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Société normande de géographie — Bulletin de l’année 1900Tome xxii (p. 145-159).

Mémoires, Notices


Séance publique du lundi 30 avril 1900
Présidence de M. Léon Louvet, président

L’EUROPE INACHEVÉE

Conférence de M. Pierre de COUBERTIN

ALLOCUTION DU PRÉSIDENT


Mesdames, Messieurs

Au mois de novembre dernier, vous présentant M. Doumic, j’étais amené à citer le nom de notre conférencier de ce soir, M. Pierre de Coubertin, au sujet d’un livre dont il est l’auteur, les Universités d’Amérique. Je ne croyais pas alors avoir la bonne fortune de le recevoir cette année ; je suis très heureux de lui manifester toute ma satisfaction personnelle et celle du bureau de voir qu’il a pu, dès notre premier appel, accepter de se rendre à Rouen.

C’est qu’en effet, Mesdames, Messieurs, M. Pierre de Coubertin n’est pas seulement le pédagogue éminent, auteur des Universités d’Amérique, de l’Éducation en Angleterre, de l’Instruction anglaise, c’est aussi un passionné des questions de politique… de politique internationale, rassurez-vous, et à ce titre il a entrepris, il y a quelques mois, une enquête considérable sur la situation actuelle et l’avenir probable de notre vieille Europe. Quelques privilégiés ont pu connaître les bonnes feuilles de son travail, le plus grand nombre les ignore. Il nous a semblé qu’il serait préférable de demander à leur auteur lui-même de nous apporter ses impressions personnelles : c’est ce qu’il a bien voulu faire avec une bonne grâce charmante : je l’en remercie et lui donne la parole.

CONFÉRENCE



Mesdames, Messieurs,

Je voudrais que ma première parole fût un compliment à l’adresse de votre Compagnie, et malheureusement ce qui me vient aux lèvres tout d’abord c’est une excuse. Il est vrai d’ajouter que, jusqu’à un certain point, l’excuse contient un compliment : si je ne savais en effet à quel point vous êtes accoutumés à voir paraître dans cette enceinte des hommes éminents et à entendre tomber de leurs lèvres de la véritable éloquence, je ne sentirais pas d’une façon aussi cruelle l’insuffisance de ce que je vous apporte ce soir.

Je sais à peu près ce que je veux vous dire, c’est déjà quelque chose en ce sens qu’il y a de par le monde, des assemblées où les orateurs montent à la tribune sans bien savoir ce qu’ils veulent dire. Mais comment je vais exprimer ce que j’ai à dire, voilà qui demeure incertain dans mon esprit, j’ai honte de l’avouer. Des circonstances tout à fait indépendantes de ma volonté font que je n’ai pu donner à cette conférence la préparation que j’aurais voulu, digne de la circonstance et de l’auditoire. Ma première pensée est donc de réclamer toute votre bienveillance et toute votre indulgence et je suis sûr, n’est-ce pas ? que je puis y compter.

Messieurs, parmi les événements si importants et si inattendus qui ont rempli l’histoire du xixe siècle, il en est un qui m’a toujours semblé plus important et plus inattendu que tous les autres, c’est la résurrection de la Grèce.

Vous vous rappelez comment la nouvelle qu’il y avait encore des Grecs dans le monde fut accueillie en Europe avec une stupéfaction profonde. Les hommes d’État qui gouvernaient alors n’en croyaient pas leurs yeux et ils mirent leur lorgnon pour contempler plus facilement l’étonnant spectacle. La prétention de se dire les héritiers des Spartiates et des Athéniens, leur paraissait une dérision chronologique. Vous connaissez le mot de M. de Villèle (qui pourtant n’était pas un imbécile), disant à la Chambre des Députés sous la Restauration : « Je ne comprends pas quel si grand intérêt on peut trouver à cette localité ! » C’est la Grèce qu’il voulait dire !

On discourait sur la légitimité du joug ottoman et l’on regardait les Grecs comme de simples sujets révoltés contre leur souverain légitime. C’est qu′en effet, le monde avait complètement perdu de vue qu’il existât des Grecs. Les Grecs se chargèrent de rappeler eux-mêmes au monde leur propre existence. Cette belle page de l’histoire générale n’a pas encore été écrite, elle le sera bientôt sans doute. La lutte dura quatre ans, elle fut terrible et meurtrière : le soulèvement avait été préparé sous le couvert d’une association d’apparence commerciale, l’Hetaira qui envoyait de tous côtés des commis-voyageurs en patriotisme pour donner secrètement aux Hellènes répandus dans tout le monde oriental l’admirable mot d’ordre : la liberté ou la mort.

Il vous souvient que l’Europe intervint finalement. Elle ne s’y décida point sous l’action des comités qui s’étaient fondés dans différents pays et groupaient tous les esprits vraiment libéraux. Elle se décida surtout par jalousie, alors que les Grecs allaient succomber. C′est le jour où il fut prouvé que la Russie allait intervenir à elle toute seule, que la France et l’Angle­terre s’entendire avec elle et toutes trois signèrent un traité par lequel elles décidèrent de mettre fin aux hostilités et d’imposer la paix à la Tur­quie. À ce moment, il n’était pas encore question de l’indépendance, mais simplement d’imposer à la Turquie l’érection des territoires hellènes en une ou plusieurs principautés tributaires du sultan. Les Grecs forcèrent la main en quelque sorte à l’Europe et deux ans plus tard leur indépendance fut solennellement reconnue. Il restait exactement à ce moment 600,000 Grecs : pour les émanciper, 300.000 avaient donné leur vie. Retenez-bien ces chiffres. Je crois qu’il n’y a pas d’autre exemple dans l’histoire d’une nation dont le tiers ait disparu pour donner la liberté aux deux autres tiers.

Quand la Grèce eut été érigée en royaume indépendant, elle eut beau­coup de peine à vivre. C’est, en effet, le grand défaut de l’Europe, notamment dans les affaires d’Orient ; elle ressemble aux carabiniers d’Offenbach ; elle arrive toujours trop tard. Dans la circonstance, elle ne s’était pas beaucoup préoccupée que la Grèce fût ou non capable de vivre. Il fallut au nouveau royaume plusieurs années pour acquérir assez de territoires, assez de richesses pour y réussir ; elle vécut finalement, elle prospéra même et surtout elle remonta rapidement vers ses origines. Quand un savant allemand, Fallmerayer, nous assure que dans les veines de ce peuple émancipé il ne coule pas une goutte de véritable sang hellène, il avance un paradoxe dont tous ceux qui ont eu quelques rapports avec les Grecs modernes sont à même de constater l’inanité, car on retrouve aujourd’hui chez les Hellènes toutes les qualités et tous les défauts de leurs ancêtres.

Je ne veux pas prolonger davantage ce préambule ; je veux en tirer tout de suite les trois préceptes, les trois lois qui peuvent nous guider dans l’étude de l’avenir de l’Europe actuelle. Il est désormais prouvé, par l’expé­rience de la Grèce et des peuples qui l’avoisinent, que dans notre état de civilisation — je ne veux pas dire qu’il en a toujours été ainsi, ni même, bien que je l’espère, qu’il en sera toujours ainsi dans l’avenir — mais il est désormais prouvé qu’on ne peut plus tuer un peuple qui ne veut pas mou­rir ; voilà une loi consolante.

D’autre part, l’exemple de la Grèce nous prouve qu’il suffit d’entr’ouvrir en quelque sorte le couvercle du sépulcre dans lequel un peuple a été enfermé, quelqu’inférieures, quelque médiocres que soient les circonstances de l’existence qu’on lui fait, pour qu’il renaisse à la vie, et enfin si l’escla­vage, si le tombeau où a dormi ce peuple, l’a fait ressembler plus ou moins à un squelette, il est établi que, du jour où il est libre, les chairs repoussent, il redevient lui-même.

Voilà ce que l’exemple de la Grèce nous enseigne. Or, si vous voulez bien, Messieurs, constater que du nord au sud, de part en part, l’Europe actuelle est traversée par une bande ininterrompue de populations qui ne veulent pas mourir, vous comprendrez quelle est l’importance de cette ques­tion à laquelle, puisqu’il fallait donner un titre à cette conférence, on a donné le nom de « question de l’achèvement de l’Europe ».

L’Europe, en effet, n’est pas achevée ; elle sera achevée quand toutes ces populations qui ne veulent pas mourir, auront fait admettre leur droit à l’existence. Ces populations, ce sont les Finlandais, les habitants des pro­vinces baltiques, les Lithuaniens, les Polonais, les Tchèques, les Slovènes, les Ruthènes, les Madgyars, les Monténégrins, les Serbes, les Croates, les Bulgares, les Grecs.

Il est évident que ce problème, que j′appelle le problème de l’achève­ment de l’Europe, ne peut pas se résoudre sans qu′il en résulte pour toute l’Europe un ébranlement ou tout au moins des commotions considérables, et s′il touche directement ou indirectement la plupart des grandes puissances, il y en a quatre qui sont justement considérées comme faisant partie des assises de l’ordre européen et qui sont plus directement intéressées, ce sont la puissance ottomane, la puissance madgyare, la puissance allemande, et la puissance russe.

En ce qui concerne l’empire ottoman, les faits parlent d’eux-mêmes. Pour le sultan, vous savez comment on l’a nommé, on l’appelle « l’homme malade ». L’Europe qui ne perd pas de vue ses intérêts, malgré ses divisions, l’Europe s’était installée à son chevet et lui administrait des cataplasmes et des tisanes. Il est arrivé ceci, c’est que le sultan a été invité à distribuer de son vivant les biens dont il pouvait disposer. Il est aujourd’hui un moribond un peu délaissé, parce qu’il n’a plus rien à léguer.

L’Europe s’est installée ensuite au chevet d’un autre homme malade, le Chinois, qui, celui-là, a encore beaucoup de biens dont il peut disposer. C’est ce qui fait que la question d’Orient a perdu tout l’intérêt qu’a pris la question chinoise. La péninsule des Balkans est en effet partagée à peu de chose près. L’érection de la Bulgarie en royaume indépendant est prochaine puisque le prince qui préside à ses destinées a parlé de l’époque où le fruit sera mûr. Cet événement achèvera d’anéantir la puissance ottomane en tant que puissance européenne. Assurément, Constantinople restera longtemps encore une ville neutre, mais c’est tout au plus si elle aura autour d’elle une petite banlieue ; le reste aura été à jamais arraché au joug du commandeur des croyants.

Il y a néanmoins une province sur le sort de laquelle il est difficile de se prononcer et dont, en tous les cas, il m’est impossible de décrire ici en quelques mots l’état chaotique. Je vous renvoie pour cela au livre si intéressant qu’a publié M. Victor Bérard. M. Victor Bérard est très documenté et parfaitement au courant de tout ce qui concerne l’Orient et l’empire ottoman. Son livre sur la Macédoine est véritablement admirable, parce que, à l’encontre de beaucoup d’auteurs, il ne l’a pas décrite avec une idée préconçue et qu’il a noté de tous côtés les causes des conflits multiples et divers qui peuvent et doivent surgir ; il donne bien l’impression de ce qu’est la Macédoine — un mot dont nous faisons un emploi symbolique en cuisine. — C’est bien cela que représente cette pauvre province. Il est certain que, dans l’avenir, entre la Bulgarie, la Serbie, la Rou­manie et la Grèce, la Macédoine sera une pomme de discorde. Néanmoins, on peut admettre que cette question ottomane est assez résolue ou du moins que les solutions en sont suffisamment amorcées aujourd’hui pour qu’il n’y ait pas là de cause probable de conflit européen.

Je disais tout à l’heure qu’il y avait une autre puissance qui était directement atteinte par l’éventualité de l’achèvement de l’Europe et que c’était la puissance allemande. L’Allemagne moderne présente au premier coup d’œil un aspect qui semble un peu paradoxal. Quand nous considérons les exagérations de l’impérialisme, les progrès incessants du socialisme, et puis quand nous pensons à l’histoire locale qui a mis en jeu tant de forces opposées, sinon hostiles les unes aux autres, nous nous demandons si l’unité de l’Allemagne est bien complète. Nous voyons qu’elle est amorcée, mais il nous semble qu’il y a là encore beaucoup de causes qui pourraient amener du désaccord entre les diverses parties de l’Allemagne. D’autre part, quand nous contemplons l’empire et sa constitution politique, qui a été cimentée dans le sang de la victoire, nous lui trouvons une apparence de robustesse telle, qu’il semble y avoir là une construction très solide, devant durer très longtemps et mettre beaucoup de temps à se modifier, à s’effriter.

Je crois que la vérité est précisément l’inverse, qu’il est impossible d’étudier l’Allemagne moderne sans se convaincre aussitôt que, d’une part, son unité est absolument complète et que le germanisme est, sous ce rapport, un véritable bloc de granit. Cette unité a été préparée dans le tréfonds de la race et, sans qu’on pût le voir au dehors, elle a été depuis plus d’un siècle la cristallisation du germanisme. Mais, d’autre part, la constitution politique de l’Allemagne moderne répond à peine aux besoins d’aujourd’hui et ne répondra pas du tout aux besoins de demain, et voici pourquoi :

Il y a, quand on pousse un peu avant l’étude de la constitution alle­mande, il y a un fait qui surprend aussitôt, c’est l’absence constante de pouvoir de l’empereur, en tant qu’empereur. L’empereur semble placé entre deux prisons éventuelles qui sont, l’une, le Bundesrath, le Conseil de l’Empire, dans lequel sont représentées toutes les communautés, qui ne sont pas moins de dix-huit, et qui sont des restes de l’ancienne Allemagne, et l’autre, le Reichstag, le Parlement, issu du suffrage universel, incarnant la démocratie germanique.

Il semble que le prince de Bismarck, ayant construit ces deux prisons, se soit contenté d’en mettre les clefs dans sa poche, après y avoir concentré tous les rouages de l’administration. L’empereur ne peut rien en tant qu’empereur et il peut tout, en tant que roi de Prusse, par le chancelier de l’Empire qui est de droit président du Bundesrath et de fait le président du ministère prussien. Le chancelier possède le canal, le moyen par lequel on peut impérialiser le pouvoir royal. Toute la constitution allemande aboutit à cette bizarrerie.

Or, si de l’Allemagne nous portons nos yeux sur l’Autriche nous apercevons que ce que les amis de cette puissance, et ils sont nombreux, surtout en France, peuvent lui souhaiter de meilleur, c’est encore la continuation, le maintien de l’espèce de paix boiteuse, d’équilibre instable dont elle vit depuis quelques années.

Les 12 millions d’Allemands qui forment dans le Tyrol, la Styrie, la province de Salzbourg, et dans la haute et la basse Autriche, un corps absolument compact, peuvent-ils se contenter de cette situation ? Je ne le crois pas. Je crois que le voisinage de l’Allemagne impériale, qui est le symbole de la puissance germanique, je crois que ce voisinage est d’un tel attrait que le jour doit fatalement venir, et il paraît devoir venir dès que le prestige personnel de l’empereur François-Joseph aura pris fin, que le jour viendra, cela paraît indubitable, où les provinces autrichiennes de langue allemande se joindront, malgré l’empereur et malgré tout, à l’Allemagne.

Or, quelles sont ces provinces ? Ce sont des provinces bavaroises et catholiques, de sorte que du jour où elles se seront jointes à l’Empire allemand, en face de la Prusse protestante, il y aura une Bavière catholique presque aussi forte. Il ne faut pas croire que cela touchera en quelque chose à la stabilité de l’Allemagne qui est un corps absolument compact, un bloc de porphyre dans lequel il ne faut pas penser qu’il puisse se faire des fissures, et, comme je vous le disais tout à l’heure, c’est grâce à la constitution élaborée par le génie trop personnel et trop étroit de Bismarck que l’Allemagne ne peut se gouverner que par la Prusse. Mais du jour où les provinces de langue allemande autrichiennes seront réunies à l’Empire, le gouvernement par la Prusse deviendra impossible. Il faudra ce jour-là que l’empereur d’Allemagne soit mis en possession de prérogatives vraiment impériales ; en dehors de son titre d’empereur, il ne les a pas. Pour être véritablement indépendant, il faudrait que ce jour-là il devienne l’empe­reur de toute l’Allemagne, ce qu’il n’est pas encore.

Or, une telle transformation peut-elle se faire sans bouleversements, sans commotions, cela paraît plutôt douteux, et voilà pourquoi cette question de l’achèvement de l’Europe troublera l’équilibre de l’empire d’Allemagne, ce qui est grave. Il y a autre chose. Vous remarquerez, — malheureusement cette carte est un peu petite pour que je puisse vous montrer les territoires auxquels je fais allusion — que du jour où l’empire d’Alle­magne, véritablement achevé, complété, s’avancera jusqu′aux limites actuelles de l’Autriche, jusqu’aux montagnes de la Carinthie, vous remarquerez que la proximité de l’Adriatique, de la route des Indes, de la Méditerranée, de Trieste, lui deviendra une tentation telle qu’il me paraît difficile qu’il y résiste et que tout le poids immense de cette Allemagne unie l’obligera à faire en quelque sorte une percée vers l’Adriatique. Or, pour cela, il faut traverser la Carniole, où habitent les Slovènes, qui furent tirés par Berna­dotte et Bonaparte d’une léthargie très longue. Ils ont formé autour de Leybach, leur capitale, une nationalité par les lettres et les arts, une nationalité qui est digne de respect, mais qui est un peu fictive et il ne paraît pas probable qu’elle puisse être respectée dans l’avenir. Vous remarquerez qu’ici je n’émets pas des opinions, je me borne à constater des faits. Dans la Carniole, les Slovènes ne constituent qu’une population faible, peu résistante en face de l’énorme masse de l’Allemagne de demain et je ne crois pas que l’Allemagne s’abstienne de faire une percée jusqu’à l’Adriatique.

Voilà une première question. Ces modifications éventuelles de l’Alle­magne ne font que rendre plus épineuse la solution d’une seconde question dont je n’ai pas besoin de vous parler parce que les journaux vous en parlent tous les jours, c’est la question tchèque. Vous voyez que la Bohême est environnée par une sorte d’océan germanique et qu’elle forme à peu près une presqu’île qui se rattache, par la Moravie, aux populations slaves de la Russie et de la Pologne, mais en définitive elle est enserrée par l’élé­ment germanique. Ce n’est un mystère pour personne que cette population se concentre et se défend parfaitement. Des villes qui étaient autrefois mixtes, qui comptaient autant d’Allemands que de Tchèques sont maintenant absolument conquises par les Tchèques. Ils sont très prolifiques, ils gagnent certainement du terrain autour d’eux, mais ils ne peuvent espérer, à aucun moment, pouvoir traverser l’océan germanique, qui les entourera de plus en plus, et atteindre soit la mer, soit une autre frontière.

Voici enfin une troisième question. C’est la Hongrie qui en est le centre. Toute la question hongroise tient en ceci, c’est que la Hongrie est historiquement, par les luttes qu’elle a soutenues, par les qualités admirables dont elle a fait preuve, une puissance de premier ordre, mais numériquement elle n’est qu’une puissance de second, de troisième rang.

Vous avez certainement remarqué, en jetant les yeux sur un atlas, la configuration si extraordinaire de l’esplanade hongroise, si je peux employer cette expression. La Hongrie se compose d’une plaine gigantesque qui est coupée en trois parties égales par le Danube et la Theiss ; elle est pourvue abondamment de tout ce qui fait la richesse d’une contrée. La Hongrie, encerclée en quelque sorte par une ceinture de montagnes, par les Carpates, les Alpes de Transylvanie, les montagnes de Serbie, de Bosnie, de Styrie, offre comme deux ponts levis, l’un, du côté de Presbourg, sur le monde occidental, l’autre, par les Portes de Fer sur le monde oriental. Cette contrée est donc privilégiée à tous les points de vue.

C’est là que les Madgyars s’établirent au ixe siècle sous la conduite d’Arpad, c’est là qu’ils ont poussé des racines profondes et édifié le royaume hongrois, qui eut la gloire d’inaugurer, dès avant le règne du roi André, le véritable gouvernement libéral et constitutionnel.

Malheureusement, l’unité géographique de la Hongrie ne se double pas d’une unité ethnique. Le centre de l’esplanade est Madgyar ; mais sur le bord des montagnes il y a beaucoup de races différentes : Slovaques, Ruthènes, Saxons, Roumains, Serbes, et enfin les Croates. Il y a d’autre part, çà et là, beaucoup de petites communautés ethniques sur lesquelles je n’insisterai pas parce qu’elles sont numériquement trop faibles et ne font que compliquer la question.

La principale difficulté vient de la Croatie ; là aussi, il y a des traditions. La Croatie fut appelée autrefois le royaume tri-unitaire de Slavonie­-Croatie-Dalmatie et unie à la Hongrie de temps immémorial par le lien d’un pouvoir personnel, c’est-à-dire que la Croatie était gouvernée par une sorte de vice-roi qui était une émanation du pouvoir royal de Hongrie, lui-même uni depuis Ferdinand d’Autriche au pouvoir impérial. La Diète, qui siégeait à Agram, a toujours joui de privilèges considérables. Certaines lois votées à Presbourg devaient l’être aussi à Agram. Or, la grande importance de la Croatie, par rapport à la Hongrie, c’est qu’elle lui permet l’accès de la mer. C’est la Croatie qui lui fournit un débouché sur l’Adriatique.

La question hongroise se complique encore de questions religieuses. Les Madgyars sont en majorité catholiques, mais il y a autour d’eux des Ruthènes qui sont orthodoxes, des Transylvaniens luthériens, des Serbes orthodoxes ; les Croates eux-mêmes sont catholiques et dominés par un clergé très puissant.

Dans un résumé si rapide, je ne puis, en si peu de temps, insister sur toutes les complications qui font de la question hongroise un problème presque insoluble. Il est certain, comme je vous le disais tout à l’heure, que tout peut se résumer en ce fait : en Hongrie, le peuple madgyar se sent historiquement et socialement supérieur et plus avancé que les peuples qui l’entourent et qui vivent avec lui sur le sol de la Hongrie, mais il est trop faible pour pouvoir les dominer, pour pouvoir imposer d’une façon indiscutable sa civilisation, sa langue, sa forme de gouvernement, à tous les peuples que la nature et la géographie obligent à vivre autour de lui et par lui.

Voilà donc un ordre de questions qui est grave. Il y en a encore un, c’est celui que soulève l’existence ininterrompue de la Pologne. La Pologne, on l’avait, comme vous le savez fort bien, dépecée en trois tronçons. Or, il s’est produit quelque chose de très singulier. Les Polonais, qui auparavant s’étaient épuisés en de grands efforts militaires et que d’autre part le fonc­tionnarisme avait perdus, se sont trouvés du jour au lendemain soustraits à l’obligation d’entretenir une armée nationale et de pourvoir au fonctionna­risme. Ils ont pu tendre toutes leurs forces, et elles étaient encore considérables, pour les concentrer sur un seul but : faire prospérer la nationalité, l’idée nationale polonaise.

Ils y sont parvenus très inégalement. Tandis que la Pologne allemande, de beaucoup la plus malheureuse, a réussi simplement à végéter, à maintenir sa langue et l’apparence de sa nationalité, la Pologne russe s’est considérablement enrichie et la Pologne autrichienne a obtenu dans l’empire une puissance tout à fait extraordinaire ; son influence est aujourd’hui dominante à Vienne. Or, il n’y a pas un Polonais, parmi ceux qui ont quelque action sur leurs concitoyens, tant dans le tronçon russe que dans le tronçon autrichien, qui n’ait gardé, comme but suprême de es efforts, cette idée qu’en fortifiant le tronçon auquel il appartient, autant qu’il est possible, il prépare la reconstitution future et nécessaire de la Pologne, telle qu’elle était avant le dernier partage.

D’autre part, il est très certain que la Pologne russe est dans son ensemble irrémédiablement unie à la Russie, mais du jour ou elle se trouverait reconstituée par un événement comme celui auquel je faisais allusion, la dislocation de l’empire des Habsbourgs, le gouvernement russe actuel deviendrait impossible. Les Slavophiles semblent convaincus que le seul fait du rapprochement du pouvoir absolu que représente le czar avec le pouvoir démocratique que représente la commune russe fournit les éléments d’un système de gouvernement nouveau et génial. Certes la commune russe est l’une des plus puissantes, des plus hardies et des plus résistantes qu’il y ait dans le monde. M. Leroy-Beaulieu dit qu’en dehors des États-Unis on ne trouverait nulle part une force communale aussi développée qu’en Russie. L’autocratie impériale et la commune russe constitueraient donc pour les Slavophiles des éléments gouvernementaux inconnus des peuples germains et latins, et dans lesquels ils aperçoivent le dernier mot du progrès.

Il y a, Messieurs, dans cette conception des choses, beaucoup d’utopie. Il est certain que jusqu’à présent la commune russe a peu agi et qu’en tous les cas l’autocratie a dominé absolument. Tout va à l’empereur, tout se centralise autour du chef de l’État qui est en même temps le chef de la religion.

Il y a, à la continuation de cet état de choses une première objection qui est l’extension de l’empire russe. Quand un empire atteint les dimensions de celui-là il devient difficile, sinon impossible, de l’administrer indéfiniment du centre. Il y a une autre objection, c’est que, par une orientation nouvelle que beaucoup trouvent géniale, sous l’impulsion de son éminent ministre des Finances actuel, M. de Witte, la Russie s’est tournée vers la Sibérie, vers le monde oriental ; elle s’est préoccupée de la mise en valeur des énormes richesses que la nature avait accumulées là. Il se trouve que le calcul n’a pas été défectueux, et le Transsibérien aidant, on peut prévoir de ce côté des progrès considérables, mais vous savez quel est le lien qui existe entre les affaires et la politique. Un Ministre des finances français, le baron Louis, a dit : « Faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances ». Cette parole est restée vraie et le restera probablement toujours ; or, ce lien s’affirme dans ce fait que la Russie nouvelle est reculée jusqu’aux frontières de la Chine, formant d’énormes provinces qui ne peuvent plus être gouvernées par les procédés de méfiance et de police qui ont pu suffire jusqu’ici à la Russie immobile et restreinte que nos pères ont connue.

Il y a encore une troisième raison c’est que l’unité russe n’est qu’apparente. Il y a bien au centre de l’empire russe l’énorme Moscovie, mais elle est encerclée en quelque sorte par une ceinture de peuples autonomes, non pas politiquement, mais autonomes par leur conception de la vie, par leur littérature, par leurs tendances, par leur manière de vivre, de sorte qu’il arrivera un jour — et ce jour arriverait demain si demain la Pologne se trouvait reconstituée géographiquement, comme je viens de vous le montrer — où l’empereur de Russie sera bien forcé de se souvenir qu’il ne règne pas seulement sur les grands Russiens, mais aussi sur 20 millions de petits Russiens, qu’il est grand-duc de Finlande, souverain de la Lituanie et des provinces baltiques et roi de Pologne. De sorte que, là encore, nous trouvons, sans parler le moins du monde des troubles, des commotions qui peuvent se produire accidentellement, des bouleversements que peut subir la carte de l’Europe, nous trouvons que la question de l’achèvement de l’Europe ne peut pas se résoudre sans qu’il en résulte une commotion politique pour l’énorme empire russe.

Nous sommes donc en présence de trois questions excessivement graves : d’une part il y a la commotion que recevra l’Allemagne moderne pour l’achèvement de son unité, par l’annexion fatale des provinces autrichiennes de langue allemande, par le fait que son centre de gravité politique se trouvera déplacé et qu’à la place du roi de Prusse il faudra créer l’empereur d’Allemagne tout court, gouvernant en son nom personnel et non pas au nom de la royauté prussienne. Je ne parle pas là d’une éventualité lointaine car j’estime qu’elle se produira certainement dans la première moitié et probablement dans le premier quart du siècle prochain ; mais je ne veux pas dire que ce sont des événements qui vont arriver dès demain.

D’autre part, nous avons vu que la Hongrie se trouverait dans cette situation difficile d’avoir à créer un régime acceptable pour des peuples de race, de religion, de tendances différentes que la géographie oblige en quelque sorte à vivre sur son territoire et qu’enfin, du jour où la question polonaise surgira, le gouvernement russe, sous sa forme actuelle, deviendra impossible.

Il a un remède très simple, qui est généralement prôné dans les salons et très souvent aussi dans les discussions parlementaires. On vous dira : mais, en définitive, qu’est-il besoin de tous ces peuples différents, de toutes ces nationalités ? Il est bien certain qu’il y en a qui sont semblables ; il y a des peuples germains, des peuples latins, des peuples slaves et il n’y a qu’à grouper ces peuples selon leurs affinités, c’est ce qu’on appelle le panslavisme. Je ne saurais trop vous mettre en garde contre l’idée que nous nous en faisons et qui ne répond pas du tout à la réalité. Le panslavisme, dans notre façon de concevoir les choses, c’est une attraction qui pousse tous les peuples slaves les uns vers les autres pour former une sorte d’association de secours mutuels sous la présidence du premier des Slaves, le czar. Or, cette conception est complètement fausse.

Nous plaçons à la tête de ce système rêvé, imaginaire, la nation qui est peut-être la moins slave de toutes, la Russie. Le slavisme y est partout imprégné d’influences finnoises et tartares. Le Russe diffère essentiellement du Polonais et encore plus essentiellement du Tchèque. Il ne faut pas s’imaginer que les Serbes ou les Croates ne soient que des tribus moscovites égarées qui ne demanderaient qu’à rentrer dans le giron familial. En réalité, ces tribus que relie quelquefois un lien religieux, ces tribus n’ont invoqué le concours de l’empereur de Russie, du Moscovite, que parce qu’elles se sentaient menacées par d’autres peuples ; ce n’est pas pour le simple plaisir de l’ingratitude que dès le lendemain de leur émancipation la Serbie et la Bulgarie se sont détournées de la Russie. Les Tchèques et les Croates feraient de même.

Tous ces peuples ont des tendances absolument différentes les uns des autres et le seul lien qui les rattache, dans l’état actuel des choses, est un besoin commun de résistance. Mais du jour où leur indépendance serait reconnue, ils retrouveraient toute leur liberté et en feraient usage d’une manière toute différente et dans une ligne tout il fait opposée.

Le panslavisme n’est une question intéressante qu’au point de vue de la politique extérieure russe, c’est-à-dire qu’il est une occasion d’intervention pour le gouvernement moscovite. Au nom du panslavisme, la Russie peut intervenir dans les affaires privées de ces peuples. C’est là un danger, mais il ne faut jamais croire que le panslavisme existe en tant qu’attrait irrésistible.

Voilà résumée, d’une façon dont je vous assure que je sens plus qu’au­cun de vous l’aridité et l’imperfection, cette question de l’achèvement de l’Europe. Je viens de vous dire qu’elle peut s’imposer à nous du jour au lendemain. Je puis ajouter qu’elle est fatale parce qu’elle est sur l’horizon depuis cinquante ans, depuis l’émancipation de la Grèce, et que nous la voyons en quelque sorte s’affirmer davantage d’année en année, d’une manière qui permet de dire qu’elle est inéluctable.

Vous me permettrez de répondre pour finir, à une pensée que j’ai devinée chez plusieurs d’entre vous et qui est tout à fait naturelle. Quelle peut être, en présence de ces éventualités, l’attitude de la France ? Je relevais, l’autre jour, dans un journal, cette phrase que je crois citer à peu près textuellement : « Il y a dans le monde de grands projets ; l’Allemagne veut s’annexer les provinces autrichiennes de langue allemande, et le peuple anglais pense à réunir le Cap au Caire ; ce sont là des projets que nous ne devons pas tolérer ! ».

Mon Dieu ! reste à savoir encore si nous pouvons, si aucun peuple en Europe peut ne pas les tolérer ; mais avant d’intervenir, il faudrait en tous les cas être bien sûr que l’intervention est de notre intérêt. Je me permets, en ce qui concerne l’annexion possible, probable, certaine d’après moi, des provinces autrichiennes de langue allemande à l’Allemagne, je me permets de faire remarquer que nous pourrions trouver, et l’Europe avec nous, dans cette annexion, une certaine garantie de paix.

Il est évident que la puissance qui possédera à la fois Hambourg et Trieste, qui aura une sortie sur la mer du Nord et une autre sur la mer du Sud, cette puissance pourra atteindre un haut degré de prospérité commerciale. Mais d’abord cette prospérité n’est-elle pas une garantie de paix, avons-nous à la redouter ? Aux économistes d’étudier ce point de vue ; mais il y a un autre point de vue tout politique. Considérez l’Allemagne, considérez le royaume compact, la puissance formidable qu’elle représente sur la carte, et voyez s’il ne faut pas trouver à une pareille agglomération un débouché quelconque. Si elle ne le trouvait pas sur l’Adriatique, par Triestre elle serait amenée à le chercher du côté de la Belgique, des Pays-Bas. C’est une solution qui serait autrement fâcheuse pour nous et pour toute l’Europe et de telles visées ne pourraient pas ne pas amener des luttes terribles et sanglantes.

Quant à ce qui est de la Russie, à laquelle nous lie une alliance sensée et puissante puisqu’elle résulte d’une politique qui, en quelque sorte, a dominé les hommes et s’est poursuivie parfois malgré eux, il me semble que rien ne peut satisfaire autant notre France libérale qu’une modification dans une forme de gouvernement que nous respectons sans pouvoir l’approuver, modification qui rendrait impossibles des événements comme ceux dont nous sommes actuellement témoins en Finlande et qui sont faits certes pour affliger notre libéralisme. Est-ce que sa puissance serait diminuée parce que le czar se souviendrait des devoirs que lui imposent sa royauté polonaise et sa qualité de grand-duc en Finlande ? Ce souverain n’a-t-il pas cette chance, ce bonheur que, dans toute l’étendue de ses possessions, les haines que son gouvernement, que la civilisation qu’il représente a parfois accumulées, s’arrêtent toutes aux marches du trône ?

Sitôt qu’on connaît la Russie on voit qu’il faudrait bien peu de chose pour faire d’Helsingfors, de Varsovie, de Riga, des foyers de loyalisme. Eh bien ! je crois que non seulement nous sommes dans l’ordre des sentiments français, mais même que nous restons dans des sentiments russophiles en souhaitant qu’il en soit ainsi. Donc, il n’y a pas, à priori, dans les questions qui surgissent dans cet ordre d’idées, il n’y a pas, à priori, quelque chose d’antifrançais, quelque chose dont nous puissions nous inquiéter et nous affliger. Il reste à faire ce que dirait la sagesse des nations probablement, si elle était ici : c’est que pour parer à toute éventualité, la première chose et de se tenir prêt, de développer et surtout de respecter nos forces telles qu’elles existent. Nous serons ainsi plus à même que jamais de dire, le cas échéant, le mot définitif ce mot que la France a dit quelquefois dans l’histoire et qui a tant contribué à son honneur et à sa gloire.




Remerciements au Conférencier :

Les applaudissements qui viennent de saluer la fin de votre conférence vous disent assez quelle satisfaction nos collègues ont goûtée à entendre les révélations que vous venez de nous faire sur la question de l’Europe centrale. On a toujours raison de dire que c’est de la péninsule des Balkans que partira le premier coup de fusil qui mettra l’Europe en flammes.

D’après les constatations que vous avez pu faire de visu, puisque vous avez étudié ces questions chez les différents peuples dont vous venez de nous parler et que vous connaissez bien, il résulte que ces nombreux problèmes, si difficiles à résoudre, auront leur répercussion chez nous, mais que leur solution ne peut pas cependant avoir de trop graves conséquences pour notre pays. Comme vous le dites fort bien, la meilleure attitude est encore d’être prêt à toute éventualité, c’est ce que nous avons toujours fait et ce que nous continuerons à faire. Il n’est pas moins vrai que le but que vous poursuivez, en propageant des connaissances qui sont généralement peu à la portée du commun des mortels, est des plus louables. Le résultat pour nous tous a été d’apprendre des choses que nous ne pourrions connaitre que par les racontars des uns et des autres. Ce que nous venons d’en­tendre a été observé sur place par l’homme que ses travaux antérieurs avaient le mieux préparé à voir et à comprendre. Nous sommes heureux de l’en remercier.