoient accommoder à luy faire ce service.

Le Duc, enflambé d’un courroux importable, mist le doigt entre ses dens, se mordant l’ongle, & luy respondit par une grande fureur : « Or bien, puisque je ne trouve en vous nulle amitié, je sçay que j’ay à faire. » Le Gentil homme, congnoissant la cruaulté de son maistre, eut craincte & luy dist : « Mon seigneur, puisqu’il vous plaist, je parleray à elle & vous diray sa réponse. » Le Duc luy respondit, en se départant de luy : « Si vous aimez ma vie, aussi feray je la vostre. »

Le Gentil homme entendit bien que ceste parole vouloit dire & fut ung jour ou deux sans veoir le Duc, pensant à ce qu’il avoit à faire. D’un costé luy venoit au devant l’obligation qu’il devoyt à son maistre, les biens & les honneurs qu’il avoyt reçeuz de luy ; de l’autre costé l’honneur de sa Maison, l’honnesteté & chasteté de sa seur, qu’il sçavoit bien jamais ne se consentir à telle meschanceté si par sa tromperie elle n’estoit prinse par force, chose si estrange que à jamais luy & les siens en seroient diffamez. Si print conclusion en ce différent qu’il aimoit mieux mourir que de faire un si meschant tour à sa seur, l’une des plus femmes de bien qui fust en toute l’Italie, mais que plustost debvroyt delivrer sa patrie d’un tel tyran, qui par force vouloit mettre une telle tache en sa Maison ; car il tenoit tout asseuré que, sans faire mourir le Duc, la vie de luy & des siens n’estoit pas asseurée. Parquoy, sans en parler à sa seur ni à créature du monde, délibéra de saulver sa vie & venger sa honte par un mesme moyen. Et au bout de deux jours s’en vint au Duc & luy dist comme il avoit tant bien practiqué sa seur, non sans grande peine, que à la fin elle s’estoit consentie à faire à sa volunté, pourveu qu’il luy pleust tenir la chose si secrette que nul que son frère n’en eust congnoissance.

Le Duc, qui desiroit cette nouvelle, la creut facilement &, en embrassant le messaiger, luy promectoit tout ce qu’il luy sçauroit demander ; le pria de bien tost exécuter son entreprinse, & prindrent le jour ensemble. Si le Duc fut aise, il ne le fault poinct demander, &, quand il veid approcher la nuict tant desirée où il espèroit avoir la victoire de celle qu’il avoit estimée invincible, se retira de bonne heure avecq ce Gentil homme tout seul & n’oblia pas de s’acoustrer de coeffes & chemises perfumées le mieulx qu’il luy fut possible. Et, quand chascun fut retiré, s’en alla avecq ce Gentil homme au logis de sa Dame, où il arriva en une chambre fort bien en ordre.

Le Gentil homme le despouilla de sa robbe de nuict & le meit dedans le lict en luy disant : « Mon Seigneur, je vous vois quérir celle qui n’entrera pas en ceste chambre sans rougir, mais j’espère que avant le matin elle sera asseurée de vous. » Il laissa le Duc & s’en alla en sa chambre, où il ne trouva qu’un seul homme de ses gens, auquel il dist : « Auroys tu bien le cueur de me suyvre en ung lieu où je me veux venger du plus grand ennemy que j’aye en ce monde ? » L’autre, ignorant ce qu’il vouloit faire, luy respondist : « Ouy, Monsieur, fust ce contre le Duc mesme. » À l’heure le Gentil homme le mena si soubdain qu’il n’eut loisir de prendre autres armes que ung poignart qu’il avoit. Et, quand le Duc l’ouyt revenir, pensant qu’il luy amenast celle qu’il aimoit tant, ouvrit son rideau & ses œilz pour regarder & recepvoir le bien qu’il avoit tant attendu, mais, en lieu de veoir celle dont il espéroit la conservation de sa vie, va veoir la précipitation de sa vie, qui estoit une espée toute nue que le Gentil homme avoit tirée, de laquelle il frappa le Duc qui estoit tout en chemise, lequel, denué d’armes & non de cueur, se meist en son séant dedans le lict & print le Gentil homme à travers le corps en luy disant : « Est ce cy la promesse que vous me tenez ? » Et, voiant qu’il n’avoit autres armes que les dentz & les ongles, mordit le Gentil homme au poulce & à force de bras se deffendit tant que tous deux tombèrent en la ruelle du lict.

Le Gentil homme, qui n’estoit trop asseuré, appella son serviteur, lequel, trouvant le Duc & son maistre si liez ensemble qu’il ne sçavoit lequel choisir, les tira tous deux par les piedz au meillieu de la place, & avec son poignard s’essaya à coupper la gorge au Duc, lequel se défendit jusques ad ce que la perte de son sang le rendist si foible qu’il n’en pouvoit plus. Alors le Gentil homme & son serviteur le meirent dans son lict, où à coups de poignard le parachevèrent de tuer. Puis, tirans le rideau, s’en allèrent & enfermèrent le corps mort en la chambre.

Et, quand il se veid victorieux de son grand ennemy, par la mort duquel il pensoit mettre en liberté la chose publique, se pensa que son euvre seroit imparfaicte s’il n’en faisoit autant à cinq ou six de ceulx qui estoient les prochains du Duc. Mais le serviteur, qui n’estoit ne hardy, ne sot, luy dist : « Il me semble, Monsieur, que vous en avez assez faict pour ceste heure & que vous ferez mieulx de penser à saulver vostre vie que de la vouloir oster à aultres ; car, si nous demeurions autant à deffaire chascun d’eulx que nous avons faict à deffaire le Duc, le jour descouvriroit plustost nostre entreprinse que ne l’aurions mise à fin, encores que nous trouvassions noz ennemis sans defense. »

Le Gentil homme, que la mauvaise conscience rendoit craintif, creut son serviteur &, le menant seul avecq luy, le mena à ung Evesque qui avoit la charge de faire ouvrir les portes de la Ville & commander aux postes. Ce Gentil homme luy dist : « J’ay eu ce soir des nouvelles que ung mien frère est à l’article de la mort ; je viens de demander mon congé au Duc, lequel le m’a donné, quoy je vous prie mander aux postes me bailler deux bons chevaulx, & au Portier de la Ville m’ouvrir. » L’Evesque, qui n’estimoit moins sa prière que le commandement du Duc son maistre, luy bailla incontinent un bulletin, par la vertu duquel la porte luy fut ouverte & les chevaulx baillez ainsi qu’il demandoit, &, en lieu d’aller voir son frère, s’en alla droit à Venise, où il se feit guerir des morsures que le Duc luy avoit faictes, puis s’en alla en Turquie.

Le matin, tous les serviteurs du Duc, qui le voyoient si tard demourer à revenir, soupçonnèrent bien qu’il estoit allé veoir quelque Dame, mais, voyans qu’il demeuroit tant, commencèrent à le chercher par tous costez. La pauvre Duchesse, qui commençoit fort à l’aymer, sçachant qu’on ne le trouvoit point, fut en grande peine ; mais, quand le Gentil homme qu’il aimoit tant ne fut veu non plus que luy, on alla en sa maison le chercher. Et trouvant du sang à la porte de sa chambre, l’on entra dedans ; mais il n’y eut homme ne serviteur qui en sçeust dire nouvelles. Et, suivans les traces du sang, vindrent les pauvres serviteurs du Duc à la porte de la chambre où il estoit, qu’ils trouvèrent fermée, mais bien tost eurent rompu l’huis. Et voyans la place toute pleine de sang, tirèrent le rideau du lict & trouvèrent le pauvre corps endormy en son lict du dormir sans fin.

Vous pouvez penser quel deuil menèrent ces pauvres serviteurs, qui apportèrent le corps en son palais, où arriva l’Evesque, qui leur compta comme le Gentil homme estoit party la nuict en diligence soubz couleur d’aller veoir son frère, par quoy fut congneu clairement que c’estoit luy qui avoit faict ce meurdre. Et fut aussi prouvé que sa pauvre seur jamais n’en avoit oy parler, laquelle, combien qu’elle fust estonnée du cas advenu, si est ce qu’elle en aima davantaige son frère, qui n’avoit poinct espargné le hazard de sa vie pour la délivrer d’un si cruel Prince ennemy, & continua de plus en plus sa vie honneste en ses vertuz, tellement que, combien qu’elle fust pauvre pour ce que leur maison fut confisquée, si trouvèrent sa seur & elle des mariz autant honnestes hommes & riches qu’il y en eust poinct en Italie, & ont tousjours depuis vescu en grande & bonne réputation.


« Voylà, mes Dames, qui vous doibt bien faire craindre ce petit Dieu, qui prend plaisir à tormenter autant les Princes que les pauvres, & les fortz que les foibles, & qui les aveuglit jusques là d’oublier Dieu & leur conscience, & à la fin leur propre vie, & doibvent bien craindre les Princes, & ceulx qui sont en auctorité, de faire desplaisir à moindre que eulx, car il n’y a nul qui ne puisse nuyre quand Dieu se veult venger du pécheur, ne si grand qui sçeust mal faire à celuy qui est en sa garde. »

Ceste histoire fut bien estimée de toute la compaignie, mais elle y engendra diverses opinions, car les ungs soustenoient que le Gentil homme avoit faict son debvoir de saulver sa vie & l’honneur de sa seur, ensemble d’avoir delivré sa patrie d’un tel tyran ; les austres disoient que non, mais que c’estoit une trop grande ingratitude de mettre à mort celuy qui luy avoit faict tant de bien & d’honneur. Les Dames disoient qu’il estoit bon frère & vertueux citoyen, les hommes au contraire qu’il estoit traistre & meschant serviteur, & faisoit bon oyr les raisons alleguées des deux costez, mais les Dames, selon leur coustume, parloient autant par passion que par raison, disans que le Duc estoit si digne de mort que bien heureux estoit celuy qui avoit faict le coup.

Parquoy, voyant Dagoucin le grand débat qu’il avoit émeu, leur dist : « Pour Dieu, mes Dames, ne prenez point querelle d’une chose desjà passée, mais gardez que vos beaultez ne facent point faire de plus cruels meurtres que celuy que j’ay compté. »

Parlamente luy dist : « La belle Dame sans mercy nous a appris à dire que si gracieuse maladie ne met guères de gens à mort.

— Pleust à Dieu, ma Dame, » ce luy dist Dagoucin, « que toutes celles qui sont en ceste compaignie sçeussent combien ceste opinion est faulse, & je croy qu’elles ne vouldroient point avoir le nom d’estre sans mercy, ne ressembler à ceste incrédule qui laissa mourir un bon serviteur par faulte d’une gracieuse response.

— Vous vouldriez donc, » dist Parlamente, « pour saulver la vie d’un qui dict nous aimer que nous missions nostre honneur & nostre conscience en dangier ?

— Ce n’est pas ce que je vous dy, » respondit Dagoucin, « car celuy qui aime parfaitement craindroit plus de blesser l’honneur de sa Dame qu’elle mesme. Parquoy il me semble bien que une response honneste & gracicuse, telle que parfaicte & honneste amitié requiert, ne pourroit qu’accroistre l’honneur & amender la conscience, car il n’est pas vray serviteur qui cherche le contraire.

— Toutesfois, » dist Ennasuite, « si est ce tousjours la fin de voz oraisons, qui commencent par l’honneur & finissent par le contraire, &, si tous ceulx qui sont icy en veulent dire la vérité, je les en croy à leur serment. »

Hircan jura, quant à luy, qu’il n’avoit jamais aymé femme, hors mise la sienne, à qui il ne desirast faire offenser Dieu bien lourdement. Autant en dist Simontault, & adjousta qu’il avoit souvent souhaité toutes les femmes meschantes, hors mise la sienne. Geburon luy dist :

« Vrayement vous méritez que la vostre soit telle que vous desirez les autres ; mais, quant à moy, je puis bien vous jurer que j’ay tant aymé une femme que j’eusse mieulx aymé mourir que pour moy elle eust faict chose dont je l’eusse moins estimée, car mon amour estoit tant fondée en ses vertuz que, pour quelque bien que j’en eusse sçeu avoir, je n’y eusse voulu veoir une tache. »

Saffredent se print à rire en lui disant : « Je pensois, Geburon, que l’amour de vostre femme & le bon sens que vous avez vous eussent mis hors du dangier d’estre amoureux, mais je vois bien que non, car vous usez encores des termes dont nous avons accoustumé de tromper les plus fines & d’estre escoutez des plus saiges. Car qui est celle qui nous fermera les aureilles, quand nous commencerons nostre propos par l’honneur & par la vertu ? Mais, si nous leur monstrions nostre cueur tel qu’il est, il y en a beaucoup de bien venuz entre les Dames de qui elles ne tiendroient compte. Mais nous couvrons nostre diable du plus bel ange que nous pouvons trouver &, soubz ceste couverture, avant que d’estre congneuz, recevons beaucoup de bonnes chères. Et peut estre tirons les cueurs des Dames si avant que, pensant aller droict à la vertu, quand elles congnoissent le vice elles n’ont le moyen ny le loisir de retirer leurs pieds.

— Vrayement, » dist Geburon, « je vous pensois autre que vous ne dictes & que la vertu vous feust plus plaisante que le plaisir.

Comment ? » dist Saffredent, « est il plus grande vertu que d’aymer comme Dieu le commande ? Il me semble que c’est beaucoup mieulx faict d’aymer une femme comme femme que d’en idolatrer plusieurs comme on fait d’une imaige. Et quant à moy, je tiens ceste opinion ferme qu’il vault mieulx en user que d’en abuser. »

Les Dames furent toutes du costé de Geburon & contraignirent Saffredent de se taire, lequel dist : « Il m’est bien aisé de n’en plus parler, car j’en ay esté si mal traicté que je n’y veulx plus retourner.

— Vostre malice, » ce luy dist Longarine, « est cause de vostre mauvais traictement, car qui est l’honneste femme qui vous vouldroit pour serviteur après les propos que nous avez tenuz ?

— Celles qui ne m’ont point trouvé fascheux, » dist Saffredent, « ne changeroient pas leur honnesteté à la vostre ; mais n’en parlons plus, a fin que ma colère ne face desplaisir ny à moy ny à autre. Regardons à qui Dagoucin donnera sa voix, » lequel dist :

« Je la donne a Parlamente, car je pense qu’elle doit sçavoir plus que nul aultre que c’est que d’honneste & parfaicte amitié.

— Puisque je suis choisie, » dist Parlamente, « pour dire la tierce histoire, je vous en diray une advenue à une Dame, qui a esté tousjours bien fort de mes amies & de laquelle la pensée ne me fut jamais célée :


TREIZIESME NOUVELLE


Un Capitaine de Galères, fort serviteur d’une Dame, luy envoya un dyamant, qu’elle renvoya à sa femme & le feit si bien profiter à la décharge de la conscience du Capitaine que par son moyen le mari & la femme furent réunis en bonne amitié.


n la Maison de Madame la Régente, mère du Roy François, y avoit une Dame fort dévote, mariée à un Gentil homme de pareille volunté, &, combien que son mary fust vieil & elle belle & jeune, si est ce qu’elle le servoit & aimoit comme le plus beau & le plus jeune homme du monde, &, pour luy oster toute occasion d’ennuy, se meit à vivre comme une femme de l’aage dont il estoit, fuyant toutes compaignies, accoustremens, danses & jeuz, que les jeunes femmes ont accoustumé d’aymer, mettant tout son plaisir & récréation au service de Dieu, par quoy le mari meist en elle une si grande amour & seureté qu’elle gouvernoit luy & sa maison comme elle vouloit.

Et advint un jour que le Gentil homme luy dist que dès sa jeunesse il avoit eu desir de faire le voyage de Jérusalem, lui demandant ce qu’il luy en sembloit. Elle, qui ne demandoit qu’à luy complaire, luy dist : « Mon amy, puisque Dieu nous a privez d’enfans & donné assez de biens, je voudrois que nous en missions une partie à faire ce sainct voyage, car là, ny ailleurs que vous alliez, je ne suis pas délibérée de jamais vous abandonner. » Le bon homme en fut si aise qu’il luy sembloit desjà estre sur le mont de Calvaire.

Et en ceste délibération vint à la Court un Gentil homme, qui souvent avoit esté à la guerre sur les Turcs & pourchassoit envers le Roy de France une entreprinse sur une de leurs villes, dont il pouvoit venir grand proffict à la Chrestienté. Ce vieil Gentil homme luy demanda de son voyage, &, après qu’il eut entendu ce qu’il estoit délibéré de faire, luy demanda si après son voyage il en vouldroit bien faire un aultre en Jérusalem, où sa femme & luy avoient grand desir d’aller. Ce Capitaine fut fort aise d’ouyr ce bon desir, & luy promit de l’y mener & de tenir l’affaire secrète. Il luy tarda bien qu’il ne trouvast sa bonne femme pour uy compter ce qu’il avoit faict, laquelle n’avoit guères moins d’envie que le voyage se parachevast que son mary. Et pour ceste occasion parloit souvent au Capitaine, lequel, regardant plus à elle qu’à sa parole, fut si fort amoureux que souvent, en luy parlant des voyages qu’il avoit faits sur mer, mesloit l’embarquement de Marseille avec l’Archipelle &, en voulant parler d’un navire, parloit d’un cheval comme celuy qui estoit ravy & hors de son sens, mais il la trouva telle qu’il ne luy en osoit faire semblant, & sa dissimulation luy engendra un tel feu dans le cueur que souvent il tomboit malade, dont la dicte Dame estoit aussi soigneuse comme de la croix & de la guide de son chemin, & l’envoyoit visiter si souvent que, congnoissant qu’elle avoit soing de luy, il guérissoit sans aultre médecine.

Mais plusieurs personnes, voyans ce Capitaine qui avoit eu le bruict d’estre plus hardy & gentil compaignon que bon Chrestien, s’emerveillèrent comme ceste Dame l’accointoit si fort &, voyans qu’il avoit changé de toutes conditions, qu’il fréquentoit les églises, les sermons & confessions, se doutèrent que c’estoit pour avoir la bonne grace de la Dame, ne se peurent tenir de luy en dire quelques paroles.

Ce Capitaine, craignant que, si la Dame en entendoit quelque chose, cela le séparast de sa présence, dist à son mary & à elle comme il estoit prest d’estre despesché du Roy & de s’en aller & qu’il avoit plusieurs choses à luy dire, mais, à fin que son affaire fust tenu plus secret, il ne vouloit plus parler à luy & à sa femme devant les gens, mais les pria de l’envoyer quérir quand ils seroient retirez tous deux. Le Gentil homme trouva son opinion bonne & ne failloit tous les soirs de se coucher de bonne heure & faire déshabiller sa femme.

Et, quand tous leurs gens estoient retirez, envoyoient quérir le Capitaine & devisoient là du voyage de Jérusalem, où souvent le bon homme en grande dévotion s’endormoit. Le Capitaine, voyant ce Gentil homme vieil endormy dedans un lict & luy dans une chaise auprès de celle qu’il trouvoit la plus belle & la plus honneste du monde, avoit le cueur si serré entre craincte de parler & desir que souvent il perdoit la parole. Mais, à fin qu’elle ne s’en apperçeust, se mettoit à parler des saincts lieux de Jérusalem, où estoient les signes de la grande amour que Jésus Christ nous a portée, & en parlant de ceste amour couvroit la sienne, regardant ceste Dame avecq larmes & souspirs, dont elle ne s’apperçeust jamais, mais, voyant sa dévote contenance, l’estimoit si sainct homme qu’elle le pria de luy dire quelle vie il avoit menée & comme il estoit venu à ceste amour de Dieu.

Il luy déclaira comme il estoit un pauvre Gentil homme qui, pour parvenir à richesse & honneur, avoit oublié sa conscience & avoit espousé une femme trop proche son alliée, pource qu’elle estoit riche, combien qu’elle fust laide & vieille & qu’il ne l’aimast poinct, &, après avoir tiré tout son argent, s’en estoit allé sur la marine chercher ses advantures & avoit tant faict par son labeur qu’il estoit venu en estat honorable ; mais depuis qu’il avoit eu congnoissance d’elle, elle estoit cause, par ses sainctes paroles & bon exemple, de luy avoir faict changer sa vie, & que du tout se délibéroit, s’il pouvoit retourner de son entreprinse, de mener son mary & elle en Jérusalem pour satisfaire en partie à ses grands pechez, où il avoit mis fin, sinon qu’encores n’avoit satisfaict à sa femme, à laquelle il espéroit bientost se reconcilier.

Tous ces propos pleurent à ceste Dame, & surtout se resjouit d’avoir tiré un tel homme à l’amour & craincte de Dieu. Et, jusques ad ce qu’il partist de la Court, continuèrent tous les soirs ces longs parlemens, sans que jamais il osast déclairer son intention. Et luy feit présent de quelque crucifix de Nostre-Dame-de-pitié, la priant qu’en le voyant elle eust tous les jours mémoire de luy.

L’heure de son partement vint &, quand il eut prins congé du mary, lequel s’endormit, il vint dire adieu à sa Dame, à laquelle il veid les larmes aux œilz pour l’honneste amitié qu’elle luy portoit, qui luy rendoit sa passion si importable que, pour ne l’oser déclarer, tomba quasi esvanouy en luy disant adieu, en une si grande sueur universelle que non ses œilz seulement, mais tout son corps, jectoient larmes. Et ainsi sans parler se departist, dont la Dame demora fort estonnée, car elle n’avoit jamais veu un tel signe de regret. Toutesfois poinct ne changea son bon jugement envers luy & l’accompaigna de prières & oraisons.

Au bout d’un mois, ainsi que la Dame retournoit à son logis, trouva un Gentil homme qui luy présenta une lettre de par le Capitaine, la priant qu’elle la voulust veoir à part & luy dist comme il l’avoit veu embarqué, bien délibéré de faire chose agréable au Roy & à l’augmentation de la Chrestienté, & que de luy il s’en retournoit à Marseille pour donner ordre aux affaires dudict Capitaine.

La Dame se retira à une fenestre à part, & ouvrit sa lettre, de deux feuilles de papier escriptes de tous costez, en laquelle y avoit l’Epistre qui s’ensuict :

Mon long celer, ma taciturnité
Apporté m’a telle nécessité
Que je ne puis trouver nul reconfort,
Fors de parler ou de souffrir la mort.
Ce parler là, auquel j’ay défendu
De se monstrer à toy, a attendu

De me veoir seul & de mon secours loing,
Et lors m’a dict qu’il estoit de besoing
De le laisser aller s’esvertuer
De se monstrer ou bien de me tuer,
Et a plus faict, car il s’est venu mettre
Au beau milieu de ceste mienne lettre,
Et dist que, puis que mon œil ne peut veoir
Celle qui tient ma vie en son pouvoir,
Dont le regard sans plus me contantoit
Quand son parler mon oreille escoutoit,
Que maintenant par force il saillira
Devant tes yeulx, ou point ne faillira
De te monstrer mes plaincts & mes clameurs,
Dont le celer est cause que je meurs.
Je l’ay voulu de ce papier oster,
Craingnant que point ne voulusse escouter
Ce sot parler qui se monstre en absence,
Qui trop estoit craintif en ta présence,
Disant : « Mieulx vault, en me taisant, mourir
Que de vouloir ma vie secourir
Pour ennuyer celle que j’aime tant
Que de mourir pour son bien suis content ! »
D’autre costé, ma mort pourroit porter
Occasion de trop desconforter
Celle pour qui seulement j’ay envie
De conserver ma santé & ma vie.
Ne t’ay je pas, o ma Dame, promis
Que, mon voiage à fin heureuse mis,
Tu me verrois devers toy retourner
Pour ton mary avec toy emmener
Au lieu où tant a de devotion
Pour prier Dieu sur le mont de Syon ?
Si je me meurs, nul ne t’y mènera ;
Trop de regret ma mort ramènera,
Voyant à riens tourner nostre entreprinse

Qu’avecques tant d’affection as prinse.
Je vivray doncq, & lors t’y mèneray
Et en brief temps à toy retourneray.
La mort pour moy est bonne, à mon advis,
Mais seulement pour toy seule je vis.
Pour vivre donc il me fault alléger
Mon pauvre cueur & du faiz soulager,
Qui est à luy & à moy importable,
De te monstrer mon amour véritable,
Qui est si grande & si bonne & si forte
Qu’il n’y en eut oncques de telle sorte.
Que diras tu, o parler trop hardy ?
Que diras tu ? Je te laisse aller ; dy,
Pourras tu bien luy donner congnoissance
De mon amour ? Las, tu n’as la puissance
D’on démonstrer la milliesme part.
Diras tu poinct au moins que son regard
A retiré mon cueur de telle force
Que mon corps n’est plus qu’une morte escorce
Si par le sien je n’ay vie & vigueur ?
Las, mon parler foible & plein de langueur,
Tu n’as pouvoir de bien au vray luy peindre
Comment son œil peut un bon cueur contraindre ;
Encores moins à louer sa parole
Ta puissance est pauvre, debile & molle.
Si tu pouvois au moins luy dire ung mot,
Que bien souvent comme muet & sot
Sa bonne grace & vertu me rendoit,
Et à mon œil qui tant la regardoit
Faisoit jetter par grand amour les larmes,
Et à ma bouche aussi changer ses termes ;
Voire &, en lieu dire que je l’aimois,
Je luy parlois des signes & des mois
Et de l’estoille Arcticque & Antarticque.
Ô, mon parler, tu n’as pas la practique

De luy compter en quel estonnement
Me mettoit lors mon amoureux tourment,
De dire aussi mes mauls & mes douleurs.
Il n’y a pas en toy tant de valeurs
De declairer ma grande & forte amour ;
Tu ne sçaurois me faire ung si bon tour.
À tout le moins, si tu ne peux le tout
Luy racompter, prens toy à quelque bout,
Et dy ainsi : « Craincte de te desplaire
M’a faict longtemps maulgré mon vouloir taire
Ma grande amour, qui devant toi mérite
Et devant Dieu & le ciel estre dicte,
Car ta vertu en est le fondement,
Qui me rend doulx mon trop cruel tourment,
Veu que l’on doit un tel tresor ouvrir
Devant chacun & son cueur descouvrir.
Car qui pourroit un tel amant reprendre
D’avoir osé & voulu entreprendre
D’acquerir Dame en qui la vertu toute,
Voire & l’honneur, faict son sejour sans doubte ?
Mais au contraire, on doit bien fort blasmer
Celuy qui voit un tel bien sans l’aimer.
Or, l’ay je veu & l’aime d’un tel cueur
Qu’amour sans plus en a esté vaincqueur.
Las, ce n’est point amour legier ou fainct
Sur fondement de beauté fol & painct ;
Encores moins cest amour qui me lie
Regarde en rien la villaine follie.
Poinct n’est fondé en villaine esperance
D’avoir de toy aucune joissance,
Car rien n’y a au fonds de mon desir
Qui contre toy souhaitte nul plaisir.
J’aimerois mieulx mourir en ce voyaige
Que te sçavoir moins vertueuse ou saige,
Ne que pour moy fust moindre la vertu

Dont ton corps est en ton cueur revestu.
Aimer te veulx comme la plus perfaicte
Qui oncques fut ; par quoy rien ne souhaitte
Qui puisse oster ceste perfection,
La cause & fin de mon affection,
Car, plus de moy tu es saige estimée,
Et plus aussi parfaictement aimée.
Je ne suis pas celuy qui se console
En son amour & en sa Dame folle ;
Mon amour est très saige & raisonnable,
Car je l’ay mis en Dame tant aimable
Qu’il n’y a Dieu, ny Ange en Paradis,
Qu’en te voyant ne dist ce que je dis.
Et, si de toy je ne puis estre aymé,
Il me suffist au moins d’estre estimé
Le serviteur plus parfaict qui fut oncques.
Ce que croiras, j’en suis très seur, adoncques
Que la longueur du temps te fera veoir
Que de t’aymer te fais loyal debvoir,
Et, si de toy je n’en reçois autant,
À tout le moins de t’aymer suis contant,
En t’asseurant que rien ne te demande,
Fors seulement que je te recommande
Le cueur & corps bruslant pour ton service
Dessus l’autel d’Amour pour sacrifice.
Croy hardiment que, si je reviens vif,
Tu reverras ton serviteur naïf,
Et, si je meurs, ton serviteur mourra,
Que jamais Dame un tel n’en trouvera.
Ainsi de toy s’en va emporter l’onde
Le plus perfaict serviteur de ce monde.
La mer peut bien ce mien corps emporter,
Mais non le cueur, que nul ne peut oster
D’avecques toy, où il faict sa demeure
Sans plus vouloir à moy venir une heure.

Si je pouvois avoir, par juste eschange,
Un peu du tien, clair & pur comme un ange,
Je ne craindrois d’emporter la victoire
Dont ton seul cueur en gagneroit la gloire.
Or vienne doncques ce qu’il en adviendra ;
J’en ay jecté le dé ; là se tiendra
Ma volunté sans aucun changement,
Et, pour mieulx peindre au tien entendement
Ma loyaulté, ma ferme seureté,
Ce diamant, pierre de fermeté,
En ton doigt blanc te supplie prendre,
Par qui pourras trop plus qu’heureux me rendre.
Ô, diamant, dy : « Amant cy m’envoye,
Qui entreprend ceste doubteuse voye
Pour mériter par ses œuvres & faicts
D’estre du rang des vertueux parfaicts,
À fin qu’un jour il puisse avoir sa place
Au desiré lieu de ta bonne grace. »

La Dame lut l’epistre tout du long, & de tant plus s’esmerveilloit de l’affection du Capitaine que moins elle en avoit eu de soupçon. Et, en regardant la table du diamant grande & belle, dont l’anneau estoit esmaillé de noir, fut en grande peine de ce qu’elle en avoit à faire. Et, après avoir resvé toute la nuict sur ces propos, fut très aise d’avoir occasion de ne luy faire response par faulte de messaigier, pensant en elle mesme qu’avecq les peines qu’il portoit pour le service de son maistre, il n’avoit besoing d’estre fasché de la mauvaise response qu’elle estoit déliberée de luy faire, laquelle elle remict à son retour. Mais elle se trouva fort empêchée du diamant, car elle n’avoit poinct accoustumé de se parer aux despens d’aultres que de son mary. Par quoy elle, qui estoit de bon entendement, pensa de faire proficter cest anneau à la conscience du Capitaine. Elle depescha un sien serviteur, qu’elle envoya à la Demoiselle femme du Capitaine, en feingnant que ce fust une Religieuse de Tarascon qui luy escripvit une telle lettre :

Madame, Monsieur vostre mary est passé par icy bien peu avant son embarquement &, après s’estre confessé & reçeu son Créateur comme bon Chrétien, m’a déclairé ung faict qu’il avoit sur la conscience, c’est le regret de ne vous avoir tant aymée comme il debvoit. Et me pria & conjura à son partement de vous envoyer ceste lettre avec ce diamant, lequel il vous prie garder pour l’amour de luy, vous asseurant que, si Dieu le faict retourner en santé, jamais femme ne fut mieulx traictée que vous serez, & ceste pierre de fermeté vous en fera foy pour luy.

Je vous prie l’avoir pour recommandé en vos bonnes prières, car aux miennes il aura part toute ma vie.

Ceste lettre, parfaicte & signée au nom d’une Religieuse, fut envoyée par la Dame à la femme du Capitaine. Et, quand la bonne vieille veid la lettre & l’anneau, il ne fault demander combien elle pleura de joye & de regret d’estre aimée & estimée de son bon mary, de la vue duquel elle se voyoit estre privée, &, en baisant l’anneau plus de mille fois, l’arrousoit de ses larmes, bénissant Dieu qui sur la fin de ses jours luy avoit redonné l’amitié de son mary, laquelle elle avoit tenue longtemps pour perdue. Et, remerciant la Religieuse qui estoit cause de tant de bien, à laquelle feit la meilleure response qu’elle peut, que le messaigier rapporta en bonne diligence à sa maistresse, qui ne la leut, ny n’entendit ce que luy dist son serviteur sans en rire bien fort. Et se contenta d’estre deffaicte de son diamant par si profitable moyen que de réunir le mary & la femme en bonne amitié, dont luy sembla avoir gaigné ung royaulme.

Ung peu de temps après vindrent nouvelles de la deffaicte & mort du pauvre Capitaine, & comme il fut abandonné de ceulx qui le devoient secourir, & son entreprinse révélée par les Rhodiens, qui la debvoient tenir secrette ; en telle sorte que luy, avecq tous ceulx qui descendirent en terre, qui estoient en nombre de quatre vingts, furent tous tuez, entre lesquels estoit un Gentil homme nommé Jehan & un Turc, tenu sur les fons par la dicte Dame, lesquels deux elle avoit donnez au Capitaine pour faire le voyage avecq luy, dont l’un mourut auprès de luy, & le Turc, avec quinze coups de flèches, se saulva à nouer jusques dedans les vaisseaulx François.

Et par luy seul fut entendue la verité de toute ceste affaire, car ung Gentil homme, que le pauvre Capitaine avoit prins pour amy & compaignon, & l’avoit avancé envers le Roy & les plus grands de France, si tost qu’il veid mettre pied à terre au dict Capitaine retira bien avant en la mer ses vaisseaulx. Et, quand le Capitaine veid son entreprinse descouverte & plus de quatre mil Turcs, se voulut retirer comme il debvoit. Mais le Gentil homme, en qui il avoit eu si grande fiance, voyant que par sa mort la charge luy demouroit seule de ceste grande armée & le profict, meit en avant à tous les Gentils hommes qu’il ne falloit pas hazarder les vaisseaulx du Roy, ne tant de gens de bien, qui estoient dedans, pour saulver cent personnes seulement, & ceulx qui n’avoient pas trop de hardiesse furent de son opinion.

Et voyant le dict Capitaine que, plus il les appelloit & plus ils s’eslongnoient de son secours, se retourna devers les Turcs estant au sablon jusques au genoil, où il feit tant de faicts d’armes & de vaillances qu’il sembloit que luy seul deust deffaire tous ses ennemis, dont son traistre compaignon avoit plus de paour que desir de sa victoire.

À la fin, quelques armes qu’il sçeut faire, reçeut tant de coups de flèches de ceulx qui ne pouvoient approcher de luy que de la portée de leurs arcs, qu’il commencea à perdre tout son sang. Et lors les Turcs, voyans la foiblesse de ces vrais Chrestiens, les vindrent charger à grands coups de cymetère, lesquels, tant que Dieu leur donna force & vie, se deffendirent jusques au bout.

Le Capitaine appella ce Gentil homme, nommé Jehan, que sa Dame luy avoit donné, & le Turc aussi, &, en mettant la poincte de son espée en terre, tombant à genoux auprès, baisa & embrassa la croix, disant :

« Seigneur, prens l’ame en tes mains de celuy qui n’a espargné sa vie pour exalter ton nom. »

Le Gentil homme, nommé Jehan, voyant qu’avec ses parolles la vie luy deffailloit, embrassa luy, & la croix de l’espée qu’il tenoit, pour le cuider secourir, mais un Turc par derrière luy coupa les deux cuisses, &, en criant tout hault : « Allons, Capitaine, allons en Paradis veoir celuy pour qui nous mourons, » fut compaignon à la mort comme il avoit esté à la vie du pauvre Capitaine.

Le Turc, voyant qu’il ne pouvoit servir à l’un ny à l’aultre, estant frappé de quinze flèches, se retira vers ses navires &, en demandant y estre reçeu, combien qu’il fust seul eschappé des quatre vingts, fut refusé par le traistre compaignon. Mais luy, qui sçavoit fort bien nager, se jetta dedans la mer & feit tant qu’il fut reçeu en ung petit vaisseau, & au bout de quelque temps guéry de ses playes. Et par ce pauvre estranger fut la vérité congneue entièrement, à l’honneur du Capitaine & à la honte de son compaignon, duquel le Roy & tous les gens de bien qui oyrent le bruict jugèrent la meschanceté si grande envers Dieu & les hommes qu’il n’y avoit mort dont il ne fût digne. Mais à sa venue donna tant de choses faulses à entendre, avecq force présens, que non seulement se saulva de pugnition, mais eut la charge de celuy qu’il n’estoit digne de servir de varlet.

Quand ceste piteuse nouvelle vint à la Court, Madame la Régente, qui l’estimoit fort, le regretta merveilleusement. Aussi feit le Roy & tous les gens de bien qui le congnoissoient, & celle qu’il aymoit le mieulx, oyant une si estrange, piteuse & chrestienne mort, changea la dureté du propos qu’elle avoit délibéré luy tenir en larmes & lamentations, à quoy son mary luy tint compaignie, se voyans frustrez de l’espoir de leur voyage.

Je ne veulx oblier que une Damoiselle, qui estoit à ceste Dame, laquelle aimoit ce Gentil homme nommé Jehan plus que soy mesmes, le propre jour que les deux Gentils hommes furent tuez, vint dire à sa maistresse qu’elle avoit veu en songe celuy qu’elle aymoit tant vestu de blanc, lequel luy estoit venu dire adieu, & qu’il s’en alloit en Paradis avecq son Capitaine. Mais, quand elle sçeut que son songe estoit véritable, elle feit un tel dueil que sa maistresse avoit assez à faire à la consoler.

Au bout de quelque temps la Court alla en Normandie, d’où estoit le Gentil homme, la femme duquel ne faillit à venir faire la révérence à Madame la Régente, &, pour y estre presentée, s’adressa à la Dame que son mary avoit tant aymée.

Et, en attendant l’heure propre en une église, commençea à regretter & louer son mary, & entre aultres choses luy dist :

« Hélas ! ma Dame, mon malheur est le plus grand qu’il n’advint oncques à femme, car à l’heure qu’il m’aimoit plus qu’il n’avoit jamais faict Dieu me l’a osté. »

Et, en ce disant, luy monstra l’anneau qu’elle avoit au doigt comme le signe de sa parfaicte amitié, qui ne fut sans grandes larmes, dont la Dame, quelque regret qu’elle en eust, avoit tant d’envie de rire, veu que de sa tromperie estoit sailly un tel bien, qu’elle ne la voulut présenter à Madame la Régente, mais la bailla à une aultre & se retira en une chapelle, où elle passa l’envie qu’elle avoit de rire.


« Il me semble, mes Dames, que celles à qui on présente de telles choses debvroient desirer en faire œuvre qui vint à aussi bonne fin que feyt ceste bonne Dame, car elles trouveroient que les bienfaicts sont les joyes des biens faisans. Et ne fault poinct accuser ceste Dame de tromperie, mais estimer de son bon sens, qui convertit en bien ce qui de soy ne valoit riens.

— Voulez vous dire, » ce dist Nomerfide, « qu’un beau diamant de deux cens escus ne vault riens ? Je vous assure que, s’il fust tumbé entre mes mains, sa femme ne ses parents n’en eussent riens veu. Il n’est rien mieulx à soy que ce qui est donné. Le Gentil homme estoit mort, personne n’en sçavoit rien ; elle se fust bien passée de faire tant plorer ceste pauvre vieille.

— En bonne foy », ce dist Hircan, « vous avez raison, car il y a des femmes qui, pour se monstrer plus excellentes que les aultres, font des œuvres apparantes contre leur naturel, car nous sçavons bien tous qu’il n’est riens si avaricieux que une femme. Toutesfois leur gloire passe souvent leur avarice, qui force leurs cueurs à faire ce qu’elles ne veulent, & croy que celle qui laissa ainsi le diamant n’estoit pas digne de le porter.

— Hola ! hola ! » ce dist Oisille ; « je me doubte bien qui elle est, par quoy, je vous prie, ne la condamnez poinct sans l’oyr.

— Ma Dame, » dist Hircan, « je ne la condamne poinct, mais, si le Gentil homme estoit autant vertueux que vous dictes, elle estoit honorée d’avoir ung tel serviteur & de porter son anneau ; mais peut estre que ung moins digne d’estre aimé la tenoit si bien par le doigt que l’anneau n’y pouvoit entrer.

— Vrayement, » ce dist Ennasuitte, « elle le pouvoit bien garder puisque personne n’en sçavoit rien.

— Comment ? » ce dist Geburon, « toutes choses à ceulx qui ayment sont elles licites, mais que l’on n’en sache riens ?

— Par ma foy, » ce dist Saffredent, « je ne vois onques meffaict pugny, sinon la sottise, car il n’y a meurtrier, larron, ny adultère, mais qu’il soit aussi fin que maulvais, qui soit jamais reprins par Justice, ny blasmé entre les hommes. Mais souvent la malice est si grande qu’elle les aveugle, de sorte qu’ils deviennent sots, &, comme j’ay dict, seulement les sots sont punis & non les vicieux.

— Vous en direz ce qu’il vous plaira, » ce dist Oisille ; « Dieu peut juger le cueur de ceste Dame, mais, quant à moy, je treuve le faict très honneste & vertueux. Pour n’en débattre plus, je vous prie, Parlamente, donner vostre voix à quelqu’un.

— Je la donne très voluntiers, » ce dist elle, à Simontault ; « car, après ces deux tristes Nouvelles, il ne fauldra de nous en dire une qui ne nous fera poinct plorer.

— Je vous remercie, » dist Simontault ; « en me donnant vostre voix, il ne s’en fault guères que ne me nommiez plaisant, qui est un nom que je trouve fort fascheux, &, pour m’en venger, je vous monstreray qu’il y a des femmes qui font bien semblant d’estre chastes, envers quelques uns ou pour quelque temps ; mais la fin les monstre telles qu’elles sont, comme vous verrez par une histoire très véritable :


QUATORZIESME NOUVELLE


Le Seigneur de Bonnyvet, pour se venger de la cruauté d’une Dame Milanoyse, s’accointa d’un Gentil homme Italian qu’elle aymoit sans qu’il en eût encores rien eu que bonnes paroles & asseurance d’être aymé, &, pour parvenir à son intention, lui conseilla si bien que sa Dame luy accorda ce que tant il avoit pourchassé. Dont le Gentil homme avertit Bonnyvet, qui, après s’estre fait couper les cheveus & la barbe, vestu d’abillemens semblables à ceus du Gentil homme, s’en ala sur le my nuyt mettre sa vengeance à exécution, qui fut cause que la Dame, après avoir entendue de luy l’invention qu’il avoit trouvée pour la gangner, luy promit de se départir de l’amytié de ceus de sa nation & s’arrêter à luy.


n la Duché de Milan, du temps que le Grand-Maistre de Chaumont en estoit Gouverneur, y avoit un Gentil homme nommé le Seigneur de Bonnivet, qui depuis par ses mérites fut Admiral de France. Estant à Milan, fort aymé du dict Grand-Maistre & de tout le monde pour les vertuz qui estoient en luy, se trouvoit voluntiers aux festins où toutes les Dames se assembloient, desquelles il estoit mieulx voulu que ne fut oncques François, tant pour sa beaulté, bonne grace & bonne parole, que pour le bruict que chascun luy donnoit d’estre un des plus adroicts & hardys aux armes qui fust poinct de son temps.

Ung jour en masque, à ung carneval, mena dancer une des plus braves & belles Dames qui fust poict en la ville, &, quand les hautsbois faisoient pause, ne failloit à luy tenir les propos d’amour qu’il sçavoit mieux que nul aultre dire. Mais elle, qui ne luy debvoit rien de respondre, luy voulut soubdain mettre la paille au devant & l’arrester, en l’asseurant qu’elle n’aimoit ni n’aimeroit jamais que son mary & qu’il ne s’y attendist en aucune maniere. Pour ceste response ne se tint le Gentil homme refusé, & la pourchassa vivement jusques à la my caresme. Pour toute résolution, il la trouva ferme en propos de n’aymer ne luy ne aultre, ce qu’il ne peut croire, veu la mauvaise grace que son mary avoit & la grande beaulté d’elle. Il se délibéra, puisqu’elle usoit de dissimulation, d’user aussi de tromperie, & dès l’heure laissa la poursuitte qu’il luy faisoit, & s’enquist si bien de sa vie qu’il trouva qu’elle aymoit un Gentil homme italien, bien saige & honneste.

Le dict Seigneur de Bonnivet accointa peu à peu ce Gentil homme par telle doulceur & finesse qu’il ne s’apperceut de l’occasion, mais l’aima si parfaictement qu’après sa Dame c’estoit la créature du monde qu’il aimoit le plus. Le Seigneur de Bonnivet, pour luy arracher son secret du cueur, faingnit de luy dire le sien & qu’il aimoit une Dame, où jamais n’avoit pensé, le priant le tenir secret & qu’ils n’eussent tous deus que ung cueur & une pensée. Le pauvre Gentil homme, pour luy monstrer l’amour réciproque, luy va declairer tout du long celle qu’il portoit à la Dame dont Bonnivet se vouloit venger, & une fois le jour s’assembloient en quelque lieu tous deux pour rendre compte des bonnes fortunes advenues le long de la journée, ce que l’un faisoit en mensonge & l’autre en vérité. Et confessa le Gentil homme avoir aymé trois ans ceste Dame sans en avoir riens eu, sinon bonnes paroles & asseurance d’estre aymé.

Le dict de Bonnivet lui conseilla tous les moyens qu’il luy fut possible pour parvenir à son intention, dont il se trouva si bien que en peu de jours elle luy accorda tout ce qu’il demandoit. Il ne restoit que de trouver le moyen, ce que bien tost par le conseil du Seigneur de Bonnivet fut trouvé. Et ung jour avant souper lui dist le Gentil homme : « Monsieur, je suis plus tenu à vous qu’à tous les hommes du monde, car par vostre bon conseil j’espère avoir ceste nuict ce que tant d’années j’ay desiré.

— Je te prie, mon amy », ce luy dist Bonnivet, « compte moy la sorte de ton entreprinse pour veoir s’il y a tromperie ou hazard, pour te y servir de bon amy. » Le Gentil homme luy va compter comme elle avoit moyené de faire laisser la grande porte de la maison ouverte, soubz coulleur de quelque maladie qu’avoit un de ses frères, pour laquelle à toute heure falloit envoyer à la ville quérir ses necessitez, & qu’il pourroit entrer seurement dedans la court, mais qu’il se gardast de monter par l’escallier, & qu’il passast par ung petit degré qui estoit à main droicte, & entrast en la premiere gallerie qu’il trouveroit, où toutes les portes des chambres de son beau père & de ses beaulx frères se rendoient ; & qu’il choisist bien la troisiesme plus près du dict degré, &, si en la poussant doulcement il la trouvoit fermée, qu’il s’en allast, estant asseuré que son mary estoit revenu, lequel toutesfois ne devoit revenir de deux jours ; & que, s’il la trouvoit ouverte, il entrast doucement & qu’il la refermast hardiment au coureil, sachant qu’il n’y avoit qu’elle seule en la chambre, & que surtout il n’oubliast à faire faire des soulliers de feutre, de paour de faire bruict ; & qu’il se gardast bien de venir plus tost que deux heures après minuict ne fussent passées, pource que ses beaulx frères, qui aymoient fort le jeu, ne s’alloient jamais coucher qu’il ne fust plus d’une heure.

Le dict de Bonnivet luy respondit : « Va, mon amy, Dieu te conduise ; je le prie qu’il te garde d’inconvénient. Si ma compaignie y sert de quelque chose, je n’espargneray rien qui soit en ma puissance. »

Le Gentil homme le mercia bien fort, & luy dist qu’en ceste affaire il ne pouvoit estre trop seul, & s’en alla pour y donner ordre.

Le Seigneur de Bonnivet ne dormit pas de son costé, &, voyant qu’il estoit heure de se venger de sa cruelle Dame, se retira de bonne heure en son logis, & se feit coupper la barbe de la longueur & largeur que l’avoit le Gentil homme ; aussi se feit coupper les cheveux à fin qu’à le toucher on ne peust congnoistre leur différence. Il n’oblia pas les escarpins de feutre & le demorant des habillemens semblables au gentil homme.

Et, pource qu’il estoit fort aimé du beau père de ceste femme, ne craignit d’y aller de bonne heure, pensant que, s’il estoit apperçeu, il iroit tout droict à la chambre du bon homme, avec lequel il avoit quelque affaire.

Et sur l’heure de minuict entra en la maison de ceste Dame, où il trouva assez d’allans & de venans, mais parmy eulx passa sans estre congneu & arriva en la gallerie. Et, touchant les deux premières portes, les trouva fermées & la troisiesme non, laquelle doucement il poussa. Et, entré qu’il fut en la chambre de la Dame, la referma au coureil, & veid toute ceste chambre tendue de linge blanc, le pavement & le dessus de mesmes, & un lict de toille fort deliée tant bien ouvré de blanc qu’il n’estoit possible de plus ; & la dame seule dedans avecq son scofion & sa chemise, toute couverte de perles & de pierreries, ce qu’il veid par ung coing du rideau avant que d’estre apperçeu d’elle, car il y avoit un grand flambeau de cire blanche, qui rendoit la chambre claire comme le jour, & de paour d’estre congneu d’elle, alla premièrement tuer le flambeau, puis se despouilla & s’alla coucher auprès d’elle.

Elle, qui cuydoit que ce fust celuy qui si longuement l’avoit aymée, lui feit la meilleure chère qui luy fut possible ; mais luy, qui sçavoit bien que c’estoit au nom d’un aultre, se garda de luy dire un seul mot & ne pensa qu’à mettre sa vengeance à exécution, c’est de luy oster son honneur & sa chasteté sans luy en sçavoir gré ni grace. Mais, contre sa volunté & délibération, la Dame se tenoit si contente de cette vengeance qu’elle l’estimoit recompensé de tous ses labeurs, jusques à ce que une heure après minuict sonna qu’il estoit temps de dire adieu. Et à l’heure, le plus bas qu’il luy fut possible, luy demanda si elle estoit aussi contente de luy que luy d’elle. Elle, qui cuidoit que ce fust son amy, luy dist que non seullement elle estoit contente, mais emerveillée de la grandeur de son amour, qui l’avoit gardé une heure sans luy pouvoir respondre.

À l’heure, il se print à rire bien fort, luy disant : « Or sus, ma Dame, me refuserez vous une aultre fois, comme vous avez accoustumé de faire jusques icy ? » Elle, qui la congneut à la parole & au ris, fut si desesperée d’ennuy, de honte, qu’elle l’appella plus de mille fois meschant, traistre & trompeur, se voulant jeter du lict à bas pour chercher un cousteau à fin de se tuer, veu qu’elle estoit si malheureuse qu’elle avoit perdu son honneur pour un homme qu’elle n’aymoit poinct & qui, pour se venger d’elle, pourroit divulguer ceste affaire par tout le monde.

Mais il la retint entre ses bras, & par bonnes & doulces paroles l’asseura de l’aymer plus que celuy qui l’aimoit & de céler ce qui touchoit son honneur si bien qu’elle n’en auroit jamais blasme. Ce que la pauvre sotte creut, &, entendant de luy l'invention qu’il avoit trouvée & la peine qu’il voit prinse pour la gaingner, luy jura qu’elle l'aymeroit mieux que l’aultre, qui n’avoit sçeu celer son secret, & qu’elle congnoissoit bien le contraire du faulx bruict que l’on donnoit aux François, car ils estoient plus saiges, persévérans & secrets que les Italiens, parquoy doresnavant elle se deparoit de l’opinion de ceulx de sa nation pour se arrester à luy. Mais elle le pria bien fort que pour quelque temps il ne se trouvast en lieu ne festin où elle fust, sinon en masque, car elle sçavoit bien qu’elle auroit si grande honte que sa contenance la déclaireroit à tout le monde.

Il luy en feit promesse, & aussi la pria que, quand son amy viendroit à deux heures, elle luy feit bonne chère, & puis peu à peu elle s’en pourroit deffaire, dont elle feit si grande difficulté que, sans l’amour qu’elle luy portoit, pour rien ne l’eust accordé. Toutesfois en luy disant adieu la rendit si satisfaicte qu’elle eust bien voulu qu’il y fust demouré plus longuement.

Après qu’il fut levé & qu’il eut reprins ses habillemens, saillit hors de la chambre & laissa la porte entr’ouverte comme il l’avoit trouvée. Et, pour ce qu’il estoit près de deux heures & qu’il avoit paour de trouver le Gentil homme en son chemin, se retira au hault du degré, où bien tost après il le veid passer & entrer en la chambre de sa Dame.

Et luy s’en alla en son logis pour reposer son travail, ce qu’il feit de sorte que neuf heures du matin le trouvèrent au lict, où à son lever, arriva le Gentil homme, qui ne faillit à luy compter sa fortune, non si bonne comme il l’avoit espérée, car il dist que, quand il en la chambre de sa Dame, il la trouva levée en son manteau de nuict, avecques une bien grosse fiebvre, le pouls fort esmeu, le visaige en feu & la sueur qui commençoit à luy prendre, de sorte qu’elle le pria s’en retourner incontinent, car, de paour d’inconvenient, n’avoit osé appeller ses femmes, dont elle estoit si mal qu’elle avoit plus besoin de penser à la mort qu’à l’amour & d’oyr parler de Dieu que de Cupido, estant marrie du hazard où il s’estoit mis pour elle, veu qu’elle n’avoit puissance en ce monde de luy rendre ce qu’elle espéroit faire en l’autre bientost. Dont il fut si estonné & marry que son feu & sa joye s’estoient convertis en glace & en tristesse, & s’en estoit incontinent departy. Et au matin au poinct du jour, avoit envoyé sçavoir de ses nouvelles & que pour vray elle estoit très mal, &, en racomptant ses douleurs, ploroit si très fort qu’il sembloit que l’ame s’en deust aller par ses larmes.

Bonnivet, qui avoit tant envie de rire que l’autre de plorer, le consola le mieux qu’il luy fut possible, luy disant que les amours de longue durée ont tousjours un commencement difficile, & qu’Amour lui faisoit ce retardement pour luy faire trouver la joissance meilleure, & en ces propos se départirent.

La Dame garda quelques jours le lict &, en recouvrant sa santé, donna congié à son premier serviteur, le fondant sur la craincte qu’elle avoit eue de la mort & le remords de sa conscience, & s’arresta au Seigneur Bonnivet, dont l’amitié dura, selon la coustume, comme la beauté des fleurs des champs.

« Il me semble, mes Dames, que les finesses du Gentil homme valent bien l’hypocrisie de ceste Dame, qui, après avoir tant contrefaict la femme de bien, se déclaira si folle.

— Vous direz ce qu’il vous plaira des femmes, » dist Ennasuitte, « mais ce Gentil homme feit un tour meschant. Est il dict que, si une Dame en aimoit un, l’autre la doive avoir par finesse ?

— Croyez, » ce dist Geburon, « que telles marchandises ne se peuvent mettre en vente qu’elles ne soient emportées par les plus offrans & derniers enchérisseurs. Ne pensez pas que ceulx qui poursuivent les dames prennent tant de peine pour l’amour d’elles, car c’est seulement pour l’amour d’eulx & de leur plaisir.

— Par ma foy, » ce dist Longarine, « je vous croy ; car, pour vous en dire la verité, tous les serviteurs que j’ay jamais eu m’ont tousjours commencé leurs propos par moy, monstrans desirer ma vie, mon bien, mon honneur, mais la fin en a esté pour eulx, desirans leur plaisir & leur gloire. Par quoy le meilleur est de leur donner congié dès la première partie de leur sermon ; car, quand on vient à la seconde, on n’a pas tant d’honneur à les refuser, veu que le vice de soy, quand il est congneu, est refusable.

— Il fauldroit doncques, » ce dist Ennasuitte, « que, dès que ung homme ouvre la bouche, on le refusast sans sçavoir qu’il veult dire ? »

Parlamente luy respondit : « Ma compaigne ne l’entend pas ainsi, car on sçait bien que au commencement une femme ne doibt jamais faire semblant d’entendre où l’homme veult venir ny encores, quand il le declaire, de le pouvoir croire ; mais, quand il vient à en jurer bien fort, il me semble qu’il est plus honneste aux dames de le laisser en ce beau chemin que d’aller jusques à la vallée.

— Voire mais, » ce dist Nomerfide, « devons nous croire par là qu’ils nous aiment par mal ? Est ce pas peché de juger son prochain ?

— Vous en croirez ce qu’il vous plaira, » dist Oisille ; « mais il fault tant craindre qu’il soit vray que, dès que vous en appercevez quelque estincelle, vous devez fuir ce feu, qui a plus tost bruslé un cueur qu’il ne s’en est apperçeu.

— Vrayement, » ce dist Hircan, « voz loix sont trop dures, &, si les femmes vouloient selon vostre advis estre si rigoureuses, auxquelles la doulceur est tant séante, nous changerions aussy nos doulces supplications en finesses & forces.

— Le mieulx que je y voye, » dist Simontault, « c’est que chacun suive son naturel. Qui aime ou qui n’aime point le monstre sans dissimulation.

— Pleust à Dieu », ce dist Saffredent, « que ceste loy apportast autant d’honneur qu’elle feroit de plaisir. »

Mais Dagoucin ne se sçeut tenir de dire : « Ceux qui aymeroient mieulx mourir que leur volonté fust congneue ne se pourroient accorder à vostre ordonnance.

— Mourir ! ce dist Hircan ; « encore est il à naistre le bon Chevalier qui pour telle chose publique l droit mourir. Mais laissons ces propos d’impossibilité, & regardons à qui Simontault donnera sa voix.

— Je la donne, » dist Simontault, « à Longarine, car je la regardois tantost qu’elle parloit toute seule. Je pense qu’elle recordoit quelque bon roole, & si n’a point accoustumé de celer la vérité, soit contre homme ou contre femme.

— Puis que vous m’estimez si véritable, » repondist Longarine, « je vous racompteray une histoire que, nonobstant qu’elle ne soit tant à la louange des femmes que je vouldrois, si verrez vous qu’il y en a ayans aussi bon cueur, aussi bon esprit, & aussi pleines de finesses que les hommes. Si mon compte est un peu long, vous aurez patience.


QUINZIESME NOUVELLE


Par la faveur du Roy Françoys un simple Gentil homme de sa Cour espousa une femme fort riche, de laquelle toutesfois, tant pour sa grande jeunesse que pour ce qu’il avoit son cueur ailleurs, il teint si peu de conte que elle, meue de dépit & vaincue de désespoir, après avoir cerché tous moyens de luy complaire, avisa de se reconforter autre part des ennuys qu’elle enduroit avec son mary.


n la Court du Roy Françoys premier y avoit ung Gentil homme, duquel je congnois si bien le nom que je ne le veulx point nommer. Il estoit pauvre, n’ayant point cinq cens livres de rente, mais il estoit tant aymé du Roy, pour les vertus dont il estoit plein, qu’il vint à espouser une femme si riche qu’un grand Seigneur s’en fust bien contenté. Et pour ce qu’elle estoit encores bien jeune, pria une des plus grandes Dames de la Court de la vouloir tenir avecq elle, ce qu’elle feit très voluntiers.

Or estoit ce Gentil homme tant honneste, beau & plein de toute grace que toutes les Dames de la Court en faisoient bien grand cas, & entre aultres une que le Roy aimoit, qui n’estoit si jeune ne si belle que la sienne. Et, pour la grande amour qu’il luy portoit, tenoit si peu de compte de sa femme que à peine en ung an couchoit il une nuict avec elle &, ce qui plus luy estoit importable, c’est que jamais il ne parloit à elle, ne luy faisoit signe d’amitié. Et, combien qu’il jouist de son bien, il luy en faisoit si petite part qu’elle n’estoit pas habillée comme il luy appartenoit, ne comme elle desiroit, dont la Dame avecq qui elle estoit reprenoit souvent le Gentil homme, en luy disant :

« Vostre femme est belle, riche & de bonne Maison, & vous ne tenez non plus compte d’elle que si elle estoit tout le contraire, ce que son enfance & jeunesse a supporté jusques icy ; mais j’ay paour, quand elle se verra grande & belle, que son mirouer, & quelcun qui ne vous aymera pas, luy remonstre sa beaulté si peu de vous prisée, & que par despit elle face ce que, estant de vous bien traictée, n’oseroit jamais penser. »

Le Gentil homme, qui avoit son cueur ailleurs, se mocqua très bien d’elle & ne laissa, pour ses enseignemens, à continuer la vie qu’il menoit.

Mais, deux ou trois ans passez, sa femme commença à devenir une des plus belles femmes qui fust poinct en France, tant qu’elle eut le bruict de n’avoir à la Court sa pareille. Et plus elle se sentoit digne d’estre aymée, plus s’ennuya de veoir que son mary n’en tenoit compte, tellement qu’elle en print ung si grand desplaisir que, sans la consolation de sa Maistresse, elle estoit quasi au desespoir. Et, après avoir cherché tous les moyens de complaire à son mary qu’elle pouvoit, pensa en elle mesme qu’il estoit impossible qu’il l’aymast, veu la grande amour qu’elle luy portoit, sinon qu’il eust quelque autre fantaisie en son entendement, ce qu’elle chercha si subtilement qu’elle trouva la verité & qu’il estoit toutes les nuicts si empesché ailleurs qu’il oublioit sa femme & sa conscience.

Et, après qu’elle fut certaine de la vie qu’il menoit, print une telle mélancolie qu’elle ne se vouloit plus habiller que de noir, ne se trouver en lieu où l’on feist bonne chère, dont sa maistresse, qui s’en apperçeut, feit tout ce qui luy fut possible pour la retirer de ceste oppinion, mais elle ne peut. Et, combien que son mary en fust assez adverty, il fut plus prest à s’en mocquer que de y donner remède.

Vous sçavez, mes Dames, que, ainsi que extrême joye est occupée par pleurs, aussi extrême ennuy prend fin par quelque joye. Par quoy ung jour advint que ung grand Seigneur, parent proche de la maistresse de ceste Dame & qui souvent la fréquentoit, entendant l’estrange façon dont le mary la traictoit, en eut tant de pitié qu’il se voulut essayer à la consoler &, en parlant avecq elle, la trouva si belle, si saige & si vertueuse, qu’il desira beaucoup plus d’estre en sa bonne grace que de luy parler de son mary, sinon pour luy monstrer le peu d’occasion qu’elle avoit de l’aymer.

Ceste Dame, se voyant délaissée de celuy qui la debvoit aymer &, d’autre costé, aymée & requise d’un si beau Prince, se tint bien heureuse d’estre en sa bonne grace. Et combien qu’elle eust tousjours desir de conserver son honneur, si prenoit elle grand plaisir de parler à luy & de se veoir aymée & estimée, chose dont quasi elle estoit affamée. Ceste amitié dura quelque temps, jusques à ce que le Roy s’en apperçeut, qui portoit tant d’amour au Gentil homme qu’il ne vouloit souffrir que nul luy feist honte ou desplaisir. Par quoy il pria bien fort ce Prince d’en vouloir oster sa fantaisie & que, s’il continuoit, il seroit très mal content de luy.

Ce Prince, qui aimoit trop mieulx la bonne grace du Roy que toutes les Dames du monde, luy promist pour l’amour de luy d’abandonner son entreprinse & que dès le soir il iroit prendre congé d’elle, ce qu’il feit si tost qu’il sçeut qu’elle estoit retirée en son logis, où logeoit le Gentil homme en une chambre sur la sienne. Et, estant au soir à la fenestre, veid entrer ce Prince en la chambre de sa femme, qui estoit soubs la sienne, mais le Prince, qui bien l’advisa, ne laissa d’y entrer, &, en disant adieu à celle dont l’amour ne faisoit que commencer, luy allégua pour toutes raisons le commandement du Roy.

Après plusieurs larmes & regrets qui durèrent jusques à une heure après minuict, la Dame luy dist pour conclusion : « Je loue Dieu, Monseigneur, d’ont il luy plaist que vous perdiez ceste opinion, puisqu’elle est si petite & foible que vous la pouvez prendre & laisser par le commandement des hommes. Car, quant à moy, je n’ay point demandé congé ny à maistresse, ny à mary, ny à moy mesmes pour vous aimer ; car Amour, s’aidant de vostre beaulté & de vostre honnesteté, a eu telle puissance sur moy que je n’ay congneu aultre Dieu ne aultre Roy que luy. Mais, puis que vostre cueur n’est pas si remply de vraye amour que craincte n’y trouve encores place, vous ne pouvez estre amy parfaict, & d’un imparfaict je ne veulx poinct faire amy aymé parfaictement comme j’avois délibéré faire de vous. Or, adieu, Monseigneur, duquel la craincte ne mérite la franchise de mon amitié. »

Ainsi s’en alla pleurant ce Seigneur &, en se retournant, advisa encores le mary estant à la fenestre, qui l’avoit vu entrer & saillir. Par quoy le lendemain luy compta l’occasion pourquoy il estoit toit allé veoir sa femme & le commandement que le Roy luy avoit faict, dont le Gentil homme en fut fort content & en remercia le Roy.

Mais, voyant que sa femme tous les jours embellissoit & luy devenoit vieil & amoindrissoit sa beaulté, commença à changer de roole, prenant celuy que long temps il avoit faict jouer à sa femme, car il cherchoit plus que de coustume & prenoit garde sur elle. Mais de tant plus elle le fuyoit qu’elle se voyoit cherchée de luy, desirant luy rendre partie des ennuiz qu’elle avoit euz pour estre de luy peu aymée.

Et pour ne perdre si tost le plaisir que l’amour luy commençoit à donner, se va addresser à un jeune Gentil homme, tant si très beau, bien parlant & de si bonne grace qu’il estoit aymé de toutes les Dames de la Court, &, en luy faisant ses complainctes de la façon comme elle avoit esté traictée, l’incita d’avoir pitié d’elle, de sorte que le Gentil homme n’oublia rien pour essayer à la reconforter. Et elle, pour se recompenser de la perte d’un Prince qui l’avoit laissée, se meit à aymer si fort ce Gentil homme qu’elle oublia son ennuy passé & ne pensa sinon à finement conduire son amitié, ce qu’elle sçeut si bien faire que jamais sa Maïstresse ne s’en apperçeut, car en sa présence se gardoit bien de parler à luy. Mais, quand elle luy vouloit dire quelque chose, s’en alloit veoir quelques Dames qui demouroient à la Court, entre lesquelles y en avoit une dont son mari faingnoit d’estre amoureux.

Or ung soir, après soupper, qu’il faisoit obscur, se desroba la dicte Dame, sans appeller nulle compaignie, & entra en la chambre des Dames, où elle trouva celuy qu’elle aimoit mieulx que elle mesmes, &, en se asséant auprès de luy, appuyez sur une table, parloient ensemble, feignans de lire en ung livre. Quelqu’un, que le mary avoit mis au guet, luy vint rapporter là où sa femme estoit allée ; mais luy, qui estoit saige, sans en faire semblant s’y en alla le plus tost qu’il peut, &, entrant en la chambre, veid sa femme lisant le livre, qu’il faingnit ne veoir point, mais alla tout droict parler aux Dames qui estoient de l’autre costé. Ceste pauvre Dame, voyant que son mary l’avoit trouvée avecq celuy auquel devant luy elle n’avoit jamais parlé, fut si transportée qu’elle perdit sa raison &, ne pouvant passer par le banc, saulta sur la table & s’enfuit comme si son mary avecq l’espée nue l’eust poursuyvie & alla trouver sa maistresse qui se retiroit en son logis.

Et, quand elle fut deshabillée, se retira la dicte Dame, à laquelle une de ses femmes vint dire que son mary la demandoit. Elle luy respondit franchement qu’elle n’iroit point & qu’il estoit si estrange & austère qu’elle avoit paour qu’il ne luy feist ung mauvais tour.

À la fin, de paour de pis, s’y en alla. Son mary ne luy en dict un seul mot sinon and ils furent dedans le lict. Elle, qui ne sçavoit pas si bien dissimuler que luy, se print à pleurer &, quand il luy eust demandé pourquoy c’estoit, elle luy dist qu’elle avoit paour qu’il fust courroucé contre elle pource qu’il l’avoit trouvée lisant avecq un Gentil homme.

À l’heure il luy respondit que jamais il ne luy avoit deffendu de parler à homme & qu’il n’avoit trouvé mauvais qu’elle y parlast, mais ouy bien de s’en estre fuie devant luy comme si elle eust faict chose digne d’estre reprinse, & que ceste fuitte seulement luy faisoit penser qu’elle aymoit le Gentil homme. Par quoy il luy deffendit que jamais il ne lui advint de luy parler ny en public ny en privé, luy asseurant que la première fois qu’elle y parleroit, il la tueroit sans pitié ne compassion, ce qu’elle accepta très voluntiers, faisant bien son compte de n’estre pas une autre fois si sotte.

Mais, parce que les choses où l’on a volunté, plus elles sont défendues & plus elles sont desirées, ceste pauvre femme eust bientost oublié les menaces de son mary & les promesses d’elle, car dès le soir mesmes, elle envoya prier le Gentil homme de la venir veoir la nuict. Mais le mary, qui estoit si tourmenté de jalousie qu’il ne pouvoit dormir, va prendre une cappe & un varlet de chambre avecq luy, ainsi qu’il avoit ouy dire que l’autre alloit la nuict, & s’en va frapper à la porte du logis de sa femme. Elle, qui n’attendoit rien moins que luy, se leva toute seule & print des brodequins fourrés & son manteau, qui estoit auprès d’elle, &, voyant que trois ou quatre femmes qu’elle avoit estoient endormies, saillit de sa chambre & s’en va droict à la porte où elle ouyt frapper. Et en demandant « Qui est ce ? » luy fut respondu le nom de celuy qu’elle aymoit, mais, pour en estre plus asseurée, ouvrit un petit guichet, en disant : « Si vous estes celluy que vous dictes, baillez moy la main & je la congnoistray bien ». Et, quand elle toucha la main de son mary, elle le congneut &, en fermant vistement le guichet, se print à crier : « Ha, Monsieur, c’est vostre main ». Le mary luy respondit par grand courroux : « Ouy ; c’est la main qui vous tiendra promesse ; par quoy ne faillez à venir quand je le vous manderay ».

En disant ceste parole, s’en alla en son logis, & elle retourna en sa chambre, plus morte que vive, & dist tout hault à ses femmes : « Levez-vous, mes amies ; vous avez trop dormy pour moy, car en vous cuydant tromper je me suis trompée la première. » En ce disant se laissa tumber au milieu de la chambre, toute esvanouye. Ces pauvres femmes se levèrent à ce cry, tant estonnées de veoir leur maistresse comme morte couchée par terre & d’oyr ses propos qu’elles ne sçeurent que faire, sinon que de courir aux remèdes pour la faire revenir. Et, quand elle peut parler, leur dist : « Aujourd’huy, voyez vous, mes amies, la plus malheureuse créature qui soit sur la terre », & leur va compter toute sa fortune, les prians la vouloir secourir, car elle tenoit sa vie pour perdue.

Et, en la cuydant reconforter, arriva un varlet de chambre de son mary, par lequel il luy mandoit qu’elle allast incontinent à luy. Elle, embrassant deux de ses femmes, commença à crier & à pleurer, les prians de ne la laisser point aller, car elle estoit seure de mourir. Mais le varlet de chambre l’asseura que non & qu’il prenoit sur sa vie qu’elle n’auroit nul mal. Elle, voyant qu’il n’y avoit point de résistence, se jecta entre les bras de ce pauvre serviteur, luy disant : « Puis qu’il le fault, porte ce malheureux corps à la mort. »

Et à l’heure, demy esvanouye de tristesse, fut emportée du varlet de chambre au logis de son maistre, aux pieds duquel tumba ceste pauvre Dame, en luy disant : « Monsieur, je vous supplie avoir pitié de moy, & je vous jure la foy que je doibs à Dieu que je vous diray la verité du tout. » À l’heure, il luy dist, comme un homme desesperé : « Par Dieu, vous me la direz », & chassa dehors tous ses gens.

Et, pource qu’il avoit tousjours congneu sa femme dévote, pensa bien qu’elle ne se oseroit parjurer sur la vraye croix. Il en demanda une fort belle qu’il avoit &, quand ils furent tous deux seuls, la feit jurer dessus qu’elle luy diroit la vérité de ce qu’il lui demanderoit. Mais elle, qui avoit desja passé les premières appréhensions de la mort, reprint cueur, se délibérant, avant que mourir, de ne luy celler la verité & aussi de ne dire chose dont le Gentil homme qu’elle aimoit peust avoir à souffrir, &, après avoir oy toutes les questions qu’il luy faisoit, luy respondit ainsi :

« Je ne veulx point, Monsieur, justifier ne faire moindre envers vous l’amour que j’ay portée au Gentil homme dont vous avez soupson, car vous ne le pourriez ny ne devriez croire, veu l’expérience que aujourd’huy vous en avez eue, mais je desire bien vous dire l’occasion de ceste amitié. Entendez, Monsieur, que jamais femme n’aima autant mary que je vous ay aimé, &, depuis que je vous espousay jusques en cest aage icy, il ne sçeut jamais entrer en mon cueur autre amour que la vostre. Vous sçavez que, encores estant enfant, mes parens me vouloient marier à personnaige plus riche & de plus grande Maison que vous, mais jamais ne m’y sçeurent faire accorder dès l’heure que j’eus parlé à vous, car, contre toute leur opinion, je tins ferme pour vous avoir, sans regarder ny à vostre pauvreté ny aux remonstrances que ils me faisoient. Et vous ne pouvez ignorer quel traictement j’ay eu de vous jusques icy, & comme vous m’avez aymée & estimée, dont j’ay porté tant d’ennui & de desplaisir que, sans l’ayde de la Dame avecq laquelle vous m’avez mise, je fusse désespérée. Mais à la fin, me voyant grande & estimée belle d’un chascun fors que de vous seul, j’ai commencé à sentir si vivement le tort que vous me tenez que l’amour que je vous portois s’est convertie en haine & le desir de vous obéir en celluy de vengeance. Et sur ce désespoir me trouva ung Prince, lequel, pour obéyr au Roy plus que à l’Amour, me laissa à l’heure que je commençois à sentir la consolation de mes tourmens par ung amour honneste. Et au partir de luy, trouvay cestuy cy qui n’eut point la peine de me prier, car sa beaulté, son honnesteté, sa grace & ses vertuz méritent bien estre cherchées & requises de toutes femmes de bon entendement. À ma requeste, & non à la sienne, il m’a aymée avecq tant d’honnesteté que oncques en sa vie ne me requist chose que l’honneur ne luy peust accorder. Et, combien que le peu d’amour que j’ay occasion de vous porter me donnast excuse de ne vous tenir foy ne loyaulté, l’amour seul que j’ay à Dieu & à mon honneur m’ont jusques icy gardée d’avoir faict chose dont j’aye besoing de confession ne de honte. Je ne vous veulx poinct nyer que, le plus souvent qu’il m’estoit possible, je n’allasse parler à luy dans une garderobbe, faingnant d’aller dire mes oraisons, car jamais en femme ne en homme je ne me fiay de conduire ceste affaire. Je ne veulx poinct aussi nyer que, estant en ung lieu si privé & hors de tout soupson, je ne l’aye baisé de meilleur cueur que je ne faictz vous. Mais je ne demande jamais mercy à Dieu si entre nous deux il y a jamais eu aultre privaulté plus avant, ne si jamais il m’en a pressée, ne si mon cueur en a eu le desir, car j’estois si aise de le veoir qu’il ne me sembloit poinct qu’il y eust au monde ung aultre plaisir. Et vous, Monsieur, qui estes seul la cause de mon malheur, vouldriez vous prendre vengeance d’un œuvre dont si long temps a vous m’avez donné exemple, sinon que la vostre estoit sans honneur & conscience ? Car vous le sçavez & je sçay bien que celle que vous aymez ne se contente poinct de ce que Dieu & la raison commandent. Et, combien que la loy des hommes donne si grand deshonneur aux femmes qui ayment autres que leurs maris, si est ce que la loy de Dieu n’exempte point les mariz qui ayment autres que leurs femmes. Et, s’il fault mettre à la balance l’offense de vous & de moy, vous estes homme saige & expérimenté & d’aage pour congnoistre & éviter le mal, moy jeune & sans expérience nulle de la force & puissance d’amour. Vous avez une femme qui vous cherche, estime & ayme plus que sa vie propre, & j’ay un mary qui me fuit, qui me hait & me desprise plus que chamberière. Vous aymez une femme desjà d’aage & en mauvais poinct & moins belle que moy, & j’ayme ung Gentil homme plus jeune que vous, plus beau que vous & plus aymable que vous. Vous aymez la femme d’un des plus grands amis que vous ayez en ce monde & l’amye de vostre maistre, offensant d’un costé l’amitié & de l’autre la révérence que vous devez à tous deux, & j’aime un Gentil homme qui n’est à rien lié sinon à l’amour qu’il me porte. Or jugez sans faveur lequel de nous deux est le plus punissable ou excusable, ou vous estimé homme saige & expérimenté, qui, sans occasion donnée de mon costé, avez non seulement à moy, mais au Roy auquel vous estes tant obligé, faict un si meschant tour, ou moy, jeune & ignorante, desprisée & contemnée de vous, aymée du plus beau & honneste Gentil homme de France, lequel j’ay aymé par le desespoir de ne pouvoir jamais estre aymée de vous. »

Le mary, oyant ces propos pleins de verité, dicts d’un si beau visaige, avec une grace tant asseurée & audacieuse qu’elle monstroit ne craindre ne mériter nulle pugnition, se trouvant tant surprins d’estonnement qu’il ne sçeut que luy respondre sinon que l’honneur d’un homme & d’une femme n’estoient pas semblables. Mais toutesfois, puis qu’elle luy juroit qu’il n’y avoit poinct eu entre celuy qu’elle aymoit & elle aultre chose, il n’estoit poinct délibéré de luy en faire pire chère, par ainsi qu’elle n’y retournast plus & que l’un ne l’aultre n’eussent plus de recordation des choses passées, ce qu’elle luy promist, & allèrent coucher ensemble par bon accord.

Le matin une vieille Damoiselle, qui avoit grand paour de la vie de sa maistresse, vint à son lever & lui demanda : « Et puis, ma Dame, comment vous va ? » Elle luy respondit en riant : « Croyez, m’amie, qu’il n’est point ung meilleur mary que le mien, car il m’a creue à mon serment. » Et ainsy se passèrent cinq ou six jours.

Le mary prenoit de si près garde à sa femme que, nuict & jour, il avoit guet après elle. Mais il ne la sçeut si bien garder qu’elle ne parlast encores à celuy qu’elle aimoit en un lieu obscur & suspect. Toutesfois, elle conduisit son affaire si secrettement que homme ne femme n’en peut sçavoir la verité, & ne fut que ung bruict que quelque varlet feit d’avoir trouvé ung Gentil homme & une damoiselle en une estable sous la chambre de la Maistresse de ceste Dame. Dont le mary eut si grand soupson qu’il se délibera de faire mourir le Gentil homme & assembla un grand nombre de ses parens & amis pour le faire tuer, s’ils le pouvoient trouver en quelque lieu, mais le principal de ses parens estoit si grand amy du Gentil homme, qu’il faisoit chercher, qu’en lieu de le surprendre l’advertissoit de tout ce qu’il faisoit contre luy, lequel d’aultre costé, estoit tant aymé en toute la Court & si bien accompaigné qu’il ne craingnoit poinct la puissance de son ennemy, par quoy il ne fut poinct trouvé.

Mais il s’en vint en une église trouver la Maistresse de celle qu’il aymoit, laquelle n’avoit jamais rien entendu de tous les propos passez, car devant elle n’avoient encores parlé ensemble. Le Gentil homme luy compta le soupson & mauvaise volunté qu’avoit contre luy le mary & que, nonobstant qu’il en fust innocent, il estoit délibéré de s’en aller en quelque voyage loing pour oster le bruict qui commençoit fort à croistre. Ceste Princesse, Maistresse de s’amie, fut fort estonnée d’ouyr ces propos & jura bien que le mary avoit grand tort d’avoir soupson d’une si femme de bien où jamais elle n’avoit congneu que toute vertu & honnesteté. Toutesfois, pour l’auctorité où le mary estoit & pour esteindre ce fascheux bruict, luy conseilla la Princesse de s’esloingner pour quelque temps, l’asseurant qu’elle ne croioit rien de toutes ces follies & soupsons.

Le Gentil homme & la Dame, qui estoient ensemble avecq elle, furent fort contens de demeurer en la bonne grace & bonne opinion de ceste Princesse, laquelle conseilla au Gentil homme qu’avant son partement il devoit parler au mary, ce qu’il feit, selon son conseil, & le trouva en une gallerie près la chambre du Roy, où, avec un très asseuré visaige, luy faisant l’honneur qui appartenoit à son estat, luy dist :

« Monsieur, j’ay toute ma vie eu desir de vous faire service &, pour toute recompense, j’ay enentendu que hier au soir me feistes chercher pour me tuer. Je vous supplie, Monsieur, pensez que vous avez plus d’autorité & puissance que moy, mais toutesfois je suis Gentil homme comme vous. Il me fascheroit fort de donner ma vie pour riens. Je vous supplie penser que vous avez une si femme de bien que, s’il y a homme qui vueille dire le contraire, je luy diray qu’il a meschamment menty. Et, quant est de moy, je ne pense avoir faict chose dont vous ayez occasion de me vouloir mal. Et, si vous voulez, je demoureray vostre serviteur, ou sinon je le suis du Roy, dont j’ay occasion de me contenter. »

Le Gentilhomme à qui le propos s’adressoit luy dist que véritablement il avoit eu quelque soupson de luy, mais qu’il le tenoit si homme de bien qu’il desiroit plus son amitié que son inimitié, &, en luy disant adieu, le bonnet au poing, l’embrassa comme son grand amy. Vous pouvez penser ce que disoient ceulx qui avoient eu le soir de devant commission de le tuer, de veoir tant de signes d’honneur & d’amitié ; chascun en parloit diversement.

Ainsy s’en partit le Gentil homme, mais, pource qu’il n’estoit si bien garny d’argent que de beaulté, sa Dame luy bailla une bague que son mary luy avoit donnée, de la valeur de trois mil escuz, laquelle il engagea pour quinze cens.

Et, quelque temps après qu’il fut party, le Gentil homme mary vint à la Princesse Maistresse de sa femme, & luy supplia donner congié à sa dicte femme pour aller demeurer quelque temps avec une de ses seurs, ce que la dicte Dame trouva fort estrange & le pria tant de luy dire les occasions qu’il luy en dist une partie, non tout. Après que la jeune Dame eut prins congé de sa Maistresse & de toute la Court, sans pleurer ne faire signe d’ennuy, s’en alla où son mary vouloit qu’elle fust en la conduicte d’un Gentil homme auquel fut donnée charge expresse de la garder soingneusement & surtout que elle ne parlast poinct sur les chemins à celuy dont elle estoit soupsonnée.

Elle, qui sçavoit ce commandement, leur bailloit tous les jours des alarmes en se moquant d’eulx & de leur mauvais soin &, ung jour entre les autres, elle trouva au partir du logis ung Cordelier à cheval & elle, estant sur sa haquenée, l’entretint par le chemin depuis la disnée jusques à la souppée. Et, quand elle fut à un quart de lieue du logis, elle luy dist : « Mon Père, pour la consolacion que vous m’avez donnée ceste après disnée, voylà deux escuz que je vous donne, lesquels sont dans ung papier, car je sçay bien que vous n’y oseriez toucher, vous priant que, incontinent que vous serez party d’avecq moy, vous en alliez à travers le chemin & vous gardez que ceulx qui sont icy ne vous voient. Je le dis pour vostre bien & pour l’obligation que j’ai à vous. »

Ce Cordelier, bien aise de ses deux escuz, s’en va à travers les champs le grand galop. Et, quand il fut assez loing, la Dame commença à dire tout hault à ses gens : « Pensez que vous estes bons serviteurs & bien soingneux de me garder, veu que celuy qu’on vous a tant recommandé a parlé à moy tout ce jourd’huy & vous l’avez laissé faire. Vous méritez bien que vostre bon maistre, qui se fie tant à vous, vous donne des coups de baston au lieu de vos gaiges. »

Quand le Gentil homme qui avoit la charge d’elle ouyt telz propos, il eut si despit qu’il ne pouvoit respondre, picqua son cheval, appellant deux aultres avecq luy, & feit tant qu’il attaingnit le Cordelier, lequel, les voyant venir, fuyoit au mieulx qu’il pouvoit, mais, pource qu’ils estoient mieulx montez que luy, le pauvre homme fut prins. Et luy qui ne sçavoit pourquoy, leur cria mercy &, descouvrant son chapperon pour plus humblement les prier teste nue, congneurent bien que ce n’estoit pas celuy qu’ils cherchoient & que leur maistresse s’estoit mocquée d’eulx, ce qu’elle feit encore mieulx à leur retour, disant : « C’est à telles gens que l’on doit bailler Dames à garder. Ils les laissent parler sans sçavoir à qui, & puis, adjoustans foy à leurs paroles, vont faire honte aux serviteurs de Dieu. »

Après toutes ces mocqueries, s’en alla au lieu où son mary avoit ordonné, où ses deux belles seurs & le mary de l’une la tenoient fort subjecte.

Et, durant ce temps, entendit son mary comme sa bague estoit en gaige pour quinze cens escuz, dont il fut fort marry &, pour saulver l’honneur de sa femme & la recouvrer, luy feist dire par ses seurs qu’elle la retirast & qu’il payeroit quinze cens escuz. Elle, qui n’avoit soulcy de la bague puisque l’argent demouroit à son amy, luy escrivit comme son mary la contraingnoit de retirer sa bague & que, à fin qu’il ne pensast qu’elle le feist par diminution de bonne volunté, elle luy envoyoit ung diamant que sa Maistresse luy avoit donné, qu’elle aimoit plus que bague qu’elle eust. Le Gentil homme luy envoya très voluntiers l’obligation du Marchant & se tint content d’avoir eu les quinze cens escuz & un diamant, & demeurer asseuré de la bonne grace de s’amie, combien que depuis, tant que le mary vesquit, il n’eut moyen de parler à elle que par escripture.

Et, après la mort du mary, pource qu’il pensoit la trouver telle qu’elle luy avoit promis, meist toute sa diligence de la pourchasser en mariage ; mais il trouva que sa longue absence luy avoit acquis ung compaignon mieulx aimé que luy, dont il eut si grand regret que, en fuyant les compaignies des Dames, chercha les lieux hazardeux, où, avecq autant d’estime que jeune homme pourroit avoir, fina ses jours.


« Voilà, mes dames, que, sans espargner nostre sexe, je veux monstrer aux mariz que souvent les femmes de grand cueur sont plustost vaincues de l’ire de la vengeance que de la doulceur de l’amour, à quoy ceste cy sçeut long temps resister, mais à la fin fut vaincue du desespoir, ce que ne doibt estre nulle femme de bien, pource que, en quelque sorte que ce soit, ne sçauroit trouver excuse à mal faire. Car, de tant plus les occasions en sont données grandes, de tant plus se doibvent monstrer vertueuses à résister & vaincre le mal en bien, & non pas rendre mal pour mal, d’autant que souvent le mal que l’on cuide rendre à aultry retombe sur soy. Bien heureuses celles en qui la vertu de Dieu se monstre en chasteté, douceur, patience & longanimité ! »

Hircan dist : « Il me semble, Longarine, que ceste Dame dont vous avez parlé a esté plus meue de despit que de l’amour ; car, si elle eust autant aymé le Gentil homme comme elle en faisoit semblant, elle ne l’eust abandonné pour ung aultre, & par ce discours on la peut nommer despite, vindicative, opiniastre & muable.

— Vous en parlez bien vostre aise, » ce dist Ennasuitte à Hircan ; « mais vous ne sçavez quel crevecueur c’est quand l’on ayme sans estre aymé.

— Il est vray, » ce dist Hircan, « que je ne l’ay guères expérimenté, car l’on ne me sçauroit faire si peu de mauvaise chère que incontinent je ne laisse l’amour & la Dame ensemble.

— Ouy bien vous, » ce dist Parlamente, « qui n’aimez riens que vostre plaisir ; mais une femme de bien ne doibt ainsy laisser son mary.

— Toutesfois, » respondit Simontault, « celle dont le compte est faict a oublié pour ung temps qu’elle estoit femme, car ung homme n’en eust sçeu faire plus belle vengeance.

— Pour une qui n’est pas saige, » ce dist Oisille, « il ne fault pas que les aultres soient estimées telles.

— Toutesfois, » dist Saffredent, « si estes vous toutes femmes, &, quelques beaux & honnestes accoustremens que vous portiez, qui vous chercheroit bien avant soubz la robbe vous trouveroit femmes. »

Nomerfide luy dit : « Qui vous vouldroit escouter, la journée se passeroit en querelles ; mais il me tarde tant d’oyr encores une histoire que je prie Longarine de donner sa voix à quelc’un. »

Longarine regarda Geburon & luy dist : « Si vous sçavez rien de quelque honneste femme, je vous prie maintenant le mettre en avant. »

Geburon luy dist : « Puis que j’en doibtz faire ce qu’il me semble, je vous feray un compte advenu en la ville de Milan :


SEIZIESME NOUVELLE


Une Dame de Milan, veuve d’un Comte Italian, délibérée de ne se remarier ny aymer jamais, fut, troys ans durant, si vivement pourchassée d’un Gentil homme Françoys, qu’après plusieurs preuves de la persévérence de son amour luy accorda ce qu’il avoit tant desiré, & se jurèrent l’un à l’autre perpétuelle amytié.


u temps du Grand-Maistre de Chaulmont, y avoit une Dame estimée une des plus honnestes femmes qui fust de ce temps là en la Ville de Milan. Elle avoit espousé un Comte Italien & estoit demeurée vefve, vivant en la maison de ses beaulx frères, sans jamais vouloir oyr parler de se remarier, & se conduisoit si saigement & sainctement qu’il n’y avoit en la Duché François ny Italien qui n’en feist grande estime.

Ung jour que ses beaulx frères & ses belles seurs feirent ung festin au Grand-Maistre de Chaulmont, fut contraincte ceste dame vefve de s’y trouver, ce qu’elle n’avoit accoustumé en aultre lieu. Et, quand les François la veirent, ils feirent grande estime de sa beaulté & de sa bonne grace, & sur tous ung dont je ne diray le nom ; mais il vous suffira qu’il n’y avoit François en Italie plus digne d’estre aimé que cestuy là, car il estoit accomply de toutes les beaultez & graces que Gentil homme pourroit avoir, &, combien qu’il veist ceste Dame avecq son crespe noir, séparée de la jeunesse en ung coing avecq plusieurs vieilles, comme celuy à qui jamais homme ne femme ne fait paour, se meit à l’entretenir, ostant son masque & abandonnant les dances pour demourer en sa compaignie, & tout le soir ne bougea de parler à elle & aux vieilles toutes ensemble, où il trouva plus de plaisir que avec toutes les plus jeunes & braves de la Court, en sorte que, quand il fallut se retirer, il ne pensoit pas encore avoir eu le loisir de s’asseoir. Et, combien qu’il ne parlast à ceste Dame que de propos communs qui se peuvent dire en telle compaignie, si est ce qu’elle congneut bien qu’il avoit envie de l’accointer, dont elle délibéra de se garder le mieulx qu’il luy seroit possible, en sorte que jamais plus en festin ny en grande compaignie ne la peut veoir.

Il s’enquist de sa façon de vivre, & trouva qu’elle alloit souvent aux églises & Religions, où il meit si bon guet qu’elle n’y pouvoit aller si secrettement qu’il n’y fust premier qu’elle, & qu’il ne demourast autant à l’église qu’il pouvoit avoir le bien de la veoir, &, tant qu’elle y estoit, la contemploit de si grande affection qu’elle ne pouvoit ignorer l’amour qu’il luy portoit. Pour laquelle éviter se délibéra pour un temps de feindre de se trouver mal & oyr la messe en sa maison, dont le Gentil homme fut tant marry qu’il n’estoit possible de plus, car il n’avoit autre moyen de la veoir que cestuy là.

Elle, pensant avoir rompu ceste coustume, retourna aux églises comme par avant, ce que Amour déclaira incontinent au Gentil homme François, qui reprint ses premières dévotions, &, de paour qu’elle ne luy donnast encores empeschement & qu’il n’eust le loisir de luy faire sçavoir sa volunté, ung matin qu’elle pensoit estre bien cachée en une chapelle, s’alla mettre au bout de l’autel où elle oyoit la messe, &, voyant qu’elle estoit peu accompaignée, ainsi que le Prestre monstroit le corpus Domini, se tourna devers elle, & avecq une voix doulce & pleine d’affection luy dist : « Ma dame, je prends celuy que le Prebstre tient à ma damnation si vous n’estes cause de ma mort, car, encores que vous me ostez le moyen de parole, si ne pouvez vous ignorer ma volunté, veu que la vérité la vous declaire assez par mes œilz languissans & par ma contenance morte. » La Dame, faingnant n’y entendre rien, luy respondit : « Dieu ne doibt poinct ainsi estre prins en vain, mais les poëtes dient que les Dieux se rient des juremens & mensonges des amantz, par quoy les femmes qui ayment leur honneur ne doibvent estre crédules ne piteuses. » En disant cela, elle se liève & s’en retourne en son logis.

Si le Gentil homme fut courroucé de ceste parole, ceulx qui ont experimenté choses semblables diront bien que ouy. Mais luy, qui n’avoit faulte de cueur, aima mieulx avoir ceste mauvaise response que d’avoir failly à déclarer sa volunté, laquelle il tint ferme trois ans durans, & par lettres & par moyens la pourchassa, sans perdre heure ne temps.

Mais, durant trois ans, n’en put avoir autre response sinon qu’elle le fuyoit comme le loup faict le levrier duquel il doibt estre prins, non par haine qu’elle luy portast, mais pour la craincte de son honneur & réputation, dont il s’apperçeut si bien que plus vivement qu’il n’avoit faict pourchassa son affaire. Et, après plusieurs refus, peines, tormentz & désespoirs, voyant la grandeur & persévérance de son amour, ceste Dame eut pitié de luy & luy accorda ce qu’il avoit tant desiré & si longuement attendu.

Et, quand ils furent d’accord des moyens, ne faillit le Gentil homme françois à se hazarder d’aller en sa maison, combien que sa vie y pouvoit estre en grand hazard, veu que les parens d’elle logeoient tous ensemble.

Luy, qui n’avoit moins de finesse que de beauté, se conduisit si saigement qu’il entra en sa chambre à l’heure qu’elle luy avoit assigné, où il la trouva toute seule couchée en un beau lict, &, ainsi qu’il se hastoit de se deshabiller pour coucher avecq elle, entendit à la porte un grand bruict de voix parlans bas & d’espées que l’on frottoit contre les murailles.

La dame vefve luy dist, avecq ung visaige d’une femme à demi morte :

« Or à ceste heure est vostre vie & mon honneur au plus grand dangier qu’ils pourroient estre, car j’entends bien que voilà mes frères qui vous cherchent pour vous tuer ; par quoy, je vous prie, cachez vous soubs ce lict, car, quand ils ne vous trouveront poinct, j’auray occasion de me courroucer à eux de l’alarme que sans cause ils m’auront faicte. »

Le Gentil homme, qui n’avoit encores regardé la paour, luy dist :

« Et qui sont voz frères pour faire paour à ung homme de bien ? Quand toute leur race seroit ensemble, je suis seur qu’ils n’attendront poinct le quatriesme coup de mon espée ; par quoy reposez vous en vostre lict & me laissez garder ceste porte. »

À l’heure il meit sa cappe à l’entour de son bras & son espée nue en la main, & alla ouvrir la porte pour veoir de plus près les espées dont il oyoit le bruict. Et, quand elle fut ouverte, il veit deux Chamberières qui, avecq deux espées en chascune main, luy faisoient ceste alarme, lesquelles luy dirent :

« Monsieur, pardonnez nous, car nous avons commandement de nostre maistresse de faire ainsi, mais vous n’aurez plus de nous d’autres empeschemens. »

Le Gentil homme, voyant que c’estoient femmes, ne leur sçeut pis faire que, en les donnant à tous les Diables, leur fermer la porte au visaige & s’en alla le plus tost qu’il luy fut possible coucher avecq sa Dame, de laquelle la paour n’avoit en rien diminué l’amour, &, oubliant luy demander la raison de ces escarmouches, ne pensa qu’à satisfaire à son desir.

Mais, voyant que le jour approchoit, la pria de luy dire pourquoy elle luy avoit faict de si mauvais tours tant de la longueur du temps qu’il avoit attendu que de ceste dernière entreprinse. Elle en riant luy respondit : « Ma délibération estoit de jamais n’aymer, ce que depuis ma viduité j’avois bien sçeu garder ; mais vostre honnesteté, dès l’heure que vous parlastes à moy au festin, me feit changer propos & vous aymer autant que vous faisiez moy. Il est vray que l’Honneur, qui tousjours m’avoit conduicte, ne vouloit permettre que Amour me feist faire chose dont ma réputation peust empirer. Mais, ainsy comme la biche navrée à mort cuide, en changeant de lieu, changer le mal qu’elle porte avecq soy, ainsi m’en allois-je d’église en église, cuidant fuir celuy que je portois en mon cueur, duquel la preuve de la parfaicte amitié a faict accorder l’Honneur avecq l’Amour. Mais, à fin d’estre plus asseurée de mettre mon cueur & mon amour en ung parfaict homme de bien, je voulus faire ceste dernière preuve de mes Chamberières, vous asseurant que, si, pour paour de vostre vie ou de nul aultre regard, je vous eusse trouvé crainctif jusques à vous coucher soubz mon lict, j’avois délibéré de me lever & aller en une aultre chambre, sans jamais de plus près vous veoir. Mais, pource que j’ay trouvé en vous plus de beaulté, de grace, de vertu & de hardiesse que l’on ne m’en avoit dict, & que la paour n’a eu puissance en riens de toucher en vostre cueur, ny à refroidir tant soit peu l’amour que vous me portez, je suis délibérée de m’arrester à vous pour la fin de mes jours, me tenant seure que je ne sçaurois en meilleure main mettre ma vie & mon honneur que en celuy que je ne pense avoir veu son pareil en toutes vertuz. »

Et, comme si la volunté de l’homme estoit immuable, se jurèrent & promirent ce qui n’estoit en leur puissance, c’est une amitié perpétuelle, qui ne peut naistre ne demorer au cueur de l’homme, & celles seules le sçavent qui ont expérimenté combien durent telles opinions.


« Et pource, mes Dames, vous estes saiges, vous vous garderez de nous comme le cerf, s’il avoit entendement, feroit de son chasseur, car nostre gloire, nostre félicité & nostre contentement, c’est de vous veoir prises & de vous oster ce qui vous est plus cher que la vie.

— Comment, Geburon, » dist Hircan, « depuis quel temps estes vous devenu Prescheur ? J’ay bien veu que vous ne teniez pas ces propos.

— Il est bien vray, » dist Geburon, « que j’ay parlé maintenant contre tout ce que j’ay dict toute ma vie ; mais, pour ce que j’ay les dents si foibles que je ne puis plus mascher la venaison, je advertiz les pauvres bisches de se garder des veneurs, pour satisfaire sur ma vieillesse aux maulx que j’ay desirés en ma jeunesse.

— Nous vous mercions, Geburon, » dist Nomerfide, « de quoy vous nous advertissez de nostre profict, mais si ne nous en sentons nous pas trop tenues à vous, car vous n’avez poinct tenu pareil propos à celle que vous avez bien aimée. C’est doncques signe que vous ne nous aymez guères, ni ne voulez encores souffrir que nous soyons aymées. Si pensions nous estre aussi saiges & vertueuses que celles que vous avez si longuement chassées en vostre jeunesse, mais c’est la gloire des vieilles gens qui cuident tousjours avoir esté plus saiges que ceulx qui viennent après eulx.

— Et bien, Nomerfide, » dist Geburon, « quand la tromperie de quelqu’un de vos serviteurs vous aura faict cognoistre la malice des hommes, à ceste heure là croirez vous que je vous auray dict vray ? »

Oisille dist à Geburon : « Il me semble que le Gentil homme, que vous louez tant de hardiesse, debvroit plus estre loué de fureur d’amour, qui est une puissance si forte qu’elle faict entreprendre aux plus couartz du monde ce à quoy les plus hardiz penseroient deux fois. »

Saffredent luy dist : « Ma Dame, si ce n’estoit qu’il estimast les Italiens gens de meilleur discours que de grand effect, il me semble qu’il avoit occasion d’avoir paour.

— Ouy, » ce dist Oisille, « s’il n’eust point eu en son cueur le feu qui brusle craincte.

— Il me semble, » ce dist Hircan, « puis que vous ne trouvez la hardiesse de cestuy cy assez louable, qu’il fault que vous en sçachiez quelque autre qui est plus digne de louange.

— Il est vray, » dist Oisille, « que cestuy cy est louable, mais j’en sçay ung qui est plus admirable.

— Je vous supplie, ma Dame, » dist Geburon, « s’il est ainsi, que vous prenez ma place & que vous le dictes. »

Oisille commencea :

« Si ung homme qui, pour sa vie & l’honneur de sa Dame, s’est tant monstré asseuré contre les Milannois, est estimé tant hardy, que doibt estre un qui, sans nécessité, mais par vraye & naïfve hardiesse, a faict le tour que je vous diray ?


DIX SEPTIESME NOUVELLE


Le Roy Françoys, requis de chacer hors son royaume le Comte Guillaume, que l’on disoit avoir pris argent pour le faire mourir, sans faire semblant qu’il eut soupçon de son entreprinse luy doua un tour si subtil que luy mesme se chaça, prenant congé du Roy.


n la ville de Dijon, au Duché de Bourgoingne, vint au service du Roy François un Comte d’Alemaigne, nommé Guillaume, de la Maison de Saxonne, dont celle de Savoye est tant alliée que anciennement n’estoient qu’une. Ce Comte, autant estimé beau & hardy Gentil homme qui fust poinct en Alemaigne, eut si bon recueil du Roy que, non seulement il le print à son service, mais le tint près de luy & de sa chambre.

Ung jour le Gouverneur de Bourgoingne, Seigneur de La Trimoille, ancien Chevalier & loyal serviteur du Roy, comme celuy qui estoit soupçonneux ou crainctif du mal & dommaige de son maistre, avoit tousjours espies à l’entour de son gouvernement, pour sçavoir ce que ses ennemis faisoient, & s’y conduisoit si saigement que peu de choses luy estoient célées. Entre autres advertissemens luy escripvit l’un de ses amis que le Comte Guillaume avoit prins quelque somme d’argent avecq promesse d’en avoir davantaige pour faire mourir le Roy, en quelque sorte que ce peust estre.

Le Seigneur de La Trimoille ne faillit point incontinant de l’en venir advertir & ne le céla à Madame sa mère, Loise de Savoye, laquelle oublia l’alliance qu’elle avoit à cest Allemant & supplia le Roy de le chasser bien tost, lequel la requist de n’en parler poinct qu’il estoit impossible que ung si honneste Gentil homme & tant homme de bien entreprinst une si grande meschanceté.

Au bout de quelque temps vint encores ung autre advertissement, confirmant le premier, dont le Gouverneur, bruslant de l’amour de son maistre, luy demanda congé ou de le chasser ou d’y donner ordre ; mais le Roy luy commanda expressément de n’en faire nul semblant & pensa bien que par autre moyen il en sçauroit la vérité.

Ung jour qu’il alloit à la chasse, print la meilleure espée qu’il estoit possible de veoir pour toutes armes, & mena avecq luy le Comte Guillaume, auquel il commanda le suivre de près, mais, après avoir quelque temps couru le cerf, voyant le Roy que ses gens estoient loing de luy, hors le Comte seulement, se destourna hors de tous chemins &, quand il se veid seul avecq le Comte au plus profond de la forest, en tirant son espée, dist au Comte : « Vous semble-t-il que ceste espée soit belle & bonne ? » Le Comte, en la maniant par le bout, luy dist qu’il n’en avoit veu nulle qu’il pensast meilleure. « Vous avez raison », dist le Roy, « & me semble que, si ung Gentil homme avoit délibéré de me tuer & qu’il eust congneu la force de mon bras & la bonté de mon cueur accompaignée de ceste espée, il penseroit deux fois à m’assaillir. Toutesfois je le tiendrois pour bien meschant si nous estions seul à seul, sans tesmoings, s’il n’osoit exécuter ce qu’il auroit osé entreprendre. »

Le Comte Guillaume luy respondit avecq ung visaige estonné : « Sire, la meschanceté de l’entreprinse seroit bien grande, mais la follie de la vouloir exécuter ne seroit pas moindre. » Le Roy, en se prenant à rire, remist l’espée au fourreau, &, escoutant que la chasse estoit près de luy, picqua après le plus tost qu’il peut. Quand il fut arrivé, il ne parla à nul de cest affaire & s’asseura que le Comte Guillaume, combien qu’il fust ung aussi fort & disposé Gentil homme qu’il en soit poinct, n’estoit homme pour faire une si haute entreprinse.

Mais le Comte Guillaume, cuidant estre decelé ou soupsonné du faict, vint le lendemain au matin dire à Robertet, Secrétaire des Finances du Roy, qu’il avoit regardé aux bienfaicts & gaiges que le Roy luy vouloit donner pour demourer avecq luy, toutesfois que ilz n’estoient pas suffisans pour l’entretenir la moitié de l’année & que, s’il ne plaisoit au Roy luy en bailler au double, il seroit contrainct de se retirer, priant le dict Robertet d’en sçavoir le plus tost qu’il pourroit la volunté du Roy, qui luy dist qu’il ne sauroit plus s’advancer que d’y aller incontinent sur l’heure & print ceste commission voluntiers, car il avoit veu les advertissemens du Gouverneur.

Et, ainsi que le Roy fut esveillé, ne faillit à luy faire sa harangue, présent Monsieur de La Trimoille & l’Admiral de Bonnivet, lesquelz ignoroient le tour que le Roy luy avoit faict le jour avant.

Le dict Seigneur en riant leur dist : « Vous aviez envie de chasser le Comte Guillaume, & vous voyez qu’il se chasse luy mesmes. Par quoy luy direz que, s’il ne se contente de l’estat qu’il a accepté en entrant à mon service, dont plusieurs gens de bonnes Maisons se sont tenuz bien heureux, c’est raison qu’il cherche ailleurs meilleure fortune, &, quant à moy, je ne l’empescheray poinct, mais je seray très content qu’il trouve party tel qu’il y puisse vivre selon qu’il mérite. »

Robertet fut aussi diligent de porter ceste response au Comte qu’il avoit esté de présenter sa requeste au Roy. Le Comte dist que avecq son bon congié il délibéroit doncques de s’en aller, &, comme celuy que la paour contraingnoit de partir, ne la sçeut porter vingt quatre heures, mais, ainsy que le Roy se mettoit à table, print congié de luy, faingnant d’avoir grand regret d’ont sa nécessité luy faisoit perdre sa présence.

Il alla aussi prendre congié de la mère du Roy, laquelle luy donna aussi joyeusement qu’elle l’avoit receu comme parent & amy. Ainsi retourna en son païs, & le Roy, voyant sa mère & ses serviteurs estonnés de ce soubdain partement, leur compta l’alarme qu’il luy avoit donnée, disant que, encores qu’il fust innocent de ce qu’on luy mettoit sus, si avoit esté sa paour assez grande pour s’esloingner d’un maistre dont il ne congnoissoit pas encores les complexions.


« Quant à moy, mes Dames, je ne voy poinct que aultre chose peust émouvoir le cueur du Roy à se hazarder ainsi seul contre ung homme tant estimé, sinon que, en laissant la compaignie & les lieux où les Roys ne trouvent nul inférieur qui leur demande le combat, se voulut faire pareil à celuy qu’il doubtoit estre son ennemy, pour se contenter luy mesme d’expérimenter la bonté & la hardiesse de son cueur.

— Sans poinct de faulte, » dist Parlamente, « il avoit raison ; car la louange de tous les hommes ne peult tant satisfaire ung bon cueur que le sçavoir & l’expérience, qu’il a seul, des vertuz que Dieu a mises en luy.

— Il y a long temps, » dist Geburon, « que les Anciens nous ont painct que, pour venir au Temple de Renommée, il falloit passer par celuy de Vertu, & moy, qui congnois les deux personnaiges dont je vous ai faict le compte, sçay bien que véritablement le Roy est ung des plus hardiz hommes qui soit en son Royaume.

— Par ma foy, » dist Hircan, « à l’heure que le Comte Guillaume vint en France, j’eusse plus crainct son espée que celles des quatre plus gentilz compaignons Italiens qui fussent en la Court.

— Nous sçavons bien, » dit Ennasuite, « qu’il est tant estimé que nos louanges ne sçauroient atteindre à son mérite & que nostre journée seroit plus tost passée que chascun en eust dict ce qu’il luy en semble. Parquoy je vous prie, ma Dame, donnez vostre voix à quelqu’un qui die encores quelque bien des hommes, s’il y en a. »

Oisille dist à Hircan : « Il me semble que vous avez tant accoustumé de dire mal des femmes qu’il vous sera aisé de nous faire quelque bon compte à la louange d’un homme, par quoy je vous donne ma voix.

— Ce me sera chose aisée à faire, » dist Hircan, » car il y a si peu que l’on m’a faict ung compte à la louange d’ung Gentil homme dont l’amour, la fermeté & la patience est si louable que je n’en doibs laisser perdre la mémoire :


DIX HUICTIESME NOUVELLE


Un jeune Gentil homme Escolier, espris de l’amour d’une bien belle Dame, pour parvenir à ses attaintes vainquit l’Amour & soy mesme, combien que maintes tentations se présentassent suffisantes pour luy faire rompre sa promesse, & furent toutes ses peines tornées en contentement & récompense telle que méritoit sa ferme, patiente, loyale & parfaicte amytié.


n une des bonnes villes du Royaulme de France y avoit ung Seigneur de bonne Maison, qui estoit aux Escoles, desirant parvenir au sçavoir par quoi la vertu & l’honneur se doibvent acquérir entre les vertueux hommes. Et, combien qu’il fust si sçavant que, estant en l’aage de dix sept à dix huict ans, il sembloit estre la doctrine & l’exemple des autres, Amour toutesfois après toutes les leçons ne laissa pas de luy chanter la sienne, &, pour estre mieulx ouy & reçeu, se cacha dessoubz le visaige & les oeilz de la plus belle Dame qui fust en tout le païs, laquelle pour quelque procès estoit venue en la ville. Mais, avant que Amour se essayast à vaincre ce Gentil homme par la beaulté de ceste Dame, il avoit gaigné le cueur d’elle en voyant les perfections qui estoient en ce Seigneur, car en beaulté, grâce, bon sens & beau parler, n’y avoit nul, de quelque estat qu’il fust, qui le passast.

Vous, qui sçavez le prompt chemin que faict ce feu quand il se prent à ung des bouts du cueur & de la fantaisie, vous jugerez bien que entre deux si parfaicts subjects n’arresta guères Amour qu’il ne les eust à son commandement & qu’il ne les rendist tous deux si remplis de sa claire lumière que leur penser, vouloir & parler n’estoient que flamme de cest amour. La jeunesse, qui en luy engendroit crainte, luy faisoit pourchasser son affaire le plus doucement qu’il luy estoit possible ; mais elle, qui estoit vaincue d’Amour, n’avoit poinct besoing de force. Toutefois la honte, qui accompaigne les Dames le plus qu’elle peult, la garda quelque temps de monstrer sa volunté. Si est ce que à la fin la forteresse du cueur, où l’Honneur demeure, fut ruinée de telle sorte que la pauvre Dame s’accorda en ce dont elle n’avoit poinct esté discordante.

Mais, pour expérimenter la patience, fermeté & amour de son serviteur, luy octroya ce qu’il demandoit avecq une trop difficile condition, seurant que, s’il la gardoit, à jamais elle l’aimeroit parfaictement, & que, s’il y failloit, il estoit seur de ne l’avoir de sa vie, c’est qu’elle estoit contente de parler à luy, dans ung lict, tous deux couchez en leurs chemises, par ainsy qu’il ne luy demandast riens davantaige sinon la parole & le baiser.

Luy, qui ne pensoit poinct qu’il y eust joye digne d’estre accomparée à celle qu’elle luy promettoit, luy accorda, &, le soir venu, la promesse fut accomplie. De sorte que, pour quelque bonne chère qu’elle luy feist ne pour quelque tentation qu’il eust, ne voulust faulser son serment, &, combien qu’il n’estima sa peine moindre que celle du Purgatoire, si fut son amour si grand & son espérance si forte, estant seur de la continuation perpétuelle de l’amitié que avecq si grande peine il avoit acquise, qu’il garda sa patience & se leva d’auprès d’elle sans jamais luy faire aucun desplaisir.

La Dame, comme je croy, plus esmerveillée que contente de ce bien, soupçonna incontinent, ou que son amour ne fust si grande qu’elle pensoit, ou qu’il eust trouvé en elle moins de bien qu’il n’en estimoit, & ne regarda pas à sa grande honnesteté, patience & fidélité à garder son serment.

Elle se délibéra de faire encore une autre preuve de l’amour qu’il luy portoit, avant que tenir sa promesse, &, pour y parvenir, le pria de parler à une Fille qui estoit en sa compaignie, plus jeune qu’elle & bien fort belle, & qu’il luy tint propos d’amitié à fin que ceux qui le voyoient venir en sa maison si souvent pensassent que ce fust pour sa Damoiselle & non pour elle.

Ce jeune Seigneur, qui se tenoit seur d’estre autant aimé comme il aimoit, obéit entièrement à tout ce qu’elle luy commanda & se contraignit, pour l’amour d’elle, de faire l’amour à ceste fille, qui, le voyant tant beau & bien parlant, creut sa mensonge plus que une autre vérité, & l’aima autant comme si elle eust esté bien fort aymée de luy.

Et, quand la maistresse veid que les choses en estoient si avant & que toutesfois ce Seigneur ne cessoit de la sommer de sa promesse, luy accorda qu’il la vint veoir à une heure après minuict, & qu’elle avoit tant expérimenté l’amour & l’obéissance qu’il luy portoit que c’estoit raison qu’il fust recompensé de sa longue patience. Il ne fault poinct doubter de la joye qu’en reçeut cest affectionné serviteur, qui ne faillit de venir à l’heure assignée.

Mais la Dame, pour tenter la force de son amour, dist à sa belle Damoiselle : « Je sçay bien l’amour que ung tel Seigneur vous porte, dont je croy que vous n’avez moindre passion que luy, & j’ay telle compassion de vous deux que je suis délibérée de vous donner lieu & loisir de parler ensemble longuement à voz aises. » La Damoiselle fut si transportée qu’elle ne luy sçeut faindre son affection, mais luy dist qu’elle n’y vouloit faillir.

Obéissant donc à son conseil & par son commandement se despouilla, & se meit en ung beau lict, toute seule en une chambre dont la Dame laissa la porte entre ouverte, & alluma de la clairté dedans, pour quoy la beaulté de ceste fille pouvoit estre veue clairement. Et, en faingnant de s’en aller, se cacha si bien auprès du lict qu’on ne la pouvoit veoir.

Son pauvre serviteur, la cuidant trouver comme elle luy avoit promis, ne faillit à l’heure ordonnée d’entrer en la chambre le plus doulcement qu’il luy fut possible &, après qu’il eut fermé l’huys & osté sa robbe & ses brodequins fourrez, s’en alla mettre au lict où il pensoit trouver ce qu’il desiroit, & ne sçeut si tost advancer ses bras, pour embrasser celle qu’il cuidoit estre sa Dame, que la pauvre fille, qui le cuidoit tout à elle, n’eust les siens à l’entour de son col, en luy disant tant de paroles affectionnées & d’un si beau visaige qu’il n’est si sainct Hermite qui n’y eust perdu ses patenostres.

Mais, quand il la recongneut tant à la veue qu’à l’ouye, l’Amour, qui avecq si grande haste l’avoit faict coucher, le feit encores plus tost lever quand il congneut que ce n’estoit celle pour qui il avoit tant souffert. Et, avec un despit tant contre la maistresse que contre la Damoiselle, luy dist : « Vostre folie & la malice de celle qui vous a mise là ne me sçauroient faire aultre que je suis ; mais mettez peine d’estre femme de bien, car par mon occasion ne perdrez poinct ce bon nom. » Et, en ce disant, tant courroucé qu’il n’estoit possible de plus, saillit hors de la chambre & fut longtemps sans retourner où estoit sa Dame. Toutesfois Amour, qui jamais n’est sans espérance, l’asseura que, plus la fermeté de son amour estoit grande & congneue par tant d’expérience, plus la joissance en seroit longue & heureuse.

La Dame, qui avoit veu & entendu tous ces propos, fut tant contente & esbahye de veoir la grandeur & fermeté de son amour qu’il luy tarda bien qu’elle ne le pouvoit revoir pour luy demander pardon des maulx qu’elle luy avoit faictz à l’esprouver. Et, si tost qu’elle le peut trouver, ne faillit à luy dire tant d’honnestes & bons propos que, non seulement il oublia toutes ses peines, mais les estima très-heureuses, veu qu’elles estoient tournées à la gloire de sa fermeté & à l’asseurance parfaicte de son amitié, de laquelle, depuis ceste heure là en avant, sans empeschement ne fascherie il eut la fruition telle qu’il la pouvoit desirer.


« Je vous prie, mes Dames, trouvez moy une femme qui ait esté si ferme, si patiente & si loyale en amour que cest homme cy a esté. Ceulx qui ont expérimenté telles tentations trouvent celles que l’on painct en sainct Anthoine bien petites au pris : car qui peut estre chaste & patient avecq la beaulté, l’amour, le temps & le loisir des femmes, sera assez vertueux pour vaincre tous les Diables.

— C’est dommage, » dist Oisille, « qu’il ne s’adressa à une femme aussi vertueuse que luy, car ce eust esté la plus parfaicte, la plus honneste amour dont l’on oyt jamais parler.

— Mais, je vous prie, » dist Geburon, « dictes lequel tour vous trouvez le plus difficile des deux ?

— Il me semble, « dist Parlamente, « que c’est le dernier, car le despit est la plus forte tentation de toutes les autres ».

Longarine dist qu’elle pensoit que le premier fust le plus mauvais à faire, car il falloit qu’il vainquist l’Amour & soy mesmes pour tenir sa promesse.

« Vous en parlez bien à voz aises, » dit Simontault, « mais nous, qui sçavons que la chose vault, en debvons dire notre opinion. Quand est de moy, je l’estime à la première fois sot & à la dernière fol, car je croy que, en tenant promesse à sa Dame, elle avoit autant ou plus de peine que luy. Elle ne luy faisoit faire ce serment sinon pour se faindre plus femme de bien qu’elle n’estoit, se tenant seure que une forte amour ne se peut lier ny par commandement, ne par serment, ne par chose qui soit au monde, mais elle vouloit faindre son vice si vertueux qu’il ne pouvoit estre gaingné que par vertuz heroïcques. Et la seconde fois il se montra fol de laisser celle qui l’aimoit & valoit mieulx que celle où il avoit serment au contraire, & si avoit bonne excuse sur le despit de quoy il estoit plein ».

Dagoucin le reprint disant qu’il estoit de contraire opinion & que à la première fois il se montra ferme, patient & véritable, & à la seconde loyal & parfaict en amitié.

— Et que sçavons-nous, » dist Saftredent, s’il estoit de ceulx qu’un chapitre nomme de frigidis & maleficiatis ? Mais, si Hircan eût voulu parfaire sa louange, il nous debvoit compter comme il fut gentil compaignon quand il eut ce qu’il demandoit, & à l’heure pourrions juger si sa vertu ou impuissance le feit estre si saige ».

— Vous pouvez bien penser, » dist Hircan, « que, s’il le m’eust dict, je ne l’eusse non plus celé que le demourant ; mais, à veoir sa personne & congnoistre sa complexion, je l’estimeray tousjours avoir été conduict plustost de la force d’amour que de nulle impuissance ou froideur.

— Or, s’il estoit tel que vous dictes, » dist Simontault, « il debvoit rompre son serment, car, si elle se fust courroucée pour si peu, elle eust esté legièrement appaisée.

— Mais, » dist Ennasuitte, « peut estre qu’à l’heure elle ne l’eust pas voulu.

— Et puis, » dit Saffredent, « n’estoit-il pas assez fort pour la forcer, puis qu’elle lui avoit baillé camp ?

— Saincte Marie, » dist Nomerfide, « comme vous y allez ! Est ce la façon d’acquérir la grâce d’une qu’on estime honneste & saige ?

— Il me semble, » dist Saffredent, « que l’on ne sauroit faire plus d’honneur à une femme, de qui l’on desire telles choses, que de la prendre par force, car il n’y a si petite Damoiselle qui ne veuille estre bien longtemps priée. Et d’autres encores à qui il fault donner beaucoup de présens avant que de les gaigner ; d’autres qui sont si sottes que par moyens & finesses on ne les peut avoir & gaigner, & envers celles-là ne fault penser que à chercher les moyens. Mais, quand on a affaire à une si saige qu’on ne la peut tromper, & si bonne qu’on ne la peut gaigner ni par paroles ny présens, n’est-ce pas raison de chercher tous les moyens que l’on peut pour en avoir la victoire ? Et, quand vous oyez dire que ung homme a prins une femme par force, croyez que ceste femme là luy a osté l’espérance de tous autres moyens, & n’estimez moins l’homme qui a mis en dangier sa vie pour donner lieu à son amour ».

Geburon, se prenant à rire, dist : « J’ay aultres fois veu assiéger des places & prendre par force, pource qu’il n’estoit possible de faire parler par argent ne par menaces ceux qui les gardoient, car on dict que place qui parlamente est demy gaignée.

— Il vous semble, » dist Ennasuitte, « que toutes les amours du monde soient fondées sur ces follies, mais il y en a qui ont aymé & longuement persévéré de qui l’intention n’a point esté telle.

— Si vous en sçavez une histoire, » dist Hircan, « je vous donne ma place pour la dire.

— Je la sçay, » dist Ennasuitte, « & je la diray très voluntiers :


DIX NEUFVIESME NOUVELLE


Paulyne, voyant qu’un Gentil homme qu’elle n’aymoit moins que luy elle, pour les deffenses à luy faictes de ne parler jamais à elle, s’estoit allé rendre Religieus en l’Observance, entra en la Religion de Saincte-Claire, où elle fut reçeue & voylée, mettant à exécution le desir qu’elle avoit eu de rendre la fin de l’amytié du Gentil homme & d’elle semblable en habit, état & forme de vivre.


u temps du Marquis de Mantoue, qui avoit espousé la seur du Duc de Ferrare, y avoit en la Maison de la Duchesse une Damoiselle, nommée Pauline, laquelle estoit tant aymée d’un Gentil homme, serviteur du Marquis, que la grandeur de son amour faisoit esmerveiller tout le monde, veu qu’il estoit pauvre & tant gentil compaignon qu’il debvoit chercher, pour l’amour que luy portoit son maistre, quelque femme riche ; mais il luy sembloit que tout le trésor du monde estoit en Pauline, lequel en l’espousant il cuidoit posséder.

La Marquise, desirant que par sa faveur Pauline fust mariée plus richement, l’en degoustoit le plus qu’il luy estoit possible & les empeschoit souvent de parler ensemble, leur remonstrant que, si le mariaige se faisoit, ils seroient les plus pauvres & misérables de toute l’Italie ; mais ceste raison ne pouvoit entrer en l’entendement du Gentil homme. Pauline de son costé dissimuloit le mieulx qu’elle pouvoit son amitié ; toutesfois elle n’en pensoit pas moins.

Ceste amitié dura longuement, avecq ceste espérance que le temps leur apporteroit quelque meilleure fortune, durant lequel vint une guerre, où ce Gentil homme fut prins prisonnier avec ung François, qui n’estoit moins amoureux en France que luy en Italie. Et, quand ils se trouvèrent compaignons de leurs fortunes, ils commencèrent à descouvrir leurs secretz l’un à l’aultre. Et confessa le François que son cueur estoit, ainsi que le sien, prisonnier, sans luy nommer le lieu ; mais, pour estre tous deux au service du marquis de Mantoue, sçavoit bien ce Gentil homme François que son compaignon aimoit Pauline, &, pour l’amitié qu’il avoit en son bien & profict, luy conseilloit d’en oster sa fantaisie. Ce que le Gentil homme Italien juroit n’estre en sa puissance & que, si le Marquis de Mantoue, pour récompense de sa prison & des bons services qu’il luy avait faicts, ne luy donnoit s’amie, il s’en iroit rendre Cordelier & ne serviroit jamais maistre que Dieu, ce que son compaignon ne pouvoit croire, ne voyant en luy ung seul signe de la religion que la dévotion qu’il avoit en Pauline.

Au bout de neuf moys fut delivré le Gentil homme François, & par sa bonne diligence feit tant qu’il meist son compaignon en liberté, & pourchassa le plus qu’il luy fut possible, envers le Marquis & la Marquise, le mariaige de Pauline. Mais il n’y put advenir ny rien gaigner, luy mettant devant les oeilz la pauvreté où il leur faudroit tous deux vivre & aussi que de tous costez les parens n’en estoient d’opinion, & luy defendirent qu’il n’eust plus à parler à elle, à fin que ceste fantaisie s’en peust aller par l’absence & impossibilité.

Et, quand il veid qu’il estoit contrainct d’obéir, demanda congié à la Marquise de dire adieu à Pauline, & puis que jamais il ne parleroit à elle, ce qui luy fut accordé, & à l’heure il commença à luy dire :

« Puis qu’ainsi est, Pauline, que le Ciel & la Terre sont contre nous, non seulement pour nous empescher de nous marier ensemble, mais, qui plus est, pour nous oster la veue & la parole, dont nostre maistre & maistresse nous ont faict si rigoureux commandement qu’ils se peuvent bien vanter que en une parole ils ont blessé deux cueurs dont les corps ne sçauroient plus faire que languir, monstrans bien par cest effect que oncques amour ne pitié n’entrèrent en leur estomac. Je sçay bien que leur fin est de nous marier chascun bien & richement, car ils ignorent que la vraye richesse gist au contentement ; mais si m’ont ils faict tant de mal & de desplaisir qu’il est impossible que jamais de bon cueur je leur puisse faire service. Je croy bien que, si jamais je n’eusse parlé de mariage, ils ne sont pas si scrupuleux qu’ils ne m’eussent assez laissé parler à vous, vous asseurant que j’aimerois mieulx mourir que changer mon opinion en pire, après vous avoir aymé d’une amour si honneste & vertueuse & pourchassé envers vous ce que je vouldrois défendre envers tous. Et pour ce qu’en vous voyant je ne sçaurois porter ceste dure pénitence, & que en ne vous voyant mon cueur, qui ne peut demeurer vuide, se rempliroit de quelque desespoir dont la fin seroit malheureuse, je me suis deliberé & dès long temps de me mettre en Religion, non que je sçaiche très bien qu’en tous estats l’homme se peut saulver, mais, pour avoir plus de loisir de contempler la bonté Divine, laquelle, j’espère, aura pitié des fautes de ma jeunesse & changera mon cueur pour autant aimer les choses spirituelles qu’il a faict les temporelles. Et, si Dieu me faict la grâce de pouvoir gaingner la sienne, mon labeur sera incessamment employé à prier Dieu pour vous, vous suppliant, par cest amour tant ferme & loyale qui a esté entre noux deux, avoir mémoire de moy en voz oraisons & prier Nostre Seigneur qu’il me donne autant de constance en ne vous voyant poinct qu’il m’a donné de contentement en vous regardant. Et, pour ce que j’ay toute ma vie esperé avoir de vous par mariaige ce que l’honneur & la conscience permettent, je me suis contenté d’espérance. Mais, maintenant que je la perds & que je ne puis jamais avoir de vous le traictement qui appartient à un mary, au moins, pour dire adieu, je vous supplie me traicter en frère & que je vous puisse baiser. »

La pauvre Pauline, qui tousjours luy avoit esté assez rigoureuse, congnoissant l’extrémité de sa douleur & l’honnesteté de sa requeste que en tel desespoir se contentoit d’une chose si raisonnable, sans luy respondre aultre chose, luy va jecter le bras au col, pleurant avecq une si grande véhémence que la parole, la voix & la force luy defaillirent & se laissa tumber entre ses bras esvanouye, dont la pitié qu’il en eut, avecq l’amour & la tristesse, luy en feirent faire autant, tant que l’une de ses compaignes, les voyant tumber l’un d’un costé & l’autre de l’autre, appella du secours qui, à force de remèdes, les feit revenir.

Alors Pauline, qui avoit desiré de dissimuler son affection, fut honteuse quand elle s’apperçeut qu’elle l’avoit monstrée si véhémente. Toutesfois la pitié du pauvre Gentil homme servit à elle de juste excuse &, ne pouvant plus porter ceste parole de dire Adieu pour jamais, s’en alla vistement, le cueur & les dents si serrez qu’en entrant dans son logis, comme un corps sans esprit, se laissa tumber sur son lict & passa la nuict en si piteuses lamentations que ses serviteurs pensoient qu’il eust perdu tous ses parens & amis & tout ce qu’il pouvoit avoir de biens sur la terre.

Le matin, se recommanda à Nostre Seigneur &, après qu’il eut departy à ses serviteurs le peu de bien qu’il avoit & prins avec luy quelque somme d’argent, defendit à ses gens de le suyvre, & s’en alla tout seul à la Religion de l’Observance demander l’habit, délibéré de jamais n’en partir.

Le Gardien, qui autresfois l’avoit veu, pensa au commencement que ce fust mocquerie ou songe, car il n’y avoit en tout le pays Gentil homme qui moins que luy eust grace ou condition de Cordelier, pour ce qu’il avoit en luy toutes les bonnes & honnestes vertus que l’on eust sçeu desirer en ung Gentil homme. Mais, après avoir entendu ses paroles & veu ses larmes coulans sur sa face comme ruisseaulx, ignorant d’ont en venoit la source, le reçeut humainement. Et bien tost après, voyant sa persévérance, luy bailla l’habit qu’il reçeut devotement, dont furent advertiz le Marquis & la Marquise, qui le trouvèrent si estrange que à peine le pouvoient ils croire.

Pauline, pour ne se monstrer subjecte à nulle amour, dissimula le mieulx qu’il luy fut possible le regret qu’elle avoit de luy, en sorte que chascun disoit qu’elle avoit bien tost oublié la grande affection de son loyal serviteur. Et ainsi passa cinq ou six mois sans en faire autre demonstrance. Durant lequel temps luy fut par quelque Religieux monstrée une chanson que son serviteur avoit composée ung peu après qu’il eut prins l’habit, de laquelle le chant est italien & assez commun, mais j’en ay voulu traduire les mots en françois le plus près qu’il m’a esté possible, & sont tels :

Que dira elle,
Que fera elle
Quand me verra de ses yeulx
Religieux ?

Las ! la pauvrette,
Toute seullette,
Sans parler longtemps sera ;
Eschevelée,
Desconsolée,
L’estrange cas pensera.
Son penser par avanture
En monastère & closture
À la fin la conduira.

Que dira elle, &c ?

Que diront ceulx
Qui de nous deux
Ont l’amour & bien privé,
Voyans qu’amour
Par un tel tour
Plus parfaict ont approuvé ?
Regardans ma conscience,
Ils en auront repentance,
Et chacun d’eulx en pleurera.

Que dira elle, &c ?

Et s’ils venoient,
Et nous tenoient
Propos pour nous divertir,
Nous leur dirons
Que nous mourrons
Icy, sans jamais partir.
Puis que leur rigueur rebelle
Nous feit prendre robbe telle,
Nul de nous ne la lairra.

Que dira elle, &c ?

Et, si prier
De marier
Nous viennent, pour nous tenter,
En nous disant
L’estat plaisant
Qui nous pourroit contenter,
Nous respondrons que nostre ame
Est de Dieu amie & femme,
Qui poinct ne la changera.

Que dira elle, &c ?

Ô amour forte,
Qui ceste porte
Par regret m’as faict passer,
Fais qu’en ce lieu
De prier Dieu
Je ne me puisse lasser,
Car nostre amour mutuelle
Sera tant spirituelle
Que Dieu s’en contentera.

Que dira elle, &c ?

Laissons les biens,
Qui sont lyens
Plus durs à rompre que fer ;
Quittons la gloire,
Qui l’ame noire
Par Orgueil meine en Enfer.
Fuyons la concupiscence ;
Prenons la chaste innocence
Que Jesus nous donnera.

Que dira elle, &c ?

Viens donq, amie ;
Ne tarde mie
Après ton parfaict amy ;
Ne crains à prendre
L’habit de cendre,
Fuyant ce monde ennemy,
Car d’amitié vive & forte
De sa cendre fault que sorte
Le phoenix, qui durera.

Que dira elle, &c ?

Ainsi qu’au monde
Fut pure & munde
Nostre parfaicte amitié,
Dedans le cloistre
Pourra paroistre
Plus grande de la moictié,
Car amour loyal & ferme,
Qui n’a jamais fin ne terme,
Droict au Ciel nous conduira.

Que dira elle, &c ?


Quand elle eut bien au long leu ceste chanson, estant à part en une chappelle, se meist si fort à pleurer qu’elle arrousa tout le papier de larmes. Et, n’eust esté la craincte qu’elle avoit de se monstrer plus affectionnée qu’il n’appartient, n’eust failly de s’en aller incontinent mettre en quelque hermitaige, sans jamais veoir créature du monde ; mais la prudence qui estoit en elle la contraingnit encores pour quelque temps dissimuler. Et, combien qu’elle eust prins resolution de laisser entièrement le monde, si faingnit elle tout le contraire & changeoit si fort son visaige qu’estant en compaignie ne ressembloit de rien à elle mesme. Elle porta en son cueur ceste délibération couverte cinq ou six mois, se monstrant plus joyeuse qu’elle n’avoit de coustume.

Mais ung jour alla avec sa Maistresse à l’Observance oyr la grand messe &, ainsi que le Prestre, Diacre & Soubz-diacre sailloient du revestiaire pour venir au grand autel, son pauvre serviteur, qui encores n’avoit parfaict l’an de sa probation, servoit d’Acolite, portoit les deux canettes en ses deux mains, couvertes d’une toile de soye, & venoit le premier ayant les œilz contre terre. Quand Pauline le veid en tel habillement, où sa beaulté & grace estoient plus tost augmentées que diminuées, fut si esmeue & troublée que, pour couvrir la cause de la couleur qui luy venoit au visaige, se print à tousser. Et son pauvre serviteur, qui entendoit mieulx ce son là que celuy des cloches de son monastère, n’osa tourner sa teste, mais en passant devant elle ne peust garder ses œilz qu’ils ne prinssent le chemin que si long temps ils avoient tenu &, en regardant piteusement Pauline, fut si saisy du feu, qu’il pensoit quasy esteint, qu’en le voulant plus couvrir qu’il ne pouvoit, tumba tout de son hault à terre devant elle. Et la craincte qu’il eut que la cause en fust congneue luy feit dire que c’estoit le pavé de l’église qui estoit rompu en cest endroict.

Quand Pauline congneut que le changement d’habit ne luy avoit pas changé le cueur & qu’il y avoit si long temps qu’il s’estoit rendu que chacun pensoit qu’elle l’eust oublié, se délibéra de mettre à exécution le désir qu’elle avoit eu de rendre la fin de leur amitié semblable en habit, estat & forme de vivre, comme elle avoit esté vivant en une Maison soubs pareil Maistre & Maistresse. Et, pour ce que elle avoit plus de quatre mois auparavant donné ordre à tout ce qui luy estoit nécessaire pour entrer en Religion, ung matin demanda congé à la Marquise d’aller ouyr la messe à Saincte-Claire, ce qu’elle luy donna, ignorant pourquoy elle le demandoit. Et en passent devant les Cordeliers pria le Gardien de luy faire venir son serviteur, qu’elle appelloit son parent, &, quand elle le veid en une chapelle à part, luy dist :

« Si mon honneur eust permis qu’aussi tost que vous je me fusse osé mettre en Religion, je n’eusse tant attendu ; mais, ayant rompu par ma patience les opinions de ceux qui plus tost jugent mal que bien, je suis délibérée de prendre l’estat, la robbe & la vie telle que je voy la vostre, sans m’enquérir quel il y faict. Car, si vous y avez du bien, j’en auray ma part, &, si vous y recepvez du mal, je n’en veulx estre exempte ; car par tel chemin que vous irez en Paradis je vous veulx suivre, estant asseurée que celuy qui est le vray, parfaict & digne d’estre nommé Amour, nous a tirez à son service par une amitié honneste & raisonnable, laquelle il convertira par son Sainct Esperit du tout en luy, vous priant que vous & moy oblyons le corps, qui périt & tient du vieil Adam, pour recepvoir & revestir celuy de nostre espoux Jesus Christ. »

Ce serviteur Religieux fut tant aise & tant content d’ouyr sa saincte volunté qu’en plorant de joye luy fortifia son opinion le plus qu’il luy fut possible, luy disant que, puis qu’il ne pouvoit plus avoir d’elle au monde autre chose que la parole, il se tenoit bien heureux d’estre en lieu où il auroit tousjours moyen de la recevoir, & qu’elle seroit telle que l’un & l’aultre n’en pourroit que miculx valoir, vivans en un estat d’un amour, d’un cueur & d’un esprit tirez de la bonté de Dieu, lequel il supplioit les tenir en sa main en laquelle nul ne peut périr. Et, en ce disant & plorant d’amour & de joye, luy baisa les mains, mais elle abbaissa son visaige jusques à la main, & se donnèrent par vraye charité le sainct baiser de dilection.

Et en ce contentement se partit Pauline, & entra en la Religion de Saincte-Claire, où elle fut reçeue & voilée, ce que après elle feit entendre à Madame la Marquise, qui en fut tant esbahie qu’elle ne le pouvoit croire, mais s’en alla le lendemain au monastère pour la veoir & s’efforcer de la divertir de son propos. À quoy Pauline luy feit response que, si elle avoit eu puissance de luy oster ung mary de chair, l’homme du monde qu’elle avoit le plus aymé, elle s’en debvoit contenter, sans chercher de la vouloir séparer de celuy qui estoit immortel & invisible, car il n’estoit pas en sa puissance ni de toutes les créatures du monde.

La Marquise, voyant son bon vouloir, la baisa, la laissant non sans grand regret.

Et depuis vesquirent Pauline & son serviteur si sainctement & dévotement en leur Observance, que l’on ne doibt doubter que celuy duquel la fin de la loy est charité ne leur dist à la fin de leur vie, comme à la Magdelaine, que leurs pechez leur estoient pardonnez veu qu’ils avoient beaucoup aymé, & qu’il ne les retirast en paix au lieu où la récompense passe touz les mérites des hommes.


« Vous ne pouvez icy nier, mes Dames, que l’amour de l’homme ne se soyt monstrée la plus grande ; mais elle luy fut si bien rendue que je voudrois que tous ceux qui s’en meslent fussent autant recompensez.

— Il y auroit doncques, » dist Hircan, « plus de fols & de folles declairez qu’il n’y en eut oncques ?

— Appelez vous follie, » dist Oisille, « d’aymer honnestement en la jeunesse, & puis de convertir cest amour du tout à Dieu ? »

Hircan en riant luy respondit : « Si mélancolie & desespoir sont louables, je diray que Pauline & son serviteur sont bien dignes d’estre louez.

— Si est ce, » dist Geburon, « que Dieu a plusieurs moyens de nous tirer à luy, dont les commencemens semblent estre maulvais, mais la fin en est bonne.

— Encores ay je une opinion, » dist Parlamente, « que jamais homme n’aymera parfaictement Dieu qu’il n’ait parfaictement aymé quelque créature en ce monde.

— Qu’appelez-vous parfaictement aimer ? » dit Saffredent. « Estimez vous parfaicts amans ceulx qui sont transiz & qui adorent les Dames de loing, sans oser monstrer leur volunté ?

— J’appelle parfaicts amants, » luy respondit Parlamente, « ceulx qui cherchent en ce qu’ils aiment quelque perfection, soit beaulté, bonté ou bonne grâce, tousjours tendans à la vertu, & qui ont le cueur si hault & si honneste qu’ils ne veulent, pour mourir, mettre leur fin aux choses basses que l’honneur & la conscience réprouvent ; car l’ame, qui n’est creée que pour retourner à son souverain bien, ne faict, tant qu’elle est dedans ce corps, que desirer d’y parvenir. Mais, à cause que les sens, par lesquels elle en peut avoir nouvelles, sont obscurs & charnels par le peché du premier père, ne lui peuvent monstrer que les choses visibles approchantes de la perfection après quoy l’ame court, cuidans trouver en une beaulté extérieure, en une grâce visible & aux vertuz morales, la souveraine beaulté, grâce & vertu. Mais, quand elle les a cherchez & expérimentez & elle n’y trouve point celuy qu’elle ayme, elle passe oultre, ainsi que l’enfant, selon sa petitesse, ayme les poupines & aultres petites choses, les plus belles que son œil peut veoir, & estime richesse d’assembler des petites pierres, mais en croissant aime les poupines vives & amasse les biens nécessaires pour la vie humaine. Mais, quand il congnoist par plus grande expérience que ès choses territoires n’y a perfection ne félicité, desire chercher le facteur & la source d’icelle. Toutes fois, si Dieu ne lui ouvre l’œil de Foy, seroit en danger de devenir d’un ignorant ung infidèle philosophe, car Foy seulement peut monstrer & faire recevoir le bien, que l’homme charnel & animal ne peut entendre.

— Ne voyez vous pas bien, » dist Longarine, « que la terre non cultivée portant beaucoup d’herbes & d’arbres, combien qu’ils soient inutiles, est desirée pour l’espérance qu’elle apportera bon fruict quand il y sera semé ; aussi le cueur de l’homme, qui n’a nul sentiment d’amour aux choses visibles, ne viendra jamais à l’amour de Dieu par la semence de sa parole, car la terre de son cueur est stérile, froide & damnée.

— Voilà pourquoy, » dist Saffredent, « la plus part des Docteurs ne sont spirituels, car ils n’aymeront jamais que le bon vin & chamberières laides & ordes, sans expérimenter que c’est d’aymer dames honnestes.

— Si je sçavois bien parler latin, » dist Simontault, « je vous allégueroye que sainct Jehan dict que celuy qui n’ayme son frère qu’il veoit, comment aimera il Dieu qu’il ne veoit poinct ? car par les choses visibles on est tiré à l’amour des invisibles.

— Mais, » dist Ennasuitte, « quis est ille, & laudabimus eum, ainsi parfaict que vous le dictes ?

— Il y en a, » respondit Dagoucin, qui ayment si fort & si parfaictement qu’ils aymeroient autant mourir que de sentir ung desir contre l’honneur & la conscience de leur Maîtresse, & si ne veullent qu’elles ne autres s’en apperçoivent.

— Ceux-là, » dist Saffredent, « sont de la nature de la camalercite, qui vit de l’aer, car il n’y a homme au monde qui ne desire declairer son amour & de sçavoir estre aymé, & si croy qu’il n’est si forte fiebvre d’amitié qui soubdain ne passe quand on congnoist le contraire. Quant à moy, j’en ay veu des miracles évidentz.

— Je vous prie, » dist Ennasuitte, « prenez ma place, & nous racomptez de quelqu’un qui soit ressuscité de mort à vie pour congnoistre en sa Dame le contraire de ce qu’il desiroit.

— Je crains tant, » dist Saffredent, « de desplaire aux Dames, de qui j’ay esté & seray toute ma vie serviteur, que sans exprès commandement je n’eusse osé racompter leurs imperfections ; mais, pour obéir, je n’en céleray la vérité :


VINGTIESME NOUVELLE


Le sieur de Ryant, fort amoureux d’une Dame veuve, ayant connu en elle le contraire de ce qu’il desiroit & qu’elle luy avoit souvent persuadé, se saisit si fort qu’en un instant le dépit eut puissance d’éteindre le feu que la longueur du tems ny l’occasion n’avoyent sçeu amortir.


u pays de Daulphiné, y avoit un Gentil homme, nommé le Seigneur de Riant, de la Maison du Roy François premier, autant beau & honneste Gentil homme qu’il estoit possible de veoir. Il fut longuement serviteur d’une Dame vefve, laquelle il aymoit & révéroit tant, de paour qu’il avoit de perdre sa bonne grace, que ne l’osoit importuner de ce qu’il desiroit le plus.

Et luy, qui se sentoit beau & digne d’estre aymé, croyoit fermement ce qu’elle luy juroit souvent, c’est qu’elle l’aimoit plus que tous les hommes du monde & que, si elle estoit contraincte de faire quelque chose pour un Gentil homme, ce seroit pour luy seullement comme le plus parfaict qu’elle avoit jamais congneu, le priant de se contenter, sans oultre passer, de ceste honneste amitié. Et d’aultre part l’asseuroit si fort que, si elle congnoissoit qu’il prétendist davantaige, sans se contenter de la raison, que du tout il la perdroit. Le pauvre Gentil homme non seullement se contentoit, mais se trouvoit très heureux d’avoir gaingné le cueur de celle où il pensoit tant d’honnesteté.

Il seroit long de vous racompter le discours de son amitié, la longue fréquentation qu’il eut avecq elle, les voyages qu’il faisoit pour la venir veoir ; mais, pour venir à la conclusion, ce pauvre martir d’un feu si plaisant que, plus on brusle, plus on en veult brusler, cherchoit tousjours le moyen d’augmenter son martire.

Ung jour luy print fantaisie d’aller veoir en poste celle qu’il aymoit plus que luy mesme & qu’il estimoit par dessus toutes les femmes du monde. Luy arrivé en sa maison demanda où elle estoit ; on luy dist qu’elle ne faisoit que venir de Vespres & estoit entrée en sa Garenne pour parachever son Service. Il descendit de cheval & s’en alla tout droit en ceste Garenne où elle estoit, & trouva ses femmes qui luy dirent qu’elle s’en alloit toute seule promener en une grande allée.

Il commença à plus que jamais espérer quelque bonne fortune pour luy &, le plus doulcement qu’il peut, sans faire un seul bruict, la chercha le mieulx qu’il luy fut possible, desirant sur toutes choses de la pouvoir trouver seule. Mais, quand il fut près d’un pavillon faict d’arbres pliez, lieu tant beau & plaisant qu’il n’estoit possible de plus, entra soubdainement là comme celuy à qui tardoit de veoir ce qu’il aymoit, mais il trouva à son entrée la Damoiselle couchée dessus l’herbe entre les bras d’un Palefrenier de sa Maison, aussi laid, ord & infame que de Riant estoit beau, honneste & aimable.

Je n’entreprendz pas de vous paindre le despit qu’il eut, mais il fut si grand qu’il eut puissance en ung moment d’esteindre le feu que la longueur du temps ni l’occasion n’avoient su faire, &, autant remply de despit qu’il avoit eu d’amour, luy dist : « Madame, prou vous face. Aujourd’huy par vostre meschanceté congneue suis guéry & délivré de la continuelle douleur dont honnesteté que j’estimois en vous estoit l’occasion », &, sans autre adieu, s’en retourna plus viste qu’il n’estoit venu.

La pauvre femme ne luy feit autre response sinon de mettre la main devant son visaige, car, puis qu’elle ne pouvoit couvrir sa honte, couvrit elle ses oeilz pour ne veoir celuy qui la voyoit trop clairement, nonobstant sa dissimulation.

Par quoy, mes Dames, je vous supplie, si vous n’avez la volunté d’aymer parfaictement, ne vous pensez poinct dissimuler à ung homme de bien & luy faire desplaisir, pour vostre gloire, car les hypocrites sont payez de leurs loyers & Dieu favorise ceux qui ayment naïfvement.

— Vrayment, » dist Oisille, « vous nous l’avez gardé bonne pour la fin de la Journée, &, si ce n’estoit que nous avons tous juré de dire vérité, je ne sçaurois croire que une femme de l’estat dont elle estoit sçeut estre si meschante de l’âme quant à Dieu & du corps, laissant ung si honneste Gentil homme pour ung si villain Muletier.

— Hélas, Madame, » dist Hircan, » si vous sçaviez la différence qu’il y a d’un Gentil homme, qui toute sa vie a porté le harnois & suivy la guerre, auprès d’un varlet bien nourry sans bouger d’un lieu, vous excuseriez cette pauvre vefve.

— Je ne crois pas, Hircan, » dist Oisille, « quelque chose que vous en dictes, que vous puissiez recepvoir nulle excuse d’elle.

— J’ay bien oy dire, » dist Simontault, « qu’il y a des femmes qui veulent avoir des Évangélistes pour prescher leur vertu & leur chasteté, & leur font la meilleure chère qu’il leur est possible & la plus privée, les asseurant que, si la conscience & l’honneur ne les retenoient, elles leur accorderoient leurs desirs, & les pauvres sots, quand en quelque compaignie parlent d’elles, jurent qu’ils mettroient leur doigt au feu sans brusler pour soubstenir qu’elles sont femmes de bien, car ils ont expérimenté leur amour jusques au bout. Ainsi se font louer par les honnestes hommes celles qui à leurs semblables se monstrent telles qu’elles sont, & choisissent ceulx qui ne sçauroient avoir hardiesse de parler &, s’ils en parlent, pour leur orde & vile condition ne seroient pas creuz.

— Voilà, » dist Longarine, « une opinion que j’ay autresfois oy dire aux plus jaloux & soupçonneux hommes, mais c’est peindre une Chimère ; car, combien qu’il soit advenu à quelque pauvre malheureuse, si est ce chose qui ne se doibt soupsonner en aultre.

— Or, » leur dist Parlamente, « tant plus avant nous entrons en ce propos, & plus ces bons Seigneurs icy drapperont sur la tissure de Simontault & tout à nos despens. Par quoy il vault mieulx aller oyr Vespres, à fin que ne soyons tant attendues que nous fusmes hier ».

La compaignie fut de son opinion, & en allant Oisille leur dit :

« Si quelqu’un de vous rend grâces à Dieu d’avoir en ceste Journée dict la vérité des histoires que nous avons racomptées, Saffredent luy doibt requérir pardon d’avoir remémoré une si grande villenie contre les dames.

— Par ma foy, » respondit Saffredent, « combien que mon compte soit véritable, si est ce que je l’ay oy dire. Mais, quand je vouldroye faire le rapport du cerf à veue d’œil, je vous ferois faire plus de signes de croix de ce que je sçay des femmes que l’on n’en faict à sacrer une église.

— C’est bien loing de se repentir, » dit Geburon, a quand la confession aggrave le peché.

— Puisque vous avez telle opinion des femmes, » dist Parlamente, « elles vous debvroient priver de leur honneste entretènement & privaultez. »

Mais il luy respondit : « Aucunes ont tant usé en mon endroict du conseil que vous leur donnez, en m’esloignant & séparant des choses justes & honnestes, que, si je pouvois dire pis & pis faire à toutes, je ne m’y espargneroie pour les inciter à me venger de celle qui me tient si grand tort.

En disant ces paroles, Parlamente meit son touret de nez & avecq les autres entra dedans l’Eglise, où ils trouvèrent Vespres très bien sonnées, mais ils n’y trouvèrent pas ung Religieux pour les dire, pource qu’ils avoient entendu que dedans le pré s’assembloit ceste compaignie pour y dire les plus plaisantes choses qu’il estoit possible, &, comme ceulx qui aymoient mieulx leurs plaisirs que les oraisons, s’estoient allés cacher dedans une fosse, le ventre contre terre derrière une haye fort espesse, & là avoient si bien escouté les beaulx comptes qu’ils n’avoient point oy sonner la cloche de leur Monastère, ce qui parut bien quand ils arrivèrent en telle haste que quasi l’alaine leur failloit à commencer Vespres. Et, quand elles furent dictes, confessèrent à ceulx qui leur demandoient l’occasion de leur chant tardif & mal entonné que ce avoit esté pour les escouter, par quoy, voyans leur bonne volunté, leur fut permis que tous les jours assisteroient derrière la haye, assis à leur aise.

Le soupper se passa joyeusement en relevant les propos qu’ils n’avoient pas mis à fin dans le pré, qui durèrent tout le long du soir, jusques à ce que la Dame Oisille les pria de se retirer à fin que leur esprit fust plus prompt le lendemain, après un bon & long repos, dont elle disoit que une heure avant mynuict valoit mieux que trois après. Ainsi, s’en allant chascun en sa chambre, se partit cette compaignie, mettant fin à cette seconde Journée.