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L’Esthétique de l’Enfance au Petit Palais

L’esthétique de l’Enfance au Petit Palais


A ceux qui veulent oublier le présent, le Petit Palais ouvre ses portes. On l’y oubliait, l’été dernier, en exhumant toutes ces reliques du passé, tirées des plus humbles villages, depuis Conques jusqu’à Sainte-Fortunade, et en découvrant que, si l’on doute de l’Art français, il suffit de fouiller la province pour la retrouver riche de trésors inconnus. On vient encore d’oublier l’heure présente, en voyant, dans l’Exposition de l’Enfance, tout ce que le pays s’ingénie à faire pour les générations nouvelles. Et les esprits attristés par la vue de toutes nos agitations inutiles ne reçoivent pas un moindre réconfort de cette Exposition de l’avenir que de l’Exposition du passé.

Qu’un érudit, en effet, se livrant à d’esthétiques randonnées à travers la France, ait pu découvrir tant d’émaux, de si précieux ivoires, de si subtiles tapisseries, c’était très beau, sans doute, et très intéressant. Mais qu’à l’heure où l’Exposition universelle fermait ses portes, une volonté enthousiaste ait su grouper à nouveau et sous un plan plus logique un si grand nombre d’œuvres de régénération ; qu’au moment où l’on croyait ce pays irrémédiablement divisé, tant d’amis de l’enfance soient venus de tous les points de l’horizon politique et social, — comme ces Bergers et ces Mages qu’on voit dans la crèche du roi Charles III de Naples, — descendre de toutes parts et se rencontrer au même point : aux pieds de l’Enfant-Dieu ; que tant d’hommes de cœur aient su se grouper dans cette commune action pour l’avenir du pays, que pendant deux mois ce Petit Palais soit redevenu tout bourdonnant de travail et de rires ; qu’il nous ait montré tout ce qui peut aider, consoler, réjouir, fortifier les générations nouvelles ; qu’au milieu des ruines de tous les autres palais de l’Exposition lombes sous le pic du démolisseur, de hardis constructeurs d’avenir édifient tant d’œuvres appliquées à un solide dessein ; voilà ce qui ferait mentir les prophètes de malheur dans ce pays et donnerait une fois de plus raison au proverbe hindou : « A mesure que viennent tous ces beaux enfans, ils attirent vers eux notre âme endurcie, comme la baguette d’aimant attire une masse de fer. »

Au milieu de ces graves soucis, une surprise délicieuse attendait les visiteurs. On avait suivi ce long chemin demi-circulaire bordé d’hôpitaux en miniature, de sanatoriums en papier, de crèches, d’asiles, de dispensaires, toutes ces forteresses élevées contre le vice, contre l’ignorance, contre la misère ; on avait vu tout ce qu’imagine la science lumineuse et l’ardente charité pour transformer les petits tuberculeux, les petits scrofuleux en forces vives, pour faire voir ceux qui n’ont pas d’yeux et parler ceux qui n’ont pas de voix, pour rendre un foyer aux abandonnés et un chemin aux dévoyés, pour fortifier, chez tous ces nouveau-nés, l’idée que la patrie où ils sont venus vivre et souffrir n’est pas une marâtre, leur traduire sans trop d’ironie, hélas ! le vers qu’on leur dira d’admirer :

Incipe, parce puer, risu cognoscere matrem

lorsque, au détour d’une salle, voici une réunion d’enfans, tous heureux, tous sourians, tous beaux, — jouant, songeant ou posant dans des cadres d’or. Ainsi, quand on revient de la banlieue dans le centre de Paris et qu’on a traversé la périphérie ; des quartiers pauvres, où les petits jouent sur le pas des portes et se pressent à l’entrée des asiles, on se trouve au milieu de la ville, en présence des beaux enfans riches, jouant aux Champs-Elysées. Ce sont des Portraits d’Enfans, — enfans de jadis, enfans d’hier et d’aujourd’hui, hommes de demain : depuis Charles-Quint et Jeanne la Folle enfans, peints par Cranach, jusqu’aux héros de Gyp, dont vous entendez les cris et les rires sous les hautes fenêtres du Palais de M. Girault. Assurément, cette revue esthétique de l’Enfance n’est pas complète. Il y manque les chefs d’œuvre du plus grand de ses peintres, Reynolds, de deux autres très grands, Velasquez et Murillo, de bien d’autres encore. Mais puisque nous sommes dans ce monde enfantin, permettons-nous un instant le stratagème dont les enfans du premier âge nous donnent l’exemple. D’après ce que nous voyons, imaginons ce que nous ne voyons pas. Rappelons-nous l’exposition des Fair Children de Londres et celle des Portraits d’Enfans du quai Malaquais, et aussi les Infantes de Velasquez, et les mendians de Murillo, à la Pinacothèque de Munich, et les joueurs de dés à la Dulwich Gallery, les bébés fils de lords de Reynolds, les enfans de Charles Ier, à Turin et à Windsor, — les Van Dyck du Musée de Dresde, les gamins de Marie Baschkirtseff. Laissons notre souvenir les répartir dans les lacunes du Petit Palais. Nous rassemblerons ainsi l’image de ce que fut à diverses époques cet être si changeant, — l’enfant ? — non pas : l’homme… En regardant le portrait de l’Enfant, nous saisirons peut-être l’intention du père qui le posa et du peintre qui le peignit. En voyant changer l’image de l’Enfant, dans ce miroir que nous en présente l’Art. — nous distinguerons peut-être comment ont changé son éducation et sa vie. Et, quand nous approcherons des images où véritablement s’est reflétée l’Enfance avec toutes ses caractéristiques, nous chercherons quelles sont ces caractéristiques, et quelle est leur beauté. Si nous croyons en démêler quelques-unes, nous souhaiterons que les savans pédagogues qui enseignent et préparent les générations nouvelles ne dédaignent pas de consulter les leçons de la Nature, telles quelles furent aperçues par d’ignorans broyeurs de couleurs, depuis les villages de l’Ombrie jusqu’au seuil des dispensaires de nos grandes cités.


I

Le peintre est, en effet, le véritable historien de l’enfant. Jusqu’à ces derniers temps, où l’on a commencé d’étudier l’enfant en lui-même, pour lui-même, et sans aucune préoccupation de ce qu’il sera plus tard, l’écrivain ne le considérait qu’en raison de ce qu’il était appelé à devenir. Dans les hommes célèbres, le biographe racontant l’enfance pensait à la vie qui l’a suivie. Les enfans des drames ou des poèmes étaient bien plutôt des pierres de touche destinées à mieux éprouver les sentimens des parens, que des sujets d’observation spécifique, et la peur d’Astyanax ou la finesse du petit duc d’York bien plus révélatrices du sentiment d’Hector ou de l’hypocrisie de Glocester que de l’âme même de l’enfant grec ou de l’enfant d’Edouard. De même, le pédagogue n’observe l’enfant qu’en vue de l’homme qu’il faut qu’il soit : il ne l’observe que pour le réformer. Ainsi, dans toutes leurs œuvres, les écrivains nous donnent un portrait de l’enfant déjà tout assombri des préoccupations de l’âge mûr. Le peintre, lui, n’a pas ces préoccupations. Il représente l’enfant tel qu’il est, sans une seule touche qui soit inspirée par une idée d’avenir. Il arrête son examen au moment précis où il pose son pinceau sur la toile, heureux de saisir, dans le petit être, ce qui reste encore de cette grâce céleste que l’âge n’a pas encore effacée. L’historien, le pédagogue, y voient déjà un homme ; le peintre y voit encore un ange.

Naturellement, il s’agit seulement de cet être encore indéterminé, gracieux, bizarre, bruyant, qu’on nomme en anglais le Child, et qui n’a pas atteint ce qu’on appelle « l’âge ingrat. » A l’âge ingrat, on ne devrait jamais faire le portrait de l’enfant, puisque c’est l’âge où les peintres religieux n’osent pas même faire le portrait du Christ. A l’heure où le modèle cesse d’être un enfant pour devenir un adolescent, il n’offre plus d’intérêt ni pour le peintre ni pour le philosophe, car il n’est plus un original, il n’est plus qu’une copie : la copie maladroite de l’homme fait. Et cette heure se lit dans les yeux. Dans la galerie de portraits d’en fa us qui est au Petit Palais, vous en apercevrez plusieurs qui ne devraient pas y figurer : ce ne sont plus des enfans. Vous vous en apercevrez non pas à la taille, non pas à l’anatomie, non pas au costume, non pas aux gestes de ces petits personnages, mais à leurs yeux.

Ces yeux sont comme des miroirs de métal tout neufs : le monde s’y reflète avec tous ses détails, ses eaux, ses insectes, ses fleurs, ses nuages, ses objets brillans, ses géans méchans et bons pêle-mêle, miroir clair où tout se mire, jusqu’aux bords extrêmes de la circonférence réfléchissante, sans rien y troubler. Ainsi, l’eau pure d’un lac reflète, sans être troublée, des montagnes accidentées, des forêts terrifiantes, des catastrophes de nuages, des rochers penchés sur ses bords. Plus tard, avec l’âge, le miroir s’use, s’éraille, se rembrunit. Des choses passent devant lui qui ne s’y reflètent plus qu’à demi. L’esprit fatigué, lassé, blasé ne retient plus tout ce qu’il perçoit. Le reflet se brouille. Ni les yeux ne sont plus assez neufs, ni l’âme n’est plus assez avide ; un jour même vient où le miroir terni ne reflète plus rien.

L’Art étant le véritable mémorial de celle saison de la vie, et cette saison durant si peu, il semblerait que de tout temps on ait dû faire des portraits d’enfans. C’est cependant un genre très moderne et, au regard de l’histoire tout entière, presque contemporain. L’art antique se soucia peu de l’enfant et pas du tout du portrait individuel d’un enfant. Les sujets de tous ses chefs-d’œuvre sont des besognes d’hommes et de dieux. Si, sur quelque monnaie, on voit un enfant qui étouffe des serpens, c’est un dieu : Hercule. Si, sur des fresques, un enfant court parmi les monstres, expert en l’art d’utiliser le jus de la vigne, c’est encore un dieu : Bacchus. Que, çà et là, on trouve un enfant luttant avec une oie, ou des Amours préposés au foulon, à la forge, aux amphores, aux guirlandes, à la cueillette, aux échelles, ce n’est que dans une assez basse antiquité, et ces figurines ne constituent pas des « portraits. » Même sous le christianisme, qui fit, pour la première fois, d’un enfant des hommes, un Dieu universel, bien des siècles s’écoulèrent avant que l’art s’occupât de donner des compagnons au Petit Jésus. Le Petit Jésus demeura lui-même longtemps invisible, emmailloté dans sa crèche comme on le voit sur la chaire de l’évêque Maximin. Les premiers chérubins sont les portraits des enfans, et probablement les plus humbles, qui jouaient dans les rues de Fabriano, de Gubbio ou de Pérouse. Ce sont vraisemblablement des petits citoyens d’une République italienne, qui, tout empanachés d’ailes, volent autour de Dieu le Père dans l’Assomption du Pérugin. De même que plus récemment c’était la petite fille d’un lord du XVIIIe siècle, morte vieille dame, en 1831, qui voletait dans le fameux tableau des Têtes d’anges de Reynolds.

L’Enfant-Jésus aussi, fut constamment un portrait d’enfant, et, si l’on réunissait tous les bambini des primitifs italiens ou flamands, on aurait une collection quasi complète des attitudes de l’Enfant. Du jour où l’on démaillote le Jésus byzantin, le bébé de Jean de Pise, chacun de ses gestes est une expression directe de l’enfance. Il s’élance de tout le haut de son corps retenu par le bras maternel vers les pieux donateurs dont il caresse la vieille joue ; il pose sa petite main sur le globe dénudé du roi Gaspar ; il picore un raisin au bout des doigts de la Vierge ; il dort sur son sein les yeux clos, tout écrasé de sommeil ; il joue des bras et des jambes, tambourinant le coussin, parmi les anges jouant du luth ou à califourchon sur le cou de saint Christophe ; il insinue un anneau au doigt de sainte Rosalie ou bien met l’index sur sa bouche gravement, s’amuse de tout ce qu’il voit, et il n’y a pas beaucoup d’attitudes révélées par les observations des savans contemporains, les Preyer, les Binet, les Pérez, les James Sully, les Baldwin, les Stanley Hall, qui n’aient été naïvement aperçues et fidèlement reproduites par les simples petits décorateurs des Flandres et de l’Ombrie.

Si même on compare, ces naïves représentations du premier âge, faites sans aucune crainte par les joyeux peintres du XVIe siècle, avec les portraits des jeunes princes de la même époque, raides et gourmés, hiératisés par l’étiquette, on voit qu’ils contiennent infiniment plus de l’enseignemens sur l’enfant de ce temps. Cela se conçoit. En face du fils de roi, le peintre de cette époque, valet de cour et flatteur en titre, à mi-chemin entre le barbier et le bouffon, était embarrassé, interdit. Il lui fallait montrer dans une figure de gamin la dignité d’un demi-dieu, et il en demeurait tout penaud. S’il peignait le fils de Dieu, au contraire, ce qu’on lui demandait avant tout, c’était de toucher les cœurs : donc la grâce, l’imprévu, la liberté, les fantaisies de l’enfance. La divinité est assez exprimée par l’auréole, cette couronne intangible, et par les génuflexions des saints. Il ne craint pas d’être repris par quelque majordome de Celui qui a dit : « Si vous ne devenez pas semblables à l’un de ces petits enfans… » En sorte que, par une contradiction singulière, mais qui marque le charme esthétique du christianisme, les portraits d’enfans contemporains pendant plusieurs siècles ne sont que les signes d’un type artificiel de noblesse, de tenue, et d’une naissance au-dessus de la commune nature ; et c’est dans les portraits de l’Enfant-Dieu que se retrouve la plus large part d’humanité.

Il faudra descendre fort loin dans l’histoire pour retrouver chez les peintres le même souci des attitudes du bébé. Observons quel âge ont les portraits exposés au Petit Palais, et nous verrons que ces portraits sont de plus en plus jeunes à mesure que le monde devient plus vieux. Il y a fort peu de bébés du premier âge à l’un des bouts de cette galerie ; l’autre en est tout égayé. A mesure que l’humanité vieillit, elle s’intéresse davantage aux premiers frémissemens de la vie. Tel est le premier enseignement de ces portraits d’enfans.

Le second est révolution de la pédagogie. Ce qu’on voit clairement dans les premiers portraits d’enfans, c’est la volonté qu’a l’homme du moyen âge et de la Renaissance d’imposer au jeune modèle une attitude artificielle conforme aux idées de l’âge mûr. On n’a que faire d’observer un enfant, ni un adolescent : on n’a qu’à mater en lui la méchanceté de la nature et lui inspirer le respect. C’est l’époque où le maréchal de Montluc, ayant perdu son fils « en l’isle de Madères, » avouait à Montaigne « le desplaisir et crève-cœur qu’il sentait de ne s’estre jamais communiqué à luy ; et, sur cette humeur d’une gravité et grimace paternelle, avoir perdu la commodité de gouster et bien cognoistre son fils. » Le peintre n’a donc pas à observer quelles sont les attitudes naturelles à l’enfant : il lui fait observer celles qu’il trouve convenables. Il ne s’inquiète pas des révélations qu’il pourrait trouver dans les gestes et la mimique de l’enfance : il lui révèle ce que doit être le geste d’un grand seigneur ou d’une grande dame, et l’y contraint. Il lui enjoint de tourner la tête droite de son côté, de tenir les bras en équilibre, de ne pas rire, de ne pas pleurer, de porter une cerise comme on porterait une main de justice ou un bouquet comme on tiendrait un bâton de commandement. Ou bien, il le met à genoux devant la Vierge, à la suite de ses parens, joignant les mains, comme un évêque. Les seules exceptions qu’on remarque sont les portraits intimes des enfans des peintres qui, de tout temps, ont eu la permission de jouer dans le tableau : tels ces enfans de Rubens ou de Cornelis de Vos, par exemple, et les gamins des rues, comme ceux de Franz Hals et de Murillo, que n’obligeait aucune étiquette. En sorte que, pendant longtemps, la première condition pour qu’un portrait d’enfant fut un chef-d’œuvre était que cet enfant fût mal élevé.

Observons les autres : cette Infante, copiée par Fortuny, d’après le tableau de Velasquez, encagée dans son épaisse « guarde-infante, » si bien que, si elle laissait tomber son gigantesque mouchoir, elle ne pourrait jamais le ramasser. Regardons le tableau intitulé : « Guillaume II d’Orange par Van Dyck ; » — le petit Louis XIV furieux et joufflu par Mignard ; — la petite princesse de Terburg, le petit Louis de Gramont, la petite Anne d’Humières, la jeune fille à l’éventail de Carl de Vos. On les a revêtus de fort beaux habits et on leur a fait grand honneur, mais on les a condamnés à l’immobilité à l’âge où le corps a besoin d’ébattement, au silence à l’heure où ils aimeraient aller jouer au « pince-mérille » ou au « croq-madame, » — et ils ont bonne envie de pleurer. C’est assurément quelque chose que d’être peint par Velasquez, par Terburg, par Mignard, mais, sur toutes ces bouches maussades ou souriant sous peine de verges, on croit lire le mot de Louis XIII enfant à M. de Souvré : « J’aimerais mieux qu’on ne me fit point tant de révérences et d’honneurs et qu’on ne me fît point fouetter. »

Ces enfans sont rarement réunis à leurs parens. On fait, d’une part, le portrait du père ou de la mère ; d’autre part, s’il le faut pour l’envoyer à quelque fiancé lointain, on fait le portrait de l’enfant. Mais ils restent séparés les uns des autres dans l’art comme ils le sont dans la vie. C’est l’époque où le fils dit : « Monsieur, » à son père, et où la fille termine ses lettres en le priant « d’agréer ses senti mens de très obéissante servante. » L’enfant, quel que soit son rang, compte peu dès qu’il ne s’agit plus de représentation officielle. C’est l’époque où le pauvre petit Louis XIV, déjà rassasié de flatteries en tant que roi, couchait dans des draps si usés que son valet de chambre le trouvait plusieurs fois « les jambes passées à travers, à cru sur le matelas. » Le bébé ne tenait aucune place appréciable dans la famille. C’est un décisif exemple que celui, rapporté ici même, de la Duchesse de Bourgogne demeurant vingt-trois jours après ses couches sans demander à voir son fils et ne faisant mention de lui dans ses lettres à sa grand’mère, que pour noter qu’il a la « galle. » Dans tous les portraits de cette époque, les enfans sont isolés de leurs parens autant qu’ils sont apprêtés et solennels.

Au siècle suivant, le règne du fouet diminuant, les poses perdent de leur solennité. Mais elles gardent leur apprêt. Autant qu’elles étaient majestueuses, il convient dorénavant qu’elles soient « sensibles. » Tout d’abord on conduit le modèle à la campagne ou tout au moins dans un parc. Ou lui donne pour jouer un mouton, un épagneul, une chèvre, une marmotte, des oiseaux, des cartes, un toton, et tout ce qui peut servir de métaphore à Mme Deshoulières. On remplit ses mains de fruits, de fleurs. Mais l’apprêt subsiste, les mains ne sont réellement pas occupées à leur besogne. Les yeux regardent invariablement le spectateur. C’est miracle si, sans baisser les yeux sur son oiseau, la petite fille de Drouais lui donne convenablement la becquée, ou si le jeune marquis de Pange empêche son chien de dévorer ses friandises. Le peintre du XVIIIe siècle cherche pour eux une pose enfantine, mais c’est lui qui la cherche ; ce n’est pas eux qui la donnent. C’est toujours un rôle qu’ils jouent : un rôle d’enfant.

Soudainement, à la fin du XVIIIe siècle, nous voyons ce rôle devenir prépondérant. Les ennuis envahissent les tableaux consacrés à leurs parens. Ce ne sont plus seulement des bourgeoises, ou des femmes de peintres, qui apparaissent tendrement enveloppées par les bras de leur progéniture ? C’est la reine de France elle-même. Cette disposition, qu’adoptèrent tant de grands peintres pour leur propre famille, Franz liais comme Rubens et van Ostade, apparaît pour la première fois dans les coutumes mondaines. Que s’est-il donc passé ? Le simple examen de ces « familles » nous révèle que quelqu’un a dû découvrir et prêcher l’innocence, le charme, la naïveté de la première enfance, faire sentir à tous ces grands seigneurs, qui reléguaient leurs enfans à la campagne ou dans la loge du suisse, qu’ils se privaient d’un singulier charme dans la vie et manquaient aux lois de la sensible nature. En tous cas, les bébés rentrent en foule dans le tableau d’intérieur. Ils se précipitent sur leur Mère bien-aimée et l’embrassent jusqu’à l’étouffer, tandis que le père, rentrant de la chasse avec un carnier où sans doute il a logé Y Emile, témoigne par une mimique chancelante qu’il est grisé de son bonheur et débordant de sensibilité.

Ainsi endoctriné par les Encyclopédistes, reniant n’est plus gourmé, solennel, officiel, mais il jonc tout de même un rôle. Il est honoré, mais à la condition que ses faits et gestes servent d’argument à une philosophie nouvelle. « Il prêche, dit Diderot, la population et pathétiquement le bonheur domestique. » Au XVIe est au XVIIe siècle, on a voulu qu’il fût majestueux ; sous Louis XV, qu’il fut gracieux ; à la fin du XVIIIe siècle, il faut qu’il soit innocent. Il faut qu’il montre, dans sa pureté primitive, la nature humaine que n’a pas corrompue encore l’influence de la société. Si l’enfant n’est pas bon à servir la thèse de Rousseau, il n’est bon à rien. Qu’on le renvoie chez sa nourrice ! Plus tard, on l’en fera revenir pour servir celles de Chateaubriand. Regardez le Master Charles Lambton de Lawrence : désormais on dicte à l’enfant la pose mélancolique des pères. Ainsi, jusqu’à une époque très rapprochée de nous, les altitudes, les gestes, les airs de tête de l’enfant, dans ses portraits, sont voulus. Ils ne représentent, pas la centième ou peut-être la millième part de ce qu’ils sont dans la vie. Toujours guidés par un sentiment préconçu, l’artiste a beaucoup moins observé l’esthétique de l’enfant qu’il ne lui a dicté celle de l’homme.

Cheminons jusqu’à l’extrémité moderne de la galerie. Nous verrons qu’aujourd’hui les rôles sont renversés. On observe l’enfant, mais on ne le « pose » plus. Loin de lui apprendre comment il doit se tenir, on apprend de lui quelle tenue on peut lui donner. Ce n’est plus l’artiste qui dicte à l’enfant son rôle dans le tableau ; c’est l’enfant qui dicte son tableau à l’artiste. Se jette-t-il à quatre pattes sur le plancher, les talons plus haut que le nez ? Fort bien, et M. Zorn s’applique à reproduire dans ses jeux d’enfans ce mouvement sans doute plein de charmes… Nous tourne-t-il le dos pour dessiner sur la table de son père ? A merveille, et M. Degas en profite pour le figurer en quelques traits de pastel. Monte-t-il à cheval et fait-il un temps de galop sur la plage, au vent, tête nue, et laisse-t-il tomber sa cravache, que son bouledogue lui rapporte ? Excellent tableau pour M. Wauters. Les mains ne sont plus disposées eu espalier comme pour la pavane. L’enfant les fourre-t-il dans ses poches ? M. Besnard n’objecte rien, et son tableau de famille n’en est pas moins exquis. S’imagine-t-il de plonger sa poupée dans le tub ou d’affréter un petit navire pour le faire naviguer dans l’eau de toilette ? A merveille, et Mlle Marguerite Delorme en fera le tableau Avant le Bain.

Le « Mademoiselle, tenez-vous droite. ! » ne retentit, plus dans l’atelier. Mademoiselle s’assied sur un chien ou dans un fauteuil, penche la tête trop lourde sur sa frêle épaule et balance son chapeau de paille du bout des doigts… Parfait, et M. Renoir ou M. Jacques Blanche sont trop émerveillés de la grâce alanguie de cette attitude, pour y reprendre quelque chose. C’est la tradition de Murillo dans son Enfant au raisin, de Lawrence dans sa Nature, de Reynolds dans sa Simplicité. Mais ce qui était, chez ces grands maîtres, exception et audace, est devenu habitude. De là, infiniment plus de variété, d’imprévu, de vie. Où qu’il se manifeste, au jardin, dans la salle à manger, sur la plage, on le trouve bon à peindre. Quoi qu’il fasse, mangeât-il sa bouillie comme le petit modèle de M. Lévy-Dhurmer, fût-il vautré dans l’herbe, eût-il la joue bossuée d’un croûton de pain comme le Mendiant de Murillo, c’est un chérubin et on l’adore. De ces quatre petites filles, l’une s’assied sur le lapis, deux autres s’adossent dans l’ombre à une potiche… Elles ont raison, et M. John Sargent les peindra de la sorte, sans même leur faire qui fier leurs tabliers. Ils règnent partout, ils envahissent tout.

Je vous livrerai tout, vous toucherez à tout.
Vous pourrez sur ma table être assis ou debout,
Et chanter et traîner, sans que je me récrie,
Mon grand fauteuil de chêne et de tapisserie…

leur dit le Grand-Père. Le peintre aussi sait bien que, de cette concession faite à la nature, c’est son art qui profite, et que la première condition pour tracer un portrait vivant de l’enfance, c’est de laisser vivre l’enfance chez l’enfant.

En même temps qu’une personnalité propre, on lui attribue un costume. Pour ce nouveau roi, on crée des modes exhumées des plus belles de notre costume français. On les chamarre, on les emplume, on les embreloque. Autrefois, l’enfant n’avait pas de costume particulier : on peut assez imaginer qu’au temps où le comte de Rochechouart demeura jusqu’à l’âge de six ans chez sa nourrice à Saint-Germain-en-Laye et où le duc de Lauzun pouvait dire : « J’étais comme tous les enfans de mon âge et de ma sorte ; les plus beaux habits du monde pour sortir, nu et mourant de faim à la maison, » on ne se mettait guère en frais pour ajuster à l’enfant une toilette qui lui fût propre. On l’habillait comme ses parens, en réduisant tant bien que mal leur défroque. Pour les habits d’apparat, on reproduisait les habits de cour en miniatures. Regardez les costumes d’enfans du XVe au XVIIIe siècle : ce sont des réductions de costumes de dames ou de seigneurs. La petite Marguerite de France est habillée à huit ans, chez Clouet, comme Marie-Stuart reine de France : la même robe de drap d’argent, pareillement décolletée selon la même coupe, semblablement brodée d’argent, sur le devant, en haut des manches, avec des perles en collier et en bordure selon le même dessin. Même coiffure aussi. Mme de Staël, petite fille, dans son curieux portrait exposé au Petit Palais, porte le même hérisson et le même pouf, avec boucles détachées, que les grandes dames de son temps. Sous Louis XV, le costume ne distingue pas l’Age. Au lieu d’une grande cloche, on voit une petite cloche, une petite toupie en place d’une grande toupie, et, près du grand panier, un petit panier. Aux petits garçons, chez Chardin, les mêmes bas de soie qu’aux hommes, les mêmes manches « en bottes, » le même habit à paniers, un petit catogan au lieu d’un grand, une aiguille au lieu d’une épée. Voilà toute la différence. Dans toutes les classes de la société, depuis les petits vilains de Le Nain jusqu’à la fille de Largillière, chantant une romance, toute droite dans son fourreau, entre son père revenu de la chasse et sa mère attentive, l’homme d’autrefois était incapable d’imaginer qu’il pût y avoir quelque chose de plus beau pour un enfant que d’être déjà, paré comme un homme. Quand on regarde les costumes des enfans de Charles Ier, ou ceux de Philippe IV, ou ceux du Dauphin, fils de Louis XV, ou imagine qu’elle eût été leur stupéfaction, s’ils avaient pu prévoir les costumes marins, les jambes nues des petits garçons des souverains actuels de l’Europe. Un des traits les plus frappans de la vie contemporaine est cette création d’un costume spécial à l’enfance, c’est-à-dire ce respect des conditions particulières de son confort, de son hygiène et de sa beauté. C’est aussi la diffusion de ce costume à tel point qu’il n’est pas un quartier, si pauvre soit-il, de nos grandes villes où l’on ne voie, au moins le dimanche, les gamins porter ce que pendant des siècles les fils des plus grandes familles ne connurent pas : des vêtemens faits pour eux.

Costume égalitaire, d’ailleurs. C’est dans le même « marin » qu’apparaissent aujourd’hui les enfans de l’école primaire et les enfans de l’empereur de Russie. Parcourons tous ces portraits et même les photographies récentes qui y sont annexées : nous n’y trouverons pas de signes pouvant nous éclairer sur les conditions sociales des divers bambins. Selon la fantaisie du peintre, de lanière, de l’enfant lui-même, le costume est riche ou simple, ou encore il n’est pas du tout. Enfant pauvre, enfant riche, petit prince, enfant trouvé sur le pas de la porte avec le coin d’une lettre sortant de ses langes, comme on voit chez M. Louis Deschamps, sont tous également rois, s’ils sont beaux, dans cet uniforme royaume qui précède le territoire accidenté de la vie. La petite Diana, fille de la marquise de Granby, a été peinte par M. J. -J. Shannon, les pieds nus. Miss Mabel Galloway a été peinte assise sur une table à manger par M. E. T. Grégory. C’est la fin de toute étiquette. Mais c’est le commencement de toute vérité. Saisir cette vérité n’est pas facile. L’anatomie, les proportions de l’enfant ne sont nullement celles de l’homme. Les gestes, les attitudes, la vue de ses raccourcis sont choses toutes nouvelles à étudier pour un portraitiste d’hommes. Quant à ses drames familiers il faut, pour les saisir, des artistes habitués à vivre avec lui. Un grand peintre qui ne voit son petit modèle qu’au moment de la pose, et considère d’habitude les enfans comme des trouble-travail et des perturbateurs de potiches, a de grandes chances pour ne rien exprimer de leur spontanéité. A ceux au contraire qui les aiment et qui s’y dévouent, ils fournissent le sujet de belles images. Il est remarquable que, parmi les meilleurs peintres de l’enfant dans ces dernières années, Mlle Baschkirtseff et MM. Boutet de Monvel et Geoffroy en France, Kate Greenaway et Mme Stanley en Angleterre, M. John Georges Brown aux Etats-Unis, M. Meyer von Bremen en Allemagne et Mme Rasponi en Italie, plusieurs sont des femmes observant quotidiennement les petits enfans. Parmi les photographies, il en est de même : les plus révélatrices sont celles de Mme Binder-Mestro. Seule, une observation quotidienne, affectueuse, dévouée peut démêler quelque chose de l’âme étrange de l’enfant et découvrir ses caractéristiques.


II

Quelles sont ces caractéristiques ? Un misanthrope comme La Bruyère a bientôt fait de les démêler. Ils sont, nous dirait-il, curieux, turbulens, indiscrets, changeans, menteurs, malpropres, touche-à-tout, brise-tout ! Et, en effet, voilà bien les caractéristiques du premier âge. Telles sont bien les manifestations de son génie particulier ou les moteurs nécessaires de sa marche à la conquête de la vie. Car tous ses défauts sont des qualités, et des qualités vitales. Ce sont les qualités des quatre espèces d’hommes que réunit en lui l’enfant : de l’explorateur, du poète, de l’alchimiste et de l’escrimeur.

D’abord, c’est un explorateur. Jeté dans un monde inconnu qu’il lui faut comprendre sous peine de mort, entouré de mille dangers : du feu qui peut le brûler, de l’eau qui peut l’étouffer, de la gravitation qui peut le briser, d’animaux plus gros que lui qui peuvent le dévorer, de forces incompréhensibles qu’il éprouve sans pouvoir y résister, l’enfant est un véritable explorateur, et non pas comme un Européen parmi des peuplades intérieures, mais comme un nain parmi des géans, ou plutôt comme un sauvage survenant, faible et nu, dans une de nos grandes cités. Il lui faut tout apprendre à la fois : à supporter des vêtemens qui le gênent, à se servir des engins de la civilisation qui sont compliqués, à épeler les mots. Nouveau venu dans un pays dont il ne connaît pas la langue, n’en connaissant d’ailleurs encore aucune, il est forcé, pour nous comprendre, d’acquérir à la fois la notion et le mot. Pour former ce mot, il lui faut s’y prendre comme le sauvage, confondant sans cesse les sons proches comme l et r, et cherchant à composer plutôt par répétition de la même syllabe que par alternative. Comme le sauvage aussi, il ne sent guère la nécessité de se vêtir. Il a bien le goût de l’ornement, mais il a le dégoût de l’habillement. Pour prendre contact avec les réalités extérieures il faut qu’il applique tous ses sens à la fois, et surtout le sens le plus grossier, mais le plus sûr : le toucher. Aucun objet ne peut être délimité dans l’espace tant qu’il ne l’a point palpé de ses mains, et, comme il faut pour sa sécurité qu’il les délimite tous, l’enfant est naturellement un touche-à-tout.

En même temps, la nécessité lui apprend tout de suite la méthode d’observation recommandée par Taine au voyageur : il questionne. C’est par là peut-être qu’il est le plus insupportable aux gens superficiels, et c’est par là cependant qu’il leur serait le plus utile, s’ils savaient profiter de ses curiosités. Toutes les questions de l’enfant sont logiques, ou, si elles ne le sont pas, elles ne sont que les suites logiques des réponses illogiques qu’on lui a faites ou des notions fausses qu’on lui a données. Par là, il peut beaucoup nous apprendre. Bien souvent, ses questions nous obligent de préciser nos propres connaissances sur une foule de sujets où nous nous croyions auparavant suffisamment informés. Faute d’y avoir réfléchi, nous croyions savoir : obligés de nous en rendre compte clairement à nous-mêmes pour le rendre clair à un autre, nous découvrons que nous ne savions pas. Le petit explorateur ne pouvant encore comprendre les mots abstraits dont nous nous payons entre adultes, c’est une vue directe, expérimentale, pratique des choses, que nous devons posséder pour la lui fournir. A la monnaie fiduciaire des mots qui n’a pas cours encore chez lui il nous faut substituer l’or trébuchant et sonnant des idées.

Ainsi l’enfant nous apprend-il à regarder le monde, parce qu’il se met naturellement en face de lui, avec des yeux neufs, l’attention éveillée par toutes les contradictions et les bizarreries du pays de la vie que nous n’apercevons plus pour y avoir trop longtemps séjourné. Il a le don de l’étonnement, don précieux que nous avons perdu, et celui de l’admiration, plus précieux encore, que nous n’avons pas assez conservé. Ne plus s’étonner, c’est être inerte à tout progrès de la pensée. Ne plus admirer, c’est être inerte à toute joie. S’étonner, c’est penser ; admirer, c’est jouir. L’enfant est tout étonnement et tout admiration : il est sollicité par mille désirs. Il questionne, questionne, questionne… Il demande, demande, demande… Et souvent ses questions sont de celles auxquelles on ne veut pas répondre. Et ses demandes, des choses qu’on ne peut lui donner. Mais tant qu’il les fait, il vit d’une vie intense, la vie de l’explorateur, — la vie forte des peuples primitifs, cherchant à comprendre même l’inconnaissable et voulant conquérir même l’intangible. Un jour vient où il ne questionne plus. Prenez garde, c’est qu’il a dans sa tête une réponse, c’est-à-dire, la plupart du temps, une erreur. Un jour vient où il ne demande plus rien. Prenez garde, c’est qu’il a dans la main une arme, c’est-à-dire, la plupart du temps, un danger. A ce moment précis, l’étonnement de son regard s’efface. Le laineux mot de Thomas Vireloque, montrant un gamin : « Ça n’a encore été éduqué aucunement et déjà stupide ! » n’est qu’une boutade. Tant qu’il n’est pas encore éduqué, l’enfant demeure un esprit logique. Mais le prend-on, l’éduque-t-on, meuble-t-on son cerveau de notions abstraites ? Il ne cherche plus la raison des choses. Il se paie de mots. De ce jour, ce n’est plus un enfant : c’est un homme. Il est docile, bon à gouverner, grâce à des formules qu’il ne comprend pas ; bon à agiter aussi, grâce à des formules qu’il n’entend pas davantage ; mais l’explorateur qui était en lui est bien mort…

Heureux si l’artiste a pu fixer son geste, c’est-à-dire son effort ! Souvent on voit l’enfant tenté de saisir et de refermer entre ses doigts une boule trop grosse pour ses mains trop petites, comme dans l’esquisse de James duc d’York par Van Dyck ; c’est le résumé de tons les premiers gestes du petit être pour conquérir le monde. Son effort dépasse de beaucoup son pouvoir. Mais, au point de vue esthétique, la faiblesse est une grâce ; non pas, il est vrai, toute faiblesse, non la faiblesse du vieillard, mais celle de l’enfant. Ce sont choses très différentes, chez l’enfant, la petite main s’efforce de saisir plus gros qu’elle et y parvient de plus en plus. Chez le vieillard, la grande main s’efforce à retenir moins gros qu’elle et y parvient de moins en moins. Dans le petit corps appliqué à une trop grande besogne, tout muscle, agit, tout est mis en manœuvre : il y a plus de vie que de matière. Dans l’autre, au contraire, la machine ne fonctionne pas à plein, une musculature puissante s’épuise sans résultat, pour un minime objet, et, dans le geste qui manque son but, il y a plus de matière et moins de vie. Qu’un vieillard, de ses grandes mains tremblantes, ne puisse tenir un verre, nous en serons attristés : c’est une déchéance. Mais qu’un enfant parvienne malaisément à saisir ce même verre dans sa petite main et fasse des efforts inouïs pour y parvenir, c’est un des spectacles les plus plaisans pour les yeux : c’est une espérance. Le bébé peut être risible : il n’est pas ridicule. On peut l’aider : on ne peut pas le plaindre, car le temps travaille pour lui ; les doigts s’allongeront, le muscle extenseur s’affermira, la main agrandie se refermera sur le verre pour le moment incoercible, et le petit être, impuissant aujourd’hui, y boira demain, à longs traits, la vie.

Ce qui remplit ses yeux, ce n’est pas seulement l’étonnement de l’explorateur : c’est aussi la vision du poète. L’enfant est un poète, en ce qu’il se contente de peu pour imaginer beaucoup : un tas de sable est une montagne ; une douzaine de brindilles sont une forêt ; une cupule de gland, un navire. C’est ainsi qu’il se fait des jouets de choses où nous ne voyons aucun élément de plaisir. Ceux que nous inventons pour lui et où nous déployons toutes les ressources de notre imagination ne lui plaisent jamais tant que ceux qu’il crée lui-même avec rien, parce que son imagination dépasse de beaucoup la nôtre. Il y a, au Petit Palais, une série de vitrines remplies des engins les plus ingénieux construits par le savant et décorés par l’artiste pour amener sur les lèvres de ces petits êtres cet « allongement de la fente buccale, » que nous autres ignorans appelons : sourire. Quelques-uns valent plusieurs centaines, peut-être plusieurs milliers de francs. Si quelque misérable passait devant ces vitrines, il aurait, peut-être, en pensant à ces enfans riches, un sursaut d’envie :

Rien que dans leurs jouets que de pain pour les miens !

Mais cette jalousie serait de la naïveté. Croit-on que ces joujoux aient jamais servi à des enfans ? Ils ne seraient pas là pour en porter témoignage ! Les enfans les auraient cassés pour voir ce qu’il y a dedans. S’ils existent encore, c’est que ceux pour qui on les fit les dédaignèrent. Lisez, dans le Journal tenu par Héroard, ce que Louis XIII enfant imaginait pour s’amuser : « Année 1607. Il va se jouer sur le tapis de pied, étendu parmi la chambre, feignant que ce fût la mer. » « Année 1605 : Il court en la galerie, va le long des lambris, feignant de cueillir des raisins qui y sont en peinture. » « Année 1610. Passe le temps à faire semblant de marier son nain Dumont à Marine, naine de la Reine, fait apporter un contrat, y écrit. » Et cependant le petit Louis XIII avait les plus beaux jouets du monde… Croit-on que ces salons en miniature, que ces chapelles, que ces rouets d’ivoire, que ces poupées articulées, que ces carrosses, que ces fourneaux de Caffieri et ces cuisinières de Saxe, tous ces falbalas, soient bien ce qui a diverti tant d’enfans ? Non. Ce que nous voyons là ne sont que des choses mortes. Ce qui les amusa, ce furent des choses vivantes et aujourd’hui passées : ce furent des rêves, les rêves qu’ils tirent en maniant ces choses ou peut-être d’autres choses plus humbles : des bouts de bois qu’ils habillèrent d’un lambeau d’étoile où ils virent un roi, des boîtes de carton qu’ils ornèrent d’une ficelle et dont ils firent un transcontinental, des rognures de chandelles où ils aperçurent des figurines subtiles que Saxe ou Sèvres n’ont jamais produites, — tous ces petits objets de leur vie ; familière que leur imagination promut à la dignité de princes, de fées, de héros dans un pays lointain, immense et enchanté…

Quant à ces somptueuses machines, croire qu’elles ont donné la joie aux enfans des princes qui les possédèrent, les exposer ici comme des signes de leur désir, c’est comme si l’on exposait, sous une vitrine, les constitutions écrites depuis 89, pour nous montrer ce qui a fait, pendant un siècle, le bonheur du peuple français ! C’est comme si l’on nous montrait ces mécanismes curieux et fragiles, savamment construits par les Vaucansons de la politique : la constitution de l’An III, la constitution de l’An VIII, la Charte… et si l’on nous disait : « Voilà ce dont nos pères se sont amusés ! Voilà ce qui a fait leur bonheur ! Voilà pourquoi ils ont fait des révolutions !… » Tout le monde répondrait : Non ! ce n’est pas de cela, de ces choses froides, savantes, artificielles, ennuyeuses, que s’enthousiasmèrent nos pères ! Ce n’est pas pour cela qu’ils se battirent dans le monde entier ! Si l’on veut consacrer une vitrine aux jouets des hommes, parmi toutes ces vitrines consacrées aux jouets des enfans, qu’on y mette d’humbles objets bien simples, bien vieux, bien peu savans : une médaille de fer-blanc, au milieu d’une croix, où tout un peuple a cru voir l’étoile aux rayons infinis partant de la poitrine d’un soldat, allant sillonner le monde, puis un carré d’étoile où l’on a cru apercevoir le visage invisible de la Patrie, et aussi ce bâton mystérieux, que tout conscrit promena, sans jamais le voir, à travers l’Europe, dans sa giberne… Voilà les choses par lesquelles vraiment les hommes furent enthousiasmés, consolés dans leurs crises de larmes, récompensés dans leurs efforts vers le progrès, vers la croissance, vers la vie, parce que ces choses elles-mêmes n’étaient rien, mais parce que les rêves qu’ils y attachèrent furent infinis… De même, si vous voulez nous montrer ce qui a consolé les âmes dans les heures où elles pleurent comme des enfans, n’exposez pas les jouets philosophiques savamment construits pour elles par les plus hautes intelligences de ce monde, mais bien plutôt les légendes qu’elles se sont faites à elles-mêmes, les croyances rudimentaires qu’elles ont adoptées, parce qu’elles fournissent moins de travail à leur intelligence et davantage à leur imagination…

L’enfant jouit beaucoup par son imagination. Il anime tout ce qui le touche : il prête à chaque objet des besoins et des sentimens pareils aux siens propres. Regardez ce portrait du jeune marquis de Pange montrant à lire à son polichinelle. L’enfant y est représenté dans sa fonction d’auteur dramatique. Il suppose à sa poupée ou à son pantin des impressions ; il lui suggère des désirs, il lui invente des répliques. « Un garçonnet de deux ans et demi, raconte M. James Sully, demanda un jour à sa mère : « Veux-tu me donner tous mes livres d’images pour les montrer à ma poupée ? Je ne sais pas lequel elle préférera. » Il indiqua du doigt chacun l’un après l’autre et regarda la figure de la poupée pour avoir une réponse. Il fit comme si elle en avait choisi un et lui montra gravement les images en disant : « Regarde, petite, » et en les lui expliquant avec soin… » Evidemment, si un enfant fait ainsi sentir et parler un morceau de bois, il sait bien que ce sont ses propres sentimens et sa propre pensée qu’il exprime. Mais le morceau de bois lui est utile pour opérer ce dédoublement et pour objectiver ses imaginations, comme était utile à ce fameux romancier la collection de poupées qu’il mettait sur sa table pour figurer devant ses yeux, plus présens ou présens d’une manière plus objective, les personnages issus de son cerveau. Les poupées de l’enfant sont sœurs des héroïnes du poète.

En même temps, ses conceptions du monde sont de la même famille que les mythes anciens. Curieux des causes premières, il anthropomorphise tout : le vent, la mer, la mort, le soleil. Voyant l’homme fabriquer chaque chose, il n’a pas de peine à se figurer le fabricateur de la terre et des étoiles comme une personnalité : un Dieu. Mais il ne peut pas se le figurer très loin, très inaccessible, très dissemblable de nous. Il parle de Dieu avec une étrange familiarité. M. James Sully en cite un exemple dans la prière suivante d’une petite fille de sept ans dont le grand-père venait de mourir : « S’il te plaît, mon Dieu, puisque grand-papa est allé près de toi, prends bien soin de lui. Pense toujours, s’il te plaît, à fermer la porte, parce qu’il ne peut pas supporter les courans d’air… » Il cite encore un petit garçon de quatre ans et demi jouant avec des couteaux et auquel sa mère dit en manière d’avertissement : « Tu vas te couper les doigts, et, si tu les coupes, ils ne repousseront pas ; » et qui répondit après avoir réfléchi et d’un ton de profonde conviction : « Dieu les fera repousser ; il m’a fait, donc il peut bien me raccommoder. Si je me coupais les bouts des doigts, je dirais : « Bon Dieu, bon Dieu, viens faire ton ouvrage ! » et il me répondrait : « Très bien. » Ces naïvetés de l’enfant, ce sont ses ailes. C’est elles qui ont permis à Raphaël, au Pérugin, à Murillo, de lui attacher aux épaules les puissantes rémiges qui l’élèvent au-dessus de l’humanité. Ce n’est pas une imagination déréglée qui a entouré Dieu le Père de beaux bébés cravatés d’ailes, ou qui les a fait rêver sous la madone Sixtine et chanter sur le chaume de Bethléem. Les petits enfans, dans leurs recherches directes des causes premières, vivent au temps dont parle Thomas Hood :

When the Heavens were closer to us,
And the Gods were more familiar

Les cieux sont plus proches, puisqu’ils demandent, comme la chose la plus facile à se procurer, la lune. Dieu est plus familier, puisqu’ils s’adressent à lui dans les termes où ils parleraient à leur grand-papa. A mesure que le bébé grandit, il s’éloigne du ciel. Les jours en s’écoulant augmentent la distance. Les causes premières lui paraissent plus obscures, la machine du monde plus compliquée, Dieu plus hautain, plus lointain. Il cesse d’y penser, de questionner sur ces choses, de s’y intéresser même. Toute philosophie perd son charme, toute poésie sa spontanéité. Il n’imagine plus rien. Il ne transforme plus les grains de sable en des trésors, ni le vent en un génie. Plus volontiers son esprit se tourne vers l’examen de ses semblables, de leurs défauts, de leurs ridicules. Toute son attention se tend à les saisir. Le petit métaphysicien devient un petit psychologue. L’enfant promu gamin a de l’esprit, de la moquerie : il n’a plus de réflexions métaphysiques, il ne fait plus de questions profondes. Du jour où il se moque de son prochain, c’est un homme. Son portrait ne peut plus figurer sur le toit de Bethléem, dans les nuées de l’Assomption. Il lit. Il est devenu savant, il sait ce que c’est qu’une machine à vapeur. Il sait dire des monologues, citer les poètes ; il fera semblant de s’élever à leur suite, dans des régions lyriques, mais regardez bien aux épaules : les petites ailes n’y sont plus…

Pendant qu’elles y sont encore, le peintre doit les faire voir. Beaucoup des gestes du bébé sont des gestes de poète : telle cette petite fille d’un an et onze mois « qui prenait dans ses mains les rayons du soleil et les mettait sur sa figure. » Souvent les mains cherchent quelque chose qu’elles ne peuvent pas trouver et montrent un objet qui n’existe pas ou qui n’existe que dans la petite imagination créatrice, comme chez le Master Hare de Reynolds. En montrant ces gestes, sans aucun rapport avec la réalité, le peintre, révèle, chez l’enfant le poète.

Aux caractéristiques de l’explorateur et du poète, viennent s’ajouter les caractéristiques de l’alchimiste. L’enfant ne se contente pas d’examiner les choses qui l’entourent. Il ne se contente pas d’imaginer les dieux lointains qui le gouvernent. Il veut, lui aussi, créer, fabriquer, transformer la matière. C’est pour cela qu’après avoir admiré un mécanisme, il est assez enclin à le mettre en pièces. Ses jeux sont redoutables. Mais ce n’est nullement un instinct de destruction, comme on le dit souvent, qui le pousse : c’est une idée de transformation, c’est le désir du « changement à vue, » c’est la curiosité de voir par quels États successifs et différens peut passer la matière, d’est une curiosité d’alchimiste. Si l’enfant pouvait se donner ce plaisir de transmutation par la construction d’une chose utile plutôt que par sa destruction, il ne détruirait pas, il construirait. Seulement il ne le peut pas ou, s’il le peut, ce n’est que trop lentement pour son esprit incapable d’attente, de persévérance, de prévision. Il ne jouit d’une transformation que si elle est subite. C’est ce qui fait qu’il s’amuse aux féeries. Lorsqu’il a construit une forteresse de sable sur la plage, rien ne l’amuse tant que de voir le flux de l’océan l’envahir, la bouleverser et substituer l’uniformité liquide, aux inégalités solides de son monument.

Il n’est pas démontré que nous ne soyons pas tous plus ou moins enfans en ce point et que nous n’appelions pas la vie « amusante » en raison de la variété de ses sensations et de la rapidité de ses transformations. Et si, par exemple, l’examen des couches géologiques d’une montagne ne nous récrée pas autant que le spectacle d’une fontaine lumineuse, ne serait-ce pas tout simplement que les transformations de l’une demandent des siècles, tandis qu’aux transformations de l’autre suffisent quelques secondes pour être perçues ? Désireux de voir sous ses doigts se transformer instantanément la matière, l’enfant la bouleverse, il est vrai. Mais ce n’est pas davantage son but de détruire que ce ne l’était celui de l’alchimiste, quand il fondait dans son creuset les matières les plus précieuses ; ce n’est qu’un moyen d’enquête. Essentiellement, l’enfant n’est pas un destructeur, mais un « transmutateur. »

Avons-nous toujours la même excuse, nous autres hommes, quand nous brisons quelque chose ? Nous cherchions tout à l’heure, parmi tant, de joujoux pour les enfans, des joujoux pour les hommes, et nous ne les trouvions pas. Mais nous les trouverons dans les salles de peinturer, rangés nu milieu de ces salles, protégés par des haies de cristal, toujours forclos par une foule avide de s’en amuser, tout resplendissans de dorures, sous le froid émail des glaces, sinistres souvenirs : ce sont les berceaux des Rois. Barcelonnette du Roi de Rome, berceau du duc de Bordeaux, berceau du Prince Impérial, vitrine de Louis XVII, ce ne sont pas assurément là des jouets fabriqués pour l’amusement de ces pauvres petits princes. C’est une idée assez naturelle à l’homme que d’orner le plus possible ; le berceau de son enfant, puisque, chez les peuples qui n’ont pas d’autre art décoratif, chez les Ostiaks, on trouve, pour porter les nouveau-nés, des chefs-d’œuvre d’ornementation. Mais il serait aventuré de dire qu’on le fait pour les enfans eux-mêmes, comme s’ils avaient jamais demandé ou éprouvé quelque plaisir à dormir dans une nef en bois de rose, parmi des figures de bronze, entre cinq cornes d’abondance, comme le duc de Bordeaux, ou à faire leur première dent sous une Renommée… Ces berceaux de princes sont des joujoux pour le peuple comme les petits princes eux-mêmes, petites idoles inconscientes dont il s’amuse un instant et qu’il brise ensuite cruellement, sans même avoir l’excuse de rechercher ce qu’elles contiennent, car il sait bien ce qu’est un dauphin pour en avoir vu si souvent naître, souffrir et mourir. Lorsqu’une ville fait construire un de ces superbes jouets, c’est bien assurément pour son propre plaisir à elle-même, et, lorsque la Ville de Paris les exhume de la nécropole de Carnavalet, comme elle vient de faire ces berceaux et ces tristes fanfreluches du Petit Reclus du Temple, ne ressemble-t-elle pas bien à un enfant turbulent et vaniteux qui tire d’une armoire les jouets précieux dont il s’est amusé jadis, et qu’il a, dans des momens de colère, brisés ?

La turbulence, en effet, l’agitation, l’instabilité, c’est la dernière caractéristique de l’enfant. C’est celle que les anciens portraitistes nous montraient le moins, préoccupés qu’ils étaient du décorum. Mais, si on ne la montre pas, si l’on pose des enfans comme des grandes personnes, si l’on peint les enfans « sages comme une image, » on se trompe ; on ne peint pas une sage image de l’enfant, sa nature étant la turbulence, l’expansion, le dérèglement. Etant dans l’explosion première de la vie, il est audacieux, et, contre tout ce qui gêne sa recherche, révolté. Ce n’est pas un indice de mauvais instinct : c’est une preuve de vie. Les mères, qui augurent bien du petit révolté et qui proclament avec orgueil qu’il a « le diable parmy le corps, » jugent instinctivement bien mieux que les pédagogues. Car un enfant sage est un enfant sans. vie : c’est le petit Dombey de Dickens. Obligé de développer son système musculaire et d’acquérir la maîtrise de ce système, il faut que l’enfant s’exerce en une foule de mouvemens. Ils nous paraissent inutiles, insupportables même aux plus déterminés amis de l’enfance. « J’ai vu un vieux Monsieur, raconte Delacroix, qui fut mené par un de ses amis déjeuner avec J. -J. Rousseau, rue Platrière… Ils sortirent ensemble aux Tuileries ; des enfans jouaient à la balle. « Voilà, disait Rousseau, comme je veux qu’on exerce Emile, » et choses semblables. Mais la balle d’un enfant vint heurter les jambes du philosophe, qui entra en colère et poursuivit reniant de son bâton, quittant brusquement ses deux amis. » — Le philosophe n’avait cependant pas tort, et l’incident qui vint l’interrompre ne prouvait pas que les enfans ne font pas bien de jouer à la balle, mais simplement que les philosophes font mieux d’aller exprimer leur apologie des turbulences enfantines loin du théâtre où elles se déploient ; que les parens sont excusables de défendre leur Travail ou leur repos contre les entreprises des petits : et qu’enfin il y a peut-être incompatibilité d’humeur entre la vie normale des adultes et la vie normale des enfans.

Mais pas plus grande qu’entre notre vie et celle d’un explorateur, d’un poète, d’un chimiste ou d’un escrimeur. La grande différence, c’est que le chimiste ne casse pas une potiche, mais risque de faire sauter la maison ; que l’explorateur importune de ses questions des peuples entiers, et que les exercices par lesquels un homme fait développe sa vigueur physique secouent les planchers de tout un étage, ou, si c’est un pianiste perfectionnant son doigté, rendent inhabitable tout un quartier… Et, enfin, si la conscience de l’enfant est mal fixée sur la distinction le vrai et du faux et s’il ment de façon à rendre douteuses quelques-unes de ses affirmations, qui pourrait croire tout ce que dit un poète ? et qui, dans l’habitude de la vie, s’accommoderait d’un romancier qui mêlerait continuellement à ses conversations sur les faits réels et journaliers le récit de ses conceptions ? Cependant à tous on fait fête, comme on fait fête à l’enfant, s’ils apparaissent un instant, puis disparaissent, leur rôle joué, mais on ne souhaite nullement vivre au milieu de leurs exercices quotidiens.

Défauts bruyans du batteur de fer, défauts de l’explorateur, défauts du poète, défauts de l’alchimiste, ce sont donc là les conséquences obligées de son combat pour la croissance et la vie. Ses caractéristiques sont des nécessités. Le rôle un peintre n’est pas de les redresser, ni son talent de les amoindrir. Son rôle est de les saisir dans leur épanouissement sincère et son talent d’en tirer tout ce qu’ils comportent de joies exubérantes, — et de beauté.


III

Ne serait-ce pas aussi le talent du pédagogue ? et ne ferait-il point sagement lui-même de regarder un peu moins l’idéal de l’Enfant dans les traités savans des Locke, des Coménius ou des Pestalozzi, et un peu plus sa nature dans les beaux portraits d’enfans peints par les Maîtres. La nature ne serait-elle pas une savante conseillère non seulement de beauté, mais d’éducation ?

On s’en est avisé dans ces dernières années, et, en même temps que les peintres cessaient de morigéner leurs petits modèles pour leur faire prendre des poses préconçues et se mettaient à les observer pour apprendre d’eux les mouvemens de la nature, voici que les éducateurs commençaient à le fatiguer moins de leurs instructions et à s’instruire eux-mêmes en l’observant. Physiologues, médecins, philologues, poètes, critiques, se sont mis à observer la nature infantile comme une chose toute nouvelle à laquelle on n’aurait pris jusqu’ici garde que pour la combattre. L’interversion des rôles est totale. Autrefois, l’enfant était devant l’homme comme le pâtre antique devant la Sibylle, attendant tout de lui, pensant qu’il pouvait tout en apprendre. « Qui a fait le soleil ? Combien de temps les morts restent-ils morts ? Pourquoi la douleur ? Qui a fait Dieu ?… » Et l’homme, imperturbablement, lui expliquait tout cela. Aujourd’hui, c’est l’homme qui se place avec curiosité eu face de l’enfant. Il s’est avisé que ce petit instinctif pourrait peut-être lui apprendre ! beaucoup sur ce qu’il cherche : origine du langage, origine des mouvemens réflexes, origines de l’espèce, origine des idées innées, — et il l’observe attentivement. Depuis les Universités de Massachusets jusqu’aux vieilles écoles italiennes, tous ces hommes dévoués à des sciences dont les noms mêmes sont nouveaux : naturalisas, biologistes, sociologues, psychologues évolutionnistes, viennent se grouper autour du nouveau-né pour surprendre, dans son maintien, dans ses cris, dans la préhension de ses menottes au contact d’un bâton, dans la direction de ses yeux à l’approche d’une couleur, dans la « profusion de ses lèvres, » dans le redoublement de ses syllabes, le secret de nos origines ancestrales. Ces fronts chauves se pressent, attentifs, autour de. la tête à auréole blonde. L’Enfant, comme autrefois, enseigne les Docteurs…

Que leur enseigne-t-il donc ? D’abord, peut-être, que la nature est plus habile que nous à décider ce qui lui manque, et que l’esprit enfantin qui s’éveille va de lui-même assez sûrement aux nourritures dont il a besoin. L’enfant aime à jouer, et c’est déjà une indication que la nature nous donne. Mais, pour la comprendre, il faut faire une grande distinction entre les jeux inventés pour les enfans et les jeux inventés par les enfans. Tous les jeux’ inventés pour eux supposent que les enfans ne sont pas encore des hommes. Tous les jeux inventés par eux supposent qu’ils sont déjà des hommes. Les plaisirs qu’imaginent les entrepreneurs d’amusemens pour ces petits êtres sont un peu comme les plaisirs imaginés pour les provinciaux par les entrepreneurs de la Rue de Paris, à l’Exposition de 1900. Ils préétablissent que ces intelligences naïves ne peuvent se divertir que de l’absurde et qu’elles s’ennuient de l’utile. Alors ils créent des divertissemens qui n’ont aucun rapport avec les réalités de la vie. Les jeux, au contraire, inventés par les enfans eux-mêmes, sont tous des imitations de la vie.

Ils jouent à la maman, au cocher, air médecin, au soldat, votre au député ou au marchand de journaux. Le Meeting de Marie Baschkirlseff est composé d’enfans qui jouent sûrement ù la politique. Ils jouent même à des choses sérieuses : à grimper aux arbres, à manier adroitement une balle, à s’associer pour quelque exercice en commun où, selon l’aveu même de leur ennemi La Bruyère, « ils sont vifs, appliqués, exacts, amoureux des règles et de la symétrie, où ils ne se pardonnent, nulle faute les uns aux autres, et recommencent eux-mêmes plusieurs fois une seule chose qu’ils ont manquée, » — toutes occupations qui, pour s’appeler « jeux, » les préparent peut-être à la vie mieux que bien d’autres appelées « travail. » Les gens qui, dans les cirques, dressent les jeunes chiens à passer à travers des cerceaux, appellent cela « travailler, » tandis que s’ils voient ces mêmes chiens se poursuivre sur la pelouse, se renverser, lutter et feindre de se mordre, ils disent vraisemblablement qu’ils « s’amusent ; » mais, dans le premier cas, les pauvres bêtes ont appris, avec mille efforts, un exercice totalement inutile, et, dans le second elles se sont exercées à poursuivre, à joindre, à saisir leur proie, ce qui est la grande affaire de leur vie de chien. De même, dans la vie de l’enfant, il arrive qu’examiner des insectes, tracer des bonshommes, loger une balle dans un but avec exactitude, lire des voyages qui donnent le goût de l’aventure et de l’observation, c’est ce qu’on appelle des occupations frivoles, quand on appelle sérieuses celles qui consistent à réciter les noms de rois problématiques de l’époque mérovingienne ou les formules des philosophies qu’il n’entend pas. Mais cette signification donnée aux termes est fort aventurée. D’ailleurs, ce n’est que dans les règlemens scolaires, ou bien dans des expositions comme celle-ci, qu’on peut séparer nettement le « jeu » du « travail : » d’un côté, les salles où l’on réunit les notions utiles, de l’autre, les salles où l’on réunit les notions amusantes. Ces délimitations catégoriques n’existent pas dans les esprits. Il y a sans doute cette idée chez beaucoup de gens que l’heure du jeu doit être uniquement consacrer à des choses divertissantes et les heures du travail à des choses uniquement ennuyeuses, que lorsqu’il a bien joué reniant travaille bien, et que des cloisons étanches peuvent être mises dans ce petit cerveau qui empêchent les préoccupations de se confondre. Heureux pédagogues, s’ils sont jamais parvenus à réaliser en eux-mêmes et dans la vie ce qu’ils prétendent obtenir des enfans et dans l’éducation ! Singuliers esprits, s’ils peuvent se vanter de n’avoir jamais goûté les vives jouissances du souvenir, en dehors des heures réservées au plaisir et d’avoir acquis toutes leurs notions utiles à la vie, aux affaires, au monde, à la chose publique, dans les heures réglementaires qu’ils s’étaient lixées pour les acquérir ! Mais qu’ils l’aient fait ou non, ce n’est pas ainsi que procède la nature. La solution d’un problème vient souvent au moment où la partie consciente de nous-mêmes l’avait abandonné. Le rapprochement de deux idées se fait parfois lorsqu’on ne pensait pas à les joindre. Qu’un homme, qu’un arbre, qu’un nuage, frappe notre vue ; qu’un mot, qu’un son, qu’un parfum frappe nos oreilles ou notre odorat, et voici que se détermine en nous sur tel sujet une cristallisation de pensées que de longues heures de travail, appliquées à ce sujet, n’avaient pu nous procurer. La nature n’obéit pas à la distinction entre les heures d’acquisitions cérébrales et les heures de récréations cérébrales. Elle se moque de nos prétentions au repos comme de notre confiance en l’excitation, et pour recueillir les enseignemens de cette grande école qu’est le monde et la vie, l’esprit doit toujours être en éveil et ne doit jamais être tendu.

Il semble donc que la même erreur égare les fabricans de jouets et les fabricans de programmes : les amuseurs de l’enfant et ses instructeurs. Les uns et les autres paraissent croire que l’esprit de reniant est passif, que c’est un réceptacle qu’on peut remplir à son gré. Si l’on y met beaucoup d’amusemens, il s’amuse beaucoup ; si l’on y met beaucoup d’enseignement, il s’instruit beaucoup. Mais c’est un profond oubli des réalités. Croit-on que la reine Victoria, parce qu’elle avait 132 poupées, se soit amusée 132 fois plus qu’une petite fille de la salle d’asile qui n’a qu’une poupée ? Croit-on que l’élève d’une grande école, auquel on enseigne un millier de notions, soit dix fois plus savant qu’un enfant qui n’en aura recueilli que cent et qui se les sera assimilées ? Ou n’est-il pas évident que l’esprit est actif et qu’il est capable d’un certain effort de divertissement — quel que soit le nombre de ses jouets — et d’un certain effort de travail — quel que soit le nombre de ses leçons — et que ni l’ingéniosité du camelot, ni l’érudition du professeur ne sont capables d’amuser ce qui est déjà las de plaisir ou d’instruire ce qui est saturé d’enseignement ?

Notre esprit, en réalité, est actif et il ne s’enrichit que de ce qu’il désire. Observons comment se fait l’acquisition de nos connaissances. Notre premier moteur est la curiosité. Nous apercevons un phénomène, nous apprenons un fait, nous voyons une œuvre due au génie humain, et aussitôt s’éveille en nous le désir de connaître les raisons de ce phénomène, les causes de ce fait, les matériaux et la façon de cette œuvre. Pour y parvenir, nous cherchons, dans notre mémoire, si nous n’avons pas constaté un phénomène, un fait, des œuvres semblables en apparence à ceux que nous examinons. S’il y en a, nous les comparons et nous cherchons ce qui peut avoir produit les uns et les autres. Comment ? En interrogeant. Qui ? Les personnes les plus compétentes, les mieux instruites dans la question dont il s’agit. Cette interrogation se fait par la lecture de leurs livres, peut-être, mais c’est bien une interrogation. C’est-à-dire que, poussés par une curiosité sur un objet déterminé, nous demandons à leurs livres seulement ce qu’ils contiennent sur cet objet. Mais voici qu’en lisant le passage qui nous intéresse, nous sentons que, pour le comprendre, il faudrait en avoir lu d’autres et que, pour résoudre la question que nous nous sommes posée, il faudrait connaître déjà la solution de questions antérieures. Nos doigts, en fouillant la terre, rencontrent des racines multiples et diverses. Pour comprendre ce phénomène, il faudrait savoir un peu de physiologie ; ce fait historique, les faits qui l’ont précédé, les lois et les mœurs qui l’ont rendu possible ; pour saisir le fonctionnement de cette machine, il faudrait s’enquérir de la façon dont on fabrique le fer, l’acier et dont se comporte la vapeur.

Nous les étudions donc, puisqu’il le faut pour satisfaire notre première curiosité. Nous les étudions sur des exemples particuliers, sur des espèces, sur des objets concrets, nous souciant peu des termes généraux. Mais voici que, peu à peu, à force d’examiner des cas particuliers il nous vient la curiosité de connaître l’ensemble ; à force de rassembler des notions concrètes, il nous vient le désir de résumer, en une notion dépouillée des aspects matériels et changeans, l’enseignement commun à toutes ces notions concrètes, que nous avons rassemblées, et qu’à notre issue l’idée abstraite est née.

Ainsi, pour avoir voulu satisfaire notre curiosité, à propos d’une plante, d’un événement politique, d’une machine, qui étaient sous nos yeux, nous en sommes venus à refaire pour notre compte, à découvrir une seconde fois, à réinventer la physiologie végétale, la philosophie de l’histoire, les lois dynamiques, et à manier, le plus naturellement du monde, les termes abstraits. En ce faisant, nous avons peut-être erré, tâtonné, fait l’école buissonnière, laissé des lacunes dans la trame de nos connaissances, et par conséquent perdu quelque temps ; mais nous avons fait une œuvre personnelle, une recherche passionnée, un travail ardent, et pas un instant notre attention ne s’est détournée, ni notre ardeur n’a fléchi. Nous n’avons peut-être pas acquis toutes les abstractions nécessaires, mais il n’en est pas une qui ne nous soit utile ; il n’est pas un mot abstrait dans notre mémoire qui ne soit riche, gonflé, pour nous, de significations concrètes, car ce n’est que pour renfermer toutes ces significations, que nous l’avons adopté. Ces lois générales, nous les avons un peu conquises, découvertes, parce que nous les avons désirées et cherchées. Nous nous les sommes, en quelque sorte, incorporées, il n’y a aucun danger que nous les oubliions désormais. S’il y a des lacunes, nous les comblerons avec le temps au gré des lectures ou des conversations. Mais le cadre est fait et s’il y a encore en nous quelques idées flottantes qui ne sont pas contenues et précisées par des mots, du moins n’y a-t-il pas un seul mot qui soit sans idée. L’homme a commencé par la curiosité, persévéré dans la joie, achevé dans la possession. Dans le précieux cellier où se conservent et où vieillissent les idées de l’homme, où elles déposent peu à peu ce qu’elles ont de trouble et dépouillent ce qu’elles ont d’amer, pour gagner sans cesse en force, en finesse, en clarté, peut-être n’y aura-t-il pas beaucoup d’amphores, mais aucune des amphores ne sera un trompe-l’œil pour le visiteur, chacune sera pleine d’un vin généreux. Est-ce ainsi, qu’avec l’enfant, procède, la pédagogie ? Non, — elle procède à l’inverse. Pour lui épargner les recherches, les erreurs, les tâtonnemens et ainsi la perte de temps inséparable de nos recherches, elle lui livre tout de suite, tout d’un coup, sans qu’il l’ait demandé, le trésor des lois générales. Elle commence par où nous finissons. Elle descend du sommet des choses au moment où nous faisons les premiers pas pour le gravir. Elle va du général au particulier, de l’abstrait au concret, du passé au présent, de la loi au fait. Ainsi épargne-t-elle à l’enfant toute notre fatigue d’invention, mais lui enlève-t-elle toute la joie de la découverte. Il n’a pas l’attente, mais il n’a pas le désir. Il n’a pas eu la peine de chercher les formules de la science et de l’art, mais elles lui sont indifférentes. N’ayant point vécu par les états d’esprit qui les rendent désirables, nécessaires, bienfaisantes, lumineuses, il n’est point enthousiasmé du cadeau qu’on lui fait. Ces fruits de l’expérience humaine accumulés pendant des siècles, par les plus sages et les plus éclairés, ces beaux fruits d’or ont pour lui un goût de cendre. Il les avale parce qu’on l’y oblige : il ne les goûte pas. Riche de formules il reste pauvre d’idées. A seize ans son cerveau est meublé de tous les systèmes philosophiques rangés en ordre qui ne lui ont rien coûté que de la mémoire, mais il les possède sans plaisir, sans curiosité, sans intention de s’en servir. Arrive l’examen, les yeux du professeur sont réjouis par ces files d’amphores rangées sans lacune, par toutes ces formules acquises, classées, conservées dans le cerveau. C’est le triomphe de l’enseignement artificiel, de l’acquisition méthodique des connaissances. Mais la nature, qui n’a pas été consultée et qui a ses exigences, prendra sa revanche un jour. Regardez ces amphores ; de loin, elles semblent des richesses, mais ne les toquez pas du doigt : elles sont vides.

Qu’eût-il fallu pour les remplir ? Regardons ces peintures. Nous verrons dans toutes, depuis Philippe de Champagne jusqu’à M. Besnard, les yeux de l’enfant, éveillés, ouverts, curieux, sur le monde… Sont-ce là des yeux d’indifférens ? sont-ce là des regards fermés aux impressions et aux visions nécessaires ? Non évidemment, et si l’on répondait à leurs interrogations muettes au moment où elles se produisent, si l’on remplissait l’esprit au moment où il est ouvert, ce qu’on y verserait ainsi de vérité, de justice, de beauté, y pénétrerait aisément et y serait fidèlement conservé. Si nous profitions de la réceptivité de cet esprit impressionnable comme une plaque sensible par ce qui passe devant lui sans attendre le jour où l’âge -l’aura « voilé, » si nous faisions défiler devant sa chambre notre toutes les notions bien claires aux contours bien nets qu’il désire, nous ne serions pas obligés plus tard de les y enfoncer au burin, comme on grave une plaque de cuivre.

Il y a, il est vrai, des auteurs qui le font et qui imposent aux esprits de toute une génération leur vision de la vie. Ce sont les conteurs. On voit, au Petit Palais, une vitrine consacrée à leurs livres depuis Berquin. Nous aurions tort de passer indifférens : ce sont là les plus puissans semeurs d’idées qui règnent sur notre pays. Les autres sèment sur la route et quelquefois sur le pavé. Lux, ils sèment sur de l’humus. Les livres que lisent les hommes ne peuvent guère modifier que leur intelligence. Les livres que lisent les enfans forment leur sensibilité. C’est avec les notions acquises, homme, qu’on comprend. C’est avec les notions acquises, enfant, qu’on sent. L’antipathie ou la sympathie de toute une génération pour tel peuple, pour telle race, pour telles mœurs, pour telle façon de vivre, pour telle carrière, viennent surtout des impressions d’enfance et des lectures qui les ont suscitées. On y prend peu garde d’ordinaire, parce qu’elles se sont si bien agrégées à nos instincts les plus profonds qu’on se les imagine innées, ou bien, comme elles ont trouvé plus tard des formules savantes pour s’exprimer, on s’honore volontiers de les devoir aux maîtres autorisés de la pensée. Mais on se trompe. Si l’on recherchait les sources des mouvemens les plus originaux d’une génération dans un pays, ou les retrouverait bien plus sûrement chez ceux qui ont enchanté l’enfance de cette génération que chez ceux qui ont prêché son âge mûr. Le mouvement colonial a été suscité par des gens qui, enfans, avaient lu les aventures des Enfans du Capitaine Grant, et Nansen acclamé par des gens qui, enfans, avaient lu le Capitaine Hatteras, pendant que l’alliance russe, trente ans après la guerre de Crimée, apparaissait comme la chose la plus naturelle du monde à ceux qui, enfans, avaient lu des apologies du peuple russe dans l’histoire de l’excellent Général Dourakine et de Michel Strogoff. L’idée nouvelle que la France se fait de l’Angleterre a été déposée, tout entière, dans le cerveau des jeunes Français par les types d’énergie et d’insolence que M. Jules Verne a créés et il ne faudrait pas beaucoup chercher dans les livres de Mme de Ségur pour y trouver le germe de bien des protestations généreuses de notre temps contre l’autorité indigne ou contre la puissance des parvenus et de l’argent. L’admirable sophisme de Daniel de Foë a merveilleusement préparé les esprits, durant tout ce siècle, à concevoir le monde comme une de déserte où tout est à faire, et par conséquent à adopter le point de départ des doctrines socialistes sur l’origine de la propriété, de la valeur, du capital. Nul ne peut dire quel immense effet ont eu sur les idées françaises ces trois auteurs : Daniel de Foë, Mme de Ségur et M. Jules Verne. Ce sont d’autres assurément qui ont donné à ces idées la forme définitive sous laquelle nous les concevons et qui en ont ainsi recueilli l’honneur. Mais sans l’atmosphère créée par les conteurs, qui peut dire si elles se seraient aussi vite développées ? Ainsi les écrivains aimés de l’enfance détiennent la plus grande puissance. Nous devrions les honorer — et peut-être aussi les surveiller — comme les chefs, les rois, les inspirateurs du peuple que nous serons un jour…

Il ne tiendrait qu’aux pédagogues d’avoir la même puissance en déployant les mêmes moyens, c’est-à-dire en s’adressant à la curiosité de l’enfant au moment où elle s’éveille et sur les points où elle est éveillée. De tout temps, ils y songèrent mais il est curieux de voir comment, en même temps que les peintres pliaient leur conception du portrait de l’enfant à sa nature, les pédagogues y plient leur idée de l’éducation. « Au mur des classes, dit l’auteur d’un Projet d’enseignement basé sur la psychologie de l’enfant, nous aurions des gravures, des photographies, de quoi allumer la curiosité dans quelqu’une de nos petites têtes. De là viendraient des questions. Celles-ci motiveraient des explications. Les explications amèneraient à proposer des lectures. Les cartes seraient consultées incidemment pour situer une aventure de voyageur, ou un peuple aux habitudes intéressa nies. La géographie, comme l’entend un professeur, n’arriverait donc que pour encadrer aux yeux des enfans les scènes qui auraient excité leur curiosité… » Voilà, certes, une méthode singulière et bien du chemin parcouru depuis le temps où le professeur infligeait au cerveau la torture mnémotechnique des îles de l’Océanie ou des affluens du Mississipi. Considérez ces classes peintes par Bonvin : les petites têtes rangées devant le maître d’école se remplissent comme elles peuvent de ces kyrielles de notions extraordinaires qu’elles n’ont point désire posséder, hier, qu’elles rejetteront demain et qui dans tous les cas ne leur serviront jamais.

Considérons maintenant le professeur moderne, tel que le rêvent les réformateurs : il n’est pas dans une classe mais au jardin, à la campagne, à l’usine, dans un musée. Il n’impose pas sa science à ses élèves, il attend leurs questions. Si elles ne viennent pas, il les provoque par son attitude, sa joie, sa mimique, ses exclamations. Il ne veut même point paraître désireux ni pressé d’instruire, « au lieu de dire : regardez, il regarde, il feint d’observer d’être amusé ou étonné. Sur quinze ou vingt enfans, il y en aura toujours quelqu’un qui prendra garde à l’attitude du maître et demeurera attentif par imitation. Et celui-là à son tour sera imité. » Un des protagonistes de la méthode naturelle l’a décrite ainsi : « Devant un arbre coupé, je m’arrête, je compte les couches ; si quelqu’un nie demande ce que je fais, je le dis simplement, brièvement. Je pourrais suspendre à ce clou une leçon de physiologie végétale. Je m’en abstiens, à moins que quelque enfant ne me presse par des questions successives… Au printemps devant une branche coupée : tiens, voilà déjà de la sève ! je ne vais plus loin qu’avec celui qui me dit : Qu’est-ce que la sève ? »

Ou voit combien le pédagogue a changé depuis les jours du bon Rollin, sinon depuis les jours, de Ponocratès ou de Montaigne, qui justement voulaient qu’on en usât ainsi, mais qui n’étaient pas imités. Aujourd’hui il se met à la remorque de ses élèves ; leur esprit guide le sien. « Je respecte la spontanéité de l’enfant, dit M. Lacombe, et voici comment : à quelque moment que l’enfant veuille apprendre, soit le dessin, soit l’écriture, soit autre chose, quelque étude qu’il veuille faire avant une autre, malgré mon plan préconçu, je défère à ses désirs, heureux qu’il ait un désir. S’il conçoit, s’il lente une autre marche que la mienne, bien loin de la contrarier, je la suis… » C’est justement ce que fait le peintre moderne. Pour cela que de qualités ne faut-il pas chez le Maître ! Il faut qu’il soit : psychologue, moraliste, acteur même. Il faut qu’il sache tout. La peine qu’on épargne à l’élève, on la donne au Maître. Et c’est pour cela sans doute que l’enseignement selon la nature n’est pas près d’être réalisé.

D’ailleurs, épargner toute peine à l’enfant, et transformer son caprice en loi suprême de son éducation, serait-ce lui rendre un aussi grand service qu’on se l’imagine ? Si l’effort n’est pas toujours nécessaire au point de vue intellectuel, peut-on dire, au point de vue moral, qu’il soit jamais inutile ? Laisser croire à l’enfant que quelque chose au monde s’acquiert sans peine, ne serait-ce pas lui faire un tort plus grand encore que d’encombrer sa mémoire de notions douteuses sur l’emplacement de Tolbiac ou sur Attila ? ne serait-ce pas le tromper sur ce qui est le plus important à connaître : la vie ? Les bénévoles auteurs de tous ces projets, qui remplacent le travail par le jeu, ont peut-être oublié de regarder, au fond du Cloître vert, à Florence, dans la chapelle des Espagnols, l’austère figure de la Grammaire peinte par Taddeo Gaddi. Ils y auraient vu une femme montrant à plusieurs petits enfans d’une main un fruit d’or, récompense des sciences délicieuses, de l’autre une porte d’une étroitesse extrême, aussi difficile à franchir que les barreaux d’une grille, et par où, pour acquérir ce fruit, il faut nécessairement passer.

La Porte étroite du Cloître vert, c’est l’enseignement esthétique de cette loi peut-être trop exclusive dans l’éducation au moyen âge, peut-être trop oubliée aujourd’hui, que rien ne s’acquiert sans labeur et que le labeur n’est pas un plaisir. Taddeo Gaddi l’a sans doute exagérée, mais entre l’idée du moyen âge : l’enfant est naturellement vicieux et le but de l’éducation est de réformer sa nature, et l’idée de Jean-Jacques Rousseau : l’enfant est naturellement bon et le but de l’éducation est de suivre sa nature, n’y a-t-il pas une vision moyenne qui nous serait fournie par les peintres modernes, si nous savions les consulter ? Tandis que les Hugo von der Goes ou les Cuyp, tenant les enfans pour naturellement malappris, les posent et les font paraître raides et gourmés, tandis que Greuze les montre imperturbablement gracieux, vertueux, tendres, sensibles, affectueux, nos maîtres actuels en les peignant indifféremment tels qu’ils se présentent à leurs yeux : de petits explorateurs, de petits lutteurs s’entraînant, selon leurs moyens naïfs, dans la lutte pour la vie, de petits sauvages cherchant à profiter de notre civilisation : en un mot ni bons, ni méchans, mais désireux de vivre, désireux de grandir, désireux de se manifester et en quelque sorte, comme les hommes mêmes, affamés.., ne nous ont-ils pas montré la voie ? Et, si telle était la nature de l’enfant que devrait être le rôle du maître ? La suivre comme le voulait Rousseau ou bien, comme le voulait le moyen âge, la réformer ? Ou ne serait-il pas plutôt de la suivre pour la réformer ou, pour la diriger, de commencer par lui obéir ?
IV

Or, un des instincts les plus puissans chez l’enfant est précisément l’instinct esthétique. Il a une naturelle tendance à observer et à dessiner, une naturelle répulsion à lire et à écrire. Il observe plus qu’il ne lit ; il dessine plus qu’il n’écrit. On l’en détourne, on l’en reprend et on s’en désole pour son avenir. Le nombre de punitions infligées dans les écoles pendant ce siècle, pour ces tentatives de l’enfant d’objectiver les choses, doit être incalculable. Est-il bien sûr cependant que ce que nous savons le mieux et de plus utile, ce soit des livres que nous le tenions et non de la bouche des hommes ; et que ce que nous pouvons dessiner : un plan, une machine, un graphique, nous ne le rendions pas plus clair à l’entendement des autres que ce que nous ne pouvons que leur décrire ?

Est-il sûr que la connaissance abstraite des choses soit plus profonde que la notion concrète ; que nous nous exprimions plus fortement quand l’auditeur fait un plus grand effort pour nous suivre ; et qu’en un mot nous nous entendions mieux quand on nous entend moins ? — L’exemple de tous les jours nous prouve le contraire. Il nous prouve que la première loi de la pensée est de ne pas prendre un mot pour une idée, ni une idée pour une réalité ; de ne jamais assembler des mots sans savoir quelles idées par là on assemble, ni ses idées sans voir clairement quelles espèces de choses on réunit. Or, si ces choses sont susceptibles d’une représentation graphique, la meilleure façon de les voir et la plus sûre de les retenir, c’est bien de les dessiner. Certes, il est beau que la mémoire d’un archéologue enregistre, par exemple, le mot aryballe pour signifier la forme d’une gourde et qu’elle étiquette du mot lécythe l’image d’un pot à eau. Mais l’image que ce savant archéologue s’en fait ne diffère pas du tout de l’image du pot à eau ou de la gourde, en sorte qu’il a chargé sa mémoire de deux poids inutiles, sans mettre dans son esprit une notion de plus. Quant à déterminer les différences de forme entre la gourde et l’aryballe, entre le lécythe et le pot à eau, ce n’est plus un mot qui y suffirait, il en faudrait dix,… et ils n’existent pas. Au lieu que, seul, un trait, un contour tracé d’une main sûre peut décrire ces différences, c’est-à-dire créer ces notions en les dépouillant de leur logomachie. De même pour une plante. La botanique, si elle ne s’accompagne pas d’une image très précise, n’est plus, comme on l’a dit, que « l’art d’injurier les fleurs, en grec et en latin. » La lettre tue, mais le trait vivifie. Si donc, l’enfant manifeste le besoin d’imiter par des traits les formes qui frappent son esprit, il nous livre ainsi le secret de fixer ces formes et d’enrichir cet esprit. L’engager à reproduire ses notions par le dessin ; corriger ce que le dessin a de trop défectueux au point de vue du fait ; exiger qu’il ne reproduise pas l’idée de la chose, mais la chose même, c’est lui apprendre à voir, apprendre à regarder. Or, savoir regarder chaque chose dans la vie, non pas à travers le verre trouble d’une généralisation et à la lumière d’une idée préconçue, mais directement avec les yeux que Dieu nous a donnés et à la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, c’est peut-être bien la première loi pour apprendre à penser.

Et conserver cette juste image dans l’esprit en même temps que le mot, ne jamais évoquer l’un sans l’autre, apprendre à dessiner, en marge du texte qu’on écrit, la disposition des choses que le mot représente ; ne jamais écrire un nom de fleur sans en pouvoir tracer la figure, ni de ville sans en pouvoir établir le plan : la rivière qui la traverse, les ponts qui coupent cette rivière, le chemin de fer qui y accède, les forts qui la protègent, la cathédrale qui la bénit ; ne jamais écrire un nom historique sans pouvoir situer celui qui le porta, avec ses traits, son costume parmi les personnages et dans le décor du même temps, et enfin s’astreindre à suivre, jusque dans les métaphores, les images des choses qu’elles évoquent et à en surveiller des yeux, pour ainsi dire, la suite et l’agencement, c’est peut-être la première loi non plus seulement pour penser, mais pour écrire. Pas de mot sans idée, pas d’idée sans une forme ou au moins sans un ensemble de formes, dont on puisse évoquer clairement à volonté quelques-unes, tel pourrait être le plan pour former une tête selon le vœu de Montaigne, « plutôt bien faite que bien pleine. » Si, plus tard, il faut abstraire les idées essentielles et manier ces abstractions, la besogne ne s’en fera que plus vite et mieux. Car, alors, l’enfant sachant ce qu’il abstrait et de quoi il l’abstrait, saura ce dont il parle. Et les abstractions qu’il trouvera chez les philosophes ne le rebuteront pas plus qu’elles ne lui en imposeront, car il les entendra si elles veulent dire quelque chose, et, si elles ne veulent rien dire, il les jaugera. Parcourons les salles du Petit Palais consacrées au travail : nous verrons que ces choses sont près d’être comprises. L’éducation esthétique de l’enfant est entrée dans nos mœurs, sinon dans nos programmes. On encourage aujourd’hui ce qu’on décourageait naguère : le goût de l’histoire naturelle et le goût du dessin. Cette évolution s’est manifestée ici où l’on a imaginé d’exposer les résultats d’un concours de dessin entre enfans de cinq ou six ans. Des hommes graves sont venus étudier ces gribouillages, qui eussent valu à leurs auteurs, il y a quelque trente ou quarante ans, un repas au pain sec ou la multiplication par trois cents d’un beau vers de Virgile. Aujourd’hui où l’on doute de tout, on s’est pris à douter que le pain sec fût la meilleure manière de fortifier un cerveau fatigué, ou le pensum, d’imprimer dans l’âme l’enthousiasme pour l’Antiquité. Le docteur Maurice de Fleury a écrit, sur la nécessité de substituer le bifteck au pain sec, des pages très ingénieuses, et die toutes parts des voix se sont élevées contre l’éducation des anciens jours. Quels qu’aient été ses avantages ou ses nécessités, un immense cri de réprobation s’est élevé, de nos jours, contre ses trois principaux instruirions de torture : l’internat, l’enseignement mnémotechnique, l’examen.

De quoi rêvent en effet tous ces jeunes fronts de dix ou douze ans, que nous voyons rangés dans la salle contemporaine de cette exposition ? Quelle vision préoccupe ces yeux ? On peut répondre sans trop de chance d’erreur : ce rêve est un cauchemar, le cauchemar de l’internat qui est proche ; cette vision est un défilé redoutable : l’examen ou la série d’examens nécessaires pour parvenir aux régions tranquilles où, sous le nom de « carrière, » se poursuivra le voyage de la vie. Dans nombre de mémoires des hommes pensans de ce siècle, en effet, on retrouve cette horreur de l’internement au collège, ces douloureux souvenirs de la préparation aux examens, cette malédiction sur l’inutilité de leurs succès. Si les années de collège furent un supplice pour un grand nombre de Français au XIXe siècle et le plus souvent pour les esprits les plus délicats, les plus énergiques, les plus personnels, c’est à cause de cette longue séparation que substitua la caserne au foyer et l’esprit de la foule à l’esprit de famille. Cette séparation, nous l’apercevons dans les portraits même. Jamais il n’y eut moins de beaux portraits d’enfans que dans la période qui va de la Restauration à la fin du second Empire. L’enfant a tenu si peu de place dans l’admiration du monde qu’on n’appelait presque jamais un grand artiste pour fixer cette admiration. On préférait lui donner à peindre la tête du père et on a vu des hommes fort inesthétiques, comme M. Bruyas, poser vingt fois devant les plus grands peintres du temps [1], tandis que des milliers de beaux enfans passaient, dont on n’a pas gardé le souvenir. Quand on les a peints, ou les a peints seuls. Depuis Mme Vigée-Lebrun, jusqu’à nos jours, on les trouve isolés dans l’art comme dans la vie.

Mais voici qu’un temps nouveau est venu pour eux. Loin d’être écartés de la vie des grandes personnes, ils semblent en être devenus le centre et les Rois. Le Baby-Worship a remplacé les cultes anciens. Bien des gens qui n’oseraient point faire pour eux-mêmes la dépense d’un portrait de Maître, doutant s’ils sont assez beaux pour cela et sûrs de ne pas être assez illustres, appellent volontiers le Maître pour peindre leur enfant, qui peut-être deviendra illustre et, dans tous les cas, est gracieux. Ils ont raison, car, eux, les pareils, ils sont la réalité : l’enfant est l’espérance et il vaut toujours mieux faire le portrait de l’espérance. En même temps, tête grise et tête blonde se sont rapprochées. Les plus fameux des récens portraits d’Enfans : Pasteur et sa fille par M. Bonnat, Alphonse Daudet et sa fille par M. Carrière, M. Gabriel Seailles et sa fille par M. Carrière, Mme X… et ses enfans, au Luxembourg, par M. Carolus-Duran, Mme Sanders et ses enfans au dernier Salon, par M. Courtois, et aussi les scènes de famille de M. Munkacsy, nous montrent, qu’en ces dernières années, les peintres ont réuni les enfans à leurs parens, comme ils le faisaient au vieux temps de Franz Hais, de Van Ostade, de Cornelis de Vos. Blottis contre leur père ou leur mère, les enfans de ce temps ne ressemblent pas à ceux qui les ont précédés. Leurs regards sont plus graves, leurs gestes plus confians, leur attitude plus simple. On parlait peut-être plus de la vie de famille autrefois : mais si nous ne nous laissons pas leurrer par la littérature et si nous regardons les tableaux, nous y verrons que jamais les pères n’ont été plus qu’aujourd’hui les camarades de leurs enfans. Un peu tristes, un peu soucieux, un peu émus par l’inconnu des jours qui se préparent, ils sentent les uns et les autres qu’une redoutable évolution s’accomplit, — et ils se réunissent pour en conjurer les périls…

Le siècle qui est fini, fut le siècle de la prison, de l’examen, de la séparation de leur famille pour les enfans — et de la routine pour les hommes. Le siècle qui commence sera-t-il celui de la réunion en famille pour les enfans et de l’audace pour les hommes ? Qui sait ?… O Enfans de France, enfans, qui nous regardez du fond de vos cadres d’or avec cette flamme dans les yeux que les Maîtres ont allumée et cette auréole blonde autour du front que l’âge n’a pas éteinte, vos images sont remplies de plus d’énigmes que celles des sphinx de la vieille Egypte et d’énigmes plus passionnantes, parce que de leur solution dépend le lendemain de ce pays ! Laissons les archéologues interroger les autres. Nous vous interrogeons, nous tous, ignorans et obscurs, qui passons dans ce Petit Palais, car vous êtes le tribunal d’appel où ressortissent toutes les causes que nous agitons en ce moment. Sur quels horizons vos grands yeux sont-ils ouverts ? De quelles semences vos petites mains sont-elles pleines ? Irez-vous là-bas, vous tailler la part du lion dans les agonisans Empires ? Verra-t-on en vous l’exagération de notre scepticisme moderne ou, au contraire, la réaction de notre vieil esprit national ? Serez-vous ce que trop souvent nous fûmes : des dilettantes ingénieux à s’amuser du bruit que fait un monde qui s’écroule ? Ou bien, — s’il est vrai que « les pères ont des fils qui ressemblent au fond de leurs pensées, » — serez-vous les hommes que nous eussions secrètement désiré d’être, tout en affichant pour l’idéal, pour le sacrifice de soi, pour la pure Beauté, une indifférence qui n’était pas dans nos cœurs ? Continuerez-vous à chercher le confort, le plaisir, le placide tableau de nos existences individualistes, c’est-à-dire la médiocrité de la vie, ou bien, chercherez-vous enfin ce que nous trop souvent nous négligeâmes : l’effort commun, l’audace, l’imprévu, le sacrifice, c’est-à-dire l’Esthétique de la vie ?


ROBERT DE LA SIZERANNE.

  1. Au musée de Montpellier.