L’Extension du fonctionnarisme depuis 1870

L’Extension du fonctionnarisme depuis 1870
Revue des Deux Mondes3e période, tome 86 (p. 91-109).
L’EXTENSION
DU
FONCTIONNARISME DEPUIS 1870

La catégorie des fonctionnaires civils, en activité ou en retraite, se compose, d’après le dernier recensement de la France, d’environ 1 million de sujets, y compris les. femmes, les enfans et les domestiques des titulaires. Sur 37 personnes qui passent dans la rue, il y en a donc une en moyenne qui, directement ou indirectement, vit du budget, c’est-à-dire de la bourse publique, et dont la destinée en ce monde consiste à s’occuper des affaires des autres. A ce million de gens consacré aux besognes pacifiques s’ajoute plus d’un demi-million réservé aux soins de la guerre, sur terre ou sur mer. Il est ainsi, sur notre sol natal, 1 individu sur 24 (soit 4 pour 100) chargé de confectionner nos lois, de juger nos différends, d’arrêter nos malfaiteurs, de signer des traités, de prendre part aux batailles, de nous instruire et de nous faire payer l’impôt.

C’est une grosse proportion ; il ne serait pas sans intérêt de la comparer à celle des états voisins, mais ceci me mènerait trop loin ; d’autant que l’on pourrait toujours soutenir cette thèse que, si la France a plus de serviteurs que tel ou tel autre pays, c’est aussi qu’elle est mieux servie, et que le Français de 1888 vit plus heureux et plus libre, par exemple, qu’un citoyen de l’état indépendant du Congo, — le dernier venu dans l’almanach de Gotha, — qui, avec 27 millions d’habitans, n’a que 2 millions de budget et 83 fonctionnaires. Dans notre Europe, où les besoins ont augmenté avec la civilisation, il semble qu’il ne devrait y avoir entre les budgets des différens peuples d’autre cause de diversité que le plus ou moins d’étendue de leur territoire, la densité plus ou moins grande de leur population, et le pouvoir plus ou moins élevé de l’argent, — le coût de la vie. Mais comme la richesse publique n’est pas la même en Espagne, en Russie, ou en Autriche, qu’en France ou en Angleterre, les nations sont vis-à-vis les unes des autres commodes particuliers qui proportionnent leur train à leur fortune. Il est admis que la France peut tenir sa maison sur un bon pied, se permettre même un luxe interdit à quelques-uns de ses voisins; s’ensuit-il de là que le chiffre et le traitement de notre personnel puissent être sans limites, comme si notre caisse était sans fond?

Comparons la France à elle-même : il y a soixante-six ans (1822), nous dépensions 950 millions ; nous en dépensons aujourd’hui 3.600. Notre territoire est resté le même à 200,000 hectares près ; notre population n’a cru que de 7 millions, soit un cinquième à peine, pendant que nos frais quadruplaient. Pour que les charges fussent les mêmes en 1888 qu’en 1822, il ne faudrait pas que le budget dépassât 1,800 millions au maximum, en tenant compte de la valeur relative de l’argent aux deux dates. En effet, 950 millions de francs, payés par 30 millions d’hommes, correspondent à 1,200 millions qui seraient payés par 37 millions de contribuables ; d’autre part, 1,200 millions de 1822 équivalent, à peu de chose près, à 1,800 millions de 1887, par suite de l’augmentation des prix, dans leur ensemble, évaluée par les économistes à 50 pour 100. Les services publics reviennent ainsi, tout compte fait, au double de ce qu’ils coûtaient il y a deux tiers de siècle. Cette prodigieuse augmentation est récente. En 1847, le budget ne montait qu’à 1,600 mil- lions, et en 1851 qu’à 1,450, et comme la population était, en 1851, de 35 millions, et que le pouvoir de l’argent avait déjà fort baissé depuis 1822, on peut dire que la France, au début du second empire, n’était pas plus chère à administrer qu’à la fin du règne de Louis XVIII.

La monarchie de Juillet avait fait de bonnes choses avec peu d’argent. De 1851 à 1870, la France continua à faire des placemens avantageux : ports, chemins de fer et routes vicinales ; mais elle fit aussi des spéculations malheureuses : trois ou quatre guerres entreprises, selon le mot du souverain d’alors, « pour une idée, » et même pour plusieurs, vinrent gonfler la dette. De 1,450 millions, le budget monta à 2,200 (1869). C’était certainement plus que l’accroissement de la richesse publique et de la population (38 millions d’habitans au lieu de 35). Il est vrai que notre patrie occupait 1,300,000 hectares de plus qu’en 1851, et que 1,300,000 hectares exigent naturellement un supplément de juges de paix, de cantonniers, de sous-préfets, de gendarmes. La charge réelle étant toutefois plus lourde en 1869 qu’en 1851, l’opposition avait raison de dire que le trésor public, mandataire et collecteur des bourses privées, était trop exigeant. En ce temps-là, plusieurs trouvaient les finances un peu louches aux mains des suppôts du despotisme, et M. Jules Ferry publiait les Comptes fantastiques d’Hausmann. On faisait remarquer qu’il est dans les monarchies de certains erremens, de fâcheuses routines, auxquelles s’abandonnent trop volontiers des gouvernans qui n’ont que peu ou point de contact avec les gouvernés ; que les députés, contrôleurs nés du pouvoir, n’avaient pas, issus comme ils étaient de la candidature officielle, l’indépendance voulue pour ouvrir la bouche toute grande, et flétrir le favoritisme, la multiplication des places et l’exagération de traitemens dont bon nombre étaient inutiles. Tel était le langage des adversaires de l’empire en 1869.

De sages et hauts esprits avaient blâmé, dès la deuxième république, l’extension démesurée du personnel public. « En examinant l’ensemble de l’administration du pays, disait Berryer dans son rapport sur la loi de finances (1850), nous sommes obligés de signaler la ruineuse multiplicité des fonctions et des emplois, que nous voyons s’accroître périodiquement, et qui appellent trop d’hommes, au moment de leur entrée dans la vie, à solliciter de l’état une existence bornée, mais commode et sûre. Ainsi se perdent l’énergie et l’honorable indépendance de l’homme obligé d’assurer par lui-même son avenir ; ainsi s’éteignent trop de capacités qui auraient pu honorer et servir plus utilement le pays; ainsi s’augmente pour les contribuables la charge de ces existences auxquelles il faut pourvoir, sans obtenir de leur travail une valeur égale à ces rémunérations accordées en trop grand nombre.» — Un peuple de solliciteurs, s’écriait Montalembert quelques années plus tard, est le dernier des peuples. « Il n’y a pas d’ignominies par où on ne puisse le faire passer. Le désir immodéré et universel des places est la pire des maladies sociales ; elle répand dans tout le corps de la nation une humeur vénale et servile qui n’exclut nullement, même chez les mieux pourvus, l’esprit de faction et d’anarchie. » Le parti auquel appartenait cet homme d’état avait conformé, c’est une justice à lui rendre, sa conduite à ses doctrines. Depuis ces « bancs laborieux et gratuits » où siégeaient les pairs et les députés de 1847, jusqu’aux plus humbles des situations officielles, l’état ne cherchait pas à attirer à lui, par l’appât du gain, les forces de la nation. Les conseillers de cour d’appel et la plupart des sous-préfets touchaient 3,000 francs, les juges de paix 1,200, les recteurs d’université 6,000. Les fonctionnaires, beaucoup moins nombreux qu’en 1860, suffisaient à leur tâche, et le pays paraissait, sous Louis-Philippe, suffisamment administré, nullement livré à la barbarie, ni même en proie au désordre. Les assemblées républicaines, après 1848, avaient même trouvé matière à plus de 150 millions d’économies sur le chiffre de 1,000 millions, et cela tout en augmentant la dotation de l’instruction publique et celle de l’agriculture.

L’empire accrut singulièrement le nombre et l’importance des traitemens, par un travers commun à tous les gouvernemens qui veulent être aimés pour eux-mêmes et qui espèrent tirer quelque force des créatures qu’ils entretiennent jusque dans les recoins les plus obscurs du budget. De 1847 à 1869, les salaires des agens diplomatiques et consulaires avaient augmenté de 2 millions, ceux des magistrats de 6 millions. Durant ces vingt-deux ans, les dépenses de l’instruction primaire s’étaient élevées de 15 millions, celles de l’enseignement secondaire ou supérieur de 5 millions ; on payait Il millions de plus pour l’administration départementale, et 16 millions de supplément pour les prisons et la police, qui, du reste, on en convient, n’était pas mal faite. Dans le budget de 1869, beaucoup de gens, vivans encore aujourd’hui, voyaient force retranchemens à opérer, mais personne, que je sache, ne trouvait aucun service public en souffrance. Ce sont cependant les mêmes services qui coûtent actuellement 3 milliards et demi. De ces 1,300 millions d’accroissemens doivent être, il est vrai, déduits les irais de la guerre de 1870. ne de la défaite, le nouveau régime dut, à peine formé, récompenser les vainqueurs, indemniser les vaincus et parer au retour de nouveaux désastres : de là un surplus de 600 à 700 millions de charges.

Mais cette augmentation pouvait n’être que temporaire ; une ère nouvelle s’ouvrait : le pays allait se gouverner lui-même. Ne voyait-on pas, de l’autre côté de l’Atlantique, une grande république, sœur aînée de la nôtre, au sortir d’une lutte sauvage où son existence même fut en péril, et auprès de laquelle notre campagne de 1870-71 était peu de chose, relever ses finances et rembourser sa dette? l’entreprise n’était pas impossible, puisqu’il y a six mois nous entendions le président des États Unis déclarer ne savoir que faire de l’or dont il avait les mains pleines. A la même heure, nos ministres cherchaient partout cent pauvres petits millions pour mettre d’aplomb notre budget. En effet, tandis qu’en Amérique on n’a cessé de chercher ce qu’on pouvait bien économiser, ici on s’est creusé la tête pour savoir ce qu’on pourrait bien dépenser ; on a jeté l’argent national par toutes les fenêtres, on a même percé de nouvelles fenêtres pour y jeter encore un peu d’argent. Toutefois, l’extension du fonctionnarisme, la moins justifiée de toutes les dépenses, ne remonte pas à plus de dix ans.

L’assemblée nationale avait bien géré ; la dette avait passé de 600 à 1,200 millions, les budgets de l’armée et de la marine de 640 à 680 ; mais, on économisait une quarantaine de millions sur les traitement des hauts fonctionnaires, de la diplomatie, du chef de l’état, et l’on consacrait 200 millions par an à l’amortissement. Depuis 1876, au contraire, il semble qu’un goût d’émulation, de surenchère, se soit emparé de ceux à qui nos intérêts sont confiés; c’est à qui se montrera le plus grand seigneur dans la profusion de serviteurs que l’on donne à la nation. Un fils de famille qui agirait comme les représentans du peuple français eût été déjà doté d’un conseil judiciaire; mais, l’exagération des dépenses satisfaisant d’abord beaucoup plus d’électeurs qu’elle n’en irrite, il fallut de longues années pour que l’on s’aperçut qu’il était impossible de « demander plus au budget et moins au contribuable, » selon le mot plaisant de M. Germain.

Le total des traitemens civils sujets à retenue, qui était en 1852 de 153 millions, et en 1870 de 253 millions, s’élevait à 279 millions en 1876. Il monte à présent à 400 millions, auxquels s’ajoutent 100 millions de solde des officiers. Les pensions de retraite, — appointemens des fonctionnaires hors de service, — qui étaient en 1869 de 78 millions, et en 1875 de 100 millions, conséquence de la guerre, s’élèvent en 1888 à 200 millions, conséquence de la gestion de nos mandataires. Tantôt on a, par une prodigalité fort peu méritoire, augmenté le taux de ces pensions ; la chambre a trouvé tout naturel qu’un pharmacien militaire inspecteur reçût bien plus que le premier président de la cour de cassation, et que le vétérinaire de 2e classe fût doté de retraites plus fortes que l’ingénieur en chef ou le président de cour d’appel ; tantôt les ministres et les députés ont multiplié sans mesure le nombre des retraités, par les renvois anticipés d’agens antipathiques à leurs personnes. Ministre des finances, M. Léon Say déclarait, il y a cinq ans, qu’il fallait avoir passé par les affaires pour se faire une idée du nombre de gens dont la révocation était demandée par ceux qui voulaient les remplacer. « Jamais, disait-il, l’abus des recommandations n’a été poussé aussi loin que depuis quelques années; cela ressemble à l’ancien régime. » Et, vers la même époque, M. Barthélémy Saint-Hilaire, ministre des affaires étrangères, se plaignait, dans une circulaire officielle, aux agens placés sous ses ordres, de ce que « l’administration publique fût gênée dans toutes ses branches par des sollicitations de tout genre, venant de personnes plus ou moins haut placées... C’est un désordre contre lequel, ajoutait-il, on n’a pas suffisamment essayé de réagir; et ce mal est d’autant plus répandu en France que le nombre des emplois publics est plus grand. » En fait, des milliers de fonctionnaires ont été renvoyés sans qu’on puisse alléguer contre eux aucun grief professionnel, mais simplement parce que leur place avait été prise en goût, ou leur personne en aversion, par tel individu bien en cour.

La cour du peuple est une cour plus vaste que celle d’aucun monarque. La cour du Palais-Bourbon, celle du Luxembourg, ont leurs favoris, leurs flatteurs, leurs maîtresses, leurs folies, leurs ignorances, partant leurs abus, autant, ne pourrait-on dire plus? que la cour d’un seul homme. Cependant, en un pays où le gouvernement change tous les quinze ou vingt ans, il serait bien à désirer que les serviteurs publics demeurent. La forme républicaine n’a donc pas tenu ici tout ce qu’elle promettait. Elle l’a tenu moins encore dans la réalisation de ce programme de « gouvernement à bon marché, » que les réformateurs de 1869 faisaient miroiter aux yeux de la génération nouvelle, et que la démocratie devait nous donner un jour. Dans un pays déjà plus gouverné et plus administré qu’aucun autre en Europe, non-seulement on n’a supprimé aucun emploi, mais on en a accru singulièrement le nombre, et on a augmenté les émolumens des anciens et des nouveaux. Cependant la France de 1888 est la même que celle de 1869, elle n’a pas un habitant de plus, elle a trois départemens de moins ; et la vie est moins chère qu’il y a douze ans, puisque le prix de tous les objets de première nécessité a, comme le prouvent les statistiques, subi une baisse sensible.

A qui fera-t-on croire que les besoins de services restés les mêmes de 1875 à 1888 aient forcé les différens ministres de porter de 22 à 31 millions les dépenses de leurs bureaux? D’une date à l’autre, il a été créé, dans les administrations centrales, 11 directions nouvelles, 19 postes de sous-directeurs, 51 places de chefs de bureaux, 74 de sous-chefs ; on est arrivé à une proportion invraisemblable entre ceux qui dirigent ou surveillent le travail et ceux qui l’exécutent. Ainsi, aux Beaux-Arts,.30 chefs pour 70 employés; aux cultes 20 chefs pour 31 employés ; aux contributions indirectes, 11 pour 19 ; 36 pour 42 à l’enregistrement ; 11 pour 22 aux manufactures. Et si l’on descendait dans le détail de la composition des bureaux, on en trouverait où le nombre des chefs égale celui des employés. Pour rétablir la proportion, cet état-major ne demande qu’à se faire entourer de soldats, et pour justifier la présence des généraux, on augmente l’effectif des subalternes. Le chiffre de 31 millions donné plus haut n’est même pas exact, puisqu’il faut y joindre les prélèvemens faits, pour le paiement du personnel, sur le crédit de certains services. On ordonnance ainsi, sous le nom de travaux extraordinaires, de véritables appointemens. Puis, à côté des violations ouvertes de la loi, il y a les moyens de la tourner: les sous-chefs nommés chefs-adjoints, les employés u faisant fonction » de sous-chefs, et, à côté de cela, l’avancement hiérarchique arrêté et la position des petits, restant précaire. « Il serait temps de mettre fin à ces abus, » disait M. Ribot dès 1882. L’année suivante, la commission du budget se borna à demander à la chambre de manifester sa volonté d’opérer des réformes devenues urgentes. La chambre prescrivit l’élude d’une réorganisation des bureaux, par décret rendu en conseil d’état. Mais le conseil d’état enregistra ce qu’on lui soumit sans observation, et les ministres ne firent que consacrer les abus par un acte solennel.

La dépense du matériel a augmenté de près de moitié. Aujourd’hui, un employé de ministère coûte à l’état, pour chauffage, éclairage et papiers, un chiffre moyen de 300 francs par an. A l’intérieur, il coûte 450 francs ; aux affaires étrangères, 460 francs; à la justice, 540 francs. Il y a vingt ans, au ministère de la guerre, la provision de bois de l’hiver suivant remplissait, chaque été, la moitié de la cour de la rue Saint-Dominique ; peu à peu le tas a envahi la cour tout entière; maintenant il monte à la hauteur de l’entresol. Dans ce même ministère, on a imaginé, il y a quelques mois, de faire photographier, par ordre, aux frais du trésor, tout le personnel, — un millier d’individus, — depuis le ministre jusqu’aux portiers, sous prétexte que ces photographies, d’ailleurs dénuées de toute ressemblance, serviraient à reconnaître, en cas de guerre, ceux qui ont le droit de pénétrer dans l’immeuble. Ailleurs, des ébénistes officiels, employés à l’année, n’ayant pas une occupation suffisante, travaillent pour le compte du ministre, qui s’en va toujours avec plus de bagages qu’il n’est venu. Les huissiers, garçons de bureau, hommes de peine, frotteurs, lingères, croissent naturellement avec le personnel. Ils sont plus de 1,100 pour les ministères actuels. C’est aussi une conséquence du logement concédé aux fonctionnaires publics dans les bâtimens de l’état. La loi de 1871 décidait que tous les employés logés aux frais de la nation cesseraient de jouir de ces appartemens. Elle n’exceptait que les concierges et agens préposés à la garde du matériel. Elle n’a jamais été abrogée, et voici comme on l’exécute : aux finances, il ne devrait y avoir que à portiers, il y a en outre 44 agens occupant 154 pièces. Aussi, quoique trois directions générales aient été depuis détachées du ministère et installées au dehors, la place manque pour tous les services. Il en est de même ailleurs. Le gouvernement s’est ému, trouvant que les logemens étaient devenus excessifs ; une commission de révision a été nommée, et a reconnu qu’au lieu des 100 à 200 concessions qui auraient dû être faites, il y a, tant en France qu’en Algérie, 4,000 à 5,000 directeurs, caissiers, archivistes, chefs de bureau, ouvriers, logés dans des immeubles nationaux, sans que leurs fonctions l’exigent. Des conservateurs et surveillans de musée, dont la concession est motivée par une présence soi-disant indispensable auprès des collections, sont effectivement logés, mais fort loin : ceux du Louvre habitent les écuries de l’Alma, voisines du Champ de Mars. Et comme une faveur en appelle une autre, l’habitation entraîne l’éclairage et le bienfaisant chauffage. Dans l’armée, il est fait une retenue proportionnelle sur la solde de tous les officiers logés ; dans le service civil, le loyer est purement gracieux. La commission proposa, par l’organe de son rapporteur, M. Escande, de supprimer tout de suite 543 concessions; mais tout porte à croire que ce vœu demeura lettre morte. Le ministère adopta un autre système : la loi de finances de 1887 proposait de ne plus insérer au Journal officiel la liste des logemens accordés. Au lieu de la réforme, on voulait faire le silence sur l’abus ; et cette combinaison eût été adoptée, certainement, sans l’intervention d’un député de la minorité, M. d’Aillières.

On se moquait avec quelque fondement, il y a dix-huit ans, de tous ces budgétivores qui, sous des noms variés, jouissaient d’aimables sinécures. Les prodigalités cachées sous les dehors pompeux de missions, souscriptions, inspections, se sont de-nuis considérablement multipliées. Notre système administratif comprend, en nombre fort respectable, des hiérarchies d’inspecteurs des finances, des contributions directes, de l’enregistrement et des domaines, des douanes, des contributions indirectes, des tabacs; des inspecteurs généraux des établissemens de bienfaisance, des maisons centrales et d’arrêt, des pénitenciers agricoles, des enfans assistés, des enfans du premier âge, de l’enseignement supérieur, secondaire, primaire, des langues vivantes, des beaux-arts, des théâtres, des musées de province, de l’enseignement du dessin, des écoles d’arts et métiers, du travail des enfans dans les manufactures, des établissemens thermaux, du service sanitaire, des pharmacies, des fabriques d’eaux minérales, des forêts, de l’agriculture, des haras, des mines, des ponts et chaussées. Après une si longue nomenclature de places, dont les unes sont nécessaires, d’autres d’une utilité fort contestable, et d’autres tout à fait superflues, le lecteur peut supposer qu’il n’y a plus rien à inspecter. Erreur ; on pourrait inspecter encore beaucoup d’autres choses, parce que, selon qu’il plaît à un ministre, tout peut être ou n’être pas inspecté. Il est aussi facile, il l’est même davantage, d’imaginer de nouvelles inspections que de supprimer les anciennes. « La première préoccupation d’un ministre qui a supprimé un emploi n’est-elle pas toujours de le rétablir? » disait récemment M. Jules Simon. Inspection générale des maîtrises de France, inspection générale des bibliothèques populaires, sont des postes qui ont été créés depuis quinze ans pour de vieux amis ou de jeunes protégés, et qui ont disparu avec leurs titulaires. Il n’y avait rien de sérieux dans ces offices, rien si ce n’est le traitement, qui, le plus souvent, fut assez gras. Cette surérogation de surveillance facultative, qui fait penser à ce personnage d’opérette se réveillant un matin « inspecteur du gaz dans une riche famille brésilienne, » est un des côtés inquiétans de ce que M. Leroy-Beaulieu nomme avec raison « le parasitisme administratif, chiendent redoutable qui envahit de plus en plus la société française. » Le premier venu, qui serait peut-être incapable de faire quelque chose, se sent de particulières aptitudes pour inspecter n’importe quoi, fût-ce les en (ans assistés, dont le personnel se trouva un jour renouvelé, par mesure politique, pour caser des résidus de candidats sans spécialité déterminée. Si pour une charge ordinaire il y a dix postulans, pour une place d’inspecteur, il n’y en a pas moins de cinquante.

Les emplois publics rapportant à leurs titulaires 150 millions de plus qu’il y a quinze ans et 250 millions de plus qu’il y a trente-cinq ans, il faut que leur effectif ait formidablement grossi. En 1847, le ministère des affaires étrangères avait, sous M. Guizot, 33 secrétaires d’ambassade et de légation ; il en a aujourd’hui, sous M. Flourens, 74. L’Europe n’a pourtant pas grandi depuis lors; au contraire, la disparition des petites cours d’Allemagne et d’Italie a permis de supprimer un grand nombre de résidences. Comment se fait-il que le personnel diplomatique de 1888 soit beaucoup plus nombreux que celui même de 1869? En Espagne, en Russie, en Autriche, en Angleterre, nous avions en 1869 trois secrétaires ; nous en avons quatre maintenant, plus un conseiller (grade nouvellement créé, avec 18,000 francs d’appointemens). Dans toutes les autres légations, nous avons un ou deux secrétaires de plus. Le traitement des agens, leurs frais d’établissement et de voyage dépassent aujourd’hui de 4 millions le chiffre d’il y a douze ans. Tandis que l’Allemagne entretient à Paris trois secrétaires, la France entretient à Berlin quatre secrétaires et un conseiller. Ces détails peignent toute une tendance au gaspillage. Les traitemens de non-activité de 30,000 francs sont montés à 100,000; les attachés, qui servaient gratis, et dont on ne manquait pas à ce prix, sont aujourd’hui payés en partie, en attendant qu’ils le soient tous. Notre diplomatie est la plus chère de l’Europe, sans être pour cela la meilleure. Tandis que le budget du ministère des affaires étrangères est en France de 14,864 000 francs, il n’est en Allemagne que de 9,221,000, en Autriche et en Italie que de 7 millions et demi, en Russie de 9 millions et demi, en Espagne de 4,600,000, aux États-Unis de 6,300,000. Il n’est pas jusqu’à l’Angleterre, — qui, pour les besoins de son commerce, entretient dans le monde entier deux fois plus de consuls que la France, qui donne à ses ambassadeurs des traitemens partout supérieurs à ceux que reçoivent les nôtres, — Et à qui ses relations extérieures ne coûtent cependant 2 millions et demi de moins qu’à nous. Comme la besogne diplomatique est naturellement la même chez nous que chez nos voisins, on doit reconnaître que dépenser 100 francs pour rémunérer un service que toutes les nations du continent font exécuter pour 40, 50, 60 ou 75 francs, c’est être plus bêtes ou plus prodigues que les autres. Si l’on pouvait établir entre chacun des ministères français et étrangers une aussi parfaite assimilation, on reconnaîtrait en tout la même fâcheuse supériorité de notre patrie.

Sous le rapport militaire, il est d’usage de copier sans cesse l’Allemagne ; que ne l’imitons-nous jusqu’au bout? Le budget de la guerre de l’empire allemand est de 431 millions; en France, il est de 664 millions, et comme l’effectif des deux armées en temps de paix est à peu près égal, l’Allemand sous les drapeaux coûte à l’Etat 850 francs et le Français 1,250. Ce résultat est d’autant plus singulier que les officiers allemands, à partir du grade de capitaine, sont payés beaucoup plus cher que les officiers français, et que les sous-officiers reçoivent un traitement six fois plus élevé que celui de nos sergens. Par suite, l’état de sous-officier est, au-delà du Rhin, une profession à exercer et non une obligation à subir. La nourriture de l’armée allemande coûte par jour (pour le pain et le fourrage) 169,000 francs; la nourriture de l’armée française revient, pour les mêmes dépenses, à 317,000 francs ; et le fait paraît inconcevable, puisque le prix des subsistances militaires : froment, seigle, avoine, foin, paille, est assez sensiblement le même en France et en Allemagne[1]. Il est vrai que les procédés administratifs des deux pays diffèrent fort, aussi compliqués ici qu’ils sont simples là-bas. A d’autres points de vue, l’Allemagne peut encore nous servir de modèle : nous avons sous les yeux l’état du personnel du ministère de la guerre à Berlin. Le nombre des employés y est de 307 ; il est de 756 à Paris. Le chiffre des huissiers et garçons de bureau est à Berlin de 46, et a Paris de 166. En creusant un peu, on trouverait l’explication de la différence, extraordinaire au premier abord, des deux budgets. Chez nous, d’ailleurs, les augmentations sont récentes : en 1875. avec un effectif de 469,000 hommes, nous dépensions 522 millions; en 1887, avec 30,000 hommes de plus, nous dépensons 664 millions. En 1847, avec 380,000 hommes, nous ne dépensions que 373 millions, et le pain valait aussi cher qu’aujourd’hui.

Les fonds secrets se sont accrus, depuis dix ans, de 400,000 francs au ministère de la guerre, de 200,000 aux affaires étrangères, d’autant à l’intérieur, et l’on en concède 65,000 à la marine, qui n’en avait jamais eu. Les cabinets des ministres, considérés par les républicains d’autrefois comme des ateliers de passe-droits, sont bondés de favorisés qui s’y assoient un jour, le temps de préparer un nid de leur choix. Pourquoi fallait-il au général Boulanger 13 officiers d’ordonnance, alors que le maréchal Niel, ministre en 1869, n’en avait que 7? Il y avait là six personnes immobilisées sans aucun profit. Les assemblées qui laissent les dépenses militaires se multiplier sans raison sont-elles moins blâmables que celles qui se refuseraient aux sacrifices indispensables à la protection du pays ? Comment admettre que le sous-secrétaire d’état des colonies ait besoin d’un chef de cabinet, d’un chef adjoint, de huit personnes en tout, pour le travail qu’un directeur faisait jusqu’en 1876 avec deux employés? Le ministère de l’intérieur se composait, en 1847, de 200 fonctionnaires, et ce département avait alors dans ses attributions les Beaux-Arts, les gardes nationales et les télégraphes. Ces services sont passés ailleurs ou supprimés ; et ce ministère entretient cependant, en 1888, 280 chefs, rédacteurs et expéditionnaires. Le département des travaux publics, de l’agriculture et du commerce, comprenait, en 1869, 1 ministre, 1 chef de cabinet, 1 secrétaire-général, 4 directeurs, 11 chefs de division et 35 bureaux ; en 1887, nous avions pour les mêmes fonctions: 3 ministres, 1 sous-secrétaire d’état, 6 chefs ou chefs-adjoints de cabinet, 11 directeurs, 11 chefs de division et 51 chefs de bureau. Celui qui avait dû jadis, comme M. Lockroy, rire de ces abus en spirituel vaudevilliste, était plus copieux que les bureaucrates de carrière, puisqu’il s’était taillé un des plus gros cabinets dans le plus mince des ministères. A la comptabilité, qu’un simple chef de bureau tenait en règle jusqu’à ces dernières années, préside maintenant un lot notable de gens de plume : l’art de faire difficilement des choses faciles.

Et l’opinion est, d’ores et déjà, si bien résignée à ce système, que l’on ne peut seulement proposer la suppression d’un surnuméraire, d’une rame de papier ou d’une livre de bougies, sans qu’aussitôt un personnage officiel vienne déclarer que c’est compromettre gravement la marche du service, et que les gazelles les plus autorisées supplient le parlement « de n’aller ni trop vite ni trop loin,.. de ne pas couper des boutons à fruit pour du bois mort ou des gourmands. » Avec ces maximes, telle administration qui coûtait 1,900,000 francs, il y a dix ans, revient aujourd’hui à 4 millions, sans être au corps social d’une utilité plus grande. Par un décret peu bruyant, un ministre porte de 80 à 120 le chiffre des gardes-mines, et par des votes, plus faciles parfois à obtenir que des décrets, on augmente de 9 le nombre des conservateurs des forêts, de 50 le nombre des inspecteurs et de 6 millions 1/2 les frais d’exploitation des bois de l’état. Ce qu’on n’augmente pas, c’est le revenu de ces mêmes bois, qui de 38 millions tombe à 28 ; de sorte qu’aujourd’hui, déduction faite de la dépense ordinaire, notre million d’hectares de forêts nationales rapporte à la communauté française la somme de 14 francs par hectare et par an, dont aucun particulier ne se contenterait, et qui, du reste, est inférieure de moitié ou des deux tiers à ce que produisent les bois les plus médiocres de notre pays.

Une autre cause d’extension du fonctionnarisme, ce sont les besognes dont le pouvoir public s’est chargé sans qu’elles lui incombassent: tels, dans le domaine industriel, les chemins de fer dits de l’état, qui auraient dû plusieurs fois faire faillite en fin d’exercice, s’ils marchaient dans les conditions normales d’une entreprise ordinaire, mais qui fournissent aux partis l’occasion si tentante de récompenser par des emplois les gens qu’ils affectionnent ; tels les canaux politiques, les voies ferrées électorales, les ports et bassins de propagande. « Certain canal de l’Est, dit M. Lesguillier, ancien sous-secrétaire d’état des travaux publics, a été entrepris pour amener de la houille à une localité industrielle déjà desservie par le chemin de fer. » Rendue aux usines, la houille coûtait jusqu’alors 25 francs par tonne. L’intérêt de la dépense d’établissement du canal, réparti sur la consommation, atteindra 28 francs par tonne. Il en résulte que si, au lieu de construire le canal, l’état achetait la houille sur le carreau de la mine, payait son transport par chemin de fer et la livrait gratuitement aux usiniers, il gagnerait encore 3 francs par tonne.

Des faits de même ordre se produisent, dans le domaine moral, par suite de la transformation radicale de l’instruction publique. Des 38 millions de 1869, le budget de ce ministère est passé à 50 millions en 1875 et à 170 millions en 1887, et n’a peut-être pas terminé sa marche ascensionnelle. Avant 1875, il n’y avait pas d’enfant qui ne pût recevoir l’instruction primaire, gratuite pour les indigens. Si tous les jeunes Français sans exception ne fréquentaient pas l’école de leur village, c’est que leurs familles ne s’en souciaient pas. Plus on étudiera l’histoire de l’instruction publique, plus on verra que ce ne sont pas les maîtres qui ont manqué aux élèves, mais plutôt les élèves qui manquaient aux maîtres. Les générations d’il y a cinquante ans ne souffraient nullement de leur ignorance ; les contemporains, au contraire, tiennent universellement à l’instruction. C’est même et seulement parce qu’ils y tiennent que le parlement a pu décréter impunément l’instruction obligatoire. Si elle n’avait pas eu à enfoncer une porte ouverte, on aurait vu le piteux effet de la loi; bien plus, les députés n’auraient jamais osé voter l’obligation, s’ils n’avaient vu déjà sur les bancs la presque unanimité des futurs électeurs.

Au fond, et de quelque nom qu’on le décore, le système gouvernemental qui a enfanté l’instruction gratuite et obligatoire est le pur socialisme d’état. L’instruction est un bien, c’est l’ornement de l’esprit, mais le pain aussi est un bien; et si on donne l’un gratis, il n’y a pas de raison pour ne pas donner l’autre. Il n’est pas plus équitable de donner l’instruction, qui après tout n’est qu’un bien moral, que de donner les biens matériels, — vêtement, logement, nourriture, soins médicaux, — gratuitement, à ceux qui en manquent. Dire que la société doit l’école primaire gratuite à toutes les intelligences est un paradoxe égal, sinon supérieur, à celui qui consisterait à dire qu’elle doit le potage gratuit à tous les estomacs. Il ne suffit pas qu’une chose soit reconnue bonne, excellente même, par le corps social, pour que ledit corps social la mette gratis à la portée de tous ses membres, encore moins pour qu’il leur en impose l’usage. Décréter l’instruction obligatoire, c’est comme si on décrétait la propreté obligatoire, la gymnastique obligatoire, ainsi qu’à Sparte; car il n’est pas moins utile à l’état d’avoir des citoyens agiles et forts que des citoyens instruits. Une fois entré dans une voie semblable, il n’y aurait plus de raison pour s’arrêter. On signale du reste une immense disproportion entre les dépenses faites pour l’instruction primaire et les résultats obtenus. En 1874, nous avions Ix millions d’élèves. Nous en avons 4,600, 000 en 1887. Mais avec nos 4 millions d’élèves nous faisions 16 millions de dépenses, tandis qu’aujourd’hui les 600,000 élèves de plus exigent 64 millions de supplément (80 millions au lieu de 16). Et l’on peut se demander si le progrès naturel et constant du nombre des élèves, chaque année, avant la loi de 1876, n’aurait pas donné une grande partie de ces 600,000 nouveaux. N’importe! il demeure acquis que, pour l’enfant de 1874, la nation dépensait 4 francs par an, et que, pour l’élève nouvellement recruté, elle en dépense 106. Et pendant que, de 1876 à 1887, le nombre des élèves augmentait de 14 pour 100 dans les écoles publiques, il augmentait de 10 pour 100 dans les écoles libres, c’est-à-dire dans les écoles religieuses, contre lesquelles était dirigée la loi nouvelle.

Pour l’instruction secondaire et supérieure, qui n’est ni un droit ni un devoir, il semble que l’on eût dû simplement obéir à la loi économique de l’offre et de la demande. Si les lycées regorgeaient, si les amphithéâtres de facultés craquaient sous le poids des auditeurs, il était juste de multiplier les professeurs et d’agrandir les locaux. Il suffisait, au contraire, de maintenir le statu quo, s’il satisfaisait les besoins scientifiques des classes bourgeoises. Mais on a dit dans les assemblées : il faut régénérer l’instruction secondaire ; créons des chaires, ouvrons des collèges pour garçons et aussi pour filles. Jamais les bâtimens ne seront trop vastes ni trop beaux ; jamais il n’y aura trop de professeurs : au lycée féminin de Sèvres, il y a un professeur de morale et un professeur d’histoire de la morale. Je ne parle pas des actes de largesse accomplis par tel ou tel ministre, des dons de joyeux avènement de Paul Bert, par exemple : cumuls de traitemens autorisés, avancemens irréguliers ; un membre de l’Université obtint 6,000 fr. pour frais de route de Douai à Paris, un autre 3,000 pour venir de Niort, un troisième autant comme indemnité de déplacement de la rue de Grenelle à un lycée de Paris. Le chiffre et les salaires des fonctionnaires enseignans ont grandi depuis vingt à trente ans, mais principalement depuis dix ans, sans proportion avec l’enseignement lui-même. Les inspecteurs d’académie étaient au nombre de 61 en 1850, et touchaient de 3,000 à 4,000 francs; ils sont maintenant 101 et touchent de 6,000 à 8,500. Au lieu de 220 inspecteurs primaires, recevant de 1,200 à 2,000 francs, il y en a aujourd’hui i67, touchant de 2,800 à 5,500 francs; de 6,000 francs les recteurs sont montés à 13,000, 15,000 et 18,800 francs. Quiconque, en un mot, émarge au budget de l’instruction, a vu son traitement croître du double ou du triple. Les membres de l’Institut sont les seuls dont l’ancienne indemnité de 1,200 francs, — égale au traitement moyen de l’instituteur primaire actuel, — soit restée stationnaire ; mais ce n’a pas été sans peine que les académies ont résisté aux offres pressantes et lucratives des divers régimes.

Il ne suffisait pas de remplir les chaires, il fallait peupler les bancs ; à cette fin ont été concédés, dans les lycées des deux sexes, des bourses, demi-bourses, trousseaux, etc., avec une exagération tout à fait injuste. Car, si l’instruction primaire est une utilité, l’instruction secondaire est un luxe; et la société ne doit le luxe gratis à personne, ou elle le doit à tout le monde. Accordées aux fils des serviteurs publics, les bourses étaient, comme les pensions et les secours, un supplément de traitement ; accordées à quelque sujet d’élite qui s’était distingué dans les concours, elles étaient une avance dont la société jugeait (à tort ou à raison) devoir être remboursée un jour. De quel droit étendre cette faveur avec la profusion que l’on sait? De quel droit l’étendre aux filles, qui ne rempliront aucun emploi public, et n’en feront ni plus ni moins d’enfans à la république? Si le niveau intellectuel de la nation française était tellement bas que l’on ne pût se procurer, pour les fonctions qui exigent certaines connaissances spéciales, le nombre de gens dont on a besoin ; si nous manquions de mathématiciens et de jurisconsultes, je comprendrais que l’état prélevât sur le produit de l’impôt de quoi former ses futurs ingénieurs et ses futurs juges. Mais n’avons-nous pas assez de personnages instruits? Ne pourrait-on presque dire que nous en avons trop, puisque nous ne pouvons les utiliser tous? Le marché est encombré par une production telle que l’offre est de beaucoup supérieure à la demande, et que l’exagération de l’instruction ferait croire à l’inutilité de l’instruction. Le pavé est battu et rebattu par des gens d’un savoir très supérieur à l’emploi qu’ils doivent exercer en ce monde. Chaque année se présentent au concours de telle administration des jeunes gens qui sont deux ou trois fois docteurs, et dont l’occupation, une fois nommés, consistera à copier des lettres et à les cacheter.

Puis, par une inconcevable contradiction, l’entrée des carrières officielles, qui est étroite par en bas, est aisée par en haut. Si rien n’est plus compliqué que d’obtenir une place de 1,500 francs, rien n’est plus facile que d’en obtenir une de 15,000. Seulement il faut y être désigné directement ou indirectement par le suffrage universel ; autrement dit être l’élu du peuple, le parent ou l’ami de l’élu du peuple. Il n’est plus que l’armée où, pour être général, il faille d’abord avoir été colonel ; partout ailleurs, on entre de plain-pied dans les grades élevés. Voyant ses droits sacrifiés, l’employé compétent se décourage, s’en va s’il le peut, ou travaille le moins possible s’il demeure. On a mis dans les 86 trésoreries générales : 8 anciens députés, 20 anciens préfets, 4 conseillers-généraux, 1 conseiller d’arrondissement, 1 ancien sous-préfet, plusieurs maires, 1 entrepreneur de tabacs, 1 notaire, un architecte, 2 marchands de vin, 1 marchand de nouveauté, 1 petit escompteur ; ce qu’on y voit le moins, ce sont d’anciens receveurs particuliers. On fait de même un peu partout.

La parfaite équité n’étant pas de ce monde, je ne prétends pas que le régime actuel soit le créateur de tous les abus du fonctionnarisme qu’il a laissés grandir, ni que ces abus disparaîtraient comme par enchantement avec lui. Il serait même aussi capable qu’un autre de les détruire, s’il voulait se faire de l’état et de sa mission une idée tout opposée à celle qu’il paraît s’en être faite jusqu’ici. Il s’agit de substituer, dans l’administration de la France, la méthode commerciale et pratique à la méthode politique et abstraite. Dans toute association organisée au profit des associés participans, il convient de réduire à son strict minimum le coût des frais généraux de l’entreprise. La loi du budget national est là tout entière, puisque une nation n’est en vérité autre chose qu’une société dont tous les citoyens sont actionnaires, et dont l’objet est de garantir à tous la sécurité et la portion de bien-être que l’individu ne pourrait acquérir et conserver seul. Le gouvernement, qui représente le conseil d’administration, ne doit faire que les dépenses indispensables, ne créer d’autres services publics que ceux qui tendent rigoureusement au but social. Appliquée au budget français, cette formule suffirait à en élaguer bien des chapitres, à en extirper bien des offices. Il y a beau temps que l’état se mêle, dans notre pays, de beaucoup de choses qui ne le regardent pas, auxquelles il n’est pas propre, et chacun de ses envahissemens coïncide avec un accroissement du personnel public.

Parmi les travaux que seule la collectivité peut et doit accomplir, il en est beaucoup qui pourraient être faits gratis ou à peu près. C’est une idée soi-disant démocratique, mais éminemment fausse, de croire qu’il faille rémunérer tous les services publics ; d’abord on ne les rémunère pas tous, en fait : les maires des grandes villes sont plus occupés que bien des sous-préfets, les juges de commerce le sont presque autant que les tribunaux civils ; l’on ne manque pourtant ni de bons maires ni de bons juges consulaires ; et la modeste somme de 180,000 francs, qui figure au budget pour les 221 tribunaux de commerce, à côté des 11 millions des 359 tribunaux de première instance, suggère de singulières réflexions. La vraie démocratie, c’est de gouverner à bon marché ; l’état, qui est « tout le monde, » doit agir comme « tout le monde; » or est-il en France un citoyen, — quelque démocrate qu’on le suppose, — assez ennemi de ses intérêts pour vouloir à toute for e payer des domestiques, s’il en trouvait qui consentissent à le servir « pour l’honneur? » La vraie démocratie, c’est d’économiser l’argent du peuple ; et, parmi les fléaux qui pèsent sur l’agriculture et l’industrie, un budget de 3 milliards 1/2 n’est pas le moins redoutable. Le Reichstag allemand coûte 512,000 francs, le parlement français coûte 12 millions, uniquement pour être rendu accessible à trois ou quatre parleurs de clubs sans moyens d’existence; comme si le conseil municipal de Paris, où l’on ne gagne rien, n’était pas aussi bien garni d’élémens populaires que la chambre des députés, où l’on gagne 9,000 francs. La France aurait gratis, si elle le voulait, des législateurs, des préfets, des magistrats, des diplomates, qui vaudraient absolument ceux qu’elle rétribue aujourd’hui, et qui seraient, si elle y tenait, tout aussi républicains. Elle en a eu longtemps; en d’autres pays on en a encore. En se faisant servir « pour la gloire, » l’état réalise au profit de la communauté une économie que seul il est en mesure de faire. Souvent, le travail ainsi obtenu n’était pas sur le marché. Le propriétaire de ce travail, riche sans doute, et peut-être oisif, ne l’eût pas mis en vente ; il l’échange contre une certaine somme de considération. Ce travail est donc un gain social.

Pour ses fonctions rétribuées, l’état ne doit augmenter leur rétribution que s’il manque de titulaires capables. Du moment que la demande est suffisamment abondante, il est coupable d’élever le prix de l’offre. Agir autrement, augmenter sans motif le traite- ment des fonctionnaires grands ou petits, — Et il ne peut y avoir d’autre motif valable d’augmentation que le défaut de candidats, — c’est commettre un acte du plus dangereux socialisme, c’est fausser les conditions du travail et faire concurrence, avec la bourse de l’état, à chacun des membres de l’état ; industriels, commerçans ou cultivateurs. Il est dans la nature française de rechercher les emplois de gouvernement et de s’y plaire, comme il est dans la constitution de certaines plantes d’aimer la pluie ou la sécheresse. Des individus, qui ne sont ni plus sots ni moins honnêtes que d’autres, préféreront une fonction publique à moitié salaire d’une fonction privée. C’est une grande supériorité que l’état a chez nous sur les particuliers, et qu’il n’a pas en Angleterre ou en Amérique. En prenant pour règle l’offre et la demande, en laissant les intéressés fixer pour ainsi dire eux-mêmes le chiffre de leurs appointemens, on donnera vraiment à chacun ce qui lui est dû. Aujourd’hui on s’étonne de manquer de sous-officiers et d’avoir trop d’instituteurs; c’est vraisemblablement que le métier d’instituteur est trop bon, et que la profession de sous-officier est trop mauvaise, trop peu rémunérée. Si l’on donnait demain aux sous-officiers le traitement des instituteurs, on en aurait suffisamment ; au contraire, si on offrait aux instituteurs les 317 francs annuels des sergens, on en chômerait tout de suite. Durant les mois qui ont suivi le krach de 1882, les rengagemens de sous-officiers furent beaucoup plus nombreux, parce que les débouchés civils faisaient momentanément défaut. Gagner 0 fr. 87 par jour pour porter des galons sur ses manches, tandis que le moindre garçon de bureau reçoit 3 et 4 francs, c’est servir « pour l’honneur. » Et les mêmes législateurs qui demandent 25 francs pour remplir un office très honorifique s’étonnent qu’on manque de bonne volonté à exercer, presque pour rien, un métier si peu honoré qu’un mot de mauvaise humeur, trop vite lâché dans un jour d’ivresse, peut priver celui qui l’exerce de la prime, fruit de plusieurs années de travail.

Une excellente réforme financière consisterait à appliquer à la plupart des services le système de l’abonnement, qui fonctionne seulement aujourd’hui dans les préfectures et sous-préfectures, recettes générales et particulières, et directions de l’enregistrement, où il donne de bons résultats. Il est de notoriété que tout ce que fait l’état est fait plus chèrement, sans être meilleur, que ce qui est fait par l’industrie privée. La raison en est bien simple : personne n’apporte à la défense des intérêts de « tout le monde » l’âpreté que chaque homme intelligent met à la défense des siens propres. L’état est comme ces propriétaires qui perdent de l’argent à faire valoir eux-mêmes leurs terres, sur lesquelles des fermiers s’enrichiront, tout en payant une honnête redevance. Pour les fournitures militaires, le passage de la gestion directe à l’entreprise a fait économiser des millions au ministère de la guerre. Dans le service pénitentiaire, la journée d’un détenu de maison centrale coûte à l’état : en régie, 0 fr. 80, et à l’entreprise, 0 fr. 26. L’abonnement est au personnel ce que l’entreprise est au matériel. L’état traiterait à forfait avec les directeurs et les chefs d’emploi, qui se chargeraient d’une branche d’administration sous leur responsabilité. Ce système est si raisonnable, si économique, que dans les préfectures et sous-préfectures, où le travail est parfaitement exécuté, il reste encore à certains préfets des bonis qui atteignent 10,000 et 12,000 francs, bien que le fonds d’abonnement ait peu augmenté depuis une vingtaine d’années. Les employés, il est vrai, gagnent peu et travaillent beaucoup. Le chef, de son côté, a l’œil ouvert sur le prix des impressions et discute lui-même la note du marchand de combustible. Le ministère de la justice était, en 1847, abonné à une somme fixe, au moyen de laquelle les directeurs pourvoyaient à tout chauffage, éclairage et fournitures de bureau. Cette somme était de 27,800 francs ; aujourd’hui, où cet abonnement n’existe plus, un crédit de 105,000 francs est inscrit au budget pour les mêmes dépenses.

Quelques personnes pensent que la vénalité aurait plus de prise sur des subalternes peu rétribués, qui seraient choisis et renvoyés par leurs supérieurs immédiats, que sur les commis-fonctionnaires d’état. Cette crainte est purement chimérique ; dans les trois quarts des ministères, il n’y a rien à cacher ni rien par conséquent à acheter, et ce qu’il existe de plus confidentiel aujourd’hui : le chiffre diplomatique, est exclusivement manié par des employés maigrement salariés et dénués de tout avenir. De même les courriers-facteurs, qui portent les dépêches ministérielles à l’étranger, touchent 1,800, 1,700 et 1,400 francs. Ne voit-on pas les magistrats, qui n’ont point de bureaux, se faire suppléer pour l’examen d’affaires très délicates par des secrétaires qui ne dépendent que d’eux-mêmes? Dans les ministères, ce ne sont pas, comme on sait, les bureaux, mais bien le cabinet, c’est-à-dire des attachés à la personne même du ministre, qui traitent les matières oh la discrétion est supposée de rigueur. Je pense que la mise en vigueur de ce système permettrait de réduire immédiatement le budget des administrations centrales d’un bon tiers, — de 30 à 20 millions, — Et leur personnel de moitié, de 5,000 à 2,500 individus. Uniquement occupés d’expédier les affaires, et non de se donner de l’importance, en cherchant dans le dossier la pièce qui manque (or il en manque toujours), et en présentant à la signature du chef hiérarchique le plus grand nombre de lettres possible, le personnel conservé serait mieux payé et besognerait davantage. La richesse sociale gagnerait à cette concentration, non-seulement l’économie réalisée dans le budget de l’état, mais aussi le surcroît de travail disponible jeté sur le marché en la personne des fonctionnaires inutiles. La France y gagnerait une certaine dose de décentralisation. On ne ferait plus venir à Paris que les grosses affaires et les affaires contentieuses ; les petites se résoudraient en province, au chef-lieu du département, de l’académie, de la cour d’appel, du corps d’armée. Les pouvoirs locaux ne se trouveraient par là nullement surchargés, attendu qu’il n’est pas plus malaisé de trancher une question par un arrêté de quelques lignes, à Lille ou à Toulouse, que de faire une lettre de quatre pages, pour mettre au courant de la question les bureaux de Paris qui doivent la trancher.

La réforme des administrateurs, qui est bien nécessaire, aurait ainsi pour conséquence la réforme des administrations, qui l’est peut-être encore davantage.


GEORGE D’AVENEL

  1. Les lois récemment votées par le parlement allemand ne changent rien à cette proportion.