L’Heptaméron/Appendice


Du sale desjeuner, preparé par un varlet d'apoticaire à un advocat et à un gentil hommeModifier

En la ville d'Alençon, au tems du duc Charles dernier, y avoit un avocat nommé Maistre Anthoynne Bacheré, bon compagnon et bien aymant à dejeuner au matin. Un jour etant à sa porte, vid passer un gentilhomme devant soy qui se nommoit Mons de la Tirelyere, lequel à cause du très grand froid qu'il faisoit etoit venu à pied de sa maison en la ville et n'avoit pas oublié sa grosse robe fourrée de renars. Et quand il vid l'avocat qui etoit de sa complexion, luy dist comme il avoit faitz ses affaires et qu'il ne restoit que de trouver quelque bon dejeuner. L'avocat luy repondit qu'ilz trouveroient assez de dejeuners mes qu'ilz eussent un defrayeur et en le prenant par de souz le braz luy dist: "Alons mon compere, nous trouverons peut ettre quelque sot qui payera l'ecot pour nous deus." Il y avoit derrière eus le valet d'un apothicaire fin et inventif auquel cet avocat menoit tousjours la guerre. Mais le valet pensa à l'heure qu'il s'en vengeroit et sans aler plus loin de dys pas, trouva derriere une maison un bel etron tout gelé, lequel il meit dedans un papier et l'envelopa si bien qu'il sembloit un petit pain de sucre. Il regarda ou etoient les deux comperes et, en passant par devant eus, fort hativement entra en une maison et laissa tomber de sa manche le pain de sucre comme par megarde, ce que l'avocat leva de terre en grand'joye et dist au seigneur de la Tyrelyere: "Ce fin valet payera aujourd'huy notre ecot. Mais alons vitement afin qu'il ne nous trouve sur notre larcin." Et entrant en une taverne, dist à la chambriere: "Faites-nous beau fœu et nous donnez bon pain et bon vin avec quelque morceau fryand, nous aurons bien de quoy payer." La chambriere les servit à leur volonté. Mais en s'echauffant à boire et à manger, le pain de sucre que l'avocat avoit en son sin commença à degeler et la puanteur en etoit si grande que ne pensant jamais qu'elle deut saillir d'un tel lieu, dist à la chambriere: "Vous avez le plus puant et le plus ord menage que je vi jamais. Je croi que vous laissez chier les enfans par la place." Le seigneur de la Tyrelyere qui avoit sa par de ce bon parfum ne luy en dist pas moins, mais la chambriere, courroucée de ce qu'ilz l'appeloient ainsi vilaine leur dist en colere: "Par saint Pierre, la maison est si honnette qu'il n'y a merde si vous ne luy avez apportée." Les deux compagnons se leverent de la table en crachant et se vont mettre devant le feu pour se chauffer et en se chauffant, l'avocat tira son mouchoir de son sin tout plein de cyrop du pain de sucre fondu, lequel à la fin il meit en lumiere.

Vous pouvez penser quelle moquerie leur feit la chambriere à laquelle ilz avoient dist tant d'injures et quelle honte avoit l'avocat de se voir surmonter par un valet d'apothicaire au metier de tromperie dont toute sa vie il s'etoit melé. Mais n'en eut point la chambriere tant de pitié qu'elle ne leur feit aussi bien payer leur ecot comme ilz s'etoient bien fait servir en leur disant qu'ilz devoient ettre bien yvres, car ilz avoient bu par la bouche et par le nez.

Les pauvres gens s'en alerent avec leur honte et leur depense mais ilz ne furent pas plus tot en la rue qu'ilz veirent le valet de l'apothicaire qui demandoit à tout le monde si quelcun avoit point trouvé un pain de sucre envelopé dedans du papier. Et ne se sceurent si bien detourner de luy qu'il ne cryat à l'avocat: "Monsieur, si vous avez mon pain de sucre, je vous prie, rendez-le moy, car les larcins ne sont pas fort profitables à un pauvre serviteur." A ce cry saillirent tout plein de gens de la ville pour ouyr leur debat. Et fut la chose si bien veriffiée que le valet d'apothicaire fut aussi content d'avoir été derobé que les autres furent marrys d'avoir fait un si vilain larcin; mais esperans de luy rendre une autre fois, s'appaiserent.

Histoire d'un curé auvergnatModifier

Il y a des gens qui ne sont jamais sans responce ou expedient de peur que l'on les estiment ignorans et ayment mieulx parler sans propos ne raison que soy taire, comme feit celuy dont je vous veil faire le compte.

En Auvergne, près la ville de Rion, y avoit ung curé qui n'estoit moins glorieux que ignorant et voulloit parler de touttes choses encores qu'il ne les entendict point. Un dimanche que l'on a acoustumé de sonner des haulx bois quant on leve le Corpus Domini, le curé, après avoir dist ce qu'il savoit par usaige jusques à l'elevation de l'hostie, tourna la teste du costé du peuple, faisant signe que l'on sonast des instrumens; mais, après avoir attendu quelque temps et que son clerc luy dist qu'ilz n'estoient point venuz, s'aresta sur la coustume, pensa qu'il ne seroit poinct honneste d'eslever en hault le Sainct Sacrement sans trompette et pour donner à la faulte de ce qu'il n'y en avoit poinct, en levant les mains haultes avec le Sacrement, chanta le plus hault qu'il luy fut possible le son que les trompettes ont acoustumé de dire en tel acte, contrefaisant ceste armonie avec sa langue et gorge, commença à crier: "Tarantan tan tant, Tarantan ta", dont le peuple fut si estonné qu'il ne se peult contenir de rire. Et quant, après la messe, il sceut que l'on c'estoit mocqué de luy, il leur dist: "Bestes que vous estes, il faut que vous entendiez que l'on ne peult crier trop hault en l'honneur du Saint-Sacrement".

Quelques ungs qui le voioient sy glorieux que d'une chose mal faicte il vouloit avoir louange, cherchant de là en avant à oyr sa bonne doctrine et le voyant quelque jour disputer avec quelques prebstres ausy sçavantz que luy, s'aprocherent et entendirent que l'un des prebstres luy disoit qu'il estoit en ung scrupulle, lequel il valloit mieux dire: Hoc est corpus meus ou Hoc est corpum meum. L'un des prebstres soustenoit l'un et l'autre l'autre et comme ceulx qui estimoient leur curé en sçavoir et praticque, ceulx qui escoutoient leur propos luy dirent: "Monsieur, pensez bien à ceste matiere, car elle est de grande importance". Il leur respondit: "Il n'est ja besoin d'y penser si fort, car comme homme experimenté, je vous y responderay promptement: entendez, que j'ay autresfois esté en ce scrupulle, mais quant ces petites resveries me viennent en l'entendement, je laisse tout cela et ne dictz ne l'un ne l'autre, mais en leur lieu, je diz mon Ave Maria et voula comme j'en eschappe au grand repos de ma conscience."

Combien que le compte soit fort brief, mes Dames, je l'ay voulu mettre icy afin que, par cela, congnoissiez tousjours que ainsy que l'homme sçavant se juge ordinairement ignorant, ausy l'ignorant, en deffendant son ignorance, veult estre estimé sçavant."

"Mes dames, après vous avoir compté, durant neuf jours neuf histoires que j'estime très veritables, j'ay esté en peine de vous racompter la dixieme, pour ce que ung nombre infini de beaulx comptes de toutes sortes differantes me sont venuz au devant, en façon que ne pouvois cheoisir le plus digne de tenir ce lieu, estant en deliberation de n'en dire plus. Et en ceste pencée, m'en allay pourmener en ung jardin où je trouvé l'ung de mes anciens amys, auquel je comptay la peine en quoy j'estois de trouver compte digne de fermer le pas aux autres. Alors luy, qui estoit homme d'entendement, qui avoit esté nourry toute sa jeunesse en Italie durant que le grand maistre de Chaulmont gouvernoit Milan, me pria, pour la fin de ce dixiesme, que j'en voulsisse escripre ung qu'il tenoit aussy veritable que l'evangile, lequel estoit advenu au plus grand amy qu'il eust en ce monde. Et, pour la promesse que luy ay faicte de l'escripre, n'ay eu crainte de la longueur, mais l'ay mis icy pour celles qui auront plus de loisir de le veoir que les autres. Et combien que ne le trouvez aux cronicques du pays dont je le racompte, si est-ce que je vous asseure estre vray, mais l'amour que je porte aux trespassez m'a contrainct de changer le nom, ne cherchant autre chose, en le racomptant, que satisfere à celuy qui m'en a prié."