L’Espion (Cooper)/Chapitre 3

Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne (Œuvres, tome 2p. 32-44).


CHAPITRE III.


C’était à l’époque où les champs étaient dépouillés des trésors de l’automne ; où les vents mugissants arrachaient les feuilles flétries à l’heure où un court crépuscule descendait lentement derrière le Lowmon et amenait la nuit, qu’un colporteur maigre, à visage mélancolique, sortant du tumulte de la cité, poursuivait son chemin solitaire.
Wilson.


Un orage parti des montagnes qui bordent l’Hudson, et qui est amené par les vents de l’est, dure rarement moins de deux jours : aussi, quand les habitants des Sauterelles se rassemblèrent le lendemain pour déjeuner, la pluie battait avec force en ligne presque horizontale contre les fenêtres de la maison, et il était impossible qu’hommes ou animaux s’exposassent à la tempête. M. Harper arriva le dernier. Après avoir examiné l’état du temps, il témoigna son regret à M. Wharton de se trouver dans la nécessité de recourir encore à son hospitalité. M. Wharton lui répondit avec politesse, mais son inquiétude paternelle lui donnait un air tout différent de la résignation de son hôte. Henry avait repris son déguisement, fort à contre-cœur, mais par déférence pour les désirs de son père. Harper et lui se saluèrent en silence. Frances crut voir un sourire malin sur les lèvres du premier quand il jeta les yeux sur son frère, en entrant dans la chambre ; mais ce sourire n’était que dans ses yeux, il ne paraissait pas avoir le pouvoir d’affecter les muscles de son visage, et il fit bientôt place à l’expression de bienveillance qui semblait le caractère habituel de sa physionomie. Les yeux de Frances se tournèrent un instant avec inquiétude sur son frère, et, se reportant ensuite sur l’hôte inconnu de son père, ils rencontrèrent ceux de Harper, tandis qu’il s’acquittait envers elle, avec une grâce toute particulière, d’une de ces petites politesses de table ; et le cœur de la jeune fille, qui avait commencé à palpiter avec violence, battit aussi modérément que pouvaient le permettre la jeunesse, la santé et un naturel plein de vivacité. Tandis qu’on était encore à table, César entra, et ayant mis en silence un petit paquet à côté de son maître, il se plaça modestement derrière lui, une main appuyée sur le dossier de sa chaise, dans une attitude à demi familière, mais profondément respectueuse.

— Qu’est-ce que cela, César ? demanda M. Wharton en regardant le paquet avec une sorte d’inquiétude.

— Du tabac, maître ; du bon tabac ; Harvey Birch l’avoir apporté pour vous de New-York.

— Je ne me souviens pas de lui en avoir demandé, dit M. Wharton en jetant un coup d’œil à la dérobée sur Harper ; mais puisqu’il l’a acheté pour moi, il est juste que je le lui paie.

M. Harper suspendit un instant son déjeuner pendant que le nègre parlait. Ses yeux se portèrent successivement sur le serviteur et sur le maître ; mais il resta enveloppé dans sa réserve impénétrable. Cette nouvelle parut faire plaisir à Sara. Elle se leva précipitamment, et dit à César de faire entrer Harvey Birch dans l’appartement ; mais se rappelant aussitôt les égards dus à un étranger : — Si monsieur Harper, ajouta-t-elle, veut bien excuser la présence d’un marchand colporteur.

M. Harper n’exprima son consentement que par un mouvement de tête ; mais la bienveillance peinte sur tous ses traits était plus éloquente que n’aurait pu l’être la phrase la mieux arrondie, et Sara répéta son ordre avec une confiance dans la franchise de l’étranger qui ne lui laissa aucun embarras.

Il y avait, dans les embrasures des croisées, de petits bancs en canne à demi cachés sous les amples plis de beaux rideaux de damas qui avaient orné le salon de Queen-Street, et qui, ayant été transportés aux Sauterelles, annonçaient d’une manière agréable à l’œil les précautions qu’on avait prises contre l’approche de l’hiver. Le capitaine Wharton alla s’asseoir à l’extrémité d’un de ces bancs, de manière que le rideau le rendait presque invisible, tandis que Frances s’empara de l’autre, avec un air de contrainte qui contrastait fortement avec sa franchise habituelle.

Harvey Birch avait été colporteur depuis sa première jeunesse. Il le disait du, moins, et les talents qu’il montrait dans l’exercice de cette profession portaient à croire qu’il disait vrai. On le supposait né dans une des colonies situées à l’est, et d’après un air d’intelligence supérieure qu’on remarquait dans son vieux père, on pensait qu’ils avaient vu des jours plus heureux dans le pays de leur naissance. Quant au fils, rien ne semblait le distinguer des gens de sa classe que son adresse dans son métier, et le mystère qui couvrait toutes ses opérations. Il y avait alors dix ans qu’ils étaient arrivés tous deux dans cette vallée, et ils avaient acheté l’humble chaumière à la porte de laquelle M. Harper avait d’abord inutilement frappé. Ils y avaient vécu paisiblement, presque ignorés, et sans chercher à se faire connaître. Pendant qu’Harvey s’occupait de son négoce avec une activité infatigable, le père cultivait son petit jardin et se suffisait à lui-même ; l’ordre et la tranquillité qui régnaient chez eux leur avaient attiré assez de considération dans le voisinage pour déterminer une vierge de trente-cinq ans à entrer dans leur maison, pour s’y charger de tous les soins domestiques. Les roses qui avaient fleuri autrefois sur le visage de Katy Haynes s’étaient fanées depuis maintes années ; elle avait vu successivement toutes ses connaissances des deux sexes contracter une union qui lui paraissait fort désirable, sans espoir d’arriver jamais au même but, quand avec ses vues particulières elle entra dans la famille de Birch. Elle était propre, industrieuse, honnête, bonne ménagère ; mais d’une autre part elle était bavarde, superstitieuse, égoïste et curieuse. À force de chercher avec persévérance toutes les occasions de satisfaire ce dernier penchant, elle n’avait pas encore vécu cinq ans dans cette famille, qu’elle se trouva en état de déclarer d’un air de triomphe qu’elle savait tout ce qui était arrivé au père et au fils pendant tout le cours de leur vie. Le fait était pourtant que tout son savoir se réduisait à avoir appris, à force d’écouter aux portes, qu’un incendie les avait plongés dans l’indigence, et avait réduit à deux le nombre des individus qui composaient jadis cette famille. La moindre allusion à ce fatal événement donnait à la voix du père un tremblement dont le cœur même de Katy ne pouvait s’empêcher d’être ému. Mais nulle barrière ne suffit pour arrêter une curiosité sans délicatesse, et elle persista tellement à vouloir la satisfaire, que Harvey, en la menaçant de donner sa place à une femme qui avait quelques années de moins, l’avertit sérieusement qu’il y avait des bornes qu’il ne serait pas prudent à elle de passer. Depuis cette époque sa curiosité avait été à la gêne, et, quoiqu’elle ne négligeât jamais une seule occasion d’écouter, elle n’avait pu ajouter que bien peu de choses au trésor de ses connaissances. Il y avait pourtant, un secret, et qui n’était pas sans intérêt pour elle-même, qu’elle était parvenue à découvrir ; et dès l’instant qu’elle eut fait cette découverte, elle dirigea tous ses efforts vers l’accomplissement d’un projet inspiré par le doublé stimulant de l’amour et de la cupidité.

Harvey était dans l’habitude de rendre des visites fréquentes, mystérieuses et nocturnes à la cheminée de l’appartement qui servait de cuisine et de salle à manger. Katy épia ce qu’il y faisait, et, profitant un jour de son absence et des occupations de son père, elle souleva une des pierres de l’âtre de la cheminée, et découvrit un pot de fer dans lequel brillait un métal qui manque rarement d’attendrir les cœurs les plus durs. Elle réussit à replacer la pierre de manière à ce qu’on ne pût s’apercevoir de la visite qu’elle avait rendue au trésor, et jamais elle n’osa se hasarder à lui en faire une seconde. Mais depuis ce moment le cœur de la vestale perdit son insensibilité, et rien ne s’opposa au bonheur d’Harvey que son manque d’observation.

La guerre n’apporta aucune interruption au trafic du colporteur. Les entraves qu’éprouvait le commerce régulier étaient même une circonstance favorable pour le sien. Il ne semblait occupé que d’un projet, celui de gagner de l’argent ; pendant les deux premières années de l’insurrection, rien ne le troubla dans ses opérations, et le succès répondit à ses travaux. À cette époque, des bruits fâcheux se répandirent sur son compte ; une sorte de mystère qui couvrait tous ses mouvements le rendit suspect aux autorités civiles, et elles jugèrent à propos d’examiner de près sa manière de vivre. Ses emprisonnements, quoique fréquents, ne furent pas de longue durée, et les mesures prises contre lui par le pouvoir judiciaire lui parurent pleines de douceur, comparativement aux persécutions que lui faisait endurer la justice militaire. Cependant Birch y survécut, et n’en continua pas moins son commerce ; mais il fut obligé de mettre plus de réserve dans ses mouvements, surtout quand il approchait des limites septentrionales du comté, c’est-à-dire du voisinage des lignes américaines. Ses visites aux Sauterelles étaient devenues moins fréquentes, et celles qu’il rendait à sa propre demeure si rares, que Katy, contrariée dans ses projets, n’avait pu, dans la plénitude de son cœur, s’empêcher de s’en plaindre en répondant à Harper, comme nous l’avons rapporté plus haut.

Quelques instants après avoir reçu les ordres de sa jeune maîtresse, César introduisit dans l’appartement l’individu qui a été l’objet de la digression précédente. C’était un homme d’assez grande taille, maigre, mais nerveux et vigoureux. Il semblait plier sous le poids de la balle dont il était chargé, et cependant il la remuait avec la même facilité que si elle n’eût été remplie que de plumes. Ses yeux gris et enfoncés, doués d’une mobilité extraordinaire, semblaient, lorsqu’ils s’arrêtaient un moment sur la physionomie de ceux avec lesquels il conversait, lire jusqu’au fond de leur âme : ils possédaient pourtant deux expressions bien distinctes et c’était en grande partie ce qui le caractérisait. Quand il s’occupait des affaires de son commerce, sa figure paraissait vive, active et intelligente au plus haut degré ; si la conversation roulait sur les affaires ordinaires de la vie, son air devenait distrait et impatient ; mais si par hasard la révolution et les colonies en étaient le sujet, il s’opérait en lui un changement total ; toutes ses facultés étaient concentrées ; il écoutait longtemps sans prononcer un seul mot, et alors il rompait le silence avec un ton de légèreté et de plaisanterie trop contraire à sa manière précédente pour ne pas être affecté. Mais il ne parlait de la guerre que lorsqu’il lui était impossible de s’en défendre, et il n’était pas moins réservé sur tout ce qui concernait son père.

Un observateur superficiel aurait cru que la cupidité était sa passion dominante, et tout bien considéré, Katy Haynes n’aurait pu trouver un sujet moins convenable pour l’exécution de ses projets. En entrant dans le salon, le colporteur se débarrassa de sa balle qui, placée sur le plancher, s’élevait presque à la hauteur de ses épaules, et salua toute la famille avec une civilité modeste. Il adressa le même acte de politesse à M. Harper, mais en silence et sans lever les yeux de dessus le tapis. Le rideau l’empêcha de faire attention au capitaine Wharton. Sara ne lui laissa que très peu de temps pour ces formalités d’usage, car elle commença sur le-champ à faire la revue de l’intérieur de la balle, et pendant quelques minutes le colporteur et elle ne furent occupés qu’à faire voir le jour aux marchandises qu’elle contenait. Les tables, les chaises et le tapis furent bientôt couverts de soieries, de crêpes, de mousselines, de gants et de tout ce qui compose le fond de commerce d’un marchand ambulant. César employait ses deux mains à tenir la balle ouverte, tandis qu’on en tirait les divers objets qui s’y trouvaient, et de temps en temps il se mêlait de diriger le goût de sa jeune maîtresse en l’invitant à admirer quelques parures qu’il croyait dignes de plus d’attention en proportion de ce que les couleurs en étaient plus tranchantes. Enfin Sara, ayant choisi quelques objets dont les prix furent fixés à sa satisfaction, dit d’une voix enjouée :

— Mais vous ne nous avez appris aucunes nouvelles, Harvey. Cornwallis a-t-il encore battu les rebelles ?

Le colporteur pouvait n’avoir pas entendu cette question, car il avait la tête enfoncée dans sa balle, et il en tira un paquet de dentelles très-fines qu’il engagea les dames à examiner avec l’attention qu’elles méritaient. La tasse que miss Peyton était occupée à rincer lui échappa des mains, et Frances montra tout entier ce visage aimable dont elle n’avait laissé apercevoir jusqu’alors qu’un œil brillant de vivacité, et l’on vit ses joues ornées d’un coloris dont le damas aurait pu être jaloux.

La tante quitta son occupation, et Birch eut bientôt disposé d’une partie assez considérable de cette marchandise précieuse. L’éloge qu’on en faisait porta Frances à se montrer sans réserve, et elle se levait lentement pour quitter la fenêtre quand Sara répéta sa question avec un ton de triomphe causé par la satisfaction que lui procurait l’emplette qu’elle venait de faire, plutôt que par ses sentiments politiques. Sa jeune sœur reprit son siège dans l’embrasure de le croisée, et parut s’occuper à regarder le cours des nuages et le colporteur, voyant qu’il ne pouvait se dispenser de répondre, dit avec une sorte d’hésitation :

— J’ai entendu dire là-bas que Tarleton a défait le général Sumpter près de la rivière du Tigre.

En ce moment le capitaine Wharton avança involontairement la tête dans la chambre entre les deux rideaux, et Frances, gardant le silence et respirant à peine, remarqua que les yeux tranquilles de M. Harper se fixaient sur le colporteur, par-dessus le livre qu’il feignait de lire, avec une expression qui annonçait qu’il écoutait avec un intérêt peu commun.

— En vérité ! s’écria Sara d’un air de triomphe ; Sumpter ! – Qui est ce Sumpter ? Je ne vous achèterai plus une épingle que vous ne m’ayez appris toutes les nouvelles. Elle continua à rire, et jeta sur la table une pièce de mousseline qu’elle examinait.

Le colporteur hésita un instant ; il jeta un coup d’œil rapide sur Harper qui avait toujours les yeux fixés sur lui d’un air expressif, et il se fit un changement total dans ses manières. S’approchant du feu, il débarrassa sa bouche, sans respect pour les chenets brillants de miss Peyton, d’une assez ample provision de l’herbe de Virginie[1] et du superflu des sucs qu’il en avait exprimés ; retournant alors près de ses marchandises, il dit d’un ton plus animé :

— Il demeure quelque, part parmi les nègres, du côté du sud.

— Lui pas plus nègre que vous, maître Birch s’écria César avec vivacité ; et il laissa tomber avec un air d’humeur la toile qui servait d’enveloppe aux marchandises.

— Silence, César, silence ! Ne pensez pas à cela en ce moment, dit Sara en cherchant à l’adoucir et mourant d’impatience d’en apprendre davantage.

— Homme noir valoir autant qu’un blanc, miss Sally, continua l’Africain offensé, tant que lui se conduire bien.

— Et souvent beaucoup mieux dit sa maîtresse. Mais qui est ce Sumpter, Harvey ?

Une légère expression de gaieté maligne se montra sur la physionomie du colporteur, tandis qu’il répondait : – Comme je vous le disais, il demeure dans le sud, parmi les gens de couleur[2], (César reprit l’occupation qu’il avait abandonnée) et il a eu tout récemment une escarmouche avec ce colonel Tarleton.

— Dans laquelle il a été battu, dit Sara ; c’est ce qui devait arriver.

— C’est du moins ce qu’on dit à Morrisania, ajouta le colporteur.

— Mais vous-même qu’en dites-vous ? demanda M. Wharton en hésitant et presque à demi-voix.

— Je ne puis que répéter ce que j’entends dire aux autres, répondit Harvey en présentant une pièce d’étoffe à Sara, qui ne voulut pas même y jeter les yeux, déterminée à en apprendre davantage avant de faire aucune autre emplette.

— On dit pourtant dans les plaines, continua Harvey, après avoir jeté les yeux autour de la chambre et les avoir laissés s’arrêter un instant sur Harper, qu’il n’y a eu de blessés du côté des Américains que Sumpter et une couple d’autres, et que les troupes régulières ont été taillées en pièces car les miliciens s’étaient placés avantageusement dans une grange bâtie de troncs d’arbres.

— Cela n’est guère probable, dit Sara d’un ton dédaigneux. Ce n’est pourtant pas que je doute que les rebelles ne se soient cachés derrière des troncs d’arbres.

— Je crois, dit le colporteur d’un ton calme, en lui offrant de nouveau la pièce de soie, qu’il y a plus d’esprit à mettre un tronc d’arbre entre un fusil et soi qu’à se mettre entre un fusil et un tronc d’arbre. L’œil de M. Harper retomba doucement sur son livre, et Frances, se levant, s’approcha du colporteur en souriant et lui demanda avec une affabilité qu’elle ne lui avait jamais montrée :

— Avez-vous encore des dentelles, monsieur Birch ?

Il lui en montra sur-le-champ, et Frances en acheta à son tour. Elle fit donner un verre de liqueur au marchand qui, après l’avoir remerciée, salua le maître de la maison et les trois dames et le vida en buvant à leur santé.

— Ainsi on pense que le colonel Tarleton a eu l’avantage sur le général Sumpter ? dit M. Wharton en examinant les fragments de la tasse cassée par l’empressement de sa belle-sœur.

— Je crois qu’on le pense ainsi à Morrisania, répondit Birch.

— Savez-vous quelques autres nouvelles, l’ami ? demanda le capitaine Wharton, se hasardant de nouveau à avancer la tête entre les deux rideaux.

— Avez-vous entendu dire que le major André a été pendu ? lui répondit Harvey en appuyant sur ces mots.

Quelques regards expressifs furent échangés entre le capitaine et le colporteur, et Harvey ajouta avec un ton d’indifférence : — Cinq semaines se sont déjà passées depuis cet événement.

— Cette exécution fait-elle beaucoup de bruit ? demanda le père en examinant si les fragments de la tasse cassée pouvaient se rejoindre.

— Vous savez qu’on ne peut empêcher les gens de parler, répondit le colporteur, en continuant à montrer ses marchandises aux trois dames.

— Est-il probable que quelque mouvement des armées rende les routes dangereuses pour un voyageur ? demanda M. Harper, les yeux fixés sur Harvey, d’un air qui annonçait qu’il attendait une réponse.

À cette question, Birch laissa tomber quelques paquets de rubans qu’il tenait en main ; l’expression de sa physionomie changea tout à coup, et au lieu de répondre avec cet air d’insouciance qu’il avait affecté jusqu’alors, il prit un ton grave qui semblait vouloir faire entendre beaucoup plus que ce qu’il osait dire.

— Il y a quelque temps, dit-il, que la cavalerie régulière est en campagne, et, en passant près de leurs quartiers, j’ai vu les soldats de Delancey nettoyer leurs armes et il ne serait pas étonnant qu’ils sentissent bientôt la piste, car la cavalerie de la Virginie est entrée dans le comté.

— Est-elle en grande force ? demanda M. Wharton avec inquiétude, en cessant de s’occuper de la tasse cassée.

— Je ne l’ai pas comptée, répondit le colporteur en continuant ses opérations commerciales.

Frances fut la seule qui remarqua le changement que venaient de subir les manières de Birch, et se tournant vers Harper, elle le vit les yeux fixés sur son livre. Elle prit une pièce de ruban, la remit sur la table, la reprit encore, et se courbant sur les marchandises, au point que les boucles de ses beaux cheveux lui couvraient le visage elle dit avec une rougeur dont on ne pouvait s’apercevoir qu’à son cou.

— Je croyais que la cavalerie du sud avait marché vers la Delaware.

— Cela est possible, répondit Harvey j’ai passé à quelque distance de ce fleuve.

César avait alors choisi une pièce de calicot où le jaune et le rouge tranchaient fortement sur un fond blanc et après l’avoir admirée quelques instants, il la remit sur la table, et dit en soupirant :

— Être bien joli ce calicot, miss Sara !

— Oui, cela ferait une jolie robe pour votre femme, César.

— Ah miss Sara ! faire danser de joie le cœur de vieille Dina ! être si joli, ce calicot !

— Oui, dit le colporteur d’un ton goguenard, cela ferait paraître Dina comme un arc-en-ciel.

César avait toujours les yeux fixés sur Sara qui se mettant à sourire, demanda à Harvey le prix du calicot.

— C’est selon, répondit-il.

— Comment, c’est selon ? dit Sara avec surprise.

— Sans doute, reprit Birch suivant les pratiques que je trouve ! mais pour mon amie Dina, ce ne sera que quatre shillings.

— C’est trop cher, dit Sara en cherchant d’autres marchandises pour elle-même.

— Être un prix monstrueux, s’écria César en laissant encore échapper de ses mains les bords de la balle.

— Eh bien ! dit Harvey, nous le rabattrons à trois, si vous l’aimez mieux.

— Sans doute, moi l’aimer mieux, dit le nègre d’un air joyeux, en reprenant les bords de la balle ; miss Sara aimer mieux trois shillings quand elle donner, et quatre shillings quand elle recevoir.

Le marché fut conclu sur-le-champ ; mais en mesurant l’étoffe, on vit qu’il s’en fallait de quelque chose que le coupon n’eût les dix yards[3] qu’on savait être nécessaires pour la dimension de Dina. Cependant, à force de tirer l’étoffe d’un bras vigoureux, le colporteur expérimenté parvint à y trouver la mesure requise, mais il eut assez de conscience pour y ajouter gratuitement un ruban assorti aux couleurs brillantes du calicot, et César partit à la hâte pour aller annoncer cette bonne nouvelle à sa vieille Dina.

Pendant qu’on s’occupait de cette emplette, le capitaine Wharton s’était avancé entre les deux rideaux, de manière à se mettre tout à fait en vue, et il demanda alors au colporteur qui commençait à refaire sa balle, quand il avait quitté New-York.

— Ce matin à la pointe du jour, répondit Birch.

— Il n’y a pas plus longtemps ! s’écria le capitaine avec un ton de surprise ; mais, se remettant sur ses gardes, il ajouta d’un air plus indifférent : — Comment avez-vous pu passer les piquets ?

— Je les ai passés, répondit Harvey avec une froideur laconique.

— Vous devez maintenant être bien connu des officiers de l’armée anglaise, dit Sara.

— J’en connais quelques-uns de vue, répondit le colporteur ; et promenant les yeux autour de la salle, il les arrêta un moment d’abord sur le capitaine, et ensuite sur M. Harper.

M. Wharton avait écouté successivement avec attention tous ceux qui venaient de parler, et il avait si bien perdu toute affectation d’indifférence, qu’il avait brisé les fragments de la tasse de porcelaine qu’il avait si longtemps examinés pour voir si l’on pouvait la raccommoder. Voyant le colporteur serrer le dernier nœud de sa balle, il dit avec assez de vivacité :

— Allons-nous donc encore être inquiétés par les ennemis ?

— Qui appelez-vous les ennemis ? demanda Harvey Birch en se redressant et en jetant sur M. Wharton un coup d’œil qui lui fit baisser les yeux d’un air confus.

— Tous ceux qui troublent notre paix sont nos ennemis, dit miss Peyton, remarquant que son beau-frère était hors d’état de parler ; mais les troupes royales sont-elles sorties de leurs cantonnements ?

— Il est probable qu’elles en sortiront bientôt, répondit le colporteur en levant sa balle et en faisant ses préparatifs de départ.

— Et les Américains, continua miss Peyton avec douceur, sont-ils en campagne ?

L’arrivée de César et de sa vieille et fidèle compagne, dont les yeux pétillaient de joie évita à Birch l’embarras d’une réponse. César appartenait à une classe de nègres qui devient plus rare de jour en jour. On ne voit plus guère aujourd’hui de ces vieux serviteurs qui, nés ou du moins élevés dans la maison de leurs maîtres, identifiaient leurs intérêts avec ceux des individus que leur destin les obligeait à servir. Elle a fait place à cette race de vagabonds qu’on a vus s’élever depuis une trentaine d’années, et qui rôdent dans tout le pays, sans attachement pour personne et sans être retenus par aucuns principes ; car c’est un des fléaux de l’esclavage, que ceux qui en ont été les victimes deviennent incapables d’acquérir les qualités propres à l’homme libre. L’âge avait donné aux cheveux courts et crépus de César une teinte grisâtre qui ajoutait beaucoup à son air vénérable. L’usage du peigne, longtemps et souvent répété, avait redressé les cheveux de son front au point qu’ils se tenaient raides et droits sur sa tête, ce qui semblait ajouter au moins deux pouces à sa taille. Son teint d’un noir éclatant dans sa jeunesse, avait perdu tout son lustre et était devenu d’un brun foncé. Ses yeux, placés à une distance formidable l’un de l’autre, étaient petits, mais caractérisés par une expression de bonne humeur, qui n’était interrompue que par de courts accès de pétulance qu’on excusait dans un ancien serviteur ; mais en ce moment ils étaient animes par la joie la plus vive. Son nez ne manquait de rien de ce qui constitue le sens de l’odorat, mais il avait assez de modestie pour ne pas se mettre en avant, et ses larges narines n’incommodaient jamais ceux dont il approchait. Sa bouche fendue d’une oreille à l’autre n’était supportable qu’à cause des deux rangs de perle qui s’y trouvaient. Sa taille était petite, et nous aurions dit carrée, si les lignes courbes et anguleuses qu’on y remarquait n’eussent été un obstacle invincible à toute symétrie géométrique. Ses bras longs et nerveux se terminaient par deux mains amaigries, qui offraient d’un côté un gris noirâtre, et de l’autre un rouge passé. Mais c’était dans ses jambes que la nature s’était montrée surtout fantasque. La matière n’y manquait pas, mais elle n’avait pas été employée judicieusement. Les mollets en étaient placés, non par derrière, non par devant, mais de côté et si près du genou qu’on pouvait douter qu’il eût le libre usage de cette articulation. Quant au pied, en le considérant comme la base sur laquelle le corps doit s’appuyer, César n’avait pas lieu de se plaindre si ce n’est que la jambe était placée si près du centre qu’on aurait pu mettre en question s’il ne marchait pas à reculons. Au surplus, quelques défauts qu’un statuaire eût[4] pu découvrir dans sa conformation, le cœur de César était sans doute bien placé, et d’une dimension convenable.

Il venait avec sa vieille compagne offrir un tribut de remerciements à miss Sara, qui les reçut avec bonté, en faisant des compliments au mari sur son goût, et en assurant la femme que cette étoffe lui irait à merveille. Frances s’approcha de Dina, qui avait été sa nourrice, prit entre les siennes sa main ridée et desséchée, et lui dit avec un sourire qui répondait parfaitement à l’air de plaisir du nègre et de sa femme, qu’elle voulait se charger elle-même de lui faire sa robe, offre qui fut acceptée avec de nouvelles expressions de reconnaissance.

Le colporteur sortit. César et sa femme le suivirent et pendant que le vieux nègre fermait la porte, on l’entendit faire le soliloque suivant : — Bonne petite maîtresse ! miss Frances avoir bien soin de son vieux père, et vouloir encore faire la robe de Dina. On ne peut savoir ce qu’il dit ensuite ; mais le son de sa voix se faisait encore entendre après qu’il eut fermé la porte, quoiqu’il ne fût plus possible de distinguer ses paroles.

M. Harper avait laissé tomber son livre sur ses genoux, pour donner toute son attention cette petite scène, et Frances jouit d’une double satisfaction en voyant un sourire d’approbation sur des traits qui, tout en annonçant l’habitude de la méditation et de la réflexion, offraient l’expression de tous les sentiments les plus honorables du cœur humain.

  1. Le tabac. Ces détails, dont le goût français peut s’effaroucher, rappellent que M. Copper fut marin avant d’être auteur.
  2. Il y avait beaucoup plus d’esclaves dans les colonies du sud que dans celles du nord.
  3. Dix aunes d’Angleterre.
  4. L’auteur a voulu ici peindre un nègre au grotesque ; car il y a aussi le beau idéal nègre, comme par exemple dans le monument funèbre de Fox à Wesminster-Abbey