L’Espagne au XIXe siècle/02


DE L’ESPAGNE
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

DEUXIÈME PARTIE.[1]

Quand un souverain régnant par l’hérédité ou par la conquête, use, pour se maintenir, des plombs de Venise ou des cachots du Spielberg, on peut déplorer des rigueurs que l’humanité réprouve, sans contester qu’elles ne soient autorisées par le droit de la défense et de la guerre. Mais qu’un prince porté par l’insurrection au trône d’où venait de tomber son père, et dont la vie s’écoula loin du théâtre d’une résistance héroïque, sans qu’il ambitionnât jamais l’honneur de la partager, expose aux fers et au soleil des présides africains ceux dont le principal tort fut d’avoir subi l’empire d’irrésistibles circonstances, c’est là un de ces actes d’immoralité qui altèrent à leur source tous les sentimens d’un peuple et appellent pour l’avenir de redoutables expiations.

La Providence a fait subir à l’Espagne une épreuve que le pouvoir n’a nulle part traversée avec autant de danger : ce pays a passé, en moins d’un demi-siècle, des jours de honte où un vieux monarque livrait à son favori l’honneur de sa couche et celui de la nation, aux humiliantes alternatives de ce règne d’égoïsme et d’imprévoyance, qui fut toujours facile devant la force, inexorable devant la faiblesse ; comme si le prince dont la royauté sortit d’une révolution de palais pour s’abîmer dans une autre, n’avait eu rien dans les veines ni du doux sang de saint Louis, ni du noble sang de Louis XIV.

Les engagemens de Valence devaient être d’autant plus sacrés pour Ferdinand qu’ils avaient été plus libres ; mais ils ne pouvaient convenir au parti qui entendait effacer tout souvenir des six dernières années, et croyait que les idées se fusillent comme les hommes. Ces promesses semblaient respecter, en effet, le principe d’une réforme politique, en n’en repoussant que l’excès ; et c’était ce principe même que prétendait atteindre la faction pour laquelle il n’était aucun enseignement ni dans la crise européenne, ni dans celle de l’Amérique.

Fidèle au passé comme à un culte, et, à l’exemple des dévots de l’Inde, honorant son idole en raison même de ses difformités, elle ne comprenait l’Espagne qu’avec les trésors du Mexique pour faire vivre la cour, les aumônes des couvens pour faire vivre le peuple, l’inquisition pour maintenir les esprits novateurs, les innombrables rouages du vieux gouvernement pour ralentir son action en lui rendant tout impossible. Merveilleuse organisation à laquelle, au commencement du siècle, l’influence française avait failli faire échapper le royaume, et que la réaction de 1814 permettait de rétablir dans sa pureté originelle. Point d’administration, point de finances, point de crédit, point de commerce, point ou peu d’agriculture ; les galions, les mayorasgos, la mesta, l’inquisition et la contrebande, tel avait été le régime de l’Espagne, tel par conséquent il devait être.

Pour cela, deux choses seulement étaient à faire : d’abord reconquérir l’Amérique, sans les trésors de laquelle le système entier croulait par sa base, puis chasser de la Péninsule ou ensevelir dans les prisons tous les hommes qui, soit dans la législature, soit au dehors, avaient provoqué les derniers changemens, et dresser la potence sur la place de la Cebada, pour y accrocher quiconque oserait rappeler qu’une immense révolution politique avait été consommée.

Cela fait, les colonies ramenées à l’obéissance, l’Espagne délivrée de tous les afrancescados, liberales, constitutionnels, industriels, administrateurs et financiers, les choses devaient reprendre leur cours avec la plus grande régularité ; et l’on verrait alors ce que peut l’énergie d’un gouvernement qui aborde de front les obstacles : raisonnement à l’usage de tous les fanatismes, qui aboutit à fonder l’ordre public sur le massacre ou la proscription de tous les gens qui ne sont pas de notre avis, et dont la stoïque Montagne avait fait aussi l’application.

Ce système fut suivi avec l’aveugle obstination que ce parti appelle de la fermeté. En niant le mouvement, il se persuada que l’Espagne n’avait pas marché, quoique, pendant six ans, elle eût été soumise à l’action de la tribune et de la presse, et qu’une innombrable quantité d’hommes nouveaux se fussent élevés des rangs les plus infimes aux premières dignités de l’armée. On se prit donc à faire une aussi savante étude des abus pour les rétablir, qu’on aurait pu le faire pour les éviter.

Le bon sens et l’équité indiquaient la convenance d’une amnistie générale au sortir d’une époque pleine de troubles et d’incertitudes, durant laquelle il avait été plus difficile de connaître son devoir que de le faire. Mais la restauration, sanctionnant des proscriptions autorisées par la guerre et qui devenaient un crime après la paix, décréta l’exil en masse des dix mille Espagnols qui avaient jusqu’au dernier jour suivi la fortune de Joseph et de la France. Le séquestre fut apposé sur tous leurs biens, et ce ne fut qu’après plusieurs mortelles années de souffrances, que quelques parcelles en purent arriver sur le sol étranger où ils devaient mourir[2].

Mais afin de rendre les fortunes égales, et comme pour confondre toutes les notions de l’équité naturelle, ceux d’entre les Espagnols qui avaient opposé à l’invasion étrangère la résistance la plus énergique, subissaient en même temps des sévices plus rigoureux encore. Au moment où Ferdinand mettait le pied dans la capitale, il traduisait devant des commissions spéciales tous les membres des cortès ordinaires et extraordinaires, les ministres, les membres de la régence, et généralement tous les individus ayant coopéré à la rédaction de la constitution de 1812, ou qui s’en étaient montré les partisans[3] : immenses tables de proscription où la cupidité inscrivit autant de noms que la vengeance.

Pendant plus de deux années, de longues listes apparurent pour remplir les cachots vidés par les condamnations aux présides, l’exil ou le confinement dans les monastères. Les hommes les plus considérables de l’Espagne par leurs lumières et leur importance politique payèrent de six années de bagne le crime d’avoir voulu sauver la patrie, sans un roi que sa fortune et son indifférence semblaient en avoir séparé pour jamais[4]. Alors se produisit cette émulation entre toutes les folies et toutes les exigences qui distingue les réactions, dans quelque sens qu’elles s’opèrent. Non content de rendre aux couvens tous les biens dont les cortès avaient disposé[5], on ne tint plus compte des mesures antérieurement négociées avec la cour de Rome dans le double intérêt des finances de l’Espagne et de la discipline ecclésiastique. En même temps qu’une cédule royale rétablissait le Saint-Office, se fondant sur ce que « l’usurpation et les prétendues cortès avaient regardé la suppression de ce tribunal comme une mesure très efficace pour servir leurs projets pervers[6], » on rappelait les jésuites[7] en leur rendant les biens qui avaient appartenu à leur société dans le siècle précédent.

L’administration du royaume fut remise avec le plus grand soin dans la séculaire confusion que tant de ministres s’étaient appliqués à corriger. En place de l’heureuse division territoriale décrétée par les cortès, reparurent ces provinces régies par des capitaines-généraux, cumulant certaines attributions judiciaires avec la plénitude de l’autorité militaire et administrative. Enfin, au sommet de cette hiérarchie, on vit se relever, triomphant des révolutions et de l’expérience, ces conseils de Castille, des Indes, des Ordres, des Finances, de la Marine et de la Guerre ; autorités indépendantes du ministère et presque du souverain lui-même, que leurs traditions rendaient hostiles à toute réforme entreprise dans l’intérêt du pouvoir ou des peuples, et qui firent si long-temps de la monarchie espagnole un despotisme tempéré par l’impuissance.

Inutile de descendre des faits eux-mêmes à leurs ignobles instigateurs, et des enseignemens de l’histoire aux mémoires des valets de chambre. Il est trop vrai que quelques prêtres intrigans des rangs les moins élevés de la hiérarchie sacerdotale, que des serviteurs attachés à la domesticité du monarque, formèrent autour de Ferdinand cette camarilla fameuse dont un ministre étranger devint l’ame, afin sans doute de trouver à dépenser dans les loisirs d’une cour de second ordre une activité d’esprit qui devait laisser à Madrid de si funestes souvenirs.

Ce qui suscite le plus de dégoût contre les gouvernemens asiatiques, c’est de voir des êtres auxquels n’appartient pas même le nom d’hommes, s’élever soudain aux premières charges de l’état pour prix de services sans nom rendus dans l’obscurité d’un sérail, et pourtant, durant six années, l’Europe dut contempler avec un sentiment analogue cette Péninsule, naguère si glorieuse, aujourd’hui si sombre et si abaissée, où se croisaient tant d’intrigues inhabiles, qui n’avaient souvent aucune signification politique ; intrigues qui cependant faisaient et défaisaient les ministères, et dont les fils se nouaient loin de tous les regards, dans le secret des résidences royales.

Observons ici un nouvel exemple de cette puissance exercée par les idées contemporaines sur les gouvernemens dont l’unique préoccupation est de leur échapper.

L’ancien régime prétendait ressaisir l’Espagne ; mais il n’y pouvait réussir qu’en retrouvant les mines du Nouveau-Monde, pour solder par leurs produits périodiques la paresse d’une administration aussi nombreuse qu’inutile, et en endormant le génie national par un monopole sans concurrence. Il fallait avoir raison des insurrections déjà victorieuses ou près de le devenir, à Vénézuéla, au Chili, au Pérou, à Buenos-Ayres, au Mexique, et combattre à la fois sur tous les points de cet immense continent. Morillo, épuisé par une guerre qui l’appelait tantôt au sommet d’inaccessibles cordillières, tantôt au fond de solitudes désolées, devait succomber infailliblement si la mère-patrie ne lui envoyait de prompts et puissans secours.

Or, pour combattre cette révolution qu’on appelait une révolte, et avec laquelle il n’eût pas alors été plus impossible au roi Ferdinand de transiger en Amérique qu’en Europe, on devait d’abord se procurer une armée, au risque de se livrer à la classe qui avait vu avec le plus de répugnance le rétablissement de l’ancien ordre de choses. Pour embarquer cette armée, il fallait une flotte qu’on n’avait ni le temps ni les moyens d’équiper, et qu’on fut réduit à marchander à la Russie ; il fallait enfin des ressources présentes pour ressaisir ces trésors, base problématique de l’édifice si témérairement relevé ; et pour avoir de l’argent, force était de s’adresser au crédit, de donner, avec des garanties pour la dette publique, quelques gages d’une bonne administration.

Cette nécessité fut si pressante, que l’antipathie entretenue contre les innovations et les novateurs dut parfois plier devant elle. L’on transigea de mauvaise grace, mais l’on transigea ; ce fut ainsi que les Éguia, les Lozano de Torres, ces immobiles champions des coutumes paternelles, reçurent à côté d’eux, dans le conseil ministériel, don Martin Garay, surnommé le Necker de l’Espagne, et quelques hommes de la même école.

Ce ministre devait assurer des services pour lesquels il était sans aucune ressource, et en même temps faire honneur à une énorme dette publique à laquelle on venait d’enlever ses gages. La partie la plus pesante se composait de ces valès royaux auxquels les cortès avaient rendu quelque crédit en affectant les biens de l’inquisition à leur remboursement[8]. Cette hypothèque détruite, il en fallait nécessairement une autre ; et où la chercher, dans la pénurie de l’Espagne, ailleurs que dans les biens de main-morte ? Malgré de vives résistances, une négociation dut s’engager dans ce sens avec la cour de Rome, qui, sans accorder tout ce que réclamait le ministre, le mit cependant en mesure de préparer un plan de finances[9]. Les valès avaient d’abord été réduits au tiers de leur valeur nominale : une cédule royale du 3 avril 1818 ordonna que les non consolidés seraient admis à remplacer les autres par degré d’extinction et au moyen d’un tirage au sort. Enfin, une disposition générale opéra cette même année la classification de la dette en deux parties, l’une portant intérêt à quatre pour cent, l’autre étant considérée comme créance reconnue, mais sans intérêt.

On connaît le mot : J’aimerais mieux vous devoir toute ma vie que de nier ma dette un seul instant. Cela s’appelait en 1818 comme en 1834 équilibrer un budget. On voit que ces traditions sont de vieille date en Espagne, et qu’elles appartiennent à tous les gouvernemens qui s’y sont succédé.

Mais ces expédiens ne suffisaient pas, et M. de Garay avait compté sur des ressources que la cessation complète du commerce et l’état désastreux de l’agriculture rendirent de jour en jour plus illusoires. Les évènemens de l’Amérique réclamaient, d’ailleurs, des mesures auxquelles, dans ses plus beaux jours, l’Espagne aurait eu peine à faire face. Garay essaya donc, mais sans succès, de reprendre en sous-œuvre quelques plans des deux législatures, comme l’établissement et l’égale répartition de l’impôt direct, la suppression des immunités financières des provinces et des corporations, l’ouverture de quelques ports francs, et la modification des anciens tarifs : toutes ces tentatives furent vaines.

Rien ne semblait pouvoir désormais relever ni le crédit, ni l’industrie de l’Espagne, bloquée de Cadix à la Corogne par les corsaires des insurgés, compromise avec les États-Unis pour les Florides, et contrainte d’acheter cher l’apparente neutralité de l’Angleterre dans la lutte contre ses colonies. La stagnation des affaires, la misère du peuple, et ce manque absolu de confiance qui engendre et annonce les révolutions, conduisirent enfin ce triste gouvernement à ce point de détresse, que le roi d’Espagne et des Indes, ayant besoin d’une somme de quinze millions de francs pour le départ de la grande expédition d’Amérique, ne put l’obtenir du crédit, malgré le taux de l’intérêt fixé à huit pour cent et l’hypothèque donnée sur les fonds de la guerre, et qu’il dut la faire recouvrer comme emprunt forcé sur ses sujets et les négocians étrangers fixés dans ses états[10] !

Chaque jour des révolutions ministérielles venaient attester des embarras nouveaux et les influences de bas étage qui les aggravaient encore. Don Martin Garay, don Joseph Léon de Pizarro, don Joseph Figueroa, étaient tombés du pouvoir au moment où ils se croyaient le plus nécessaires au monarque et le plus assurés de sa faveur. Un ordre d’exil les enleva au milieu de la nuit à la capitale et à leur famille ; mais ceux d’entre leurs collègues qu’on accusa de les avoir supplantés, furent sacrifiés à leur tour, comme pour prouver qu’on était aussi incapable de suite dans un sens que dans un autre. Alors la plupart des portefeuilles ne furent plus tenus que par intérim, et les changemens devinrent si fréquens, qu’on dut renoncer à chercher une signification politique à des oscillations quotidiennes, fruits de la méfiance et du caprice.

Que dans l’empire ottoman, où le dogme religieux immobilise l’esprit humain et où les existences privées végètent à part de la puissance publique, le novateur Mahmoud, allant à l’encontre de la mission qu’il reçut de ses pères et du prophète, rencontre des résistances obstinées, rien de plus simple. Qu’au sein d’une nation chrétienne incessamment travaillée par l’esprit de vie, qu’en un pays où les imaginations si long-temps enflammées n’agissent plus que sur elles-mêmes, un système où la bêtise et l’intrigue se combinent pour se compromettre l’une par l’autre, soulève des résistances journalières, que ces résistances rencontrent des sympathies dans les masses qui, encourageant naguère le monarque à ressaisir le pouvoir absolu, sont déjà prêtes à lui demander compte des malheurs d’une patrie qu’elles s’imaginaient lui avoir confiée si grande, rien de plus logique et qui ait moins droit de surprendre.

Dès que la restauration espagnole se fut affichée comme une réaction, tous les esprits prévoyans durent comprendre qu’un gouvernement qui n’avait su lier son existence à aucun intérêt d’avenir, serait à la merci de la soldatesque et des complots, le jour où le peuple rentrerait dans son indifférence, et où la misère lui créerait des besoins. Aussi Ferdinand était à peine établi dans son palais, que déjà l’insurrection frappait à sa porte. Mina avait tenté de soulever la Navarre ; Porlier vit un moment les garnisons de la Corogne et du Ferrol répondre à sa voix si connue ; Richard aiguisa son poignard au sein de Madrid, et la torture, aussi atroce que l’assassinat, reparut comme pour rejeter quelque pitié sur le coupable. Cependant Lacy organisait l’insurrection en Catalogne, et sa mort, long-temps différée, sembla moins une expiation qu’une froide vengeance. De son sang sortit Vidal, dont les angoisses furent moins longues que celles infligées plus tard par d’autres passions au malheureux qui fut son juge[11].

Une grande partie de l’armée appartenait à la conspiration, et le pouvoir ne voyait rien. Elle était dominée par les sociétés secrètes, auxquelles la perspective de passer en Amérique et d’y mourir fournissait un stimulant plus énergique encore que les opinions libérales. Le temps n’était plus où le génie castillan s’élançait avec confiance vers ces lointains rivages, et les répugnances de l’armée espagnole révélaient l’issue fatale avec plus de certitude encore que les victoires de Bolivar.

Plusieurs mois avant qu’éclatât le complot de l’île de Léon, la conspiration était flagrante au sein des troupes rassemblées au camp de la Victoire. La plupart des chefs y trempaient, et le comte de l’Abisbal, jouant dès-lors le rôle qu’il poursuivit depuis avec plus de bonheur que de loyauté, n’en dévoilait à la cour que juste ce qu’il fallait pour se mettre en règle avec elle.

Les révolutions politiques s’apprécient d’ordinaire par le trait saillant qui les domine ; c’est ainsi que celle de 1820 est toujours envisagée en Europe comme une insurrection exclusivement militaire, impression qui passera probablement dans l’histoire, et qui pourtant n’est pas exacte. Cette révolution s’opéra selon la formule que Tacite a donnée, il y a dix-huit siècles, pour toutes celles qui réussissent. Ce qu’un petit nombre osa tenter fut approuvé par beaucoup et souffert par tous. Avant le complot de Las Cabezas, le gouvernement royal était menacé, ici par de mystérieuses intrigues dont une partie de l’administration était complice, ailleurs par des tentatives à main armée. Depuis près d’une année, des bandes nombreuses parcouraient l’Estramadure et la Manche, proclamant la constitution et en rétablissant les insignes ; et s’il n’avait été pris et pendu un mois trop tôt, Melchior, resté un bandit de grande route, fût devenu peut-être un héros d’histoire[12].

Gardons-nous d’oublier, d’ailleurs, que si la tentative de Quiroga sur San Fernando et l’expédition téméraire de Riego en Andalousie n’avaient été secondées par des démonstrations populaires dans les principales villes du royaume, l’île de Léon eût été probablement le tombeau d’une insurrection dont rien ne semblait plus devoir faire espérer le succès. Le mouvement avait éclaté le 1er janvier, et au commencement de mars, la colonne de Riego était à peu près détruite par les combats et les fatigues. L’île de Léon elle-même ne paraissait pas pouvoir offrir une longue résistance aux efforts du général Freyre. La révolution était donc aux abois dans les lieux qui furent son berceau, lorsqu’éclatèrent les mouvemens de la Galice, de la Navarre, de l’Aragon, de Valence, et, en dernier lieu, celui de Cadix ; mouvemens qui trouvèrent partout des proscrits pour les fomenter et les conduire : à la Corogne, Agar, ancien régent du royaume ; à Saragosse, Garay, l’ancien ministre ; ailleurs, des prisonniers qui passèrent en un jour des cachots aux conseils du monarque. Au moment même où le comte de l’Abisbal, jugeant que cette fois l’issue de la crise était infaillible, faisait proclamer la constitution par l’armée de la Manche, l’émeute de Madrid arrachait le matin au roi Ferdinand la promesse de convoquer les cortès du royaume, selon l’engagement dont il se souvenait alors pour la première fois, et le soir, la proclamation immédiate de l’acte de 1812, « d’après la volonté générale du peuple[13]. » Au jour du danger, les conseils de la peur ne manquèrent pas plus que n’avaient jusqu’alors manqué ceux de la violence ; ils venaient des mêmes hommes et furent également écoutés.

Cette sombre nuit du 7 mars, qui vit se relever une constitution dont tant de maux allaient suivre le rétablissement, après que tant de maux en avaient signalé la chute, rappelle aujourd’hui une autre nuit plus récente. Alors qu’on la croyait pour jamais ensevelie dans le long catalogue des expériences oubliées, elle a reparu de la même manière qu’en 1820, et la scène militaire de Saint-Ildephonse s’est aussi répétée au palais das Necessidades. Le Portugal, ce pâle satellite de l’Espagne, a suivi, dans sa dernière révolution, l’astre dont l’influence le domine, et auquel il tend à se réunir plus étroitement encore. À ce spectacle, les gouvernemens et les peuples se sont rejetés en arrière, et ont cru retrouver un instant leurs émotions d’une autre époque. Mais l’instinct public a bien vite compris que ces rapprochemens apparens cachaient de profondes dissidences, et que des événemens prétendus analogues avaient une portée et un caractère très différens.

Au mois de mars 1820, après les sermens de son roi, qu’elle crut sincères et qui d’abord le furent peut-être, l’Espagne s’associa, dans une unanime allégresse, à l’espoir d’un meilleur sort. Les écrivains les moins favorables à la révolution ne peuvent s’empêcher de reconnaître que tel fut le sentiment des premiers jours ; ils n’attribuent le refroidissement de l’opinion et les irritations populaires qu’aux mesures subséquentes adoptées par les cortès. Mais, en août 1836, Madrid a vu les triomphateurs violer les domiciles, pour y chercher des victimes, avec autant d’ardeur qu’ils en mettaient, en 1820, à ouvrir les cachots, pour les vider ; Madrid a vu se partager avec une joie de cannibales les chairs palpitantes du seul homme qui sût y faire encore son devoir. Alors l’Espagne a tremblé sur elle-même, son enthousiasme a pris je ne sais quelle expression douloureuse et convulsive, et elle a tout laissé faire, parce qu’elle semble désormais incapable de rien empêcher.

Au dehors, grande a été la joie dans le parti qui, depuis trois ans, a les yeux fixés vers la Navarre, comme sur la sainte montagne d’où viendra le secours ; grande aussi a été la douleur parmi les hommes qui osaient prédire à la Péninsule de meilleurs jours, en la voyant échapper pour la première fois à la tyrannie des partis exclusifs et des passions inexorables. Quelque illusion qu’une portion considérable de la presse, en France et en Angleterre, se soit complu à entretenir sur ce point, il semblait difficile de douter que l’exhumation du code de Cadix ne profitât pas à la fois à don Carlos et aux adeptes des sociétés anarchiques, et ne servît en définitive les intérêts du premier, parce que, sans être une garantie pour l’avenir de l’Espagne, il serait peut-être un refuge pour un jour de tempête.

Ce qui avait blessé à mort le dernier gouvernement, c’était un système de persécution inique contre les hommes, impuissant contre les idées. La restauration était tombée en s’associant à une réaction aristocratique et monacale, repoussée par la noblesse éclairée qu’on plaçait hors du droit commun sans aucun avantage, et dans laquelle les hommes de conscience et de lumière voyaient une épreuve terrible pour le dogme catholique, à l’immutabilité duquel on prétendait associer des formes transitoires et des institutions sans vie.

Si la force de tout gouvernement qui s’élève gît dans le principe dont la méconnaissance fit choir celui qui l’a précédé, l’expérience traçait aux cortès la seule voie qu’elles dussent suivre. La restauration française a succombé sous les intérêts bourgeois, devenus le point d’appui de la monarchie nouvelle. La restauration espagnole périssait par le manque de crédit au dehors, et, au dedans, par les désordres d’une administration qu’on s’était refusé à refondre, quoiqu’elle ne fonctionnât plus. Là était le mal, là devait porter le remède. En donnant ample satisfaction à cet universel besoin des sociétés modernes, le gouvernement constitutionnel était fort, car il marchait dans le sens de son principe.

Modifier profondément la législation civile, rendre à la circulation des masses énormes de propriétés substituées, en corrigeant des lois qui ruinaient les familles aux mains desquelles elles maintenaient des immeubles sans nulle valeur ; négocier avec Rome une réforme qui, sans toucher aux droits spirituels de l’église, donnerait au clergé une attitude nouvelle, et supprimerait graduellement ce qui, n’étant plus un objet d’édification, était devenu une pierre de scandale ; refondre le système financier pour donner des gages à la confiance publique ; soumettre les provinces au droit commun, en combinant un large système de libertés locales avec l’unité de l’administration ; préparer l’émancipation intellectuelle du pays en réglant avec prudence la liberté de la presse ; ne pas imiter enfin, dans ses précipitations et ses violences, un gouvernement qu’elles avaient perdu : telle était pour les cortès cette mission providentielle que tout pouvoir reçoit des circonstances qui l’ont fait naître.

La chute du régime de camarilla, l’adhésion de l’Espagne à une constitution qu’elle connaissait à peine, s’expliquent par cette vague espérance. Elle attendait cette liberté réglée par l’ordre, qui n’est un lieu commun de la langue politique que parce qu’elle est le vœu constant des nations. La Péninsule n’aspirait point à passer de l’atonie à la fièvre cérébrale ; et en laissant tomber le gouvernement des valets de chambre, la démagogie de la Puerta del Sol, les discours incendiaires de la Fontana d’Oro et du club Landaburu étaient fort loin de sa pensée.

Ses représentans, nommés partout avec enthousiasme et avec ordre, selon le mode compliqué de 1812, portèrent, pour la plupart, à Madrid des convictions analogues. Si des théories absolues étaient restées dans bien des têtes, si de longs ressentimens avaient fait couver la vengeance au fond de bien des ames, il est des instans solennels où tout semble s’oublier, parce qu’on est à son insu dominé par une vue plus générale et plus haute. Mais que celle-ci vienne à s’éclipser devant un obstacle qui surgit ou une méfiance qu’on fait naître ; que l’opinion publique, constante au fond dans ses vœux, mais incertaine dans sa marche, faiblisse un jour devant les partis, dont l’unique étude est de la contraindre au silence, alors les passions individuelles reprennent leur cours, et les assemblées, où la majorité a commencé par être saine, deviennent des conventions ; alors on va vite du 10 août au 21 janvier, du 21 janvier au 31 mai.

Telle eût été, on peut le croire, l’issue du mouvement parlementaire en Espagne, quoiqu’il eût commencé par donner la majorité aux Martinez de la Rosa et aux Toreno, noms honorables, qui, malgré quelques fautes, expriment depuis si long-temps, dans la disgrace comme au pouvoir, les vœux réels et les besoins constans de leur patrie. La seconde législature, où, dans le principe, ces opinions dominaient encore, s’effaça bientôt devant un autre pouvoir. Le sang coula sous le marteau ; le peuple rendit des arrêts, et le garrot fut à ses ordres ; d’affreux engagemens firent pactiser les partis avec le génie du mal et de la mort ; et, vers la fin de 1822, la nation tout entière paraissait engagée ou dans les sociétés secrètes ou dans les bandes de la foi.

L’Espagne de 1820, qui avait laissé choir le pouvoir absolu et salué le régime constitutionnel comme l’ère d’une pacifique réforme, cette Espagne-là semblait rentrée à cent pieds sous terre. Ainsi, après la nuit de la Granja, l’Espagne de 1834 a fait silence ; et en la voyant aujourd’hui menacée par don Carlos et par l’anarchie, bon nombre d’écrivains se frottent les mains, disant : Vous voyez qu’il n’y a pas d’opinion modérée dans la Péninsule ! Mais un Chinois qui eût vu la France à la fin de 93 n’eût pas manqué d’écrire aussi à ses correspondans de Pékin, que dans la grande monarchie de l’Occident il n’y avait que des septembriseurs et des Vendéens, l’émigration ou la Montagne. Il n’eût pas eu assez de discernement, le Chinois, pour deviner que la France de 89 vivait pourtant sous la tempête, comme vit aujourd’hui l’Espagne de 1834, comme en 1822 vivait l’Espagne de 1820.

Dans quelles circonstances, selon quel mode et d’après quelles lois les majorités s’effacent-elles devant les minorités ? Grave problème que la suite des événemens va nous permettre d’éclairer.

Les premiers travaux des cortès indiquèrent qu’elles comprenaient leur mission. L’état des finances, de l’armée, de la marine, donna lieu à des discussions lumineuses. Une loi importante sur les majorats fut votée dans un esprit de sagesse ; ils furent replacés dans la classe des biens libres, et leurs propriétaires purent en disposer sous certaines réserves et conditions équitables[14]. Le ministère, choisi par le roi entre les disgraciés de la camarilla et les détenus des présides[15], parut d’abord généreux, car il n’étala pas avec un trop cruel orgueil l’empreinte de ses fers. La résignation de la couronne et la modération de l’assemblée auraient sans doute rendu l’harmonie possible, si les résistances des vaincus n’avaient fait concevoir des espérances à l’une, si les exigences des vainqueurs n’avaient également servi de stimulant à l’autre.

Le principal embarras pour les pouvoirs sortis d’une révolution est de contenir ceux qui l’ont faite. Octave dotait en fonds de terre les vétérans de César ; Napoléon eut aussi sa Légion-d’Honneur et ses dotations à l’étranger, ressources impuissantes si l’empire eût traversé la dangereuse épreuve de la paix. Les gouvernemens de tribune sont, à cet égard, dans la même situation que les gouvernemens d’épée, et l’Espagne ne pouvait tarder à l’éprouver. Quoique l’armée de l’île de Léon eût presque toujours été vaincue, ce lieu devint le Capitole de la liberté reconquise, et quelques régimens se constituèrent puissance politique. Leurs chefs, après un refus enregistré dans les journaux, acceptèrent sans difficulté des grades et même des récompenses pécuniaires, le désintéressement devant céder au patriotisme.

Cependant les cortès sentirent qu’elles n’étaient point libres tant qu’un autre pouvoir dominerait le leur. Bientôt Riego vint à Madrid les insulter de sa présence, et recueillir des applaudissemens qui s’adressaient moins à l’auteur d’une révolution consommée qu’au factieux disposé à en tenter une autre. Mais il n’était pas temps. Cette fois, le congrès et le gouvernement s’entendirent, et le chef des hommes de 1820, devenus les adversaires des hommes de 1812, passa du triomphe à l’exil, en attendant son heure, qui devait promptement sonner[16].

Des conspirations avaient été découvertes dans quelques villes contre le régime nouveau. À Saragosse, plusieurs membres influens du clergé parurent avoir pris part à ces complots ; en Galice, quelques centaines d’anciens guerilleros, de déserteurs et de paysans, coururent les campagnes en organisant une junte apostolique qui se cachait dans les bois, mais dont les clubs de Madrid tiraient un merveilleux parti. Les cortès, au lieu d’essayer d’une fermeté calme, demandèrent de la force aux passions qu’elles avaient mortellement offensées ; et pour les ramener, l’assemblée affecta des alarmes qu’elle n’éprouvait pas encore.

La discussion de la loi régulatrice des ordres religieux dut se ressentir de cette nouvelle disposition des esprits. L’on prétendit faire seul, et en un jour, l’œuvre des années, imprimant ainsi une couleur de violence et de sacrilége à des mesures dont la prudence de Rome aurait compris la nécessité de sanctionner le plus grand nombre. En supprimant immédiatement la plus grande partie des congrégations religieuses, et en mettant leurs biens en vente, on se créait des difficultés de plus d’un genre. Si, dans la Galice, cette mesure excita l’indignation des peuples et grossit les bandes de la foi, en Catalogne et à Valence les troupes durent veiller nuit et jour à la porte des monastères pour les préserver du pillage et du massacre. C’était ainsi que ces rigueurs soulevaient une opposition moins dangereuse encore par elle-même que par tous les mauvais sentimens auxquels elles donnaient du ressort.

La conscience du roi alarmée avait hésité à sanctionner ce décret ; et dans la solitude de l’Escurial, où il était allé chercher du repos et peut-être du courage, il fut trop facile aux anciens conseillers et aux dangereuses espérances de retrouver le chemin de son oreille et de son cœur. On exagéra les forces dont disposait la contre-révolution ; on l’offrit à sa religion comme nécessaire, à son esprit comme imminente. Un ordre étrange, adressé directement par lui au commandant militaire de Madrid, contrairement aux formes constitutionnelles, parut un indice flagrant de contre-révolution, quoiqu’il ne fût probablement qu’une tentative maladroite. La fermentation devint alors terrible, et le ministère, loin de la contenir, ne craignit pas de l’attiser en secret de tous ses moyens, dans le double but d’effrayer le monarque et de préparer, par une lâcheté, sa réconciliation avec les hommes qu’il s’était jusqu’alors efforcé de contenir.

Ferdinand vit enfin le danger provoqué par son imprudence ; il le vit dans toute son étendue, sans qu’aucune voie fût ouverte pour lui échapper. Alors, pour sauver sa tête, il mit sa couronne au service de la révolution triomphante, et revint de l’Escurial à Madrid pour régner comme Louis XVI au retour de Varennes.

Il se sépara de ses amis, des officiers de sa maison, de son majordome, de son confesseur, signant avec autant d’empressement des ordres d’exil pour tous, que des ordonnances destinées à élever les coryphées du parti exalté aux plus hautes fonctions civiles et militaires. Le commandement des principales provinces échut aux officiers de l’île de Léon, et Riego partit pour Saragosse en protégeant le gouvernement de sa clémence et de son nom. La révolution espagnole semblait aussi tendre à se faire homme, et elle choisissait à sa taille, comme la révolution française en choisissant Napoléon.

Ferdinand dévora trois mois, sans mot dire, des insultes qu’il lisait dans tous les yeux lorsqu’il ne les entendait pas sortir de toutes les bouches. Ses ministres, se tenant autour de lui comme des ennemis personnels, lui firent alors payer cher la trêve qu’ils avaient mise d’abord à leur vengeance, et leurs coups, en atteignant l’homme, démolirent ce qui resta de la monarchie. Ce supplice, qui commençait à chaque promenade pour se renouveler à chaque conseil, devint tellement intolérable, qu’il osa tenter de s’y soustraire sans calculer les conséquences d’une telle démarche. Ainsi, après avoir recouvré le précaire exercice de son autorité constitutionnelle, Louis XVI s’était donné une dernière satisfaction royale en renvoyant le ministère Roland, se séparant de la Gironde au risque de hâter le triomphe des jacobins : brusque résolution qui détermina la crise du 20 juin, ce prologue du 10 août. La résolution de Ferdinand le compromit moins, parce qu’il attendit moins long-temps à la prendre.

Au 1er mars 1821, à l’ouverture de la seconde session des cortès, le monarque, assis sur son trône, jouait la parade obligée. Il débitait le discours dont ses ministres venaient de lui remettre la minute. Cependant le manuscrit était achevé, et le roi parlait encore ; il parlait, et un long murmure d’étonnement circulait dans l’auditoire, et les ministres, pâles de colère, entendaient le prince les accuser de n’avoir pas protégé contre les outrages des factions la royauté et la constitution dont elle était partie intégrante.

Offenser en face des hommes pour lesquels leur injure allait devenir un gage de réconciliation et de popularité, était un acte plus téméraire que courageux. La majorité des cortès se sentit frappée dans ses chefs de 1812, et l’on vit se fractionner un parti qu’il était important de maintenir compacte contre la faction militaire des démagogues de 1820. Les clubs conférèrent une prompte adoption aux ministres qu’ils attaquaient naguère avec violence, et ceux-ci acceptèrent ce rôle d’amnistiés auquel les partis attachent des obligations si honteuses. Le congrès, semblant calquer sa délibération sur celle de l’assemblée législative, après le renvoi du ministère girondin, déclara que le cabinet congédié emportait la confiance de la nation, et se refusa à désigner d’autres hommes à la couronne, ainsi qu’elle le réclamait en gage de ses dispositions.

Du sein de cette crise long-temps prolongée, sortit cependant ce second ministère constitutionnel dont le souvenir est un titre d’honneur pour l’Espagne et pour ses membres[17]. La plupart d’entre eux acceptèrent le pouvoir comme une charge, sans en avoir fait jusqu’alors le but de leur ambition ; tous le quittèrent les mains pures, sans qu’à leurs noms s’attachât aucun de ces soupçons infamans qui n’avaient pas épargné certains hommes, assez habiles pour mettre leur réputation privée à couvert sous la facile protection des passions révolutionnaires. Il est aisé d’expliquer comment le système dont ce cabinet fut l’expression persévérante et courageuse succomba devant la gravité des obstacles, sans trouver dans sa chute l’occasion d’accuser la nation espagnole et de douter de ses vœux.

La chute du ministère Argüelles et Garcia Herreros avait donné aux exaltés, dans le sein des cortès, une majorité accidentelle et flottante, et les députés américains, récemment entrés dans l’assemblée[18], venaient en aide en toute occasion au parti communero. C’était, en effet, le plus sûr moyen de désorganiser l’Espagne et de la rendre impuissante contre ses anciennes colonies. L’ayuntamiento de Madrid, fidèle aux traditions de la trop fameuse commune de Paris, faisait à l’influence du congrès une concurrence redoutable. Les sociétés secrètes enlaçaient la représentation nationale et l’administration tout entière ; leurs membres dépensaient en vociférations quotidiennes une énergie qu’ils se gardaient d’aller employer en Catalogne ou en Navarre, et qui, après avoir déterminé l’invasion française, ne sut pas lui résister un jour. On désignait des victimes et aux marteaux de la populace, rouges encore de la cervelle de Vinuesa, et aux poignards dont quarante mille sectaires tenaient le manche, pendant qu’une invisible main en dirigeait la lame. On sait, en effet, que les affiliés des Tours et des Châteaux juraient de mettre à mort quiconque aurait été déclaré traître, « vouant leur gorge au couteau, leurs restes au feu et leurs cendres au vent, s’ils manquaient à ce serment sacré. »

Au milieu de ce dévergondage d’imagination et de paroles, la résistance absolutiste s’organisait sur presque tous les points, moins compacte qu’aujourd’hui dans les quatre provinces, mais bien plus universelle. La Galice, la Navarre, la Catalogne, les Andalousies et les deux Castilles étaient sillonnées de bandes dont les succès momentanés ranimaient de vieilles illusions au cœur du roi et d’anarchiques colères au sein des clubs. La défaite sans combat des Napolitains avait jeté dans les cafés des grandes villes une masse d’hommes qui ne pouvaient faire pardonner leur lâcheté que par leur violence ; l’Aragon était le foyer d’une conspiration républicaine, ourdie en même temps contre la France et contre l’Espagne, et Riego passait pour la connaître, sinon pour en être le complice. Les rapports diplomatiques devenaient chaque jour plus difficiles, car si, à Paris comme à Madrid, les gouvernemens désiraient encore la paix, deux partis opposés désiraient ardemment la guerre, la guerre nécessaire à l’un pour saisir le pouvoir, à l’autre pour le reprendre. Enfin, pour faire face aux dangers du moment et à ceux de l’avenir, le ministère s’appuyait sur un roi, dont le cœur était aussi incapable de reconnaissance que la volonté de décision, et qui, aux premiers succès éclatans des hommes de la foi ou des clubistes, l’eût livré avec bonheur aux uns, et sans nulle résistance aux autres.

Placé dans cette terrible alternative, le cabinet eut d’abord à lutter contre une manœuvre dont les hommes de 1835 n’ont su se montrer que les plagiaires, car, dans la Péninsule, la série de tous les désordres semble depuis long-temps parcourue, et les vieux partis peuvent lire leurs destinées dans leur histoire. On vit alors s’organiser contre le pouvoir ces juntes locales d’insurrection, devenues aujourd’hui comme un rouage habituel du gouvernement de l’Espagne.

Un commandant militaire et un chef politique venaient d’être désignés pour Cadix et pour Séville. Ces choix donnaient des garanties incontestées à l’opinion libérale ; mais ils étaient contresignés par des ministres « qui n’avaient pas la confiance de la nation. » Dès-lors rien de plus héroïque qu’une résistance à coups de fusil, dont le pacte fut signé inter pocula dans tous les cafés de l’Andalousie. On fit serment, peut-être sur la pierre de la constitution, de « mourir plutôt que de se soumettre à une oppression aussi atroce. » Les autorités révoquées, ayant elles-mêmes fermé les portes à leurs successeurs, furent déclarées pour ce fait des modèles de patriotisme ; et dès cette époque, le lien social était si relâché, que la résistance ne s’organisa nulle part contre une aussi insolente tentative. Carthagène, Murcie, Valence, la plupart des cités méridionales, envoyèrent des députés à Cadix pour préparer une organisation et des moyens de défense. Barcelonne même, passant des horreurs de la contagion à celles de l’anarchie, s’insurgea contre son capitaine-général ; soldats et citoyens, aux sons de l’hymne de Riégo, signèrent une pétition pour exiger le renvoi d’un ministère, dernière garantie de l’Espagne contre l’étranger et contre elle-même. Alors une junte d’insurgés déclara les provinces confédérées dégagées de tout lien envers le gouvernement central, tant qu’il n’aurait pas été fait droit aux justes plaintes des peuples par le renvoi d’un ministère odieux[19]. À cette condition principale venaient s’en joindre quelques autres, comme destitution et incarcération des suspects, prompt jugement des coupables, immédiate exécution des condamnés : bagatelles qui sont les épingles ordinaires de tous les marchés proposés par les factions aux pouvoirs avilis. Tel fut le premier essai de ce fédéralisme démagogique auquel on a semblé demander quelques chances de vie pour l’Espagne, et qui, s’il devait triompher encore, serait le manifeste indice d’une décomposition sans espoir. On put voir à cette époque combien les populations restaient étrangères à ces ligues que ne cimentent ni intérêts, ni croyances, ni souvenirs, et qui ne constatent que l’impassibilité des gens de bien entre un gouvernement impuissant et des passions dévastatrices.

Cependant à ces nouvelles les cortès s’émurent. Il fallut bien délibérer, quand le ministère les en somma au nom de cette constitution dont elles se disaient idolâtres, et lorsqu’elles se virent menacées par un torrent qui bientôt les emporterait elles-mêmes. Des commissaires furent nommés, dont on espéra d’abord des conclusions énergiques. Elles ne firent pas faute, en effet, car la commission ne proposa rien moins que la mise en jugement, sous prévention du crime de haute trahison, de tous les signataires des manifestes, membres des juntes, commandans de la force armée, et en première ligne des autorités constituées qui avaient osé méconnaître les ordres du gouvernement et s’étaient placées en rébellion ouverte contre lui[20]. Mais on sut se ménager un moyen de faire agréer aux factieux le défi qu’on semblait leur jeter, et ni la peur, ni la haine ne perdirent rien à cette fermeté de parade. Au lieu de se précipiter soi-même dans le gouffre pour le fermer, on pensa qu’il était plus habile d’y jeter ses adversaires, et que cette immolation pourrait rapprocher les cœurs.

Il est dans toutes les assemblées délibérantes une fraction pour qui les inimitiés personnelles passent avant les obligations politiques, et qui songe moins au salut du pays qu’aux mains chargées de le sauver ; parti inflexible dans les principes et souple dans la conduite, moins occupé de flétrir le crime que de lui chercher des motifs, et qui a besoin d’une excuse pour faire son devoir, comme d’autres pourraient en avoir besoin pour y manquer. Calatrava fut l’organe de ces hommes qui, sur le point de rentrer dans leur cité (la session touchait à son terme et les cortès n’étaient pas rééligibles), désiraient à la fois, et prévenir la guerre civile, et ne pas faire de leur poitrine désarmée le but de tous les poignards. En des termes aussi énergiques qu’auraient pu le désirer les ministres eux-mêmes, il réclama pour le pouvoir exécutif tous les moyens nécessaires pour comprimer les juntes ; puis, dans une seconde partie de son travail, destinée à faire pardonner la première, il conclut à déclarer que le ministère devait s’imputer la responsabilité de tous les maux qui pesaient sur la nation, sa conduite et sa mollesse ayant pu légitimement alarmer bien de patriotiques consciences. Il proposait donc de reconnaître qu’il avait perdu sa force morale.

L’adoption de cette étrange formule n’engagea pas cependant l’assemblée, comme on devait s’y attendre, dans une lutte systématique contre le cabinet. Croyant par là s’être mise en règle avec les clubs, elle s’efforçait de ne pas trop entraver les mesures nécessaires à son propre salut, mesures dont elle laissait à d’autres la dangereuse responsabilité. Las de ces tribulations, que des élections faites sous l’influence du parti militaire devaient bientôt aggraver encore, plusieurs des ministres cédèrent à l’orage ; mais le même système se maintint avec un bonheur inespéré en face d’une désorganisation imminente. L’épée de Morillo continua de protéger l’ordre dans Madrid, où Martinez de San-Martin promenait son antique et impassible courage. Sa main saisissait au milieu d’une bande de vociférateurs un portrait de Riégo, pendant qu’à Saragosse le chef politique Moreda, intimant au héros de Las Cabezas l’ordre du ministère, le contraignait à partir pour le lieu de son exil.

L’Espagne peut les citer avec orgueil ces noms auxquels de longues tourmentes n’ont ajouté qu’un si petit nombre de noms nouveaux : le courage civil semble manquer à la terre du Cid ; si ses enfans meurent encore sur le champ de bataille, ils ne savent plus, comme leurs glorieux pères, se vouer au culte d’une idée, et conserver, au milieu de la confusion des temps, l’apperception des devoirs austères de l’homme politique, des devoirs délicats de l’homme d’honneur. Il y a comme un relâchement universel de tous les principes et de toutes les ames ; la vigoureuse végétation du génie castillan semble étouffée par les idées impuissantes sous lesquelles il est à la gêne.

Le système qui avait réussi en Aragon et à Madrid n’échoua point en Andalousie. Armé des décrets des cortès, le ministère dirigea quelques troupes sur cette province, et les meneurs s’enfuirent ; en face d’un danger qu’ils avaient espéré conjurer par leurs rodomontades, bien plus qu’ils ne s’étaient flattés de lui résister par leur courage. Le général Campoverde entra dans Séville aux unanimes applaudissemens d’un peuple heureux d’une délivrance qu’il lui eût été plus honorable de se procurer lui-même. Les chefs des séditieux reçurent des ordres d’exil auxquels ils obtempérèrent avec empressement.

Le gouvernement rendit aux cortès une part de l’énergie qu’il avait puisée dans cette lutte. Quelques bonnes lois de police furent votées dans les derniers jours d’une législature à laquelle les lumières manquèrent moins que le courage. Mais l’Espagne allait aussi voir succéder sa législative à sa constituante. Des hommes nouveaux, sans aucune solidarité avec leurs prédécesseurs, et possédés du désir de faire mieux qu’eux, ce qui en révolution veut dire faire autrement, choisis pour la plupart sous l’influence de la faction militaire et des sociétés maçonniques, arrivaient avec des dispositions qui rendaient la crise plus prochaine et l’invasion étrangère plus imminente. Le premier acte de l’assemblée fut de porter à la présidence l’homme, plus étourdi que coupable, qui avait laissé faire du nom d’un soldat un symbole de désordre ; le second fut de valider l’élection du magistrat que les précédentes cortès avaient mis en cause comme le principal auteur des évènemens de Séville[21]. Le congrès, tout entier aux émotions du temps, aborda rarement les questions d’intérêt positif, et les résolut presque toujours dans un esprit étroit et passionné.

Ce fut ainsi qu’on le vit, presque au début de la session, renvoyer avec hauteur à la couronne, sans consentir même à discuter les amendemens proposés par les ministres, un projet de loi sur les droits seigneuriaux voté dans la précédente législature, projet auquel le roi, selon sa prérogative constitutionnelle, avait refusé sa sanction, dans un intérêt d’ordre public et d’équité, parce qu’il prescrivait des recherches dangereuses et le plus souvent impossibles. Chaque jour, les membres du premier ministère si soudainement congédié par le monarque venaient demander compte aux dépositaires de sa chancelante autorité d’une situation que d’autres avaient compromise avant eux. Par une adresse solennellement discutée[22], on lui notifia que les cortès renvoyaient au ministère la responsabilité des évènemens qui semblaient menacer l’Espagne. Si des insurrections absolutistes éclataient sur tous les points, c’était aux ministres qu’il fallait s’en prendre, car ils ne les réprimaient qu’avec mollesse ; si des désordres d’une autre nature venaient à se manifester, leur culpabilité devenait plus manifeste encore, car leur système de répression, en poussant les patriotes au désespoir, ne leur laissait d’autre ressource qu’une violence déplorable sans doute dans ses résultats, mais peut-être justifiée dans son principe. Raisonnement dont notre longue expérience laisse facilement deviner le reste.

Que pouvait au sein d’une assemblée où pénétraient toutes les clameurs du dehors la voix pure de ce Martinez de la Rosa, orateur-poète que sa nature appelait à faire l’ornement d’une société florissante et calme, et dont la vie s’est usée contre toutes les passions aveugles ou brutales ? Que pouvaient alors les hommes de la même école, habiles et nombreux sans doute, mais auxquels manquaient également et un centre où se rallier, et une force organisée pour s’appuyer, en attendant qu’ils se comptassent et crussent en eux-mêmes ? Où pouvaient enfin aboutir des projets mal liés qu’on n’osait avouer ni à la cour ni devant le peuple, et dont ceux-là même qui les avaient conçus se défendaient comme d’une injure ?

Il est dans les crises politiques des hommes qui discernent le but avant qu’il soit possible de l’atteindre, et dont le sort est d’être long-temps vaincus, quoique la victoire ne puisse se fixer que dans leurs mains. C’est que pour terminer une révolution, il ne suffit pas d’avoir triomphé des partis extrêmes ; il faut que ces partis aient acquis, par suite de longues déceptions, la conscience de leur défaite et de leur impuissance, et qu’ils en soient venus à désirer une transaction avec la même ardeur qu’ils désiraient la victoire. Or, cette situation des esprits était bien loin d’exister pour l’Espagne de 1822. L’absolutisme, battu en Navarre par Lopez Banos, et plus tard en Catalogne par Mina, se réorganisait au-delà des frontières, et comptait sur une guerre prochaine. Les exaltés se reposaient également sur elle du soin de livrer le gouvernement à leur merci et de remonter l’esprit national. Si les partis n’abdiquent que lorsqu’ils n’espèrent plus, on voit que l’instant n’était pas venu d’en obtenir des sacrifices. Il fallait que l’un et l’autre passassent encore au creuset de bien des misères avant que leurs débris vinssent se confondre dans ce parti moyen, qui finit toujours les révolutions, parce qu’il se tient, pour ainsi dire, en dehors d’elles, et qu’il résume tout ce qu’il y a de conciliable dans les prétentions opposées. Quoique l’Espagne gravitât visiblement dès-lors vers les formes et l’imitation françaises, parce que telle est sa destinée, l’opinion bicamériste n’y était pas encore distinctement formulée. Si les hommes les plus éclairés de l’école libérale lui appartenaient déjà, elle n’osait avouer ni ses chefs ni son symbole ; aussi se présenta-t-elle avec une certaine apparence d’intrigue qui lui ôta beaucoup de sa force et quelque chose de sa dignité. Cette opinion s’évanouit dans la fusillade du 7 juillet sans s’être trouvée en mesure d’arborer avec franchise son drapeau de conciliation.

Ici se présente le problème de cette étrange journée incomplètement éclairée par les révélations historiques, peut-être parce que tous les acteurs y tinrent une position fausse, peut-être aussi parce que les plus honorables d’entre eux, pour expliquer leur conduite, se seraient vus contraints de livrer aux mépris du monde un pouvoir alors protégé par la majesté du malheur. S’il est douteux que la révolte des gardes ait été préparée par les hommes qui croyaient les circonstances favorables à une modification de la constitution de 1812 dans le sens de la charte française, il est au moins certain que les chefs de ce parti, puissant alors, sinon unanime dans le conseil de Ferdinand VII, tentèrent de profiter de l’occurrence terrible où Madrid se trouvait jetée pour offrir à tous les intérêts une large transaction. Ils reçurent à cet égard des engagemens qu’on sembla tenir jusqu’à l’instant où l’on se sentit assez fort pour les enfreindre. Mais lorsqu’au palais on se crut en mesure de contenir la ville et de triompher des efforts mal combinés des milices, lorsque des nouvelles apocryphes eurent annoncé plusieurs insurrections royalistes dans l’armée, on cessa soudain de ménager ceux qui, après avoir été si long-temps nécessaires, n’apparaissaient plus que comme des obstacles. Le ministère se vit prisonnier dans cette royale demeure pour la sûreté de laquelle il avait si souvent combattu. Mais voici que la chance tourne, que Morillo, désabusé de négociations fallacieuses, attaque avec désespoir la révolte qu’il ménagea jusqu’alors ; que les gardes, sans direction et sans chef, se compromettent par de fausses manœuvres ; voici qu’on les traque et qu’on les fusille comme des bêtes fauves, et que les portes du palais sont forcées. Alors on est aux pieds de ceux qu’on emprisonnait naguère ; on les embrasse humblement pour obtenir une protection qu’il n’est plus en leur pouvoir de dispenser. Il faut désormais se livrer sans réserve au vainqueur, se livrer à lui en ayant perdu ce qui console l’honnête homme tombé en faisant son devoir.

On sait le résultat de toutes les résistances avortées. Le parti exalté se saisit du pouvoir ; une enquête fut commencée contre les membres du ministère, et l’homme principal du nouveau cabinet fut Evariste San-Miguel, le chef d’état-major de Riego. Le parti communero s’empara de toutes les positions importantes, recomposa tout le personnel du palais et des diverses administrations, et le ministère puisa dans son union temporaire avec la majorité des comtés, et surtout dans la dispersion de l’armée de la foi, récemment opérée par Mina, une certaine force pour contenir les entraînemens de l’assemblée et le mouvement populaire du dehors.

Mais la question étrangère venait désormais compliquer celles de l’intérieur, au point de les effacer complètement. Pour quiconque n’était pas dénué de coup d’œil, il était évident que la journée du 7 juillet, où le parti des deux chambres avait maladroitement joué ses chances, avait décidé de la guerre, et qu’un échange plus ou moins long de notes diplomatiques ne la rendait pas moins inévitable. La médiation anglaise ne pouvait la prévenir, car on rejetait avec hauteur à Madrid ce qui devait en former la base, la promesse de modifier le pacte de 1812 ; et la coopération active de la Grande-Bretagne ne pouvait être un objet de préoccupations sérieuses, car elle eût été le signal d’une ligue continentale, que M. Canning ne pouvait songer à provoquer. L’intervention de 1823 fut pour le gouvernement de la branche aînée des Bourbons une nécessité que l’histoire doit savoir comprendre ; et quoique on puisse en déplorer les résultats, il faut reconnaître qu’il eut été bien facile de les nationaliser. Si, au lieu de s’effacer en Espagne derrière les passions réactionnaires, on s’était hardiment posé en face d’elles, si l’on avait saisi cette unique occasion de cimenter l’alliance de la dynastie avec les idées constitutionnelles par leur diffusion au dehors, la guerre de 1823, loin d’être exploitée contre la restauration comme un souvenir accusateur, fût devenue sa sauvegarde aux mauvais jours.

À la fin de 1822, l’opinion publique en Europe reconnaissait unanimement que la constitution de Cadix était impraticable, et qu’il fallait passer à la république en supprimant une royauté dérisoire, ou revenir à la monarchie en lui rendant des attributions essentielles. Il ne pouvait, d’ailleurs, échapper à personne qu’en fait d’aptitude gouvernementale les patriotes de 1820 étaient au niveau des absolutistes de 1814. Ces hommes, divisés en sectes nombreuses, depuis les théoriciens communeros jusqu’aux ignobles Zurriagistes[23], qui bégayaient la langue d’Hébert et s’essayaient à la massue de septembre ; ces hommes, dont l’esprit était farci de lieux communs et le cœur vide de tout élément de sociabilité, semblaient destinés à se combattre les uns les autres sans résultat et sans terme. De son côté, le parti de la foi, que Mina venait d’écraser, avait constaté son impuissance à terminer par lui-même et à son profit la crise péninsulaire. D’ailleurs, le nom de ses chefs, sortis presque tous des derniers rangs du peuple et du clergé, constatait la présence dans son sein d’une force démagogique dont les manifestations seraient bientôt redoutables au pouvoir qu’il consentirait à élever.

C’était donc du seul parti modéré qu’on pouvait attendre quelque avenir pour l’Espagne, car lui seul n’avait pas encore donné sa mesure. Divisé en associations et nuances aussi nombreuses que ses adversaires, composé d’une portion notable de la grandesse et de la magistrature, d’officiers supérieurs, de commerçans, de propriétaires, de quelques dignitaires ecclésiastiques, de l’élite des afrancesados, ce parti, chassé du gouvernement après la crise de juillet, ne pouvait plus rien par les voies légales et ne pouvait rien encore par la force. Attendre de circonstances éloignées un retour éventuel d’influence pour ces hommes nombreux, mais isolés, c’était livrer à des chances redoutables cette question espagnole, que tous les gouvernemens de la France doivent tendre à décider dans le sens de leur principe. L’intervention française pouvait seule remettre en selle ce parti démonté par les évènemens, quoique seul pourtant capable de conduire l’Espagne.

Ce n’est pas aujourd’hui que les esprits sérieux commencent à apprécier selon sa valeur le système suivi depuis trois ans dans nos rapports avec ce pays, qu’on pourrait reprocher à l’ancien gouvernement une expédition devant laquelle il hésita long-temps, et que son seul tort fut d’entreprendre sans en avoir préalablement fixé l’esprit. Au lieu de s’en remettre humblement à une volonté royale qui n’était point en mesure et n’avait guère le droit d’être exigeante, il fallait savoir faire ses conditions avec elle, et la perspective d’une délivrance eût paru trop douce à Ferdinand, même à ce prix. Au lieu de se présenter comme exécutrice des arrêts de l’Europe continentale et l’avant-garde de ses armées, il appartenait à la France, sans repousser le concours moral qui lui était offert, d’agir pour elle-même, selon ses principes et ses intérêts, selon le droit très légitime d’asseoir son influence dans la Péninsule. La chute de l’insurrection militaire, dût-elle être remplacée par un gouvernement constitutionnel, était chose si précieuse aux puissances représentées à Vérone, qu’elles l’eussent acceptée comme un bienfait sous cette réserve, que rien, d’ailleurs, ne contraignait de faire avec elles. En vain le parti aux yeux duquel une opération combinée dans le double intérêt de la dynastie et de la France devenait une pure croisade de droit divin, aurait-il prétendu qu’il ne seyait pas, en délivrant Ferdinand, de substituer le joug de l’étranger à celui d’une faction ; la réponse était trop facile : ce n’était pas la coërcition exercée sur la volonté présumée de ce prince qui légimait l’intervention armée, c’était le caractère d’une révolution incapable de se régler elle-même, et devenue menaçante pour nos institutions et nos frontières. Dès-lors, pour prévenir dans l’avenir des dangers analogues ou d’une nature opposée, mais également menaçans, la France était en droit de ne consulter que sa politique. L’intervention opérée dans ce sens exerçait à l’intérieur une puissante influence sur l’opinion ; elle enlevait à l’Angleterre le rôle que son cabinet avait su prendre en face de la sainte-alliance ; elle eût pu nationaliser le principe représenté par la maison de Bourbon, en en faisant l’instrument de la régénération pacifique de l’Espagne, et sans doute aussi du Portugal, où le cœur du bon Jean VI était ouvert d’avance à toutes les idées saines et généreuses.

Quelques difficultés se fussent rencontrées sans doute, moindres toutefois que le concours actif offert par tant d’hommes honorables qu’allait frapper une réaction brutale. On eût entendu de vieux tragalistes acclamer l’inquisition et le roi absolu ; le Trappiste et Mérino eussent protesté ; Bessières se fût fait fusiller un peu plus tôt, et l’insurrection des aggraciados, au lieu d’éclater en 1827, eût commencé à temps pour que l’armée française, en sortant, pût en finir avec elle. Le gouvernement français eût compris, si un parti n’eût ou fasciné sa vue ou forcé sa main, que pour lui, autant que pour l’Espagne, une transaction était plus désirable qu’une victoire. Or, le moyen le plus assuré de l’atteindre, était, ce semble, après l’occupation de la capitale et sous la menace d’une attaque immédiate, de négocier à Séville avec le roi, la partie modérée des cortès et la majorité du conseil d’état. On s’appuyait alors sur la grandesse[24] et sur les généraux, presque tous favorables à ces vues conciliatrices, qui seules déterminèrent leur soumission[25]. Mais on recula devant les sourdes résistances de Paris, plus que devant les résistances de l’Espagne, et des actes partiels vinrent attester au monde que l’on comprenait tous les devoirs de la France, sans être en mesure de les remplir[26].

Une régence s’installa, dont le premier acte fut de rappeler solennellement au ministère les mêmes hommes qui l’occupaient en mars 1820, en ayant soin de mettre en tête de cette liste, sans doute comme étiquette, le nom du confesseur royal D. Victor Saëz, ignorante médiocrité dont la seule mission était de rappeler les temps modèles de la monarchie espagnole, ceux du père Nithard et de Charles II. Toutes les mesures prises depuis trois années, toutes les réformes opérées dans les diverses parties de l’administration furent déclarées nulles et de nul effet ; la spoliation de créanciers dont les traités avaient eu pour gage la présence à Madrid de tous les ambassadeurs, fut proclamée en face d’un prince dont la maison avait accepté toutes les charges des cent jours ; tous ceux qui avaient occupé des fonctions sous le régime constitutionnel furent déclarés indignes et incapables d’en exercer aucune sous le gouvernement royal : tristes préludes des décrets de Port-Sainte-Marie et des proscriptions de Xérès.

Si la position de la France avait commencé par être fausse, elle devint intolérable lorsque Ferdinand, devenu libre, légitima toutes les violences, ne tenant compte ni des capitulations conclues sous le sceau de l’honneur par l’armée à laquelle commandait un prince de son sang, ni des conseils que murmuraient à son oreille tous les ambassadeurs de l’Europe, donnant d’abord un jour à la vengeance, avant de consacrer le reste de sa vie à un égoïsme plus froid et plus habile.

Des croix de Saint-Ferdinand et des opinions plus libérales, le mépris de ses auxiliaires en guenilles et l’horreur des réactions, voilà ce que l’armée de la restauration rapportait d’une campagne où il fut plus difficile de rencontrer l’ennemi que de le vaincre. Quant aux agens politiques, ils prévoyaient une catastrophe dont la France devenait en quelque sorte solidaire, et réclamaient vainement une amnistie pour laquelle son gouvernement avait engagé sa parole. Dans l’absence de tout crédit et de toutes ressources, en face de la banqueroute qui n’est d’aucune opinion, et qu’une d’elles cependant ne craignait pas de préconiser, au milieu de la consternation des hautes classes et des classes bourgeoises, toutes plus ou moins atteintes par d’innombrables catégories, ils voyaient le gouvernement espagnol passer de la démagogie des clubs à celle des volontaires royalistes, sans qu’on leur reconnût le droit de faire arriver jusqu’à lui un conseil de prudence, une parole de modération. Les prisons regorgeaient de détenus, le sabre des janissaires royaux fonctionna dans maintes villes, et cent mille Français regardaient ! Aujourd’hui encore ils regardent ; mais du moins c’est par de là les Pyrénées, et le sang n’éclabousse plus leurs armes immobiles.

La France a forfait deux fois à sa mission civilisatrice sur ce pays. En 1808, Napoléon refusa de le prendre sous la protection de son génie et de sa gloire ; en 1823, la restauration n’osa lui dispenser le bienfait d’une liberté régulière. Puisse la France ne pas manquer une troisième fois à son œuvre ! Triste destinée que celle de l’Espagne où l’expérience semble perdue pour tous, où l’abîme semble toujours invoquer l’abîme ; étrange destinée que celle de la France, contrainte pour obtenir quelque adoucissement à un régime qui compromettait sa victoire, et pour faire tomber un ministère inepte autant qu’impitoyable, de s’abriter derrière la Russie, et de pousser à Madrid le comte Pozzo di Borgo au secours de son ambassadeur[27] !

Nous proposant de faire comprendre l’Espagne, et non d’en retracer l’histoire, nous ne saurions donner à une époque de transition l’attention que nous avons dû porter à ces crises durant lesquelles les partis se montrent sans déguisement et sans pudeur, temps solennels où la nature humaine laisse plonger dans ses abîmes, comme la mer lorsque la tempête en soulève les vagues. Si, après les évènemens que nous venons de retracer, une question est jugée en dernier ressort, c’est l’impossibilité de constituer un gouvernement par l’une ou l’autre des factions auxquelles l’intervention armée de la France et l’intervention diplomatique de l’Europe firent en une même année échapper l’Espagne : factions debout encore l’une et l’autre, réclamant comme leur proie ce pays qu’on leur laisse, et qu’il eût été facile de leur ôter, si le gouvernement français avait tenu les yeux ouverts sur cette crise pour la finir en temps utile. L’une promène dans les montagnes de Biscaye son impuissance que dissimule une force locale vivante et plus populaire ; l’autre répète, avec un sang-froid qui fait honte, les banalités révolutionnaires que ne relèveront jamais pour elle ni l’enthousiasme de la Marseillaise, ni la victoire sur l’étranger ; partis de la Tragala et du Rey neto, du bonnet phrygien et du bonnet soufré, des égorgeurs de moines et des bourreaux monarchiques, où règne un égal mépris de l’homme et de Dieu.

Le règne de Ferdinand VII, depuis la chute du ministère Saëz jusqu’aux dernières années de sa vie, est une époque d’un caractère difficile à déterminer. Aucun principe nouveau ne fut proclamé, aucun abus ne fut solennellement répudié, aucun acte ne releva légalement d’honorables citoyens des proscriptions ou des incapacités qui pesaient sur eux ; pas une parole du pouvoir ne donna lieu de penser qu’on songerait jamais à modifier ces coutumes respectables des ancêtres, ces droits absolus du trône inséparables de ceux de la religion, que tous les sujets fidèles devaient défendre contre de prétendues réformes impies et subversives ; plusieurs années après la réaction de 1823, on résumait encore tous les devoirs de l’Espagnol dans ces trois mots : Aimer le roi, obéir au roi et mourir pour son absolu pouvoir[28]. C’était toujours la même langue, la même doctrine officielle, et cependant, sous le couvert de ces mortes formules, l’Espagne s’avançait visiblement vers un ordre nouveau. Des hommes avaient disparu et d’autres avaient pris leur place, appliquant le même symbole, mais dans un autre esprit et des directions différentes. D’anciens pastelleros, des serviteurs de la constitution, ou même du roi Joseph, ces juifs de l’Espagne, relevés par Ferdinand de leur note d’infamie, entouraient son trône, maintenaient l’ordre public, et rendaient quelque essor à la prospérité nationale. C’est que chez ce prince, le malheur avait fini par tuer la passion et par ne plus laisser vivre que le sentiment de la sécurité personnelle, toujours si éveillé sur les tendances des hommes et la portée des choses. Il n’aspirait plus qu’au repos, et un lit à l’Escurial lui était doux pour mourir. Comment se serait-il dès lors livré au parti dont le triomphe eût provoqué une réaction nouvelle, et qui déjà proclamait un autre nom que le sien ? Il savait d’expérience qu’attendre de la constitution ; mais il ne pouvait ignorer, d’un autre côté, que le cri de vive l’inquisition était souvent accolé à un autre cri : de là nécessité d’écraser l’un et l’autre parti, de tenir entre eux une balance sanglante dans les deux plateaux de laquelle le comte d’Espagne jetait des têtes. Bessières paiera donc pour l’Empecinado ; Jeps del Estanys, Rafi-Vidal, Ballester, le père Pugnal, paieront pour les frères Bazan, pour les nombreuses victimes de Tarifa, comme plus tard Santos-Ladron devra payer pour Torrijos.

Non que Ferdinand fasse du juste-milieu ; il ne songe aucunement à constituer un tel parti, à proclamer ses maximes, à faire dominer ses intérêts. Il choisit seulement quelques hommes qu’il sait habiles, et qu’il oppose avec adresse, dans son conseil, à des hommes nécessaires, mais redoutables. En face de Calomarde et de Ugarte, ces valets-de-chambre politiques, vis-à-vis des Erro, des Eguia, des Aymerich, ces croupions de l’absolutisme, il pose et tient en équilibre les Zea, les d’Ofalia, les Recacho, les Burgos, les Ballesteros, les Zambrano, novateurs qui pactisent avec l’esprit de révolution au point de désirer que l’état ait quelque crédit, que ses dividendes, son administration et son armée soient payés, que l’industrie et le commerce se ravivent ; enfin, que les volontaires royalistes n’emprisonnent et n’assomment plus à discrétion. Ferdinand en est arrivé à se servir de chacun sans plus se livrer à personne, car tel, malgré son absolu dévouement, a des affinités révolutionnaires, tel autre voit en secret don Carlos et les deux infantes portugaises ; les constitutionnels sourient au premier, les apostoliques font des confidences au second ; que M. de Zea soit donc tenu en échec par Thaddeo Calomarde, et que dans les circonstances pressantes le duc de l’Infantado fasse contre-poids à l’un et à l’autre.

Ce rôle allait à un roi rendu sceptique par le malheur, et qui n’aimait pas plus sa famille qu’il n’en était aimé. L’Espagne, d’ailleurs, s’y prêtait sans résistance ; car, si dans son sein les partis, comme le pouvoir, conservaient les mêmes symboles, à leurs paroles et à leurs actes on sentait la voix qui tombe et l’ardeur qui s’éteint. Les volontaires royalistes faisaient encore parfois main basse sur les negros, ces chiens de negros qui avaient des idées libérales et de l’argent ; mais en les louant de leurs excellens sentimens, on osait les punir sans qu’ils osassent résister. On réclamait encore le rétablissement de l’inquisition ; des corps constitués firent plusieurs fois des représentations officielles sur l’urgence de cette mesure pour le trône et pour l’autel : je crois même que deux prélats la déclarèrent sur simple mandement rétablie dans leur diocèse[29] ; mais la majorité du corps épiscopal resta calme, le clergé séculier se sépara de la démagogie turbulente de ses moines, et le saint office ne se releva plus. En vain, les vieilles bandes de la foi, furieuses qu’on leur mesurât les récompenses sur le dénuement du trésor, se soulevèrent en Catalogne contre Ferdinand et ses ministres franc-maçons ; l’armée des aggraviados succomba comme toutes les factions dont l’esprit se retire. L’on vit alors une main monarchique, qui sans doute aujourd’hui regrette son œuvre imprudente, accrocher à toutes les potences de la principauté les chefs d’un parti que don Carlos a vainement tenté d’y réveiller, parce qu’en cette crise de 1827 son dévouement s’épuisa avec son sang et avec sa foi.

Devant les mêmes causes on voit aussi tomber l’effervescence libérale ; on sent que toutes les orthodoxies politiques sont entamées à la fois. Tarifa et Almeria sont attaqués sans résultat, les frères Bazan restent sans concours à Alicante. Plus tard, Milans s’agite en vain sur la frontière de Catalogne ; et, chose plus grave, le contrecoup de la révolution de juillet ne remet pas même à flot une opinion qui a perdu en force tout ce que le pouvoir a paru gagner en intelligence. En Navarre, Valdès échoue en 1830 comme en 1824 il échouait en Andalousie ; Torrijos et sa troupe viennent se faire fusiller dans des provinces qui contemplent avec pitié sans doute, mais sans sympathie, leur défaite et leur massacre juridique ; Mina lui-même, dans sa fuite, rougit de son sang les pointes de ces rochers aigus qu’il gravit si souvent aux cris joyeux de ses compagnons de victoire. Toutes les tentatives de réfugiés essayées pendant six ans sur tous les points du royaume, au nom de la constitution de 1812, échouent sans trouver de concours, sans qu’une compagnie se soulève, qu’une ville s’émeuve, qu’une guerilla se mette en campagne, sans que la Puerta del sol se rappelle un instant ses beaux jours, les jours de Vinuesa et de Goiffieux.

C’est qu’évidemment ces idées perdent leur sève, et qu’un autre mouvement d’esprit se prépare. Les hommes destinés à en être les instrumens se groupent d’instinct autour d’une jeune reine qui vient ranimer les derniers momens d’une existence flétrie. Des espérances de paternité rattachent pour la première fois le triste monarque à l’avenir ; bientôt il faut défendre ce berceau sur lequel sa main défaillante a jeté son sceptre, faiblesse de père et de roi que les absolutistes de profession se sont ôté d’avance le droit de condamner, car ce parti, comme tous les autres, a succombé par l’abus de ses propres principes. Alors on dut s’attacher à constituer, comme une force politique, des hommes qui jusqu’alors n’avaient paru qu’isolément dans les affaires, et une révolution s’opéra parce qu’une occasion surgit, et que le nom de don Carlos était une menace aux seules idées et aux seuls hommes qui puissent quelque chose pour l’avenir de l’Espagne : révolution qui, sans doute pour son début, a eu l’inconvénient de s’accoler à une intrigue domestique, mais qui au fond la domina toujours, comme les idées dominent les accidens à la suite desquels elles se produisent.

Nous avons dû faire précéder l’appréciation de l’état politique de la Péninsule de l’étude d’évènemens qui seuls peuvent l’éclairer. Ce n’est pas sans quelque difficulté qu’il nous a été donné de rassembler dans un cadre aussi étroit des faits aussi multipliés et si divers ; ce ne sera pas non plus, nous le craignons, sans quelque embarras, que les lecteurs pourront les embrasser et les suivre. Mais il suffit que l’esprit ne leur en échappe pas, et qu’ils connaissent les antécédens avec lesquels chaque parti s’est produit dans la lutte actuelle. C’est, en effet, sur leur passé que sont jugés les partis, et rien ne les dégage de cette solidarité rigoureuse. Il reste maintenant à observer l’Espagne se débattant tout à la fois contre les hommes de 1820 et ceux de 1814, et à montrer quelles causes la rendent impuissante à fixer elle-même ses destinées. Il reste surtout à rechercher s’il n’y avait pas un rôle obligé pour le gouvernement français dans une crise non moins grave que celles où l’on s’est trouvé engagé.


Louis de Carné.


  1. Voyez le numéro du 1er octobre.
  2. Décret du 16 mai 1816.
  3. Décret du 30 mai 1814
  4. Le fragment qui nous a été laissé par M. de Martignac, de l’Essai sur la révolution d’Espagne et l’intervention de 1823, présente un tableau fidèle de cette époque. Malgré l’extrême réserve que son système politique et sa position personnelle imposent à l’auteur, l’ame de l’honnête homme déborde en cris éloquens au récit de ces proscriptions sauvages ; et la situation de l’Espagne sous un régime où « l’imprudence le disputait à la cruauté, » a été rarement appréciée avec un tact politique plus sûr et une plus haute moralité. De telles doctrines sont froides et ternes au jour brillant des révolutions ; toutefois, dans la situation de l’Espagne, on serait heureux de pouvoir y recourir pour les terminer.
  5. Décret du 21 mai 1814.
  6. Décret du 14 juillet 1814.
  7. Décrets du 29 mai 1815 et du 6 juillet 1816.
  8. Déjà, en 1814, une immense dette étrangère pesait sur l’Espagne, et la bonne foi fut loin de présider à sa liquidation. La Hollande avait fait, en 1807, au ministère de Godoy un prêt de 72,000,000 qu’on hésita long-temps à reconnaître. Les réclamations françaises, dont le réglement dut s’opérer en vertu de la convention du 25 avril 1818, suscitèrent mille difficultés entre les deux cabinets. Enfin, le gouvernement espagnol ne sut rien trouver de mieux, pour diminuer la masse de ses engagemens, que de déclarer déchus de leurs droits à une liquidation, tous les porteurs de titres par possession ancienne ou par acquisition qui les auraient présentés à l’intrus, et en auraient obtenu la liquidation en reconnaissance ou inscription sur les livres de ce gouvernement.
  9. Bulle du 26 juin 1818, qui permet d’appliquer, pendant deux ans, les revenus et produits des prébendes ou autres bénéfices ecclésiastiques de nomination royale qui viendraient à vaquer, à l’extinction de la dette publique, ordonne la vacance des bénéfices de libre collation pendant six années, et l’application de leurs revenus et du produit des annates à la même destination.
  10. Janvier 1819.
  11. Le général Elio, étranglé à Valence en 1822, après une captivité de deux années.
  12. Melchior fut exécuté à Madrid le 5 février 1820.
  13. Loi du 12 octobre 1820.
  14. Loi du 12 octobre 1820.
  15. Les membres les plus importans de ce cabinet étaient les frères Argüelles et Garcia Herreros.
  16. Après sa première apparition à Madrid, le général Riego, destitué de la capitainerie-générale de la Galice, qui lui avait été conférée après la révolution, reçut ordre de se rendre en exil à Oviedo, sa patrie. Il y resta jusqu’à sa nomination à la capitainerie-générale d’Aragon. Dans un nouveau jour de courage, le gouvernement le révoqua plus tard de ce poste important ; mais alors Riego, chef des exaltés, était plus puissant que le ministère et le roi, les cortès et la constitution.
  17. Il fut d’abord composé de don Eusebio Bardaxi, don Ramon Feliu, don Vicente Cano Manuel, don Antonio Barata, don Francisco de Paula Escudero et du général Moreno y Daoïx. Plus tard, à la suite des évènemens d’Andalousie et de la formation des juntes insurrectionnelles, le roi dut accepter la démission de plusieurs ministres dont les portefeuilles furent tenus provisoirement. Sitôt que la fin de la législature le lui permit, il appela au conseil Martinez de la Rosa, Gareli, Moscoso et Bodeja, dont la majorité avait souvent suivi les directions calmes et honorables. Néanmoins, malgré divers remaniemens de personnes, le système continua sans interruption, et l’on doit faire remonter au 1er mars 1821 l’établissement du ministère de résistance en Espagne. Ce cabinet ne succomba qu’à la fatale crise du 7 juillet, après seize mois d’une existence orageuse.
  18. Environ cinquante députés américains, la plupart du Mexique, assistèrent à la seconde session des cortès.
  19. Déclaration de la junte de Cadix du 17 décembre 1821.
  20. Rapport de Calatrava du 23 décembre.
  21. Le chef politique Escovedo. Il fut décidé, après une longue discussion, à la majorité de 76 voix contre 54, qu’il siégerait aux cortès, nonobstant l’accusation de haute trahison portée contre lui, laquelle devait suivre son cours. Peu après, Escovedo fut solennellement acquitté.
  22. 24 mai 1822.
  23. Ainsi nommés du journal el Zurriago (le fouet).
  24. Adresse à son altesse royale le prince généralissime à son entrée à Madrid.
  25. Lettre du comte de l’Abisbal au comte de Montijo, 11 mai. Proclamation de Morillo, 26 juin. Capitulation de Ballesteros, 4 août, etc.
  26. Lettre du duc d’Angoulême au roi d’Espagne, 17 août. Ordonnance d’Andujar qui interdit aux autorités espagnoles de faire aucune arrestation pour cause d’opinions politiques sans l’autorisation préalable des commandans des troupes françaises ; place sous la surveillance de ceux-ci tous les journaux et journalistes, etc.
  27. Ce ministère dut succomber sous les instances du corps diplomatique, et le 2 décembre il se trouva remplacé par un cabinet où entrèrent le marquis de Casa-Irujo, le comte d’Ofalia, le général Cruz, don Luis Ballesteros et don Luis Maria Salazar, hommes plus ou moins engagés dans les voies de modération
  28. Proclamation à l’occasion de l’établissement de la charte brésilienne en Portugal, juillet 1826.
  29. Les évêques de Tarragonne et d’Orihuela.